Au milieu des ruines :
Le yogi et le militant
Claude Bourrinet
(Texte inspiré par la récente prise de position de Patrik Keridan, Entre chiens et loups).
Dessin de Selcuk
Le monde contemporain, « post-moderne », est un univers hyper sophistiqué, emmaillé d'un réseau
électronique de surveillance, enfliqué et empuanti de
délateurs, géométrisé,
arithmétisé, balisé, lobotomisé, enfarci de
lipides télévisés engluant les neurones
encalminés, robotisé par un dressage pavlovien, qui
produit sa bave en guise d'huile de vidange, une société
où les flics ont désormais des silhouettes de scaphandres
intersidéraux, spectres humanoïdes au regard vide, comme
ces caméras qui nous épient cent fois en une heure ;
nos gènes sont pesés, enregistrés,
archivés, nos désirs sont gérés et
marchandisés, nos rêves domestiqués, la trace des
colliers irrite de sa sanglante et empestée blessure nos
cous, nos poignées, nos sursauts, nos paroles sont
empaquetées, lessivées, ensucrées,
aseptisées, notre fatigue auscultée, hospitalisée,
pharmacataloguée, notre mémoire est
enrégimentée, encasernée, emmaillotée dans
un drapeau qu’on nous a mis sur le dos, comme ça, quand on
avait les yeux braqués sur le présent. Parce que
l’homme post-moderne, il ne songe qu’à la baffre, aux délectables digestions d’après
orgies, à coups de bourrages tripaux et crâneux, avec de
gros entonnoirs bien vissés qui lui traversent la carcasse
jusqu’au croupion pour qu’il déverse son caca bien
conforme, soupesé par les pinces régulées de
scolopendres aux sourires frigides.
Mais par-delà les barreaux de la cage
peinturlurée de couleurs vulgaires, se hument les sous-bois
fauves et frais de la forêt splendide, aux sentiers rayés
des flèches du soleil, aux buissons sombres des mystères
ancestraux, aux butes arides tapissées de feuilles bruissantes,
aux odeurs fortes et enivrantes de l’humus, qui est le parfum
préféré des loups furtifs et libres. Ils
n’ont de rêves que l’étreinte serrée
des écorces et des taillis teignant leur pelage âcre des
couleurs du combat. La horde suit son chef au fond de la nuit, et la
lune, comme l’écho de leurs songes, fait étinceler
les crocs acérés. Tapie à l’orée de
sa cité sauvage, elle épie de ses yeux étincelants
comme des étoiles les spectacles méprisables de la ville
grasse et torve, écroulée sous sa masse abrutie.
Cependant ce recours physique
aux forêt est bien rare, et ses plaisirs peu à même
de se renouveler à mesure que le monde devient plus
civilisé, plus féminisé, plus consensuel.
Au demeurant, ceux qui invoquent le peuple devraient réfléchir.
Qu’aurait-on à lui proposer, sinon de juguler ses
désirs et sa vanité ? Sa place est
nécessairement inférieure à celle des
prêtres, des éveilleurs de conscience, et à celle
des guerriers . Si révolution il doit y avoir, elle sera autant
pour le peuple, dans la mesure où l’humilité est
pour lui, avec la protection des puissants, un gage de bonheur, et
contre le peuple, parce que le monde moderne est tout autant son
produit, tout comme celui des élites qui renient leur
devoir : celui de l’intérêt, du matérialisme
et du dénigrement du sacré.
Le recours aux forêts
mentales offre plus de richesse, à mon sens. L’univers
n’a pas si sombré dans l’âge de Kali
qu’il ne subsistât, à qui sait les saisir,
d’antiques fragments de la Cité perdue. Ils sont à
la mesure de chacun, et répondent à qui peut les
percevoir. Des expériences dionysiaques et apolloniennes
intenses sont à portée, à condition d’en
extraire, comme un élixir, la quintessence.
Ainsi partira-t-on de ce
postulat, que l’espoir est affaire de Thersite
(l'anti-héros de L'Iliade), alors que l’aristocrate,
ou tout simplement celui qui ressent la nostalgie d’un ancien
sens du monde, sait que le Temps n’existe pas, qu’il est
vain d’ « améliorer les
choses », de les « faire bouger »,
comme l’on dit, ce qui d’ailleurs a toute chance de les
faire empirer ; qu’une fois perdu, le monde clos,
hiérarchisé, naturellement enté dans l’ordre
cosmique, n’a guère de chance de revenir au jour, à
moins que la roue ne retourne à l’origine, ce qui ne peut
se produire qu’après un cataclysme intégral.
Au fond, le meilleur service
qu’on puisse faire au monde est d’accélérer
sa décomposition, afin de hâter la vitesse de la roue.
La vie est un naufrage. Je veux parler de celle qui échappe à la lumière d’Apollon,
et qui est fort commune. Il est bien connu que la vraie est ailleurs,
et que je est un autre. Il est évident que la recherche du
bonheur est une stupidité, à laisser à la
plèbe. Nous avons nos urgences. Et comme il faut bien subsister,
la nécessité de côtoyer les imbéciles et les
fainéants s'impose à nous. La frénésie que
manifestent la plupart des hommes, non seulement à trouver une
place plus ou moins rémunératrice, mais aussi à
s'élever au sommet du panier de crabe où l'on est bien
contraint de s'agiter, subsidiairement de s'appuyer sur la tête
ou les parties génitales de ses congénères, rend
l'espèce humaine suprêmement comique. Cependant, l'on
n'est pas démuni, pour peu qu'on veuille sauver quelque chose de
cette ridicule pantalonnade. Trois attitudes sont susceptibles
d’êtres adoptées :
- l'attitude baroque
: l'on est spectateur du Gràn teatro del mundo, des autres et de
soi-même. La distance se présente comme une
réaction de salubrité;
- l'attitude que j'appellerais martiale : l'on possède un dharma, un devoir à remplir, fixé par l'Ordre
cosmique,
qui nous dépasse, et qu'on ne peut que deviner par les
retombées d'un destin qu'on ne peut connaître que fort
tard, trop tard peut-être. Nous ne sommes que de braves soldats
postés sur la ligne de front, perdus ou sacrifiés, je
l'ignore, fidèles à leur devoir, tels la
légendaire sentinelle de Pompéi, incinérée
vivante à son poste.
Ces deux visions ne sont pas incompatibles, comme le suggère Calderon.
- Reste la poésie,
qui est une grâce, ou une malédiction. L'Artifex est
aussi, et surtout, Vates. Il accède à une existence
supérieure par l'imagination, qui est la vision. Il traduit,
annonce, clame, enchante. Il s'enchante lui-même car il saisit la
finalité d'un combat où hommes, bêtes, dieux sont
mêlés. Son rôle rejoint celui du prêtre, qui
est de lier. Littéralement, il est porté par
enthousiasme, par une force supérieure, l'éros, qui lui
donne la paix.
C.B.
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