C’est
désormais officiel, mais l’annonce en sera faite
à l’occasion du sommet
prévu les 3 et 4 avril prochains à Strasbourg et
à Kehl, pour le 60e
anniversaire de l’Alliance atlantique : la France va
réintégrer les
structures militaires intégrées de
l’OTAN. Le premier à en être
informé
a été le secrétaire
général de l’Alliance atlantique, le
Néerlandais
Jaap de Hoop Scheffer, qui a rencontré Nicolas Sarkozy en
février
dernier, après avoir été
reçu en audition par les commissions des
Affaires étrangères et de la Défense
de l’Assemblée nationale.
Avec
cette décision, lourde de conséquences politiques
et diplomatiques, le
chef de l’Etat français rompt avec une tradition
d’indépendance
nationale vieille de plus de quarante ans que tous ses
prédécesseurs,
de droite comme de gauche, avaient (plus ou moins) respectée.
C’est
en effet en mars 1966 que le général de Gaulle,
posant clairement le
problème de la compatibilité de l’OTAN
avec les intérêts et
l’indépendance de la France, avait pris la
décision la plus importante
sans doute de sa présidence, en annonçant le
départ de la France des
structures intégrées de l’OTAN,
c’est-à-dire du dispositif plaçant les
forces alliées sous l’autorité des
Américains, et en exigeant le
démantèlement de toutes les bases et
installations américaines
présentes sur le sol national. Il rejetait ainsi une tutelle
faisant de
la France un pays vassal des Etats-Unis.
La conviction du
Général s’était faite bien
avant son retour au pouvoir en mai 1958. Dès
le milieu des années 1950, l’OTAN était
déjà largement discréditée
à
ses yeux, dans la mesure où elle impliquait une
inféodation
inacceptable de la politique étrangère
française au leadership
américain. C’est la raison pour laquelle, le 17
septembre 1958,
quelques mois à peine après la fondation de la Ve
République, le
général de Gaulle avait adressé au
président américain, le
général
Dwight Eisenhower, et au Premier ministre anglais, Harold Macmillan, un
mémorandum réclamant la création
d’un « directoire » tripartite de
l’Organisation composé des trois puissances
américaine, britannique et
française. Cette demande se heurta rapidement à
une fin de non-recevoir
de la part des États-Unis. L’année
suivante, au printemps 1959, le
Général décidait de retirer du
commandement de l’OTAN la flotte
française de Méditerranée (elle sera
également retirée en 1964 du
commandement allié de l’Atlantique), puis,
à l’automne 1960, de
n’affecter que partiellement les forces françaises
à la défense
aérienne intégrée mise en place dans
le cadre de l’OTAN. En 1962, il
décidait également de ne pas replacer sous le
commandement
Centre-Europe de l’OTAN deux divisions françaises
qui en avaient été
retirées lors du conflit algérien, et
précisait que la France se
tiendrait dans un rôle de réserve par rapport
à la « défense de l’avant
» que l’organisation intégrée
entendait alors mettre en place en
Allemagne le long du rideau de fer. A partir de 1963-64,
l’affirmation
de l’indépendance de la France devint
indissociable de la création
d’une force de dissuasion nucléaire
française indépendante et d’une
contestation générale de la politique des blocs
instaurée à Yalta. La
décision de mars 1966 sera la conséquence logique
de cette politique
mûrement réfléchie.
Le 21 février 1966, au cours
d’une
conférence de presse, le général de
Gaulle annonce donc le retrait de
la France de l’OTAN. Le 7 mars, il fait part au
président américain
Lyndon B. Johnson de l’intention de la France de recouvrer
l’« exercice
entier de sa souveraineté ». Deux
mémorandums à l’intention des
États
membres de l’Alliance, datés des 11 et 29 mars, en
détaillent les
modalités. Tout en restant membre à part
entière de l’Alliance
atlantique, la France se retire de la structure militaire
intégrée de
l’OTAN. Les forces françaises affectées
au commandement de l’OTAN
cesseront de l’être à dater du 1er
juillet 1966, et les troupes et
installations militaires américaines devront avoir
quitté le territoire
national avant le 1er avril 1967. Les détails de la
coopération future
entre la France et l’OTAN seront
précisés par la négociation qui
s’engage à l’automne 1966 entre le
général Charles Ailleret, chef
d’état-major des armées
françaises, et le général
américain Lyman
Lemnitzer, commandant suprême des forces alliées
en Europe. Cette
décision aura pour conséquence le transfert en
Belgique du Commandement
suprême de l’OTAN (SACEUR), jusqu’ici
installé à Rocquencourt, près de
Versailles.
Bien qu’elle
représente une incontestable rupture,
la décision de Nicolas Sarkozy ne surprend toutefois pas
vraiment. Au
cours de ces dernières années, nombre de hauts
responsables de
l’establishment militaire français sont devenus
autant d’agents
d’influence de l’atlantisme, tandis que, du
côté de la classe
politique, la volonté d’indépendance de
la France vis-à-vis de l’OTAN
s’est incontestablement affaiblie.
En 1986, on avait
déjà vu une
division française participer à
l’exercice « Frankischer Schild », puis
20 000 soldats français engagés en 1987 dans
l’exercice « Moineau hardi
». En 1990, l’Allemagne fut
réunifiée dans le cadre de l’OTAN, avec
l’accord de Mikhaïl Gorbatchev, et non dans le cadre
d’une « grande
Europe » comme le souhaitait alors François
Mitterrand (déclaration de
Kiev, 6 décembre 1989). En décembre 1995, la
France avait déjà annoncé
son retour au conseil des ministres et au comité militaire
de l’OTAN
(la plus haute autorité militaire de l’Alliance,
qui réunit les chefs
d’état-major des pays membres) – mais
pas au sein du système militaire
« intégré ». On sait
néanmoins qu’entre 1995 et 1997, Alain
Juppé étant
alors Premier ministre de Jacques hirac, la France avait
envisagé sa
pleine réintégration dans l’OTAN,
perspective qui n’avait échoué
qu’en
raison de l’intransigeance américaine. La France
avait en effet posé
comme condition à ce retour l’obtention du
commandement militaire du
flanc sud de l’Alliance, à Naples, ce que les
Etats-Unis, peu désireux
de placer sous autorité étrangère le
commandement de leur VIe flotte,
avaient immédiatement refusé.
Les troupes françaises ont
ensuite
été partie prenante dans la guerre de
l’ex-Yougoslavie, tout comme
elles l’avaient été dans la
première guerre du Golfe. En 1999, la crise
du Kosovo donne à l’OTAN l’occasion
d’intervenir au moyen d’une
offensive de bombardements aériens. La même
années, trois pays issus de
l’ancien bloc de l’Est, la Pologne, la
République tchèque et la
Hongrie, adhèrent à l’OTAN. Sept autres
pays d’Europe centrale et
orientale (Estonie, Lettonie, Lituanie, Slovaquie, Roumanie, Bulgarie,
Slovénie) les imiteront en mars 2004. Ces
adhésions, nées d’une
fascination pour l’Amérique et le
système néolibéral, sont bien
entendus encouragées par les Etats-Unis, qui souhaitent
contrôler
l’espace est et sud-est européen, comme pont vers
la Caspienne et
l’Asie centrale.
En 2003, un groupe de
personnalités
européennes
comprenant Valéry Giscard d’Estaing, Felipe
Gonzales,
Douglas Hurd et
Helmut Kohl, affirme solennellement que «
l’Alliance
atlantique
renouvelée demeure le principal pilier du partenariat entre
l’Europe et
l’Amérique » (Le Monde, 15-16 juin
2003). A cette
date, des officiers
français sont déjà «
insérés
» au sein du SHAPE, c’est-à-dire de
l’état-major des puissances alliées en
Europe. Le 8
décembre 2005, les États-membres de
l’OTAN
acceptent de participer, à des degrés divers,
à
la Force internationale d’assistance à la
sécurité (FIAS), présente en
Afghanistan sous commandement américain. Détail
peu
connu, durant le
printemps et l’été de 2007,
l’armée de
l’air française a même assuré
la
protection du ciel des pays baltes dans le cadre de l’OTAN,
situation
dans laquelle le commandement de l’Organisation aurait
parfaitement pu
donner à un pilote français, par exemple en cas
d’incursion russe, un
ordre de tir contre un avion violant cet espace aérien.
Élu
président de la République le 2 mai 2007, Nicolas
Sarkozy, chef des
armées aux termes de l’article 5 de la
Constitution, et qui ne
dissimule rien de sa sympathie active pour les Etats-Unis
d’Amérique,
se montre désireux d’aller plus loin.
Dès le 27 août 2007, dans son
premier grand discours de politique étrangère
prononcé devant la
Conférence des ambassadeurs en poste à Paris, il
laisse entendre que la
France reprendra bientôt « toute sa place
» au sein de l’Alliance
atlantique. Le mois suivant, le ministre français de la
Défense, Hervé
Morin, engage publiquement une réflexion sur la retour de la
France
dans la structure militaire intégrée de
l’OTAN. « Ma conviction,
déclare-t-il lors de la 5e Université
d’été de la défense
réunie à
Toulouse, est que l’Europe de la défense ne
progressera pas si nous ne
changeons pas de comportement politique au sein de l’OTAN
».
En
avril 2008, au sommet de l’OTAN de Bucarest, Nicolas Sarkozy
– qui
avait pourtant déclaré, durant sa campagne
présidentielle, que la
présence française dans ce pays
n’était pas essentielle à nos
intérêts
– accepte d’envoyer, à la demande des
États-Unis, des troupes
supplémentaires en Afghanistan, où 53 000 hommes
de 40 pays sont déjà
déployés sous l’égide de
l’OTAN, aux côtés de 36 000 soldats
américains, au sein de deux forces multinationales
(Coalition-Opération
Enduring Freedom et Force internationale d’assistance
à la sécurité).
Il faut rappeler que cette guerre interminable, perdue
d’avance, a été
engagée au départ à seule fin de
garantir l’exploitation par la firme
californienne Unocal (absorbée entre-temps par Chevron) du
pipe-line
devant relier la Caspienne à l’océan
Indien via le Turkménistan,
l’Afghanistan et le Pakistan. D’où
l’installation à la tête de
l’État
afghan du président fantoche Hamid Karzaï, ex-agent
de la CIA,
ex-expert de l’Unocal chargé de superviser le
projet de pipe-line
trans-afghan. Cette guerre néocoloniale menée
depuis sept ans a eu pour
seul effet de stimuler les terrorisme au lieu de l’apaiser,
et de
renforcer les taliban au lieu de les affaiblir, tandis que la
population locale se dressait de plus en plus contre
l’occupation
étrangère et que l’Afghanistan se
transformait peu à peu en un Etat
narcotrafiquant.
Le retour annoncé de la
France dans l’OTAN a
également servi de toile de fond aux discussions
provoquées, en juin
2008, par un nouveau Livre blanc sur la défense et la
sécurité
nationale censé dessiner les orientations
stratégiques de la France
pour les quinze prochaines années. La publication de ce
document, qui
annonçait notamment une réduction de 54 000
personnels des effectifs
militaires français au cours des années
à venir, a vu s’accentuer le
clivage entre tenants de l’atlantisme et partisans
d’une défense
indépendante. On se souvient qu’un groupe
d’officiers généraux et
supérieurs des trois armées (terre, air, mer),
regroupés anonymement
dans le groupe « Surcouf », avait alors ouvertement
critiqué les
nouvelles orientations officielles. Un texte publié sous ce
nom dans
Le
Figaro (19 juin 2008) parlait d’«
absence de critères
politico-militaires d’intervention », de
« flou des priorités
géopolitiques », de « dépense
publique considérable pour une utilité
opérationnelle faible », de «
véritable déclassement militaire de notre
pays, dans un monde bien plus dangereux qu’hier ».
En réponse, Sarkozy
a tenté de faire identifier les contestataires afin de les
sanctionner,
à un moment où ses relations avec
l’armée s’étaient
particulièrement
dégradées (affaire du 3e RPIMA de Carcassonne,
démission du général
Cuche, etc.).
Le Livre blanc prône en fait
une évolution de la
stratégie de défense tendant à
abandonner les moyens d’intervention
externes lourds (aviation, second porte-avions) au profit des armements
terrestres légers et, surtout, des techniques et des moyens
de
renseignement (satellites, drones, systèmes de surveillance
spatiale,
etc.). Le géopoliticien Aymeric Chauprade,
récemment mis à la porte du
Collège interarmées de défense par
Hervé Morin, note que ce glissement
stratégique correspond à un renoncement par la
France à sa capacité
d’intervention autonome afin de mieux favoriser son
intégration au sein
de l’OTAN. Il s’agit en fait de transformer
l’infrastructure de la
défense française en un système plus
spécialisé mis à la disposition
des Etats-Unis et, plus largement, d’une coalition politique
occidentale tout à fait conforme à la doctrine
américaine du « choc des
civilisations », l’idée
générale étant qu’il faut
répondre aux «
menaces » par l’intégration croissante
des nations occidentales, dans
un monde où il n’y a plus de différence
entre défense nationale et
sécurité, entre sécurité
intérieure et extérieure (cf. la
récente
fusion de la DST avec une partie des effectifs des Renseignements
généraux pour former le Renseignement
intérieur).
Au ministère
de la Défense, on fait par ailleurs observer que la France
participe
déjà à la plupart des
opérations de l’Alliance, que des
généraux
français commandent régulièrement
certaines opérations de l’OTAN, et
que la France contribue aussi à hauteur de 13 % au budget de
l’Organisation (elle est aujourd’hui le
troisième contributeur
financier pour les activités de l’OTAN auxquelles
elle participe et le
cinquième pour l’ensemble des
opérations). La conclusion qu’on en tire
est que la réintégration dans le dispositif
intégré n’a pas
l’importance que certains lui attribuent (« il ne
s’agit pas de la
révolution qu’on prétend »,
dit Hervé Morin). C’est évidemment
sous-estimer la portée symbolique d’un tel geste.
Et d’ailleurs, si
c’est vraiment si peu important, pourquoi le faire ?
Nicolas
Sarkozy, quant à lui, a eu recours à un argument
des plus étonnants.
Dans son discours aux ambassadeurs du 27 août 2007, il a
déclaré que, «
pendant les décennies de contrainte bipolaire, comme pendant
la
décennie de situation unipolaire, il était juste
et souhaitable que
notre pays marque sa différence par rapport à
Washington », tandis
qu’aujourd’hui c’est la politique inverse
qui s’impose. Déclaration
prononcée avec un aplomb stupéfiant, car
c’est exactement à l’argument
opposé que recouraient, pour condamner la
décision prise en 1966 par le
général de Gaulle, ceux qui professaient alors le
même atlantisme que
le chef d’Etat français actuel. A
l’époque, à les en croire,
c’est
précisément parce que le monde était
alors bipolaire que toute
dissidence par rapport au camp américain revenait
à faire le jeu de
Moscou. Quant au contraste dressé par Sarkozy entre les deux
époques,
il est encore plus ridicule, car c’est
précisément au moment où nous
entrons dans un monde multipolaire qu’un alignement sur
Washington
devient totalement inconsidéré. En
d’autres termes, si la décision du
Général était en 1966, en pleine
guerre froide, parfaitement justifiée,
le maintien de la France en dehors de l’OTAN l’est
plus encore
aujourd’hui, maintenant que la guerre froide est
terminée. C’est
justement dans un monde multipolaire, instable par
définition, que l’on
a besoin d’une défense indépendante non
alignée.
Depuis la
désintégration du système
soviétique, l’OTAN n’a en
réalité plus de
raison d’être. Créée lors de
la signature du traité de
l’Atlantique-Nord, le 4 avril 1949, pour prémunir
l’Europe occidentale
contre la puissance russe, alors considérée comme
une menace, cette
organisation est un pur produit de la guerre froide. Lors de la chute
du Mur de Berlin, elle aurait du être dissoute comme fut
dissous le
Pacte de Varsovie, pour une raison toute cartésienne : une
alliance ne
survit pas aux raisons qui l’ont fait naître. Il
n’en fut rien, bien au
contraire.
Loin de faire disparaître
l’OTAN, les Américains ont
redéfini sa mission, sans aucune concertation ni
réflexion globale avec
leurs alliés, en étendant toujours plus loin sa
zone de compétence, et
d’abord en direction de l’Europe centrale et
orientale. Dans le conflit
de l’ex-Yougoslavie, on vit ainsi l’Alliance
atlantique prendre en main
la gestion militaire de la crise, puis le contrôle de la mise
en
application des accords de paix. L’OTAN a ainsi
complètement changé de
nature. Elle projette désormais forces et puissance dans le
« hors-zone
», notamment à travers les programmes de
« Partenariat pour la paix »
et de « Dialogue méditerranéen
». Elle a parallèlement poursuivi sa
marche vers l’Est, en violation formelle des assurances
données par les
Etats-Unis à Mikhaïl Gorbatchev lors de la
réunification allemande. Dès
le 11 septembre 2001, le président George W. Bush avait
d’ailleurs pris
position pour une « grande OTAN […] de la Baltique
à la mer Noire »,
afin de s’ouvrir la voie de la Caspienne et de la mer Noire.
Ces
orientations ont été confirmées au
sommet atlantique de Prague, les 21
et 22 novembre 2002 : l’organisation atlantique passe alors
clairement
d’une perception géographie limitée
à une perception fonctionnelle
globale des enjeux de sécurité. La
Déclaration de Prague stipule en
effet que l’OTAN doit désormais pouvoir aligner
des « forces capables
de se déployer rapidement partout où elles sont
nécessaires […] de
mener des opérations à longue distance et dans la
durée ». On passe, en
d’autres termes, d’une structure relativement
statique à un modèle
expéditionnaire d’interventions tous azimuts, les
centres de gravité de
la géostratégie mondiale glissant dans le
même temps vers le
Moyen-Orient et l’Asie.
Pour répondre à
cette nouvelle
orientation, les structures de l’OTAN ont
été modifiées. Jusqu’en
2003,
les opérations militaires de l’OTAN se
partageaient en deux grands
commandements stratégiques, l’un et
l’autre placés sous la direction
d’un officier supérieur américain : le
Commandement suprême des forces
alliées en Europe (SACEUR) et le Commandement
suprême des forces
alliées de l’Atlantique (SACLANT). Ce dernier a
aujourd’hui cédé la
place à un Commandement stratégique de la
transformation (ACT), les
alliés étant invités à
participer à la création d’une Force de
réaction
rapide de l’OTAN comprenant 21 000 soldats appartenant
à des unités
européennes et susceptibles d’intervenir
« partout où il le faudra ».
Quant au SACEUR, basé au quartier
général du SHAPE, il désigne
désormais le Commandement Allié
Opérations. Il est dirigé par un
général américain assurant aussi le
commandement des forces armées en
Europe, dont le quartier général se trouve
à Stuttgart.
L’OTAN
réunit aujourd’hui 24 pays européens et
deux États nord-américains.
Elle comprend 22 000 employés et 60 000 militaires
permanents.
Transformée en simple alliance politico-militaire des
Occidentaux,
cimentée par les « valeurs occidentales
» et le postulat sans cesse
réaffirmé d’une communauté
d’intérêts « transatlantique
», on peut la
considérer comme une sorte de gendarme planétaire
chargé de la défense
des intérêts occidentaux. Hervé Morin
souscrit à ce programme : « Que
doit devenir l’OTAN ? […] A mon sens,
l’Alliance doit défendre un
certain nombre de valeurs. Lesquelles ? Celle de la
communauté
euro-atlantique. Celle-ci repose sur des fondements philosophiques
communs : le libéralisme, la démocratie, les
droits de l’homme » (Le
Nouvel Observateur ; 12 juin 2008, p. 67). Nicolas Sarkozy
s’est
également réclamé de ces «
valeurs occidentales » dans son discours aux
ambassadeurs de janvier 2008.
C’est donc à cette
nouvelle OTAN,
devenue une coalition occidentale de légitimation
diplomatique des
entreprises américaines, qui a pour but de porter la guerre
aux confins
de la planète à seule fin de défendre
les intérêts géostratégiques
des
Etats-Unis, que Nicolas Sarkozy a décidé de faire
pleinement adhérer la
France. La seule vraie question qui se pose alors est : pourquoi ?
Deux
raisons ont été avancées. La
première est qu’en revenant dans l’OTAN,
la France pourra mieux peser sur ses orientations et sa
réorganisation,
c’est-à-dire qu’elle pourra mieux se
faire entendre à Washington. La
deuxième est qu’elle n’en sera que plus
forte pour construire un pôle
européen de la défense et désarmer les
réticences de ceux de ses
partenaires qui ne veulent à aucun prix d’une
défense européenne
indépendante de l’OTAN.
Croire qu’en étant
« dedans », on pèsera
mieux sur l’évolution interne de
l’Alliance est en réalité une
illusion. Les Britanniques ou les Allemands, fidèles
partenaires des
Américains, sont-ils jamais parvenus à influer en
quoi que ce soit sur
les stratégies de l’OTAN ? Au surplus, tout
diplomate, même débutant,
sait que lorsque l’on s’engage dans une
négociation, les exigences que
l’on entend voir satisfaites doivent être
formulées avant de prendre
l’engagement qui en constitue la contrepartie :
c’est avant de faire
une concession qu’on négocie, et non
après. (Les prostituées le savent
aussi : elles font payer leurs clients avant, non après).
De
toute évidence, ce n’est pas la promotion de
quelques
dizaines
d’officiers français dans les
états-majors de
l’OTAN, ni les postes de
commandement promis aux Français – la direction de
l’ACT, basée à
Norfolk, en Virginie, qui est l’un des quartiers
stratégiques de
l’OTAN, et un commandement régional à
Lisbonne,
quartier général de la
Force de réaction rapide (dont la direction
dépend
entièrement du
commandement suprême américain en Europe)
– qui
permettront de peser en
quoi que ce soit. La vérité est qu’au
sein de
l’OTAN, le partenariat et
l’intégration se résument à
la
subordination, quand ce n’est pas à
l’alignement automatique. L’OTAN reste plus que
jamais une
machine de
guerre américaine, contrôlée par les
Américains et destinée à asseoir
leur hégémonie sur des alliés
transformés
en vassaux. L’OTAN n’a qu’un
seul commandement opérationnel suprême, le SACEUR,
qui
reste entre les
mains du général américain commandant
les forces
américaines en Europe.
Au sein de l’OTAN, ce sont les Américains qui
décident, les Européens
étant considérés simplement comme des
exécutants. Lors de sa visite à
Paris, le 12 février 2009, Jaap de Hoop Scheffer a
d’ailleurs bien
précisé que, si la France
réintégrait le
commandement militaire intégré
de l’OTAN, ce serait de toute façon toujours
à lui
qu’il reviendrait de
« gérer les choses au sein de l’OTAN
». Cela
montre que jamais les États-Unis n’admettront que
soit
remis en cause leur leadership. Les
gains escomptés à Paris ne sont au mieux que de
pieux
souhaits.
L’autre
raison est, elle aussi, constamment ressassée dans les
milieux
officiels. Sarkozy déclarait ainsi, le 17 juin 2008 :
« Notre position,
hors du commandement militaire [de l’OTAN], entretient une
méfiance sur
l’objet de notre ambition européenne ».
« Depuis dix ans, ajoute Hervé
Morin, l’Europe de la défense piétine
parce que nos partenaires
européens ont l’impression que les
Français veulent en faire un
substitut à l’OTAN, à laquelle ils sont
viscéralement attachés ». On en
conclut que, si la France rentre dans l’OTAN, ses partenaires
seront
plus disposés à faire progresser la
défense européenne, et que les
Américains verront du même coup que les efforts
déployés par Paris en
faveur de celle-ci ne sont en rien dirigés contre eux.
Sarkozy, qui ne
manque pas une occasion de mettre en parallèle son intention
de revenir
au sein du commandement militaire intégré de
l’OTAN et son désir de «
donner une nouvelle impulsion à l’Europe de la
défense », cite à ce
propos les déclarations de George W. Bush au sommet de
l’OTAN de
Bucarest : « Le président des
États-Unis a apporté son soutien au
projet de défense européenne ; il l’a
fait parce qu’il était convaincu
qu’en portant ce projet, la France ne souhaitait pas
affaiblir
l’Alliance atlantique, que les deux étaient
complémentaires et non
antagonistes ». Tout à la recherche de
l’approbation de Washington,
Sarkozy ne réalise évidemment pas que ce que
beaucoup lui reprochent,
en France, c’est précisément de ne pas
concevoir le projet de défense
européenne comme une alternative au « parapluie
» américain. Et que,
par de telles prises de position, il confirme au contraire son
intention de transformer l’Europe de la défense en
un simple « pilier
européen » de l’OTAN.
Le retour de la France dans
l’OTAN ne lève
en fait aucune des hypothèques qui pèsent sur
l’avenir de l’Europe de
la défense, celle-ci restant bloquée par les vues
divergentes des États-membres.
Malgré les progrès
de la Politique européenne de
sécurité et de défense (PESD)
instaurée en février 1992 par le
traité
de Maastricht, puis réaffirmée par les
traités d’Amsterdam (1997) et de
Nice (2000), la déclaration franco-britannique de Saint-Malo
(4
décembre 1998) et le Conseil européen
d’Helsinki (10-11 décembre 1999),
malgré la fondation en juillet 2004 d’une Agence
européenne de défense
(AED) placée sous l’autorité de Javier
Solana, la défense européenne
n’avance pas. Elle se borne à prendre en charge la
« gestion de crise »
et les missions ne relevant pas de la défense collective de
l’Europe,
c’est-à-dire qu’elle relève
moins de la défense que de la
sécurité.
Bien entendu, il n’existe au niveau européen aucun
état-major
stratégique comparable au SHAPE de l’OTAN, ce qui
signifie que toute
opération européenne passe par
l’organisation atlantique chargée d’en
assurer la planification stratégique, ainsi que ce fut le
cas pour la
mission « Concordia » en Macédoine
(2003) ou la mission « Althéa » en
Bosnie-Herzégovine (2004). Comme l’a
écrit Jean-Sylvestre Mongrenier, «
l’Europe de la défense n’est pas la
défense de l’Europe ».

Les
États-Unis, qui ont
depuis longtemps l’habitude de répondre par des
moyens militaires à des défis qui pourraient
trouver des réponses d’une
autre nature, politique ou diplomatique en particulier,
représentent
aujourd’hui plus de 50 % des dépenses militaires
mondiales, ce qui
signifie qu’ils dépensent à eux seuls
pour leur armement plus que
l’ensemble de tous les autres pays du monde. Au regard de ce
formidable
effort de puissance, les dépenses militaires des
Européens apparaissent
extraordinairement limitées. La «
défense européenne » n’est
actuellement qu’une juxtaposition de budgets et
d’équipements nationaux
souvent incompatibles entre eux. Alors que pour le seul secteur de la
recherche et du développement, l’effort des
États-Unis s’est accru de
40 % entre 1990 et 2000, il a dans le même temps
diminué de 22 % chez
les principales puissances militaires de l’Union
européenne. Quant aux
capacités de projection européennes, elles ne
représentant même pas 20
% des capacités américaines.
Mais l’essentiel est ailleurs.
La
défense européenne ne peut résulter
que d’une volonté politique
européenne qui pour l’heure n’existe
pas, précisément parce que la
plupart des Etats-membres de l’Union européenne
préfèrent s’en remettre
aux Etats-Unis du soin d’assurer leur
sécurité. Depuis la conférence
atlantique de décembre 1991, on sait que les partenaires de
la France
refusent absolument d’envisager un système de
défense indépendant de
l’OTAN qui risquerait d’éloigner, si peu
que ce soit, les États-Unis du
théâtre européen. Les
Européens ne veulent pas d’une défense
européenne
indépendante de l’OTAN, de même
qu’ils ne veulent pas d’une
Europe-puissance qui se construise en dehors de la relation atlantique.
Ils ne veulent pas de ce que le général de Gaulle
appelait le 23
juillet 1964 une « politique européenne
indépendante ».
Au
demeurant, le principe d’une défense
européenne
autonome a été
expressément exclue par le traité de Maastricht,
dont le
texte précise
que « l’Organisation du traité de
l’Atlantique
Nord reste pour les États qui en sont membres le fondement
de
leur défense collective et
l’instance de sa mise en ouvre ». La politique
européenne de sécurité
et de défense (PESC) ne saurait donc porter atteinte aux
intérêts de
l’OTAN, ni même diverger de ses orientations. En
2004, au
sommet de
l’OTAN d’Istanbul, Jacques Chirac était
allé
jusqu’à déclarer : « Il
n’existe pas, il ne peut pas exister, d’opposition
entre
l’OTAN et
l’Union européenne ». Les
Européens se sont
ainsi ligotés eux-mêmes,
s’interdisant par avance de faire de l’Europe une
puissance
capable, au
sein d’un monde multipolaire, de rivaliser avec les
États-Unis, voire
de s’opposer à eux.

Croire qu’en
échange du retour de la France
dans l’OTAN, les États-Unis se montreront plus
disposés à accepter la
mise en place d’une Europe de la défense est donc
pour le moins naïf.
Ils ne l’accepteront que dans la mesure où cette
défense n’aura aucun
caractère autonome. Présenter la
réintégration de la France dans l’OTAN
comme un préalable indispensable à la
construction d’une véritable
défense européenne est en outre un sophisme, dans
la mesure où la
plupart des pays européens ne veulent
précisément pas d’une
défense
commune, considérant que tout progrès en ce sens
constituerait un défi
à l’OTAN et aux Américains. La
défense européenne ne peut être mise en
œuvre aussi longtemps que la plupart des États
européens continueront à
penser que les États-Unis la remplacent avantageusement.
L’abandon par
la France de son statut spécifique est-il de nature
à les convaincre de
renoncer à cette idée ? Elle ne peut, au
contraire, que les renforcer
dans leur conviction qu’il est bien inutile de consacrer
leurs efforts
à une défense européenne. Voyant la
France rentrer dans le giron
atlantique, ceux qui considèrent que
l’armée américaine suffit à
défendre l’Europe ne pourront
qu’être confortés dans leur choix en
faveur de la facilité et de la démission. Loin de
relancer la défense
européenne, le retour de la France dans l’OTAN
risque même de signer sa
mort définitive en entérinant une forme de
division du travail entre
l’Alliance atlantique et une Union européenne
incapable de prendre en
charge sa propre sécurité.
François Bayrou n’a
donc pas eu tort
de voir dans la réintégration de l’OTAN
une « défaite pour la France et
l’Europe » et un « aller sans retour
». Beaucoup de socialistes ont
également protesté, assez mollement toutefois, ce
qui ne saurait
surprendre de la part d’un parti dont la
quasi-totalité des députés
européens se sont engagés à
Strasbourg, en mai 2008, à participer à
l’instauration d’un grand «
marché commun transatlantique sans entraves
en 2015 ». (Ce projet, qui engage la France dans une
promotion
fanatique du libre-échange mondial, consacre
l’évolution de l’Union
européenne vers une vaste zone de libre-échange
fondée sur la libre
circulation des biens et des services et prélude,
semble-t-il, à une
véritable « Assemblée transatlantique
», c’est-à-dire à la mise en
place d’institutions politiques communes aux deux
côtés de
l’Atlantique). Jean-Pierre Chevènement, sans
surprise, s’est en
revanche inquiété de voir la France
s’engager « dans une mécanique qui
réduira obligatoirement notre marge
d’indépendance », en attendant de
l’entraîner « dans des guerres qui ne
sont pas les nôtres ». Pour le
socialiste Jean-Michel Boucheron, « si la France entre dans
l’OTAN, il
n’y a plus d’espoir de politique
étrangère et de sécurité
commune, plus
d’Europe de la défense ».
Au sein même de la
majorité, plusieurs
personnalités ont exprimé leurs
réticences.
Dominique de Villepin a
laissé prévoir un «
rétrécissement
» de la France sur le plan
diplomatique, parlant d’une « faute »
susceptible de
faire passer la
France « sous les fourches caudines d’un autre pays
». Alain Juppé
s’est inquiété d’un
« marché de
dupes ». L’ancien député UMP
Daniel
Garrigues est allé jusqu’à parler de
«
trahison ». Nicolas
Dupont-Aignan, député de l’Essonne,
évoque
une « faute historique d’une
gravité incalculable » et ajoute : «
Nicolas Sarkozy
devra assumer
devant l’histoire le rôle de fossoyeur
d’un symbole
fort de l’identité
française : la politique d’indépendance
nationale
instaurée par le
général de Gaulle il y a plus d’un
demi-siècle ». « Ce ralliement, dit
Philippe de Villiers, traduit la dérive d’une
large
élite politique
française qui n’a plus d’autre horizon
que
l’alignement systématique
sur les États-Unis. L’idée que la
France ait
à jouer un rôle spécifique
de puissance d’équilibre et de
médiation, en
s’appuyant sur une
diplomatie libre, indépendante, non alignée,
étrangère à la notion de
bloc, aiguillon d’une Europe européenne, leur est
devenue
totalement
étrangère ». Le Premier ministre
François
Fillon a décidé d’engager la
responsabilité de son gouvernement sur cette question, mais
il
s’est
bien gardé de céder à la demande de
référendum formulée par
François
Bayrou ou Nicolas Dupont-Aignan.
Bien entendu, le retour de la
France dans l’OTAN a en revanche été
salué à Washington, notamment par
Gordon Johndroe et Tom Casey, porte-parole respectifs de la Maison
Blanche et du département d’État. Les
Américains, plus que jamais
demandeurs de troupes, puisqu’ils ne peuvent plus faire face
seuls à
tous les théâtres de conflits où ils
sont présents, se réjouissent par
avance d’être mieux en position d’exiger
de la France qu’elle s’associe
plus étroitement à eux dans les guerres
présentes (Afghanistan) comme
dans les combats futurs (Iran).
La décision prise en 1966 par
le
général de Gaulle était
déjà motivée, de façon
implicite, par sa
volonté de maintenir la dimension multipolaire du monde. En
se retirant
de l’OTAN, le Général offrait la
possibilité à un certain nombre de
nations de se tenir aux côtés de la France sans
plus souscrire à
l’ordre bipolaire né des accords de Yalta. En
mettant un terme à l’«
exception française », Nicolas Sarkozy scelle la
fin de la politique
étrangère et de
l’indépendance stratégique de la
France, donnant ainsi
le coup de grâce à toute
l’œuvre diplomatique du
général de Gaulle.
Il
est de toute évidence irresponsable de rejoindre
l’OTAN au moment où
celle-ci apparaît plus que jamais comme l’alliance
du monde occidental
contre le reste du monde, comme une coalition ayant pour
volonté
d’imposer au reste du monde la
supériorité des valeurs occidentales,
qui ne sont en dernières analyses que des valeurs
marchandes,
provoquant tout à la fois la crispation de la Russie, qui se
sent de
plus en plus encerclée par les Occidentaux, et
l’hostilité de tous les
pays, notamment arabo-musulmans, rebelles instinctivement à
la
dimension de croisade néocoloniale affichée par
l’Alliance. C’est à une
normalisation atlantiste que revient cette décision, qui
sera
inévitablement perçue et
interprétée comme un réalignement,
sinon comme
une capitulation, en même temps que comme la marque
d’une «
banalisation » de la position de la France, d’un
affaiblissement de son
autonomie et d’un renoncement à ses ambitions. En
s’alignant sur
l’hyperpuissance américaine au sein d’un
bloc occidental monolithique,
amorce d’une sorte d’empire
néo-occidental, la France perd tout espoir
d’être entendue comme une puissance
indépendante dans un certain nombre
de conflits, notamment au Proche et au Moyen-Orient.
Prise sans
concertation ni exigence de contrepartie, sans débat
politique
préalable, sans que le peuple soit consulté,
à seule fin de complaire
aux États-Unis, sur lesquels il s’est
aligné dès son élection, au
moment même où l’OTAN se montre
incapable d’obtenir des résultats
décisifs en Afghanistan et ne cesse d’attiser les
tensions avec la
Russie, la honteuse décision de Nicolas Sarkozy revient
purement et
simplement à rentrer dans le rang. Elle crée les
conditions dans
lesquelles il sera de plus en plus difficile de dire « non
» aux
Américains, car la France ne disposera plus que
d’une marge de manœuvre
plus réduite. Les soldats européens continueront
de faire office de
supplétifs de l’US Army, en se faisant tuer dans
des guerres qui ne
sont pas les leurs, comme aujourd’hui en Afghanistan, et
demain
peut-être en Iran. Le général de Gaulle
disait : « Je veux l’Europe
pour qu’elle soit européenne,
c’est-à-dire qu’elle ne soit pas
américaine ». Nicolas Sarkozy, lui, fait cadeau de
la France à l’OTAN,
c’est-à-dire aux États-Unis. Un cas
exemplaire de haute trahison ?