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ENJEUX
& DÉBATS Sommaire
Voici plus de 20 ans que l’Europe est en proie au cancer financier
Pierre Le Vigan
Article rédigé en 1988, complété par quelques commentaires actuels
"Un krach financier est-il possible?". C'est sur cette interrogation que s'ouvrait Dynasteurs,
sept mois avant le krach (mars 1987). La réponse positive
donnée à cette question mettait l'accent sur la
déconnexion entre économie "réelle" (assise sur la
production) et économie financière. Cette
déconnexion, notée par la plupart des observateurs, se
mesurait par l'écart croissant entre une production en
croissance faible, surtout s'agissant de la production industrielle
(hors services), et des transactions financières en plein essor.
"Le marché monétaire international, note Claude
Alphandéry, fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre
(…) et enregistre des transactions quotidiennes pour des
montants avoisinant 10.000 milliards de dollars" (Le Monde, 17 avril 1987).
Le cancer financier
La désintermédiation
financière, c'est-à-dire l'accès direct des firmes
au marché financier contribue à transformer "le
marché de l'argent (…) en un marché parfait,
exemple pur de la cause libérale", explique M. Bertoniche qui
note encore: "les mouvements financiers sont devenus sans commune
mesure avec ceux des marchandises: le rapport est de 50 à 1,
puisque pour 5 milliards de dollars (en moyenne) d'échanges
commerciaux quotidiens, les flux monétaires à travers les
frontières sont supérieurs à 200 milliards de
dollars" (Le Monde, 24 février 1987).
Un véritable "cancer financier" se serait ainsi
développé, l'hypertrophie de la sphère
financière créant des "bulles spéculatives" et
menaçant en retour l'économie réelle,
déjà atone, de déstabilisation. Ainsi, la baisse
des cours consécutive au krach de 1987 a accentué la
fièvre d'offres publiques d'achats.
Cette analyse, juste à certains
égards, aboutit néanmoins à rendre
extérieur (exogène) le krach financier par rapport
à l'ensemble des logiques économiques en œuvre
aujourd'hui. Or, la financiarisation qui a aboutit à un premier
krach n'est pas étrangère —bien au contraire—
aux stratégies de financement des entreprises et aux conditions
qui leur sont faites par l'Etat (voir notamment Pierre Vosges,
"Croissance financière dans la crise et mesure des profits
totaux", in Issues, cahier de recherche d’Économie et Politique, n°17, 1983).
Une diminution de la valeur ajoutée produite par les entreprises
S'agissant du premier aspect, il n'est pas inutile
de rappeler le sens de cette formule banale qui est que les entreprises
recherchent le plus haut taux de profit. Cela veut dire que les choix
d'investissement sont effectués en fonction du rapport entre le
profit et le capital total avancé. La valeur ajoutée
n'est donc pas maximisée par rapport au capital matériel
et financier mais avant tout par rapport aux salaires
(productivité du travail, dite apparente). On observe en
l'occurrence une diminution de la valeur ajoutée produite par
les entreprises. Précisément, Jacky Fayolle a
démontré qu'un investissement brut industriel d'un
montant identique a généré depuis 10 ans une
valeur ajoutée supplémentaire décroissante, des
importations de plus en plus considérables, et un effet sur
l'emploi qui, de positif en 1970, est devenu négatif 10 ans plus
tard. La recherche du taux de profit le plus élevé
possible aboutit ainsi à une inefficacité
économique en terme de valeur ajoutée
créée, donc d'emploi.
La politique du franc fort
Les effets de cette dictature du taux de profit sont
considérablement aggravés quand l'Etat pratique, ou du
moins accepte, des taux d'intérêt réels
élevés. Ceux-ci sont toujours présentés
comme un moyen de promotion d'un franc fort. Or, l'idée de la
nécessité d'un franc "fort" relève de plusieurs
postulats sur lesquels il faut s'interroger. Ainsi est-il admis que
seul un franc fort protègerait l'épargne populaire. En
fait, la protection de celle-ci nécessite seulement que le taux
de rémunération des dépôts soit
supérieur au taux d'inflation.
Plus généralement, un franc fort
serait le signe d'une économie forte, et comme tel devrait
être défendu. Mais quand ne se manifeste aucunement la
caractéristique principale d'une économie forte, la
capacité de dégager un excédent commercial,
—cas de la France depuis 1986— le choix d'un franc fort
artificiellement, par des taux d'intérêt réels
élevés, exprime une orientation fondamentale de politique
économique qui est le développement massif des
exportations de capitaux.
La part grandissante des investissements à
l'étranger des grandes entreprises françaises est une
conséquence de cette politique : la vraie politique
industrielle des libéraux est leur politique monétaire.
La recherche d'un franc fort, dans une situation
où l'économie ne donne pas aux politiques
libérales d'autres armes que les taux d'intérêt,
enferme dans une contradiction. D'une part, les taux
d'intérêt élevés sont nécessaires,
tant à la venue de capitaux étrangers qu'à
l'exportation de capitaux français (achats d'usines,
création de réseaux commerciaux…)
conditionnés par la défense du taux de change; d'autre
part, ils maintiennent l'asthénie de l'investissement et donc
contribuent à la non compétitivité alimentant un
déficit commercial qui affaiblit le franc. La solution de fond
ne peut être extérieure comme de demander à la
République Fédérale d'Allemagne de soutenir le
franc par des achats. La situation de la RFA —et du Japon—
montre de plus qu'une économie à fort excédent
commercial, si elle dispose de marges supérieures pour maintenir
l'activité et l'emploi à un niveau plus satisfaisant se
heurte à l'étau américain.
En effet, la menace d'un déficit
budgétaire accru des États-Unis fonctionne comme un
formidable moyen de pression puisqu'elle équivaut à une
nouvelle baisse du dollar qui renforce la compétitivité
des exportations américaines, menace les marchés
européens et donc les balances commerciales de nos pays.
La stratégie américaine est de faire financer par le monde le déficit des USA
Les États-Unis financent leur déficit budgétaire
par des taux d'intérêt qui, pour inciter à l'achat
de bons du trésor, doivent être supérieurs à
ceux constatés en Europe. L'appel aux capitaux étrangers
pour financer le déficit budgétaire américain
nécessite donc une baisse relative des taux des pays abritant
des masses considérables de capitaux disponibles,
essentiellement la RFA et le Japon.
Mais cette pression à la baisse ne doit pas,
pour les Américains, aboutir, par la relance des
investissements, à un renforcement réel des
économies européennes, pays "forts" (RFA) et "faibles"
(France) confondus. Il y a donc chantage américain à un
dollar (encore plus) faible, auquel pousse la reprise de l'inflation
aux États-Unis, dont l'écart avec le Japon et la RFA est
d'environ 4% début 1988.
En acceptant ce chantage, Européens et
Japonais soutiendraient donc le dollar avec leurs capitaux tout en
acceptant une relance intérieure à fort contenu
d'importations américaines, afin de limiter le déficit
commercial d'outre-Atlantique. Mais en servant de béquilles
à l'économie américaine, le Japon, la RFA et leurs
zones d'influences économiques respectives compromettent leurs
propres intérêts.
Ainsi pour la RFA, les orientations retenues pour
1988 consistent-elles, sous prétexte de "convergence des
politiques économiques", dans une réduction de
l'excédent commercial, une hausse de la demande
intérieure supérieure à celle du PNB, en bref tous
les éléments d'une pénétration accrue du
marché intérieur par les produits américains. Il
s'agit, note l'économiste communiste Yves Dimicoli, de "faire la
place à la surproduction américaine" —et ce non
sans risques de relance inflationniste et donc de nouvelles
montées des taux d'intérêt, allemands d'abord,
européens ensuite par voie de conséquence.
Au Japon, M. Nakasone a demandé aux Japonais
de dépenser 100 dollars supplémentaires en produits
américains (contre 583 dollars par an actuellement)!
L'Europe —qui n'a pas les marges de concession
du Japon, —et qui devrait se poser la question du pourquoi de ces
concessions— est donc prise dans une contradiction insoluble si
elle accepte de servir de béquille à l'économie
américaine et en d'autres termes, si elle pense la crise comme
simple déséquilibre momentané du système
mondial.
Celui-ci a en effet toujours été en
déséquilibre et la vraie question est de savoir qui
profite de ces déséquilibres. En ne remettant pas en
cause leur intégration dans ce système mondial, les pays
européens sont donc condamnés à tisser
indéfiniment la toile de leur dépendance en soutenant une
économie américaine à la fois défaillante
(son avance technologique a disparu) et toujours dominante pour des
raisons monétaires et du fait de la place géopolitique
des États-Unis dans le monde. L'issue réside donc, comme
le montre bien le numéro sur l'Amérique du journal
J'ai tout compris (n°5, janvier 1988), dans l'autonomie
croissante de la sphère économique européenne. En
effet, les mouvements qui affectent les Etats pris isolément
sont devenus d'une force difficilement surmontable. Le rapport entre
les réserves de change des Etats et les capitaux détenus
par les agents économiques privés était, il y a 20
ans, de 5 à 1 en faveur des Etats. Il y a 10 ans, il
était de 1 à 3 (donc en faveur des marchés
privés). Maintenant, il est de 1 à 10. "Les États
luttent actuellement pour la survie de leur identité" note
François Rachline ("La crise financière et les
États débordés", Le Monde, 6 juin 1988).
Le retour à l'étalon-or est-il une solution ?
Dans cette situation, l'idée du retour
à un système de change étalonné sur l'or
consiste à prendre l'effet pour la cause, la suppression des
taux de change fixes pour la cause des mouvements massifs de capitaux
alors que c'est l'inverse (1). Cette proposition pose de toute façon des problèmes quasi-insolubles (cf. citation de Patrick Verley ci-dessous).
La proposition de création d'un
étalon-matières premières auquel seraient
liées les devises-clés n'est pas plus satisfaisante en
raison du caractère tendanciellement décroissant des prix
des matières premières, du risque de fortes fluctuations
dues à la substituabilité, aux spéculations sur le
niveau des stocks, aux interventions étatiques. Tous ces
éléments feraient d'un indice de prix de matières
premières "certainement l'un des plus mauvais indicateurs
imaginables de l'inflation mondiale" (Pierre Noël Giraux, "Un
rideau de fumée", Le Monde, 17 mai 1988).
Il ne jouerait ni comme réducteur d'incertitudes, ni comme
réducteur de l'hégémonie américaine.
La souveraineté monétaire
Il faut donc, pour organiser une maîtrise
européenne de la croissance et une reconquête du plein
emploi, commencer par le commencement: la souveraineté
monétaire. Dans le cas d'une économie ne
bénéficiant pas du privilège du dollar-monnaie
nationale et internationale —celle-ci nécessite le
contrôle des capitaux et de la création monétaire
(à 90% par les banques). Diverses mesures s'ensuivent :
On peut rompre avec la facturation en dollar des
ventes françaises aux Etats-Unis. On peut empêcher la
spéculation par divers systèmes de
pénalités frappant les comptes des non résidents
des banques européennes. On peut, en opérant une
nécessaire unification monétaire européenne,
accroître fortement la coopération dans un premier temps
entre les banques centrales notamment par la mutualisation d'une partie
des réserves de change. Il est clair qu'une telle politique
nécessite un rôle nouveau de la RFA qui, comme le note
justement Jean-Jacques Rosa, "nous dicte à travers le S.M.E. une
restriction monétaire obsolète" (Le Figaro, 6 et 7
février 1988).
Une baisse des taux d'intérêt
Or, la politique monétaire doit se donner en
Europe l'objectif premier d'une baisse des taux d'intérêt.
Il est en effet simple à comprendre que si les taux
d'intérêt réels (c'est-à-dire
déduction faite de l'inflation) sont —comme c'est le cas
actuellement— supérieurs aux taux de profits des
entreprises, celles-ci préfèreront les investissements de
portefeuille aux investissements productifs, physiques ou
immatériels.
Il faut donc que les taux d'intérêt
réels soient "positifs pour permettre le financement du futur,
le financement sain —par l'épargne— de
l'investissement, mais inférieurs au taux de croissance en
volume du Produit Intérieur Brut pour ne pas déprimer
l'activité économique" (Pierre Pascallon, "Le fardeau des
taux d'intérêt réels élevés:
insurmontable?", Les Petites Affiches, 24 septembre 1986). Un tel
objectif nécessite une déconnexion entre les taux en
Europe et les taux américains.
La France y est particulièrement
intéressée puisqu'entre ses taux à long terme et
ceux des Etats-Unis existe la plus forte corrélation des grands
pays industriels.
Les deux scénarios de Michel Aglietta
L'enjeu capital des taux d'intérêt
réels —ou taux d'actualisation— relevé par
Jean-Gilles Malliarakis (Troisième Voie,
n°2, 1987) est l'objet des analyses de nombreux économistes.
Michel Aglietta définit ainsi la principale conséquence
de la hausse des taux d'intérêt réels: "La
concomitance d'une croissance déprimée, d'un
investissement insuffisant, d'une dégradation de l'emploi et
d'un déplacement du partage des revenus au détriment des
salariés" ("Le défi communautaire",
République, n°1, 1988).
Afin de se remettre sur ce que les
économistes appellent un sentier de croissance, Michel Aglietta
envisage deux scénarios. Le premier consisterait à
revenir à un système de changes intra-européens
flottants au service de la réduction des déficits
extérieurs pour un taux de croissance préalablement
choisi en fonction d'un objectif de réduction du chômage.
Un tel scénario, "souplesse des taux de change dans un espace
financier caractérisé par une grande mobilité des
capitaux, soumettrait le SME aux mêmes avatars que le SMI
(système monétaire international)", d'où, à
notre sens, l'extrême importance de l'établissement d'un
contrôle des capitaux rigoureux.
Le deuxième scénario envisagé
par M. Aglietta consiste dans l'instauration d'une solidarité
budgétaire entre pays et régions d'Europe au service de
la croissance. Ceci implique un système de changes fixes.
Changes fixes et dimension continentale
Or, que l'Europe s'unisse économiquement en
évoluant vers l'économie dirigée —ce qui
suppose l'émergence d'un pouvoir politique européen
assurant cette direction— ou qu'elle reste un champ de
manœuvres des multinationales, il n'en reste pas moins que les
conséquences logiques de l'acte unique européen sont
claires: "le marché intérieur européen dans le
domaine des biens et services implique les changes fixes; ces derniers
et l'intégration financière conduisent à une
abolition des souverainetés monétaires nationales" (M.
Aglietta, art. cit.).
La conséquence inévitable, plus que le
maintien —toujours réversible— de monnaies
nationales à taux de change fixe avec définition en
commun des objectifs de croissance monétaire, c'est la
création d'une monnaie unique européenne. La
première étape en serait bien sûr la substitution
d'intervention en Ecus aux interventions bilatérales en monnaies
nationales. Mais le point important est qu'une telle monnaie peut
être mise au service de politiques parfaitement divergentes. Le
contrôle européen —et non plus national— des
mouvements de capitaux sera encore —si la volonté
politique qui prévaut est celle d'un développement
fondé sur le plein emploi des hommes— un des
éléments indispensables de la politique monétaire
de l'Europe vis-à-vis du Yen et du Dollar, politique qui
déterminera le niveau des taux d'intérêt dans nos
pays, et donc largement le volume de l'activité et de l'emploi.
Techniquement, la déconnexion est donc parfaitement possible. Il
reste aux Européens à apprendre à vouloir.
Note :
(1) Sur la crise du système monétaire international, voir
notamment Paul Fabra, "Le Saint Graal des changes fixes"; Patrick
Verley, "Le mythe de l'étalon-or", (Le Monde,
9 Mars 1988), et la remarquable analyse de Jean-Marc Siroën, "Quoi
de nouveau?… l'hégémonie américaine", qui
met en garde contre les illusions que l'internationalisation d'autres
monnaies que le dollar (Ecu, Yen) rétablirait à elle
seule l'"équilibre" du système et soustrairait Europe et
Japon aux pressions américaines (Le Monde, 22 mars 1988).
Citation :
Patrick Verley, « Le mythe de l'étalon-or »
Le Monde, 29 mars 1988
Le
développement du commerce international, les changements
progressifs dans la hiérarchie des puissances
économiques, et l'évolution du fonctionnement interne des
économies ont modifié le système international des
paiements. On ne peut toutefois abruptement opposer la stabilité
de l'étalon-or aux avatars de l'étalon de change-or qui
aboutissent à la flottaison des changes.
Les auteurs de la fin du dix-neuvième
siècle ont théorisé le système des
paiements qu'ils pouvaient observer en attachant une importance majeure
aux transferts de métaux précieux. Lorsqu'après la
guerre de 1914-1918 l'économie internationale dut être
reconstruite, l'étalon-or fut paré de toutes les vertus :
il assurait, écrivait-on, la stabilité totale des changes
par des mécanismes automatiques.
Les monnaies étaient définies par leur
poids d'or, et les billets étaient librement convertibles. S'il
apparaissait un déficit dans la balance commerciale, le taux de
change se dépréciait sans pouvoir dépasser le
point de sortie de l'or, à partir duquel les importateurs et les
banques, au lieu de payer par transfert de papier commercial,
demandaient de l'or à la banque centrale pour l'exporter. Cette
dernière haussait son taux d'escompte pour défendre son
encaisse.
La livre devise-clé
La contraction de la
masse monétaire avait un effet déflationniste qui
rééquilibrait la balance. Cependant la hausse du prix de
l'argent attirait les capitaux flottants étrangers et incitait
les débiteurs étrangers à payer en or plutôt
qu'à faire escompter du papier. Le change s'appréciait de
nouveau. L'équilibre extérieur était obtenu au
prix d'une variation conjoncturelle interne.
Toutefois, ces mécanismes n'ont jamais
fonctionné ainsi que la théorie le pensait. D'abord parce
qu'aucun pays n'a pu ignorer complètement les besoins de son
économie interne. Ensuite parce qu'il ne faut pas surestimer
l'élasticité du commerce extérieur à de
très faibles variations de prix ; la réaction ne peut
qu'être lente et dépend primordialement de l'importance
des réseaux commerciaux et financiers et de la
substituabilité des partenaires. Enfin parce que, si la
théorie suppose une égalité entre puissances
économiques, la réalité a toujours
révélé des relations inégales et des effets
de domination.
Le système dit que l'étalon-or a
été le résultat d'une lente élaboration et
n'a fonctionné que dans les trente ans qui
précèdent 1914. Les Etats-Unis et l'Allemagne
commençaient par leur puissance économique à
dépasser la Grande-Bretagne, mais cette dernière restait
la première puissance commerciale et financière du monde,
exportatrice de capitaux. Désormais, on peut parler de
système monétaire international, un système dont
la Banque d'Angleterre était le pivot, la livre sterling la
liquidité principale, mais où la Banque de France avait
aussi son rôle à jouer.
Les transactions étaient financées par
tirage sur les maisons londoniennes d'escompte et d'acceptation. Les
banques et les exportateurs étrangers maintenaient leurs avoirs
à Londres. Les banques centrales conservaient des
réserves sterling à l'exception de celle de
Grande-Bretagne, puisque les Anglais étaient les seuls à
payer dans leur propre monnaie. Ainsi la Banque d'Angleterre
était la seule à appliquer la politique de variation du
taux d'escompte selon la théorie, mais avec des effets quelque
peu différents, car dissymétriques.
Lorsque le taux de l'argent montait, les
importateurs anglais tendaient à liquider leurs stocks, ce qui
faisait baisser les cours mondiaux des matières
premières, dont l'Angleterre était le marché
international. Les importations étaient provisoirement
ralenties, même si leurs prix baissaient, alors que les
exportations n'étaient guère affectées.
Le rééquilibrage était donc
largement effectué par la fluctuation des économies des
pays fournisseurs de matières premières. Mais l'effet de
la hausse du taux de l'argent était surtout sensible au niveau
des mouvements des capitaux flottants, qui, se portant sur Londres,
venaient détendre la tension sur les changes, tandis que
l'exportation de capitaux était provisoirement ralentie.
Cependant, la Banque de France n'avait pas besoin
d'user de variations fréquentes du taux de l'escompte (son taux
était toujours inférieur à celui de Londres) pour
défendre son encaisse. Elle avait accumulé
d'énormes réserves grâce à sa balance des
paiements créditrice et à d'importants achats d'or, dont
le stock mondial était devenu très abondant. Elle
utilisait une panoplie de mesures pour décourager les sorties
d'or : remise d'effets sur Londres ; demande d'une très forte
contrepartie à l'escompte aux importateurs qui
réclamaient de l'or ; fixation d'une prime sur l'or par rapport
à l'argent qui en haussait de fait le point de sortie.
Le système fonctionnait bien car la Banque de
France et la Banque d'Angleterre avaient des politiques
complémentaires. Londres était le centre international du
clearing : la Banque de France jouait un rôle plus limité
(sur l'Europe de l'Est, la Banque de Russie gardant de fortes
réserves en francs), mais elle était la banque mondiale
de réserve.
La coopération entre banques centrales
s'affirma au début du vingtième siècle, aucune
n'ayant intérêt au dérèglement du
système. Ainsi, à plusieurs reprises, la Banque de France
prêta de l'or à la Banque d'Angleterre pour lui
éviter d'avoir à ralentir la création de monnaie
fiduciaire. Quant aux pays structurellement importateurs de
marchandises, comme les Etats-Unis, ils parvenaient à financer
leur déficit par les importations de capitaux. La fluctuation de
leurs économies était donc liée à celles
des mouvements de capitaux.
Le système ne fonctionnait bien que
grâce à ces complémentarités, mais il ne
garantissait la stabilité qu'au coeur industriel du monde. Les
pays asiatiques utilisaient l'étalon-argent : comme le prix
commercial de ce métal diminua de moitié de 1870 à
1914, leurs changes se dépréciaient constamment. En
outre, beaucoup de pays peu développés ne parvenaient pas
à maintenir la convertibilité de leurs monnaies. Ils
étaient alors atteints de poussées inflationnistes, qui
dévalorisaient leur monnaie-papier par rapport aux devises
fortes et accroissaient le poids de leurs dettes extérieures.
L'étalon-or n'a jamais été stable en vertu
d'automatismes économiques. Le système supposait une
constante exportation de capitaux de la part des pays industriels.
Toutefois, en 1918, deux facteurs nouveaux modifiaient les
données du problème. New-York était devenu un
centre monétaire : le dollar avait joué un rôle de
monnaie-refuge restée convertible en or : les
belligérants avaient vendu une grande partie de leurs avoirs
étrangers et contracté des
dettes aux Etats-Unis. En outre la guerre avait suscité des
inflations aux rythmes différents selon les pays, qui rendaient
donc impossible un immédiat retour à la
convertibilité à la parité 1913.
Une concurrence du dollar
Pour
économiser l'or, la conférence de Gênes (1922)
proposait de le réserver aux transactions internationales et de
distinguer entre les devises-clés convertibles en or à
taux fixes et les devises périphériques qui ne seraient
qu'indirectement convertibles. Les monnaies-clés joueraient le
rôle de liquidités internationales et composeraient donc
une partie des réserves des banques centrales.
Ce système n'était pas
fondamentalement différent de la pratique d'avant 1914. Mais il
fonctionna mal, et s'effondra lors de la crise pour deux raisons : il
n'y avait ni une devise-clé reconnue par tous ni une
complémentarité des rôles des banques centrales. La
livre et le dollar se sont concurrencés, le franc entrant lui
aussi dans la compétition entre 1926 et 1931 : les règles
du jeu du Gold Exchange n'ont donc pas été
respectées par les grandes banques centrales qui le
considéraient comme une transition vers un retour à
l'étalon-or.
Les banques anglaises et américaines se
concurrençaient comme fournisseurs de liquidités
internationales : à court terme en donnant leur signature,
à long terme en prêtant pour la reconstruction des
économies d'Allemagne et d'Europe centrale. Les
États-Unis étaient le plus gros prêteur, mais le
retour du sterling à la convertibilité en 1925 - à
la parité d'avant 1914 - manifestait l'ambition des banques
londoniennes de retrouver leur suprématie. Il
révélait aussi une contradiction entre objectifs internes
et externes : il fut très défavorable pour le commerce
britannique et exerça un effet déflationniste qui fit
entrer l'Angleterre en crise dès 1925. En revanche la croissance
américaine et la hausse des cours boursiers attiraient les
capitaux à New-York.
À partir de 1926, Paris se mit à
attirer la " hot money " dont les détenteurs espéraient
la réévaluation du franc. Lorsque ce dernier fut de
nouveau convertible en or en 1928, la Banque de France mena une
politique prudente, à la fois de coopération avec les
autres banques centrales et de lutte contre l'impérialisme de la
Banque d'Angleterre afin de faire de Paris un centre-or. Cette
politique ne pouvait guère réussir, faute des structures
bancaires indispensables pour devenir un centre international de
clearing, mais Paris a joué un rôle de place-refuge, dans
la mesure où la France semblait épargnée par la
crise.
Avec les faillites bancaires de 1931, la " hot money
" se porta successivement sur Londres et sur New-York,
déclenchant de fortes tensions sur les changes. Le sterling fut
alors décroché de l'or et baissa fortement. La Banque de
France, qui avait déjà commencé à convertir
ses réserves de devises en or, revendit toutes ses livres : son
encaisse était à 59 % en or en 1929, à 97 % en
1933. Le Gold Exchange Standard avait vécu. Le monde se
fragmenta en zones monétaires et commerciales
privilégiées.
De nombreuses perturbations
Après la
guerre, le système monétaire international est
entièrement à reconstruire, ce qui fut l'objectif des
conférences de Bretton Woods en 1944. Il fallut toutefois
quatorze ans avant que les principales devises soient librement
convertibles entre elles. Le Gold Exchange Standard a plutôt
mieux fonctionné après 1960, car les rapports entre
puissances économiques ont été moins conflictuels
jusqu'à la fin des années 60. La
supériorité américaine était alors
incontestable. Mais des perturbations apparurent très vite. Le
système était beaucoup moins stable que celui d'avant
1914, non pas parce que seule une devise était convertible en or
dans le monde.
Il y avait quatre causes de dysfonctionnements :
Avant 1914, les exportations de sterling
finançaient le monde. Dans les années 60, les aides, les
dépenses militaires, les exportations de dollars
jouèrent le même rôle : mais à partir de 1967
les capitaux étrangers vinrent s'investir aux États-Unis.
Le financement international dépendait de plus en plus du
déficit commercial américain.
Les tentatives de report des déséquilibres des
marchés de biens et services, liées à la baisse
des taux de profit, développèrent l'endettement et donc
la sphère monétaire et financière. La naissance
des euromarchés, pour recycler les avoirs de nations
excédentaires qui n'avaient pas des systèmes financiers
capables de les gérer, introduisit un facteur
incontrôlable de perturbation.
La croissance des années 60 était
inflationniste. Les différentiels de taux furent un
élément déterminant de la fixation des changes,
qui ne pouvaient donc être stables.
Les perturbations du système conduisirent
certains pays, désireux de plus de défendre ce qu'ils
estimaient être leur indépendance économique,
à ne plus jouer le jeu et à se méfier du dollar.
La France et la RFA convertirent une part de leurs réserves en
or, ce qui tendait à épuiser Fort Knox.
Le dérèglement du système,
patent de 1967 à 1971 [fin de la convertibilité du dollar
en or décidée par le président Nixon -PLV],
conduisit à adopter la flexibilité en matière de
changes.
P.V.
Quelques commentaires actuels
Pierre Le Vigan
Plus de 20 ans après cet article de 1988 on
enregistre des constantes et des changements. Ce qui n’ a pas
changé mais n’a cessé de s’étendre
c’est la financiarisation, l’écart entre la
croissance des flux financiers –forte- et la croissance de la
production –plus modérée.
Autre chose s’est confirmé :
c’est la perte d’efficacité du capital,
c'est-à-dire la profitabilité de plus en plus faible des
investissements. Ceci explique en partie le report sur
l’économie purement financière, qui est pour
l’essentiel une économie parasitaire.
En matière monétaire, depuis
l’instauration de la monnaie unique, qui fut non pas l’ecu
mais l’euro, la politique de l’euro fort a pris la suite de
la politique du franc fort, avec des conséquences fort proches.
Ceux qui critiquaient le franc fort sont d’ailleurs souvent les
mêmes que ceux qui critiquent l’euro fort. Cette politique
de monnaie forte pousse à des délocalisations à
l’étranger, dans des pays dont le cout de main
d’œuvre est bas. Inutile d’insister sur le fait que,
en 2009 pas plus qu’en 1988 ce n’était pas
l’Allemagne ni les Pays Bas qui accueillaient les
délocalisations d’entreprises françaises mais bien
plutôt l’Asie. Dans ce domaine, l’euro n’a rien
changé en termes de recentrage –souhaitable- de nos
économies sur notre continent.
Pour autant, à l’intérieur de la
zone euro, des choses ont changées. Les politiques
monétaires ne peuvent plus être nationales. On le voit
bien depuis la crise de 2008 : il ne reste aux gouvernements
européens et particulièrement au gouvernement
français qu’à laisser filer le déficit
budgétaire.
Un autre point essentiel est que les relations entre
l’Europe et les Etats-Unis restent dans une étroite
interdépendance. Les Etats-Unis continuent de faire financer
leur déficit commercial par le reste du monde. Mais la Chine est
devenue un acteur majeur de ce jeu. L’Europe n’en a pas
pour autant gagné plus d’autonomie par rapport aux
contrecoups de l’économie américaine. La crise
née de la contagion des subprime (crédits majorés
à risque) l’a encore montré depuis un an.
Enfin la politique d’unification
monétaire –non pas seulement une monnaie commune un temps
envisagée mais une monnaie unique- ne s’est pas
accompagnée, comme nous le craignions, d’une politique de
contrôle des mouvements de capitaux. Le libre échangisme
est devenu plus que jamais la règle au plan
inter-européen et au plan international. L’unification
monétaire, en conséquence, ne s’est aucunement
accompagnée d’une politique de plein emploi des
européens. Bien au contraire, l’oligarchie
politico-financière, l’hyperclasse dominante, a
tenté de rétablir la profitabilité des entreprises
par un partage de la valeur ajoutée plus favorable au capital
–et elle y est parvenue- et en pesant sur les salaires. Pour ce
faire, son moyen a été et reste l’immigration de
masse, et des vagues régulières –c’est le cas
de le dire- de régularisation des sans papiers permettant de
nouveaux « appels d’air » et fonctionnant
comme des signaux.
Les politiques du turbocapitalisme ont ainsi
été aidées par les « idiots
utiles », humanitaires naïfs et culpabilisés et
trotskistes reconvertis mêlés, pour dévoyer les
luttes sociales et briser la force de résistance des classes
populaires au profit de revendications provocatrices ou
emblématiques des libéraux-libertaires : la
régularisation des sans papiers, l’ouverture totale des
frontières, les politiques dites de « non
discrimination » devenues politiques de
« discrimination positive », quotas de
minorités visibles qui empiètent bien sûr sur
l’espace public de majorités forcément invisibles
(encore que dans bien des quartiers ce sont les européens qui
sont devenus des minorités visibles ne constituant souvent, par
exemple, que 5 à 10 % de la population des transports en
commun).
Dans cette situation, toute politique de puissance
et d’abord d’existence européenne, notamment sur le
plan économique, passe désormais d’abord par une
libération mentale par rapport à l’idéologie
dominante. Cette libération passe par la
réhabilitation radicale des droits du citoyen par rapport aux
pseudo-droits de l’homme, à l’affirmation sans
concession des impératifs de l’enracinement contraires
à toute immigration de masse.
Ce chemin est distinct tant de l’hypertrophie
de l’image du père fantasmé d’une certaine
extrême droite, que de la fusion maternante et
indifférenciée d’une certaine extrême gauche.
C’est le chemin d’une Europe ferme quant à ses
principes, généreuse pour qui veut et sait l’aimer,
rigoureuse et sans état d’âme vis-à-vis que
ceux qui la prennent pour un paillasson.
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