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    Les deux textes qui suivent, de Claude Bourrinet, sont arrivés le même jour dans la boîte aux lettres de L'Esprit Européen. Ils sont bien distincts, mais tendent vers le même but, celui d'une recherche à la fois spirituelle et politique qui permettrait de surmonter l'impasse nihiliste vers laquelle se dirige la société contemporaine avec une confiance inébranlée en elle-même alors que des indicateurs sans cesse plus nombreux soulignent son échec.
    On peut bien entendu être en désaccord avec la position qui consiste à penser que l'action politique, voire éducative, peut se combiner efficacement avec la réflexion. La réflexion métapolitique suit son cours, et l'action politique, le sien, sans relation de cause à effet entre les deux. Il peut paraître utopique de vouloir les concilier. Mais c'est précisément ce à quoi l'auteur nous invite à réfléchir dans l'appel ci-dessous, tout autant que dans l'étude qui suit, sorte de plaidoyer pour une association entre la mystique et le politique. Par conséquent, on peut lire les deux textes, l'un après l'autre, sans sortir du sujet. Et l'on peut répondre à leur auteur.
Le débat est ouvert.
P.K.


Appel pour la création d’écoles enracinées

Suivi de : Mystique et politique

Claude Bourrinet
   

    Je n'ignore pas combien, d'un certain point de vue, notre combat peut paraître désespéré. Et, entre nous, il n'est pas inconcevable qu'il soit déjà perdu, le point de non retour ayant été largement dépassé depuis les années 70. Et en poussant le pessimisme jusqu'au bout, il se peut bien même que ce point ait été déjà atteint, que l'Europe ait initié son suicide, dans l'ivresse d'une fausse liberté, (il est de beaux suicides), à la fin du moyen âge, dès qu'elle eut adopté l'individualisme, l'économisme et la libre pensée, et rejeté, de fait, sinon en le déclamant, les âges "gothiques", c'est-à-dire une conception holiste, hiérarchisée et sacrale de l'univers. Nous en payons cruellement le prix, et nous voyons très bien le fil qui conduit dans le présent à cet avènement d’une modernité mortifère. Si bien que si Valéry disait que nous savons maintenant que les civilisations peuvent périr (c'est quasiment fait pour la nôtre, et cette agonie s'est déclenchée lors de la grande boucherie de 14-18), nous n'ignorons plus que la planète même n'est pas bien vaillante, l'enfer sur terre ressemblant par moment à un tableau de Jérôme Bosch : démographie galopante, nihilisme, perte de repères, avidité destructrice, guerres endémiques par le feu, menace d’apocalypse nucléaire, mépris des valeurs, hormis celles de la bourse. C’est vraiment le règne de la mort.
    À  ce compte, la simple cuisine politicienne paraît bien dérisoire. Pour en venir à la France, qui ne saurait plus se concevoir sans les peuples européens, avec qui nous partageons le même destin (sans nier notre spécificité), si les déclarations de l'évêque d'Avignon,  Mgr Jean-Pierre Cattenoz, sont justes, à savoir qu'elle va devenir musulmane dans 20 ou 30 ans, le pire est à prévoir, et même la guerre civile (et la guerre tout court, car les USA ne laisseront pas tomber les kossovos de notre bon pays). L'alternative est simple : survivre ou crever. Car l'islam est la négation de la France et de l'Europe, lesquelles, mêmes réduites par l’athéisme militant, n’ont interprété le monde que comme l’incarnation de l’Esprit. C’est pourquoi l’héritage de l’antiquité païenne, dans sa façon jubilatoire et tragique d’aborder la vie, ne jure pas avec la conception chrétienne de l’existence. Les deux, au demeurant, supposent, en même temps et contradictoirement, un grand amour de l’être, et l’exigence sublime de le dépasser.
    Si l’on jette un coup d’œil historique sur le destin de la pointe occidentale de l’Eurasie, on s’aperçoit que plusieurs fois elle fut sur le point d’être emportée par des catastrophes, et qu’elle sut faire face. La grande peste de 1348 mit un frein à l’expansion romane et gothique, et imposa une vision plus pessimiste de la vie. Cependant, l’Europe reprit son élan un siècle plus tard, pour s’illustrer dans les arts et les sciences. Le Bas-Empire est une période plus sombre, malgré le sursaut héroïque de Dioclétien, à la fin du IIIe siècle. D’après Pierre Chaunu, la population des Gaules, jusqu’au Xe siècle, passa de 10 à 1. Une chute vertigineuse, nullement compensée par l’apport barbare, qui ne représentait que 5% de la population lors des grandes invasions au Ve siècle. La féodalité, vêtue d’un grand manteau d’églises, fut une réponse à ce défi civilisationnel, puisqu’il permit de ramasser les forces, les énergies, autour de chefs entreprenants, et surtout fut le terreau sur lequel, peu à peu, grandit l’Etat royal, qui s’appuya sur les barons, comme lors de la reconquête du Poitou par Philippe-Auguste, au XIIIe siècle. Plus significative fut la préservation, dont on ne mesure pas toujours l’importance et l’héroïsme, d’une partie du trésor antique par les moines des multiples scriptoria qui ont essaimé sur la terre européenne.
    Nous sommes parvenus à un abîme semblable. Cette situation extrême ne nous laisse guère le choix.
    Agir. Mais au nom de quoi ? Pour quoi ? Pour quelle finalité ?
    La mémoire a été tellement éradiquée par l'oligarchie, aidée puissamment par les semi savants, que nous n'avons plus souvenir de nous, nous sommes redevenus des petits enfants prématurément vieillis, gâteux et capricieux.
    La tâche de réactiver cette mémoire est vitale, car elle doit redonner sens au combat, et peut-être même en faire naître le désir chez certains. Il ne s'agit pas de rester au simple plan du ressentiment.
    Christianisme ? Paganisme ?
    Je n'aime pas les -ismes ? Il faut prendre la question autrement, par l'éternel. Et l'éternel, c'est la supériorité de l'esprit sur la matière, ce qui, dans un pays comme la France, qui n'est pas un désert, passe par l'empreinte charnelle des générations qui l'ont faite.
    Je rêverais d'un périodique, sur papier ou en numérique, qui s'appellerait "Empreintes européennes". Car ce titre ferait le lien entre une identité, une action (l'action étant le propre de l'Occident) et une matière (nos paysages, notre façon d'être etc.). Ce serait un support qui offrirait occasion d'enquêtes : le lien entre rédacteurs et lecteurs serait fort, et se fonderait, entre autre, sur un programme, par exemple des recherches thématiques ponctuées par des rencontres, des séminaires etc., et conclues par des restitutions synthétiques.
    Il est évident que la "France" officielle est obsolète, ruinée, notamment son enseignement. Il devient urgent de constituer un enseignement parallèle. Pourquoi pas, dans un premier temps, dans chacune de nos régions, voire dans des localités plus restreintes, les querelles de chapelles écartées,  puis, à terme, une fédération d'"écoles" ? Afin de recommencer pour ainsi dire les universités du moyen âge...


*

Mystique et politique

Claude Bourrinet


    Dans Notre jeunesse, Péguy écrit : « Tout commence en mystique et finit en politique ». Il précise : « Tout parti vit de sa mystique et meurt de sa politique ». La politique, nous savons ce qu’elle est, nous la mépriserions davantage si nous ne savions que les politiciens eux-mêmes sont les premiers à le faire. Et, pour paraphraser l’auteur avec lequel nous avons commencé cette réflexion, et qui préféra mourir pour la République, plutôt que d’en vivre, lorsqu’on fait de la politique, on commence par la tribune, on poursuit par des commissions, et tout cela se termine dans les couloirs.
    Les mystiques ont toujours gêné. L’Église les a prudemment remisés dans le grenier, là où l’on entrepose les reliques de grand père, quitte à les ressortir à l’occasion, mais rarement ; et quand, par aventure divine (l’esprit souvent souffle quand il le veut, où il veut, sur qui il veut) on se mettrait à entretenir des relations extravagantes avec le bon Dieu, on essaie de canaliser le débordement par les ornières bureaucratiques, ou bien on tente de camoufler le scandale. Les miracles doivent passer maints conseils de réforme pour être, très rarement, déclarés aptes. L’époque est à la gestion rationnelle du pathos et, si possible, des rêves. La société occidentale ne se voudrait plus que comme un salon où l’on cause, si possible le baragouin kantien, en évitant de reluquer les faces désaccordées qui se pressent aux vitres de l’Histoire. Des mouvements aussi hystériques que les évangélistes américains, ou les sectes new age, ces décervelés de la modernité, démontrent que la démesure menace les tenants d’une politique réglée comme une dissertation cartésienne.
    Pour Péguy, la mystique était un singulier alliage entre la Religion catholique et l’Histoire, entre la grâce et l’épopée, entre l’humilité du don et la générosité de l’orgueil. Lui qui n’avait pas fait baptiser ses enfants, qui n’allait jamais à la messe, s’était épris tout à la fois du vieux  Corneille (el viejo sonne mieux !), de Victor-Marie Hugo, comte et pair de France, illustre exilé, et de cette folle géniale, la jeune adolescente Jeanne, ci-devant guerrière devant l’Eternel, et de ses bras de pucelles, libératrices du royaume de France.
    Quel chemin de croix que celui de Jeanne ! Et quel roman ! La mort ne fut pas pire que l’incrédulité et la défiance. Le mépris en était le prix à payer, ainsi que la trahison et l’abandon. Mais qui ne dirait que la Nation fût, un moment de son destin, proche de cette éternité fugitive qu’est la gloire, y compris même dans l’abjection du bûcher ?  Les flammes qui s’y élevèrent étaient le halo lumineux qui embrasait la gesta dei, qui fit de Jeanne une sainte.
    Gesta dei : vieille démangeaison française. Même les troupes napoléoniennes portaient dans la mitraille et le panache l’idée de croisade, qui n’est pas séparable de l’amère victoire qu’est la bataille irrémédiablement perdue, et regardée loyalement, comme le destin tragique par le héros antique. La grandeur de la France tient, dans la mémoire des peuples, à cette furia parfois grandiloquente, lavée seulement par le fiel amer du sacrifice librement consenti.
    Nous ne fûmes pas toujours grands, loin de là ! Nous ne le sommes pas maintenant. Nous fûmes parfois vils, lâches, traîtres. Nous fûmes aussi normaux, désespérément normaux. Alors, dans tous ces cas, nous ne fûmes pas nous-mêmes.
Péguy dit aussi : « La politique se moque de la mystique, mais c’est encore la mystique qui nourrit la politique même ».
    Comment dire autrement que la sagesse politicienne, la prudence sénile, le calcul de boutiquier, la rhétorique de prud’homme, l’utilitarisme tactique n’ont rien à voir avec la mystique, c’est-à-dire avec ce qui gît au fond du cœur et des reins ?  On a peur du lyrisme, le temps est aux magouilles. On cultive le terre-à-terre, l'ignorance méthodique pour séduire les masses. Surtout ne pas effaroucher Margot ! C’est toujours un mauvais calcul que d’encourager la médiocrité en croyant y trouver un petit bénéfice. Si l’on ne parie pas, on ne gagne pas le Ciel. Et on perd tout à coup sûr, car la tactique tue toujours l’esprit. La mort n’est rien à côté de la petitesse. Une vie est une goutte. Libre à elle d’être traversée par la lumière. Il est des discours aussi paralysants que des douches pour aliénés. S’il reste encore quelque chose de la France éternelle, une petite louche de ce breuvage des dieux qui rafraîchissait le gosier de nos ancêtres, offrons-le sans barguigner. Qu’importe Tartempion, Théodule ou Mistigri !
    C’est un grand malheur que les noms glorieux de notre histoire ne fassent plus frémir les cœurs français, y compris chez certains d’entre nous, qui sommes pourtant gardiens du foyer.     C’est une grande erreur de croire qu’ils ne puissent plus battre sur cet air-là.



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