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(La patrie, l'Europe et le monde, suite...)

              Voici la suite (mais certainement pas la fin) du débat que L'Esprit Européen  a inauguré en dans son n°11 (hiver 2003/2004) sur le thème "Qu'est-ce que la France, pourquoi l'Europe ? " Débat que nous relançons avec la 


:

Que peut bien vouloir dire le mot patrie aujourdhui ?

    On pourra lire ci-dessous :

    - Un rappel par Pierre Le Vigan de ce qu'à pu signifier le mot "patrie" et son quasi-synonyme à l'époque, la "nation" pour nos grands ancêtres Anatole France et Ernest Renan.

    - Une prise de position critique d'Alain de Benoist par rapport au texte ci-dessus.

    - Les extraits les plus significatifs d'une très longue étude de Georges Feltin-Tracol (dont la version intégrale est lisible sur le site     http://www.europemaxima.com/), qui offre une réponse indirecte à la problématique d'Alain de Benoist.

    -  Des extraits importants d'un entretien accordé par Alain de Benoist sur ce même thème
à  http://comgalliae.blogspot.com/2008/01/identit-nation-et-rgions-avec-alain-de.html
Repris, entre autres, par Novopres.info

    -  Une réponse de Pierre Le Vigan à Alain de Benoist : "Le besoin d'enracinement continue d'avoir une dimension territoriale"

    -  Un dialogue imaginaire de Patrick Keridan intitulé "La patrie expliquée à nos petits enfants"

    Les étapes précédentes de ce débat  sans fin sont lisibles dans nos pages en cliquant sur les liens ci-dessous :
http://www.esprit-europeen.fr/agora_enjeux_france_europe-3#forget_diversite
http://esprit-europeen.fr/agora_enjeux_france_europe-2.html
http://esprit-europeen.fr/agora_enjeux_france_europe.html
Yves Argoaz

***

LA PATRIE

Pierre Le Vigan

        Anatole France faisait cet éloge de l’enracinement : « Si la patrie est le lieu où l’on hérite des Pères, je conçois qu’elle puisse être aussi celui où l’on devient père, mais un droit précédent en préserve l’exercice : l’aigle comme le papillon savent que l’on ne peut pas pondre où l’on veut ». En effet, il n’y a pas d’appartenance à la patrie par le simple fait « d’être là ».
        Ernest Renan disait que la nation est « un plébiscite de tous les instants » (Qu’est-ce qu’une nation ?, 1882). Mais il ajoutait que cette nation nécessitait « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ». Ecoutons le à nouveau : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. L'homme, Messieurs, ne s'improvise pas. La nation, comme l'individu, est l'aboutissant d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu'on a consentis, des maux qu'on a soufferts. On aime la maison qu'on a bâtie et qu'on transmet. Le chant spartiate :’’Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes’’ est dans sa simplicité l'hymne abrégé de toute patrie. »

        Je ne vois pas d’appartenance collective, qu’elle soit provinciale, ou nationale, ou impériale européenne –et il faudra bien qu’elle le soit– hors de cela

*



    La citation que fait Pierre Le Vigan nous remet en mémoire un beau texte de Renan. C’est un très beau texte, mais c’est aussi un texte daté. Toute la question est de savoir si l’on peut encore raisonner en ces termes aujourd’hui. PLV semble le penser. N’est-ce pas surtout une posture intellectuelle ? J’ai le sentiment que l’identité, l’appartenance, etc. tend à perdre aujourd’hui toute dimension territoriale, au sens strict de ce terme. Cela ne veut pas dire que l’identité ne peut plus avoir de sens, mais que l’« enracinement » ne renvoie plus fondamentalement à un lieu. Quelles leçons peut-on en tirer ?
Alain de Benoist






  ENJEUX & DÉBATS  

(La patrie, l'Europe et le monde, suite...)


Patries, État et post-modernité

dans le nouvel ordre de la Terre

 

Georges Feltin-Tracol
(extraits)

    La « fin des traditions » (Lire Krisis, « Communauté ? », n° 16, juin 1994) et l’hypermodernité modifient sensiblement le concept de patrie. Il ne doit plus seulement s’entendre comme la « terre des pères, le sol des aïeux »; il importe d’accepter le sens hypermoderne de « milieu, cercle, zone d’admission » voulu, choisi, édifié selon des affinités ou d’après des sensibilités semblables. […]

 

    Dorénavant, la « patrie » (ou en langage postmoderniste, la « communauté ») peut très bien se vouloir déracinée, sans sol, voire hors-sol, car déterminée par le sexe, l’âge, la langue ou l’orientation sexuelle. La dissolution des structures sociales fait que ces « néo-patries » / « communautés » ne reposent plus sur un terroir, « la terre et les morts » (Maurice Barrès), mais sur des individus atomisés en quête de nouvelles adhésions collectives, ce que Michel Maffesoli désigne sous le terme de « tribu » […]

 

    Erreur volontaire de langage, le multiculturalisme masque l’effacement réel de l’ensemble des cultures du monde, remplacé par un vernis culturel mondialisé, un monothéisme pseudo-culturel, une « culture » de façade réduite au supermarché, au fric et à la moraline des droits de l’homme. […]

 

« Non seulement il n’y a plus de Français moyens, mais il n’y a plus de peuple français. Quand un homme politique parle du peuple français, quand il dit : “ Français, Françaises ”, il parle d’un ectoplasme, d’un concept qui, sociologiquement, a de moins en moins de réalité. […]

 

les sociétés post-industrialisées d’Occident s’adaptent bon gré mal gré au communautarisme, au multiculturalisme et à l’individualisme […]

 

Prenant acte que les présentes institutions collaboratrices éradiquent progressivement tout esprit européen authentique, les Européens feraient mieux de s’inspirer des communautarismes en vigueur et d’œuvrer en faveur de leur propre communautarisme. […]

 

Aujourd’hui, par l’essor technique des communications, il devient possible de relier les « hommes de grande volonté » (Louis Pauwels) et de tisser des réseaux communautaires, enracinés et militants / résistants au-delà des frontières étatiques formelles. Plus que jamais, il est nécessaire que les Européens conscients de leur européanité surfent sur la vague destructrice du « monde liquide ». […]

D’une manière plus pratique, rien n’empêcherait dès à présent les mainteneurs des identités européennes de se considérer et d’agir en  minorité politique et/ou philosophique et, par conséquent, d’exiger, au nom du droit imprescriptible à la différence, plus de droits que de devoirs, un traitement préférentiel dans la vie quotidienne et une représentation dans les médias inversement proportionnelle à leurs modestes résultats électoraux. L’objectif serait à terme de permettre à chaque « communauté » de détenir sa propre entité politique, d’installer son propre État. […]

« Cessant d’envisager la spécificité française comme une acquisition contractuelle et volontariste qui transforme progressivement la carte nationale d’identité en un document de nature analogue à celle de la carte orange de la R.A.T.P., le patriotisme français doit alors changer radicalement de signification, adopter une vision européocentrée de l’appartenance française et porter aux dimensions européennes sa finalité, afin que l’identité française ne soit qu’un mode d’être de l’identité européenne. Il faudrait en arriver à dire : “ je suis Français parce qu’Européen ”, et non plus : “ je suis Européen parce que Français ”. L’identité culturelle européenne doit conditionner l’identité française et l’englober. Si nous entendons rester dans l’histoire et si nous ne voulons pas, tout simplement, que la “ France ” disparaisse et devienne une simple “ société ” sans autre qualification que d’être “ occidentale ”, nous devons nous penser d’abord comme Européens. »               ( Guillaume Faye, « La France en Europe », Une certaine idée de la France. Actes du XIXe colloque national du G.R.E.C.E., Le Labyrinthe, 1985, p. 63.) […]

 

    Entre le déchaînement d’un mondialisme d’essence titanesque (le financiarisme selon Alexandre Douguine) et les replis sur soi collectifs sanglants (les tribus dont on peut voir entre autres des signes palpables dans les banlieues françaises, néerlandaises et danoises), le concept d’« État subsidiaire représente une troisième voie entre l’État libéral et l’État-Providence d’inspiration socialiste ». (Christophe Heckly et Éric Oberkampf, La subsidiarité à l’américaine : quels enseignements pour l’Europe ?, L’Harmattan, coll. « Logiques politiques », 1994, p. 15. )[…]

 

Le nouveau nomos de la Terre réclame donc des grands-espaces en formation une éthique non-moderne, car « plus qu’il ne leur confère de droits, leur poids leur impose des devoirs : ceux de stabiliser l’univers politiquement et économiquement, autrement dit, d’assurer la paix et de favoriser la prospérité. Tellus stabilita, l’équilibre du monde : depuis l’Antiquité, ce principe n’a pas laissé d’être la justification suprême de l’œuvre politique » (Pierre Béhar, Une géopolitique pour l’Europe, op. cit., pp. 30 - 31.)

. Il reviendrait par conséquent à cette patrie de patries qu’est la Grande Europe de répondre au déchaînement titanesque du « Kshatriya post-moderne » (Daniel Cologne) par un apprentissage lucide du politique, de l’histoire, du tragique.

Retrouvez la version intégrale de cette étude de Georges Feltin-Tracol sur le site : http://www.europemaxima.com/




 

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(La patrie, l'Europe et le monde, suite...)

Entretien avec Alain de Benoist

Transmis par Pierre Bérard à L'Esprit Européen

publié sur : http://comgalliae.blogspot.com/2008/01/identit-nation-et-rgions-avec-alain-de.html
Repris, entre autres, par Novopres.info

    À l’heure où beaucoup sont affligés des évolutions de notre société et s’inquiètent du devenir de notre civilisation française et européenne, et alors que d’autres s’extasient devant les projets délirants des ultra-mondialistes Sarkozy-Attali, se pose avec urgence la question des possibles. Que peut-on faire aujourd’hui, pour défendre une autre vision du monde, pour lutter contre l’obsession universaliste et le tout-Marchandise ? Quels projets politiques ou sociaux sont envisageables ? Dans quel cadre agir ? Communauté gauloise s’est tourné vers l’écrivain et historien des idées Alain de Benoist, qui nous propose dans un long entretien quelques pistes de réflexion.
***
EXTRAITS

    « Nous vivons sans conteste dans ce que Cornelius Castoriadis appelait une « époque de basses eaux ». D’autres parlent de décadence ou de fin de cycle. Cette dernière expression a fait l’avantage de faire comprendre que, lorsque quelque chose se termine, il y a aussi quelque chose qui commence. Ce qui s’achève aujourd’hui, c’est le vaste cycle de la modernité. On peut caractériser cette dernière de bien des façons. Je dirais pour ma part que l’un de ses traits principaux est d’avoir généralisé dans tous les rouages de la vie sociale un processus d’indistinction, c’est-à-dire de négation des différences, relevant de ce que j’ai appelé l’idéologie du Même. Cette idéologie, qui a connu des formes religieuses comme des formes profanes, soutient que tout ce qui singularise n’a qu’un aspect secondaire et transitoire. La « renaissance de la conscience culturelle et identitaire » que vous appelez de vos vœux implique une rupture avec l’idéologie du Même, qui se déploie de nos jours à l’échelle planétaire. Une telle renaissance équivaudrait à une véritable révolution, ce qui exclut toute perspective réformiste. Comment peut-on y œuvrer ? S’il y avait une solution toute prête, cela se saurait depuis longtemps. A mon sens, c’est tout un travail de pédagogie qui est nécessaire dans l’immédiat. Mais celui-ci ne peut être entrepris que sur la base d’une analyse en profondeur de la généalogie, de la suite d’événements qui a abouti à la situation actuelle. Une attitude purement réactive ne suffit pas. Il faut que s’y ajoute une attitude réflexive, faute de quoi l’on en restera au stade de la déploration. Cette démarche doit en outre se défaire de toute nostalgie restaurationniste. L’identité elle-même n’est pas une essence, mais une substance, une dynamique narrative. L’histoire n’est pas seulement le passé. L’histoire est toujours ouverte sur d’autres possibles. Le plus important est donc d’être capable d’analyser le monde dans lequel on vit, d’essayer de discerner les formes sociales-historiques du monde qui vient, bref d’être conscient du moment historique où nous sommes. La simple lamentation, si fréquente dans les milieux de droite, n’est pas une réaction contre la décadence. Elle fait aussi partie de la décadence. [...]

    Selon un sondage récent, publié dans Les valeurs des Français (Armand Colin 2003), 84 % des Français se déclarent aujourd’hui « fiers d’être Français », ce qui pourrait nuancer [un certain] pessimisme. Tout récemment encore, on a même pu voir notre très médiatique secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Rama Yade, se déclarer « fière d’appartenir à un pays qui ne veut pas mourir ». Le problème est que cette « fierté », découlant d’un sentiment d’appartenance élémentaire, ne signifie pas grand chose aussi longtemps que l’on n’a pas dit de quoi il faudrait être « fiers » ni défini ce que veut dire « être Français » (ou « être Européen »). Les milieux identitaires se bornent ici, le plus souvent, à renvoyer à l’origine, c’est-à-dire à l’identité héritée, ce qui me semble très insuffisant. L’identité est inséparable de la conscience identitaire, c’est-à-dire de la perception que nous en avons et de l’importance que nous donnons à tel ou tel de ses aspects. Une identité choisie peut être beaucoup plus agissante qu’une identité héritée : chaque fois qu’un individu meurt pour ses idées, il meurt pour une identité choisie. Plus que de savoir « qui est Français ? », la vraie à question à poser, dans la situation présente, serait plutôt de savoir « qu’est-ce qui est français ? » A l’époque où nous vivons, en quoi la présence française au monde peut-elle encore être singulière ? Qu’y a-t-il de spécifiquement français dans notre mode de vie ? [...]

    Tout ce qu’il pouvait y avoir d’organique et de concret dans la société se défait au profit de rapports mécaniques, abstraits ou intéressés. L’effondrement des solidarités naturelles va de pair avec la disparition des grands projets collectifs. A l’époque de la globalisation, on ne peut remédier à cette dé-liaison sociale que dans des cadres sociaux de proximité, qu’il s’agisse du quartier, du voisinage, de la commune, de la région, etc. Le global appelle le local, dans la mesure où l’État-nation n’est plus créateur de socialité.[...]

    Pour que l’Union européenne soit une véritable chance pour l’Europe, il faudrait d’abord que soit clairement posé un débat qu’on a toujours esquivé : celui qui porte sur les finalités. S’agit-il de faire de l’Europe un vaste espace de libre-échange, régi par les lois du marché et l’idéologie des droits de l’homme, ou de construire une puissance autonome, qui serait aussi un creuset original de culture et de civilisation ? [...]

    L’erreur, en revanche, serait de poser la nation, soit comme la forme politique la plus vaste qu’on puisse imaginer, ce que croyait Maurras, suivi aujourd’hui par les « souverainistes », soit comme une forme politique exclusive de toutes les autres. Cette erreur est fréquemment commise en France, car le mode de construction de la nation française nous y prédispose. Alors qu’en Allemagne ou en Italie, c’est le peuple qui a créé la nation, d’où a surgi l’Etat, en France, l’Etat préexiste à la fois au peuple est à la nation [...]

    Je distingue donc nettement la nation et l’Etat-nation, tout comme je distingue la nationalité et la citoyenneté. Dans une telle optique, la nation peut très bien coexister avec des entités politiques d’un autre niveau. [...]

     Aujourd’hui, le système politique en place dans les démocraties libérales est visiblement pré-codé, c’est-à-dire qu’il est conçu de façon telle que les partis porteurs d’une véritable alternative ne puissent pas accéder au pouvoir (l’alternance a remplacé l’alternative).  [...]

    Je trouve qu’il y a quelque abus de langage à célébrer la « diversité », ou encore les « sociétés multiculturelles », comme le font la plupart des politiciens de droite et de gauche. Nous vivons aujourd’hui dans une société multiraciale, mais certainement pas dans une société multiculturelle. La diversité dont on fait l’éloge est calquée sur la simple multiplicité des marchandises entre lesquelles le consommateur peut « choisir ». Pour l’essentiel, tout le monde se trouve plongé dans un univers tristement monoculturel, celui de la marchandise, de la logique du capital et de la course au profit.[...]

    L’immigration de masse est un phénomène condamnable, dont les pathologies sociales sont aujourd’hui bien connues. Cela dit, dans les milieux de droite, il est fréquent d’entendre dire que les populations issues de l’immigration ne sont « pas assimilables » et, en même temps, de leur reprocher de ne « pas vouloir s’assimiler », ce qui me paraît un peu contradictoire. Si j’ai effectivement toujours condamné l’assimilationnisme jacobin, je n’ai pour ma part jamais été favorable au « communautarisme » dans le sens, toujours péjoratif, qu’on donne aujourd’hui à ce mot. Reconnaître qu’il existe des communautés différentes, dont l’existence précisément crève les yeux, est une chose ; en tirer argument pour soutenir le « communautarisme », au sens où les différences pourraient être posées comme autant d’absolus, en est une autre.[...]

     Il est bien clair en effet que la reconnaissance ne peut pas être à sens unique : les communautés reconnues doivent elles aussi reconnaître les devoirs et les charges afférents à leur présence dans un espace public commun, qui demeure l’espace du vivre-ensemble et de la citoyenneté. C’est à cette reconnaissance mutuelle, avec tout ce qu’elle implique, qu’il faut travailler. [...]

    Quand [on parle] de l’hostilité du « traditionalisme musulman » envers l’Europe, il faudrait distinguer, d’abord entre les différentes significations que peut revêtir cette expression, ensuite entre les modalités et les motifs caractérisant l’hostilité que vous évoquez. Condamner le matérialisme et l’individualisme de l’Occident actuel est à mon avis parfaitement légitime. Ce n’est pas la même chose que de vouloir instaurer la shariah dans les banlieues ! D’autre part, le traditionalisme musulman n’est pas nécessairement synonyme d’« islamisme », et l’islamisme ne se résume pas lui-même à l’idéologie hystérique ni aux pratiques convulsives du fanatisme wahhabite. En la matière, malheureusement, les médias pratiquent un amalgame systématique. Que de nombreux jeunes issus de l’immigration, non seulement n’aient aucune sympathie pour la France, mais encore ne se considèrent nullement comme français, alors même qu’ils possèdent la nationalité française, est par ailleurs aussi incontestable que dramatique. Les premiers responsables en sont les hommes politiques, qui ont pendant trente ans refusé de regarder en face le problème de l’immigration et ont cru qu’il suffisait d’instaurer le « droit du sol » pour transformer les consciences. On paie aussi le prix de l’absence de tout projet collectif. Le service militaire a lui-même disparu sans qu’on se soucie de le remplacer par autre chose. Cependant, il faut aussi admettre qu’on ne voit pas très bien pourquoi les jeunes issus de l’immigration devraient se sentir français alors que tant de jeunes Français « de souche » n’éprouvent eux-mêmes que des sentiments d’indifférence vis-à-vis de leur propre histoire. Je ne dis pas cela pour chercher des excuses aux uns ou aux autres. Il est évident que celui qui me désigne comme son ennemi devient automatiquement mon ennemi, que cela me plaise ou non. Mais je ne crois pas non plus qu’il soit sain de ne se situer que dans la perspective du rapport de forces. Disons qu’on peut, à mon avis, rejeter d’un même mouvement l’irénisme et la xénophobie.



  ENJEUX & DÉBATS  

                                                                                                                                                                    




En réponse à Alain de Benoist :

Le besoin d’enracinement continue d’avoir une dimension territoriale

Pierre Le Vigan

    L’identité perd-t-elle toute dimension territoriale ? ADB semble le penser. Il est certain qu’il ne faut pas surestimer la place que cette dimension avait dans le temps d’avant. Mon grand-père est né en Picardie, il a travaillé à Paris puis en Sologne, où il a passé la dernière partie de sa vie. Pour autant, l’enracinement existait : il concernait des « habitus », un enracinement professionnel dans une activité – artisan électricien en l’occurrence, dans un savoir-faire, et c’était tout simplement un enracinement dans la France, et dans une France qui était alors essentiellement peuplée de français (plus la France était française, moins il y avait d’ailleurs de xénophobie). Je crois que la dimension d’enracinement dans les paysages et parmi les gens d’un peuple est essentielle. Parmi les immigrés ou descendants d’immigrés récents, combien sont sortis de Paris et des Champs-Elysées pour découvrir la France, les Frances, ses provinces, au lieu de « retourner au bled » selon l’expression consacrée - ou au village s’il s’agit de l‘Afrique - à chaque occasion ? Nous savons bien, surtout si nous avons vécu des décennies dans les banlieues de Paris ou des très grandes villes de France, que la réponse est « très peu ».

    Cela veut dire que le besoin d’enracinement continue d’avoir une dimension territoriale mais que cette dimension ne s’exerce pas au profit de la France – ou de l’Europe encore moins. J’en conclus que le rapatriement de bien des immigrés est au fond la meilleure solution au besoin légitime d’enracinement. 

      Dans le même temps, je partage tout à fait la position d’ADB sur les communautés existantes : «   Il est bien clair en effet que la reconnaissance ne peut pas être à sens unique : les communautés reconnues doivent elles aussi reconnaître les devoirs et les charges afférents à leur présence dans un espace public commun, qui demeure l’espace du vivre-ensemble et de la citoyenneté. C’est à cette reconnaissance mutuelle, avec tout ce qu’elle implique, qu’il faut travailler [...] ». Simplement je crois que l’immigration de masse et le libéralisme mondialiste ont pour effet de désintégrer même les communautés immigrées et que l’anomie est le problème principal. Donnons aux immigrés le droit à l’enracinement, c'est-à-dire organisons le rapatriement qui pour beaucoup, pour ceux qui ne sont pas venus pour travailler, qui n’ont pas cherché à travailler, - et qui peut nier que ceux-là existent aussi ? - redonnera du sens à leur vie, des couleurs à leur espérance, de la force et de la jeunesse à leur pays d’origine. Et qui, dans des pays où on ne vit pas si on ne travaille pas, leur permettra de redécouvrir les vraies valeurs de l’effort, sous le regard des anciens, de leurs anciens, d’hommes souvent fiers et virils. Disons le tout net aussi : ce ne sont pas les moyens de pression qui manquent face à leurs pays d’origine. Et la politique c’est aussi la gestion des rapports de force. 














                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             









































   





              

ENJEUX & DÉBATS  

La patrie expliquée à nos petits enfants

Patrick Keridan

    Si votre petit fils (ou fille) de huit ans vous demandait à brûle-pourpoint : dis-donc grand père, qu’est-ce c’est que la patrie ?

Que lui diriez-vous ?

Peut-être quelque chose comme ceci :

«-C’est… c’est « la terre des pères », du moins c’est ce que le mot veut dire… et des mères aussi, bien sûr !

-Et c’est quoi la terre des pères ? Le jardin ?

-Oui, mais c’est plus grand, le pays, la France.

- Mais Ahmed y dit que sa patrie c’est l’Algérie.

- Ah tu vois que tu savais que la patrie c’était un pays. Mais au fait qui vous a donné l’idée de parler de ça ?

- La maîtresse pendant le cours d’éduc. ci. Elle nous a dit de demander à nos parents et de ne pas nous contenter de recopier le dictionnaire.

- D’éduxi ?

- T’es nul ! D’éducation civique !

-  Bon… disons que pour Ahmed, il y a pour le moment deux patries : l’Algérie où sont nés ses parents et grands parents, et la France où ils sont venus vivre et travailler.

- Et nous on n’en a qu’une ? C’est pas juste !

- C’est comme ça, mais les Français qui vont vivre ailleurs, eux aussi en ont deux.

- Et c’est quoi la France ?

- A ton avis, tu ne sais pas ?

- Mais si, c’est le pays où on parle français, mais y’en a beaucoup : le Canada, la Suisse, la Belgique, la francophonie…

- Dis-donc, t’es calé ! Disons que la langue est importante, mais elle ne suffit pas, il faut aussi une longue histoire partagée, et puis la patrie, c’est aussi l’amour du pays qui est le sien…

- Et si on en a plus d’un ?

- Tu as raison, comme Ahmed, on peut aimer d’abord son pays d’origine, puis le pays d’accueil ou les deux à la fois. Mais la patrie, c’est quand même le pays qu’on aime le plus. Moi j’ai eu pendant longtemps deux grands amours, l’Allemagne, pays de mon grand père, et la France de ma grand-mère. Mais les deux pays-frères se sont fait la guerre. Pendant la guerre, ton grand père à toi, mon papa,  était plutôt du côté des « boches » comme on appelait les Allemands. Alors que moi, après coup, je me suis dit que j’aurais été un héros de la Résistance si je n’avais pas été un tout petit bébé…

- Alors tu penses comme John l’Amerloque qui dit que la patrie, c’est là où on se sent bien ?

- Non, parce que parfois on se sent très mal dans sa patrie, on en préfère une autre, comme je te l’ai dit... En fait,  mon grand père, un Irlandais, s'était réfugié en Allemagne parce que les Anglais, qui occupaient son pays le pourchassaient. Puis il épousa une Française...

- Alors on peut choisir ?

- Oui et non…

- Pourquoi non ?

- Parce qu'on ne choisit pas le lieu de sa naissance, et on peut être chassé de chez soi... Et si tu choisis d’être un Chinois, tu garderas toujours un peu du Français en toi : ta langue, ton accent, la couleur de ta peau, ta façon de marcher, de saluer, de manger… Il faudra beaucoup de temps pour effacer tout ça et ressembler à un Chinois, même un tout petit peu. Et peut-être ne le voudras-tu pas, peut-être seras-tu fier d’être un Français, un Européen en Chine, comme Ahmed est fier d’être un Algérien (ou un Arabe) en France, même s’il a la nationalité française !

- Alors on peut quand même choisir !

- Oui, mais c’est très difficile, car pour choisir un autre pays que celui où l’on est né, il faut émigrer, partir, rester là-bas assez longtemps pour être accepté… Et tous les pays ne veulent pas de nous… comme nous ne voulons pas de tous les pays chez nous !

-  Et l’Europe ?

- Bonne question : c’est la grande patrie de nos petites patries, la terre des peuples frères qui en ont assez de se faire la guerre et veulent s’unir, comme au temps des Romains et de l’empereur Charlemagne.

- Mais l’Europe n’existe pas, elle est trop faible.

- Qui dit ça ?

- John l’Amerloque.

- Je vois… Mais justement, il faut la faire cette Europe, pour qu’elle soit au moins aussi forte que l’Amérique !

- Et comment ?

- Il faut d’abord l’aimer !

- Et comment aimer ce qui n’existe pas ?

- Bonne question !

- La maîtresse a dit que la réponse devait être une toute petite phrase comme ; « Pour moi, la patrie, c’est la France » ou autre chose. Ahmed et John ont déjà leur réponse. Et moi qu’est-ce que j’dis ?

- Bonne question !

- Génial !

- Quoi donc ?

- « La patrie, pour moi Madame, c’est une bonne question » C’est la réponse que tu m’as donnée le plus souvent.

- Attends… On va corser un peu ça : « La patrie, c’est la question qu’on se pose aujourd’hui parce que la réponse n’est pas évidente »

- C’est long, tu peux me l’écrire ?  »

1er mai 2008

 

  ENJEUX & DÉBATS