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L'Europe :



entre kippa et keffieh
ou
entre identité problématique et souveraineté affirmée ?
Dialogue entre Jacques Marlaud et Erik du Dunon (Webmestre 3E)
Source : Espace d'Expression Européenne
vendredi 16 janvierPar commodité pour votre lecture, les courriels sont reportés dans l’ordre chronologique. L’article se lit donc comme d’habitude, de haut en bas.
Tout commence par le courriel de Jacques Marlaud à la cantonade :
De : Jacques Marlaud
Entre nous, que veut dire le communiqué
[de Robert Spieler] ?
Ponce Pilate se lavant les mains dans l’eau de messe des
usraéliens et le sang des Palestiniens comme son maître
Sarko... ?
Pas beaucoup mieux que Touzé, ces politichiens aveugles aux enjeux méta- et géopolitique !
J’observe le même silence gêné, ou la
même prudence de jésuite à ce sujet sur Novopress.
Dommage !
JM
Webmestre 3E a écrit :
Bonjour Jacques et bonne année !
Pour ma part je traite le conflit israélo-palestinien par l’humour, ici.
Ma démarche est la suivante : les factions s’affrontent
sur notre sol. Or cette guerre n’est pas la nôtre, sauf à nous
considérer comme "soumis à l’Empire". Donc je me refuse à être pro
israélien ou pro palestinien. En tant qu’Européen, cette guerre
inter-sémitique m’intéresse mais ne m’implique pas.
Sinon, en matière de politique internationale, ce que je prône en
matière de logique identitaire pour l’Europe vaut pour les autres
grands bassins culturels continentaux, y compris le Moyen-Orient.
Amicalement,
Erik
De : Jacques Marlaud
Bonjour Erik et meilleurs voeux à vous, à vos entreprises et à votre clan !
Votre petit article qui se dégage de l’enjeu actuel en
Palestine (et donc aussi de la guerre mondiale dont cet affrontement
n’est qu’un épisode) est amusant. Mais notre ami le prof. Julien Freund
l’aurait appelé "impolitique" dans la mesure où il ne donne aucune
signification à l’évènement et ne fournit aucune orientation à ceux qui
en attendent.
Il ne s’agit pas de prendre parti entre factions "sémitiques" qui
s’affrontent sur notre sol, mais d’offrir une vision d’un nouvel ordre
international (nomos) souhaitable face à celui, sur le déclin, où nous
ont fourvoyés nos gouvernements, clairement aux ordres de l’empire
usraélien. Sarko, comme son maître Obushama, fait tout en son pouvoir
pour accorder tout le temps qu’il faut à Tsahal pour écraser la
résistance palestinienne, et il le fait AU NOM DES FRANçAIS, ce que je
n’accepte pas. D’où ma prise de position en pointe, sans
tergiversation.
Ici comme ailleurs, qui ne dit mot consent, et le "ni kippa ni
keffieh" revient à laisser les usraéliens contrôler et modeler le
Moyen-Orient à leur guise, peu importe le temps, et le sang que ça
prendra. Non seulement je ne suis pas Novopress et le BI dans cette
voie impolitique, mais je la condamne comme une trahison des véritables
intérêts européens.
Mon reproche va encore plus loin à propos de cette
association qui me semble louper le coche d’un engagement dynamique et
intelligent au sein de la bataille d’idées actuelles.
J’en ai parlé avec mon amie Michelle Favard, qui est assez
d’accord avec moi. Je vous joins ci-dessous des extraits de nos
échanges pour votre info personnelle.
( NB : idéalement, il faut partir du bas de la page pour lire tout ça dans l’ordre)
Mais que cette divergence ne nous empêche pas de garder contact et ne nous intéresser à ce que nous faisons l’un et l’autre.
Bien amicalement,
Jacques Marlaud
De : Webmestre 3E
Bonjour Jacques,
J’ai lu intégralement votre mail. Une telle fougue fait plaisir à voir, on peut dire que vous défendez vos idées ! Je vais essayer d’y répondre en exprimant au mieux mes convictions (qui je pense rejoignent celles du B.I.).
Mon petit article humoristique avait un cadre précis :
dans cet article je ne m’intéresse pas au conflit lui-même mais à son
importation sur notre sol.
Je vous rejoins totalement sur le problème de notre dépendance
"usraélienne". Sur le plan géopolitique mondial c’est le problème N° 1.
J’y ajouterai que nous avons également à nous dégager de la
colonisation musulmane, en partie induite et encouragée par le problème
N° 1.
En fait je me situe dans la position de l’Américain de l’Amérique coloniale du XVIIIème siècle : dans l’affrontement anglo-français, pour quelle faction le cow-boy devait-il prendre parti ? Il a finalement pris le parti le plus approprié : le sien. Et il a bouté les deux protagonistes hors de ses terres. Et il a construit son identité propre.
L’affrontement inter-communautaire qui a lieu sur notre
sol n’est pas un affrontement interne à notre peuple. En ces temps où
notre peuple (et celui d’Europe) est transparent et invisible, je suis
convaincu que ce serait une erreur de se rallier à l’un ou l’autre des
camps en présence en allant manifester à leur côté. Ce serait donner le
signe que leurs problèmes sont nos problèmes, que nous sommes d’un même
peuple, ce que je récuse. Par principe, je me refuse à m’impliquer dans
les problèmes du colon. Leur guerre n’est pas la mienne.
C’est une question de posture. N’oublions pas que nous sommes les autochtones d’un pays colonisé.
Voilà pour ma position d’indigène.
Mais j’ai aussi une position d’homme libre qui réfléchit à la
préparation de l’ère post-coloniale. Je suis un Identitaire et j’aspire
évidemment à un monde respectueux des logiques territoriales et
identitaires des grands bassins culturels continentaux.
Or le conflit israélo-palestinien cristallise un conflit mondial
qui oppose "judéo-chrétiens" et musulmans, deux empires informels
s’étendant sur d’immenses territoires et aspirant à l’hégémonie (le
vieil empire musulman initié par Mahomet et le récent empire de
l’Amérique judéo-chrétienne qui mène la danse). D’une certaine manière,
en ce moment, le Moyen-Orient recouvre le monde.
Cette logique impériale est étrangère à la
logique identitaire. C’est pourquoi je ne m’associe ni
à un camp, ni à l’autre.
Ce que je souhaite, c’est que le Moyen-Orient retourne
au Moyen-Orient et que les peuples entraînés malgré eux dans cette
galère (européens, nord-américains, berbères, indiens...) retrouvent
leur spiritualité et leur culture originale, leurs racines propres,
leur souveraineté. Et que l’ère des empires laisse place à celle d’une
grande confédération mondiale des grands bassins géoculturels.
Dans cette optique, l’affrontement intersémitique mondial n’est
pour moi que le dernier avatar de la grande ère des empires de
l’Humanité. Il s’agit de lutter contre ces derniers dinosaures avec
énergie (c’est le combat du siècle), globalement, et non en devenant
l’allié de l’un ou de l’autre.
Concernant le strict problème israélo-palestinien, ma position identitaire est celle-ci :
- Oui à une Palestine souveraine sur son territoire à
l’intérieur de frontières sûres et
reconnues.
- Oui à un pays israéli
en intégré au bassin géoculturel du
Moyen-Orient. Que des juifs aient conquis ce territoire, soit (les
Francs ont bien conquis la Gaule...). Mais les populations autochtones
d’avant la conquête doivent faire partie intégrante du peuple
(citoyenneté) et n’auraient pas dû être expulsées. La notion d’"état
juif" est contraire à la logique identitaire (à terme, Israël ne sera
pas plus un état juif que la France un état franc). Le conquérant juif
européen devra se réimprégner du fond culturel Moyen-Oriental où
plongent ses racines spirituelles et qu’il aspire à rejoindre (les
juifs ne se sont jamais totalement assimilés à l’Europe, afin de
préserver leur identité Moyen-Orientale).
Voilà. Je parle évidemment en mon nom et non en celui
des Identitaires. J’espère avoir expliqué le pourquoi et les limites du
slogan "ni kippa ni keffieh", qui signifie surtout que nous
(identitaires) n’entrons pas dans cette logique partisane. Ce qui ne
veut pas dire que le sujet nous laisse indifférent, loin de là !
Nos points de vue ne sont donc pas aussi contradictoires qu’ils
puissent paraître. Si nous pouvons en discuter, c’est que nos
divergences ne sont pas rédhibitoires. Tant mieux, nous avançons !
Amicalement,
Erik
De : Jacques Marlaud
Bonsoir Erik,
Un peu plus de lecture puisque vous insistez ! (Ce serait une bonne idée de reprendre notre débat sur Espace 3E, non ?)
Bravo pour l’étendue et la profondeur de votre analyse,
montrant au moins que vous avez laissé mûrir la question dans votre
tête avant d’y répondre à votre façon, ce qui n’est pas toujours le
cas, loin s’en faut, chez les identitaires.
Vous aussi êtes de la même fibre enthousiaste que moi !
Je persiste toutefois à penser que l’utopie, chez vous
comme au B.I., prime sur l’ère du "retour au
réel" dans laquelle nous
venons d’entrer après la chute des anciens empires. Il est évident que
l’ère des empires est loin d’être finie. Elle se reproduira encore
longtemps, fort probablement (et heureusement de mon point de vue)
indéfiniment.
Ce qui va changer, c’est la configuration du monde : là ou d’anciens
empires s’effondrent, de nouveaux vont apparaître, on en voit déjà les
embryons. Un nouvel ordre mondial (le nouveau nomos de Carl Schmitt)
s’établira non pas à partir d’un projet utopique, mais du nouvel
équilibre ainsi créé.
Ce que vous appelez « la grande confédération mondiale des grands
bassins géoculturels » n’est pour l’instant (et sans doute pour
toujours) qu’un voeu pieux, une vision d’un one world pacifié,
neutralisé, dépolitisé qui est assez ancienne puisque, sous des formes
diverses (théocratique, démocratique, fédéraliste...) on la retrouve,
chez Campanella, Thomas More, l’abbé de Saint-Pierre, Rousseau, Kant,
Auguste Comte, les néo-kantiens, Kelsen...
Il s’agit peu ou prou d’établir le règne d’un État
universel respectueux des peuples et des cultures :très bonne
intention, mais comme le veut le dicton, l’enfer géopolitique (c-à-d
toutes les tentatives d’unification politique du monde) en est pavé,
justement parce que l’idée-même d’Occident (chrétien, puis socialiste,
fasciste, libéral...) est imprégnée de cette idéologie perverse, jointe
à son complexe de supériorité civilisationnelle.

Jusqu’à présent, toute l’histoire du monde a invalidé les projets
l’école utopiste ou idéaliste et justifié les réflexions des réalistes
depuis Hérodote et Thucydide en passant par Machiavel et Clausewitz
jusqu’à Haushofer et Carl Schmitt (qu’il faut lire pour comprendre ma
position !).
S’attendre à la disparition des empires existants est
une attitude réaliste (car aucun empire historique n’a résisté à
l’usure du temps). Par contre, prédire la fin de l’ère des empires est
une prophétie de type religieux (même laïcisée, comme l’hypothèse
farfelue de la fin de l’Histoire), plutôt qu’une évaluation réaliste
des évolutions futures à partir du nouveau désordre mondial résultant
de la chute des "dinosaures" qui régissent encore nos existences.
Et je ne peux vous suivre dans ce genre de spéculation idéaliste.
Nous ne voulons plus d’utopies, de promesses de reconfiguration
idéologique du monde qui mènent à des bains de sang au bout de guerres
interminables parce qu’on a cherché à atteindre un ordre idéal, plutôt
qu’à fonder un ordre possible qui tienne compte des forces en présence,
de celles qui déclinent comme de celles qui émergent. Basta !
En bonne logique, mon engagement pose donc les questions de savoir :
1) Quel équilibre mondial va s’instaurer et de quelle façon ?
(réponse inspirée par un effort de pré-vision, plutôt que par un
discours de pré-diction). Nous ne savons ni le temps, ni les efforts,
ni les guerres éventuelles qui concourront au nouvel état de choses.
2) Comment l’Europe en devenir, empire en puissance en agrégeant
sa composante eurosibérienne, peut peser sur la constitution de la
nouvelle configuration de puissance et comment peut-elle s’y insérer
afin d’avoir voix au chapitre du nouvel ordre mondial ? Bien entendu,
comme rien n’est joué d’avance, une Europe qui ne s’élèverait pas à la
conscience de son propre rôle dans le nouveau grand jeu, serait mise
sur la touche et inféodée à l’un ou l’autre des empires naissants.
3) Par conséquent, comment faire naître cette nouvelle conscience
impériale (ne pas confondre avec l’impérialisme !) dans l’esprit des
Européens ? C’est la gigantesque tâche métapolitique à laquelle nous
nous sommes attelés. Et heureusement nous ne sommes pas seuls (à la ND)
car la réflexion sur l’empire a bien commencé même si elle n’en est
qu’au stade infantile (cf. Sloterdijk, Grossouvre, etc.)
Pour conclure, ce qui nous divise profondément, malgré
nos points communs, est une question de priorités : Pour moi et mes
amis, la recherche de la souveraineté prime sur celle de l’identité.
L’identité est individuelle, essentiellement locale dans sa dimension
collective. Elle est surtout pré-politique (familiale, tribale ou
clanique). Alors que la souveraineté est éminemment politique. Elle
transcende les clans, les partis, les chapelles (ou religions). Je n’ai
(pour parler de moi, de ma famille et de ma communauté d’idées) aucun
problème d’identité. Elle va de soi et s’affirme naturellement. Mais
j’ai un problème de souveraineté permanent lorsque je me sens écarté,
nié, rejeté ou écrasé par les pouvoirs en place, idéologiques (lorsque
le pape ou BHL, ou Le Monde, Sarkozy ou Obushama s’expriment en mon
nom), lorsqu’on fait des guerres en mon nom qui ne sont pas les
miennes, lorsque je perçois l’OTAN comme une force d’occupation en
Europe... (et là, je sais, nous sommes d’accord).
Ma priorité réside dans la reconquête de la souveraineté
(spirituelle, idéologique, politique et militaire, culturelle et
médiatique...) des Européens pour eux-mêmes , et l’empire (quelles que
soient ses modalités ) est la seule solution satisfaisante,
indispensable. L’empire des Européens sur eux-mêmes (qui est d’abord un
"empire intérieur " selon la belle expression d’Alain de Benoist) est
en outre le seul garant du respect des identités qu’il administre et
protège, de l’être des peuples.
Donc d’abord le combat pour la souveraineté et
secondairement, comme dérivé, le combat localiste pour
l’identité.

Voilà mon ordre de priorité.
Et je suis convaincu qu’en mûrissant, les identitaires
reconnaîtront la nécessité d’une telle priorité, son urgence même, car
l’espace d’opportunité ouvert aux Européens par la chute des blocs qui
les divisaient, et les dominent encore jusqu’aujourd’hui, se refermera
vite. Il sera alors beaucoup plus difficile de refaire autrement, par
la force, un nouvel ordre mondial déjà établi, que de participer
immédiatement à la constitution de celui qui se met en place.
Comment peut-on ignorer la Grande Aventure historique, la kairos
splendide qui s’offre à nous en nous élevant à la hauteur de
l’entreprise, en éveillant nos peuples avachis et abasourdis avec cette
Grande Tâche poétique autant que politique ? Comment peut-on se lover
dans son misérable petit ego identitaire ou esthétique sans reconnaître
cet appel qui nous dépasse infiniment, comme nos grands mythes d’antan,
comme le Graal des chevaliers ? Si réaliste et si mythique à la fois :
l’éveil des peuples d’Europe ? De quoi motiver plusieurs générations de
guerriers.
La guerre mondiale actuelle (Irak, Iran, Afghanistan,
Palestine, Caucase, Balkans, Marches de la Russie...) n’est que la
forme présente de la grande reconfiguration géopolitique du monde.
En tant que parties prenantes, les Européens se doivent
d’être sur tous les fronts. Ce qui ne veut pas dire qu’ils doivent
s’impliquer dans toutes les guerres, au contraire, mais qu’ils ne
peuvent éviter de choisir leur camp dans leur intérêt général, de ne
pas céder le terrain, de ne pas accepter les diktats de puissances
tierces lorsque ceux-ci leur sont nuisibles.
Dans ce sens la guerre en Palestine est aussi notre guerre. Il
est absurde de la voir comme une guerre inter-sémitique car les
états-uniens, entre autres, tout comme les Iraniens, etc. ne sont pas
des sémites. Il est tout aussi absurde de parler d’un empire arabe, car
jamais les arabes n’ont été aussi désunis et impuissants (lire Georges
Corm à ce sujet). Le seul véritable empire encore subsistant et
terriblement nuisible pour le monde, et l’Europe en particulier, est
celui des États-Unis et de leurs extensions américaine, européenne,
asiatique, moyen-orientale... La seule résistance à la politique
coloniale du dernier empire nous est offerte (à nous qui appelons
ardemment sa chute) par quelques poches de combattants héroïques et
légèrement armés). Il est absurde de peser l’infime keffieh à l’aune de
la gigantesque kippa -en termes militaires. Absurde, égoïste et
irresponsable dans le sens de l’intérêt général européen.
Comme me le dit mon amie [X (non divulgué car message privé, ndlr)] dans son dernier message : "Nous sommes d’accord sur toute la ligne. Il faut savoir trancher et choisir son camp."
Je voulais répondre dans le texte à certains de vos arguments, mais j’en ai bien assez dit !
Et cette chanson sur l’héroïsme de ceux qui sont en train de mourir vaut mieux, ce me semble, que les rock (ou rap) identitaires un peu niais entendus sur certaines radios du BI.
Amitié,
Jacques
Webmestre 3E a écrit :
Bonjour Jacques,
Aïe aïe aïe ! Me dire à moi, dont l’anticommuniste primaire est incrusté jusque dans les gènes, moi qui me défie depuis toujours des grands systèmes massifiants et artificiels, que je prône "un one world pacifié, neutralisé, dépolitisé", bref la grande Internationale mondialiste ! Non non non, je dois d’urgence vous démentir sur ce point ! :)
Lorsque je parle de "grande confédération des grands bassins géoculturels", je parle évidemment d’une construction politique. Et je remarque qu’en politique, la grande difficulté intellectuelle est de faire clairement la part de ce que l’on comprend et de ce que l’on entreprend. Dire "La lune est une grande boule située à 300’000 km de la terre", cela relève de la compréhension du monde. Dire "On va envoyer trois bonhommes sur la lune" ça relève du projet. En politique on travaille sur du matériel humain, beaucoup plus complexe que la physique minérale. Un projet politique est "utopique" s’il ne s’appuie pas sur une bonne compréhension de la nature humaine. Inversement, un système politique est "réaliste" s’il intègre bien la mécanique humaine. Même si personne ne peut affirmer comprendre à 100% la logique humaine, je m’efforce personnellement d’asseoir ma réflexion sur la réalité de l’Homme plutôt que de chercher à le transformer.
Le postulat fondamental de ma réflexion politique est
donc : respecter l’Homme dans sa nature profonde, tenter de comprendre
au mieux cette nature, et établir un système politique aussi compatible
que possible avec la nature humaine.
L’Homme est largement issu de la condition animale, et à ce titre
il fonctionne en territoires. Un territoire animal peut prendre
diverses formes : périmètre géographique, espace "médiatique",
prégnance olfactive... Faire reconnaître aux autres son propre
territoire c’est affirmer son "identité". Faire respecter son
territoire c’est affirmer sa "souveraineté". Pour moi il n’y a pas de
souveraineté sans identité, et pas d’identité pérenne sans
souveraineté.
Les grands singes que sont les Hommes cherchent à établir leur
territoire. Il y a des dominants et des dominés. Il y a des agrégations
territoriales (cités, états, empires) qui fonctionnent avec des doses
mélangées d’intimidation, de séduction, de mimétisme, de soumission,
d’adhésion... L’ampleur de ces territoires croit de façon naturelle (de
Rome à l’empire romain) par émergence progressive, du petit au grand,
du simple au complexe, du local au global. C’est cette évolution
naturelle de bas en haut des logiques territoriales naturelles à
l’Homme qui fonde mon positionnement politique chez les Identitaires.
Si l’on observe les grands bassins géoculturels continentaux (Europe, Chine, Afrique centrale, Inde...), on remarque que les grands empires se font et se défont tout au long de l’Histoire, mais que les grands fleuves civilisationnels finissent toujours par retourner dans leur lit. Par exemple la France fut jadis la Gaule, qui succéda elle-même à une "Ligurie" que l’on connaît encore mal, le tout formant un bassin géoculturel délimité par les grandes frontières naturelles (le Rhin, les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées, l’Atlantique...). Il est intéressant de constater qu’après le délitement de l’empire romain l’Occident est retourné à l’Occident, le Moyen-Orient au Moyen-Orient, l’Asie à l’Asie... Aujourd’hui on voit le monde musulman s’affronter en interne dans des tensions où la Nature revient au galop : par exemple les Kurdes veulent être souverains sur leur propre territoire.
Je ne crois donc pas au grand Empire mondial qui
pacifie et pasteurise les peuples. A terme ça ne marche pas. Je ne
crois pas non plus aux systèmes imposés d’en haut (une caractéristique
impériale, justement). Ça marche un certain temps, mais la Nature finit
toujours par reprendre ses droits.
Je suis donc tout à fait d’accord avec vous lorsque vous dénoncez
les utopies universalistes : "Il s’agit peu ou prou d’établir le règne
d’un État universel respectueux des peuples et des cultures : très
bonne intention, mais comme le veut le dicton, l’enfer géopolitique
(c-à-d toutes les tentatives d’unification politique du monde) en est
pavé, justement parce que l’idée-même d’Occident (chrétien, puis
socialiste, fasciste, libéral...) est imprégnée de cette idéologie
perverse, jointe à son complexe de supériorité civilisationnelle.".
C’est justement parce que je ne crois pas à l’État central que je suis
contre l’Empire, fut-il européen. Pour moi la Politique ne vaut que si
elle sert la dignité des peuples. Je ne veux pas d’un empire qui
règnera d’en haut sur les miens, cet empire fut-il européen. Je préfère
une vision quelque peu féodale, voire gauloise, la structuration
politique en plus et le clientélisme en moins. Je hais la "pax romana",
et lui préfère la concorde, fut-ce au prix de conflits locaux.
L’Humanité forme une banquise qui connaît (et doit connaître) ses
débâcles. Les tensions identitaires et territoriales sont naturelles et
relèvent de la tectonique des plaques géoculturelles des Hommes.
Donc ce que je déduis (humblement et "failliblement") de la nature humaine, c’est que le système politique global le plus adéquat est un système de hiérarchie de territoires du local au global (régions, pays, bassins continentaux). Le Savoyard se considère distinct du Breton, mais les deux se sentent Français (ou Gaulois), et partagent avec les Germain le sentiment d’être Européens. Au dessus, l’"identité planétaire" ne signifie pas grand chose puisque l’identité est essentiellement l’affirmation d’une différence avec l’autre. On peut cependant envisager un fonctionnement intercontinental sur le mode des cités de l’Antiquité, avec une démocratie des Élites.
Je partage donc votre défiance envers les utopies et la
grande Internationale. Je partage aussi votre vision d’un bloc
eurosibérien, s’il est structuré en deux sous-blocs distincts, européen
et russe (toujours selon la logique naturelle des bassins
géoculturels). Je suis encore avec vous quand vous dites "Ma priorité
réside dans la reconquête de la souveraineté (spirituelle, idéologique,
politique et militaire, culturelle et médiatique...) des Européens pour
eux-mêmes ".
Quant à l’"Empire" européen que vous prônez, si vous entendez par
là la constitution d’un bloc Européen puissant et souverain dans un
monde multipolaire, je suis avec vous. Mais s’il s’agit de restaurer
sous une autre forme l’ancien empire colonial européen, ou s’il s’agit
de l’établissement d’un empire "à la romaine" (c’est-à-dire basé sur un
système à légitimité descendante), nos routes divergent.
C’est mon positionnement "identitaire" personnel, et jusqu’ici je ne me sens pas fondamentalement en contradiction avec les Identitaires. Derrière la notion de politique "du local au global" il y a des notions d’émergence et de légitimité ascendante (sans nier la nécessité d’une composante d’autorité descendante) qui convient très bien à ma conception démocratique (au sens noble du terme) du système politique. Et comme je suis justement profondément démocrate, je vous souhaite une vie intellectuelle longue et dynamique au sein de la ND ! Je pense qu’il n’y a pas de vérité absolue, chacun fait sa route et on verra bien à quelle sauce l’Histoire nous mangera !...
Amicalement et polémiquement vôtre,
Erik
De : Jacques Marlaud
Bonsoir Erik,
Je dois dire que à quelques détails
près, de formulation, je suis foncièrement d’accord
avec vous.
Ce qui m’avait fait tiquer, était l’idée de "confédération
mondiale" (des bassins géoculturels), sur laquelle vous semblez
revenir. Parce que le monde ne peut se confédérer, il ne peut que
s’équilibrer, autant que possible, par le jeu des forces politiques, ou
se déséquilibrer, comme aujourd’hui.
L’empire est un projet géopolitique de type fédéral (idéalement,
lorsqu’il est abouti) ou confédéral tant qu’il est inachevé. Il ne peut
fonctionner certes qu’avec un pouvoir central, autant que possible de
type électif ou démocratique. Mais pour avoir une consistance il lui
faut un noyau de pouvoir qui règne par la force d’attraction de sa
puissance. Nous avons la chance de l’avoir en Europe avec ce résidu de
l’empire carolingien qu’est la Françallemagne (et ses extensions avec
le Bénélux et l’Autriche-Hongrie), encore en gestation mais
indispensable à la fondation d’une grande Europe réunifiée.
On ne pourrait pas faire l’Europe à partir de l’addition d’une
multiplicité de petits États, style Belgique+ Danemark+ Hollande...
sans un noyau de puissance qui fonde une souveraineté forte et légitime
en fédérant ses éléments.

L’utopie consiste à croire que les identités apparentées vont
s’agréger de plein gré. L’histoire démontre le contraire. Toute
souveraineté est construite par un fédérateur (exception relative
confirmant cette règle, l’union des cantons suisses, possible parce
qu’à toute petite échelle).
La France, comme l’empire romain, les empires russe, allemand, britannique... n’ont pas échappé à cette règle.
La légitimité est l’assentiment accordé par les peuples au pouvoir.
Le noyau de puissance central n’est pas nécessairement
un État au sens moderne, c’est-à-dire une constitution de type
"jacobin" et bureaucratique, même si, au départ, c’est un tel système
étatique qui peut permettre d’agréger par la force (d’attraction,
plutôt que de pression, quoique, souvent, l’une ne va pas sans l’autre)
les composantes "identitaires" naturellement centrifuges (exemple : la
Prusse guerrière de Frédéric II à l’origine de l’Empire allemand).
Tous les empires autocratiques et totalitaires sont de courte
durée. La durée des empires repose sur leur légitimité, c’est-à-dire
sur le consentement des peuples qui trouvent plus d’avantages à s’y
agréger plutôt qu’à faire cavalier seul. Mais sans une autorité
fédératrice (autant que possible reconnue et sacrée), aucun empire
n’est possible.
Je partage entièrement votre vision de l’emboîtement (la Bretagne dans la France, elle-même dans l’Europe) à condition que la légitimité de l’échelon supérieur soit reconnue de plein gré par l’inférieur (discutable par exemple en France pour les Corses, les Basques, voir les Alsaciens et les Bretons que l’on pourrait autoriser (comme les Serbes du Kosovo et autres minorités menacées ou hyper-identitaires -à la différence des auvergnats ou des franciliens) à devenir des provinces impériales. Plusieurs auteurs (dont moi-même dans un article repris dans mon livre Interpellations) ont étudié cette forme d’emboîtement qui va du pays local à l’empire en passant par d’éventuelles allégeances intermédiaires.
Vous écrivez : « Quant à l’"Empire" européen que vous prônez, si vous entendez par là la constitution d’un bloc Européen puissant et souverain dans un monde multipolaire, je suis avec vous. Mais s’il s’agit de restaurer sous une autre forme l’ancien empire colonial européen, ou s’il s’agit de l’établissement d’un empire "à la romaine" (c’est-à-dire basé sur un système à légitimité descendante), nos routes divergent. »
Les identités se constituent toujours par le bas :
elles existent tout simplement, souvent de manière impolitique ou
pré-politique. Les souverainetés se construisent toujours par le haut ,
à partir d’une volonté politique fédératrice. Ce n’est pas moi qui le
décrète : il suffit de consulter un livre d’histoire. Les royaumes de
France ou d’Espagne en sont une bonne illustration.
Et cette volonté politique dépasse par son ampleur, son intensité,
son dynamisme politique les affirmations identitaires locales qui sont,
je répète, naturellement centrifuges.
Pas d’empire sans volonté politique impériale, mais pas d’empire
durable sans légitimité reconnue de la part de toutes ses composantes.
Donc la démarche souveraine qui va du haut vers le bas, pour être
efficace (légitimée), doit attirer vers elle les affirmations
identitaires qui montent du bas vers le haut, sans quoi, en niant ou en
écrasant les identités, elle est vouée à l’échec.
Le colonialisme, comme l’impérialisme sont les vices séniles
autodestructeurs de beaucoup d’empires historiques. Il faut être de
mauvaise foi pour penser que je puisse m’en faire l’avocat !
Toutes les puissances coloniales ont reflué ou péri. Je n’ai pas
pour habitude de choisir le camp des perdants, même si jadis un bref
élan juvénile m’a poussé derrière les nostalgiques de l’Algérie
française, puis vers l’Afrique du Sud... Ce temps est bien loin.
Nous sommes d’accord sur l’essentiel, mais j’insiste :
les identitaires en restent bien trop souvent à une politique à fleur
de peau, au niveau d’une identité épidermique qui ignore ou néglige les
grands enjeux géopolitiques mondiaux. Or, ceux-ci sont pour moi une
priorité : l’espace ouvert brièvement pour la grande aventure que
j’évoquais. Mais c’est un espace de guerre où il nous faudra batailler
sans cesse, car aucun empire ne s’est construit comme une idylle.
Je mène cette guerre-là et elle m’amène vers d’autres horizons que
ceux de nos misérables banlieues : hier en Serbie, aujourd’hui en
Palestine ou dans le Caucase. Demain en Iran ?... Régions investies par
d’autres empires qu’un esprit européen bien constitué ne peut se
permettre d’ignorer.
Mais pour le moment nous avons autour de nous beaucoup trop peu
d’esprits européens bien constitués,
hélas !
Bien amicalement, et sans polémique, car je n’en vois pas : seulement une différence de points de vue.
Jacques
Webmestre 3E a écrit :
Bonjour Jacques,
Vous avez raison j’ai abusivement utilisé le terme "polémique". Je voulais simplement évoquer l’affrontement amical de nos points de vue.
Vous m’avez précisé votre sens du mot "empire" et je comprends mieux votre conception.
Plus nous discutons plus nous sommes d’accord : je suis bien
conscient qu’il n’y a pas de fédération sans grand principe attracteur.
Ce principe peut être économique et militaire, comme pour les grands
empires d’antan. En avons-nous les moyens ? Je crains que non. Ce
principe est aussi culturel et idéologique, et c’est là que nous
pouvons agir (en marchant sur des oeufs : on a vu ce qu’a donné
l’idéologie communiste...).
Vous avez raison, nous avons actuellement une fenêtre historique pour l’action, il faut saisir l’opportunité dans les années qui viennent. Mais il n’y aura pas d’action sans éveil et maturation des consciences (et je m’inclus dans le lot : a-t-on jamais fini de mûrir ?...). Je ferai de mon mieux pour promouvoir une réappropriation de la souveraineté européenne au sein des Identitaires. Que j’y voie une confédération et vous un empire, qu’importe pour l’instant, l’essentiel est que nous tirions tous à peu près dans la même direction. Le pragmatisme inhérent à l’Histoire fera le reste.
Vous m’avez suggéré de publier cette conversation privée sur 3E. Ça me semble une bonne idée, en êtes-vous toujours d’accord ?
Cette conversation fut un plaisir pour moi, ce n’est pas partout et avec tout le monde que l’on peut avoir un échange franc et honnête tel que celui-ci !
Bon week-end et à bientôt,
Bien amicalement,
Erik
De : Jacques Marlaud
Je suis entièrement d’accord, cher Erik,
Et j’ai grand plaisir à voir que nos positions se rejoignent tout en gardant leurs nuances.
Comme vous dites, voilà l’exemple même d’un dialogue constructif.
En vous lisant, j’en viens moi aussi à accorder plus d’importance à
l’affirmation identitaire que je n’ai tendance à le faire (question de
priorité). J’en tiendrai compte plus fermement désormais, comme quoi,
vous m’avez apporté quelque chose et je suis content de penser que j’ai
fait de même pour vous.
Un intéressant débat pour 3E donc, que je reprendrai, de
la manière dont vous le présenterez, dans L’Esprit
Européen.
Amitié,
Jacques
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