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Récession : la voie vers la révolution ?

  Richard Gott

Source : http: // www.guardian.co.uk/business/2009/feb/04/global-recession-protectionism-regime-change
(traduction : Jacques Marlaud)


Les élites politiques ont plus à craindre que le seul protectionnisme – la crise économique menace de causer un changement de régime dans son sillage



    Un spectre hante les réunions des élites politiques d'une grande partie du monde alors qu'elles contemplent l'effondrement imminent du modèle économique et politique qu'elles ont privilégié durant les 30 dernières années. Les politiciens et les économistes mariés au modèle de capitalisme néo-libéral actuel refusent d'envisager un aboutissement possible de la crise actuelle qu'ils considèrent comme tout à fait exclu, une sortie de crise absolument inconcevable, hors de question, mise en avant, disent-ils, comme un épouvantail susceptible d'effrayer les enfants.

    Pourtant ce fantôme est en fait une philosophie économique tout à fait respectable invoquée de temps à autre à différents endroits depuis plusieurs siècles. Il a un nom – le protectionnisme – souvent associé aux travaux de Friedrich List, un professeur d'économie politique du 19ème siècle , opposant farouche du libre-échange, a défendu l'intervention étatique dans les affaires économiques en recommandant l'érection de barrières tarifaires protectionnistes afin de protéger l'industrie et l'agriculture d'un pays. Son livre, le Système national d'Économie Politique, publié en 1841, a exercé une grande influence, tant aux États-Unis que dans l'Allemagne de Bismarck. List fut l'un des premiers adversaires de la globalisation. Il a accusé Adam Smith "de cosmopolitisme" en inventant la notion d'une communauté globale bienveillante qui démentait les faits les mieux établis.

    Car la plupart des gens savent qu'il en va autrement. Ils savent, avec List, que la communauté globale n'est qu'un fantôme créé de toutes pièces. Plus près de chez nous, ils n'ont aucune raison de s'attendre à ce que l'UE protège leurs intérêts. En effet, ils ont voté contre le projet de constitution chaque fois qu'ils en ont eu l'opportunité. L'Europe est moribonde et la seule communauté qu'ils connaissent et en laquelle ils se reconnaissent est l'État - nation auquel ils appartiennent et dont ils atttendent que le gouvernement élu défende leur travail, leur culture et leur mode de vie. Pourtant les gouvernements de l'ère néo-libérale ont d'autres soucis et n'ont manifestement rien fait de la sorte. En conséquence, alors que les banques font faillite et que la situation économique se détériore, les ouvriers britanniques sont descendus dans la rue sans avertissement pour défendre leurs emplois tout comme les  Boliviens ont été poussés à manifester spontanément il y a quelques années contre la privatisation de leur approvisionnement en eau. Les gens apprennent vite. Comme Lenin l'a reconnu : ils peuvent apprendre en 20 jours ce qu'ils ont mis 20 ans à oublier.

    Le gouffre infranchissable qui sépare l'idéologie bancale de l'élite au pouvoir de la compréhension politique grandissante de la grande masse des gens causera sans doute un changement de régime, comme s'est produit dans un pays après l'autre  en Amérique latine au cours de la dernière décennie. C'est la perspective, encore plus dramatique que le protectionnisme, à laquelle se trouvent confrontés la Grande-Bretagne et ses partenaires continentaux avec qui iont foncé ensemble, têtes baissées vers le mur de la folie néo-libérale depuis quelques décennies. Soudainement, il apparaît que très peu des gouvernements en place aujourd'hui le seront encore d'ici deux à trois ans; ils seront remplacés et remplacés encore et encore tant qu'ils ne proposeront pas de solutions crédibles. Et les solutions seront nationales plutôt que globales, inspirées par la préférence locale, comme l'envisageait List, plutôt que par la vision cosmopolite en échec des néo-libéraux.

    La crise d'aujourd'hui est beaucoup plus étendue que la plupart des politiciens et commentateurs sont disposés à l'admettre. Loin de se résorber au bout d'un an, elle durera au moins 10 ou 20 ans. Elle progressera sans cesse, suscitant des programmes utopiques, des retours de manivelle et toute sorte de changements de cap. Nous ne sommes pas en 1929, pas encore en 1917. Une meilleure comparaison est celle des troubles qui ont précédé 1789, annonçant l'effondrement de l'Acien Régime et le début d'une longue période révolutionnaire faite de grandes expérimentations inédites et d'incertitude.
Le défaut apparent de ce raisonnement, provient du fait qu'on ne voit plus de confrontation gauche-droite ni de groupes d'intellectuels impatients de voir leurs idées reprises et appliquées par les prochains dirigeants politiques. En effet, les bouleversements de 1789 ont été précédés par plusieurs décennies de discussion autour des Lumières, donnant naissance aux idées politiques susceptibles d'être développées et promues par les générations successives de révolutionnaires. Aujourd'hui, l'emprise de l'idéologie néo-libérale sur les structures politiques et les mass-médias occidentaux est si grande qu'aucune alternative ne trouve le moyen de s'exprimer correctement. Il semble que nous sommes confrontés à un véritable vide idéologique.

    Pourtant il n'en va pas vraiment ainsi. Un foisonnement d'idées nouvelles est en train d'émerger. Beaucoup d'entre elles sont testées en Amérique latine par une nouvelle génération de chefs politiques installées au pouvoir par des rébellions venues d'en-bas. Elles évoluent  juste au-dessous des radars des mass-média et de la classe politique, qui ne leur accordent aucune attention. Le protectionnisme (dans ses différentes formes et apparences) est l'une de ces  vieilles/nouvelles idées; la récupération de l'éritage historique en est une autre. De même que la renaissance de l'État comme source importante de l'activité économique, un État caractérisé par la justice et l'efficacité n'ayant plus rien à voir avec  l'Union soviétique, pas plus qu'avec la construction délirante des idéologues du néo-libéralisme.

    À mesure que ce nouveau scénario se déploiera, on reposera les questions pertinentes oubliées : pourquoi permettons-nous aux mass-médias d'être dominés par des propriétaires étrangers et  obsédés par la mise en place de programmes étrangers ? Pourquoi notre activité économique repose-t-elle entre les mains de sociétés étrangères ? Pourquoi sommes-nous contraints, par la pression publicitaire, d'acheter des produits dont nous n'avons ni besoin ni désir, et que nous devrions consommer, simplement pour soutenir l'économie du pays ? Pourquoi laissons-nous des milliers d'hectares aux mains de propriétaires fonciers privés ? Pourquoi notre pays ne fait-il aucun effort pour être autarcique dans le domaine alimentaire ? Pourquoi prétendons-nous toujours que la Grande-Bretagne est un pays impérial, 50 ans après la fin de l'Empire ? Pourquoi restons-nous l'allié indéfectible du pays le plus dangereux et réactionnaire au monde ?

    De telles idées libératrices ne pourront devenir prioritaires  que lorsque l'actuelle structure politique sera démolie et balayée. Heureusement, la crise systémique rend  cette échéance de plus en plus probable. Nos dirigeants, évidemment, ignorent la probabilité de leur imminente disparition et tentent de nous effrayer avec leurs raissonnements habituels : le protectionnisme est perçu, au pire, comme la porte ouverte au fascisme, au mieux, comme le précurseur d'un désastre économique encore plus catastrophique. Nous devrions ignorer le rideau de fumée des mystifications qu'ils essaient de dresser devant nous et accueillir le bouleversement sismique en marche comme une délivrance. Alors nous serons prêts à affronter les batailles politiques, chevaucher la vague de Tsunami qui s'annonce et faire face avec optimisme à l'avenir plus constructif et empli d'espoir qui nous attend.





 
                                                                         










 




guardian.co.uk, mercredi, le 4 février 2009 19.00






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