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Les
élites politiques ont plus à craindre que le seul
protectionnisme – la crise économique menace de causer un
changement de régime dans son sillage
Un spectre hante les réunions des
élites politiques d'une
grande partie du monde alors qu'elles contemplent l'effondrement
imminent du modèle économique et politique qu'elles ont
privilégié durant les 30 dernières années.
Les
politiciens et les économistes mariés au modèle de
capitalisme néo-libéral actuel refusent
d'envisager un aboutissement possible de la crise actuelle qu'ils
considèrent comme tout à fait exclu, une sortie de
crise absolument inconcevable, hors de question, mise en avant,
disent-ils, comme un épouvantail susceptible
d'effrayer les enfants.
Pourtant ce fantôme est en fait une philosophie économique
tout à fait respectable invoquée de temps à autre
à différents endroits depuis plusieurs siècles. Il
a un nom – le protectionnisme – souvent associé aux
travaux de Friedrich List, un professeur d'économie politique du
19ème siècle , opposant farouche du libre-échange,
a défendu l'intervention étatique dans les affaires
économiques en recommandant l'érection de
barrières tarifaires protectionnistes afin de protéger
l'industrie et l'agriculture d'un pays. Son livre, le Système
national d'Économie Politique, publié en 1841, a
exercé une grande influence, tant aux États-Unis que dans
l'Allemagne de Bismarck. List fut l'un des premiers adversaires de la
globalisation. Il a accusé Adam Smith "de cosmopolitisme" en
inventant la notion d'une communauté globale bienveillante qui
démentait les faits les mieux établis.
Car la plupart des gens savent qu'il en va autrement. Ils savent, avec
List, que la communauté globale n'est qu'un fantôme
créé de toutes pièces. Plus près de chez
nous, ils n'ont aucune raison de s'attendre à ce que l'UE
protège leurs intérêts. En effet, ils ont
voté contre le projet de constitution chaque fois qu'ils en ont
eu l'opportunité. L'Europe est moribonde et la seule
communauté qu'ils connaissent et en laquelle ils se
reconnaissent est l'État - nation auquel ils appartiennent et
dont ils atttendent que le gouvernement élu défende leur
travail, leur culture et leur mode de vie. Pourtant les gouvernements
de l'ère néo-libérale ont d'autres soucis et n'ont
manifestement rien fait de la sorte. En conséquence, alors que
les banques font faillite et que la situation économique se
détériore, les ouvriers britanniques sont descendus dans
la rue sans avertissement pour défendre leurs emplois tout comme
les Boliviens ont été poussés à
manifester spontanément il y a quelques années contre la
privatisation de leur approvisionnement en eau. Les gens apprennent
vite. Comme Lenin l'a reconnu : ils peuvent apprendre en 20 jours ce qu'ils
ont mis 20 ans à oublier.
Le gouffre infranchissable qui sépare l'idéologie bancale
de l'élite au pouvoir de la compréhension politique
grandissante de la grande masse des gens causera sans doute un
changement de régime, comme s'est produit dans un pays
après l'autre en Amérique latine au cours de la
dernière décennie. C'est la perspective, encore plus
dramatique que le protectionnisme, à laquelle se trouvent
confrontés la Grande-Bretagne et ses partenaires continentaux
avec qui iont foncé ensemble, têtes baissées vers
le mur de la folie néo-libérale depuis quelques
décennies. Soudainement, il apparaît que très peu
des gouvernements en place aujourd'hui le seront encore d'ici deux
à trois ans; ils seront remplacés et remplacés
encore et encore tant qu'ils ne proposeront pas de solutions
crédibles. Et les solutions seront nationales plutôt que
globales, inspirées par la préférence locale,
comme l'envisageait List, plutôt que par la vision cosmopolite en
échec des néo-libéraux.
La crise d'aujourd'hui est beaucoup plus étendue que la plupart
des politiciens et commentateurs sont disposés à
l'admettre. Loin de se résorber au bout d'un an, elle durera au
moins 10 ou 20 ans. Elle progressera sans cesse, suscitant des programmes
utopiques, des retours de manivelle et toute sorte de changements de
cap. Nous ne sommes pas en 1929, pas encore en 1917. Une meilleure
comparaison est celle des troubles qui ont précédé
1789, annonçant l'effondrement de l'Acien Régime et le
début d'une longue période révolutionnaire faite
de grandes expérimentations inédites et d'incertitude.
Le défaut apparent de ce raisonnement, provient du fait qu'on ne
voit plus de confrontation gauche-droite ni de groupes d'intellectuels
impatients de voir leurs idées reprises et appliquées
par les prochains dirigeants politiques. En effet, les bouleversements
de 1789 ont été précédés par
plusieurs décennies de discussion autour des Lumières,
donnant naissance aux idées politiques susceptibles d'être
développées et promues par les générations
successives de révolutionnaires. Aujourd'hui, l'emprise de
l'idéologie néo-libérale sur les structures
politiques et les mass-médias occidentaux est si grande
qu'aucune alternative ne trouve le moyen de s'exprimer correctement. Il
semble que nous sommes confrontés à un véritable
vide idéologique.
Pourtant il n'en va pas vraiment ainsi. Un foisonnement d'idées
nouvelles est en train d'émerger. Beaucoup d'entre elles sont
testées en Amérique latine par une nouvelle
génération de chefs politiques installées au
pouvoir par des rébellions venues d'en-bas. Elles
évoluent juste au-dessous des radars des mass-média
et de la classe politique, qui ne leur accordent aucune attention. Le
protectionnisme (dans ses différentes formes et apparences) est
l'une de ces vieilles/nouvelles idées; la
récupération de l'éritage historique en est une
autre. De même que la renaissance de l'État comme source
importante de l'activité économique, un État
caractérisé par la justice et l'efficacité n'ayant
plus rien à voir avec l'Union soviétique, pas plus
qu'avec la construction délirante des idéologues du
néo-libéralisme.
À mesure que ce nouveau scénario se déploiera, on
reposera les questions pertinentes oubliées : pourquoi
permettons-nous aux mass-médias d'être dominés par
des propriétaires étrangers et
obsédés par la mise en place de programmes
étrangers ? Pourquoi notre activité économique
repose-t-elle entre les mains de sociétés
étrangères ? Pourquoi sommes-nous contraints, par la
pression publicitaire, d'acheter des produits dont nous n'avons ni
besoin ni désir, et que nous devrions consommer, simplement pour
soutenir l'économie du pays ? Pourquoi laissons-nous des
milliers d'hectares aux mains de propriétaires fonciers
privés ? Pourquoi notre pays ne fait-il aucun effort pour
être autarcique dans le domaine alimentaire ? Pourquoi
prétendons-nous toujours que la Grande-Bretagne est un pays
impérial, 50 ans après la fin de l'Empire ? Pourquoi
restons-nous l'allié indéfectible du pays le plus
dangereux et réactionnaire au monde ?
De telles idées libératrices ne pourront devenir
prioritaires que lorsque l'actuelle structure politique sera
démolie et balayée. Heureusement, la crise
systémique rend cette échéance de plus en
plus probable. Nos dirigeants, évidemment, ignorent la
probabilité de leur imminente disparition et tentent de nous
effrayer avec leurs raissonnements habituels : le protectionnisme est
perçu, au pire, comme la porte ouverte au fascisme, au mieux, comme
le précurseur d'un désastre économique encore plus
catastrophique. Nous devrions ignorer le rideau de fumée des
mystifications qu'ils essaient de dresser devant nous et accueillir le
bouleversement sismique en marche comme une délivrance. Alors
nous serons prêts à affronter les batailles politiques,
chevaucher la vague de Tsunami qui s'annonce et faire face avec
optimisme à l'avenir plus constructif et empli d'espoir qui nous
attend.
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