esprit-europeen.fr  : revue indépendante de débat et d'intérêt général européen.

Agora   ENJEUX & DÉBATS  Sommaire


         NDLR : Réagissant à notre récent débat sur le thème "La patrie, l'Europe et le monde", Philippe Forget, philosophe et   essayiste* , qui collabore à plusieurs revues telles que La Raison, Conflits actuels, Panoramiques, Révolution, Krisis, L'Art du   Comprendre dont il est l'un des co-fondateurs et le directeur, ainsi qu'aux publications de  L'École de Guerre Économique, et qui   a déjà contribué à L'Esprit européen**nous envoie les deux études ci-dessous qui s'inscrivent dans ce registre.
               Pierre Le Vigan enchaîne à son tour avec le commentaire approbateur qui suit.
             Le débat n'est certes pas clos, car il faut souligner que l'on peut être un patriote français et européen, on peut refuser   la  pensée unique de l'indistinction et du métissage forcé qui est dans l'air du temps, on peut adhérer à la cause d'une Europe    fédérale et souveraine, fondée sur le principe de subsidiarité sans pour autant partager l'anti-communautarisme sans nuance   et  le "républicanisme" acharné (proche de l'optique jacobine ou "souverainiste") dont l'auteur se fait l'avocat ici.
          Nous relancerons prochainement cette discussion, si possible en collaboration avec d'autres sites, à partir des réponses à un questionnaire envoyé à plusieurs de nos   contributeurs.

 * Auteur notamment de deux essais en collaboration avec Gilles Polycarpe,
L'Homme machinal, Syros, 1990, Le Réseau et   l'infini, Economica, 1997.
 **  "République laïque ou «république métissée» ?" (aout 2007)
P.K.

***

Culte de la « diversité »

et dépècement du peuple souverain

 

Philippe Forget

 

 

Le corporatisme des indigences, stratagème des appareils parasitaires

 

        Les élites auto-proclamées se sont trouvé leurs opprimés : les « minorités visibles ». Accablant le pays sous une chape incommensurable d’improbité et d’idiotie, leur pouvoir fomente maintenant le dessein d’ériger la « diversité » biosociale, de peau, de sexe et de mœurs, en norme constitutionnelle de la République. Comme la malignité imbécile de ce pouvoir confond le fait et la norme, la description sociale et la fondation politique ; et puisque le sociologisme a ruiné dans notre pays l’intelligence politique, son tribalisme halluciné entreprend le dépeçage du corps unitaire du Peuple.

            En effet, toute politique communautariste recèle un péril mortel pour l’unité historique et politique de cette puissance constituante qu’est le Peuple. La fondation républicaine est un acte unitaire qui ouvre les modes d’exercice de la souveraineté populaire ; des récriminations de naissance ou de mœurs dont l’étroitesse les retranche de toute voix commune démantèlent, en revanche, l’unité du corps démocratique des citoyens. Quand l’appareil d’État autorise des associations prébendées, à représenter des communautés hantées par leur peau, leurs mœurs et leurs superstitions, enfin toutes animées d’un ressentiment mémoriel, il rompt le pacte républicain car le peuple souverain ne se reconnaît pas de sections. S’il se sectionnait en ethnies, sexes ou églises, émergeraient bientôt des législations spéciales et des justices particulières. L’inflation des postures « victimaires » sert à évacuer l’unité de la République et de la question sociale.

Le sachant, pasteurs et meneurs de la droite affairiste et de la gauche misérabiliste, qu’agrège l’oligarchie anonyme, s’ingénient à instituer, sur le plan législatif et judiciaire, le communautarisme sous forme de corporatisme identitaire. Ils substituent subrepticement une société de corporations identitaires au peuple civique. Sang, us et rites ont bien changé mais un tropisme d’Ancien Régime sévit à nouveau dans la pratique du pouvoir d’Etat, celui d’établir un système d’ordres dont l’iniquité est travestie par l’élévation de groupes plaintifs. Privilégier des inégalités sectaires sur fond d’injustice générale : telle est la ruse employée pour détourner le peuple de sa volonté générale, et l’habituer à une échelle médiatique des droits, maux et peines. Au nom des Saintes Minorités, et par l’institution du culte inquisitorial de la Sainte Diversité, c’est bien le citoyen que l’on veut rendre invisible, et sa Nation que l’on veut effacer de l’Europe globalitaire. Proscrire le peuple de la scène publique, l’interdire de décision politique, lui faire oublier qu’il devrait être l’unique puissance ouvrière de son destin ; et à cette fin, l’intoxiquer de devoirs subsidiaires de façon qu’il ne juge point la politique générale que lui applique la « gouvernance » européenne, voilà les finalités réelles que poursuivent l’eurocratie globalitaire et ses séides de la zone française. Lorsque journalistes et idéologues stipendiés ameutent l’opinion autour des « minorités visibles » et du « respect de la diversité, ils travaillent à empoisonner la conscience populaire de mots d’ordre vénéneux que concoctent les réseaux publicitaires de l’appareil européen. Derrière l’amour obligatoire de la « diversité », s’abrite l’arbitraire sans partage des machineries bureaucratiques et financières. Pasteurs de la désolation, leurs archontes conspirent à échapper au jugement des hommes ; et ils n’ont de cesse de les décharner de leurs paysages et présages. Comme ils ne vivent que par la nuit de l’esprit, ils pratiquent l’élevage biopolitique de meutes et troupeaux humains, lesquels sont dressés à survivre autour de minables appétits, ainsi qu’à exister par la lutte d’identités sommaires et indigentes. La transcendance des appareils prospère sur l’indigence des âmes. On ne dira jamais assez combien la perversité globalitaire se nourrit diaboliquement des traumas post-chrétiens et post-hitlériens.

 

La visibilité identitaire : apartheid et sainte impuissance du patriote

 

        Tout objet visible se détache d’un fond invisible. Sur quel abîme apparaissent donc les « minorités visibles » ? Sont-elles cernées de « minorités invisibles ? Ou d’une majorité par trop transparente ? On pressent déjà l’horrible précipice qui guette le peuple divisé par visibilités. Exploitant la soif de promotion médiatique, la compétition pour la visibilité s’empare bientôt de toute la société. Sous peine d’inexistence, chacun est insidieusement sommé de se rallier à une appartenance tribale, laquelle doit à son tour se rendre visible. A quand la kippa nécessairement arborée par le citoyen d’origine juive ? A quand un drapeau arc-en-ciel pour tout homosexuel, obligatoirement signifié par le Gay Movement ? La politique de l’assignation identitaire prive l’individu de sa liberté morale et culturelle, en le dissuadant d’exercer sa faculté d’auto-interprétation.

            Une fois le peuple détaillé en écrans identitaires, le citoyen devra honorer ses chefs associatifs : le corporatisme finit en clientélisme des plèbes. Au total, le fixisme identitaire constitue une arme idéologique, dirigée autant contre la liberté de l’individu que contre la souveraineté nationale du peuple et son déploiement historique.

 Ainsi marginalisé dans son propre paysage national, l’Européen d’expression française est dressé à admettre son apartheid politique et spirituel. Il ne lui appartient plus de se définir, de se nommer et de répondre à un idéal de soi. Les pontifes de la Faute lui enjoignent de se faire oublier, ou mieux, d’immoler son intérêt général sur l’autel de la Diversité souffrante. Lui aussi aura sa tribu, celle des témoins hébétés ou contrits de leur impuissance rédemptrice. Désormais interdit de génie et de souveraineté, il doit suivre les normes « civilisatrices » du pastorat humanitaire et se considérer comme un enfant de l’Autre ; apprendre donc à ne pas demeurer chez soi, à ne pas œuvrer sa demeure, mais, ayant abdiqué une fierté incongrue, à imiter la vie des déracinés, déterminés par la survie matérielle et par l’appât des marchandises. S’il veut être rédimé de sa méchanceté foncière, le patriote fera l’oblation de sa souveraineté et de son labeur à l’Humanité abstraite que représentent les signaux médiatiques de l’Autre. La Terre promise est à portée de la main si le citoyen consent à s’épurer de ses héritages et horizons propres. Humblement, il renoncera à être soi-même, à être souverainement fécond de sa forme future ; ce sont les autres qui sont chez eux, ces occupants de la globalité errante, ces sujets sacrés de l’universelle Défiguration. La haine de soi-même est le premier commandement de la « gouvernance » globalitaire. Par la discipline de l’impuissance, vous serez tous graciés, Patriotes ! de votre chair criminelle. Soyez les agneaux de l’Autre ! Tel est l’Evangile que porte l’imposition des « minorités visibles ».

 

 Technocratie globalitaire et société macératrice des juxtapositions

 

        Sous prétexte d’une défense dévoyée de l’égalité civile, la classe parasitaire couve dans ses flancs la régression bestiale de la société. En effet, le culte des visibilités témoigne d’un régime politique de pure force, médiatique et sécuritaire. Un dispositif signalétique prend la place des normes républicaines de la Justice pendant que la logique du marquage identitaire se dessine sur une terrible toile de fond : la majorité invisible. Alors, si celle-ci estimait qu’elle était devenue trop incolore, ne serait-elle pas tentée d’imposer sa reconnaissance par un signal, celui de sa seule couleur où s’aboliraient sens et raison. Au nom de quel principe expiatoire, une multitude, si elle a encore la force d’être courroucée, admettra-t-elle de ne pas jouir des privilèges de visibilité que l’on accorde à des minorités plaintives ? En excitant la publicité identitaire, la « gouvernance » apatride nourrit le retour de la politique bestialisée par laquelle s’entre-dévoreront des agrégats hallucinés de couleurs, peaux et signaux.

 En outre, un vieil acteur est là, qui attend son heure. Sa sénilité historique n’a point affecté son goût des sortilèges : l’Eglise rusée se complaît dans ces heures d’obnubilation. Il n’est pas innocent qu’elle avoue quelque faiblesse pour le Croissant. De leur concertation duplice, elle attend un retournement : que la majorité en soif de visibilité brandisse la Croix et qu’elle se niche au pied de l’autel. Du capharnaüm des couleurs, elle espère triompher et restaurer l’ordre de ses saintes images. En effet, quelles que soient ses déclamations civilisatrices, son hypothèse première est d’instituer à nouveau son ordre et de subjuguer les souverainetés populaires. Cet appareil idéologique, dont le monde authentique s’est éteint avec le moyen-âge, préférera toujours une clientèle d’âmes calculatrices à l’affirmation d’une communauté créatrice. Engluée dans ses compromissions, elle achève de perdre l’Europe, ainsi que la nef des sots et des faibles, fixés à son signe débile. Bien des cadavres possèdent une longévité, sans que de leurs restes n’éclose jamais une fleur nouvelle. Honnis soient-ils, tous ces restaurateurs qui prétendent vaincre l’Informe par un dieu exsangue !

 On ne revient pas en arrière de la décomposition, on la dépasse par la métamorphose de soi, en se réinventant autrement. Seule l’ambition d’un Futur surmontera la macération contemporaine autant qu’elle réactivera des fruits du passé, sélectionnés par sa décision. La renaissance d’un Nous historique, d’une nostrité productive, passe toujours par un futurisme galvanisateur. Par l’injonction d’une figure à bâtir, croissent les nostrités de l’Occident. Et c’est à notre vocation herculéenne que répond nécessairement la trame des modernités régénératrices.

            La régénération de soi ne relève pas d’une stratégie sociale, mais d’une puissance à s’affirmer. Et toute forme politique qui s’affirme avec éclat et justesse, provoque l’admiration et le désir d’en être : là gît le motif fédérateur des Républiques et de leur marche impériale. Une exigeante estime de soi est à la source de l’amitié politique et de la liberté commune, auxquelles peut s’agréger tout étranger désireux de s’y dépasser et donc de s’y assimiler. Partant, tout peuple historique développe une culture générale qui sait travailler et digérer le meilleur d’autrui. Aussi n’y a-t-il pas d’identité canonique, mais l’incessante opération identitaire d’un peuple dont la souveraineté germe du moment qu’il se travaille un paysage, un site où séjourner, se comprendre et se parfaire. C’est pourquoi, comme unité historique, axiologique et politique, un peuple constitue plus qu’une société.

 Celle-ci a certes tout le loisir de se vouloir multiculturelle et pluriethnique, cependant dès l’instant où elle le fait, elle s’interdit de s’ériger en peuple, c’est-à-dire en voix souveraine de sa destinée. Dire alors qu’elle forme une démocratie politique relève du faux-sens ou de la tromperie de ses contremaîtres technocratiques. D’une démocratie ainsi désaxée, personne en vérité ne peut en être : c’est d’ailleurs ici la fonction première de la technocratie globalitaire. La société, prétendument ouverte, des juxtapositions bioculturelles, est un sépulcre de l’esprit que l’on ne saurait confondre avec la culture d’un peuple civilisé qui s’accroît dialectiquement, et sélectivement, d’autres formes de l’esprit, sans qu’il perde jamais son maintien souverain.

 

Du Peuple et de la République des Égaux

 

        La main et l’esprit tissent la vie des formes, et leurs manières spécifiques identifient des peuples qui configurent la pâte du monde et ses transformations historiques. Quand la vie des formes anime un peuple, il est réellement peuple, Peuple-source de sa genèse et de son déploiement, assez fort pour repousser la puissance hétéronome des autres, assez généreux pour se les assimiler productivement. A la mesure de sa productivité historique, il est souverain ; et sa souveraineté ne se négocie pas. Aussi, face au désastre de la France contemporaine, c’est une grave faute politique que de prôner une réconciliation entre « Français de souche » et « Français d’origine immigrée ». Cette discrimination sociologique ne saurait en aucun cas être érigée en politique. La République n’a à connaître politiquement que des citoyens français, lesquels forment le Peuple et s’assimilent au Peuple. Du Peuple, soit ils en sont soit ils n’en sont pas ; et cela qu’ils relèvent d’un signalement européen ou extra-européen.

 Le Peuple est en amont de toute sociologie des populations, sachant cependant qu’un excès de bouleversement démographique risque de se transformer en changement qualitatif du paysage commun, au point que la reconnaissance historique et culturelle de soi devienne impossible. Toute forme d’existence nécessite un équilibre interne pour assurer sa transmission ou son renouveau, à peine de sombrer dans l’épars du non-sens. Il n’est pas ici question de la fixité d’une essence à préserver, mais d’un lien fédérateur qui noue et renoue un sens commun, au travers des époques et de leurs métamorphoses. Celui qui n’assume pas ce sens, n’y participe pas et lui reste indifférent ; qui lui préfère sa forme d’origine ou une survie informe, celui-là n’appartient pas au peuple souverain. Sa présence et sa clameur ne sauraient avoir de valeur politique, comme n’en ont pas plus les vociférations de ses pasteurs, ivres de dolorisme socio-christique. Néanmoins, l’humanité lui  échoît en partage par les lois de l’hospitalité, et la justice le protège pour le prix de son labeur. En revanche, s’il bafoue l’hospitalité, il ne doit espérer nul merci de ses hôtes qui lui enseigneront à nouveau la vertu des frontières.

 Cette logique de la liberté populaire révèle par ailleurs comment tant « d’autochtones » sont indignes de leur « citoyenneté ». Combien de Français restent-ils dans la zone d’administration française ? Celle-ci n’est-elle pas habitée désormais par des besogneux, des assistés et des usagers « d’origine française » ou « d’origine immigrée » ? Hormis sa signification bureaucratique, l’épithète de « français » qualifiera de plus en plus une visibilité socio-ethnique, non pas une forme directrice.

             L’égalité civique relève, elle, moins de l’origine visible que de l’intérêt (de inter-esse) à être parmi les siens, à progresser avec les siens. La nostrité requiert qu’en premier lieu, nous nous entendions sur ce dont nous parlons, sur ce quoi nous nous opposons, enfin sur ce quoi nous oeuvrons. Le Peuple-source n’est autre que cette puissance langagière et pratique d’une figure qui ordonne un monde à bâtir et habiter. Transies par cette puissance, les existences se configurent en nostrité. D’où l’importance de la culture qui transmet l’enjeu de la configuration de soi et des siens.

            Bien qu’il puisse s’être retiré du présent, le Peuple-source s’est déposé dans les lettres, les pierres, les couleurs, les sons, les gestes et les espaces, qui trament notre paysage. Tous ces signes dont la combinaison articule notre rapport au réel nous invitent à la fidélité, et plus encore à une orientation à prendre en commun. Dès lors qu’un corps politique se détourne de son Peuple-source et se ferme à son inspiration, il ne sait pas davantage se reconnaître qu’accueillir avec mesure l’étranger qui voudrait s’y rallier. C’est ainsi qu’est né l’ectoplasme de la « société civile », zone de l’impuissance vibrionnante, et que prolifèrent les identités anecdotiques. Germe de l’expression historique d’une communauté humaine, le Peuple-source constitue une force latente que toute grande politique sait éveiller ou réveiller, tandis qu’elle se voit, alors, mise au défi de la justesse de ses orientations pratiques. Il en est ainsi du Peuple d’Europe qui attend d’inspirer enfin une main assez judicieuse pour lui ouvrir les portes de sa cristallisation époquale.

 Ce n’est donc pas d’une égalité civile entre des groupes sociaux qui n’ont pour existence que celle que leur prêtent les sociologues, les politologues et les économistes, dont la République a besoin, mais de l’égalité souveraine de citoyens inspirés par le Peuple qu’ils recèlent, et liés par son actualité régénératrice. Les seuls poètes et penseurs, orateurs et bâtisseurs, découvreurs et inventeurs, annoncent l’acte formidable du Peuple. Mais les citoyens jouissent tous de l’égalité souveraine dès que saisis par la magie d’une figure, ils en sont les co-opérateurs. Et la figure du peuple qu’ils portent les assigne à se constituer en République. La République des Egaux s’origine dans l’ébranlement d’une figure souveraine.

La France et l’Europe réclament des pensées et images d’un monde à déployer. L’appel de cette productivité voue à l’insignifiance les vitupérations du « bourgeois » ou du « libéralisme » par les agitateurs sociaux. Elles surmontent d’autant moins cette basse époque que le capitalisme européen a cessé d’être bourgeois et libéral : il est aujourd’hui l’affaire des grands Bureaux de la finance, de la sécurité et de la normalisation humanitaire. Il ne compte plus sur le jeu des individus mais sur l’organisation réticulaire de la grégarité consommatrice. On peut douter que Montesquieu, Voltaire, voire Adam Smith, eussent apporté leur suffrage à un tel dispositif. Les critiques de « l’individualisme », confondu avec l’égocentrisme, les plaintes sur la perte des « valeurs », l’invocation d’un ordre moral révolu, le mélange des temps et des forces sociales, ne sauraient produire une quelconque modernité bouleversante. Toutes ces tactiques idéologiques patinent sur le même terrain qu’elles prétendent combattre. En outre, elles renforcent implicitement le pouvoir tutélaire de l’appareil d’Etat, instance salvatrice pour bien des crédulités, alors qu’il est intrinsèquement lié à l’administration globalitaire des masses. S’interpénétrant avec les firmes, les uns et les autres poursuivent le même but : abolir toute extériorité à leur emprise globalisante. Parler d’Etat, c’est déjà parler d’une zone administrée. On n’est pas citoyen d’un État mais d’un peuple souverain[1]. Réveiller la fierté civique n’exige pas le fiel des dominés ; la verticalité des hommes sourd du seul Souffle qui les augmente. Viennent-ils à ne pas le soulever, à ne pas s’ouvrir à sa fureur sacrée, mais à se complaire dans leur propre dépossession, et ils subiront la justice immanente du Monde : pantins, déprimants et déprimés, de la mécanique universelle !    

Fléau des Européens essoufflés, l’Europe des subsidiarités borne chacun à l’horizon de ses utilités pressantes. Lorsqu’elle s’achève dans le corporatisme des « minorités visibles », elle ourdit un coup fatal contre la République laïque des Égaux, car la souveraineté, principe d’unité, ne reconnaît aucune autorité hétéronome. Sa mesure, la République la puise dans l’expérience de ses pratiques, qu’exprime la vie symbolique de ses Lettres et Mythes, qu’élabore la vie théorique de ses Sciences et qu’enfin met en jeu la vie politique de ses Auteurs.  Quand elle croit, par le fixisme tribal, geler l’histoire et endiguer la jeunesse d’un Nouveau Monde, l’oligarchie sénescente rumine les pires convulsions de haine de races et de superstitions. Jovis dementat quos vult perdere. Le temps éclatera-t-il où le glaive du Peuple décollera cette tête de Méduse ?



[1] Le patriotisme ne repose pas sur un devoir ou une contrainte légale. Il procède du seul accord intime avec un pays où votre vie s’élargit, s’augmente, et qui vous invite à en être un coproducteur fécond. Valent uniquement les causes qui insufflent à l’existence humaine un plus grand respir et grâce auxquelles peut se déployer la puissance créatrice de chacun. La cause de la patrie n’échappe pas à cette loi. Faute d’une figure vive qui l’anime, elle déchoit dans le conditionnement moral et social de l’individu. Une cause est juste quand elle agrège des libertés et non des sujets. Il est donc tout à fait légitime que des citoyens qui ne se sentent plus chez eux, qui ne reconnaissent plus leur demeure, s’affranchissent de leur ancien pays et optent pour une nouvelle patrie. Ubi bene, ibi patria, écrivit Horace.

  ENJEUX & DÉBATS  

(La patrie, l'Europe et le monde, suite...)                 

Totalitarisme et globalitarisme

 

Philippe FORGET

        Une totalité est un ensemble qui relie et dépasse ses parties tout en les maintenant ; la globalité recouvre êtres, éléments et choses, tout en les plongeant dans l’indifférence. Tandis que le concept de totalité s’applique à toutes les sortes de figure, celui de globalité désigne la seule forme de la sphère dont l’aspect lisse et la rotondité la disposent au tournoiement illimité. La totalité peut être fermée ou ouverte sur un extérieur ; la globalité ne connaît pas de bords et se clôt toujours sur elle-même. La différence conceptuelle de ces deux ensembles détermine la définition des phénomènes du totalitarisme et du globalitarisme.

 Totalitarisme et globalitarisme constituent deux sortes d’étouffement de la vie humaine. Mais alors que le premier réside dans l’obnubilation d’un sens dont la forme historique et politique ne parvient pas à se transformer au fil de ses expériences, à surmonter ses contradictions et à intégrer le jeu des contraires, et qui se traduit politiquement par l’application totale et brutale d’une vérité dogmatique et unilatérale, à toutes les dimensions de la vie humaine ; le second programme l’annulation des formes du sens, en procédant méthodiquement au lissage de leurs reliefs et frontières. D’où s’ensuit la confusion des signes, des langues et des jugements ; bref, la diffusion universelle du non-sens, à un point tel que chacun admet de survivre aveuglément dans la globalité circulatoire des exécutions fonctionnelles et de leur reproduction illimitée.

 Le régime totalitaire se prévaut d’un dessein à accomplir, d’une totalité qu’il souhaite finir au plus vite et par tous les moyens ; et on peut encore en désigner l’appareil politique, lequel entend bien d’ailleurs se différencier et affirmer son élection historique. Le dispositif globalitaire est au contraire agencé par des technocraties calculatrices de leur seule reproduction qui est organiquement liée à la spirale infinie du capitalisme entièrement socialisé ; et caché dans ses machineries, ce pouvoir anonyme répugne à être distingué.

 Le totalitarisme, c’est l’accouchement forcené d’un monde, et donc son avortement de durée plus ou moins longue. Le globalitarisme, c’est au contraire l’usure indéfinie des mondes humains par l’ingénierie de leur décomposition radicale et de leur recomposition abstraite. Instance d’oppression invisible, il meut un processus normatif par lequel la Terre des hommes se fait transformer en globe hermétique de la productivité fonctionnelle. Sous ce globe qui annule toutes les directions de l’existence, peuples, communautés et personnes sont rompus, puis reproduits médiatiquement, socialisés, réglés et mis sous contrôle par l’arsenal des normes (éthiques, sociales et ethniques, économiques, financières, policières, écologiques, prophylactiques, sexuelles, alimentaires, ludiques, etc.) que secrète la technocratie globalitaire.

 Alors que la normalisation totalitaire veut forcer la naissance d’un homme nouveau et qu’elle exclut ou élimine les déviants de son projet, la normativité globalitaire, comme elle programme des comportements et leurs effets, connaît, pour sa part, seulement des déchets qu’il faut traiter ou des cibles qu’il faut neutraliser. Si le totalitarisme somme les existences dans la production violente d ‘une humanité unique, le globalitarisme consomme les vies, desquelles il abstraie leur humanité diverse pour ensuite la virtualiser dans son appareillage signalétique et numérique. L’un n’admet d’humanité que celle qu’il produit, l’autre l’aliène à une virtualité fonctionnelle.

          La destruction des Bouddhas géants par les Talibans peut illustrer cette opposition. Pouvoir quasi-totalitaire, les Talibans virent dans ces idoles la trace monumentale d’un sens qu’ils ne pouvaient ni inclure ni côtoyer ; aussi détruisirent-ils ces figures trop lourdes de mauvais sens. L’obnubilation du sens qu’éprouvaient les Talibans se traduisit par la surévaluation négative d’un sens autre, déposé dans ces figures de pierre. Le trop-de-sens s’affrontait ici au trop-de-contre-sens. L’Occident, soi-disant civilisé, n’eut que quelques mots de regret pour la disparition de ces œuvres de l’esprit. Certains de ses journalistes globalitaires eurent même l’idée bizarre de balancer cette destruction avec le sort des femmes afghanes : il fallait montrer le non-sens d’un héritage spirituel par rapport à la valeur médiatique des icones « victimaires ». Lors de cet événement barbare, le dispositif globalitaire a ainsi bien témoigné de son économie insensée : les Bouddhas, hors d’atteinte du tourisme, n’étaient riches d’aucune virtualité fonctionnelle et ne méritaient donc de ne bénéficier d’aucune forte pression politique sur les Talibans. En revanche, cette icone « victimaire » qu’est la femme afghane mobilisait de la virtualité productive, et  elle renforça par la suite l’alimentation médiatique de l’invasion fonctionnelle de l’Afghanistan, déclenchée par le signal du 11 septembre.

 Imposteur publicitaire, le pouvoir globalitaire parodie la civilisation pendant qu’il l’évacue, car l’indifférence à toute axiologie vécue le constitue par principe. Aussi peut-on penser que tous les monuments et œuvres de l’Europe ne signifient rien pour les consommateurs et les technocrates européens. Quand ils seraient détruits, cela n’aurait pas de sens historique et politique et n’induirait aucune politique extérieure souveraine ; évidemment, le dispositif sécuritaire serait encore plus verrouillé et spectaculaire. Les monastères orthodoxes du Kosovo connaissent aussi la ruine, sans grande réaction des peuples orthodoxes : ils participent déjà, eux aussi, au processus globalitaire.

        Ainsi épurée de ses formes langagières, historiques et politiques, ainsi formatée par la technicité et ses codes, l’Humanité globale jouira de l’insignifiante perfection d’un moteur. Tel est le blême horizon de la technocratie globalitaire. Quand le totalitarisme veut finir l’Histoire par la politique, le globalitarisme veut en finir avec l’Histoire et la politique, par l’ingénierie des normes. A n’en point douter, l’Europe du traité de Lisbonne est à la pointe du processus globalitaire.

 

  ENJEUX & DÉBATS  

(La patrie, l'Europe et le monde, suite...)

 

Vive le peuple libre, en sa République,

et démocratiquement souverain !

Pierre Le Vigan

 

        Une certaine gauche se dresse depuis plus de 20 ans contre la nation. Le communautarisme est son arme. Julien Landfried, auteur de Contre le communautarisme (Armand Colin, 2007) remarque ainsi : « Si on analyse le rôle des médias, il faut voir comment une certaine presse de gauche, à partir des années 1970-1980, a décidé que la nation comme nation politique était un problème, en tout cas une configuration politique qui n'avait pas sa préférence. D'autres modes d'organisations politiques, en particulier le multiculturalisme ou le multi-communautarisme politique étaient peu à peu devenues l'objet de leur désir politique. Par exemple, Libération, Le Nouvel Observateur, Politis, Le Monde Diplomatique dans un certain nombre de leurs textes, trahissent leur préférence idéologique cachée, en mettant en avant telle ou telle revendication communautariste. Quand Libération fait sa Une sur la « question noire » en France, le même jour que la première manifestation importante du CRAN, qui est pourtant très faible numériquement, c'est en réalité Libération qui en dit long sur ses préférences idéologiques ! Dans ce cadre-là, c'est la presse de gauche qui tient un rôle déterminant car auparavant c'était elle qui, en mettant la question sociale en tête de l'agenda politique, forçait les responsables politiques et médiatiques à se positionner par rapport à elle. » (entretien paru dans la revue autogestionnaire Utopie critique, n° 42 , 2007).

        Nous en sommes là ; les prolétaires en lutte ont été remplacés par des victimes : Juifs, Noirs, homos, immigrés, sans-papiers, et aussi femmes battus, victimes de pédophiles, trop laids, trop gros, trop enfumés, trop fumeurs, etc. De son, coté, le philosophe Philippe Forget note avec justesse : « Quand l’appareil d’État autorise des associations prébendées, à représenter des communautés hantées par leur peau, leurs mœurs et leurs superstitions, enfin toutes animées d’un ressentiment mémoriel, il rompt le pacte républicain car le peuple souverain ne se reconnaît pas de sections. S’il se sectionnait en ethnies, sexes ou églises, émergeraient bientôt des législations spéciales et des justices particulières. L’inflation des postures ‘’victimaires’’ sert à évacuer l’unité de la République et de la question sociale. » (« Culte de la ‘’diversité’’ et dépècement du peuple souverain », L’esprit européen, Internet, 20 janvier 2008). Par contre il est nécessaire de na pas confondre corporatisme et communautarisme : le corporatisme (par exemple la défense forcenée de tel statut professionnel) est critiquable (et en même temps bien naturel) mais il génère ses propres contre-pouvoirs (la volonté populaire de contrer les abus et le souhait de règles égales pour tous), tandis que le communautarisme relève d’un totalitarisme implicite (telle association s’érige le droit de parler au nom des « mal-logés », des « Juifs », des « sans-papiers », des « homos », … comme s’il existait une essence du mal-logé, du Juif, de l’homo, … ).

        Philippe Forget note encore : « Aussi, face au désastre de la France contemporaine, c’est une grave faute politique que de prôner une réconciliation entre ‘’Français de souche’’ et ‘’Français d’origine immigrée’’. Cette discrimination sociologique ne saurait en aucun cas être érigée en politique. La République n’a à connaître politiquement que des citoyens français, lesquels forment le Peuple et s’assimilent au Peuple. Du Peuple, soit ils en sont soit ils n’en sont pas ; et cela qu’ils relèvent d’un signalement européen ou extra-européen ». Bien entendu. Toutefois, qui parle de réconciliation entre Français de souche et immigrés ? Ceux qui se préoccupent de ces questions parlent plutôt d’égalité – il s’agit d’une égalité de destin potentiel – et la réconciliation nécessaire concerne la droite sociale et la gauche nationale qui doivent converger puisque le social et le national nécessitent d’entreprendre les mêmes combats pour la souveraineté du peuple. 

        Philippe Forget écrit encore : « Le Peuple est en amont de toute sociologie des populations, sachant cependant qu’un excès de bouleversement démographique risque de se transformer en changement qualitatif du paysage commun, au point que la reconnaissance historique et culturelle de soi devienne impossible. Toute forme d’existence nécessite un équilibre interne pour assurer sa transmission ou son renouveau, à peine de sombrer dans l’épars du non-sens. Il n’est pas ici question de la fixité d’une essence à préserver, mais d’un lien fédérateur qui noue et renoue un sens commun, au travers des époques et de leurs métamorphoses ». Immigration zéro ? Inversion des flux migratoires ? Si on est inflexible sur la souveraineté du peuple, sur la République, et sur la démocratie non négociable c’est-à-dire non diluée dans la globalisation, ce sont là des questions parfaitement légitimes, tout autant que la rupture avec le libre-échange mondial au profit de l’économie autocentrée. Oui le peuple doit être libre, et porteur de rêve. Son plus beau rêve sera l’enchantement d’un grand destin européen : l’Empire en Europe et l’Empire d’Europe. Le règne d’un ordre nouveau et impérial.

 

 

Agora   ENJEUX & DÉBATS  Sommaire