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je me refuse à hurler avec les loups
Ginette Hess-Skandrani est une militante pacifiste et écologiste
courageuse qui, à la différence de ses congénères (en pacifisme et en
écologie) a toujours été jusqu'au bout de ses convictions, n'hésitant
pas à s'associer avec des gens soi-disant "de l'autre bord" lorsque la
cause était juste, peu importe qui la soutenait. Par exemple, en juin
1999, elle s'est associée au Collectif Non à la guerre, initiative de la Nouvelle Droite contre l'agression de la Serbie par l'OTAN.
En 2006
elle fut sauvagement et lâchement attaquée chez elle à Paris par un
groupe de nervis de la milice "Ligue de défense Juive" pour tenter de
la punir de son antisionisme et de son révisionnisme impénitents. En
janvier 2011, elle s'est rendue à Téhéran pour assister à une
conférence internationale avec une délégation du Parti musulman de
France.
Amie de
Dieudonné et de Kemi Seba, militante acharnée de la cause
palestinienne, elle ne perd jamais une occasion de dénoncer les crimes
d'Israël et de ses alliés, ce qui l'exclut automatiquement des plateaux
télé et des médias "mainstream".
Dans la
lettre ouverte que nous publions ci-dessous, Ginette Hess-Skandrani
s'exprime de façon lucide et nuancée sur la situation en Libye à partir
de sa grande expérience personnelle. Elle dénonce les préparatifs
d'intervention militaire de l'Occident qui, une fois de plus, tente de
profiter des conflits locaux pour s'emparer d'une cause qui n'est pas
la sienne et surtout pour s'emparer des ressources pétrolières d'un
pays qui ne nous a rien demandé mais que nous sommes prêts à "aider",
le cœur sur la main et les bombes sous la carlingue, comme la Serbie,
l'Irak, l'Afghanistan, le Soudan... mais curieusement : pas la
Palestine qui, pourtant, attend depuis plus de soixante ans sa
décolonisation...
Je me refuse à hurler bêtement avec les loups.
L’Occident s’est trouvé un nouveau diable et accuse Kadhafi de tous les
maux de la planète. Il est le pire des dictateurs, un nouveau Hitler,
un boucher, un sanguinaire. On aura tout entendu. Il est sûr que ce
n’est pas un démocrate, mais il est certainement moins pire que les
Bush père et fils qui sont responsables de centaine de milliers de
morts irakiens, ou les Nethanayou, Sharon ou autres criminels
israéliens qui ont massacré des milliers de Palestiniens.
Je connais bien la Libye, y ayant séjourné assez
souvent. J’ai aimé ce pays, si différent des autres pays du Maghreb
plus ou moins occidentalisés. Aller en Libye, c’était se dépolluer
l’esprit, on avait l’impression d’arriver sur une autre planète. Pas de
Mac do, pas de coca cola, pas d’hypermarchés, peu de banques, pas de
pub à part des slogans anti-impérialistes et quelques affiches du
Guide. Mais si peu à côté de la Tunisie où la photo de Ben Ali trônait
partout.
J’ai participé à plusieurs conférences : sur l’écologie, la paix et le
désarmement, sur la Méditerranée, la démocratie directe, le colonialisme, le statut de la femme, le sionisme, etc.
J’ai également été invitée à des remises du prix
Kadhafi à des peuples opprimés : les Kanaks, les Amérindiens, les
enfants bosniaques etc.
J’ai assisté à des congrès de base dans des
quartiers de Tripoli ou sous la tente dans le désert. J’ai visité
beaucoup d’endroits riches d’histoire et de vestiges du passé. Sebratha
et ses fouilles, romaines, phéniciennes, le magnifique site de Leptis Magna.
J’ai rarement rencontré des touristes. La Libye est
un pays qui hante depuis de nombreuses années la conscience des
populations occidentales et le nom de Kadhafi a toujours suscité
au-delà de l’admiration que lui portaient tous les révolutionnaires de
la planète, des réactions hostiles de tous les autres.
Très peu de sociétés et de dirigeants politiques ont
autant occupé la scène médiatique et dans le même temps, sont aussi mal
connus.
Mis à part le nom de Kadhafi, la plupart des gens
ignorent tout de l’histoire de ce pays, de sa population, de ses
structures socio-économiques, de la place de l’Islam dans sa société et
des enjeux politiques réels de ce pays qui jouit au Maghreb d’une
importante position géostratégique, d’une ouverture sur toute l’Afrique
et qui est au carrefour des relations arabo-africaines. Les
interventions médiatiques, les dénonciations, les analyses des uns et
des autres le montrent bien.
J’ai aidé à organiser des rencontres de la jeunesse,
des femmes des cinq continents. J’y ai croisé des tas de personnalités
: Nelson Mendela, Ben Bellah, Laurent Désiré Kabila (avant son
accession au pouvoir), Chavez (pas encore président), Museveni etc. que
je n’aurais certainement pu rencontrer nulle part ailleurs.
J’y ai surtout été quand la Libye était sous embargo
à partir de 1990 et c’était toute une aventure pour y arriver. Il
fallait prendre un avion pour la Tunisie. Arriver à Djerba et continuer
en voiture en passant par Ben Gardane, passer la frontière et remonter
par le désert jusqu’à Tripoli. Mais comme Ben Ali m’avait interdit le
passage par la Tunisie, vu que j’avais dénoncé les tortures, il m’a
fallu passer par Malte et faire la traversée de nuit, sur des bateaux
mal entretenus jusqu’à la côte libyenne. Il fallait vraiment aimer ce
pays et ce peuple pour accepter toutes ces contraintes.
L’embargo était également terrible pour toute la
jeunesse libyenne qui voyait à travers les paraboles toutes les
jeunesses du monde s’amuser, voyager, alors qu’ils étaient prisonniers
sur leur terre à cause de l’embargo. Ils en voulaient terriblement à
l’Occident qui les pénalisait, alors qu’ils n’étaient pour rien dans
les attentats qui étaient reprochés à certains de leurs dirigeants.
Quand Mouammar Kadhafi a commencé à faire des
compromis avec les USA pour se libérer de cet embargo qui plombait son
peuple, j’ai compris son attitude, mais je n’ai pas approuvé le fait
qu’il se soit agenouillé devant les impérialistes, alors qu’il passait
son temps à dénoncer le sionisme, le colonialisme et également
l’esclavage. Il a aidé tant de mouvements révolutionnaires à se libérer
: les Kanaks, les Basques, les Irlandais, les Amérindiens et également
beaucoup d’Africains. Il a soutenu Nelson Mandela et l’ANC pendant
toute la durée de l’apartheid.
Il avait compris que les jeunes étaient prêts à se
révolter, et certains l’ont fait, il savait qu’il fallait qu’il lève
cet embargo qui nuisait au développement de l’économie et à
l’importation des technologies nouvelles, comme en confinant les
Libyens sur leur terre.
J’ai beaucoup aimé le laboratoire d’essai de
l’implantation de la démocratie directe dans toutes les régions.
C’était quelque chose d’innovant qui aurait pu marcher. Tous les
habitants d’un quartier, d’une localité, d’une région participaient aux
réunions qui devaient décider d’un projet. J’ai assisté à quelques
débats qui étaient souvent très houleux et très longs. Ils pouvaient
durer deux jours, jusqu’à ce qu’une décision trouve son approbation.
Les secrétaires de séance transmettaient le texte aux congrès
secondaires qui les faisaient remonter au congrès général.
Ce que j’ai moins aimé c’est le contrôle
qu’exerçaient les comités révolutionnaires qui étaient des super flics,
qui dépendaient directement de Kadhafi et n’avaient de compte à rendre
à personne d’autre.
J’ai arrêté d’y aller lorsque l’embargo a été levé
et que le congrès général s’est précipité dans les bras des USA.
Dommage pour nous, nous avions perdu un interlocuteur et un grand
soutien des peuples opprimés.
Kadhafi a toujours soutenu les Palestiniens. Il était un des
initiateurs de l’association « Un seul État démocratique en Israël
Palestine ». Il a
d’ailleurs aidé à financer la conférence de Lausanne.
Il a également aidé à la construction de l’Unité Africaine et il était en train de préparer les États Unis d’Afrique afin que les ressources africaines restent en Afrique.
Je garde une profonde admiration pour le peuple libyen.
Je pense sincèrement que Kadhafi a fait son temps et
qu’il doit laisser la place à d’autres membres du congrès général qui
gère le pays. Vu ce qui s’est passé dernièrement, il faudrait organiser
une réunion du congrès général qui doit s’ouvrir également aux insurgés
ainsi qu’à tous les opposants.
Mais ce n’est pas à l’Otan, ni aux USA, ni aux
Européens ni à la Ligue Arabe à décider qui doit ou ne doit pas
gouverner la Libye.
Que Sarkozy qui a reçu en grande pompe Mouammar
Kadhafi parce qu’il voulait lui fourguer des Rafales et une centrale
nucléaire, mais surtout pour l’entraîner dans l’Union Pour La
Méditerranée afin d’y faire accepter Israël dont les pays arabes ne
voulaient pas, se permette tout à coup de prôner une intervention
militaire, me semble aberrant et surtout stupide à brève échéance.
Tous ceux qui appellent à cette couverture aérienne
qu’ils ont surnommée faussement humanitaire, ou demandent l’aide des
Américains pour déloger le guide, devraient se souvenir de ce qu’a
donné l’aide américaine à l’Irak. Le peuple irakien a régressé de dix
ans et est encore toujours en train de payer l’invasion de son pays
alors que d’autres lui pompent son pétrole. N’oublions pas que la Libye
attire également tous les rapaces de l’or noir.
Nous n’avons pas à nous ingérer dans la politique Libyenne, et il est
probable qu'une intervention armée ne ramènerait nullement le calme. En
effet, la particularité de ce pays est son fonctionnement tribal. Trois
régions se disputent le contrôle du pays: la Tripolitaine, avec 2
millions d'habitants sur plus de 6 millions; la Cyrénaïque,
actuellement insurgée, forte de 2 millions d'habitants aussi; elle a
des tendances islamistes et sécessionnistes. Enfin le sud, dépeuplé,
désertique, la province de Fezzan, qui prête actuellement main forte à
la Cyrénaïque.
Si l'on s'en tient à l'intérêt immédiat de
l'Occident, le maintien du régime de Kadhafi est de loin une garantie
de stabilité des prix du pétrole et du contrôle de l'émigration. Toute
intervention favoriserait au contraire la balkanisation de tout le
pays, l'instabilité et la radicalisation. Au départ, les USA espéraient
prendre rapidement le contrôle de tout le pays, à la faveur d'un
renversement du pouvoir à l'égyptienne. Il semble bien que dans le
cadre de ce plan ils aient commencé par armer les opposants, tandis que
les mercenaires de Blackwater s'infiltraient dans la place pour
organiser des massacres que les media pourraient présenter comme des
initiatives sanguinaires de Kadhafi.
Mais c'est d'ores et déjà une opération ratée, où
les USA ont montré le degré de désinformation qui est celui de la
classe dirigeante. Et le risque pour eux est réel que se constitue un
front de la jeunesse contre Israël et les USA. Est-ce que les USA
pourront reprendre le contrôle de la Lybie pour en faire une base de
reconquête tant des pays arabes que de l'Afrique noire?
Pour l'instant, l'insurrection est en phase de repli, et se plaint
amèrement de ne pas avoir reçu les soutiens promis à temps pour
résister. Mouammar Kadhafi n’a pas plié et continue à résister, malgré
toutes les pressions et les menaces.
Actuellement, seul le machiavélisme israélien a intérêt à une franche
intervention US par le biais de l'OTAN, dans l'idée que toute situation
chaotique lui convient mieux qu'un régime instruit par l'expérience, et
qui pourrait relancer la constitution d'un grand front régional uni
contre Israël.
Il faut souligner l'habileté actuelle du guide de la
Jamrhiya, qui insiste sur les traités conclus avec chacun des pays de
l'Otan et avec Israël, en brandissant le chantage à l'invasion
migratoire, à l'islamisation, et à la hausse des prix du pétrole. Il
multiplie les interventions télévisées afin de rappeler à l'Occident la
diversité des menaces qu'il peut faire peser sur leurs intérêts, et il
est bon de rappeler aussi qu'il a tout d'abord pris le pouvoir sous la
bannière des idéaux de Nasser, et avait dans une première étape
nationalisé le pétrole (la Lybie est le pays qui tire le plus de
bénéfices per capita de ses ressources pétrolières).
Espérons que, s'il parvient à reprendre la situation en main, il sache
favoriser l'émergence d'un successeur capable de reconquérir l'opinion
de la jeunesse avec de réelles ouvertures démocratiques, en rompant
certaines alliances funestes, et en renouant avec l'anti-impérialisme,
pan arabe et panafricain.
Il est ahurissant de constater que nos analystes
sont incapables de surmonter une lecture néo-coloniale du style
rhétorique de Kadafi, si typiquement africain, qui leur paraît
simplement "grotesque". Leur aveuglement leur fait supposer que
derrière cette façade qui leur déplaît il n'y a que du vide: grossière
méprise, que ne sauraient commettre par exemple les Latino-américains,
dont on fait aussi, depuis l'arrogante Europe, des gorges chaudes...

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