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    La future église russe du Quai Branly : une église voilée.

Cyril Semenoff-Tian-Chansky*
  3 avril 2011



    La décision vient d'être prise : le jury, pourtant divisé sur la question de l'aspect de la nouvelle cathédrale orthodoxe à Paris, a voté, par une courte majorité pour le projet qui, tout en respectant l'architecture traditionnelle d'un tel bâtiment en toile de fond, a tout de même décidé de l'enrober d'un voile de verre quadrillé d'une épaisse structure métallique afin de respecter les vœux des autorités françaises qui souhaitaient, pour ne pas heurter les partisans de notre sacro-sainte laïcité,  que l'aspect religieux de l'édifice se fît aussi modeste que possible. "Cachez-moi cette religion que je ne saurais voir", s'exclament les tartuffes... Résultat : dans quelques années, nous aurons Quai Branly, un bâtiment bâtard, un assemblage disgrâcieux de tradition et de modernité qui, comme le montre l'image ci-dessous, n'est pas du meilleur aloi... Il est vrai qu'on essaye de nous faire avaler depuis longtemps le mauvais goût des modernes avec les curiosités "le-corbusiennes", l'usine à gaz de la plae Beaubourg, le trou des Halles, la verroterie pyramidale de la cour du Louvres et l'arche "achélémisée" de la Défense... Mais pour de nombreux réfractaires, ces provocations modernistes ne sont que des affronts à l'esthétique, à la religion, à tout ce qu'il y a de profond en l'homme naturellement épris de beauté et de spiritualité.
    Cyril Semenoff-Tian-Chansky, qui a déjà critiqué l'avant-projet dans nos colonnes voici quelques semaines (ICI), revient à la charge ici pour un dernier baroud d'honneur contre le nihilisme de la modernité totalitaire.




   
    À Paris, le 17 mars 2011, le jury du concours d’architecture pour la nouvelle cathédrale orthodoxe russe et le Centre culturel adjacent a voté, à une voix près, en faveur du projet de l’architecte Nunez Yanowsky assisté de Myriam Teitelbaum de l’Agence Sade. Une conférence de presse suivit le lendemain à l’Ambassade de la Fédération de Russie, Boulevard Lannes.
    Malheureusement, une fâcheuse pomme de discorde est apparue dans le projet lui-même, qui a pris la forme d’un immense voile en verre couvrant l’église. Le projet initial, suite à des protestations autorisées de la diaspora russe en France, avait été infléchi, puisqu’il prévoyait non seulement la couverture voilée en verre, mais l’encerclement intégral de l’église par une enveloppe, elle aussi en verre. Seule la couverture de verre a donc été retenue par le jury. Ça et là, on peut entendre que l’idée est belle, car ce voile symbolise le Voile de la Vierge : l’Église russe, ainsi tirée de sa torpeur ritualiste, trouverait finalement un merveilleux compromis avec notre époque contemporaine. Or, une brève analyse symbolique, à la lumière de l’étude de l’Histoire de l’Art du monde orthodoxe, et de l’observation des formes, nous montre qu’il n’y a rien de tel dans cet étrange voile en verre.
    Commençons par l’analyse visuelle. L’immense vague - ou voile - de verre prend appui sur les tambours des cinq coupoles en oignon, de sorte qu’elle ne recouvre que les deux-tiers de l’église en élévation, mais l’entièreté de l’église en plan : les cinq bulbes dorés émergent malgré tout de la vague furieuse. La lisibilité des parties hautes du temple se trouve ainsi amoindrie par une superstructure exogène, qui n’a aucune fonction architectonique, n’a d’autre raison d’être qu’en elle-même : elle n’est pas une couverture, puisque les toitures de l’église existent déjà dans ce projet.
    C’est le premier élément remarquable de ce projet : la vague n’a aucune fonction, ni ne dérive d’aucune des parties constitutives d’une église chrétienne. Or, malgré l’infinie variété des solutions imaginées par les bâtisseurs, du IVe au XXIe siècle, les jeux architecturaux parfois extraordinaires comme dans les fameuses églises en bois de Kiji, restent toujours liés à la mise en valeur de l’une ou de l’autre des parties constitutives du temple. Or, l’église chrétienne est par essence incarnée dans le monde, elle prend ses racines en lui, pour s’élever graduellement vers le ciel, de même que l’Homme, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, est attaché à la terre, limité par son corps, mais s’élève par la pensée et par la prière vers la puissance et la bonté sans limite de son Créateur. Le Christ, le Dieu-Homme, contient dans ses limites humaines l’illimité, selon les saints pères théophores. En d’autres termes, les jeux architecturaux d’une église chrétienne restent intimement liés aux parties constitutives - architectoniques - de celle-ci. Ces jeux de la plastique architecturale ne peuvent créer des excroissances sans raison d’être autre que les nécessités pratiques et symboliques de l’église.
    Les excroissances, parfois extrêmes comme nous venons de le souligner, ne sont pas imaginées et construites pour elles-mêmes, mais en fonction des lignes forces de l’édifice sacré. Or, déjà, dans le concept de la vague, il n’y a rien de tel : l’imagination créée une structure superfétatoire, sans rapport aucun avec l’architecture à la fois pratique et symbolique du temple chrétien. Dans le temple chrétien, la symbolique de ses différentes parties est tirée de ses nécessités pratiques : tout symbole visuel est permis par sa fonction pratique. Le corps n’est point séparé de l’âme.
    Les tambours, qui ont pour rôle de surélever les coupoles, afin d’augmenter l’impression de tension vers le ciel, et de les lier à la nef par un espace médiateur, se trouvent donc ici les artisans de leur propre couverture, c’est-à-dire de la quasi annihilation de leur double raison d’être. En outre, au lieu de tendre le regard vers le ciel, ils s’évasent au contraire à leur base - absolument comme un vase renversé - en s’épandant et submergeant les toitures mêmes des nefs de l’église. Quand on est au sol, sur le plancher des vaches, et non à vol d’oiseau quand on découvre une maquette, cette espèce de crêpe de verre, née des parties sommitales de l’église, voilera ces dernières aux regards ! Or le verre est tout sauf transparent : il réfracte, difracte et transmet en les déviant les rayons incidents de la lumière solaire. Ce matériau noble est tout, sauf neutre.
    La vague en verre apparaît donc clairement comme une excroissance sans rapport avec l’édifice ecclésial et même comme une culbute de la dynamique ascensionnelle propre à l’église à dôme.
    Enfin, la symbolique du Voile de la Vierge protégeant l’ensemble du peuple de Dieu est bien connue dans la peinture et la sculpture occidentales du Moyen Age tardif. La célèbre Vierge au Manteau du Musée Crozatier du Puy-en-Velay (XVe siècle), le Retable de la Vierge de Miséricorde de l’église Notre-Dame-de-l’Assomption à Briançonnet dans les Alpes-Maritimes, attribué à Louis Bréa (XVIe siècle) en illustre clairement le principe : la Vierge étend son Manteau comme une large protection donnée à l’ensemble du peuple fidèle de la Nouvelle Alliance. Ces représentations mariales sont nommées soit « Vierge de Miséricorde », soit « Vierge au Manteau ». En tout état de cause, il s’agirait plutôt dans le projet de Yanowsky du manteau, que du voile. Mais ces nuances, malheureusement, n’intéressent plus nos contemporains, qui ont oublié que la symbolique d’un édifice nous indique déjà le chemin et structure notre vie quotidienne.
    En revanche, comment concevoir qu’une église convoque la protection mariale, alors même qu’elle est par nature la source de toute protection, du Christ et de la Mère de Dieu ? A l’intérieur d’une église orthodoxe, le Pantocrator domine déjà l’assemblée des fidèles depuis la coupole, et la Vierge orante accorde Sa protection depuis l’abside au-dessus du saint des saints.
    On le voit donc, cette soi-disant symbolique mariale participe d’une « citation » adaptée dans un vocabulaire architectural, certes, mais qui n’a aucun sens précis, aucune utilité pratique, aucune justification symbolique digne de foi, ni vraiment catholique, ni tout à fait orthodoxe.
    Enfin, en guise de conclusion, la présente critique peut elle être positive ? Nous considérons que oui, parce qu’un tel projet de portée historique, doit témoigner -comme le fait déjà depuis l’époque de Napoléon III la Cathédrale Saint-Alexandre-de-la-Neva -, du rayonnement de la foi chrétienne orthodoxe dans son creuset russe. Dans l’Eglise orthodoxe, faut-il le rappeler, la Tradition est chose vivante, réactualisée sans cesse dans la vie chrétienne, et transmise de génération en génération, de manière ininterrompue depuis les temps apostoliques. Il est inutile et dangereux de vouloir intégrer la modernité comme une pièce de tissu sur une vieille outre, car l’Eglise orthodoxe actualise naturellement toute forme architecturale repensée et recréée dans son souffle actuel. Pourquoi ?
    Parce que l’architecte chrétien ne pense pas l’église comme une chose extérieure, objet de ses passions inventives, mais dirige ses dons et ses talents selon la foi de l’Eglise. La modernité, la contemporanéité s’expriment de cette manière : le génie de l’architecte, l’époque dont ce génie est nécessairement un reflet fidèle, s’exprime, se modèle et se dépasse dans le souffle de l’Eglise. Le seul fait de vouloir coller une modernité adventice montre que l’architecte regarde l’église du dehors, comme une donnée historique, alors qu’elle est le lieu ou l’Histoire se réactualise quotidiennement. Au contraire, la vague de verre signale une rupture entre le quotidien et le passé, entre l’héritage et l’actualité : l’élément hérité apparaît camouflé dans l’élément contemporain. L’église, modèle importé et médiocrement simplifié, se trouve ainsi enchâssée dans une verrière qui affadie, cache comme honteusement la splendeur d’une église russe.
    Une telle critique, qui ne tient pas compte, à dessein, des aspects stylistiques, a déjà provoquée un fatal malentendu auprès de certains de ceux qui sont en charge du projet.
    L'Église russe et la Russie, en acceptant un projet aussi peu orthodoxe, et aussi désorientant pour les orthodoxes comme pour les non orthodoxes, agissent à rebours de leur sens historique profond. La vague en verre en tant que telle ne poserait aucun problème si elle ne venait brouiller et contredire la clarté et la puissance symboliques du temple chrétien orthodoxe. La Sainte Russie ne peut et ne doit que montrer l’exemple, aiguiller le passant ou le visiteur, et non lui offrir une vision formelle dissonante, vision qui n’apportera rien d’autre, et pour longtemps, qu’un message brouillé, en se référant expressément à une architecture civile et non sacrée.

*Кирилл Петрович Семенов-Тян-Шанский
Cyril Semenoff-Tian-Chansky,
 (Historien d’art et photographe à Paris et Dijon)
5, square Michel-Ange
92350 Le Plessis-Robinson
France
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