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ENJEUX
& DÉBATS Sommaire
QUELLE IDENTITÉ (SUITE*) ?
Claude Bourrinet
* 1ère partie du débat : l'identité est-elle réductible à la race ? : ici
Qu'est-ce qu'une "identité" ? Ce à quoi on
s'identifie, dont l'expression peut être, dans l'ordre
métaphorique, un hymne, un fanion, un blason, une couleur...
Diachroniquement, cette identité s'inscrit dans une histoire.
Avouons que l'enquête devient difficile, surtout pour une
civilisation comme celle de l'Europe, dont la naissance est source de
débats, pour ne pas parler de son cours chaotique et
contradictoire. On peut évidemment s'en tenir à
l'archè, mais là aussi il est possible de déceler
des racines diverses, sans compter celles qui sont devenues invisibles,
toutefois peut-être aussi efficientes que l'hellénisme, la
latinité païenne et le judéo-christianisme : je
pense au substrat préhistorique ou protohistorique, qui
n'était pas indo-européen. Quant à la couleur de
la peau, les Iraniens, les Indiens, même du Nord, les Pakistanais
etc. ne sont pas particulièrement blancs, bien
qu'"Indo-européens". On peut bien sûr arguer du
mélange des sangs pour expliquer la décadence de la
Tradition, cependant c'est une explication de fainéant, voire
d'imbécile, comme celle qui ne prendrait en considération
que les facteurs socio-économiques.
Chacun de nous est-il si sûr de son
« sang » ? Les Indo-européens
eux-mêmes, faut-il le rappeler, ne sont pas autochtones
(nés de cette terre). Ce sont des migrants. Notre civilisation
européenne est issue de déplacements de populations et de
croisements. Qui étaient donc les indigènes qui ont
précédé Germains, Celtes, Latins, Doriens et
Achéens ? Qui a peint Lascaux ? On dit que les
Sibériens en sont une branche.
Mais il est vrai que la Weltanschauung
indo-européenne a marqué de façon
indélébile notre destin. Non point qu’on ne
retrouve chez d’autres peuples les trois fonctions, productive,
guerrière et religieuse, mais chez nous, chacune possède
une autonomie caractérisée, ce qui donne un champ
élargie à l’exercice de la liberté, et aux
valeurs inhérentes aux unes et aux autres, bien que la fonction
religieuse subsume et légitime le tout. Il est indéniable
aussi que le polythéisme, qui est la loyale et pieuse
acceptation de l’ordre riche et varié du monde, a
marqué son empreinte sur notre manière de voir et
d’agir, même au sein du catholicisme. Le christianisme,
bien qu’il ait imprégné profondément notre
approche du monde en en accentuant la dimension pathétique et en
livrant un mode original de plastique (fondé, par la
médiation de l’incarnation, sur l’autonomie relative
de l’art, qui a permis entre autre la
géométrisation de l’espace, programmée par
la Raison hellénique), est une régression, parce que
monothéiste. A ce compte, la Réforme est une catastrophe
pour l’Europe, car elle nie sa singularité pour la
projeter dans la logique du désert, lequel met face à
face l’individu nomade, déraciné, et un Dieu
omnipotent, omniscient et arasant.
Certes, il est fort possible, et vraisemblable, que les
gènes aient quelque chose à voir avec le destin de tel
groupe ou de tel individu. Et qu'il existe des traits ethniques
spécifiques. Seulement, outre qu’il faudrait
spécifier ces traits distincts et en saisir l’importance
dans le système génétique régissant
l’ « identité » de tout un
peuple, ils ne doivent pas être appréhendés de
façon qualitative (tel peuple n'est pas supérieur en soi
à un autre). Ce n'est pas parce qu'on a su utiliser la poudre
qu'on ait à se prévaloir d'un génie
écrasant celui des autres. D'autre part, à
l'intérieur des groupes humains, il existe parfois des
abîmes plus importants qu'entre les strates supérieures de
groupes différents, ou entre leurs couches inférieures.
Un guerrier achéen reconnaîtra la valeur d’un
guerrier troyen, un paysan berbère aura des points communs avec
un paysan périgourdin. Ce qui compte dans un corps
civilisationnel, c'est de savoir quel ordre domine : le spirituel, le
guerrier ou l'économique ? A ce titre, la marchandise, ce
quatrième ordre qui a planté son coin dans
l’édifice cosmique occidental, a égalisé et
mis tout le monde d'accord. Par le vide.
Donc, dans les faits, si nous analysons objectivement
notre société occidentale de façon synchronique,
sans trop s'enivrer de mots relatifs aux "origines", les
« racailles » des quartiers adhèrent
davantage aux mirages d'une économie de consommation qu'à
une volonté de mettre à bas cette même
société. En ce moment, des associations
américaines, aidées par leurs relais européens,
font tout ce qu'elles peuvent pour séduire ces couches
désoeuvrées (qui ne demandent que cela), en les invitant
aux U.S.A., en proposant des stages, des voyages, des rencontres etc.
Culturellement, les banlieues sont à l'heure yankee (rap, hip
hop, tags, Mikaël Jackson etc.). La pratique de l'anglais est le
"must". Le "look" transatlantiste aussi. Il est clair que l'ennemie
principale est l'Amérique, et que ses soutiens sont à
combattre pour cette raison. En ce qui concerne les pays du
Tiers-Monde, on peut dresser le même constat : Dallas est le
feuilleton préféré des masses arabes. Tout un
programme !
J'ai donc peur qu'on oublie la proie pour l'ombre.
L'islamisme est un fantasme, une création géopolitique,
un instrument pour les U.S.A.. Tomber dans le piège, c'est
donner raison aux États-uniens. Soyons assez forts pour ne pas donner
dans la faiblesse de s’en prendre aux plus faibles. Le racisme
est une facilité qui évite de penser.
Nous sommes bien placés, nous autres,
révolutionnaires conservateurs, pour savoir quels
dégâts ont pu créer certaines exactions dans la
première moitié du vingtième siècle. Je ne
juge personne, et j'ignore comment j'aurais réagi. Mais
politiquement, la haine, aussi justifiée soit-elle parfois, est
démoralisante. On ne peut fonder un programme, une
stratégie, ni même une tactique sur elle. J'évoque
ici les états-majors, non la base, qui est prise par la fureur
du combat, et qui, par moment, n’a d’autre choix que se
défendre. Mais il ne faut pas oublier que nous avons
été quasiment interdits de place publique durant
cinquante ans. D'autre part, faire croire que l'existence d'une
population, même illégitimement installée dans nos
terres, explique tous les maux dont nous sommes atteints, est un
mensonge dans le pire des cas, une erreur dans le meilleur.
Demandons-nous d'abord ce qui nous a poussés à nous
perdre, nous, Européens, quels sont nos défauts qui nous
ont conduits à cette laideur du monde, que tout provincial peut
constater en prenant l’autoroute et en entrant (interminablement)
dans nos grandes villes. Et, de grâce, commençons vraiment
à nous aimer, à redécouvrir notre pays, nos
paysages, nos villages, la chair même de cette civilisation dont
nous sommes si fiers ! Son âme se situe humblement à
l’étage de l’humus. Nul besoin de
l’échelle de Jacob pour aller déranger le bon
Dieu ! La familiarité avec les bois, les champs, les
chemins réenracine. Que tout un chacun fasse
l’expérience, même le citadin le plus
contaminé : la dérive, un soir
d’été, par une colline pleine de senteurs sauvages,
le long de vieux murs rongés par la bouche noire de la
forêt, les chênes hirsutes au buste roide, les frênes
graciles, les noyers généreux, les hêtres
longilignes, les noisetiers espiègles, et les ruisseaux frais,
courant sous d’antiques ponts, débordant sur des
marécages riches de vies diverses, les vaches rouges
apaisées sous le soleil ombreux tapissé de moucherons,
sur une herbe lasse, après que les battements des machines
agricoles se sont éteints; et le chevreuil surpris, qui fait
face un instant, saisi par votre vue, avant de s’enfoncer dans le
taillis ;
et l’oiseau lourd qui jaillit des fourrés
et peine à prendre son essor, tandis que d’autres
pépient encore avant d’être enveloppés par
les ailes noires de la nuit, et la couleuvre, ou bien la
vipère, traversant péniblement l’asphalte de la
route, vulnérable et belle, et ces pentes, ces vallons, ces
prés dessinés par les bosquets, les haies, les
théories d’arbres et d’arbrisseaux, lopins
variés, individualisés, qui chantent, murmurent,
parlent ; ces esprits que l’on sent, autour de soi, comme
les membres d’une famille innombrable et protectrice, intimes des
saisons, du temps qui passe et s’enroule, vieux fantômes
des Anciens, fugaces et se fondant avec les rochers, les fleurs, les
branches feuillues, les troncs enracinés
profondément : qui ne les a sentis, nous regardant, nous
jaugeant, nous caressant le corps de leurs souffles sans
âge ? Car la terre, sauvage ou transformée par le
labeur de l’homme, la lande ou la fauve profondeur des
forêts, le ravin, le pic, le nuage qui passe, biffé par
les chefs brettés des arbres, aussi bien que le clocher
d’église qui sourd du sol, avec sa pierre native, chaude
et chaleureuse, tout est langage, message, lien. Là se trouve
l’Europe, dans son terroir découpé en lieux, en
pays, dans ses microcosmes, ses réduits aussi copieux que le
ciel étoilé. La terre se travaille ou se contemple. Le
labeur conduit au respect, à l’amour de la
réalité, à l’acceptation de la mort ;
la contemplation mène aux dieux, au recueillement, à la
présence charnelle dans un monde plein. La luminosité de
l’existence est ce ressourcement dans les rêves
habités de ceux qui ont façonné le paysage
européen. Notre identité ne vient pas du ciel : elle
est incarnée là, pour ceux qui savent la retrouver. Ici,
on se sent comme chez soi : on a retrouvé la demeure
perdue, oubliée. L’oubli, c’est la faute. La
destruction de la paysannerie européenne par la modernisation
productiviste et marchande a été un désastre.
Défaisons ces mégapoles inhumaines, laides,
infectes, et toute cette logosphère puante qui nous intoxique,
la télé, ses déjections vespérales, ses
pollutions visuelles et sonores, et apprenons à nous
réunir et à aimer la terre à laquelle des
générations ont donné son visage!
Redécouvrons cette figure des hommes et des dieux,
mêlés, habitants du même monde. C’est notre
visage, notre figure, notre identité.
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