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France-Otan : Sarkozy brade l'Europe libre,
sape l'indépendance nationale


Jacques Marlaud


    Le président de la République française a décidé de faire passer à la hussarde l’entrée de la France dans le commandement intégré de l’OTAN. Pas de référendum, comme le suggérait, entre autres, François Bayrou. Inspiré par la même méfiance des réactions populaires, Nicolas Sarkozy a fait supprimer par le Congrès l’obligation d’un référendum pour l’éventuelle entrée de la Turquie dans l’Union européenne, à laquelle pourtant, en pleine période électorale, il se disait hostile. De son point de vue, fort peu démocratique, il n’a pas tort : ces  décisions étant impopulaires, il est fort probable qu’il se heurterait à une fin de non recevoir comme cela se produisit avec le rejet par les Français et les Hollandais, puis les Irlandais, du projet de constitution européenne qui, par le jeu des alliances inter-étatiques, impliquait déjà l’inféodation de l’UE à l’Alliance atlantique et par conséquent, l’abandon de sa souveraineté vis-à-vis d’une organisation militaire essentiellement dominée par les États-Unis. De son propre point de vue, disions-nous, il n’a sans doute pas tort dans l’immédiat de n’en faire qu’à sa tête et d’imposer le fait du prince (avec une majorité acquise de députés godillots) pour faire passer une mesure impopulaire, mais à plus long terme, on peut envisager que les Français épris d’une indépendance nationale (démontrée par le soutien consensuel droite-gauche jamais démenti à la dissuasion nucléaire) qu’ils aimeraient voir transposer à l’Europe grâce à une force de défense européenne crédible, lui feront payer électoralement un tel renoncement.

France-États-Unis : une collaboration pleine de réticences


    Lorsque Nicolas Sarkozy présente cette réinsertion dans le commandement intégré de l’Alliance comme la simple actualisation d’une collaboration qui n’a jamais été vraiment démentie depuis l’origine, il n’a pas tout-à-fait tort non plus. Dès le début les relations de la France avec son puissant rival-allié d’outre-Atlantique ont été certes ambiguës, mais on peut sans se tromper dire que l’américanophilie a toujours été dominante avec, par esprit de contradiction, un virulent anti-américanisme récessif, assez minoritaire. Pendant la deuxième guerre mondiale, l’ambassadeur étasunien à Vichy, était choyé de l’État français, et le général de Gaulle, qui louvoyait entre Staline et Roosevelt, n’eut aucun scrupule à se laisser porter au pays dans les fourgons des Anglo-américains (même après avoir été tenu à l'écart du grand partage du monde à Yalta et POTSDAM). Sa demi-rupture avec l’OTAN au milieu des années soixante ne l’empêcha pas de compter sur un appui technologique discret des États-Unis  pour la construction de la force de frappe nucléaire française, comme on a pu l’apprendre depuis. *1

    Dissémination nucléaire que la France poursuivra à son tour un peu plus tard en faveur d’Israël.
 Plus généralement, la France était économiquement imbriquée dans le dispositif militaro-industriel atlantique par le biais du plan Marshall qui mettait à la disposition des  étasuniens les ressources en matières premières de l’Empire et permit, par la constitutions de capitaux mixtes franco-américains, la naissance de l’industrie pétrolière française. Plan Marshall qui introduisit aussi le cheval de Troie culturel des super-productions hollywoodiennes sur nos écrans, petits et grands, corrompant les couches populaires jusque là relativement épargnées par l'américanisme qui séduisait une bonne partie de l'élite depuis les années folles. À partir de ce moment, non seulement on a acheté, mais on rêvé, dansé, mangé, parlé selon la mode américaine. La domination politique du grand vainqueur et « protecteur » des Européens de l'Ouest se doubla d'un ascendant psychologique qui plomba ces derniers d'un complexe d'infériorité dont ils souffrent encore aujourd'hui (l'Obamania actuelle n'est que le dernier avatar du Kennedysme et du Reaganisme de naguère).

De Gaulle ou l'indépendance méritée à partir de la tutelle héritée

    Le grand mérite du général de Gaulle fut, à partir d'une situation de dépendance héritée (d'une guerre malheureuse qui vit toute l'Europe tomber sous la coupe de l'une des deux super-puissances qui se partagèrent le monde à Yalta et Potsdam) d'évoluer vers une situation d'indépendance méritée. On ne pouvait, certes, ignorer impunément la puissance des empires ni l'attraction peu résistible de leurs idéologies antagonistes sur les jeunes générations déboussolées (communisme versus libéralisme), mais il n'était pas nécessaire de vendre son âme ni de renoncer à trouver pour nos peuples européens une voie propre (politique, diplomatique, économique et culturelle) entre les super-puissances sans rester systématiquement derrière l'une ou l'autre. La création, même assistée, de la force de dissuasion, l'effort d'indépendance énergétique, la recherche d'une formule économique originale, dirigée et participative, la résistance au franglais envahissant et une diplomatie fondée sur le principe d'une neutralité souveraine, renforcée par la réconciliation et l'alliance avec l'Allemagne constituent ensemble le legs gaullien et populaire que aucun des présidents de la République ultérieurs n'a osé remettre en cause. Pourtant ce n'était pas l'envie qui en manqua au libéral Valéry Giscard d'Estaing, au socialiste opportuniste François Mitterrand, ni au grand ami des États-Unis qu'était Jacques Chirac. Certes, des accommodements furent trouvés, on fit même quelques concessions et un rapprochement fut esquissé ( avec l'OTAN sous Chirac), mais nul n'a renoncé au grand principe de la neutralité souveraine qui sous-tend la diplomatie française depuis un demi-siècle.  Nul sauf Nicolas Sarkozy qui amorce là un infléchissement majeur de la politique française et, par extension, européenne. 

    Quelles que soient les dénégations des porte-paroles s'efforçant d'atténuer les conséquences d'un tel geste, à qui fera-t-on croire que la réinsertion dans un dispositif de commandement militaire intégré dirigé par les USA est une démarche anodine ne nous engageant pas plus aujourd'hui qu'hier vis-à-vis de la Machine OTAN au moment où celle-ci se donne des missions militaires et diplomatique  de plus en plus étendue ? Au moment où elle intervient bien au-delà de sa zone d'intervention traditionnelle, se révélant peu à peu comme le bras armé de la mondialisation en passe de supplanter l'ONU (comme le craint, entre autres, Vladimir Poutine) ?
Et quelle peut être la légitimité d'une telle Machine militaro-industrielle supra-étatique sinon de soutenir des intérêts transnationaux dont les bénéficiaires sont rarement connus et qui sont très éloignés des peuples qui leur servent de main d'oeuvre et, éventuellement, de chair à canon ?

Pour qui voleront les avions dans notre ciel ?

    Désormais, lorsqu'un avion de combat déchirera le silence au-dessus de nos têtes il nous sera difficile de l'excuser en pensant « c'est un petit gars de chez nous qui protège notre ciel ». Non, ce ne sera qu'un exécutant de la Machine qui mène des guerres aux objectifs incertains pour des causes douteuses choisies par des pouvoirs anonymes. Que le pilote et son avion  soient Étasunien, Français ou autre, peu importe désormais. Peut-être irons-nous jusqu'à souhaiter le voir s'écraser si les guerres dictées par son commandement étranger nous semblent odieuses. Peut-être regretterons-nous de ne pas avoir à l'épaule le lance-missile capable de nous débarrasser de telles nuisances... Autant la fierté de l'appartenance peut inspirer amour et sacrifice lorsque la patrie est en danger, autant l'anonymat d'une Machine de guerre mondiale peut susciter la répugnance et l'hostilité lorsqu'elle foule aux pieds le droit des peuples, comme en Serbie, en Irak, en Afghanistan en notre nom, au nom de « valeurs » que nous sommes censés partager avec les USA (dixit Sarkozy).

Un réalignement euro-atlantiste à contretemps stratégique

    Outre les sentiments qui ne mènent généralement pas bien loin en politique, quoique révélateurs – entre autres, à travers les manifestations anti-OTAN de Strasbourg et les critiques ouvertement exprimées de Villepin, Bayrou, Védrine, Juppé, Chauprade etc. – d'une hostilité montante envers la Machine et ses thuriféraires, on peut penser que le fait accompli imposé au pays par un président américanolâtre  est une grave erreur stratégique.

    Ce réalignement  sur l'atlantisme américanocentré survient au moment où l'OTAN, alliance caduque s'il en est, outrepassant son mandat depuis plusieurs décennies, se pose la question – sans réponse – de sa propre finalité. Face à l'émergence d'une nouvelle multipolarité géopolitique, la tentative d'hégémonie mondiale de la part des États-Unis est clairement en train d'échouer. Le recours à l'OTAN leur permet théoriquement de se donner l'aura de légitimité d'une alliance et d'enrégimenter des supplétifs. Mais l'Afghanistan démontre que ces deux objectifs sont difficiles à atteindre. L'alliance – hormis l'exception du « caniche » britannique –  est fragile, souvent tiraillée (comme le démontre la récente prise de bec entre les Danois et les Turcs à propos de la nomination du secrétaire général de l'organisation) . Elle se paie de mots, plus que de contingents efficaces que les États membres (y compris la France sarkozienne) rechignent à fournir ou à étoffer de façon significative. Le battage autour du soixantième anniversaire de l'Alliance, comme celui orchestré il y a dix ans, au moment de l'agression de la Serbie, n'apparaît que comme une tartarinade destinée à renflouer l'ego blessé d'un clan occidental démoralisé, acculé à la défensive dans les guerres sans fin héritées de la folie néo-conservatrice des années Bush. Le gouvernement Obama, élu sur la fausse impression qu'il allait faire table rase de ces années noires, se contente pour le moment de gérer la crise militaro-diplomatique aggravée par l'actuelle débâcle économique. Il tergiverse entre repli (Irak) et redéploiement (Afghanistan), sachant que ces demi-mesures provisoires ne sont pas des solutions et que la guerre, de l'aveu même du président étasunien, est en train d'être perdue.

    C'est ce moment précis que la France sarkozienne choisit pour se lancer dans la bataille, tout en prenant bien soin de ne pas envoyer un soldat de plus dans le bourbier afghano-pakistanais (mais où est donc passée la 7e compagnie !?). Attitude qui prêterait à sourire si elle n'était pas lourde de menaces car elle engage, même timidement, notre pays et ses ressources dans des guerres étrangères que nous ne pouvons pas gagner. Même raisonnement à propos du conflit israélo-palestinien, autre bataille de la même guerre ingagnable où nous entraînent les puissants supporters d'Israël en France, au mépris de notre intérêt national.

    Cette politique (ou plutôt cette absence d'instinct politique) révèle un terrible manque d'imagination de la part de notre fine équipe gouvernementale, car le moment historique se prête à un véritable changement : il s'agit de saisir l'occasion Obama pour aider l'Usamérique post-bushienne à atterrir en douceur sur la nouvelle aire géopolitique multilatérale plutôt que de l'encourager à planer encore un peu, poussée par son lobby militaro-industriel, sur des rêves d'hégémonie mondiale qu'elle n'a plus les moyens de s'offrir. Il s'agit pour l'Europe de profiter du vide en unifiant sa diplomatie, en assumant son rôle comme puissance émergente  avec la Russie, la Chine, l'Inde, les mondes arabo-persan et latino-américain réveillés.

    Face à une hégémonie en voie d'effondrement, à l'image des tours du 11 septembre, rien ne serait pire que de se faire piéger à l'intérieur comme ces policiers et ces pompiers de New-York, dont Sarkozy collectionne les T-shirts !

Quelques conseils au Président français


    Il vous faut quitter les oeillères occidentales, Monsieur le Président, et regarder le monde tel qu'il est aujourd'hui, non pas comme vous auriez aimé qu'il fût encore. Il vous faut apprendre à aimer un peu moins l'Amérique, un peu plus l'Europe, et à réfléchir, dans l'intérêt de notre continent et du monde, à ce que Nietzsche appelait une « grande politique » et de Gaulle, après Sully, un « grand dessein » au service de nos peuples qui n'attendent rien moins de leurs dirigeants. Il n'est jamais trop tard pour bien faire, à condition de rompre avec l'esprit de parade médiatique et de soumission aux caprices personnels (et aux cercles d'amis influents) qui semble dicter votre politique actuelle pour ne vous attacher, enfin, qu'au Bien Commun comme l'exige votre fonction.

    En aurez-vous la volonté et la force ? Le bilan que nous ferons des années Sarkozy dans dix ans sera-t-il aussi désastreux qu'aujourd'hui –  à l'aune « gaullienne » d'un grand pays d'Europe qui peut, qui doit encore se donner les fins de ses moyens et rester le moteur, avec l'Allemagne, d'une Europe libre ? Rien ne permet encore de l'affirmer sans conteste. Mais le pacte scellé à Berlin et à Strasbourg ces jours-ci, plus encore, sans doute,  dans son aspect symbolique que dans ses applications concrètes, a semé des doutes qu'il vous sera difficile de dissiper.

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*1  La dépendance française en matière nucléaire a été révélée par un article de David Bruce (Foreign Policy, mai 1989). Elle a été confirmée par l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing dans ses mémoires (Le Pouvoir et la Vie, Compagnie douze éd., vol. 2, 1991). On trouvera une synthèse exhaustive de la politique de dissémination nucléaire dans Affaires atomiques, Dominique Lorentz, Arènes éd., 2001.




5 avril 2009





Enjeux et débats




Le retour de la France dans l’OTAN, une analyse


Alain de Benoist

(Étude réalisée pour l'hebdomadaire allemand Junge Freiheit, repris sur plusieurs sites, dont geostrategie.com)

    C’est désormais officiel, mais l’annonce en sera faite à l’occasion du sommet prévu les 3 et 4 avril prochains à Strasbourg et à Kehl, pour le 60e anniversaire de l’Alliance atlantique : la France va réintégrer les structures militaires intégrées de l’OTAN. Le premier à en être informé a été le secrétaire général de l’Alliance atlantique, le Néerlandais Jaap de Hoop Scheffer, qui a rencontré Nicolas Sarkozy en février dernier, après avoir été reçu en audition par les commissions des Affaires étrangères et de la Défense de l’Assemblée nationale.

    Avec cette décision, lourde de conséquences politiques et diplomatiques, le chef de l’Etat français rompt avec une tradition d’indépendance nationale vieille de plus de quarante ans que tous ses prédécesseurs, de droite comme de gauche, avaient (plus ou moins) respectée.

    C’est en effet en mars 1966 que le général de Gaulle, posant clairement le problème de la compatibilité de l’OTAN avec les intérêts et l’indépendance de la France, avait pris la décision la plus importante sans doute de sa présidence, en annonçant le départ de la France des structures intégrées de l’OTAN, c’est-à-dire du dispositif plaçant les forces alliées sous l’autorité des Américains, et en exigeant le démantèlement de toutes les bases et installations américaines présentes sur le sol national. Il rejetait ainsi une tutelle faisant de la France un pays vassal des Etats-Unis.

    La conviction du Général s’était faite bien avant son retour au pouvoir en mai 1958. Dès le milieu des années 1950, l’OTAN était déjà largement discréditée à ses yeux, dans la mesure où elle impliquait une inféodation inacceptable de la politique étrangère française au leadership américain. C’est la raison pour laquelle, le 17 septembre 1958, quelques mois à peine après la fondation de la Ve République, le général de Gaulle avait adressé au président américain, le général Dwight Eisenhower, et au Premier ministre anglais, Harold Macmillan, un mémorandum réclamant la création d’un « directoire » tripartite de l’Organisation composé des trois puissances américaine, britannique et française. Cette demande se heurta rapidement à une fin de non-recevoir de la part des États-Unis. L’année suivante, au printemps 1959, le Général décidait de retirer du commandement de l’OTAN la flotte française de Méditerranée (elle sera également retirée en 1964 du commandement allié de l’Atlantique), puis, à l’automne 1960, de n’affecter que partiellement les forces françaises à la défense aérienne intégrée mise en place dans le cadre de l’OTAN. En 1962, il décidait également de ne pas replacer sous le commandement Centre-Europe de l’OTAN deux divisions françaises qui en avaient été retirées lors du conflit algérien, et précisait que la France se tiendrait dans un rôle de réserve par rapport à la « défense de l’avant » que l’organisation intégrée entendait alors mettre en place en Allemagne le long du rideau de fer. A partir de 1963-64, l’affirmation de l’indépendance de la France devint indissociable de la création d’une force de dissuasion nucléaire française indépendante et d’une contestation générale de la politique des blocs instaurée à Yalta. La décision de mars 1966 sera la conséquence logique de cette politique mûrement réfléchie.

    Le 21 février 1966, au cours d’une conférence de presse, le général de Gaulle annonce donc le retrait de la France de l’OTAN. Le 7 mars, il fait part au président américain Lyndon B. Johnson de l’intention de la France de recouvrer l’« exercice entier de sa souveraineté ». Deux mémorandums à l’intention des États membres de l’Alliance, datés des 11 et 29 mars, en détaillent les modalités. Tout en restant membre à part entière de l’Alliance atlantique, la France se retire de la structure militaire intégrée de l’OTAN. Les forces françaises affectées au commandement de l’OTAN cesseront de l’être à dater du 1er juillet 1966, et les troupes et installations militaires américaines devront avoir quitté le territoire national avant le 1er avril 1967. Les détails de la coopération future entre la France et l’OTAN seront précisés par la négociation qui s’engage à l’automne 1966 entre le général Charles Ailleret, chef d’état-major des armées françaises, et le général américain Lyman Lemnitzer, commandant suprême des forces alliées en Europe. Cette décision aura pour conséquence le transfert en Belgique du Commandement suprême de l’OTAN (SACEUR), jusqu’ici installé à Rocquencourt, près de Versailles.

    Bien qu’elle représente une incontestable rupture, la décision de Nicolas Sarkozy ne surprend toutefois pas vraiment. Au cours de ces dernières années, nombre de hauts responsables de l’establishment militaire français sont devenus autant d’agents d’influence de l’atlantisme, tandis que, du côté de la classe politique, la volonté d’indépendance de la France vis-à-vis de l’OTAN s’est incontestablement affaiblie.

    En 1986, on avait déjà vu une division française participer à l’exercice « Frankischer Schild », puis 20 000 soldats français engagés en 1987 dans l’exercice « Moineau hardi ». En 1990, l’Allemagne fut réunifiée dans le cadre de l’OTAN, avec l’accord de Mikhaïl Gorbatchev, et non dans le cadre d’une « grande Europe » comme le souhaitait alors François Mitterrand (déclaration de Kiev, 6 décembre 1989). En décembre 1995, la France avait déjà annoncé son retour au conseil des ministres et au comité militaire de l’OTAN (la plus haute autorité militaire de l’Alliance, qui réunit les chefs d’état-major des pays membres) – mais pas au sein du système militaire « intégré ». On sait néanmoins qu’entre 1995 et 1997, Alain Juppé étant alors Premier ministre de Jacques hirac, la France avait envisagé sa pleine réintégration dans l’OTAN, perspective qui n’avait échoué qu’en raison de l’intransigeance américaine. La France avait en effet posé comme condition à ce retour l’obtention du commandement militaire du flanc sud de l’Alliance, à Naples, ce que les Etats-Unis, peu désireux de placer sous autorité étrangère le commandement de leur VIe flotte, avaient immédiatement refusé.

    Les troupes françaises ont ensuite été partie prenante dans la guerre de l’ex-Yougoslavie, tout comme elles l’avaient été dans la première guerre du Golfe. En 1999, la crise du Kosovo donne à l’OTAN l’occasion d’intervenir au moyen d’une offensive de bombardements aériens. La même années, trois pays issus de l’ancien bloc de l’Est, la Pologne, la République tchèque et la Hongrie, adhèrent à l’OTAN. Sept autres pays d’Europe centrale et orientale (Estonie, Lettonie, Lituanie, Slovaquie, Roumanie, Bulgarie, Slovénie) les imiteront en mars 2004. Ces adhésions, nées d’une fascination pour l’Amérique et le système néolibéral, sont bien entendus encouragées par les Etats-Unis, qui souhaitent contrôler l’espace est et sud-est européen, comme pont vers la Caspienne et l’Asie centrale.

    En 2003, un groupe de personnalités européennes comprenant Valéry Giscard d’Estaing, Felipe Gonzales, Douglas Hurd et Helmut Kohl, affirme solennellement que « l’Alliance atlantique renouvelée demeure le principal pilier du partenariat entre l’Europe et l’Amérique » (Le Monde, 15-16 juin 2003). A cette date, des officiers français sont déjà « insérés » au sein du SHAPE, c’est-à-dire de l’état-major des puissances alliées en Europe. Le 8 décembre 2005, les États-membres de l’OTAN acceptent de participer, à des degrés divers, à la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS), présente en Afghanistan sous commandement américain. Détail peu connu, durant le printemps et l’été de 2007, l’armée de l’air française a même assuré la protection du ciel des pays baltes dans le cadre de l’OTAN, situation dans laquelle le commandement de l’Organisation aurait parfaitement pu donner à un pilote français, par exemple en cas d’incursion russe, un ordre de tir contre un avion violant cet espace aérien.

    Élu président de la République le 2 mai 2007, Nicolas Sarkozy, chef des armées aux termes de l’article 5 de la Constitution, et qui ne dissimule rien de sa sympathie active pour les Etats-Unis d’Amérique, se montre désireux d’aller plus loin. Dès le 27 août 2007, dans son premier grand discours de politique étrangère prononcé devant la Conférence des ambassadeurs en poste à Paris, il laisse entendre que la France reprendra bientôt « toute sa place » au sein de l’Alliance atlantique. Le mois suivant, le ministre français de la Défense, Hervé Morin, engage publiquement une réflexion sur la retour de la France dans la structure militaire intégrée de l’OTAN. « Ma conviction, déclare-t-il lors de la 5e Université d’été de la défense réunie à Toulouse, est que l’Europe de la défense ne progressera pas si nous ne changeons pas de comportement politique au sein de l’OTAN ».

    En avril 2008, au sommet de l’OTAN de Bucarest, Nicolas Sarkozy – qui avait pourtant déclaré, durant sa campagne présidentielle, que la présence française dans ce pays n’était pas essentielle à nos intérêts – accepte d’envoyer, à la demande des États-Unis, des troupes supplémentaires en Afghanistan, où 53 000 hommes de 40 pays sont déjà déployés sous l’égide de l’OTAN, aux côtés de 36 000 soldats américains, au sein de deux forces multinationales (Coalition-Opération Enduring Freedom et Force internationale d’assistance à la sécurité). Il faut rappeler que cette guerre interminable, perdue d’avance, a été engagée au départ à seule fin de garantir l’exploitation par la firme californienne Unocal (absorbée entre-temps par Chevron) du pipe-line devant relier la Caspienne à l’océan Indien via le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan. D’où l’installation à la tête de l’État afghan du président fantoche Hamid Karzaï, ex-agent de la CIA, ex-expert de l’Unocal chargé de superviser le projet de pipe-line trans-afghan. Cette guerre néocoloniale menée depuis sept ans a eu pour seul effet de stimuler les terrorisme au lieu de l’apaiser, et de renforcer les taliban au lieu de les affaiblir, tandis que la population locale se dressait de plus en plus contre l’occupation étrangère et que l’Afghanistan se transformait peu à peu en un Etat narcotrafiquant.

    Le retour annoncé de la France dans l’OTAN a également servi de toile de fond aux discussions provoquées, en juin 2008, par un nouveau Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale censé dessiner les orientations stratégiques de la France pour les quinze prochaines années. La publication de ce document, qui annonçait notamment une réduction de 54 000 personnels des effectifs militaires français au cours des années à venir, a vu s’accentuer le clivage entre tenants de l’atlantisme et partisans d’une défense indépendante. On se souvient qu’un groupe d’officiers généraux et supérieurs des trois armées (terre, air, mer), regroupés anonymement dans le groupe « Surcouf », avait alors ouvertement critiqué les nouvelles orientations officielles. Un texte publié sous ce nom dans Le Figaro (19 juin 2008) parlait d’« absence de critères politico-militaires d’intervention », de « flou des priorités géopolitiques », de « dépense publique considérable pour une utilité opérationnelle faible », de « véritable déclassement militaire de notre pays, dans un monde bien plus dangereux qu’hier ». En réponse, Sarkozy a tenté de faire identifier les contestataires afin de les sanctionner, à un moment où ses relations avec l’armée s’étaient particulièrement dégradées (affaire du 3e RPIMA de Carcassonne, démission du général Cuche, etc.).

    Le Livre blanc prône en fait une évolution de la stratégie de défense tendant à abandonner les moyens d’intervention externes lourds (aviation, second porte-avions) au profit des armements terrestres légers et, surtout, des techniques et des moyens de renseignement (satellites, drones, systèmes de surveillance spatiale, etc.). Le géopoliticien Aymeric Chauprade, récemment mis à la porte du Collège interarmées de défense par Hervé Morin, note que ce glissement stratégique correspond à un renoncement par la France à sa capacité d’intervention autonome afin de mieux favoriser son intégration au sein de l’OTAN. Il s’agit en fait de transformer l’infrastructure de la défense française en un système plus spécialisé mis à la disposition des Etats-Unis et, plus largement, d’une coalition politique occidentale tout à fait conforme à la doctrine américaine du « choc des civilisations », l’idée générale étant qu’il faut répondre aux « menaces » par l’intégration croissante des nations occidentales, dans un monde où il n’y a plus de différence entre défense nationale et sécurité, entre sécurité intérieure et extérieure (cf. la récente fusion de la DST avec une partie des effectifs des Renseignements généraux pour former le Renseignement intérieur).

    Au ministère de la Défense, on fait par ailleurs observer que la France participe déjà à la plupart des opérations de l’Alliance, que des généraux français commandent régulièrement certaines opérations de l’OTAN, et que la France contribue aussi à hauteur de 13 % au budget de l’Organisation (elle est aujourd’hui le troisième contributeur financier pour les activités de l’OTAN auxquelles elle participe et le cinquième pour l’ensemble des opérations). La conclusion qu’on en tire est que la réintégration dans le dispositif intégré n’a pas l’importance que certains lui attribuent (« il ne s’agit pas de la révolution qu’on prétend », dit Hervé Morin). C’est évidemment sous-estimer la portée symbolique d’un tel geste. Et d’ailleurs, si c’est vraiment si peu important, pourquoi le faire ?

    Nicolas Sarkozy, quant à lui, a eu recours à un argument des plus étonnants. Dans son discours aux ambassadeurs du 27 août 2007, il a déclaré que, « pendant les décennies de contrainte bipolaire, comme pendant la décennie de situation unipolaire, il était juste et souhaitable que notre pays marque sa différence par rapport à Washington », tandis qu’aujourd’hui c’est la politique inverse qui s’impose. Déclaration prononcée avec un aplomb stupéfiant, car c’est exactement à l’argument opposé que recouraient, pour condamner la décision prise en 1966 par le général de Gaulle, ceux qui professaient alors le même atlantisme que le chef d’Etat français actuel. A l’époque, à les en croire, c’est précisément parce que le monde était alors bipolaire que toute dissidence par rapport au camp américain revenait à faire le jeu de Moscou. Quant au contraste dressé par Sarkozy entre les deux époques, il est encore plus ridicule, car c’est précisément au moment où nous entrons dans un monde multipolaire qu’un alignement sur Washington devient totalement inconsidéré. En d’autres termes, si la décision du Général était en 1966, en pleine guerre froide, parfaitement justifiée, le maintien de la France en dehors de l’OTAN l’est plus encore aujourd’hui, maintenant que la guerre froide est terminée. C’est justement dans un monde multipolaire, instable par définition, que l’on a besoin d’une défense indépendante non alignée.

    Depuis la désintégration du système soviétique, l’OTAN n’a en réalité plus de raison d’être. Créée lors de la signature du traité de l’Atlantique-Nord, le 4 avril 1949, pour prémunir l’Europe occidentale contre la puissance russe, alors considérée comme une menace, cette organisation est un pur produit de la guerre froide. Lors de la chute du Mur de Berlin, elle aurait du être dissoute comme fut dissous le Pacte de Varsovie, pour une raison toute cartésienne : une alliance ne survit pas aux raisons qui l’ont fait naître. Il n’en fut rien, bien au contraire.

    Loin de faire disparaître l’OTAN, les Américains ont redéfini sa mission, sans aucune concertation ni réflexion globale avec leurs alliés, en étendant toujours plus loin sa zone de compétence, et d’abord en direction de l’Europe centrale et orientale. Dans le conflit de l’ex-Yougoslavie, on vit ainsi l’Alliance atlantique prendre en main la gestion militaire de la crise, puis le contrôle de la mise en application des accords de paix. L’OTAN a ainsi complètement changé de nature. Elle projette désormais forces et puissance dans le « hors-zone », notamment à travers les programmes de « Partenariat pour la paix » et de « Dialogue méditerranéen ». Elle a parallèlement poursuivi sa marche vers l’Est, en violation formelle des assurances données par les Etats-Unis à Mikhaïl Gorbatchev lors de la réunification allemande. Dès le 11 septembre 2001, le président George W. Bush avait d’ailleurs pris position pour une « grande OTAN […] de la Baltique à la mer Noire », afin de s’ouvrir la voie de la Caspienne et de la mer Noire. Ces orientations ont été confirmées au sommet atlantique de Prague, les 21 et 22 novembre 2002 : l’organisation atlantique passe alors clairement d’une perception géographie limitée à une perception fonctionnelle globale des enjeux de sécurité. La Déclaration de Prague stipule en effet que l’OTAN doit désormais pouvoir aligner des « forces capables de se déployer rapidement partout où elles sont nécessaires […] de mener des opérations à longue distance et dans la durée ». On passe, en d’autres termes, d’une structure relativement statique à un modèle expéditionnaire d’interventions tous azimuts, les centres de gravité de la géostratégie mondiale glissant dans le même temps vers le Moyen-Orient et l’Asie.

    Pour répondre à cette nouvelle orientation, les structures de l’OTAN ont été modifiées. Jusqu’en 2003, les opérations militaires de l’OTAN se partageaient en deux grands commandements stratégiques, l’un et l’autre placés sous la direction d’un officier supérieur américain : le Commandement suprême des forces alliées en Europe (SACEUR) et le Commandement suprême des forces alliées de l’Atlantique (SACLANT). Ce dernier a aujourd’hui cédé la place à un Commandement stratégique de la transformation (ACT), les alliés étant invités à participer à la création d’une Force de réaction rapide de l’OTAN comprenant 21 000 soldats appartenant à des unités européennes et susceptibles d’intervenir « partout où il le faudra ». Quant au SACEUR, basé au quartier général du SHAPE, il désigne désormais le Commandement Allié Opérations. Il est dirigé par un général américain assurant aussi le commandement des forces armées en Europe, dont le quartier général se trouve à Stuttgart.

    L’OTAN réunit aujourd’hui 24 pays européens et deux États nord-américains. Elle comprend 22 000 employés et 60 000 militaires permanents. Transformée en simple alliance politico-militaire des Occidentaux, cimentée par les « valeurs occidentales » et le postulat sans cesse réaffirmé d’une communauté d’intérêts « transatlantique », on peut la considérer comme une sorte de gendarme planétaire chargé de la défense des intérêts occidentaux. Hervé Morin souscrit à ce programme : « Que doit devenir l’OTAN ? […] A mon sens, l’Alliance doit défendre un certain nombre de valeurs. Lesquelles ? Celle de la communauté euro-atlantique. Celle-ci repose sur des fondements philosophiques communs : le libéralisme, la démocratie, les droits de l’homme » (Le Nouvel Observateur ; 12 juin 2008, p. 67). Nicolas Sarkozy s’est également réclamé de ces « valeurs occidentales » dans son discours aux ambassadeurs de janvier 2008.

    C’est donc à cette nouvelle OTAN, devenue une coalition occidentale de légitimation diplomatique des entreprises américaines, qui a pour but de porter la guerre aux confins de la planète à seule fin de défendre les intérêts géostratégiques des Etats-Unis, que Nicolas Sarkozy a décidé de faire pleinement adhérer la France. La seule vraie question qui se pose alors est : pourquoi ?

    Deux raisons ont été avancées. La première est qu’en revenant dans l’OTAN, la France pourra mieux peser sur ses orientations et sa réorganisation, c’est-à-dire qu’elle pourra mieux se faire entendre à Washington. La deuxième est qu’elle n’en sera que plus forte pour construire un pôle européen de la défense et désarmer les réticences de ceux de ses partenaires qui ne veulent à aucun prix d’une défense européenne indépendante de l’OTAN.

    Croire qu’en étant « dedans », on pèsera mieux sur l’évolution interne de l’Alliance est en réalité une illusion. Les Britanniques ou les Allemands, fidèles partenaires des Américains, sont-ils jamais parvenus à influer en quoi que ce soit sur les stratégies de l’OTAN ? Au surplus, tout diplomate, même débutant, sait que lorsque l’on s’engage dans une négociation, les exigences que l’on entend voir satisfaites doivent être formulées avant de prendre l’engagement qui en constitue la contrepartie : c’est avant de faire une concession qu’on négocie, et non après. (Les prostituées le savent aussi : elles font payer leurs clients avant, non après).

    De toute évidence, ce n’est pas la promotion de quelques dizaines d’officiers français dans les états-majors de l’OTAN, ni les postes de commandement promis aux Français – la direction de l’ACT, basée à Norfolk, en Virginie, qui est l’un des quartiers stratégiques de l’OTAN, et un commandement régional à Lisbonne, quartier général de la Force de réaction rapide (dont la direction dépend entièrement du commandement suprême américain en Europe) – qui permettront de peser en quoi que ce soit. La vérité est qu’au sein de l’OTAN, le partenariat et l’intégration se résument à la subordination, quand ce n’est pas à l’alignement automatique. L’OTAN reste plus que jamais une machine de guerre américaine, contrôlée par les Américains et destinée à asseoir leur hégémonie sur des alliés transformés en vassaux. L’OTAN n’a qu’un seul commandement opérationnel suprême, le SACEUR, qui reste entre les mains du général américain commandant les forces américaines en Europe. Au sein de l’OTAN, ce sont les Américains qui décident, les Européens étant considérés simplement comme des exécutants. Lors de sa visite à Paris, le 12 février 2009, Jaap de Hoop Scheffer a d’ailleurs bien précisé que, si la France réintégrait le commandement militaire intégré de l’OTAN, ce serait de toute façon toujours à lui qu’il reviendrait de « gérer les choses au sein de l’OTAN ». Cela montre que jamais les États-Unis n’admettront que soit remis en cause leur leadership. Les gains escomptés à Paris ne sont au mieux que de pieux souhaits.

    L’autre raison est, elle aussi, constamment ressassée dans les milieux officiels. Sarkozy déclarait ainsi, le 17 juin 2008 : « Notre position, hors du commandement militaire [de l’OTAN], entretient une méfiance sur l’objet de notre ambition européenne ». « Depuis dix ans, ajoute Hervé Morin, l’Europe de la défense piétine parce que nos partenaires européens ont l’impression que les Français veulent en faire un substitut à l’OTAN, à laquelle ils sont viscéralement attachés ». On en conclut que, si la France rentre dans l’OTAN, ses partenaires seront plus disposés à faire progresser la défense européenne, et que les Américains verront du même coup que les efforts déployés par Paris en faveur de celle-ci ne sont en rien dirigés contre eux. Sarkozy, qui ne manque pas une occasion de mettre en parallèle son intention de revenir au sein du commandement militaire intégré de l’OTAN et son désir de « donner une nouvelle impulsion à l’Europe de la défense », cite à ce propos les déclarations de George W. Bush au sommet de l’OTAN de Bucarest : « Le président des États-Unis a apporté son soutien au projet de défense européenne ; il l’a fait parce qu’il était convaincu qu’en portant ce projet, la France ne souhaitait pas affaiblir l’Alliance atlantique, que les deux étaient complémentaires et non antagonistes ». Tout à la recherche de l’approbation de Washington, Sarkozy ne réalise évidemment pas que ce que beaucoup lui reprochent, en France, c’est précisément de ne pas concevoir le projet de défense européenne comme une alternative au « parapluie » américain. Et que, par de telles prises de position, il confirme au contraire son intention de transformer l’Europe de la défense en un simple « pilier européen » de l’OTAN.

    Le retour de la France dans l’OTAN ne lève en fait aucune des hypothèques qui pèsent sur l’avenir de l’Europe de la défense, celle-ci restant bloquée par les vues divergentes des États-membres.

    Malgré les progrès de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) instaurée en février 1992 par le traité de Maastricht, puis réaffirmée par les traités d’Amsterdam (1997) et de Nice (2000), la déclaration franco-britannique de Saint-Malo (4 décembre 1998) et le Conseil européen d’Helsinki (10-11 décembre 1999), malgré la fondation en juillet 2004 d’une Agence européenne de défense (AED) placée sous l’autorité de Javier Solana, la défense européenne n’avance pas. Elle se borne à prendre en charge la « gestion de crise » et les missions ne relevant pas de la défense collective de l’Europe, c’est-à-dire qu’elle relève moins de la défense que de la sécurité. Bien entendu, il n’existe au niveau européen aucun état-major stratégique comparable au SHAPE de l’OTAN, ce qui signifie que toute opération européenne passe par l’organisation atlantique chargée d’en assurer la planification stratégique, ainsi que ce fut le cas pour la mission « Concordia » en Macédoine (2003) ou la mission « Althéa » en Bosnie-Herzégovine (2004). Comme l’a écrit Jean-Sylvestre Mongrenier, « l’Europe de la défense n’est pas la défense de l’Europe ».

    Les États-Unis, qui ont depuis longtemps l’habitude de répondre par des moyens militaires à des défis qui pourraient trouver des réponses d’une autre nature, politique ou diplomatique en particulier, représentent aujourd’hui plus de 50 % des dépenses militaires mondiales, ce qui signifie qu’ils dépensent à eux seuls pour leur armement plus que l’ensemble de tous les autres pays du monde. Au regard de ce formidable effort de puissance, les dépenses militaires des Européens apparaissent extraordinairement limitées. La « défense européenne » n’est actuellement qu’une juxtaposition de budgets et d’équipements nationaux souvent incompatibles entre eux. Alors que pour le seul secteur de la recherche et du développement, l’effort des États-Unis s’est accru de 40 % entre 1990 et 2000, il a dans le même temps diminué de 22 % chez les principales puissances militaires de l’Union européenne. Quant aux capacités de projection européennes, elles ne représentant même pas 20 % des capacités américaines.

    Mais l’essentiel est ailleurs. La défense européenne ne peut résulter que d’une volonté politique européenne qui pour l’heure n’existe pas, précisément parce que la plupart des Etats-membres de l’Union européenne préfèrent s’en remettre aux Etats-Unis du soin d’assurer leur sécurité. Depuis la conférence atlantique de décembre 1991, on sait que les partenaires de la France refusent absolument d’envisager un système de défense indépendant de l’OTAN qui risquerait d’éloigner, si peu que ce soit, les États-Unis du théâtre européen. Les Européens ne veulent pas d’une défense européenne indépendante de l’OTAN, de même qu’ils ne veulent pas d’une Europe-puissance qui se construise en dehors de la relation atlantique. Ils ne veulent pas de ce que le général de Gaulle appelait le 23 juillet 1964 une « politique européenne indépendante ».

    Au demeurant, le principe d’une défense européenne autonome a été expressément exclue par le traité de Maastricht, dont le texte précise que « l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord reste pour les États qui en sont membres le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise en ouvre ». La politique européenne de sécurité et de défense (PESC) ne saurait donc porter atteinte aux intérêts de l’OTAN, ni même diverger de ses orientations. En 2004, au sommet de l’OTAN d’Istanbul, Jacques Chirac était allé jusqu’à déclarer : « Il n’existe pas, il ne peut pas exister, d’opposition entre l’OTAN et l’Union européenne ». Les Européens se sont ainsi ligotés eux-mêmes, s’interdisant par avance de faire de l’Europe une puissance capable, au sein d’un monde multipolaire, de rivaliser avec les États-Unis, voire de s’opposer à eux.

    Croire qu’en échange du retour de la France dans l’OTAN, les États-Unis se montreront plus disposés à accepter la mise en place d’une Europe de la défense est donc pour le moins naïf. Ils ne l’accepteront que dans la mesure où cette défense n’aura aucun caractère autonome. Présenter la réintégration de la France dans l’OTAN comme un préalable indispensable à la construction d’une véritable défense européenne est en outre un sophisme, dans la mesure où la plupart des pays européens ne veulent précisément pas d’une défense commune, considérant que tout progrès en ce sens constituerait un défi à l’OTAN et aux Américains. La défense européenne ne peut être mise en œuvre aussi longtemps que la plupart des États européens continueront à penser que les États-Unis la remplacent avantageusement. L’abandon par la France de son statut spécifique est-il de nature à les convaincre de renoncer à cette idée ? Elle ne peut, au contraire, que les renforcer dans leur conviction qu’il est bien inutile de consacrer leurs efforts à une défense européenne. Voyant la France rentrer dans le giron atlantique, ceux qui considèrent que l’armée américaine suffit à défendre l’Europe ne pourront qu’être confortés dans leur choix en faveur de la facilité et de la démission. Loin de relancer la défense européenne, le retour de la France dans l’OTAN risque même de signer sa mort définitive en entérinant une forme de division du travail entre l’Alliance atlantique et une Union européenne incapable de prendre en charge sa propre sécurité.

    François Bayrou n’a donc pas eu tort de voir dans la réintégration de l’OTAN une « défaite pour la France et l’Europe » et un « aller sans retour ». Beaucoup de socialistes ont également protesté, assez mollement toutefois, ce qui ne saurait surprendre de la part d’un parti dont la quasi-totalité des députés européens se sont engagés à Strasbourg, en mai 2008, à participer à l’instauration d’un grand « marché commun transatlantique sans entraves en 2015 ». (Ce projet, qui engage la France dans une promotion fanatique du libre-échange mondial, consacre l’évolution de l’Union européenne vers une vaste zone de libre-échange fondée sur la libre circulation des biens et des services et prélude, semble-t-il, à une véritable « Assemblée transatlantique », c’est-à-dire à la mise en place d’institutions politiques communes aux deux côtés de l’Atlantique). Jean-Pierre Chevènement, sans surprise, s’est en revanche inquiété de voir la France s’engager « dans une mécanique qui réduira obligatoirement notre marge d’indépendance », en attendant de l’entraîner « dans des guerres qui ne sont pas les nôtres ». Pour le socialiste Jean-Michel Boucheron, « si la France entre dans l’OTAN, il n’y a plus d’espoir de politique étrangère et de sécurité commune, plus d’Europe de la défense ».

    Au sein même de la majorité, plusieurs personnalités ont exprimé leurs réticences. Dominique de Villepin a laissé prévoir un « rétrécissement » de la France sur le plan diplomatique, parlant d’une « faute » susceptible de faire passer la France « sous les fourches caudines d’un autre pays ». Alain Juppé s’est inquiété d’un « marché de dupes ». L’ancien député UMP Daniel Garrigues est allé jusqu’à parler de « trahison ». Nicolas Dupont-Aignan, député de l’Essonne, évoque une « faute historique d’une gravité incalculable » et ajoute : « Nicolas Sarkozy devra assumer devant l’histoire le rôle de fossoyeur d’un symbole fort de l’identité française : la politique d’indépendance nationale instaurée par le général de Gaulle il y a plus d’un demi-siècle ». « Ce ralliement, dit Philippe de Villiers, traduit la dérive d’une large élite politique française qui n’a plus d’autre horizon que l’alignement systématique sur les États-Unis. L’idée que la France ait à jouer un rôle spécifique de puissance d’équilibre et de médiation, en s’appuyant sur une diplomatie libre, indépendante, non alignée, étrangère à la notion de bloc, aiguillon d’une Europe européenne, leur est devenue totalement étrangère ». Le Premier ministre François Fillon a décidé d’engager la responsabilité de son gouvernement sur cette question, mais il s’est bien gardé de céder à la demande de référendum formulée par François Bayrou ou Nicolas Dupont-Aignan.

    Bien entendu, le retour de la France dans l’OTAN a en revanche été salué à Washington, notamment par Gordon Johndroe et Tom Casey, porte-parole respectifs de la Maison Blanche et du département d’État. Les Américains, plus que jamais demandeurs de troupes, puisqu’ils ne peuvent plus faire face seuls à tous les théâtres de conflits où ils sont présents, se réjouissent par avance d’être mieux en position d’exiger de la France qu’elle s’associe plus étroitement à eux dans les guerres présentes (Afghanistan) comme dans les combats futurs (Iran).

    La décision prise en 1966 par le général de Gaulle était déjà motivée, de façon implicite, par sa volonté de maintenir la dimension multipolaire du monde. En se retirant de l’OTAN, le Général offrait la possibilité à un certain nombre de nations de se tenir aux côtés de la France sans plus souscrire à l’ordre bipolaire né des accords de Yalta. En mettant un terme à l’« exception française », Nicolas Sarkozy scelle la fin de la politique étrangère et de l’indépendance stratégique de la France, donnant ainsi le coup de grâce à toute l’œuvre diplomatique du général de Gaulle.

    Il est de toute évidence irresponsable de rejoindre l’OTAN au moment où celle-ci apparaît plus que jamais comme l’alliance du monde occidental contre le reste du monde, comme une coalition ayant pour volonté d’imposer au reste du monde la supériorité des valeurs occidentales, qui ne sont en dernières analyses que des valeurs marchandes, provoquant tout à la fois la crispation de la Russie, qui se sent de plus en plus encerclée par les Occidentaux, et l’hostilité de tous les pays, notamment arabo-musulmans, rebelles instinctivement à la dimension de croisade néocoloniale affichée par l’Alliance. C’est à une normalisation atlantiste que revient cette décision, qui sera inévitablement perçue et interprétée comme un réalignement, sinon comme une capitulation, en même temps que comme la marque d’une « banalisation » de la position de la France, d’un affaiblissement de son autonomie et d’un renoncement à ses ambitions. En s’alignant sur l’hyperpuissance américaine au sein d’un bloc occidental monolithique, amorce d’une sorte d’empire néo-occidental, la France perd tout espoir d’être entendue comme une puissance indépendante dans un certain nombre de conflits, notamment au Proche et au Moyen-Orient.

    Prise sans concertation ni exigence de contrepartie, sans débat politique préalable, sans que le peuple soit consulté, à seule fin de complaire aux États-Unis, sur lesquels il s’est aligné dès son élection, au moment même où l’OTAN se montre incapable d’obtenir des résultats décisifs en Afghanistan et ne cesse d’attiser les tensions avec la Russie, la honteuse décision de Nicolas Sarkozy revient purement et simplement à rentrer dans le rang. Elle crée les conditions dans lesquelles il sera de plus en plus difficile de dire « non » aux Américains, car la France ne disposera plus que d’une marge de manœuvre plus réduite. Les soldats européens continueront de faire office de supplétifs de l’US Army, en se faisant tuer dans des guerres qui ne sont pas les leurs, comme aujourd’hui en Afghanistan, et demain peut-être en Iran. Le général de Gaulle disait : « Je veux l’Europe pour qu’elle soit européenne, c’est-à-dire qu’elle ne soit pas américaine ». Nicolas Sarkozy, lui, fait cadeau de la France à l’OTAN, c’est-à-dire aux États-Unis. Un cas exemplaire de haute trahison ?

15 mars 2009






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