Agora ENJEUX & DÉBATS Sommaire
***
Culte de la « diversité »
et
dépècement du peuple souverain
Philippe Forget
Le
corporatisme des indigences,
stratagème des appareils parasitaires
Les élites auto-proclamées se sont trouvé leurs opprimés : les « minorités visibles ». Accablant le pays sous une chape incommensurable d’improbité et d’idiotie, leur pouvoir fomente maintenant le dessein d’ériger la « diversité » biosociale, de peau, de sexe et de mœurs, en norme constitutionnelle de la République. Comme la malignité imbécile de ce pouvoir confond le fait et la norme, la description sociale et la fondation politique ; et puisque le sociologisme a ruiné dans notre pays l’intelligence politique, son tribalisme halluciné entreprend le dépeçage du corps unitaire du Peuple.
En effet, toute politique communautariste recèle un péril mortel pour l’unité historique et politique de cette puissance constituante qu’est le Peuple. La fondation républicaine est un acte unitaire qui ouvre les modes d’exercice de la souveraineté populaire ; des récriminations de naissance ou de mœurs dont l’étroitesse les retranche de toute voix commune démantèlent, en revanche, l’unité du corps démocratique des citoyens. Quand l’appareil d’État autorise des associations prébendées, à représenter des communautés hantées par leur peau, leurs mœurs et leurs superstitions, enfin toutes animées d’un ressentiment mémoriel, il rompt le pacte républicain car le peuple souverain ne se reconnaît pas de sections. S’il se sectionnait en ethnies, sexes ou églises, émergeraient bientôt des législations spéciales et des justices particulières. L’inflation des postures « victimaires » sert à évacuer l’unité de la République et de la question sociale.
Le sachant, pasteurs et meneurs de la droite affairiste et de la gauche misérabiliste, qu’agrège l’oligarchie anonyme, s’ingénient à instituer, sur le plan législatif et judiciaire, le communautarisme sous forme de corporatisme identitaire. Ils substituent subrepticement une société de corporations identitaires au peuple civique. Sang, us et rites ont bien changé mais un tropisme d’Ancien Régime sévit à nouveau dans la pratique du pouvoir d’Etat, celui d’établir un système d’ordres dont l’iniquité est travestie par l’élévation de groupes plaintifs. Privilégier des inégalités sectaires sur fond d’injustice générale : telle est la ruse employée pour détourner le peuple de sa volonté générale, et l’habituer à une échelle médiatique des droits, maux et peines. Au nom des Saintes Minorités, et par l’institution du culte inquisitorial de la Sainte Diversité, c’est bien le citoyen que l’on veut rendre invisible, et sa Nation que l’on veut effacer de l’Europe globalitaire. Proscrire le peuple de la scène publique, l’interdire de décision politique, lui faire oublier qu’il devrait être l’unique puissance ouvrière de son destin ; et à cette fin, l’intoxiquer de devoirs subsidiaires de façon qu’il ne juge point la politique générale que lui applique la « gouvernance » européenne, voilà les finalités réelles que poursuivent l’eurocratie globalitaire et ses séides de la zone française. Lorsque journalistes et idéologues stipendiés ameutent l’opinion autour des « minorités visibles » et du « respect de la diversité, ils travaillent à empoisonner la conscience populaire de mots d’ordre vénéneux que concoctent les réseaux publicitaires de l’appareil européen. Derrière l’amour obligatoire de la « diversité », s’abrite l’arbitraire sans partage des machineries bureaucratiques et financières. Pasteurs de la désolation, leurs archontes conspirent à échapper au jugement des hommes ; et ils n’ont de cesse de les décharner de leurs paysages et présages. Comme ils ne vivent que par la nuit de l’esprit, ils pratiquent l’élevage biopolitique de meutes et troupeaux humains, lesquels sont dressés à survivre autour de minables appétits, ainsi qu’à exister par la lutte d’identités sommaires et indigentes. La transcendance des appareils prospère sur l’indigence des âmes. On ne dira jamais assez combien la perversité globalitaire se nourrit diaboliquement des traumas post-chrétiens et post-hitlériens.
La
visibilité identitaire : apartheid et sainte
impuissance du patriote
Tout objet visible se détache d’un fond invisible. Sur quel abîme apparaissent donc les « minorités visibles » ? Sont-elles cernées de « minorités invisibles ? Ou d’une majorité par trop transparente ? On pressent déjà l’horrible précipice qui guette le peuple divisé par visibilités. Exploitant la soif de promotion médiatique, la compétition pour la visibilité s’empare bientôt de toute la société. Sous peine d’inexistence, chacun est insidieusement sommé de se rallier à une appartenance tribale, laquelle doit à son tour se rendre visible. A quand la kippa nécessairement arborée par le citoyen d’origine juive ? A quand un drapeau arc-en-ciel pour tout homosexuel, obligatoirement signifié par le Gay Movement ? La politique de l’assignation identitaire prive l’individu de sa liberté morale et culturelle, en le dissuadant d’exercer sa faculté d’auto-interprétation.
Une fois le peuple détaillé en écrans identitaires, le citoyen devra honorer ses chefs associatifs : le corporatisme finit en clientélisme des plèbes. Au total, le fixisme identitaire constitue une arme idéologique, dirigée autant contre la liberté de l’individu que contre la souveraineté nationale du peuple et son déploiement historique.
Ainsi marginalisé dans son propre paysage national, l’Européen d’expression française est dressé à admettre son apartheid politique et spirituel. Il ne lui appartient plus de se définir, de se nommer et de répondre à un idéal de soi. Les pontifes de la Faute lui enjoignent de se faire oublier, ou mieux, d’immoler son intérêt général sur l’autel de la Diversité souffrante. Lui aussi aura sa tribu, celle des témoins hébétés ou contrits de leur impuissance rédemptrice. Désormais interdit de génie et de souveraineté, il doit suivre les normes « civilisatrices » du pastorat humanitaire et se considérer comme un enfant de l’Autre ; apprendre donc à ne pas demeurer chez soi, à ne pas œuvrer sa demeure, mais, ayant abdiqué une fierté incongrue, à imiter la vie des déracinés, déterminés par la survie matérielle et par l’appât des marchandises. S’il veut être rédimé de sa méchanceté foncière, le patriote fera l’oblation de sa souveraineté et de son labeur à l’Humanité abstraite que représentent les signaux médiatiques de l’Autre. La Terre promise est à portée de la main si le citoyen consent à s’épurer de ses héritages et horizons propres. Humblement, il renoncera à être soi-même, à être souverainement fécond de sa forme future ; ce sont les autres qui sont chez eux, ces occupants de la globalité errante, ces sujets sacrés de l’universelle Défiguration. La haine de soi-même est le premier commandement de la « gouvernance » globalitaire. Par la discipline de l’impuissance, vous serez tous graciés, Patriotes ! de votre chair criminelle. Soyez les agneaux de l’Autre ! Tel est l’Evangile que porte l’imposition des « minorités visibles ».
Technocratie
globalitaire et société macératrice
des juxtapositions
Sous prétexte d’une défense dévoyée de l’égalité civile, la classe parasitaire couve dans ses flancs la régression bestiale de la société. En effet, le culte des visibilités témoigne d’un régime politique de pure force, médiatique et sécuritaire. Un dispositif signalétique prend la place des normes républicaines de la Justice pendant que la logique du marquage identitaire se dessine sur une terrible toile de fond : la majorité invisible. Alors, si celle-ci estimait qu’elle était devenue trop incolore, ne serait-elle pas tentée d’imposer sa reconnaissance par un signal, celui de sa seule couleur où s’aboliraient sens et raison. Au nom de quel principe expiatoire, une multitude, si elle a encore la force d’être courroucée, admettra-t-elle de ne pas jouir des privilèges de visibilité que l’on accorde à des minorités plaintives ? En excitant la publicité identitaire, la « gouvernance » apatride nourrit le retour de la politique bestialisée par laquelle s’entre-dévoreront des agrégats hallucinés de couleurs, peaux et signaux.
En outre, un vieil acteur est là, qui attend son heure. Sa sénilité historique n’a point affecté son goût des sortilèges : l’Eglise rusée se complaît dans ces heures d’obnubilation. Il n’est pas innocent qu’elle avoue quelque faiblesse pour le Croissant. De leur concertation duplice, elle attend un retournement : que la majorité en soif de visibilité brandisse la Croix et qu’elle se niche au pied de l’autel. Du capharnaüm des couleurs, elle espère triompher et restaurer l’ordre de ses saintes images. En effet, quelles que soient ses déclamations civilisatrices, son hypothèse première est d’instituer à nouveau son ordre et de subjuguer les souverainetés populaires. Cet appareil idéologique, dont le monde authentique s’est éteint avec le moyen-âge, préférera toujours une clientèle d’âmes calculatrices à l’affirmation d’une communauté créatrice. Engluée dans ses compromissions, elle achève de perdre l’Europe, ainsi que la nef des sots et des faibles, fixés à son signe débile. Bien des cadavres possèdent une longévité, sans que de leurs restes n’éclose jamais une fleur nouvelle. Honnis soient-ils, tous ces restaurateurs qui prétendent vaincre l’Informe par un dieu exsangue !
On ne revient pas en arrière de la décomposition, on la dépasse par la métamorphose de soi, en se réinventant autrement. Seule l’ambition d’un Futur surmontera la macération contemporaine autant qu’elle réactivera des fruits du passé, sélectionnés par sa décision. La renaissance d’un Nous historique, d’une nostrité productive, passe toujours par un futurisme galvanisateur. Par l’injonction d’une figure à bâtir, croissent les nostrités de l’Occident. Et c’est à notre vocation herculéenne que répond nécessairement la trame des modernités régénératrices.
La régénération de soi ne relève pas d’une stratégie sociale, mais d’une puissance à s’affirmer. Et toute forme politique qui s’affirme avec éclat et justesse, provoque l’admiration et le désir d’en être : là gît le motif fédérateur des Républiques et de leur marche impériale. Une exigeante estime de soi est à la source de l’amitié politique et de la liberté commune, auxquelles peut s’agréger tout étranger désireux de s’y dépasser et donc de s’y assimiler. Partant, tout peuple historique développe une culture générale qui sait travailler et digérer le meilleur d’autrui. Aussi n’y a-t-il pas d’identité canonique, mais l’incessante opération identitaire d’un peuple dont la souveraineté germe du moment qu’il se travaille un paysage, un site où séjourner, se comprendre et se parfaire. C’est pourquoi, comme unité historique, axiologique et politique, un peuple constitue plus qu’une société.
Celle-ci a certes tout le loisir de se vouloir multiculturelle et pluriethnique, cependant dès l’instant où elle le fait, elle s’interdit de s’ériger en peuple, c’est-à-dire en voix souveraine de sa destinée. Dire alors qu’elle forme une démocratie politique relève du faux-sens ou de la tromperie de ses contremaîtres technocratiques. D’une démocratie ainsi désaxée, personne en vérité ne peut en être : c’est d’ailleurs ici la fonction première de la technocratie globalitaire. La société, prétendument ouverte, des juxtapositions bioculturelles, est un sépulcre de l’esprit que l’on ne saurait confondre avec la culture d’un peuple civilisé qui s’accroît dialectiquement, et sélectivement, d’autres formes de l’esprit, sans qu’il perde jamais son maintien souverain.
Du
Peuple et de la République des Égaux
La main et l’esprit tissent la vie des formes, et leurs manières spécifiques identifient des peuples qui configurent la pâte du monde et ses transformations historiques. Quand la vie des formes anime un peuple, il est réellement peuple, Peuple-source de sa genèse et de son déploiement, assez fort pour repousser la puissance hétéronome des autres, assez généreux pour se les assimiler productivement. A la mesure de sa productivité historique, il est souverain ; et sa souveraineté ne se négocie pas. Aussi, face au désastre de la France contemporaine, c’est une grave faute politique que de prôner une réconciliation entre « Français de souche » et « Français d’origine immigrée ». Cette discrimination sociologique ne saurait en aucun cas être érigée en politique. La République n’a à connaître politiquement que des citoyens français, lesquels forment le Peuple et s’assimilent au Peuple. Du Peuple, soit ils en sont soit ils n’en sont pas ; et cela qu’ils relèvent d’un signalement européen ou extra-européen.
Le Peuple est en amont de toute sociologie des populations, sachant cependant qu’un excès de bouleversement démographique risque de se transformer en changement qualitatif du paysage commun, au point que la reconnaissance historique et culturelle de soi devienne impossible. Toute forme d’existence nécessite un équilibre interne pour assurer sa transmission ou son renouveau, à peine de sombrer dans l’épars du non-sens. Il n’est pas ici question de la fixité d’une essence à préserver, mais d’un lien fédérateur qui noue et renoue un sens commun, au travers des époques et de leurs métamorphoses. Celui qui n’assume pas ce sens, n’y participe pas et lui reste indifférent ; qui lui préfère sa forme d’origine ou une survie informe, celui-là n’appartient pas au peuple souverain. Sa présence et sa clameur ne sauraient avoir de valeur politique, comme n’en ont pas plus les vociférations de ses pasteurs, ivres de dolorisme socio-christique. Néanmoins, l’humanité lui échoît en partage par les lois de l’hospitalité, et la justice le protège pour le prix de son labeur. En revanche, s’il bafoue l’hospitalité, il ne doit espérer nul merci de ses hôtes qui lui enseigneront à nouveau la vertu des frontières.
Cette logique de la liberté populaire révèle par ailleurs comment tant « d’autochtones » sont indignes de leur « citoyenneté ». Combien de Français restent-ils dans la zone d’administration française ? Celle-ci n’est-elle pas habitée désormais par des besogneux, des assistés et des usagers « d’origine française » ou « d’origine immigrée » ? Hormis sa signification bureaucratique, l’épithète de « français » qualifiera de plus en plus une visibilité socio-ethnique, non pas une forme directrice.
L’égalité civique relève, elle, moins de l’origine visible que de l’intérêt (de inter-esse) à être parmi les siens, à progresser avec les siens. La nostrité requiert qu’en premier lieu, nous nous entendions sur ce dont nous parlons, sur ce quoi nous nous opposons, enfin sur ce quoi nous oeuvrons. Le Peuple-source n’est autre que cette puissance langagière et pratique d’une figure qui ordonne un monde à bâtir et habiter. Transies par cette puissance, les existences se configurent en nostrité. D’où l’importance de la culture qui transmet l’enjeu de la configuration de soi et des siens.
Bien qu’il puisse s’être retiré du présent, le Peuple-source s’est déposé dans les lettres, les pierres, les couleurs, les sons, les gestes et les espaces, qui trament notre paysage. Tous ces signes dont la combinaison articule notre rapport au réel nous invitent à la fidélité, et plus encore à une orientation à prendre en commun. Dès lors qu’un corps politique se détourne de son Peuple-source et se ferme à son inspiration, il ne sait pas davantage se reconnaître qu’accueillir avec mesure l’étranger qui voudrait s’y rallier. C’est ainsi qu’est né l’ectoplasme de la « société civile », zone de l’impuissance vibrionnante, et que prolifèrent les identités anecdotiques. Germe de l’expression historique d’une communauté humaine, le Peuple-source constitue une force latente que toute grande politique sait éveiller ou réveiller, tandis qu’elle se voit, alors, mise au défi de la justesse de ses orientations pratiques. Il en est ainsi du Peuple d’Europe qui attend d’inspirer enfin une main assez judicieuse pour lui ouvrir les portes de sa cristallisation époquale.
Ce n’est donc pas d’une égalité civile entre des groupes sociaux qui n’ont pour existence que celle que leur prêtent les sociologues, les politologues et les économistes, dont la République a besoin, mais de l’égalité souveraine de citoyens inspirés par le Peuple qu’ils recèlent, et liés par son actualité régénératrice. Les seuls poètes et penseurs, orateurs et bâtisseurs, découvreurs et inventeurs, annoncent l’acte formidable du Peuple. Mais les citoyens jouissent tous de l’égalité souveraine dès que saisis par la magie d’une figure, ils en sont les co-opérateurs. Et la figure du peuple qu’ils portent les assigne à se constituer en République. La République des Egaux s’origine dans l’ébranlement d’une figure souveraine.
La France et l’Europe réclament des pensées et images d’un monde à déployer. L’appel de cette productivité voue à l’insignifiance les vitupérations du « bourgeois » ou du « libéralisme » par les agitateurs sociaux. Elles surmontent d’autant moins cette basse époque que le capitalisme européen a cessé d’être bourgeois et libéral : il est aujourd’hui l’affaire des grands Bureaux de la finance, de la sécurité et de la normalisation humanitaire. Il ne compte plus sur le jeu des individus mais sur l’organisation réticulaire de la grégarité consommatrice. On peut douter que Montesquieu, Voltaire, voire Adam Smith, eussent apporté leur suffrage à un tel dispositif. Les critiques de « l’individualisme », confondu avec l’égocentrisme, les plaintes sur la perte des « valeurs », l’invocation d’un ordre moral révolu, le mélange des temps et des forces sociales, ne sauraient produire une quelconque modernité bouleversante. Toutes ces tactiques idéologiques patinent sur le même terrain qu’elles prétendent combattre. En outre, elles renforcent implicitement le pouvoir tutélaire de l’appareil d’Etat, instance salvatrice pour bien des crédulités, alors qu’il est intrinsèquement lié à l’administration globalitaire des masses. S’interpénétrant avec les firmes, les uns et les autres poursuivent le même but : abolir toute extériorité à leur emprise globalisante. Parler d’Etat, c’est déjà parler d’une zone administrée. On n’est pas citoyen d’un État mais d’un peuple souverain[1]. Réveiller la fierté civique n’exige pas le fiel des dominés ; la verticalité des hommes sourd du seul Souffle qui les augmente. Viennent-ils à ne pas le soulever, à ne pas s’ouvrir à sa fureur sacrée, mais à se complaire dans leur propre dépossession, et ils subiront la justice immanente du Monde : pantins, déprimants et déprimés, de la mécanique universelle !
[1] Le patriotisme ne repose pas sur un devoir ou une contrainte légale. Il procède du seul accord intime avec un pays où votre vie s’élargit, s’augmente, et qui vous invite à en être un coproducteur fécond. Valent uniquement les causes qui insufflent à l’existence humaine un plus grand respir et grâce auxquelles peut se déployer la puissance créatrice de chacun. La cause de la patrie n’échappe pas à cette loi. Faute d’une figure vive qui l’anime, elle déchoit dans le conditionnement moral et social de l’individu. Une cause est juste quand elle agrège des libertés et non des sujets. Il est donc tout à fait légitime que des citoyens qui ne se sentent plus chez eux, qui ne reconnaissent plus leur demeure, s’affranchissent de leur ancien pays et optent pour une nouvelle patrie. Ubi bene, ibi patria, écrivit Horace.
(La patrie, l'Europe et le monde, suite...)
Totalitarisme
et globalitarisme
Philippe
FORGET
Une
totalité est un ensemble qui relie et dépasse ses
parties tout en les
maintenant ; la globalité recouvre êtres,
éléments et choses, tout en les
plongeant dans l’indifférence. Tandis que le
concept de totalité s’applique à
toutes les sortes de figure, celui de globalité
désigne la seule forme de la
sphère dont l’aspect lisse et la
rotondité la disposent au tournoiement
illimité. La totalité peut être
fermée ou ouverte sur un extérieur ; la
globalité ne connaît pas de bords et se
clôt toujours sur elle-même. La
différence conceptuelle de ces deux ensembles
détermine la définition des
phénomènes du totalitarisme et du globalitarisme.
Totalitarisme
et globalitarisme constituent deux sortes
d’étouffement de la vie humaine. Mais
alors que le premier réside dans l’obnubilation
d’un sens dont la forme
historique et politique ne parvient pas à se transformer au
fil de ses
expériences, à surmonter ses contradictions et
à intégrer le jeu des
contraires, et qui se traduit politiquement par l’application
totale et brutale
d’une vérité dogmatique et
unilatérale, à toutes les dimensions de la vie
humaine ; le second programme l’annulation des
formes du sens, en
procédant méthodiquement au lissage de leurs
reliefs et frontières. D’où
s’ensuit la confusion des signes, des langues et des
jugements ; bref, la
diffusion universelle du non-sens, à un point tel que chacun
admet de survivre
aveuglément dans la globalité circulatoire des
exécutions fonctionnelles et de
leur reproduction illimitée.
Le
régime
totalitaire se prévaut d’un dessein à
accomplir, d’une totalité qu’il souhaite
finir au plus vite et par tous les moyens ; et on peut encore
en désigner
l’appareil politique, lequel entend bien d’ailleurs
se différencier et affirmer
son élection historique. Le dispositif globalitaire est au
contraire agencé par
des technocraties calculatrices de leur seule reproduction qui est
organiquement liée à la spirale infinie du
capitalisme entièrement
socialisé ; et caché dans ses
machineries, ce pouvoir anonyme répugne à
être distingué.
Le
totalitarisme,
c’est l’accouchement forcené
d’un monde, et donc son avortement de durée plus
ou moins longue. Le globalitarisme, c’est au contraire
l’usure indéfinie des
mondes humains par l’ingénierie de leur
décomposition radicale et de leur
recomposition abstraite. Instance d’oppression invisible, il
meut un processus
normatif par lequel la Terre des hommes se fait transformer en globe
hermétique
de la productivité fonctionnelle. Sous ce globe qui annule
toutes les
directions de l’existence, peuples, communautés et
personnes sont rompus, puis
reproduits médiatiquement, socialisés,
réglés et mis sous contrôle par
l’arsenal des normes (éthiques, sociales et
ethniques, économiques,
financières, policières, écologiques,
prophylactiques, sexuelles, alimentaires,
ludiques, etc.) que secrète la technocratie globalitaire.
Alors
que la
normalisation totalitaire veut forcer la naissance d’un homme
nouveau et
qu’elle exclut ou élimine les déviants
de son projet, la normativité
globalitaire, comme elle programme des comportements et leurs effets,
connaît,
pour sa part, seulement des déchets qu’il faut
traiter ou des cibles qu’il faut
neutraliser. Si le totalitarisme somme les
existences dans la production violente d ‘une
humanité unique, le
globalitarisme consomme les vies,
desquelles il abstraie leur humanité diverse pour ensuite la
virtualiser dans
son appareillage signalétique et numérique.
L’un n’admet d’humanité que
celle qu’il
produit, l’autre l’aliène à
une virtualité fonctionnelle.
La
destruction des Bouddhas géants par les Talibans peut
illustrer cette
opposition. Pouvoir quasi-totalitaire, les Talibans virent dans ces
idoles la
trace monumentale d’un sens qu’ils ne pouvaient ni
inclure ni côtoyer ; aussi
détruisirent-ils ces figures trop lourdes de mauvais sens.
L’obnubilation du
sens qu’éprouvaient les Talibans se traduisit par
la surévaluation négative
d’un sens autre, déposé dans ces
figures de pierre. Le trop-de-sens
s’affrontait ici au trop-de-contre-sens.
L’Occident, soi-disant civilisé, n’eut
que quelques mots de regret pour la disparition de ces œuvres
de l’esprit.
Certains de ses journalistes globalitaires eurent même
l’idée bizarre de
balancer cette destruction avec le sort des femmes afghanes :
il fallait
montrer le non-sens d’un héritage spirituel par
rapport à la valeur médiatique
des icones « victimaires ». Lors
de cet événement barbare, le
dispositif globalitaire a ainsi bien témoigné de
son économie insensée :
les Bouddhas, hors d’atteinte du tourisme,
n’étaient riches d’aucune
virtualité
fonctionnelle et ne méritaient donc de ne
bénéficier d’aucune forte pression
politique sur les Talibans. En revanche, cette icone
« victimaire »
qu’est la femme afghane mobilisait de la
virtualité productive, et
elle renforça par la suite
l’alimentation
médiatique de l’invasion fonctionnelle de
l’Afghanistan, déclenchée par le
signal du 11 septembre.
Imposteur
publicitaire, le pouvoir globalitaire parodie la civilisation pendant
qu’il
l’évacue, car l’indifférence
à toute axiologie vécue le constitue par
principe.
Aussi peut-on penser que tous les monuments et œuvres de
l’Europe ne signifient
rien pour les consommateurs et les technocrates européens.
Quand ils seraient
détruits, cela n’aurait pas de sens historique et
politique et n’induirait
aucune politique extérieure souveraine ;
évidemment, le dispositif
sécuritaire serait encore plus verrouillé et
spectaculaire. Les monastères
orthodoxes du Kosovo connaissent aussi la ruine, sans grande
réaction des peuples
orthodoxes : ils participent déjà, eux
aussi, au processus globalitaire.
Vive
le peuple libre, en sa République,
et démocratiquement souverain !
Pierre Le Vigan
Une
certaine gauche se dresse depuis plus de 20 ans contre la nation. Le
communautarisme est son arme. Julien Landfried, auteur de Contre
le
communautarisme (Armand Colin, 2007) remarque ainsi
: « Si on analyse
le rôle des médias, il faut voir comment une
certaine presse de gauche, à
partir des années 1970-1980, a décidé
que la nation comme nation politique
était un problème, en tout cas une configuration
politique qui n'avait pas sa
préférence. D'autres modes d'organisations
politiques, en particulier le
multiculturalisme ou le multi-communautarisme politique
étaient peu à peu
devenues l'objet de leur désir politique. Par exemple, Libération,
Le Nouvel
Observateur, Politis, Le Monde Diplomatique dans un certain
nombre de leurs
textes, trahissent leur préférence
idéologique cachée, en mettant en avant
telle ou telle revendication communautariste. Quand Libération
fait sa
Une sur la « question noire » en France, le
même jour que la première
manifestation importante du CRAN, qui est pourtant très
faible numériquement,
c'est en réalité Libération
qui en dit long sur ses préférences
idéologiques ! Dans ce cadre-là, c'est la presse
de gauche qui tient un rôle
déterminant car auparavant c'était elle qui, en
mettant la question sociale en
tête de l'agenda politique, forçait les
responsables politiques et médiatiques
à se positionner par rapport à
elle. » (entretien paru dans la revue
autogestionnaire Utopie critique, n° 42 ,
2007).
Nous
en sommes là ; les prolétaires en lutte
ont
été remplacés par des
victimes : Juifs, Noirs, homos, immigrés,
sans-papiers, et
aussi femmes
battus, victimes de pédophiles, trop laids, trop gros, trop
enfumés, trop
fumeurs, etc. De son, coté, le philosophe Philippe Forget
note
avec
justesse : « Quand l’appareil
d’État
autorise des associations
prébendées, à représenter
des
communautés hantées par leur peau, leurs
mœurs et
leurs superstitions, enfin toutes animées d’un
ressentiment mémoriel, il rompt
le pacte républicain car le peuple souverain ne se
reconnaît pas de sections.
S’il se sectionnait en ethnies, sexes ou églises,
émergeraient bientôt des
législations spéciales et des justices
particulières. L’inflation des postures
‘’victimaires’’ sert
à évacuer
l’unité de la République et de la
question
sociale. » (« Culte de la
‘’diversité’’ et
dépècement du peuple
souverain », L’esprit
européen, Internet, 20 janvier 2008).
Par
contre il est nécessaire de na pas confondre corporatisme et
communautarisme :
le corporatisme (par exemple la défense forcenée
de tel statut professionnel)
est critiquable (et en même temps bien naturel) mais il
génère ses propres
contre-pouvoirs (la volonté populaire de contrer les abus et
le souhait de
règles égales pour tous), tandis que le
communautarisme relève d’un
totalitarisme implicite (telle association s’érige
le droit de parler au nom
des « mal-logés », des
« Juifs », des
« sans-papiers », des
« homos », … comme
s’il existait une
essence du mal-logé, du Juif, de
l’homo, … ).
Philippe
Forget note encore : « Aussi,
face au désastre de la France contemporaine, c’est
une
grave faute politique que de prôner une
réconciliation
entre ‘’Français de
souche’’ et
‘’Français d’origine
immigrée’’. Cette discrimination
sociologique
ne saurait en aucun cas être érigée en
politique.
La République n’a à connaître
politiquement que des citoyens français, lesquels forment le
Peuple et
s’assimilent au Peuple. Du Peuple, soit ils en sont soit ils
n’en sont
pas ; et cela qu’ils relèvent
d’un signalement
européen ou
extra-européen ». Bien entendu.
Toutefois, qui parle
de réconciliation
entre Français de souche et immigrés ?
Ceux qui se
préoccupent de ces
questions parlent plutôt
d’égalité – il
s’agit d’une égalité de
destin potentiel
– et la réconciliation nécessaire
concerne la
droite sociale et la gauche
nationale qui doivent converger puisque le social et le national
nécessitent
d’entreprendre les mêmes combats pour la
souveraineté du peuple.
Philippe
Forget écrit encore : « Le
Peuple est en amont de toute sociologie
des populations, sachant cependant qu’un excès de
bouleversement démographique
risque de se transformer en changement qualitatif du paysage commun, au
point
que la reconnaissance historique et culturelle de soi devienne
impossible.
Toute forme d’existence nécessite un
équilibre interne pour assurer sa
transmission ou son renouveau, à peine de sombrer dans
l’épars du non-sens. Il
n’est pas ici question de la fixité
d’une essence à préserver, mais
d’un lien
fédérateur qui noue et renoue un sens commun, au
travers des époques et de
leurs métamorphoses ». Immigration
zéro ? Inversion des flux
migratoires ? Si on est inflexible sur la
souveraineté du peuple, sur la
République, et sur la démocratie non
négociable c’est-à-dire non
diluée dans la
globalisation, ce sont là des questions parfaitement
légitimes, tout autant que
la rupture avec le libre-échange mondial au profit de
l’économie autocentrée.
Oui le peuple doit être libre, et porteur de rêve.
Son plus beau rêve sera
l’enchantement d’un grand destin
européen : l’Empire en Europe et
l’Empire
d’Europe. Le règne d’un ordre nouveau et
impérial.
Agora ENJEUX & DÉBATS Sommaire