Agora ENJEUX & DÉBATS Sommaire
I
Constitution européennes : quels enjeux ? Quel choix ?
Anne-Marie Le Pourhiet : Le traité simplifié est une Haute trahison
Jacques Marlaud : L'euromachin vaut-il un vote ?
Olivier Rabache : Je ne vois aucune alternative crédible ! (réponse à J. Marlaud)
Exprimez votre
opinion ici :
http://esprit-europeen.forumactif.info
par Anne-Marie Le Pourhiet *
http://www.collectifdu29mai.org/Traite-simplifie-haute-trahison.html
Le projet de « traité modificatif » (reform treaty) européen a été rendu public le vendredi 5 octobre. On comprend à sa lecture pourquoi ses rédacteurs ont renoncé aux expressions de « mini-traité » ou de « traité simplifié » puisqu’il ne comporte, avec ses douze protocoles et ses 25 déclarations diverses, pas moins de 256 pages et qu’en matière de complexité rédactionnelle on peut difficilement faire pire.
Dans la mesure où ce texte se borne en réalité à recopier sous une autre forme les trois quarts des dispositions du traité établissant une constitution pour l’Europe, il eût certainement été plus simple de reprendre le texte initial en en rayant seulement les dispositions symboliques abandonnées. On comprend cependant que cette formule ait été écartée car elle aurait manifesté de façon trop criante que l’on se moquait ouvertement de la volonté des peuples français et néerlandais.
Les rédacteurs ont donc préféré concocter une formule compliquée qui modifie d’une part le traité sur l’Union européenne (traité UE) et d’autre part le traité instituant la communauté européenne (traité CE), lequel s’intitulera désormais « traité sur le fonctionnement de l’Union ». La supercherie apparaît clairement avec la Charte des droits fondamentaux qui n’est plus incluse dans les traités mais apparaît dans l’article 6 du texte de la façon suivante : « L’Union reconnaît les droits, les libertés et les principes énoncés dans la Charte des droits fondamentaux du 7 décembre 2000, laquelle a la même valeur juridique que les traités » … Un traité affirme donc qu’une charte qui lui reste extérieure a cependant la même valeur juridique que les traités qu’il modifie ! On n’a jamais vu de procédé juridique plus tordu, même dans les récentes révisions de la Constitution française qui ont pourtant révélé au plus haut niveau normatif l’invasion de notre pays par le « maldroit ». Le protocole n°7 prévoyant cependant que la Charte ne permet ni à la Cour de justice européenne ni aux juridictions britanniques et polonaises d’écarter l’application d’actes nationaux de ces deux pays jugés incompatibles avec ladite charte, provoque un pincement de cœur. Tout se passe comme si le « non » des Français avait servi à d’autres mais pas à eux, quelle humiliation !
Le « traité modificatif » modifie bien le traité constitutionnel rejeté en 2005 puisqu’il en enlève un certain nombre de dispositions explicites et dispense la Pologne et le Royaume-Uni du respect de certains engagements. C’est donc une modification par simple soustraction en ce sens que l’on s’apprête à faire ratifier par le parlement français un traité partiel aux lieu et place du traité complet initial.
Une question fondamentale se pose dès lors : comment le président de la République peut-il décider seul, alors que le peuple français a juridiquement rejeté l’intégralité du traité, de faire cependant ratifier par voie parlementaire la majeure partie des dispositions qu’il contenait au motif que celles-ci « n’auraient pas fait l’objet de contestations » ? Chacun a pu constater, durant la campagne référendaire, que toutes les dispositions étaient critiquées : les uns se focalisaient davantage sur la charte des droits fondamentaux et les politiques communautaires, les autres sur les transferts de compétence, le passage de l’unanimité à la majorité et le déficit démocratique, d’autres encore s’offusquaient des principes et symboles fédéraux. On pouvait peut-être apercevoir que le « non » de gauche déplorait davantage la menace sur l’Etat-providence et le « non » de droite la perte de l’Etat régalien, mais il est certainement impossible et inconcevable de sonder le cerveau de chaque Français en prétendant y déceler des dispositions qu’il aurait rejetées et d’autres qu’il aurait approuvées. La démarche du président de la République prétendant interpréter seul la volonté du peuple français est totalement arbitraire et confine à la dictature. Lorsque l’on sait que la Constitution californienne prévoit qu’une norme adoptée par référendum ne peut être par la suite abrogée ou modifiée que par une autre décision populaire et que la Cour constitutionnelle italienne adopte le même principe, on ne peut qu’être bouleversé par le coup d’Etat ainsi perpétré en France. Si le président a la conviction que les dispositions restant dans le traité modificatif ont fait l’objet d’une approbation implicite des Français, encore faut-il qu’il s’en assure en organisant un nouveau référendum tendant à obtenir leur accord explicite.
Comment qualifier et sanctionner, dès lors, un tel coup d’Etat ? Le texte de la très populaire Constitution de 1793 n’y allait pas de main morte en disposant, dans son article 27 : « Que tout individu qui usurperait la souveraineté soit à l’instant mis à mort par les hommes libres ». La peine de mort étant désormais prohibée par la Constitution française il convient de s’y conformer et de se tourner plutôt vers l’article 35 du texte de 1793 qui affirmait solennellement : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, intégrée au préambule de l’actuelle Constitution, range aussi la résistance à l’oppression parmi les droits naturels et imprescriptibles de l’homme.
Notre texte constitutionnel affirme encore que le principe de la République est « gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple » et que son président est élu au suffrage universel direct pour veiller au respect de la Constitution, assurer le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et la continuité de l’Etat et garantir l’indépendance nationale. Le terme qui vient à l’esprit pour désigner le mépris présidentiel de la volonté populaire est évidemment celui de haute trahison. Malheureusement, une révision des dispositions sur la responsabilité pénale du chef de l’Etat, intervenue en février 2007, a substitué à l’antique et belle formule de haute trahison, l’expression affadie et banale de « manquement à ses devoirs manifestement incompatibles avec l’exercice de son mandat ». Cela manque singulièrement d’allure et de force mais l’on s’en contentera cependant en proposant aux parlementaires, au lieu de commettre eux-mêmes une forfaiture en autorisant la ratification d’un traité rejeté par leurs mandants, de se constituer en Haute Cour pour sanctionner le coupable.
Sans insurrection ni destitution, nous n’aurons alors plus qu’à pleurer sur notre servitude volontaire en réalisant que nos élus représentent bien ce que nous sommes nous-mêmes devenus : des godillots.

L'Euromachin vaut-il un vote ?
Jacques Marlaud *
« Paris
vaut bien une messe », estimait jadis un
prétendant protestant au trône
catholique de France. En république, les
électeurs sont théoriquement
souverains, mais quelle souveraineté exerceront
véritablement les Français le
29 mai 2005 en déposant leur bulletin dans l’urne
pour ou contre ce qu’on
appelle pompeusement la « Constitution
européenne » ? Aucune,
laissait entendre Jacques Chirac puisque les institutions
européennes
(Parlement, Commission, Conseils…) continueront à
fonctionner comme jusqu’à
cette date non fatidique, sur la base des traités
précédents jusqu’à celui
de Nice. Mais la France,
avertissait-il, verrait son influence décroître au
sein d’une Europe
dont elle
aurait refusé la dernière réforme
constitutionnelle en date.
Le président de la République ne
précisait toutefois pas la cause de
cette soi-disant perte d’influence :
l’esprit de revanche des autres
membres de la Communauté dépités par
notre manque d’enthousiasme ou le fait
que nous aurions raté le coche de réformes qui
auraient donné à notre pays
tous les égards dus à son rang ? Quoi
qu’il en soit, ces menaces voilées
ne constituent aucune raison sérieuse de nous
prédisposer en faveur d’un
traité constitutionnel qui comporte à tout le
moins de graves lacunes et qui,
selon toutes les apparences, ne changera rien d’important
à la vie
quotidienne ni aux perspectives d’avenir plutôt
moroses des Européens.
Monsieur Chirac, tout en accusant les sceptiques de se
laisser envahir par des craintes irraisonnées, cherche
à faire peur, tout
comme Jacques Delors qui parle de
« séisme » ou cet
eurocrate qui
prédit une catastrophe (mazette !) en cas de rejet
du projet
constitutionnel.
PROFIL DU
MONSTRE FROID
En
réalité chacun sait que la machine
économique et technocratique qu’est
l’Europe
actuelle – appelons-la l’Euromachin
– suivra son cours , comme elle
le fit lors des refus danois ou irlandais, avec de légers
accommodements peut-être,
mais sans se laisser véritablement
perturber
par l’humeur des Français, des Hollandais et des
Anglais appelés à
s’exprimer dans les prochains mois.
Historiquement,
le principal apport de la CECA, puis du Marché commun dans
l’immédiat après-guerre
fut leur contribution au lent rapprochement des peuples du vieux
continent épuisés
par des rivalités, des haines séculaires, et une
interminable série de
guerres fratricides qui ont fait le jeu des tierces puissances en les
évinçant
ont peu à peu du théâtre mondial
où ils régnaient naguère en
maîtres
incontestés.
Le
défaut majeur de l’Euromachin tient à
son caractère de mécanisme froid et
tatillon qui se met en place, étend ses tentacules
économiques et
administratives sans se soucier du consentement des peuples
administrés.
C’est pourquoi la mise aux normes européennes, la
normalisation économique,
monétaire, industrielle, administrative, culturelle,
politique et morale de
notre continent n’est ressentie, à juste titre,
que comme une étape de la
normalisation mondiale (mondialisation libérale). Ce
processus ne s’effectue
pas forcément dans l’optique d’un
intérêt général
européen bien
compris et bien expliqué aux peuples constituants, loin
s’en faut. C’est du
moins l’impression qu’on retire des agressions
internationales diverses (maffieuses, terroristes,
migratoires,
industrielles…) contre une communauté
économique européenne réduite
à
l’état de province d’un
marché mondial colonisé par
l’idéologie libérale.
Si nous ne prenons pas des mesures d’urgence, les arrivages
soudains et
massifs de textile chinois, fauteurs de chômage, ne seront
contrés, éventuellement,
par la bureaucratie bruxelloise qu’au bout de cinq ou six
mois de
dommages irréparables infligés à nos
propres industries. La directive
Bolkestein sur la libéralisation des services qui bafoue
notre modèle social
ne sera sans doute pas modifiée, quoi qu’en disent
MM. Chirac et Hollande à
la pêche au « oui » *1,
pas plus que ne
sera abandonné le projet impopulaire de forcer
l’admission de la Turquie dans
la Communauté européenne sans
véritable débat ni consultation à
l’échelle
nationale et continentale sur les conséquences
d’une telle décision*2.
Et si l’Espagne décide de régulariser
d’un trait de plume un demi million
d’immigrés clandestins non européens
importés par les maffias de passeurs
pour alimenter ses vergers industriels en main d’œuvre
sous-payée et défiscalisée, certains
protestent
qu’une telle décision n’est plus du
ressort d’un seul pays depuis
l’entrée en vigueur des accords de Schengen
abolissant les frontières intérieures.
Mais personne n’a le pouvoir, ou l’audace, de faire
respecter l’intérêt
général européen.
Le
monstre froid tente de redorer son blason démocratique en
stipulant qu’un
million de citoyens de plusieurs États membres
« peuvent prendre
l’initiative d’inviter
la Commission à soumettre une proposition
appropriée sur des questions
pour lesquelles ces citoyennes et
citoyens considèrent qu’un acte juridique de
l’Union est nécessaire aux
fins de l’application de la Constitution… »
Le style alambiqué
de cet article I-46 ne cache pas les limites étroites,
soulignées par nos
soins, de cette soi-disant mesure de démocratie
participative. Lorsqu’on
apprend, de surcroît, que la décision de soumettre
ou non cette invitation à
l’approbation du Parlement et des Conseils appartiendra
à la seule
Commission, on s’interroge : à quoi bon
écouter le peuple si l’on ne
veut pas l’entendre ?
PLUS ATLANTISTE
ET
MOINS SOUVERAIN QUE MOI TU MEURS !
On
nous présente la nomination d’un ministre des
Affaires étrangères de l’Union
comme la preuve de l’existence d’une
unité dans ce domaine alors que la désunion
apparue à propos de l’intervention
états-unienne contre l’Irak a
créé
une fracture que nous sommes loin d’avoir
surmontée. *3 En ce
domaine comme pour celui de la défense où
les décisions sont sujettes à la règle
de l’unanimité, le ministre se
contentera de présider aux débats
et
« veiller à la cohérence de
l’action extérieure de
l’Union »
qui, au train où vont les choses, ne peut que se limiter au
plus petit commun dénominateur :
les secours humanitaires et la police en marge des désordres
suscités ou
entretenus par les autres super-puissances qui, elles, ne sont pas
entravées
par une désunion paralysante.
La
souveraineté de l’Europe restera un vain mot tant
que notre continent
soumettra sa défense, et par conséquent
l’essentiel de sa politique étrangère
au dispositif de l’Alliance atlantique dominé par
les États-Unis, qui
n’a plus aucune raison d’être depuis la
fin de la guerre froide, mais auquel les Eurocrates serviles persistent
à
s’accrocher par manque d’imagination et de
volonté. Deux petits extraits du
projet illustrent parfaitement cette aboulie
géopolitique :
« Les
engagements et la coopération dans ce domaine (la
politique de sécurité
et de défense) demeurent conformes aux engagements
souscrits au sein de l’OTAN,
qui reste pour les États
qui en sont membres (c'est-à-dire
presque tous, à l’exception de ceux qui, sans
appartenir au club, y ont le
statut d’associé ou d’observateur
bienveillant, comme la France) le
fondement de leur défense collective et l’instance
de sa mise en œuvre »
(art. I-40)
En
matière de défense propre à notre
continent la périphrase suivante ferait
sourire si elle n’était pas
révélatrice de notre impuissance :
« La
compétence de l’Union en matière de
politique étrangère et de
sécurité
commune couvre tous les domaines de la politique
étrangère ainsi que
l’ensemble des questions relatives à la
sécurité de l’Union, y compris la
définition progressive d’une politique de
défense commune qui peut conduire
à une défense commune (sic !)
» (art. I-15).
En
attendant que les poules européennes aient
éventuellement des dents, le Big
Brother d’outre-Atlantique
nous protègera et nous surveillera en nous proposant de
contribuer à ses côtés
à la police de la planète. Tout
désaccord, comme à propos du
« Grand
Moyen-Orient » bushien, sera
interprété comme un malentendu passager
à
surmonter au plus vite. Dans ces conditions, nous ne devons pas nous
étonner
que les petits nouveaux de l’Est européen quittent
le giron oppressant de la
marâtre russe pour se jeter dans les bras protecteurs du
grand-frère yankee,
achetant ses avions, lui ouvrant leurs bases, fournissant des
supplétifs à ses
aventures militaires au nez et à la barbe d’une
politique et d’une défense
européennes reléguées à
l’état de projet sine die
à l’agenda de
ce qu’on ose nous présenter comme une Constitution
de l’Europe ! *4
SOUS
L’AFFICHE DE LA
MORALE, LE MUR LIBÉRAL
L’article
I-2 stipule : « L’Union
est fondée sur les valeurs de respect
de la dignité humaine, de liberté, de
démocratie, d’égalité, de
l’État
de droit, ainsi que de respect des droits de l’Homme, y
inclus des droits des
personnes appartenant à des minorités. Ces
valeurs sont communes aux États
membres dans une société
caractérisée par le pluralisme, la
non-discrimination, la tolérance, la justice, la
solidarité et l’égalité
entre les femmes et les hommes. »
Un
observateur souligne avec pertinence que « cet
article mielleux
destitue le principe rationnel de la liberté en le
confondant avec ses
applications (État
de droit, démocratie…)
Il semble oublier, en outre, qu’en République,
« liberté et
égalité
sont des attributs innés, réglant
l’ordre juridique et politique des
citoyens » et ne sauraient
dépendre de « la pure force du
locuteur technocratique »
comme le laissent entendre les termes du traité.*5
Effet d’annonce
des grands principes que nous peinons à faire respecter chez
nous : il
n’y a qu’à faire le tour de nos prisons,
de nos asiles de vieillards, de
nos petits boulots temporaires, de nos ghettos, des comportements
corrompus et
corrupteurs de la « France d’en
haut », voire des dérapages
fréquents
de notre système judiciaire et policier, pour s’en
convaincre. Cela ne nous
empêche pas, à l’occasion, de tenter
d’imposer ces principes au reste du
monde à coups de sanctions ou de bombes et parfois de
tortures comme dans
l’ex-Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak, à
Cuba… en épargnant
soigneusement toutefois les
« alliés » turc,
israélien ou algérien,
entre autres, dont le mépris persistant de toute
dignité et de tout droit de
l’Homme est patent.
La
partie II décline ces droits de manière triviale
et parfois contradictoire :
Le
« droit à
l’intégrité de la
personne » est destiné à
lutter
contre les trafics d’organes qui sont paradoxalement en
augmentation constante
de pays pauvre à pays riche (notamment chez nos voisins de
l’Est), l’eugénisme
qui est de retour sous des formes diverses et la technique du clonage
que nous
aurons autant de mal à contenir à plus ou moins
brève échéance que
l’arrivée des OGM.
« Nul
ne peut être soumis à la torture, ni à
des peines ou traitements inhumains ou
dégradants » proclame
l’article II-4. L’intention est louable
à
condition que nos démocraties, qui ne se sont pas
gênées pour employer à
travers toute leur histoire les méthodes de la guerre sale
chaque fois
qu’elles la jugeaient utile, mettent ce précepte
en pratique chez elles avant
de le prêcher aux autres. En attendant, il ne coûte
rien de mettre les belles
âmes de son côté en affichant de tels vœux
pieux.
De
même, l’article II-5
« interdit »
l’esclavage le travail forcé
et la traite des êtres humains. On peut toujours
rêver lorsqu’on sait que
les nouvelles formes d’esclavage se développent
aussi vite que les bactéries
résistantes aux antibiotiques et que nous n’y
sommes pas tout à fait étrangers.
Des petites mains clandestines enfermées nuit et jour dans
les caves et les
greniers du Sentier à Paris pour confectionner nos textiles
bas de gamme, aux
camps de concentration de matière plastique du
côté de Murcie en Espagne où
des bataillons d’étrangers sans contrats
produisent des fruits et légumes
pour toute l’Europe, en passant par le trafic d'enfants
roumains, la traite
des Blanches d’Europe de l’Est*6 et
l’expansion du tourisme
sexuel vers plusieurs destinations asiatiques et africaines, force est
de
constater que les nouvelles formes d’esclavage se sont
avantageusement
substituées aux anciennes sans ébranler nos
grands principes abolitionnistes
incapables, jusqu’à présent, de les
reconnaître et de les combattre.
L’article
II-6 proclame d’un même souffle
« le droit
à la liberté et à la
sûreté »
alors que nos penseurs post-révolutionnaires, notamment
Tocqueville, ont relevé
l’incompatibilité relative de ces deux objectifs
humains
contrairement au préjugé
de John Locke qui avait postulé leur étroite
parenté. La sûreté s’obtient
souvent au prix d’un renoncement, partiel ou total,
à la
liberté. En ce
sens, le Léviathan de Thomas Hobbes, qui
affirme la primauté absolue de
la sécurité, préfigure les États
totalitaires contemporains. La liberté, par contre, se
conquiert constamment aux risques et périls de ses
prétendants, individus ou
communautés. Nos Eurocrates qui confient sans
état d’âme la
sécurité matérielle
de leurs administrés aux mécanismes
d’un « libre »
marché
mondial arbitrés par l’OMC et la
sûreté de leurs territoires au protecteur états-unien au
prix de leur indépendance économique et
géopolitique
l’ignorent-ils ? Pourquoi persistent-ils
à prétendre qu’on peut avoir
le beurre et l’argent du beurre ? Qui peut accepter
ce marché de dupes ?
Avec
cet énoncé général des
droits et des
interdits, le projet constitutionnel
plante un décor de « valeurs
fondamentales » qui, à y regarder de
près, n’est qu’une resucée
laïcisée et modernisée du code moral
judéo-chrétien
avec ses penchants universalistes, égalitaires et
individualistes. Penchants
contestables dans la mesure où, pour faire bref, ils
dévaluent le « droit
à la différence » des
communautés
traditionnelles et favorisent le déracinement
individuel au détriment des appartenances naturelles,
familiales, ethniques ou
civilisationnelles. Ces dernières, loin de faire
l’objet
d’un droit
fondamental, sont ensevelies comme le vestige d’une
époque
révolue dans le
laconique article II-22 : « L’Union
respecte la diversité
culturelle, religieuse et linguistique ».
Ce n’est pas un hasard
car, derrière ce décor idéal, les
véritables valeurs de l’Euromachin
apparaissent un peu plus loin, notamment dans la partie III dont le leitmotiv
est la libre circulation des personnes, des biens et marchandises, des
services
et des capitaux. Le but étant la mise à
disposition du marché commun élargi,
chapeauté par une superstructure administrative
légitimement contraignante
(surtout si nous votons oui), d’une masse de
citoyens-producteurs et
consommateurs parfaitement mobiles, sans entraves claniques, nationales
ou idéologiques,
disposés à servir à tout moment et en
tout lieu les impératifs du dispositif
économique qui ambitionne de devenir le plus
compétitif du monde.
En
vérité, le nécessaire travail sur les
valeurs n’a jamais été accompli. On
est parti de la table rase des Lumières sur laquelle on a
posé quelques
slogans issus de l’individualisme hédoniste
soixante-huitard sans tenir
compte des lacunes, des critiques perspicaces, ni d’un
potentiel recours aux
valeurs refoulées, éthiques et politiques,
enfouies dans nos fondations gréco-romaines.
*7 On a
surtout laissé le libéralisme politique et
économique s’imposer comme credo
unique de l’ère post-communiste sans lui demander
des comptes pour le mal-être
général, les misères, la corruption,
la prostitution des corps et des
esprits, les conflits,
les saccages
écologiques, ethniques et démographiques que son
apparition suscite dans les
sociétés qui vivaient, partiellement ou
intégralement, sous d’autres régimes.
On
connaît la phrase de Jean Monnet :
« si c’était à
refaire, je
commencerais par la culture ». Mais
l’aurait-il pu, lui, le technocrate
pur jus qui, avec ses collègues planificateurs,
était un chaud partisan de
l’atlantisme (dans le contexte de la guerre froide) et des
« méthodes
de l’organisation scientifique du
travail » à
l’américaine ?
*8
L’Euromachin,
le mécanisme de rapprochement des économies, des
politiques et des cultures
européennes, n’est certes pas à refaire
ni à défaire mais à reprendre en
main. Nietzsche prédisait déjà que
l’unité de l’Europe se ferait par le
ventre, c’est-à-dire par la monnaie et que la
politique suivrait. Le problème
est qu’elle ne suit toujours pas. La fuite en avant de
l’élargissement
s’effectue sans approfondissement des institutions, sans
capitaine à bord
capable de montrer la voie, tenir un cap, insuffler un esprit
d’équipe. Or,
une Constitution, un exposé des valeurs, des objectifs et
des procédures
fondatrices d’un ordre collectif nouveau à partir
des contradictions et des
divergences (entre les traditions locales, les nationalismes, les
niveaux de vie
disparates qui menacent l’unité) doit offrir cette
direction sans ambiguïté.
Le texte présenté ne le fait pas. Il tente
seulement de maintenir un fragile
équilibre entre les forces économiques et
politiques qui menacent, en
s’affrontant, de casser l’ébauche
d’Europe actuelle.
À
une Constitution qui fait table rase de nos
valeurs, de notre souveraineté
économique, sociale et politique, il faut dire NON pour que
soit remis à
l’ouvrage le projet d’une Europe de la table
pleine, assumant
l’intégralité
de son héritage historique, les traditions et valeurs issues
de sa plus longue
mémoire. Pour que soit repris le message d’une
Europe consciente de ses
responsabilités géopolitiques et de son propre
intérêt général qui ne peut
être assimilé à celui de
l’empire états-unien.
Il
est important de refuser ce projet opaque,
élaboré sans l’autorisation
d’une assemblée constituante élue
à cet effet par les peuples d’Europe,
caractérisé par la confusion des pouvoirs, un
Parlement croupion -
sans le pouvoir de renverser le gouvernement ! -*9
des frontières
aussi perméables que floues et une idéologie
imprégnée de pensée unique
libérale.
Une
véritable Constitution ne peut se fonder que sur une
volonté politique
commune. Celle-ci, quasiment inexistante dans l’Europe des
douze, est encore
plus improbable à vingt-cinq à partir de
l’actuelle cacophonie. Pourtant,
une telle volonté s’est manifestée
timidement hors des institutions communes
par la création d’un axe géopolitique
Paris-Berlin-Moscou face
à Washington lors de la guerre contre l’Irak. Il
est
urgent de pérenniser et de renforcer cette alliance par des
accords stratégiques
multilatéraux comme ceux, tout à fait
inédits - et qui inquiètent Washington
- que viennent de signer l’Allemagne et la Russie
à la foire internationale
de Hanovre (2005)
d’un montant de
six milliards de $, portant sur la construction commune d’un
gazoduc de la
Russie à la Baltique pour alimenter directement
l’Europe de l’Ouest,
l’exploration conjointe de champs d’hydrocarbures
en Sibérie et la
fourniture par l’Allemagne de soixante trains à
grande vitesse pour relier
les villes russes, avec la licence de fabrication des trains futurs.
Cet
axe d’indépendance et de paix pour
l’Europe*10 cherchera à
nouer des alliances stratégiques à travers le
monde, dont la Chine et l’Inde
sont les candidats les plus prometteurs en Asie, tout comme la Turquie,
l’Iran
et l’Égypte dans le monde musulman. Il relancera
la traditionnelle politique
arabe des Européens pour faire pièce à
l’interventionnisme intéressé des
États-Unis dans une région qui touche
à nos intérêts vitaux… Le
dynamisme
de ce puissant noyau, sa volonté affichée de
redonner son rang et son identité
à l’Europe politique, ne manqueront pas de
fédérer d’autres États
européens
autour de lui. Ainsi, parallèlement au machin qui jouera
toujours son rôle
mais rien que son rôle, celui de l’intendance,
renaîtra une Europe de la
volonté associant les trois principales composantes
linguistiques continentales :
latine, germanique et slave. Elle sera dotée d’un
territoire, d’une
population et de moyens financiers, techniques et militaires
suffisamment
convaincants pour peser sur les destinées du vieux continent
dont elle est
appelée à devenir le protecteur
légitime.
Ce
chapitre, il est vrai, n’est pas encore écrit,
mais les signes avant-coureurs
nous en sont parvenus. Ils sont infiniment plus prometteurs que le
chiffon de
papier que Messieurs Chirac, Hollande, Sarkozy, Bayrou, Giscard
d’Estaing,
Delors, Schröder, Zapatero, Alain Minc, BHL, Jospin,
escortés par des cohortes
de doctes professeurs et de sémillants journalistes,
s’évertuent à nous présenter
sans aucun débat véritable, sans aucune preuve
sérieuse, comme un objet digne
de considération… et d’approbation.
Non,
décidément NON !
Pour offrir
de vraies perspectives d’avenir à
l’unification continentale, ne ratons pas
cette occasion de gifler nos médiocres et vénales
élites. Cela ne les empêchera
pas de continuer à pérorer et à
gribouiller mais, s’ajoutant aux
abstentions fort compréhensibles en l’occurrence,
un refus retentissant leur
dira qu’à son tour, le peuple a cessé
de les entendre.
*1
Antoine Rémond : « Pourquoi
la directive Bolkestein ne sera pas
modifiée », Le Monde,
9/04/05.
*2 La
déclaration de Jacques Chirac disant
qu’il n’avait rien contre un
référendum sur l’admission de la
Turquie
dans dix ou quinze ans témoigne de son mépris
tant vis-à-vis des Français
que des Turcs.
*3 Dominique
Reynié, La
fracture
occidentale. Naissance d’une opinion européenne,
La Table Ronde, 2004.
*4 « Quand
la Pologne achète des
chasseurs F-16 américains plutôt que des
Eurofighters, c’est un signe :
elle cède à celui qu’elle estime
être le plus fort (…) L’Europe, vue de
l’Est, c’est une bourse, et ce qui compte,
c’est de s’approcher des
cordons. » (Stéphane Marchand, L’Europe
est mal partie, Fayard,
2005.)
*5
Philippe Forget, « Une constitution
postiche et liberticide », La Raison, n°
501, mai 2005.
*6
L’existence d’une traite des Blanches est
attestée en Israël où de jeunes
bulgares, moldaves, Serbes, etc. sont exhibées
pour leurs appâts sexuels et vendues aux plus offrants.
D’autres alimentent
les réseaux de prostitution des grandes villes
européennes.
*7
c.f. Denis Boneau, « Guerre
froide
économique : Les planificateurs
français », réseau
voltaire.net,
n°22, novembre 2004
*8
Dans un brillant petit essai, le philosophe
allemand Peter Sloterdijk avance que face à
l’horizon de très grands défis
qui appelle les Européens du XXIe
siècle, ceux-ci se verront
contraints de renoncer aux « idéologies
de l’absence » auxquelles
ils se sont laissé aller depuis 1945 (existentialisme,
surréalisme,
situationnisme…) pour renouer avec une mythomotricité
porteuse de volonté politique et notamment du
mythe impérial
romano-germanique susceptible de transcender efficacement la
diversité
constitutive de notre continent qui s’incarne actuellement
dans la force
centrifuge des nationalismes renaissants. (Si
l’Europe s’éveille,
Mille et une nuits, 2003).
*9 Pour
une analyse fine des vices juridiques du
projet de Constitution, on consultera avec profit
l’excellente synthèse (sur
8 pages) du juriste marseillais Étienne Chouard,
« Une mauvaise
Constitution qui révèle un secret cancer de notre
démocratie » sur son
site, http://etienne.chouard.free.fr,
qui, d’après le journal Libération,
est visité vingt mille fois par
jour en moyenne.
*10 Henri
de Grossouvre, Paris Berlin Moscou.
La voie de l’indépendance et de la paix,
L’Age d’Homme, 2002.

1.2
Je ne vois aucune alternative crédible !
(réponse à Jacques Marlaud)
Olivier Rabache *
Monsieur
Marlaud,
Votre
point-de-vue est d'autant plus essentiel pour moi que je suis avec
intérêt,
depuis 1985, l'évolution de ce qu'il est convenu d'appeler
la Nouvelle droite
-
école de pensée à laquelle je dois
beaucoup. Je milite aujourd'hui dans différentes
structures pour le fédéralisme
régional, français et européen, en
partant
de ce qui existe - en partant notamment ce que vous appelez
l'«Euromachin». Et
c'est à propos de l'UE que nos opinions divergent. Certes,
l'Europe ne se
limite pas à l'UE, ni sur le plan territorial, ni sur le
plan qualitatif.
Certes, l'Europe que nous voulons est une
«Europe-puissance» éminemment
politique, incarnée dans la réalité de
ses peuples et de sa grande Tradition,
soulevée par des forces qui ne doivent rien à
l'esprit marchand. Mais on ne
fait pas de politique simplement en claquant des doigts ou en
rêvassant.
Ce
Traité, au vu des forces en présence, est un
compromis intergouvernemental qui
fait avancer les choses "à petits pas". Pardonnez mon
ironie, mais je
ne vois aucune alternative crédible ni aucun
géant de l'histoire poindre à
l'horizon. Dans l'attente messianique de nouveaux héros, il
faut pourtant bien
faire quelque chose! Mes activités en faveur de cet
«Euromachin» ne sont
certes pas très héroïques. Rien de
très glorieux, en effet, dans tout cela.
Ce sont pourtant les petits ruisseaux qui font les grandes
rivières. Certains
de vos anciens amis prêchent pour un tout autre
réalisme que le mien. Plutôt
que de se battre pour l'union politique de l'Europe, ils consolident,
au nom
d'une identité régressive et fantasmagorique, des
mouvements
nationaux-populistes totalement opposés à
l'Europe. Connaissant bien ces
milieux, où règnent la
médiocrité et l'indigence intellectuelle (selon
l'expression pertinente d'Alain de Benoist), j'ai la
prétention d'affirmer que
mon activisme fédéraliste est plus noble et
constructif que les éructations
inaudibles des nationalistes de tous bords.
Les
critiques que vous adressez à l'UE - trop technocratique,
trop libérale - sont
partagées par un grand nombre de
fédéralistes européens. Mais
justement, le
Traité constitue à cet égard une
avancée considérable (de l'aveu même
des
jacobins de droite et de gauche). Même si l'UE ne deviendra
pas du jour au
lendemain une Fédération politique (aucun
État membre n'étant prêt à
se
faire hara-kiri), un embryon d'État européen est
en train de naître, tout
doucement, par la voie juridique. Comme le Front national, vous
établissez une
espèce de continuité entre la construction
européenne et la mondialisation
libérale (le slogan nationaliste et souverainiste de
l'«euromondialisme»). Là,
vous commettez une grave erreur. Bien entendu, les élites
européennes
actuelles ne sont pas moins «mondialistes» que les
élites nationales (ce sont
souvent les mêmes!). Mais vous accordez, semble-t-il, trop
d'importance à l'idéologie
(comme si l'Union soviétique avait eu quelque chose
à voir avec le
socialisme...). Ce qui compte, c'est la dynamique qui est
lancée. Du reste, les
élites transnationales voient d'un très mauvais
oeil l'émergence d'un nouvel
instrument politico-juridique de régulation qui risque de
limiter leur marge de
manœuvre.
Vos
arguments sont souvent justes, mais réversibles (le
problème du verre à moitié
plein...). Et puis je ne vois pas très bien quelle solution
vous proposez pour
avancer. En définitive, tout le problème vient du
fait que vous partez de
considérations idéologiques (avec lesquelles je
suis théoriquement d'accord)
et que vous sous-estimez les dynamiques historiques. Si l'Europe
politique (sous
la forme de l'«Euromachin») échoue, ne
comptez pas trop sur un élan spontanée
des peuples d'Europe vers l'union et la puissance. Repli nationaliste
et libre-échangisme
feront très bon ménage (comme hier communisme et
capitalisme). Les peuples démunis
devront directement faire face aux oukases de la Banque mondiale, du
FMI et de
l'OMC. L'«Euromachin», selon votre souhait, sera
rendu inutile puisque les États-nations
(«États-croupions»?) seront des vassaux
obéissants de ce relais mondialiste
que sera effectivement devenue l'UE, vaste zone de
libre-échange sans colonne
vertébrale, pour la grande joie des eurosceptiques
anglo-saxons...
Je
n'ai aucun problème d'égo et je ne vous contredis
pas dans le seul souci de
m'exprimer. Je trouve simplement dommage que le changement de paradigme
opéré
au sein de la Nouvelle droite n'aille pas jusqu'à son terme.
Le fédéralisme
européen, quoi qu'on en dise, est l'horizon naturel de cet
«Euromachin» que
vous méprisez. Il faut voir plus loin que telle directive ou
que tel eurocrate.
Il faut éviter d'aller dans le sens de ce qui se dit au
café du commerce (l'«Euromachin»
est devenu le bouc-émissaire facile de gouvernements
nationaux irresponsables
et incapables). Les partisans du Non, extrême droite et
altermondialistes en tête,
assènent contrevérités sur
contrevérités. L'Europe a besoin de
défenseurs.
Vous devriez en être, quoi que vous puissiez penser par
ailleurs de l'UE (je
suis, tout comme vous, le premier à la critiquer... du
point-de-vue fédéraliste!).
Et c'est tout le sens de ce courriel. Le déficit identitaire
de cette Europe
est flagrante. La Nouvelle droite aurait un rôle
métapolitique intéressant à
jouer. Un vide à combler. Sans penser au pire, l'Europe aura
un jour un
"11 septembre" qui la sortira de sa léthargie. Elle se
tournera
alors, non vers ses détracteurs souverainistes, mais vers
une nouvelle élite
politique et intellectuelle, vers ses "néoconservateurs"
à elle, prêts
à venir s'engouffrer dans la brèche. Pour
l'instant, où se trouvent-ils?
Dans
l'attente de vous retrouver parmi les défenseurs de l'Europe
en train de se
faire, recevez mes sincères salutations amicales et
fédéralistes,
* Olivier Rabache est militant d'un mouvement politique fédéraliste européen,
le 6 mai 2005. Contact : europe-federale@orange.fr
Agora ENJEUX & DÉBATS Sommaire