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Agora   ENJEUX & DÉBATS Sommaire

I

Constitution européennes : quels enjeux ? Quel choix ?

 

Anne-Marie Le Pourhiet : Le traité simplifié est une  Haute trahison

 Jacques Marlaud : L'euromachin vaut-il un vote ?

 Olivier Rabache : Je ne vois aucune alternative crédible ! (réponse à J. Marlaud)

 

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Le traité simplifié est une Haute trahison

mercredi 10 octobre 2007

par Anne-Marie Le Pourhiet *

http://www.collectifdu29mai.org/Traite-simplifie-haute-trahison.html

        Le projet de « traité modificatif » (reform treaty) européen a été rendu public le vendredi 5 octobre. On comprend à sa lecture pourquoi ses rédacteurs ont renoncé aux expressions de « mini-traité » ou de « traité simplifié » puisqu’il ne comporte, avec ses douze protocoles et ses 25 déclarations diverses, pas moins de 256 pages et qu’en matière de complexité rédactionnelle on peut difficilement faire pire.

        Dans la mesure où ce texte se borne en réalité à recopier sous une autre forme les trois quarts des dispositions du traité établissant une constitution pour l’Europe, il eût certainement été plus simple de reprendre le texte initial en en rayant seulement les dispositions symboliques abandonnées. On comprend cependant que cette formule ait été écartée car elle aurait manifesté de façon trop criante que l’on se moquait ouvertement de la volonté des peuples français et néerlandais.

        Les rédacteurs ont donc préféré concocter une formule compliquée qui modifie d’une part le traité sur l’Union européenne (traité UE) et d’autre part le traité instituant la communauté européenne (traité CE), lequel s’intitulera désormais « traité sur le fonctionnement de l’Union ». La supercherie apparaît clairement avec la Charte des droits fondamentaux qui n’est plus incluse dans les traités mais apparaît dans l’article 6 du texte de la façon suivante : « L’Union reconnaît les droits, les libertés et les principes énoncés dans la Charte des droits fondamentaux du 7 décembre 2000, laquelle a la même valeur juridique que les traités » … Un traité affirme donc qu’une charte qui lui reste extérieure a cependant la même valeur juridique que les traités qu’il modifie ! On n’a jamais vu de procédé juridique plus tordu, même dans les récentes révisions de la Constitution française qui ont pourtant révélé au plus haut niveau normatif l’invasion de notre pays par le « maldroit ». Le protocole n°7 prévoyant cependant que la Charte ne permet ni à la Cour de justice européenne ni aux juridictions britanniques et polonaises d’écarter l’application d’actes nationaux de ces deux pays jugés incompatibles avec ladite charte, provoque un pincement de cœur. Tout se passe comme si le « non » des Français avait servi à d’autres mais pas à eux, quelle humiliation !

        Le « traité modificatif » modifie bien le traité constitutionnel rejeté en 2005 puisqu’il en enlève un certain nombre de dispositions explicites et dispense la Pologne et le Royaume-Uni du respect de certains engagements. C’est donc une modification par simple soustraction en ce sens que l’on s’apprête à faire ratifier par le parlement français un traité partiel aux lieu et place du traité complet initial.

        Une question fondamentale se pose dès lors : comment le président de la République peut-il décider seul, alors que le peuple français a juridiquement rejeté l’intégralité du traité, de faire cependant ratifier par voie parlementaire la majeure partie des dispositions qu’il contenait au motif que celles-ci « n’auraient pas fait l’objet de contestations » ? Chacun a pu constater, durant la campagne référendaire, que toutes les dispositions étaient critiquées : les uns se focalisaient davantage sur la charte des droits fondamentaux et les politiques communautaires, les autres sur les transferts de compétence, le passage de l’unanimité à la majorité et le déficit démocratique, d’autres encore s’offusquaient des principes et symboles fédéraux. On pouvait peut-être apercevoir que le « non » de gauche déplorait davantage la menace sur l’Etat-providence et le « non » de droite la perte de l’Etat régalien, mais il est certainement impossible et inconcevable de sonder le cerveau de chaque Français en prétendant y déceler des dispositions qu’il aurait rejetées et d’autres qu’il aurait approuvées. La démarche du président de la République prétendant interpréter seul la volonté du peuple français est totalement arbitraire et confine à la dictature. Lorsque l’on sait que la Constitution californienne prévoit qu’une norme adoptée par référendum ne peut être par la suite abrogée ou modifiée que par une autre décision populaire et que la Cour constitutionnelle italienne adopte le même principe, on ne peut qu’être bouleversé par le coup d’Etat ainsi perpétré en France. Si le président a la conviction que les dispositions restant dans le traité modificatif ont fait l’objet d’une approbation implicite des Français, encore faut-il qu’il s’en assure en organisant un nouveau référendum tendant à obtenir leur accord explicite.

        Comment qualifier et sanctionner, dès lors, un tel coup d’Etat ? Le texte de la très populaire Constitution de 1793 n’y allait pas de main morte en disposant, dans son article 27 : « Que tout individu qui usurperait la souveraineté soit à l’instant mis à mort par les hommes libres ». La peine de mort étant désormais prohibée par la Constitution française il convient de s’y conformer et de se tourner plutôt vers l’article 35 du texte de 1793 qui affirmait solennellement : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, intégrée au préambule de l’actuelle Constitution, range aussi la résistance à l’oppression parmi les droits naturels et imprescriptibles de l’homme.

        Notre texte constitutionnel affirme encore que le principe de la République est « gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple » et que son président est élu au suffrage universel direct pour veiller au respect de la Constitution, assurer le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et la continuité de l’Etat et garantir l’indépendance nationale. Le terme qui vient à l’esprit pour désigner le mépris présidentiel de la volonté populaire est évidemment celui de haute trahison. Malheureusement, une révision des dispositions sur la responsabilité pénale du chef de l’Etat, intervenue en février 2007, a substitué à l’antique et belle formule de haute trahison, l’expression affadie et banale de « manquement à ses devoirs manifestement incompatibles avec l’exercice de son mandat ». Cela manque singulièrement d’allure et de force mais l’on s’en contentera cependant en proposant aux parlementaires, au lieu de commettre eux-mêmes une forfaiture en autorisant la ratification d’un traité rejeté par leurs mandants, de se constituer en Haute Cour pour sanctionner le coupable.

        Sans insurrection ni destitution, nous n’aurons alors plus qu’à pleurer sur notre servitude volontaire en réalisant que nos élus représentent bien ce que nous sommes nous-mêmes devenus : des godillots.

*Anne-Marie Le Pourhiet,  professeur de droit public, est l'auteur de l'ouvrage Droit constitutionnel (Economica, 2007)


L'Euromachin vaut-il un vote ?

Jacques Marlaud *

« Paris vaut bien une messe », estimait jadis un prétendant protestant au trône catholique de France. En république, les électeurs sont théoriquement souverains, mais quelle souveraineté exerceront véritablement les Français le 29 mai 2005 en déposant leur bulletin dans l’urne pour ou contre ce qu’on appelle pompeusement la « Constitution européenne » ? Aucune, laissait entendre Jacques Chirac puisque les institutions européennes (Parlement, Commission, Conseils…) continueront à fonctionner comme jusqu’à cette date non fatidique, sur la base des traités précédents jusqu’à celui de Nice. Mais la  France, avertissait-il, verrait son influence décroître au sein d’une  Europe dont elle aurait refusé la dernière réforme constitutionnelle en date.  Le président de la République ne précisait toutefois pas la cause de cette soi-disant perte d’influence : l’esprit de revanche des autres membres de la Communauté dépités par notre manque d’enthousiasme ou le fait que nous aurions raté le coche de réformes qui auraient donné à notre pays tous les égards dus à son rang ? Quoi qu’il en soit, ces menaces voilées ne constituent aucune raison sérieuse de nous prédisposer en faveur d’un traité constitutionnel qui comporte à tout le moins de graves lacunes et qui, selon toutes les apparences, ne changera rien d’important à la vie quotidienne ni aux perspectives d’avenir plutôt moroses des Européens.  Monsieur Chirac, tout en accusant les sceptiques de se laisser envahir par des craintes irraisonnées, cherche à faire peur, tout comme Jacques Delors qui parle de « séisme » ou cet eurocrate qui prédit une catastrophe (mazette !) en cas de rejet du projet constitutionnel.

 

PROFIL DU MONSTRE FROID

 

En réalité chacun sait que la machine économique et technocratique qu’est l’Europe actuelle – appelons-la l’Euromachin – suivra son cours , comme elle le fit lors des refus danois ou irlandais, avec de légers accommodements peut-être, mais sans se laisser véritablement  perturber par l’humeur des Français, des Hollandais et des Anglais appelés à s’exprimer dans les prochains mois.

Historiquement, le principal apport de la CECA, puis du Marché commun dans l’immédiat après-guerre fut leur contribution au lent rapprochement des peuples du vieux continent épuisés par des rivalités, des haines séculaires, et une interminable série de guerres fratricides qui ont fait le jeu des tierces puissances en les évinçant ont peu à peu du théâtre mondial où ils régnaient naguère en maîtres incontestés.

Le défaut majeur de l’Euromachin tient à son caractère de mécanisme froid et tatillon qui se met en place, étend ses tentacules économiques et administratives sans se soucier du consentement des peuples administrés. C’est pourquoi la mise aux normes européennes, la normalisation économique, monétaire, industrielle, administrative, culturelle, politique et morale de notre continent n’est ressentie, à juste titre, que comme une étape de la normalisation mondiale (mondialisation libérale). Ce processus ne s’effectue pas forcément dans l’optique d’un intérêt général européen bien compris et bien expliqué aux peuples constituants, loin s’en faut. C’est du moins l’impression qu’on retire des agressions  internationales diverses (maffieuses, terroristes, migratoires, industrielles…) contre une communauté économique européenne réduite à l’état de province d’un marché mondial colonisé par l’idéologie libérale. Si nous ne prenons pas des mesures d’urgence, les arrivages soudains et massifs de textile chinois, fauteurs de chômage, ne seront contrés, éventuellement, par la bureaucratie bruxelloise qu’au bout de cinq ou six mois de dommages irréparables infligés à nos propres industries. La directive Bolkestein sur la libéralisation des services qui bafoue notre modèle social ne sera sans doute pas modifiée, quoi qu’en disent MM. Chirac et Hollande à la pêche au « oui » *1,  pas plus que ne sera abandonné le projet impopulaire de forcer l’admission de la Turquie dans la Communauté européenne sans véritable débat ni consultation à l’échelle nationale et continentale sur les conséquences d’une telle décision*2. Et si l’Espagne décide de régulariser d’un trait de plume un demi million d’immigrés clandestins non européens importés par les maffias de passeurs pour alimenter ses vergers industriels en main d’œuvre sous-payée et défiscalisée, certains protestent qu’une telle décision n’est plus du ressort d’un seul pays depuis l’entrée en vigueur des accords de Schengen abolissant les frontières intérieures. Mais personne n’a le pouvoir, ou l’audace, de faire respecter l’intérêt général européen.

Le monstre froid tente de redorer son blason démocratique en stipulant qu’un million de citoyens de plusieurs États membres « peuvent prendre l’initiative d’inviter la Commission à soumettre une proposition appropriée sur des questions pour lesquelles ces citoyennes et citoyens considèrent qu’un acte juridique de l’Union est nécessaire aux fins de l’application de la Constitution… » Le style alambiqué de cet article I-46 ne cache pas les limites étroites, soulignées par nos soins, de cette soi-disant mesure de démocratie participative. Lorsqu’on apprend, de surcroît, que la décision de soumettre ou non cette invitation à l’approbation du Parlement et des Conseils appartiendra à la seule Commission, on s’interroge : à quoi bon écouter le peuple si l’on ne veut pas l’entendre ?

 

PLUS ATLANTISTE ET MOINS SOUVERAIN QUE MOI TU MEURS !

 

On nous présente la nomination d’un ministre des Affaires étrangères de l’Union comme la preuve de l’existence d’une unité dans ce domaine alors que la désunion apparue à propos de l’intervention états-unienne contre l’Irak a créé une fracture que nous sommes loin d’avoir     surmontée. *3 En ce domaine comme pour celui de la défense où les décisions sont sujettes à la règle de l’unanimité, le ministre se contentera de présider aux débats  et « veiller à la cohérence de l’action extérieure de l’Union » qui, au train où vont les choses, ne peut que se limiter au plus petit commun dénominateur : les secours humanitaires et la police en marge des désordres suscités ou entretenus par les autres super-puissances qui, elles, ne sont pas entravées par une désunion paralysante.

La souveraineté de l’Europe restera un vain mot tant que notre continent soumettra sa défense, et par conséquent l’essentiel de sa politique étrangère au dispositif de l’Alliance atlantique dominé par les États-Unis, qui n’a plus aucune raison d’être depuis la fin de la guerre froide, mais auquel les Eurocrates serviles persistent à s’accrocher par manque d’imagination et de volonté. Deux petits extraits du projet illustrent parfaitement cette aboulie géopolitique :

« Les engagements et la coopération dans ce domaine (la politique de sécurité et de défense) demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l’OTAN, qui reste pour les États qui en sont membres (c'est-à-dire presque tous, à l’exception de ceux qui, sans appartenir au club, y ont le statut d’associé ou d’observateur bienveillant, comme la France) le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise en œuvre » (art. I-40)

En matière de défense propre à notre continent la périphrase suivante ferait sourire si elle n’était pas révélatrice de notre impuissance :

« La compétence de l’Union en matière de politique étrangère et de sécurité commune couvre tous les domaines de la politique étrangère ainsi que l’ensemble des questions relatives à la sécurité de l’Union, y compris la définition progressive d’une politique de défense commune qui peut conduire à une défense commune (sic !) » (art. I-15).

En attendant que les poules européennes aient éventuellement des dents, le Big Brother  d’outre-Atlantique nous protègera et nous surveillera en nous proposant de contribuer à ses côtés à la police de la planète. Tout désaccord, comme à propos du « Grand Moyen-Orient » bushien, sera interprété comme un malentendu passager à surmonter au plus vite. Dans ces conditions, nous ne devons pas nous étonner que les petits nouveaux de l’Est européen quittent le giron oppressant de la marâtre russe pour se jeter dans les bras protecteurs du grand-frère yankee, achetant ses avions, lui ouvrant leurs bases, fournissant des supplétifs à ses aventures militaires au nez et à la barbe d’une politique et d’une défense européennes reléguées à l’état de projet sine die à l’agenda de ce qu’on ose nous présenter comme une Constitution de l’Europe ! *4

 

SOUS L’AFFICHE DE LA MORALE, LE MUR LIBÉRAL

 

L’article I-2 stipule : « L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’Homme, y inclus des droits des personnes appartenant à des minorités. Ces valeurs sont communes aux États membres dans une société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l’égalité entre les femmes et les hommes. »

Un observateur souligne avec pertinence que « cet article mielleux destitue le principe rationnel de la liberté en le confondant avec ses applications (État de droit, démocratie…) Il semble oublier, en outre, qu’en République, « liberté et égalité sont des attributs innés, réglant l’ordre juridique et politique des citoyens » et ne sauraient dépendre de « la pure force du locuteur  technocratique » comme le laissent entendre les termes du traité.*5 Effet d’annonce des grands principes que nous peinons à faire respecter chez nous : il n’y a qu’à faire le tour de nos prisons, de nos asiles de vieillards, de nos petits boulots temporaires, de nos ghettos, des comportements corrompus et corrupteurs de la « France d’en haut », voire des dérapages fréquents de notre système judiciaire et policier, pour s’en convaincre. Cela ne nous empêche pas, à l’occasion, de tenter d’imposer ces principes au reste du monde à coups de sanctions ou de bombes et parfois de tortures comme dans l’ex-Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak, à Cuba… en épargnant soigneusement toutefois les « alliés » turc, israélien ou algérien, entre autres, dont le mépris persistant de toute dignité et de tout droit de l’Homme est patent. 

La partie II décline ces droits de manière triviale et parfois contradictoire :

Le « droit à l’intégrité de la personne » est destiné à lutter contre les trafics d’organes qui sont paradoxalement en augmentation constante de pays pauvre à pays riche (notamment chez nos voisins de l’Est), l’eugénisme qui est de retour sous des formes diverses et la technique du clonage que nous aurons autant de mal à contenir à plus ou moins brève échéance que l’arrivée des OGM.

« Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants » proclame l’article II-4. L’intention est louable à condition que nos démocraties, qui ne se sont pas gênées pour employer à travers toute leur histoire les méthodes de la guerre sale chaque fois qu’elles la jugeaient utile, mettent ce précepte en pratique chez elles avant de le prêcher aux autres. En attendant, il ne coûte rien de mettre les belles âmes de son côté en affichant de tels vœux pieux.

De même, l’article II-5 « interdit » l’esclavage le travail forcé et la traite des êtres humains. On peut toujours rêver lorsqu’on sait que les nouvelles formes d’esclavage se développent aussi vite que les bactéries résistantes aux antibiotiques et que nous n’y sommes pas tout à fait étrangers. Des petites mains clandestines enfermées nuit et jour dans les caves et les greniers du Sentier à Paris pour confectionner nos textiles bas de gamme, aux camps de concentration de matière plastique du côté de Murcie en Espagne où des bataillons d’étrangers sans contrats produisent des fruits et légumes pour toute l’Europe, en passant par le trafic d'enfants roumains, la traite des Blanches d’Europe de l’Est*6 et l’expansion du tourisme sexuel vers plusieurs destinations asiatiques et africaines, force est de constater que les nouvelles formes d’esclavage se sont avantageusement substituées aux anciennes sans ébranler nos grands principes abolitionnistes incapables, jusqu’à présent, de les reconnaître et de les combattre.

L’article II-6 proclame d’un même souffle « le droit à la liberté et à la sûreté » alors que nos penseurs post-révolutionnaires, notamment Tocqueville, ont relevé l’incompatibilité relative de ces deux objectifs humains contrairement au préjugé de John Locke qui avait postulé leur étroite parenté. La sûreté s’obtient souvent au prix d’un renoncement, partiel ou total, à la liberté. En ce sens, le Léviathan de Thomas Hobbes, qui affirme la primauté absolue de la sécurité, préfigure les États totalitaires contemporains. La liberté, par contre, se conquiert constamment aux risques et périls de ses prétendants, individus ou communautés. Nos Eurocrates qui confient sans état d’âme la sécurité matérielle de leurs administrés aux mécanismes d’un « libre » marché mondial arbitrés par l’OMC et la sûreté de leurs territoires au protecteur états-unien au prix de leur indépendance économique et géopolitique l’ignorent-ils ? Pourquoi persistent-ils à prétendre qu’on peut avoir le beurre et l’argent du beurre ? Qui peut accepter ce marché de dupes ?

Avec cet énoncé général des droits et des interdits, le projet constitutionnel plante un décor de « valeurs fondamentales » qui, à y regarder de près, n’est qu’une resucée laïcisée et modernisée du code moral judéo-chrétien avec ses penchants universalistes, égalitaires et individualistes. Penchants contestables dans la mesure où, pour faire bref, ils dévaluent le « droit à la différence » des communautés traditionnelles et favorisent le déracinement individuel au détriment des appartenances naturelles, familiales, ethniques ou civilisationnelles. Ces dernières, loin de faire l’objet d’un droit fondamental, sont ensevelies comme le vestige d’une époque révolue dans le laconique article II-22 : « L’Union respecte la diversité culturelle, religieuse et linguistique ». Ce n’est pas un hasard car, derrière ce décor idéal, les véritables valeurs de l’Euromachin apparaissent un peu plus loin, notamment dans la partie III dont le leitmotiv est la libre circulation des personnes, des biens et marchandises, des services et des capitaux. Le but étant la mise à disposition du marché commun élargi, chapeauté par une superstructure administrative légitimement contraignante (surtout si nous votons oui), d’une masse de citoyens-producteurs et consommateurs parfaitement mobiles, sans entraves claniques, nationales ou idéologiques, disposés à servir à tout moment et en tout lieu les impératifs du dispositif économique qui ambitionne de devenir le plus compétitif du monde.

En vérité, le nécessaire travail sur les valeurs n’a jamais été accompli. On est parti de la table rase des Lumières sur laquelle on a posé quelques slogans issus de l’individualisme hédoniste soixante-huitard sans tenir compte des lacunes, des critiques perspicaces, ni d’un potentiel recours aux valeurs refoulées, éthiques et politiques, enfouies dans nos fondations gréco-romaines. *7 On a surtout laissé le libéralisme politique et économique s’imposer comme credo unique de l’ère post-communiste sans lui demander des comptes pour le mal-être général, les misères, la corruption, la prostitution des corps et des esprits, les  conflits, les saccages écologiques, ethniques et démographiques que son apparition suscite dans les sociétés qui vivaient, partiellement ou intégralement, sous d’autres régimes.

 

EUROPE DE PAPIER OU EUROPE DE LA VOLONTÉ ?

 

On connaît la phrase de Jean Monnet : « si c’était à refaire, je commencerais par la culture ». Mais l’aurait-il pu, lui, le technocrate pur jus qui, avec ses collègues planificateurs, était un chaud partisan de l’atlantisme (dans le contexte de la guerre froide) et des « méthodes de l’organisation scientifique du travail » à l’américaine ? *8

L’Euromachin, le mécanisme de rapprochement des économies, des politiques et des cultures européennes, n’est certes pas à refaire ni à défaire mais à reprendre en main. Nietzsche prédisait déjà que l’unité de l’Europe se ferait par le ventre, c’est-à-dire par la monnaie et que la politique suivrait. Le problème est qu’elle ne suit toujours pas. La fuite en avant de l’élargissement s’effectue sans approfondissement des institutions, sans capitaine à bord capable de montrer la voie, tenir un cap, insuffler un esprit d’équipe. Or, une Constitution, un exposé des valeurs, des objectifs et des procédures fondatrices d’un ordre collectif nouveau à partir des contradictions et des divergences (entre les traditions locales, les nationalismes, les niveaux de vie disparates qui menacent l’unité) doit offrir cette direction sans ambiguïté. Le texte présenté ne le fait pas. Il tente seulement de maintenir un fragile équilibre entre les forces économiques et politiques qui menacent, en s’affrontant, de casser l’ébauche d’Europe actuelle.

À une Constitution qui fait table rase de nos valeurs, de notre souveraineté économique, sociale et politique, il faut dire NON pour que soit remis à l’ouvrage le projet d’une Europe de la table pleine, assumant l’intégralité de son héritage historique, les traditions et valeurs issues de sa plus longue mémoire. Pour que soit repris le message d’une Europe consciente de ses responsabilités géopolitiques et de son propre intérêt général qui ne peut être assimilé à celui de l’empire états-unien.

Il est important de refuser ce projet opaque, élaboré sans l’autorisation d’une assemblée constituante élue à cet effet par les peuples d’Europe, caractérisé par la confusion des pouvoirs, un Parlement croupion - sans le pouvoir de renverser le gouvernement ! -*9 des frontières aussi perméables que floues et une idéologie imprégnée de pensée unique libérale.

Une véritable Constitution ne peut se fonder que sur une volonté politique commune. Celle-ci, quasiment inexistante dans l’Europe des douze, est encore plus improbable à vingt-cinq à partir de l’actuelle cacophonie. Pourtant, une telle volonté s’est manifestée timidement hors des institutions communes par la création d’un axe géopolitique Paris-Berlin-Moscou  face à Washington lors de la guerre contre l’Irak. Il est urgent de pérenniser et de renforcer cette alliance par des accords stratégiques multilatéraux comme ceux, tout à fait inédits - et qui inquiètent Washington - que viennent de signer l’Allemagne et la Russie à la foire internationale de Hanovre  (2005) d’un montant de six milliards de $, portant sur la construction commune d’un gazoduc de la Russie à la Baltique pour alimenter directement l’Europe de l’Ouest, l’exploration conjointe de champs d’hydrocarbures en Sibérie et la fourniture par l’Allemagne de soixante trains à grande vitesse pour relier les villes russes, avec la licence de fabrication des trains futurs.

Cet axe d’indépendance et de paix pour l’Europe*10 cherchera à nouer des alliances stratégiques à travers le monde, dont la Chine et l’Inde sont les candidats les plus prometteurs en Asie, tout comme la Turquie, l’Iran et l’Égypte dans le monde musulman. Il relancera la traditionnelle politique arabe des Européens pour faire pièce à l’interventionnisme intéressé des États-Unis dans une région qui touche à nos intérêts vitaux… Le dynamisme de ce puissant noyau, sa volonté affichée de redonner son rang et son identité à l’Europe politique, ne manqueront pas de fédérer d’autres États européens autour de lui. Ainsi, parallèlement au machin qui jouera toujours son rôle mais rien que son rôle, celui de l’intendance, renaîtra une Europe de la volonté associant les trois principales composantes linguistiques continentales : latine, germanique et slave. Elle sera dotée d’un territoire, d’une population et de moyens financiers, techniques et militaires suffisamment convaincants pour peser sur les destinées du vieux continent dont elle est appelée à devenir le protecteur légitime.

Ce chapitre, il est vrai, n’est pas encore écrit, mais les signes avant-coureurs nous en sont parvenus. Ils sont infiniment plus prometteurs que le chiffon de papier que Messieurs Chirac, Hollande, Sarkozy, Bayrou, Giscard d’Estaing, Delors, Schröder, Zapatero, Alain Minc, BHL, Jospin, escortés par des cohortes de doctes professeurs et de sémillants journalistes, s’évertuent à nous présenter sans aucun débat véritable, sans aucune preuve sérieuse, comme un objet digne de considération… et d’approbation.

Non, décidément NON !  Pour offrir de vraies perspectives d’avenir à l’unification continentale, ne ratons pas cette occasion de gifler nos médiocres et vénales élites. Cela ne les empêchera pas de continuer à pérorer et à gribouiller mais, s’ajoutant aux abstentions fort compréhensibles en l’occurrence, un refus retentissant leur dira qu’à son tour, le peuple a cessé de les entendre.   

 

* Jacques Marlaud est Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l'Université de Lyon         

 ( CRÉM , 29/04/05)   Contact :  jacques.marlaud@esprit-europeen.fr

 

*1 Antoine Rémond : « Pourquoi la directive Bolkestein ne sera pas modifiée », Le Monde, 9/04/05.

*2 La déclaration de Jacques Chirac disant qu’il n’avait rien contre un référendum sur l’admission de la Turquie dans dix ou quinze ans témoigne de son mépris tant vis-à-vis des Français que des Turcs.

*3  Dominique Reynié,  La fracture occidentale. Naissance d’une opinion européenne, La Table Ronde, 2004.

*4 « Quand la Pologne achète des chasseurs F-16 américains plutôt que des Eurofighters, c’est un signe : elle cède à celui qu’elle estime être le plus fort (…) L’Europe, vue de l’Est, c’est une bourse, et ce qui compte, c’est de s’approcher des cordons. » (Stéphane Marchand, L’Europe est mal partie, Fayard, 2005.)

*5 Philippe Forget, « Une constitution postiche et liberticide », La Raison, n° 501, mai 2005.

*6 L’existence d’une traite des Blanches est attestée en Israël où de jeunes bulgares, moldaves, Serbes, etc. sont exhibées pour leurs appâts sexuels et vendues aux plus offrants. D’autres alimentent les réseaux de prostitution des grandes villes européennes.

*7 c.f. Denis Boneau, « Guerre froide économique : Les planificateurs français », réseau voltaire.net, n°22, novembre 2004

*8 Dans un brillant petit essai, le philosophe allemand Peter Sloterdijk avance que face à l’horizon de très grands défis qui appelle les Européens du XXIe siècle, ceux-ci se verront contraints de renoncer aux « idéologies de l’absence » auxquelles ils se sont laissé aller depuis 1945 (existentialisme, surréalisme, situationnisme…) pour renouer avec une mythomotricité  porteuse de volonté politique et notamment du mythe impérial romano-germanique susceptible de transcender efficacement la diversité constitutive de notre continent qui s’incarne actuellement dans la force centrifuge des nationalismes renaissants. (Si l’Europe s’éveille, Mille et une nuits, 2003).

*9 Pour une analyse fine des vices juridiques du projet de Constitution, on consultera avec profit l’excellente synthèse (sur 8 pages) du juriste marseillais Étienne Chouard, « Une mauvaise Constitution qui révèle un secret cancer de notre démocratie » sur son site, http://etienne.chouard.free.fr, qui, d’après le journal Libération, est visité vingt mille fois par jour en moyenne.

*10 Henri de Grossouvre, Paris Berlin Moscou. La voie de l’indépendance et de la paix, L’Age d’Homme, 2002.

 

1.2

Je ne vois aucune alternative crédible !

(réponse à Jacques Marlaud)

Olivier Rabache *

 

Monsieur Marlaud,

 

Votre point-de-vue est d'autant plus essentiel pour moi que je suis avec intérêt, depuis 1985, l'évolution de ce qu'il est convenu d'appeler la Nouvelle droite - école de pensée à laquelle je dois beaucoup. Je milite aujourd'hui dans différentes structures pour le fédéralisme régional, français et européen, en partant de ce qui existe - en partant notamment ce que vous appelez l'«Euromachin». Et c'est à propos de l'UE que nos opinions divergent. Certes, l'Europe ne se limite pas à l'UE, ni sur le plan territorial, ni sur le plan qualitatif. Certes, l'Europe que nous voulons est une «Europe-puissance» éminemment politique, incarnée dans la réalité de ses peuples et de sa grande Tradition, soulevée par des forces qui ne doivent rien à l'esprit marchand. Mais on ne fait pas de politique simplement en claquant des doigts ou en rêvassant.

 

Ce Traité, au vu des forces en présence, est un compromis intergouvernemental qui fait avancer les choses "à petits pas". Pardonnez mon ironie, mais je ne vois aucune alternative crédible ni aucun géant de l'histoire poindre à l'horizon. Dans l'attente messianique de nouveaux héros, il faut pourtant bien faire quelque chose! Mes activités en faveur de cet «Euromachin» ne sont certes pas très héroïques. Rien de très glorieux, en effet, dans tout cela. Ce sont pourtant les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Certains de vos anciens amis prêchent pour un tout autre réalisme que le mien. Plutôt que de se battre pour l'union politique de l'Europe, ils consolident, au nom d'une identité régressive et fantasmagorique, des mouvements nationaux-populistes totalement opposés à l'Europe. Connaissant bien ces milieux, où règnent la médiocrité et l'indigence intellectuelle (selon l'expression pertinente d'Alain de Benoist), j'ai la prétention d'affirmer que mon activisme fédéraliste est plus noble et constructif que les éructations inaudibles des nationalistes de tous bords.

 

Les critiques que vous adressez à l'UE - trop technocratique, trop libérale - sont partagées par un grand nombre de fédéralistes européens. Mais justement, le Traité constitue à cet égard une avancée considérable (de l'aveu même des jacobins de droite et de gauche). Même si l'UE ne deviendra pas du jour au lendemain une Fédération politique (aucun État membre n'étant prêt à se faire hara-kiri), un embryon d'État européen est en train de naître, tout doucement, par la voie juridique. Comme le Front national, vous établissez une espèce de continuité entre la construction européenne et la mondialisation libérale (le slogan nationaliste et souverainiste de l'«euromondialisme»). Là, vous commettez une grave erreur. Bien entendu, les élites européennes actuelles ne sont pas moins «mondialistes» que les élites nationales (ce sont souvent les mêmes!). Mais vous accordez, semble-t-il, trop d'importance à l'idéologie (comme si l'Union soviétique avait eu quelque chose à voir avec le socialisme...). Ce qui compte, c'est la dynamique qui est lancée. Du reste, les élites transnationales voient d'un très mauvais oeil l'émergence d'un nouvel instrument politico-juridique de régulation qui risque de limiter leur marge de manœuvre.

 

Vos arguments sont souvent justes, mais réversibles (le problème du verre à moitié plein...). Et puis je ne vois pas très bien quelle solution vous proposez pour avancer. En définitive, tout le problème vient du fait que vous partez de considérations idéologiques (avec lesquelles je suis théoriquement d'accord) et que vous sous-estimez les dynamiques historiques. Si l'Europe politique (sous la forme de l'«Euromachin») échoue, ne comptez pas trop sur un élan spontanée des peuples d'Europe vers l'union et la puissance. Repli nationaliste et libre-échangisme feront très bon ménage (comme hier communisme et capitalisme). Les peuples démunis devront directement faire face aux oukases de la Banque mondiale, du FMI et de l'OMC. L'«Euromachin», selon votre souhait, sera rendu inutile puisque les États-nations («États-croupions»?) seront des vassaux obéissants de ce relais mondialiste que sera effectivement devenue l'UE, vaste zone de libre-échange sans colonne vertébrale, pour la grande joie des eurosceptiques anglo-saxons...

 

Je n'ai aucun problème d'égo et je ne vous contredis pas dans le seul souci de m'exprimer. Je trouve simplement dommage que le changement de paradigme opéré au sein de la Nouvelle droite n'aille pas jusqu'à son terme. Le fédéralisme européen, quoi qu'on en dise, est l'horizon naturel de cet «Euromachin» que vous méprisez. Il faut voir plus loin que telle directive ou que tel eurocrate. Il faut éviter d'aller dans le sens de ce qui se dit au café du commerce (l'«Euromachin» est devenu le bouc-émissaire facile de gouvernements nationaux irresponsables et incapables). Les partisans du Non, extrême droite et altermondialistes en tête, assènent contrevérités sur contrevérités. L'Europe a besoin de défenseurs. Vous devriez en être, quoi que vous puissiez penser par ailleurs de l'UE (je suis, tout comme vous, le premier à la critiquer... du point-de-vue fédéraliste!). Et c'est tout le sens de ce courriel. Le déficit identitaire de cette Europe est flagrante. La Nouvelle droite aurait un rôle métapolitique intéressant à jouer. Un vide à combler. Sans penser au pire, l'Europe aura un jour un "11 septembre" qui la sortira de sa léthargie. Elle se tournera alors, non vers ses détracteurs souverainistes, mais vers une nouvelle élite politique et intellectuelle, vers ses "néoconservateurs" à elle, prêts à venir s'engouffrer dans la brèche. Pour l'instant, où se trouvent-ils?

 

Dans l'attente de vous retrouver parmi les défenseurs de l'Europe en train de se faire, recevez mes sincères salutations amicales et fédéralistes,

 

* Olivier Rabache est  militant d'un mouvement politique fédéraliste européen,

le 6 mai 2005.  Contact : europe-federale@orange.fr

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