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ENJEUX & DÉBATS
Sommaire

(La
patrie, l'Europe et le monde, suite...)
***
LA
PATRIE
Pierre Le Vigan
Anatole
France faisait cet éloge de l’enracinement :
« Si la patrie est le lieu où
l’on hérite des Pères, je
conçois qu’elle puisse être aussi celui
où l’on
devient père, mais un droit précédent
en préserve l’exercice :
l’aigle
comme le papillon savent que l’on ne peut pas pondre
où l’on veut ». En
effet, il n’y a pas d’appartenance à la
patrie par le simple fait
« d’être
là ».
Ernest
Renan disait que la nation est « un
plébiscite de tous
les instants » (Qu’est-ce
qu’une nation ?, 1882). Mais il
ajoutait que cette nation nécessitait
« la possession en commun d’un riche
legs de souvenirs ». Ecoutons le à
nouveau : « Une nation est
une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à
vrai dire, n'en font qu'une,
constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans
le passé, l'autre
dans le présent. L'une est la possession en commun d'un
riche legs de souvenirs
; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre
ensemble, la volonté de
continuer à faire valoir l'héritage qu'on a
reçu indivis. L'homme, Messieurs,
ne s'improvise pas. La nation, comme l'individu, est l'aboutissant d'un
long
passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements.
Le culte des ancêtres est de
tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont
faits ce que nous sommes. Un
passé héroïque, des grands hommes, de la
gloire (j'entends de la véritable),
voilà le capital social sur lequel on assied une
idée nationale. Avoir des
gloires communes dans le passé, une volonté
commune dans le présent ; avoir
fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore,
voilà les conditions
essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des
sacrifices qu'on a
consentis, des maux qu'on a soufferts. On aime la maison qu'on a
bâtie et qu'on
transmet. Le chant spartiate :’’Nous sommes ce que
vous fûtes ; nous serons ce
que vous êtes’’ est dans sa
simplicité l'hymne abrégé de toute
patrie. »
Je ne
vois pas d’appartenance collective, qu’elle soit
provinciale, ou
nationale, ou impériale européenne –et
il faudra bien qu’elle le soit– hors de
cela
*
La
citation que fait Pierre Le Vigan nous remet en mémoire un
beau texte de Renan.
C’est un très beau texte, mais c’est
aussi un texte daté. Toute la question est
de savoir si l’on peut encore raisonner en ces termes
aujourd’hui. PLV semble
le penser. N’est-ce pas surtout une posture intellectuelle ?
J’ai le sentiment
que l’identité, l’appartenance, etc.
tend à perdre aujourd’hui toute dimension
territoriale, au sens strict de ce terme. Cela ne veut pas dire que
l’identité
ne peut plus avoir de sens, mais que l’«
enracinement » ne renvoie plus
fondamentalement à un lieu. Quelles leçons
peut-on en tirer ?
Alain
de Benoist

ENJEUX & DÉBATS
(La
patrie, l'Europe et le monde, suite...)
Patries, État et
post-modernité
dans le nouvel ordre
de la Terre
Georges
Feltin-Tracol
(extraits)
La « fin des traditions » (Lire Krisis,
«
Communauté ? », n° 16, juin 1994) et
l’hypermodernité modifient sensiblement le
concept de patrie. Il ne doit plus seulement s’entendre comme
la « terre des
pères, le sol des aïeux »; il importe
d’accepter le sens hypermoderne de «
milieu, cercle, zone d’admission » voulu,
choisi, édifié
selon des affinités ou d’après des
sensibilités semblables. […]
Dorénavant, la « patrie » (ou en langage
postmoderniste,
la « communauté ») peut très
bien se vouloir déracinée, sans
sol,
voire hors-sol, car
déterminée par le sexe,
l’âge, la langue ou
l’orientation sexuelle. La dissolution des structures
sociales fait que ces «
néo-patries » / « communautés
» ne reposent plus sur un terroir, « la terre et
les morts » (Maurice Barrès), mais sur des
individus atomisés en quête de
nouvelles adhésions collectives, ce que Michel Maffesoli
désigne sous le terme
de « tribu » […]
Erreur volontaire de langage, le multiculturalisme masque
l’effacement réel de l’ensemble des
cultures du monde, remplacé par un vernis
culturel mondialisé, un monothéisme
pseudo-culturel, une « culture » de
façade
réduite au supermarché, au fric et à
la moraline des droits de l’homme. […]
«
Non seulement il n’y a plus de Français moyens,
mais il
n’y a plus de peuple français. Quand un homme
politique parle du peuple
français, quand il dit : “ Français,
Françaises ”, il parle d’un ectoplasme,
d’un concept qui, sociologiquement, a de moins en moins de
réalité. […]
les
sociétés post-industrialisées
d’Occident s’adaptent
bon gré mal gré au communautarisme, au
multiculturalisme et à l’individualisme
[…]
Prenant
acte que les présentes institutions collaboratrices
éradiquent progressivement
tout esprit européen authentique, les Européens
feraient mieux de s’inspirer
des communautarismes en vigueur et d’œuvrer en
faveur de leur propre
communautarisme. […]
Aujourd’hui,
par l’essor technique des communications, il devient possible
de relier les «
hommes de grande volonté » (Louis Pauwels) et de
tisser des réseaux
communautaires, enracinés et militants /
résistants au-delà des frontières
étatiques formelles. Plus que jamais, il est
nécessaire que les Européens
conscients de leur européanité surfent sur la
vague destructrice du « monde
liquide ». […]
D’une
manière plus pratique, rien
n’empêcherait dès à
présent les mainteneurs des
identités européennes de se considérer
et d’agir en minorité
politique et/ou philosophique et, par conséquent,
d’exiger, au nom du droit imprescriptible à la
différence, plus de droits que
de devoirs, un traitement préférentiel dans la
vie quotidienne et une
représentation dans les médias inversement
proportionnelle à leurs modestes
résultats électoraux. L’objectif serait
à terme de permettre à chaque «
communauté » de détenir sa propre
entité politique, d’installer son propre
État.
[…]
«
Cessant d’envisager la spécificité
française comme une acquisition
contractuelle et volontariste qui transforme progressivement la carte
nationale
d’identité en un document de nature analogue
à celle de la carte orange de la
R.A.T.P., le patriotisme français doit alors changer
radicalement de
signification, adopter une vision européocentrée
de l’appartenance française et
porter aux dimensions européennes sa finalité,
afin que l’identité française ne
soit qu’un mode d’être
de l’identité européenne. Il faudrait
en arriver
à dire : “ je suis Français parce
qu’Européen
”, et non plus : “ je suis
Européen parce que Français ”.
L’identité culturelle européenne doit
conditionner l’identité française et
l’englober. Si nous entendons rester dans
l’histoire et si nous ne voulons pas, tout simplement, que la
“ France ”
disparaisse et devienne une simple “
société
” sans autre qualification que
d’être “ occidentale ”, nous
devons nous penser
d’abord comme Européens. »
(
Guillaume Faye, « La France en Europe », Une
certaine idée de la France.
Actes du XIXe colloque national du G.R.E.C.E., Le Labyrinthe,
1985, p. 63.)
[…]
Entre le déchaînement d’un mondialisme
d’essence
titanesque (le financiarisme selon Alexandre
Douguine) et les replis sur
soi collectifs sanglants (les tribus
dont on peut voir entre autres des
signes palpables dans les banlieues françaises,
néerlandaises et danoises), le
concept d’« État subsidiaire
représente une
troisième voie entre l’État
libéral
et l’État-Providence d’inspiration
socialiste
». (Christophe Heckly et
Éric Oberkampf, La subsidiarité
à l’américaine : quels enseignements
pour
l’Europe ?, L’Harmattan, coll.
« Logiques politiques », 1994, p. 15. )[…]
Le
nouveau nomos de la Terre réclame donc
des grands-espaces en formation
une éthique non-moderne, car «
plus qu’il ne leur confère de droits,
leur poids leur impose des devoirs : ceux de stabiliser
l’univers politiquement
et économiquement, autrement dit, d’assurer la
paix et de favoriser la
prospérité. Tellus stabilita,
l’équilibre du monde : depuis
l’Antiquité,
ce principe n’a pas laissé
d’être la justification suprême de
l’œuvre politique
» (Pierre
Béhar, Une géopolitique
pour l’Europe, op.
cit., pp. 30 - 31.)
.
Il reviendrait par conséquent à cette patrie de
patries qu’est la
Grande Europe de répondre au
déchaînement titanesque du « Kshatriya
post-moderne » (Daniel Cologne) par un apprentissage lucide
du politique, de
l’histoire, du tragique.
(La
patrie, l'Europe et le monde, suite...)
Entretien
avec Alain de Benoist
Transmis par
Pierre Bérard à L'Esprit Européen
publié
sur : http://comgalliae.blogspot.com/2008/01/identit-nation-et-rgions-avec-alain-de.html
Repris, entre autres, par Novopres.info
À
l’heure où beaucoup sont affligés des
évolutions
de notre société et
s’inquiètent du devenir de notre civilisation
française et
européenne, et alors que d’autres
s’extasient devant les projets délirants des
ultra-mondialistes Sarkozy-Attali, se pose avec urgence la question des
possibles. Que peut-on faire aujourd’hui, pour
défendre une autre vision du
monde, pour lutter contre l’obsession universaliste et le
tout-Marchandise ?
Quels projets politiques ou sociaux sont envisageables ? Dans quel
cadre agir ?
Communauté gauloise s’est tourné vers
l’écrivain et historien des idées Alain
de Benoist, qui nous propose dans un long entretien quelques pistes de
réflexion.
***
EXTRAITS
« Nous vivons sans conteste dans ce que
Cornelius
Castoriadis appelait une « époque de basses eaux
». D’autres parlent de
décadence ou de fin de cycle. Cette dernière
expression a fait l’avantage de
faire comprendre que, lorsque quelque chose se termine, il y a aussi
quelque
chose qui commence. Ce qui s’achève
aujourd’hui, c’est le vaste cycle de la
modernité. On peut caractériser cette
dernière de bien des façons. Je
dirais pour ma part que l’un de ses traits principaux est
d’avoir généralisé
dans tous les rouages de la vie sociale un processus
d’indistinction,
c’est-à-dire de négation des
différences,
relevant de ce que j’ai appelé
l’idéologie du Même. Cette
idéologie, qui a
connu des formes religieuses comme
des formes profanes, soutient que tout ce qui singularise n’a
qu’un aspect
secondaire et transitoire. La « renaissance de la conscience
culturelle et
identitaire » que vous appelez de vos vœux implique
une
rupture avec
l’idéologie du Même, qui se
déploie de nos
jours à l’échelle
planétaire. Une
telle renaissance équivaudrait à une
véritable
révolution, ce qui exclut toute
perspective réformiste. Comment peut-on y œuvrer ?
S’il y avait une solution
toute prête, cela se saurait depuis longtemps. A
mon sens, c’est tout un
travail de pédagogie qui est nécessaire dans
l’immédiat. Mais celui-ci ne
peut être entrepris que sur la base d’une analyse
en profondeur de la
généalogie, de la suite
d’événements qui a abouti à
la situation actuelle. Une
attitude purement réactive ne suffit pas. Il faut que
s’y ajoute une attitude
réflexive, faute de quoi l’on en restera au stade
de la déploration. Cette
démarche doit en outre se défaire de toute
nostalgie restaurationniste.
L’identité elle-même n’est pas
une essence, mais une substance, une dynamique
narrative. L’histoire n’est pas seulement le
passé. L’histoire est toujours
ouverte sur d’autres possibles. Le plus important est donc
d’être capable
d’analyser le monde dans lequel on vit, d’essayer
de discerner les formes
sociales-historiques du monde qui vient, bref
d’être conscient du moment
historique où nous sommes. La simple lamentation,
si fréquente dans les
milieux de droite, n’est pas une réaction contre
la décadence. Elle fait aussi
partie de la décadence. [...]
Selon un sondage récent, publié dans
Les valeurs
des Français (Armand Colin 2003), 84 % des
Français se déclarent aujourd’hui
«
fiers d’être Français », ce
qui pourrait nuancer [un certain] pessimisme. Tout
récemment encore, on a même pu voir notre
très médiatique secrétaire d’État
aux Affaires
étrangères, Rama Yade, se déclarer
« fière d’appartenir à un
pays qui ne veut
pas mourir ». Le problème est que cette
« fierté », découlant
d’un sentiment
d’appartenance élémentaire, ne signifie
pas grand chose aussi longtemps que
l’on n’a pas dit de quoi il faudrait être
« fiers » ni défini ce que veut dire
« être Français » (ou
« être Européen »). Les
milieux identitaires se bornent
ici, le plus souvent, à renvoyer à
l’origine, c’est-à-dire à
l’identité
héritée, ce qui me semble très
insuffisant. L’identité est inséparable
de la
conscience identitaire, c’est-à-dire de la
perception que nous en avons et de
l’importance que nous donnons à tel ou tel de ses
aspects. Une identité
choisie peut être beaucoup plus agissante qu’une
identité héritée : chaque fois
qu’un individu meurt pour ses idées, il meurt pour
une identité choisie. Plus
que de savoir « qui est Français ? », la
vraie à question à poser, dans la
situation présente, serait plutôt de savoir
« qu’est-ce qui est français ?
»
A l’époque où nous vivons, en
quoi la présence française au monde peut-elle
encore être singulière ? Qu’y a-t-il de
spécifiquement français dans notre mode
de vie ? [...]
Tout ce qu’il pouvait y avoir d’organique et de
concret dans la société se défait au
profit de rapports mécaniques, abstraits
ou intéressés. L’effondrement des
solidarités naturelles va de pair avec la
disparition des grands projets collectifs. A
l’époque de la globalisation, on
ne peut remédier à cette dé-liaison
sociale que dans des cadres sociaux de
proximité, qu’il s’agisse du quartier,
du voisinage, de la commune, de la
région, etc. Le global appelle le local,
dans la mesure où l’État-nation
n’est plus
créateur de socialité.[...]
Pour que l’Union européenne soit une
véritable
chance pour l’Europe, il faudrait d’abord que soit
clairement posé un débat
qu’on a toujours esquivé : celui qui porte sur les
finalités. S’agit-il de
faire de l’Europe un vaste espace de
libre-échange, régi par les lois du
marché
et l’idéologie des droits de l’homme, ou
de construire une puissance autonome,
qui serait aussi un creuset original de culture et de civilisation ? [...]
L’erreur, en revanche, serait de poser la nation,
soit comme la forme politique la plus vaste qu’on puisse
imaginer, ce que
croyait Maurras, suivi aujourd’hui par les «
souverainistes », soit comme une
forme politique exclusive de toutes les autres. Cette erreur est
fréquemment
commise en France, car le mode de construction de la nation
française nous y
prédispose. Alors qu’en Allemagne ou en Italie,
c’est le peuple qui a créé la
nation, d’où a surgi l’Etat, en France,
l’Etat préexiste à la fois au peuple
est à la nation [...]
Je distingue donc nettement la nation et
l’Etat-nation, tout comme je distingue la
nationalité et la citoyenneté. Dans
une telle optique, la nation peut très bien coexister avec
des entités
politiques d’un autre niveau. [...]
Aujourd’hui,
le système politique en place dans les
démocraties libérales est visiblement
pré-codé, c’est-à-dire
qu’il est
conçu de
façon telle que les partis porteurs d’une
véritable
alternative ne puissent pas
accéder au pouvoir (l’alternance a
remplacé
l’alternative). [...]
Je
trouve qu’il y a quelque abus de langage à
célébrer la « diversité
», ou encore
les « sociétés multiculturelles
», comme
le font la plupart des politiciens de droite et de gauche. Nous vivons
aujourd’hui dans une société
multiraciale, mais
certainement pas dans une
société multiculturelle. La diversité
dont on fait
l’éloge est calquée sur la
simple multiplicité des marchandises entre lesquelles le
consommateur peut «
choisir ». Pour l’essentiel, tout le monde se
trouve
plongé dans un univers
tristement monoculturel, celui de la marchandise, de la logique du
capital et
de la course au profit.[...]
L’immigration de masse est un
phénomène
condamnable, dont les pathologies sociales sont aujourd’hui
bien connues. Cela dit,
dans les milieux de droite, il est fréquent
d’entendre dire que les populations
issues de l’immigration ne sont « pas assimilables
» et, en même temps, de leur
reprocher de ne « pas vouloir s’assimiler
», ce qui me paraît un peu
contradictoire. Si j’ai effectivement toujours
condamné l’assimilationnisme
jacobin, je n’ai pour ma part jamais
été favorable au « communautarisme
» dans
le sens, toujours péjoratif, qu’on donne
aujourd’hui à ce mot. Reconnaître
qu’il existe des communautés
différentes, dont l’existence
précisément crève
les yeux, est une chose ; en tirer argument pour soutenir le
« communautarisme
», au sens où les différences
pourraient être posées comme autant
d’absolus, en
est une autre.[...]
Il
est bien clair en effet que la reconnaissance ne
peut pas être à sens unique : les
communautés reconnues doivent elles aussi
reconnaître les devoirs et les charges afférents
à leur présence dans un espace
public commun, qui demeure l’espace du vivre-ensemble et de
la citoyenneté.
C’est à cette reconnaissance mutuelle, avec tout
ce qu’elle implique, qu’il
faut travailler. [...]
Quand [on parle] de l’hostilité du
«
traditionalisme musulman » envers l’Europe, il
faudrait distinguer, d’abord
entre les différentes significations que peut
revêtir cette expression, ensuite
entre les modalités et les motifs caractérisant
l’hostilité que vous évoquez.
Condamner le matérialisme et l’individualisme de
l’Occident actuel est à mon
avis parfaitement légitime. Ce n’est pas la
même chose que de vouloir instaurer
la shariah dans les banlieues ! D’autre part, le
traditionalisme musulman n’est
pas nécessairement synonyme d’«
islamisme », et l’islamisme ne se résume
pas
lui-même à l’idéologie
hystérique ni aux pratiques convulsives du fanatisme
wahhabite.
En la matière, malheureusement, les médias
pratiquent un amalgame systématique.
Que de nombreux jeunes issus de l’immigration, non seulement
n’aient aucune
sympathie pour la France, mais encore ne se considèrent
nullement comme
français, alors même qu’ils
possèdent la nationalité française,
est par
ailleurs aussi incontestable que dramatique. Les premiers responsables
en sont
les hommes politiques, qui ont pendant trente ans refusé de
regarder en face le
problème de l’immigration et ont cru
qu’il suffisait d’instaurer le « droit du
sol » pour transformer les consciences. On paie aussi le prix
de l’absence de
tout projet collectif. Le service militaire a lui-même
disparu sans qu’on se
soucie de le remplacer par autre chose. Cependant, il faut aussi
admettre qu’on
ne voit pas très bien pourquoi les jeunes issus de
l’immigration devraient se
sentir français alors que tant de jeunes Français
« de souche » n’éprouvent
eux-mêmes que des sentiments
d’indifférence vis-à-vis de leur propre
histoire.
Je ne dis pas cela pour chercher des excuses aux uns ou aux
autres. Il est
évident que celui qui me désigne comme son ennemi
devient automatiquement mon
ennemi, que cela me plaise ou non. Mais je ne crois pas non plus
qu’il soit
sain de ne se situer que dans la perspective du rapport de forces.
Disons qu’on
peut, à mon avis, rejeter d’un même
mouvement l’irénisme et la xénophobie.
ENJEUX & DÉBATS
En réponse à Alain de Benoist :
Le besoin
d’enracinement continue d’avoir une dimension
territoriale
Pierre Le Vigan
L’identité
perd-t-elle toute dimension territoriale ?
ADB semble le penser. Il est certain qu’il ne faut pas
surestimer la place que
cette dimension avait dans le temps d’avant. Mon
grand-père est né en Picardie,
il a travaillé à Paris puis en Sologne,
où il a passé la dernière partie de sa
vie. Pour autant, l’enracinement existait : il
concernait des
« habitus », un enracinement
professionnel dans une activité –
artisan électricien en l’occurrence, dans un
savoir-faire, et c’était tout
simplement un enracinement dans la France, et dans une France qui
était alors
essentiellement peuplée de français (plus la
France était française, moins il y
avait d’ailleurs de xénophobie). Je crois que la
dimension d’enracinement dans
les paysages et parmi les gens d’un peuple est essentielle.
Parmi les immigrés
ou descendants d’immigrés récents,
combien sont sortis de Paris et des
Champs-Elysées pour découvrir la France, les
Frances, ses provinces, au lieu de
« retourner au bled » selon
l’expression consacrée - ou au village
s’il s’agit de l‘Afrique - à
chaque occasion ? Nous savons bien, surtout
si nous avons vécu des décennies dans les
banlieues de Paris ou des très
grandes villes de France, que la réponse est
« très peu ».
Cela veut dire que le besoin d’enracinement continue
d’avoir
une dimension territoriale mais que cette dimension ne
s’exerce pas au profit
de la France – ou de l’Europe encore moins.
J’en conclus que le rapatriement de
bien des immigrés est au fond la meilleure solution au
besoin légitime
d’enracinement.
Dans le même temps, je partage tout
à fait la
position
d’ADB sur les communautés existantes :
«
Il est bien clair en
effet que la reconnaissance ne peut pas être à
sens unique
: les communautés
reconnues doivent elles aussi reconnaître les devoirs et les
charges afférents
à leur présence dans un espace public commun, qui
demeure
l’espace du
vivre-ensemble et de la citoyenneté. C’est
à cette
reconnaissance mutuelle,
avec tout ce qu’elle implique, qu’il faut
travailler
[...] ». Simplement
je crois que l’immigration de masse et le
libéralisme
mondialiste ont pour
effet de désintégrer même les
communautés
immigrées et que l’anomie est le
problème
principal. Donnons aux immigrés le droit à
l’enracinement, c'est-à-dire
organisons le rapatriement qui pour beaucoup, pour ceux qui ne sont pas
venus
pour travailler, qui n’ont pas cherché
à
travailler, - et qui peut nier que
ceux-là existent aussi ? - redonnera du sens
à leur
vie, des couleurs à
leur espérance, de la force et de la jeunesse à
leur pays
d’origine. Et qui,
dans des pays où on ne vit pas si on ne travaille pas, leur
permettra de
redécouvrir les vraies valeurs de l’effort, sous
le regard
des anciens, de
leurs anciens, d’hommes souvent fiers et virils. Disons le
tout
net aussi
: ce ne sont pas les moyens de pression qui manquent face à
leurs pays
d’origine. Et la politique c’est aussi la gestion
des
rapports de force.

ENJEUX
& DÉBATS
La
patrie
expliquée à nos petits enfants
Patrick Keridan
Si votre
petit fils (ou fille) de huit ans vous demandait à
brûle-pourpoint :
dis-donc grand père, qu’est-ce c’est que
la patrie ?
Que
lui
diriez-vous ?
Peut-être
quelque chose comme ceci :
«-C’est…
c’est « la terre des
pères », du moins c’est ce que
le mot veut dire…
et des mères aussi, bien sûr !
-Et
c’est
quoi la terre des pères ? Le jardin ?
-Oui,
mais c’est plus grand, le pays, la France.
-
Mais
Ahmed y dit que sa patrie c’est
l’Algérie.
- Ah
tu
vois que tu savais que la patrie c’était un pays.
Mais au fait qui vous a donné
l’idée de parler de ça ?
- La
maîtresse pendant le cours d’éduc. ci.
Elle nous a dit de demander à nos
parents et de ne pas nous contenter de recopier le dictionnaire.
-
D’éduxi ?
-
T’es
nul ! D’éducation civique !
- Bon… disons que
pour Ahmed, il y a pour le
moment deux patries : l’Algérie
où sont nés ses parents et grands parents,
et la France où ils sont venus vivre et travailler.
- Et
nous
on n’en a qu’une ? C’est pas
juste !
-
C’est
comme ça, mais les Français qui vont vivre
ailleurs, eux aussi en ont deux.
- Et
c’est quoi la France ?
- A
ton
avis, tu ne sais pas ?
-
Mais
si, c’est le pays où on parle français,
mais y’en a beaucoup : le Canada,
la Suisse, la Belgique, la francophonie…
-
Dis-donc, t’es calé ! Disons que la
langue est importante, mais elle ne
suffit pas, il faut aussi une longue histoire partagée, et
puis la patrie, c’est
aussi l’amour du pays qui est le sien…
- Et
si
on en a plus d’un ?
- Tu
as
raison, comme Ahmed, on peut aimer d’abord son pays
d’origine, puis le pays
d’accueil ou les deux à la fois. Mais la patrie,
c’est quand même le pays qu’on
aime le plus. Moi j’ai eu pendant longtemps deux grands
amours, l’Allemagne,
pays de mon grand père, et la France de ma
grand-mère. Mais les deux
pays-frères se sont fait la guerre. Pendant la guerre, ton
grand père à toi,
mon papa, était
plutôt du côté des
« boches » comme on appelait les
Allemands. Alors que moi, après
coup, je me suis dit que j’aurais été
un héros de la Résistance si je n’avais
pas été un tout petit
bébé…
-
Alors
tu penses comme John l’Amerloque qui dit que la patrie,
c’est là où on se sent
bien ?
-
Non, parce
que parfois on se sent très mal dans sa patrie, on en
préfère une autre, comme
je te l’ai dit... En fait, mon grand
père, un
Irlandais, s'était réfugié en
Allemagne parce que
les Anglais, qui occupaient son pays le pourchassaient. Puis il
épousa une Française...
-
Alors
on peut choisir ?
-
Oui et
non…
-
Pourquoi non ?
-
Parce
qu'on ne choisit pas le lieu de sa naissance, et on peut être
chassé de chez soi... Et si tu choisis
d’être un
Chinois, tu garderas toujours un peu du Français en
toi : ta langue, ton accent, la couleur de ta peau, ta
façon de marcher,
de saluer, de manger… Il faudra beaucoup de temps pour
effacer
tout ça et
ressembler à un Chinois, même un tout petit peu.
Et
peut-être ne le voudras-tu
pas, peut-être seras-tu fier d’être un
Français, un Européen en Chine, comme
Ahmed est fier d’être un Algérien (ou un
Arabe) en
France, même s’il a la
nationalité française !
-
Alors
on peut quand même choisir !
-
Oui,
mais c’est très difficile, car pour choisir un
autre pays que celui où l’on est
né, il faut émigrer, partir, rester
là-bas assez longtemps pour être
accepté…
Et tous les pays ne veulent pas de nous… comme nous ne
voulons pas de tous les
pays chez nous !
- Et
l’Europe ?
-
Bonne
question : c’est la grande patrie de nos petites
patries, la terre des
peuples frères qui en ont assez de se faire la guerre et
veulent s’unir, comme
au temps des Romains et de l’empereur Charlemagne.
-
Mais
l’Europe n’existe pas, elle est trop faible.
-
Qui dit
ça ?
-
John
l’Amerloque.
- Je
vois… Mais justement, il faut la faire cette Europe, pour
qu’elle soit au moins
aussi forte que l’Amérique !
- Et
comment ?
- Il
faut
d’abord l’aimer !
- Et
comment aimer ce qui n’existe pas ?
-
Bonne
question !
- La
maîtresse a dit que la réponse devait
être une toute petite phrase comme ;
« Pour moi, la patrie, c’est la
France » ou autre chose. Ahmed et
John ont déjà leur réponse. Et moi
qu’est-ce que j’dis ?
-
Bonne
question !
-
Génial !
-
Quoi
donc ?
-
« La patrie, pour moi Madame, c’est une
bonne question » C’est la
réponse que tu m’as donnée le plus
souvent.
-
Attends… On va corser un peu ça :
« La patrie, c’est la question
qu’on se pose aujourd’hui parce que la
réponse n’est pas
évidente »
-
C’est
long, tu peux me l’écrire ? »
1er
mai 2008
ENJEUX & DÉBATS