Agora ENJEUX & DÉBATS Sommaire
II
1.1) Bernard Poignant : La Turquie est-elle plus européenne que le Maroc ?
1.3) Patrick Keridan : Qui a peur des Turcs ?
2.1
La Turquie est-elle plus européenne que le Maroc ?
Bernard
Poignant
Le député socialiste européen Bernard
Poignant, ancien maire de
Quimper, nous envoie cette prise de position dans laquelle il
critique
vigoureusement, mais avec beaucoup de nuances,
l’adhésion annoncée de la
Turquie à l’Union européenne.
“ La Turquie n'a pas les idées européennes ”,
***
Le
débat sur l'adhésion de la Turquie à
l'Union européenne a ouvert celui sur
ses frontières. Où doit s'arrêter cette
Union ? A-t-elle des limites géographiques
? L'Union européenne a-t-elle vocation à
fédérer tous les Etats du continent
européen ? Les États-Unis d'Amérique
n'ont jamais prétendu fédérer le
continent américain tout entier. Ils ont su se donner des
limites donc s'arrêter.
Sommes-nous capables d'en faire autant ? Ou alors l'Union
européenne
serait-elle la nouvelle forme de l'expansion européenne
après celle des
Grandes Découvertes et celle de la colonisation ? Tant que
le Mur de Berlin était
debout, c'est lui qui fixait la frontière. Nos concitoyens
savaient la
dessiner. C'était la frontière de la
liberté, la plus commode à tracer sur
la carte.
En
réalité, et sans le dire, le Sommet de Copenhague
des 12 et 13 décembre 2002
a dessiné les frontières de l'Union. Il suffit de
colorier les pays qu'il cite
avec des couleurs différentes selon l'avenir qu'il leur
destine et vous aurez
la carte future de l'Union européenne.
Tout
se trouve dans le paragraphe “ l'Union élargie et
ses voisins ”. Ainsi,
le Sommet réaffirme “ la perspective
européenne des pays des Balkans
occidentaux inscrits dans le processus de stabilisation et
d'association ”. En
clair : la Croatie, l'Albanie, la Bosnie, la Macédoine, la
Fédération
yougoslave avec la Serbie, la Voïvodie et le Kosovo pourront
demain devenir des
pays membres à part entière. Il y faudra du
temps, de la stabilité, de la démocratie
mais c'est inscrit dans le cours de l'Histoire. Plus que des voisins,
ce sont
des cousins.
Au-delà,
“ l'élargissement resserrera les relations avec la
Russie et l'Union européenne...,
souhaite également accroître ses relations avec
l'Ukraine, la Moldova, le
Belarus et les pays du Sud de la Méditerranée...
” En clair, il n'y a pas
d'adhésion à la clé mais des
partenariats privilégiés et peut-être
des
Traités d'étroite association à
concevoir et à signer.
On
s'attendrait à voir figurer la Turquie parmi ces voisins.
Mais elle a un
traitement particulier puisque acceptée comme pays candidat
en décembre 1999
(Sommet d'Helsinki) après avoir été
reconnue “ vocation européenne ” en
1963.
TOUT
COMMENCE EN 1963
Mille
neuf cent soixante trois : tout part de là et il faut
s'arrêter un instant sur
cette date.
Cette
année-là, il n'est pas question d'imaginer une
“ vocation européenne ” à
un pays du Maghreb: le Maroc a vu son indépendance reconnue
depuis le 2 mars
1956, la Tunisie le 20 mars de la même année,
l'Algérie le 19 mars 1962 après
huit ans de guerre, un million de rapatriés rejoignant la
rive Nord de la Méditerranée.
Il
n'est pas non plus envisageable de donner une “ vocation
européenne ” à
tout pays soit partie prenante de l'URSS soit évoluant dans
son orbite ou plutôt
sous sa botte.
La
Turquie n'est dans aucun de ces cas de figure : ni
décolonisation, ni
domination étrangère. Par contre, sa position
géographique est stratégique
dans la guerre froide. Elle est au flanc Sud de l'URSS. Elle
contrôle un des
accès aux mers chaudes de l'ancienne Russie : la sortie de
la Mer Noire par le
Bosphore et les Dardanelles. Sa position est décisive au
lendemain de la crise
des fusées de Cuba d'octobre 1962. Les Américains
viennent de découvrir
l'installation dans cette île de fusées offensives
russes à moyenne portée
dirigées vers leur territoire. A l'Ouest, ils ont
l'Allemagne; au Sud il leur
faut la Turquie. Reconnaître à celle-ci une
“ vocation européenne ” est
une façon de l'arrimer au camp occidental.
1963
est aussi l'année où la France, par la voix du
Général de Gaulle oppose son
veto, au mois de janvier, à la demande d'adhésion
du Royaume Uni. L'Europe ne
comprend que six pays, très éloignés
de la Turquie. Par la route, il faut
traverser la Yougoslavie communiste pour la rejoindre. Qui peut
imaginer que la
construction européenne est une préoccupation
dans toute cette affaire ?
L'insistance
des États-Unis auprès des chefs d'État
et de gouvernement réunis à
Copenhague pour qu'ils donnent un rendez-vous à la Turquie
pour commencer les négociations
d'adhésion relèvent du même ordre
d'idées, quarante ans après. Cette fois,
la Turquie est au flanc ouest de l'Irak, un des pays de “
l'axe du Mal ”
depuis 1990. Elle a la même nécessité
pour les États-Unis. Ceux-ci ont
besoin de ses ports et aéroports pour préparer
leur guerre préventive.
L'Europe doit donc faire une autre avance : après la
vocation reconnue en 1963,
la candidature acceptée en 1999, la date proposée
en 2002 pour un rendez vous
en 2004. Il ne faut pas chercher là-dedans un
intérêt quelconque pour l'Union
européenne, son intégration, son
modèle politique et social, ses capacités
de diplomatie et de défense communes.
Ajoutons
à cela la proximité de ce pays avec
l'éponge pétrolière du monde : fin
2001, les réserves de pétrole prouvées
étaient de 908 milliards de barils
dont 685,5 pour le seul Proche Orient 1 soit 75,5% du total. Le monde
entier
voudra puiser dans cette immense nappe, la Chine en premier lieu. La
Turquie a
donc besoin des yeux doux de l'Europe qui à son tour plie
devant les yeux noirs
de l'Amérique.
En
tous cas, c'est fait. L’Union européenne a
donné sa parole et c'est vrai
qu'il n'est jamais bon de blesser un pays, d'humilier un peuple et de
rejeter
une population. Si les critères politiques et
démocratiques sont remplis, une
date sera donnée. Je considère que l'Union a eu
tort de donner cette parole.
Aujourd'hui, il faut donc faire avec ! Cela n'interdit pas de passer en
revue
quelques arguments et commentaires. Et cette histoire n'est pas encore
finie.
LEÇON
DE GÉOGRAPHIE
La
Turquie n'appartient pas au continent européen: 97% de son
territoire est en
Asie, c'est la péninsule anatolienne ; 3% est en Europe,
c'est la Thrace
orientale. 90% de la population vit dans la partie asiatique ; 10% dans
la
partie européenne. Ce sont des faits. L'ex-Empire ottoman a
gardé cette partie
européenne à la suite de la victoire des Turcs
sur les Grecs pendant la guerre
d'août 1921 à octobre 1922. C'est le
Traité de Lausanne (24 juillet 1923) qui
donna définitivement la Thrace orientale à la
Turquie avec les deux villes
d'Andrinople (Edirne aujourd'hui) et de Constantinople (Istanbul
aujourd'hui).
Où
s'arrête le continent européen ? Le plus simple
est de regarder les manuels de
géographie utilisés par les
élèves des classes
élémentaires : CE2 Hachette
ou CMI Hatier. Les contours sont clairs : l'Europe s'arrête
aux détroits de
Gibraltar pour le Sud, du Bosphore et des Dardanelles pour le Sud Est
et va
jusqu'à l'Oural à l'Ouest. On peut vouloir une
référence plus quotidienne :
elle est donnée tous les jours en page “
Aujourd'hui ”, rubrique “
Météorologie
” du journal Le Monde . A côté
des cartes qui annoncent les prévisions
figurent, classées en quatre continents, les villes et leurs
températures
minimales et maximales : Istanbul y figure sous le
chapeau
“ Europe ” avec Kiev, Moscou et Saint
Pétersbourg. C'est donc la même
carte. Voilà pour la géographie lue et
enseignée.
Si
tout pays qui a un bout de son territoire sur le continent
européen peut demain
appartenir à l'Union européenne, il vaudrait
mieux l'écrire noir sur blanc.
Dans ce cas, l'Union a vocation à se calquer sur le Conseil
de l’Europe.
Celui-ci se rapproche en effet de cette géographie. Il est
né en 1949 avant le
Traité CECA (1951) ou celui du Marché Commun
(1957). Dans cette hypothèse, il
faut s'attendre à d'autres adhésions,
jusqu'à la Géorgie, l'Arménie et
l'Azerbaïdjan, au total 44 États membres dont la
Russie.
L'Arménie
est évidemment un cas particulier. Dans une
résolution en date du 18 juin
1987, le Parlement européen a qualifié de
“ génocide ” le massacre des
Arméniens en 1915, suivant en cela la sous- commission des
droits de l'Homme de
l’ONU en 1985. La France est allée plus loin :
Jacques Chirac a promulgué le
29 janvier 2001 la loi relative à la reconnaissance du
génocide arménien de
1915. Comment pourra-t-elle accepter l'adhésion de la
Turquie sans que celle-ci
ait procédé à la même
reconnaissance ? On n'imagine mal l'Allemagne refusant
de reconnaître le génocide juif et demandant dans
le même temps son adhésion
à l’Union européenne.
A
moins que les futurs contours de l'Union européenne soient
ceux de l'OTAN. Récemment,
on a peu mis en avant, cet élargissement de l'OTAN, conjoint
du nôtre. A
l'exception de Chypre, les 11 autres pays qui doivent nous rejoindre
d'ici 2007
ont déjà intégré l'OTAN.
Macédoine et Albanie sont candidats. La carte de
l'Union européenne finira par épouser la carte de
l'OTAN. Et le tour est joué
: la prospérité par l'Union européenne
; la sécurité par les États Unis
d'Amérique. C'est la vraie volonté de beaucoup de
pays, du Royaume uni à la
Bulgarie.
Il
se ferait en Europe ce que Georges Bush a prévu pour son
continent : la création
avant 2005 d'une zone de libre-échange de toutes les
Amériques. C'est pour
cela qu'il a reçu Lula, le nouveau Président du
Brésil dès la mi-décembre.
Il voulait vérifier qu'il ne contrarierait pas son projet.
De l'autre côté de
l'Atlantique, la mise en place d'une zone de libre-échange
eurasienne lui
conviendrait.
A
ce point de la démonstration, n'oublions pas de jeter un
regard sur les
nouvelles frontières de l'Union en cas d'adhésion
de la Turquie. Elles
toucheraient cinq pays : la Géorgie, l'Arménie,
la Syrie, l'Irak et l'Iran.
J'imagine la rédaction du même paragraphe
qu'à Copenhague intitulé “
l'Union élargie et ses voisins ”. Quels voisins !
Je sais qu'on ne les
choisit pas mais on n'est pas obligé de se
précipiter au pas de leur porte.
LA
QUESTION RELIGIEUSE
Evidemment,
il y a la question religieuse ! Elle va tout embrouiller. La Turquie
est un pays
laïc et les Turcs sont une population musulmane. La
laïcité est garantie par
une armée qui n'a pas la réputation
d'être attachée au fonctionnement
démocratique.
L'Islam est évoqué par ceux qui veulent plus de
liberté contre un régime
trop militaire. Que choisir ? La laïcité et ses
tortionnaires ou l'Islam et
ses intégristes. Il y a 10 ans, la France a
approuvé l'interruption d'un
processus électoral en Algérie pour contrecarrer
une victoire des islamistes :
la facture se compte par milliers de morts. Il y a 25 ans et moins,
elle a
soutenu l'Irak de Saddam Hussein parce que le parti Baas
était un parti laïc :
la facture se compte par centaines de milliers de morts, pas tous dus
aux américains.
L'Islam
trouvera de lui-même le chemin de sa
laïcité!
Il faut faire confiance aux musulmans pour établir leurs
formes de tolérance
religieuse. Autrefois, l'esprit missionnaire consistait à
apporter “ notre
Dieu ” aux Infidèles; nous n'avons pas
à nous en vanter. Au XXIème siècle,
nous n'avons pas à inventer un nouvel esprit missionnaire
pour leur apporter
notre laïcité. Si un des objectifs politiques de
l'Union est de bâtir un pont
avec le monde musulman, pourquoi avoir refusé la perspective
de l'adhésion du
Maroc en 1987?
Pour
ce pays, il a été dit à
l'époque qu'il n'appartenait pas au continent
européen.
Mais ce critère ne figure pas dans la liste
arrêtée à Copenhague en 1993. Si
la géographie ne compte pas, si la religion n'intervient
pas, si les seules “
valeurs ” doivent nous réunir, il n'y a aucune
raison valable pour écarter
le pays du Maghreb séparé de nous par
l'étroit détroit de Gibraltar.
C'est
vrai que l'Union européenne n'a pas à
être un “
club chrétien ”, ni juif, ni païen, ni
musulman. Pour nous, Français, il
lui suffit d'être un club laïc, à notre
façon qui n'est pas celle de
l'Irlande, de l’Espagne, de la Suède, encore moins
de la Pologne demain. Les
musulmans comme les autres sont les bienvenus. Ils sont
présents dans beaucoup
de villes. Ils ont tant marqué l'Andalousie. Demain, ceux de
Bosnie et
d'Albanie rejoindront l'Union comme vient de le dire le sommet de
Copenhague.
Il
faut savoir fixer les limites de l'Union européenne. Si
c'est une géographie,
il faut englober tout le continent, de la Russie à
l'Azerbaïdjan. Si c'est un
marché, le continent ne suffit pas : plus on a de clients
mieux c'est. Si c'est
une politique, donc un projet, il faut des limites raisonnables, un
nombre
d'habitants qui n'atteigne pas demain les 700 millions ; il ne faut pas
chercher
à embrasser la planète toute entière.
La France est présente sur le
continent américain, de Saint-Pierre- et-Miquelon
à la Guyane en passant par
les Antilles, ce n'est pas pour cela qu'elle est américaine
et qu'elle demande
à participer à l’ALENA. L'Espagne est
présente en Afrique par Ceuta et
Melilla. Ce n'est pas pour autant qu'elle participe à l'OUA.
QUI,
EN EUROPE, DÉFEND LA CAUSE TURQUE ?
Pour
conclure, méfiance : les plus ardents avocats de
l'adhésion de la Turquie sont
de drôles de compagnons pour ceux qui croient à un
modèle européen: les États
Unis d'Amérique, les conservateurs britanniques, les
partisans de Berlusconi.
Cela me rappelle un propos de Clemenceau à la Chambre des
députés avant 1914
: “ Si j'ai un doute, je regarde ce que disent les militaires
et les curés,
normalement j'ai un point de vue contraire ”.
L'hypocrisie
n'est pas non plus à exclure. L'adhésion de la
Turquie se fera à l'unanimité.
Il faudra, outre l'avis conforme du Parlement européen, la
ratification de
chaque État membre soit 27 au moins, par
référendum populaire ou vote
parlementaire. Il s'en trouvera bien un pour dire non, à la
grande désolation
des 26 autres ! Gageons que personne ne demandera de revoter comme pour
le
Danemark et le Traité de Maastricht en 1992 ou l'Irlande et
le Traité de Nice
en 2002.
Machiavel
veille !
Bernard Poignant, Député
européen, 6 janvier 2003
NOTE
' Arabie
Saoudite : 261,8 ;
Irak : 112,5 ; Émirats Arabes Unis: 97,8 ; Koweït :
96,5 ; Iran : 89,7 ; Qatar
: 15,2; Oman: 5,5 ; Yémen : 4 ; Syrie: 2,5
***
L’EUROPE
LIBRE DIT NON
Jacques
Marlaud
Le
président Giscard d’Estaing, en mettant les pieds
dans le plat de la douteuse
soupe européenne cuisinée par une petite
équipe de chefs
d’États opportunistes
intéressés à faire de notre continent
un
grand melting-pot où technocrates et brasseurs
d’affaires transnationaux y
retrouveraient bien mieux leurs comptes que les peuples
méprisés de nos vieux
pays, remet les pendules à l’heure. Car nous
sommes encore à l’heure zéro
de l’Europe politique, celle où tous les choix
sont possibles, y compris
celui de tuer dans l’œuf cet embryon de grande
puissance capable de faire pièce
aux États-Unis et d’œuvrer
d’une tout autre manière en faveur de la paix
dans le monde.
Il
faut d’abord préciser qu’il
règne une grande hypocrisie à propos de cette
“ admission ” qui diffère de toutes les
autres et fut constamment repoussée
aux calendes grecques (sic !) depuis 1963, date à laquelle
elle a été évoquée
pour la première fois. Personne n’imaginait
à l’époque que des pays comme
la Hongrie, la Pologne, la Roumanie ou les États baltes,
derrière le rideau de
fer, avaient vocation à entrer dans une
communauté européenne élargie. Bien
qu’ils aient frappé à la porte beaucoup
plus tard que la Turquie, dès que
les obstacles furent levés leur admission allant de soi,
n’était plus
qu’une question d’adaptation. Ce ne fut jamais le
cas avec la Turquie malgré
son occidentalisation
incontestable, son partenariat fidèle de l’OTAN
dans la défense du “ monde
libre ” contre le Pacte de Varsovie. Dans le premier cas,
l’Europe
retrouvait naturellement ses frères, otages involontaires
pendant si longtemps
de la grande guerre civile européenne. Dans le
deuxième cas, il fallait considérer,
sous la pression d’une OTAN à direction
américaine, la demande d’intégration
de “ frères d’armes ” qui
n’ont aucune parenté avec l’Europe, de
quelque point de vue que l’on se place, l’histoire
ou la géographie, la
culture ou la religion, les traditions politiques ou
économiques, de peur que
ceux-ci, renouant avec une tradition de neutralité, ne
fassent sauter ce verrou
stratégique à l’expansionnisme
soviétique.
C’est
de mauvais gré, en posant toute sorte d’obstacles
(le contentieux avec la Grèce,
la question kurde, les droits de l’homme…) en
espérant qu’ils ne seraient
jamais franchis, que notre demi-Europe, sujette aux pressions du
“ leader du
monde libre ”, a accepté “ le principe
” d’une association turque au
marché commun voici presque 40 ans et
écouté sans broncher, mais toujours
aussi sceptique, la demande officielle d’adhésion
à l’Union européenne,
il y a quinze ans. Ce n’est qu’en
décembre 1999 que les choses prirent une
tournure plus sérieuse, lorsque les chefs
d’États européens réunis
à
Helsinki décidèrent que la Turquie “
est un pays candidat qui a vocation à
rejoindre l’Union européenne sur la base des
mêmes critères que ceux qui
s’appliquent aux autres candidats… ”
Première remarque : s’il est nécessaire
de souligner que la Turquie a vocation à rejoindre
l’UE comme les autres,
c’est que la chose ne va pas de soi. Deuxième
remarque : cette décision a été
prise à la sauvette, sans aucune consultation
préalable des instances démocratiques
de l’Union, sans aucun débat au sein des peuples
d’Europe. Troisième
remarque : le secrétaire d’État
américain, Madeleine Albright, avait insisté
pour qu’un geste soit fait en faveur de la Turquie qui avait
secondé
efficacement l’OTAN lors des bombardements de la Serbie
quelques mois
auparavant. Vœu exaucé.
En
novembre 2002, George Bush était à Prague pour le
sommet de l’OTAN. En décembre,
se réunissait le sommet européen. Deux rencontres
qui ont concocté une
unanimité de façade pour attaquer
l’Irak et pour rattacher la base américano-turque
à l’Europe. Dans les deux cas, au grand
mépris de l’opinion publique européenne
qui est hostile à ces deux décisions. Comment nos
grands pays ont-ils pu
tomber dans ce degré de servilité ?
Au
début des années 1990, qui virent
s’effondrer l’empire soviétique, le
prétexte
de la fraternité d’armes avec les Turcs tombait,
et les Européens auraient
pu saisir cette occasion pour se dégager de cette
embarrassante promesse
consentie sous la pression, dans le contexte de la guerre froide. Il
n’en fut
rien. Les États-Unis, qui testaient sans grands risques la
vassalité des Européens
et l’impuissance de la Russie post-soviétique avec
leur premier assaut contre
l’Irak, puis leur ingérence en Bosnie et au
Kosovo, firent savoir qu’une défense
européenne hors du cadre atlantique
n’était pas à l’ordre du
jour. Non
contents de maintenir leurs bases en Europe et sur son pourtour
(Allemagne,
Espagne, Portugal, Italie, Grèce, Turquie…) et au
Moyen-Orient, ils multiplièrent
leurs établissements militaires en Europe de l’Est
et en Asie centrale
(Hongrie, Moldavie, Croatie, Georgie, Kosovo, Ouzbékistan,
Afghanistan…)
soi-disant pour faire face aux “États
voyous” susceptibles de troubler la
paix du monde, comme l’Iran, l’Irak, la Libye, le
Soudan, ou la Serbie, en réalité
pour rafler toute la mise née de la déconfiture
soviétique et, comme
l’explique le maître d’œuvre de
la stratégie états-unienne, Z.
Brzezinski (Le grand échiquier, 1997), pour contrer toute
velléité impériale
d’une Russie potentiellement sur le retour,
annonçant par la même occasion
à qui de droit que le monde, désormais,
n’a plus qu’un seul maître et
qu’il entend le rester.
Dans
ce nouveau contexte, La Turquie garde, voire accroît son
importance. Ses bases
aériennes et navales se sont avérées
des points d’appui très utiles pour
les bombardements massifs de l’Irak et de la Serbie. Le
plateau anatolien
demeure une plate-forme idéale permettant de contrer la
Russie, l’Iran et les
forces hostiles qui peuvent surgir du monde arabo-islamique. Son
héritage
linguistique et culturel altaïque et ses ambitions
pantouraniennes en font un
tremplin idoine pour rouvrir l’ancienne route
stratégique de la soie
jusqu’au Turkestan chinois, vaste espace
semi-désertique où ont été
découverts
d’importants gisements d’hydrocarbures, nouvel
enjeu d’une guerre des
pipelines entre les géants pétroliers russes,
chinois, iraniens, européens et
anglo-américains pour le contrôle du robinet
énergétique. Comme le souligne
l’universitaire canadien, Michel Chossudovsky, (Guerre et
Mondialisation,
2002), l’intervention américaine en Afghanistan
était programmée trois ans
avant les attentats du 11 septembre 2001. Elle s’inscrit dans
le déploiement
d’une Stratégie de la Route de la Soie (SRS) dont
l’objectif est “d’ébranler,
voire de déstabiliser les concurrents de Washington dans le
secteur du pétrole,
en particulier la Russie, l’Iran et la Chine ". Par une
série
d’accords économiques et militaires, la SRS
cherche à construire un
gigantesque arc de cercle qui relierait la Mer noire à
l’Indus, dans lequel
la Turquie, à l’extrémité
occidentale, occupe une place de choix et, à
l’autre bout, une Inde détachée de son
alliance russe, peut servir de coin
enfoncé entre la Chine et la Russie.
En
1996, Israël et la Turquie, parrainés par les
États-Unis, ont conclu un
accord de coopération économique et militaire qui
renforce le verrouillage
anglo-américain de la méditerranée
orientale. Cette alliance donne une
profondeur stratégique inespérée
à l’État hébreu
empêtré dans une
interminable Intifada qui le discrédite aux yeux de
l’opinion internationale
et ne cesse de creuser le fossé qui le sépare de
son environnement
arabo-islamique (cf. “Turquie - Israël, la nouvelle
alliance” in Limes n°1,
hiver 1999/2000). En donnant à la Turquie l’appui
du puissant lobby juif américain
et l’accès, via Israël, aux technologies
militaires de pointe, y compris
l’arme nucléaire, sa nouvelle alliance lui permet
de court-circuiter la
mauvaise presse que lui ont value l’oppression continue et
les massacres répétés
des Kurdes, les tueries d’opposants politiques dans ses
prisons (dans
lesquelles des prisonniers se sont récemment
laissé mourir de faim par
dizaines sans que personne ne s’en émeuve), son
mépris des résolutions de
l’ONU qui lui intiment d’évacuer la
portion Nord de l’île de Chypre
occupée illégalement depuis bientôt
trente ans… Bref, la Turquie, comme
Israël, efface son ardoise des droits de l’homme,
elle se normalise au sein
d’une alliance occidentale aux contours flous, aux objectifs
opaques et
dangereux, dont le but inavoué est de maintenir la
maîtrise de jeu des
affaires mondiales à Washington.
Le
résumé succinct de ces grandes
manœuvres stratégiques,
généralement méconnues
du public européen, sert à montrer
qu’en rattachant la Turquie à l’Europe
politique, ce n’est pas l’État turc qui
se convertira à la politique européenne,
mais toute l’Union européenne qui sera
arrimée de gré ou de force à un
dessein géopolitique qui n’est pas le sien et qui,
à bien des égards, est
tout à fait contraire à ses
intérêts vitaux. En tout état de cause,
l’adhésion
de la Turquie est un cheval de Troie déposé par
les États-Unis au cœur du
projet de souveraineté paneuropéenne pour le
faire avorter.
Voici
quelques années, au moment du lever de rideau de fer,
l’Europe embryonnaire a
raté le coche d’un
“découplage” de son système
de défense avec
Washington, seule base réaliste d’une authentique
indépendance, faisant
preuve d’une incroyable apathie face à
l’opportunité historique offerte
par la fin subite de l’hégémonie
bipolaire qui muselait sa volonté. Cette
inconscience doit être imputée aux deux grands
acteurs continentaux, la France
et l’Allemagne. Cette dernière, toute à
son bonheur —et aux soucis
nouveaux qu’il apportait— de recouvrer la patrie
perdue à l’issue de la
guerre, n’a pas osé de son propre chef
renvoyer dos-à-dos les derniers occupants du
sol allemand en leur
proposant un pacte d’amitié sur de nouvelles bases
(non militaires). Les
occupants américains, devenus protecteurs face au
communisme, soudain sans
emploi, firent savoir qu’ils ne partiraient pas de leur plein
gré comme le
faisaient, en face, les pitoyables restes de l’immense
armée rouge.
Les “Amies”, comme on les nommait
outre-Rhin par dérision, qui écœuraient
naguère beaucoup de monde avec leur vulgarité
arrogante, les pollutions et les
nombreux accidents causés par leurs manœuvres
militaires sur un territoire
surpeuplé dont ils ont amputé de vastes
Sperrgebiete réservées à leur usage
exclusif, ne “ comprenaient pas ” que la
solidarité unissant les deux armées
pendant les années de guerre pût être
oubliée du jour au lendemain. En
outre, à les entendre, leur présence pourrait
s’avérer utile, tant vis-à-vis
de Moscou, qui peinait à relâcher son emprise sur
les pays Baltes, que face à
la montée des nationalismes qui agitaient la nouvelle Europe
libre. Enfin dans
la nouvelle OTAN consolidée par ses avancées vers
l’Est, Washington avait de
grands projets pour l’Allemagne qui assumerait les plus
hautes responsabilités
avec une autonomie accrue. Solution de facilité
acceptée sans état d’âme
par une Allemagne réunifiée et pacifiste
à qui l’on demandait encore de
faire ses preuves de bonne démocratie et qui suscitait un
mélange de crainte
et d’hostilité chez des voisins qui
s’étaient partagé sa
dépouille, ou
celle de ses alliés, à l’issue de la
guerre, comme les Polonais, les Tchèques
et les Serbes.
Si
ce laisser-aller vers la perpétuation d’une
souveraineté limitée est
compréhensible
de la part d’une Allemagne qui peine à se
réconcilier avec sa mémoire
culpabilisée et dont la légitimité de
grande puissance est encore contestée,
le rôle de la France est moins pardonnable. Les
autorités françaises n’ont
pas vu venir ni vraiment souhaité la
réunification allemande. Son avènement
inattendu déclencha une psychose anti-germanique chez une
partie de nos
chroniqueurs parisiens, pas mécontents de cultiver le bon
vieux frisson de la
grande Allemagne menaçante. Fantasme on ne peut plus
éloigné, avouons-le, de
la bonhommie de la République de Berlin ! Cette phobie
médiatisée
encourageait un renforcement de la nouvelle alliance
germano-américaine qui
confortait à son tour l’anti-germanisme
—doublé
d’anti-américanisme—
du clan jacobin français. Faute d’entente,
c’est la solution germano-américaine
d’éclatement programmé et
d’écrasement des Serbes qui l’a
emporté lors
de la crise yougoslave. Les Français, voyant
qu’ils ne pouvaient pas
rivaliser avec une telle alliance — qu’ils
étaient si peu empressés à
prévenir
pendant qu’il en était temps—
ravalèrent leur fierté gaullienne et
s’associèrent activement, à
leur tour, à l’OTAN dans l’espoir
d’obtenir des parts de butin.
Contre
l’Irak, en Bosnie, au Kosovo, en Afghanistan,
c’était désormais à qui
s’alignerait le mieux dans l’axe
Washington-Londres-Tel Aviv-Ankara avec son
soutien logistique, militaire ou humanitaire. C’est ainsi que
l’embryon de
souveraineté européenne, en gestation depuis la
timide apparition du couple
franco-allemand, sous de Gaulle et Adenauer, reconstitué par
Giscard et
Schmidt, renforcé par Mitterand et Kohl dans les ruines du
fort de Verdun,
produisit l’enfant mort-né sur les
décombres du Mur de Berlin. Depuis lors,
la souveraineté politique européenne est
restée un vœu pieux. C’est
l’Allemagne,
renouant incidemment avec d’anciennes alliances, qui a
entraîné l’Europe
derrière les États-Unis dans une alliance avec
les Croates, les Bosniaques et
les Albanais contre les Serbes. C’est la France qui,
après avoir renoncé
bien vite à sa longue et stratégique alliance
avec l’Irak, a abandonné ses
anciens alliés serbes à leur triste sort,
poussant le déshonneur jusqu’à
les bombarder, contribuant par la même occasion au
surcroît d’humiliation
d’une Russie plongée dans le plus grand
dénuement. C’est l’Angleterre
qui, faute de croire à la dynamique continentale, se
raccroche systématiquement
aux décisions de Washington et obère
l’avenir de l’armement lourd
continental en passant une commande massive d’avions de
combat américains.
C’est le ministre allemand des Affaires
étrangères, Joschka Fischer qui,
pour se faire pardonner le refus de son pays de fournir des troupes
dans la
nouvelle croisade américaine contre l’Irak, prend
l’avion fin Octobre 2002
pour Washington où il réaffirme que
l’Allemagne ne s’opposerait pas à la
participation de l’OTAN à la guerre contre
l’Irak, et qu’elle apportait
son soutien à la candidature de la Turquie au sein de
l’Union européenne.
La
Turquie n’est pas un État européen, et
elle en est consciente. Récemment,
l’un de ses chefs militaires, le
général Tuncer Kilinc, (cité par
L’Intelligent-Jeune
Afrique, 13-19/05/02) remarquait que même si son pays
remplissait toutes les
conditions exigées pour rentrer dans l’Europe, il
resterait le non-dit qui
constitue un obstacle majeur : dans une vingtaine
d’années, sa population de
85 millions d’habitants dépassera celle des plus
grands États européens, y
compris l’Allemagne qui aura du mal à garder ses
80 millions d’âmes, la
France, l’Italie et la Grande Bretagne qui stagneront autour
de 60 millions et
l’Espagne autour de 40 millions. Or, une Europe dont les
valeurs profondes,
sous leur vernis laïque, s’abreuvent à la
fois aux sources du paganisme
antique et à celle du christianisme
médiéval, ne pourrait accepter, malgré
sa courtoisie de façade, que le plus grand de ses
États, celui qui aurait les
voix les plus nombreuses dans ses assemblées, fût
composé de musulmans à
99%. Le général
Kilinc concluait : " L’Europe ne veut pas et
d’ailleurs ne peut
pas nous admettre ; cessons de nous bercer d’illusions et
cherchons une autre
orientation, qui ne peut être qu’un rapprochement
avec, non pas le monde
arabe, mais l’Iran et la Russie. "
Propos
dictés par le bon sens. De deux choses l’une :
soit l’effort de la Turquie
pour “ s’adapter aux valeurs
européennes” est un expédient pour
imposer
l’adhésion turque comme un fait accompli
à des peuples qui n’en veulent
pas, auquel cas l’Europe connaîtra vite une
amplification incontrôlable des
problèmes d’intégration des
minorités étrangères qui sapent
déjà sa
stabilité interne, soit cet effort est réel et
sincère (chose improbable à
la lecture des récentes élections), et ce
n’est qu’au bout de nombreuses décennies
que l’Europe accueillera éventuellement en son
sein une Turquie banalisée,
laïcisée, véritablement
démocratisée —à savoir
régie par un pouvoir
civil et non par la junte militaire qui tire les ficelles de ses
gouvernements
successifs—, respectueuse de ses propres minorités
et de l’ordre
international… Ces Turcs qui évacueraient Chypre,
offriraient l’autonomie
aux Kurdes et des réparations aux Arméniens en
compensation du génocide perpétré
contre eux en 1915 et des expropriations territoriales de 1920, qui se
réconcilieraient
avec les peuples alentour encore tourmentés par le mauvais
souvenir du joug
ottoman dont ils ne se sont libérés
qu’à une date relativement récente, ne
ressemblent nullement à ceux que nous connaissons. Profitant
de leur bonne
volonté, nous pourrions leur demander de restituer la Thrace
orientale et
Byzance arrachées à l’Europe par leurs
ancêtres et d’administrer
conjointement avec eux, la Russie et l’Ukraine, la zone
franche des détroits.
Mais ne rêvons pas ! Qui voudrait de cette Turquie
civilisée, aseptisée,
occidentalisée jusqu’à la moelle si
jamais elle était possible ?
Heureusement pour nous, pour les Turcs, et aussi pour les touristes, il
est fort
probable que la Turquie, comme tous les peuples du monde, continue de
préserver
son identité turque, ce qui voudrait dire qu’elle
demeurera essentiellement
non-européenne.
L’Europe
a besoin de la Turquie comme porte de l’Orient. Sa
modération religieuse et
sa laïcité, qui ne sont pas une raison suffisante
pour une entrée dans l’Europe
—sinon nous devrions aussi
admettre le Maroc et plusieurs autres— en font
une charnière précieuse
entre notre culture et le monde musulman. Une association
économique privilégiée
existe déjà avec la société
turque dont 40 % des échanges commerciaux
s’effectuent avec l’Europe. Le maintien de cette
coopération est
souhaitable, de même que l’entretien des liens
diplomatiques et militaires,
en les dégageant aussi vite que possible de la tutelle
américaine. La coopération
renforcée entre la Turquie, l’Iran et la Russie,
évoquée par le général
Kilinc a tout pour déplaire aux États-Unis qui
cherchent, ici comme ailleurs,
à diviser pour mieux régner. En revanche, une
Europe indépendante articulée
autour de l’axe Paris-Berlin-Moscou, dont Henri de Grossouvre
vient de se
faire l’avocat (Paris-Berlin-Moscou. La voie de
l’indépendance et de la
paix, 2002) a tout intérêt à encourager
les regroupements régionaux
susceptibles de stabiliser la balkanisation post-impériale,
de désamorcer
l’affrontement endémique des micro-nationalismes
sur son flanc sud-est et de
sécuriser son approvisionnement
énergétique. Une coalition de cette nature
combattrait efficacement les flux indésirables (trafics
d’hommes, d’armes,
de drogues ou d’idéologies subversives —
comme l’islamisme que nous
devons distinguer de l’Islam) qui transitent
généralement par ce couloir à
la jonction de trois continents. L’Europe libre aura
nécessairement une
politique arabe indépendante, mais sa diplomatie
s’assurera que les efforts
dans ce sens ne se feront pas au détriment de ses relations
privilégiées avec
la Turquie, l’Iran et l’Inde.
Pour
résumer, comme le reconnaît M. Giscard
d’Estaing, l’admission de la
Turquie dans l’Europe est l’ultime invention des
anti-Européens pour
saboter la naissance de l’Europe politique. Elle ne rend
service à personne,
sauf à nos ennemis qui souhaitent
l’éternelle division du continent contre
lui-même pour mieux en assurer la police, en
contrôler les ressources et y écouler
leurs produits, y compris les armements nécessaires
à “notre défense”.
La
Turquie a plus à perdre qu’à gagner en
s’associant à un tel sabotage.
Pour
sa part, l’Europe commettrait un suicide en cédant
à un tel chantage.
Il
est temps de cerner l’héritage, de
délimiter ses frontières, d’en assumer
la responsabilité collective, et de le doter d’une
défense crédible, quoi
qu’il nous en coûte. Si “ c’est
dans la détresse que croît ce qui sauve
” aux
dires du philosophe, l’émergence d’une
volonté politique commune aux Européens
ne saurait tarder.
Pour
l’encourager nous proposons l’organisation
d’une
pétition pour demander
l’organisation d’un
référendum à
l’échelle européenne sur les
critères
de l’appartenance des États à
l’Europe en
général et sur la recevabilité
de la candidature turque en particulier.
Jacque
***
2.3
Patrick
Keridan
L’auteur
souligne qu’il comprend l’attitude de ceux qui
estiment que la Turquie et
l’Europe appartiennent à deux univers ethniques et
historiques distincts
qu’on ne peut fusionner impunément.
Néanmoins,
dans ce cas précis, estime-t-il, l’argument qui
consiste à présenter cette
éventualité comme un simple épisode de
l’affrontement entre Islamisme et
modernité (chrétienne et laïque) est un
peu court.
L’Europe
ne doit pas se tromper d’ennemi (ni d’ami par la
même occasion !)
***
Géographie
politique de l’Europe
Où
commence et où finit l’Europe ?
C’était naguère une question
académique
décidée par des cartographes qui faisaient passer
arbitrairement la frontière
de notre péninsule du continent eurasiatique par les monts
Oural, le fleuve
Emba, un bout de rivage de la Caspienne, le fleuve Manytch, incluant la
Mer d’Azov
et la Crimée, traversant la Mer noire à peu
près en son milieu, passant par
les détroits du Bosphore et des Dardanelles, bifurquant vers
le sud en Mer Égée
par-delà la Crète et la Sicile en absorbant la
plus grande partie de la Méditerranée.
Cette Europe inclut l’Islande à son
extrême ouest, mais elle exclut les
possessions européennes de Sibérie, et les
peuples du Caucase d’origine et
de culture européenne, comme les Géorgiens et les
Arméniens. Elle exclut 94 %
de la Turquie qui, avant la conquête ottomane, relativement
récente, a connu
plus de trois millénaire d’occupation
indo-européenne par les Hittites, les
Louvites, les Phrygiens, les Lydiens, les Cimmériens, les
Perses et les Mèdes,
les Grecs et les Romains. Le plateau anatolien, traditionnel couloir
d’invasion, a toujours été la ligne de
partage des grandes cultures
historiques, leur point d’échange et
d’entrechoc. Indo-européens,
chamito-sémites et ouralo-altaïques
(turco-mongoles) de diverses appartenances
ethniques l’ont occupé à tour de
rôle avec ses extensions balkanique et
caucasienne sans réussir à évincer
complètement les autres influences.
Chaque conquérant, en fait, se superposait en tant
qu’élite politique,
militaire et religieuse à la vieille souche asianique (ou
euro-méditerranéenne)
qui l’habitait originellement et a constitué,
jusqu’à nos jours, le gros
de sa population. Des mercenaires scandinaves et vénitiens
sont venus grossir
les troupes de Byzance. Plus tard, les sultans ottomans ont eu recours
aux mêmes
viviers européens pour étoffer les
régiments de janissaires et les nombreux
services du sérail, à tous les niveaux.
La
turcité comme conscience ethnique n’est apparue
qu’au XXe siècle, en réaction
aux nationalismes attisés par les puissances
européennes qui causèrent
l’éclatement
de l’empire. L’État ottoman fondait son
pouvoir sur la seule légitimité
dynastique. Les peuples slaves, qui avançaient vers le sud
et l’est à
contre-courant des poussées turco-mongoles vers
l’ouest et le nord, ont
contribué à alimenter ce creuset. De nombreux
vaincus se sont convertis à
l’Islam alors que d’autres —Serbes,
Croates, Grecs et Arméniens
notamment— préservèrent farouchement
leur identité religieuse orthodoxe ou
catholique. Lors du grand reflux ottoman, au XVIIIe, et surtout au XIXe
siècle,
de nombreux européens islamisés
quittèrent les Balkans avec leurs maîtres
pour venir s’installer en Turquie, ce qui explique le teint
clair, l’aspect
tout à fait européen de bon nombre
d’immigrés
“ turcs ” en Europe, dont on pourrait
dire, sans exagérer, qu’ils
ne font que réintégrer leur grande famille
ethnique originelle.
Ce
bref survol de l’histoire de l’Anatolie montre,
s’il en était besoin, que
la Turquie est un pays hétérogène
à forte composante européenne. L’islam
turc, essentiellement légaliste, a toujours
été l’un des plus tolérant,
au
point que les cultes minoritaires ont pu coexister avec la religion
d’État,
ce qui n’a pas été le cas, loin
s’en faut, dans l’Europe des guerres de
religion. Le régime laïque
hérité de la révolution
kémaliste a lui aussi
été adopté sous l’influence
du modèle européen.
Cela
ne fait pas pour autant de la Turquie un pays d’Europe,
j’en conviens, mais
cela ne l’exclut pas non plus automatiquement.
D’un
point de vue géopolitique, “ l’homme
malade de
l’Europe ” appartient,
que nous le voulions ou non, à la dynamique des enjeux
continentaux.
L’exclure de l’organisation politico-militaire
continentale
revient à
remettre les clés de cet important verrou de la
région
Méditerranée-Mer
noire à des puissances extra européennes :
d’abord
les États-Unis, trop
heureux d’y pérenniser leurs installations
militaires et
de garder le premier
rôle sur un théâtre européen
divisé et
affaibli. Puis viendront ceux qui évinceront
éventuellement la domination étrangère
(comme elle
a été éliminée de
l’Iran
Khomeyniste) : coalition islamiste ou sino-iranienne, par exemple. En
ne réintégrant
pas cette marche de l’Europe accidentellement perdue, les
Européens
contribueraient involontairement à entretenir à
leur
porte les flux hostiles
qui, depuis l’époque d’Attila, ont
chroniquement
menacé et dévasté leurs
terres en empruntant, entre autres, ce corridor stratégique.
Quelle
Europe voulons-nous fonder ?
Partant
de ces considérations, au lieu de se demander
comment résister à la menace turque ?
—posture défensive d’une
Europe en plein reflux, ayant perdu toute
confiance en elle-même, en sa capacité
à recouvrer ses forces et à élaborer
des stratégies à la mesure de sa grandeur
historique— il paraît plus
judicieux de retourner le problème et de se poser la
question de savoir avec
quelle Turquie nous voulons unir nos efforts, et avec quelle Russie
pour quelle
Europe. Car l’une ne va pas sans l’autre. Soit
l’Europe réalise enfin son
unité à l’échelle
continentale, soit elle perpétue sa division contre
elle-même sous le regard réjoui du suzerain
américain. Il est clair qu’une
Turquie qui resterait une plaque tournante états-unienne
pour le contrôle des
Balkans, du Caucase, du Moyen-Orient, de la Russie et de
l’Iran constituerait
une entrave majeure au projet d’unification et de
souveraineté européenne.
Un tel État militaire, maintenu dans une
dépendance artificielle et une économie
civile de pénurie, en proie à tous les
extrémismes, à tous les tribalismes
ethniques et religieux, ne sonnerait peut-être pas le glas de
l’Europe telle
que la conçoit M. Giscard d’Estaing,
c’est-à-dire de l’actuel
sous-ensemble européen de l’empire occidental,
libéral et chrétien, sous
hégémonie
américaine. Mais il poserait un obstacle infranchissable
à l’unité
continentale, à la mise en place de l’axe
Paris-Berlin-Moscou pour lequel
vous plaidez, à son indépendance et sa
souveraineté, donc à la seule
authentique construction européenne.
Je
ne crois pas, contrairement à vous (M. Marlaud), que le
rattachement de la
Turquie à l’ensemble politique européen
signifierait un renforcement des
liens euro-atlantiques au détriment de la
souveraineté continentale. Le
sentiment actuel à Ankara est plutôt que
l’intégration européenne
permettrait enfin de rompre le lien de dépendance avec
Washington instauré
pendant la guerre froide, lien qui a contribué à
isoler les Turcs de leur
environnement immédiat, russe, balkanique, iranien et arabe.
La réouverture de
l’ancienne route de la soie, dont le plateau anatolien
constitue un passage
obligé, inaugurerait un axe stratégique
Baltique-Asie centrale qui
contrarierait les efforts états-uniens entrepris dans
l’autre sens à partir
du Pakistan et de l’Afghanistan pour combler le vide
laissé par le retrait
russe. Ainsi, à condition de s’attacher
énergiquement à résoudre la
question kurde et les différends avec les Grecs et les
Arméniens dans l’intérêt
de la paix régionale (et cela doit être une
condition sine qua non d’une éventuelle
adhésion turque), le rapprochement des États
turcophones d’Asie centrale,
doublé d’un rapprochement indo-iranien
pourrait être retourné par
l’axe grand-européen contre ceux
(États-Unis,
Chine…) qui seraient tentés de
l’utiliser dans le sens est-ouest pour
subvertir l’Europe et entraver son indépendance
énergétique en la coupant
des hydrocarbures que recèle la région.
Par
conséquent, ne pas inclure la Turquie dans
l’Europe politique, même en lui
offrant des conditions d’alliance
privilégiées — qu’elle pourra
toujours
dénoncer quand bon lui semble — affaiblirait
considérablement le flanc
sud-est du continent qui resterait indéfiniment
l’enjeu de toutes les ingérences
extérieures et, dans l’immédiat en tout
cas, une plate-forme américaine
inexpugnable. Du point de vue géopolitique,
l’exclusion de la Turquie ne peut
se justifier au nom de l’intérêt
général européen. Les
États-Unis ne
soutiennent la candidature turque que parce qu’ils pensent
qu’Ankara
demeurera pour eux un allié de poids au
côté des Musulmans albanais et
bosniaques contre leurs adversaires serbes et russes, leur permettant
d’entretenir à peu de frais un foyer de conflits
qui justifierait le maintien
indéfini de leur présence militaire, de la
Baltique au Caucase. Toutefois, une
politique de sécurité continentale bien comprise
ne peur accepter la Turquie
dans l’Europe sans y faire entrer en même temps les
autres puissances
balkaniques que sont la Russie, la Serbie et l’Ukraine. Cela
permettra de
faire contrepoids aux peuples musulmans de la région et de
contrer les ingérences
extérieures à partir de l’Anatolie,
désormais terre d’Europe.
La
question des valeurs de l’Europe
Le
rejet de la Turquie pour son incompatibilité
alléguée avec les valeurs de
l’Europe peut apparaître comme un obstacle
insurmontable. L’Europe
s’inscrit majoritairement — mais pas exclusivement
— dans le cadre
linguistique et culturel
“indo-européen”, tandis que
l’identité
ethno-linguistique turque est
“ouralo-altaïque”.
L’héritage religieux de
l’Europe est, pour l’essentiel, de tradition
judéo-chrétienne alors que la
Turquie est à 90 % musulmane.
L’héritage
indo-européen est incontestablement le legs qui unifie
culturellement l’Europe
et la distingue des autres civilisations. Mais les États
américains en sont également
les héritiers à des degrés divers sans
pour autant
avoir vocation à intégrer
l’Europe. La Turquie ne partage pas cet héritage,
mais ce
fut aussi le cas
des Hongrois, des Finlandais, des Estoniens et des Basques qui,
malgré leur spécificité,
se sont intégrés à
l’ensemble culturel
européen sans grandes difficultés
et sans modifier substantiellement la substance civilisationnelle de
l’Europe.
Il n’y a pas de raison de penser que
l’intégration
politique de la Turquie,
en soi, présente une menace particulière pour
“l’identité” de
l’Europe. Et pourtant, de très nombreux
Européens,
sans doute une large
majorité d’entre eux, perçoivent cette
éventualité comme une menace.
L’épouvantail
turc est une munition supplémentaire dans
l’arsenal des
partis populistes qui
ont le vent en poupe parce qu’ils ont su capter,
grâce
à leur rhétorique
identitaire, certaines préoccupations bien
réelles au
sein des peuples européens.
Il
serait tout aussi irresponsable de négliger ce malaise ou de
le rejeter comme
un simple racisme épidermique et inadmissible, que
d’en récolter les
dividendes électoraux en lui donnant une expression
démagogique. L’Europe
traverse une indéniable crise
d’identité. Il faut œuvrer à
sa résolution
au lieu de persister à la nier, comme le font les cercles
bien-pensants, ou à
l’amplifier, comme le font les courants populistes. La
solution réside à la
fois dans l’approfondissement de la réflexion et
du débat (comme vous le
proposez) et dans l’émergence d’une
volonté politique bien définie,
actuellement défaillante, au sein des cercles dirigeants.
Pour
faire bref, je dirai que l’inquiétude identitaire
des Européens s’abreuve
à trois sources principales : 1) Le reflux
démographique des Européens de
souche et le vieillissement rapide de leur population. 2) Le choc
post-migratoire occasionné par l’installation
massive de réfugiés économiques
allogènes dans toutes les grandes villes du continent. 3) La
quasi-généralisation
de l’individualisme consumériste, apolitique et
réfractaire à tout esprit
communautaire qu’il craint et rejette chez les autres.
Les
politiques actuelles n’ont pas l’imagination ni le
souffle qui permettraient
de combattre efficacement ces facteurs d’implosion en
refondant familles et
communautés locales enracinées, en favorisant la
natalité, en décourageant
les trafics migratoires à la source, en démodant
les comportements
individualistes promus par les industries du spectacle et les modes de
vie
urbains… Mon
propos n’est pas, ici, d’explorer plus avant les
bases d’un projet de
reconquête de l’Europe par elle-même.
J’ai seulement essayé de montrer
que notre déclin doit moins à la
fatalité qu’à la négligence.
Défaut
corrigible sans doute, même si nous ne devons nourrir aucune
illusion sur la
durée et la difficulté de la tâche.
En
attendant, il serait hypocrite et vain de
s’étonner que le repli identitaire
et sécuritaire pèse indûment sur les
décisions politiques (que les
“décideurs”,
pour tenter d’échapper à cette
pesanteur, voudraient imposer en catimini).
Cette frilosité obsidionale n’est qu’un
retour de bâton de l’idéalisme
des Lumières, de l’humanisme et du civisme de
pacotille, ersatz de religion
qui continue d’imprégner les enseignements
scolaires et le discours médiatique
alors que son inanité, face aux enjeux du monde actuel, est
patente.
Il
faut sans doute gratter un peu le vernis moderniste pour trouver, selon
l’expression de Giono, les “ vraies valeurs
” de l’Europe.
Infra-politiques, elles appartiennent précisément
au domaine communautaire
tant décrié par l’idéologie
centralisatrice des États Nations. Ce sont les
affinités organiques qui tissent les liens traditionnels et
reproduisent les
types humains caractéristiques à nos pays
à travers les siècles malgré la
politique souvent contraire des États. On pense à
la survie du pays breton et
du caractère de ses habitants, de même pour les
Basques, les Catalans, les
Corses, les Alsaciens, les Auvergnats, les Irlandais et les Bavarois
qu’aucun
centralisme étatique, aucune colonisation aucun
métissage, aucune émigration/immigration
économique n’ont pu oblitérer. On pense
à l’enracinement des musiques et
des arts que les modes anglo-saxonnes et modernistes ne sont pas
parvenu à
extirper et qui regagnent du terrain aujourd’hui. On pense au
regain d’intérêt
pour la généalogie qui concernerait cinq cent
mille personnes en France. On
pense à la multiplication des
référendums
“ illégaux ”
d’initiative locale qui contestent avec une
efficacité
croissante les diktats de l’administration centrale. On pense
à ces nombreux
peuples d’Europe médiane et orientale qui,
après l’enfermement communiste,
semblent de moins en moins disposés à se livrer
sans défense à l’ouverture
capitaliste dont les ravages sur les jeunes occidentaux
urbanisés leur servent
de repoussoir. Les liens organiques et la conscience communautaire sont
appelés
à suppléer les lacunes croissantes des
États dans les domaines éducatif,
culturel, social et sécuritaire. Dans les secteurs
socio-économiques, la préférence
locale est sur le point de devenir un réflexe de survie face
au rouleau
compresseur de la globalisation. L’Europe authentique sera
refondée par la
base, à partir des libertés
recouvrées, reprises peu à peu à ceux
qui les
avaient confisquées au fil des siècles (relire
Tocqueville). L’actuel
processus de régionalisation, de “
dévolution ” et de
fédéralisation
n’en est que la première, timide reconnaissance
par les États européens. Le
temps et l’éveil des peuples travaille en sa
faveur.
L’éminent
politologue français Julien Freund soulignait
naguère que l’État, que nous
avons tendance à considérer comme un acquis
indépassable, est une création
politique de la Renaissance en voie d’étiolement
(La fin de la Renaissance,
PUF, 1980). Il est encore trop tôt pour émettre
des hypothèses sur les formes
d’organisation politique appelées à lui
succéder. Mais il n’est jamais
trop tôt pour reconnaître les nouveaux pouvoirs
là où ils apparaissent ni
pour favoriser ceux qui s’appuient sur la
légitimité des peuples contre ceux
qui font prévaloir les intérêts
particuliers sur l’intérêt
général
(maffias, sectes, entreprises transnationales, États
impérialistes). Comme
vous le dites, c’est à ce prix qu’un
nouvel ordre mondial équilibré, un
nouveau nomos de la terre (C. Schmitt) s’imposera
éventuellement face aux déséquilibres
actuels et à la loi du plus fort qui prévaut
toujours en pareil cas.
Vous
allez penser que je me suis éloigné de mon sujet.
Pas du tout. Il fallait en
passer par là pour conclure qu’une Europe qui
aurait recouvré sa souveraineté
par le haut (en favorisant l’axe de pouvoir qui lui en
donnerait les moyens,
donc en intégrant la Russie et ses alliés en
même temps que la Turquie) et
qui aurait retrouvé ses libertés par le bas (en
relégitimant ses communautés
organiques traditionnelles) n’aurait pas de raison de
craindre une “
invasion ” turque, sénégalaise, arabe
ou chinoise de ses vieux pays tout
simplement parce que celle-ci serait impossible (alors
qu’elle se produit en
ce moment même sans qu’aucun des pays de
départ des migrants ne soit dans
l’Europe !)
Mais,
je le concède, tout ceci est au conditionnel. Cette
Europe-là, capable enfin
de contrôler ses frontières extérieures
et intérieures, se cherche encore.
Laissons
les peuples décider !
Le
plus grand obstacle à l’intégration de
la Turquie dans l’Europe politique
est l’absence d’un grand dessein continental
fondé sur l’assentiment
d’une large majorité
d’Européens. Je répète : la
question n’est pas de
savoir si mais pourquoi, comment et à quelles conditions la
Turquie, la Russie,
l’Ukraine, la Biélorussie, la Serbie,
l’Albanie, la Bosnie, etc. devront
s’insérer dans le grand ensemble politique
européen sans en perturber
l’architecture, sans en menacer ni la souveraineté
globale ni les
enracinements, les libertés et les traditions locales.
Sans
ce grand projet, sans sa compréhension et son approbation
par
tous les peuples
concernés, à commencer par les principales
composantes
géo-historiques et
ethno-linguistiques de l’Europe (les peuples de culture
latine,
slave et
germanique), l’irruption turco-musulmane dans notre vide
conceptuel, politique
et démographique serait une catastrophe. Ce ne serait pas la
fin
de l’Europe
puisqu’elle ne s’est jamais vraiment
réalisée. Ce serait le prolongement
du nihilisme américanocentré dans lequel
végètent et s’épuisent les
générations
de jeunes Européens depuis que leurs élites, dans
l’intervalle historique
qui relie le plan Marshall à l’attaque des Twin
towers,
ont renoncé à se
percevoir autrement que comme “ tous des
Américains
”, selon l’expression
de M. Colombani.
Pour
que l’Europe advienne, il faudrait d’abord que ses
peuples la veuillent,
s’y engagent et s’y investissent. Plutôt
que d’organiser une pétition
contre l’adhésion de la Turquie
—incident mineur de notre non-Europe
actuelle— Je suggère que vous réalisiez
un sondage sur le sens de l’Europe, sur les conditions de son
devenir, sur sa
souveraineté, sa sécurité et son
caractère (le terme me paraît
préférable
à l’équivoque
“identité”).
Puisque
l’Europe est restée une question sans
réponse depuis ses premières
tentatives, pourquoi ne pas poser cette question à ses
peuples en instituant un
référendum d’initiative populaire
permanent sur tous ses aspects, toutes ses
possibilités ? Ce faisant, nous reviendrions aux sources de
notre démocratie
authentique qui fait prévaloir la participation sur la
représentation.
Au
fond, la question turque n’est intéressante que
parce qu’elle ne nous
permet plus d’éluder la question de
l’Europe.
Patrick KERIDAN
Agora ENJEUX & DÉBATS Sommaire