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Agora   ENJEUX & DÉBATS  Sommaire

II 

L'Europe et la Turquie

1.1) Bernard Poignant : La Turquie est-elle plus européenne que le Maroc ?

1.2) Jacques Marlaud : L’Europe libre dit non à son mariage forcé avec la Turquie imposé par les États-Unis !

1.3) Patrick Keridan : Qui a peur des Turcs ?

 

2.1

La Turquie est-elle plus européenne que le Maroc ?

Bernard Poignant

 

   Le député socialiste européen Bernard Poignant, ancien maire de Quimper,  nous envoie cette prise de position dans laquelle il critique vigoureusement, mais avec beaucoup de nuances, l’adhésion annoncée de la Turquie à l’Union européenne.

La Turquie n'a pas les idées européennes ”, 

 Chateaubriand,  Mémoires d'outre tombe 

***

 

Le débat sur l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne a ouvert celui sur ses frontières. Où doit s'arrêter cette Union ? A-t-elle des limites géographiques ? L'Union européenne a-t-elle vocation à fédérer tous les Etats du continent européen ? Les États-Unis d'Amérique n'ont jamais prétendu fédérer le continent américain tout entier. Ils ont su se donner des limites donc s'arrêter. Sommes-nous capables d'en faire autant ? Ou alors l'Union européenne serait-elle la nouvelle forme de l'expansion européenne après celle des Grandes Découvertes et celle de la colonisation ? Tant que le Mur de Berlin était debout, c'est lui qui fixait la frontière. Nos concitoyens savaient la dessiner. C'était la frontière de la liberté, la plus commode à tracer sur la carte.

En réalité, et sans le dire, le Sommet de Copenhague des 12 et 13 décembre 2002 a dessiné les frontières de l'Union. Il suffit de colorier les pays qu'il cite avec des couleurs différentes selon l'avenir qu'il leur destine et vous aurez la carte future de l'Union européenne.

Tout se trouve dans le paragraphe “ l'Union élargie et ses voisins ”. Ainsi,  le Sommet réaffirme “ la perspective européenne des pays des Balkans occidentaux inscrits dans le processus de stabilisation et d'association ”. En clair : la Croatie, l'Albanie, la Bosnie, la Macédoine, la Fédération yougoslave avec la Serbie, la Voïvodie et le Kosovo pourront demain devenir des pays membres à part entière. Il y faudra du temps, de la stabilité, de la démocratie mais c'est inscrit dans le cours de l'Histoire. Plus que des voisins, ce sont des cousins.

Au-delà, “ l'élargissement resserrera les relations avec la Russie et l'Union européenne..., souhaite également accroître ses relations avec l'Ukraine, la Moldova, le Belarus et les pays du Sud de la Méditerranée... ” En clair, il n'y a pas d'adhésion à la clé mais des partenariats privilégiés et peut-être des Traités d'étroite association à concevoir et à signer.

On s'attendrait à voir figurer la Turquie parmi ces voisins. Mais elle a un traitement particulier puisque acceptée comme pays candidat en décembre 1999 (Sommet d'Helsinki) après avoir été reconnue “ vocation européenne ” en 1963.

 

TOUT COMMENCE EN 1963

Mille neuf cent soixante trois : tout part de là et il faut s'arrêter un instant sur cette date.

Cette année-là, il n'est pas question d'imaginer une “ vocation européenne ” à un pays du Maghreb: le Maroc a vu son indépendance reconnue depuis le 2 mars 1956, la Tunisie le 20 mars de la même année, l'Algérie le 19 mars 1962 après huit ans de guerre, un million de rapatriés rejoignant la rive Nord de la Méditerranée.

Il n'est pas non plus envisageable de donner une “ vocation européenne ” à tout pays soit partie prenante de l'URSS soit évoluant dans son orbite ou plutôt sous sa botte.

La Turquie n'est dans aucun de ces cas de figure : ni décolonisation, ni domination étrangère. Par contre, sa position géographique est stratégique dans la guerre froide. Elle est au flanc Sud de l'URSS. Elle contrôle un des accès aux mers chaudes de l'ancienne Russie : la sortie de la Mer Noire par le Bosphore et les Dardanelles. Sa position est décisive au lendemain de la crise des fusées de Cuba d'octobre 1962. Les Américains viennent de découvrir l'installation dans cette île de fusées offensives russes à moyenne portée dirigées vers leur territoire. A l'Ouest, ils ont l'Allemagne; au Sud il leur faut la Turquie. Reconnaître à celle-ci une “ vocation européenne ” est une façon de l'arrimer au camp occidental.

1963 est aussi l'année où la France, par la voix du Général de Gaulle oppose son veto, au mois de janvier, à la demande d'adhésion du Royaume Uni. L'Europe ne comprend que six pays, très éloignés de la Turquie. Par la route, il faut traverser la Yougoslavie communiste pour la rejoindre. Qui peut imaginer que la construction européenne est une préoccupation dans toute cette affaire ?

L'insistance des États-Unis auprès des chefs d'État et de gouvernement réunis à Copenhague pour qu'ils donnent un rendez-vous à la Turquie pour commencer les négociations d'adhésion relèvent du même ordre d'idées, quarante ans après. Cette fois, la Turquie est au flanc ouest de l'Irak, un des pays de “ l'axe du Mal ” depuis 1990. Elle a la même nécessité pour les États-Unis. Ceux-ci ont besoin de ses ports et aéroports pour préparer leur guerre préventive. L'Europe doit donc faire une autre avance : après la vocation reconnue en 1963, la candidature acceptée en 1999, la date proposée en 2002 pour un rendez vous en 2004. Il ne faut pas chercher là-dedans un intérêt quelconque pour l'Union européenne, son intégration, son modèle politique et social, ses capacités de diplomatie et de défense communes.

Ajoutons à cela la proximité de ce pays avec l'éponge pétrolière du monde : fin 2001, les réserves de pétrole prouvées étaient de 908 milliards de barils dont 685,5 pour le seul Proche Orient 1 soit 75,5% du total. Le monde entier voudra puiser dans cette immense nappe, la Chine en premier lieu. La Turquie a donc besoin des yeux doux de l'Europe qui à son tour plie devant les yeux noirs de l'Amérique.

En tous cas, c'est fait. L’Union européenne a donné sa parole et c'est vrai qu'il n'est jamais bon de blesser un pays, d'humilier un peuple et de rejeter une population. Si les critères politiques et démocratiques sont remplis, une date sera donnée. Je considère que l'Union a eu tort de donner cette parole. Aujourd'hui, il faut donc faire avec ! Cela n'interdit pas de passer en revue quelques arguments et commentaires. Et cette histoire n'est pas encore finie.

 

LEÇON DE GÉOGRAPHIE

La Turquie n'appartient pas au continent européen: 97% de son territoire est en Asie, c'est la péninsule anatolienne ; 3% est en Europe, c'est la Thrace orientale. 90% de la population vit dans la partie asiatique ; 10% dans la partie européenne. Ce sont des faits. L'ex-Empire ottoman a gardé cette partie européenne à la suite de la victoire des Turcs sur les Grecs pendant la guerre d'août 1921 à octobre 1922. C'est le Traité de Lausanne (24 juillet 1923) qui donna définitivement la Thrace orientale à la Turquie avec les deux villes d'Andrinople (Edirne aujourd'hui) et de Constantinople (Istanbul aujourd'hui).

Où s'arrête le continent européen ? Le plus simple est de regarder les manuels de géographie utilisés par les élèves des classes élémentaires : CE2 Hachette ou CMI Hatier. Les contours sont clairs : l'Europe s'arrête aux détroits de Gibraltar pour le Sud, du Bosphore et des Dardanelles pour le Sud Est et va jusqu'à l'Oural à l'Ouest. On peut vouloir une référence plus quotidienne : elle est donnée tous les jours en page “ Aujourd'hui ”, rubrique “ Météorologie ” du journal  Le Monde . A côté des cartes qui annoncent les prévisions figurent, classées en quatre continents, les villes et leurs températures minimales et maximales : Istanbul y figure sous le chapeau     “ Europe ” avec Kiev, Moscou et Saint Pétersbourg. C'est donc la même carte. Voilà pour la géographie lue et enseignée.

Si tout pays qui a un bout de son territoire sur le continent européen peut demain appartenir à l'Union européenne, il vaudrait mieux l'écrire noir sur blanc. Dans ce cas, l'Union a vocation à se calquer sur le Conseil de l’Europe. Celui-ci se rapproche en effet de cette géographie. Il est né en 1949 avant le Traité CECA (1951) ou celui du Marché Commun (1957). Dans cette hypothèse, il faut s'attendre à d'autres adhésions, jusqu'à la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan, au total 44 États membres dont la Russie.

L'Arménie est évidemment un cas particulier. Dans une résolution en date du 18 juin 1987, le Parlement européen a qualifié de “ génocide ” le massacre des Arméniens en 1915, suivant en cela la sous- commission des droits de l'Homme de l’ONU en 1985. La France est allée plus loin : Jacques Chirac a promulgué le 29 janvier 2001 la loi relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915. Comment pourra-t-elle accepter l'adhésion de la Turquie sans que celle-ci ait procédé à la même reconnaissance ? On n'imagine mal l'Allemagne refusant de reconnaître le génocide juif et demandant dans le même temps son adhésion à l’Union européenne.

A moins que les futurs contours de l'Union européenne soient ceux de l'OTAN. Récemment, on a peu mis en avant, cet élargissement de l'OTAN, conjoint du nôtre. A l'exception de Chypre, les 11 autres pays qui doivent nous rejoindre d'ici 2007 ont déjà intégré l'OTAN. Macédoine et Albanie sont candidats. La carte de l'Union européenne finira par épouser la carte de l'OTAN. Et le tour est joué : la prospérité par l'Union européenne ; la sécurité par les États Unis d'Amérique. C'est la vraie volonté de beaucoup de pays, du Royaume uni à la Bulgarie.

Il se ferait en Europe ce que Georges Bush a prévu pour son continent : la création avant 2005 d'une zone de libre-échange de toutes les Amériques. C'est pour cela qu'il a reçu Lula, le nouveau Président du Brésil dès la mi-décembre. Il voulait vérifier qu'il ne contrarierait pas son projet. De l'autre côté de l'Atlantique, la mise en place d'une zone de libre-échange eurasienne lui conviendrait.

A ce point de la démonstration, n'oublions pas de jeter un regard sur les nouvelles frontières de l'Union en cas d'adhésion de la Turquie. Elles toucheraient cinq pays : la Géorgie, l'Arménie, la Syrie, l'Irak et l'Iran. J'imagine la rédaction du même paragraphe qu'à Copenhague intitulé “ l'Union élargie et ses voisins ”. Quels voisins ! Je sais qu'on ne les choisit pas mais on n'est pas obligé de se précipiter au pas de leur porte.

 

LA QUESTION RELIGIEUSE

Evidemment, il y a la question religieuse ! Elle va tout embrouiller. La Turquie est un pays laïc et les Turcs sont une population musulmane. La laïcité est garantie par une armée qui n'a pas la réputation d'être attachée au fonctionnement démocratique. L'Islam est évoqué par ceux qui veulent plus de liberté contre un régime trop militaire. Que choisir ? La laïcité et ses tortionnaires ou l'Islam et ses intégristes. Il y a 10 ans, la France a approuvé l'interruption d'un processus électoral en Algérie pour contrecarrer une victoire des islamistes : la facture se compte par milliers de morts. Il y a 25 ans et moins, elle a soutenu l'Irak de Saddam Hussein parce que le parti Baas était un parti laïc : la facture se compte par centaines de milliers de morts, pas tous dus aux américains.

L'Islam trouvera de lui-même le chemin de sa laïcité!      Il faut faire confiance aux musulmans pour établir leurs formes de tolérance religieuse. Autrefois, l'esprit missionnaire consistait à apporter “ notre Dieu ” aux Infidèles; nous n'avons pas à nous en vanter. Au XXIème siècle, nous n'avons pas à inventer un nouvel esprit missionnaire pour leur apporter notre laïcité. Si un des objectifs politiques de l'Union est de bâtir un pont avec le monde musulman, pourquoi avoir refusé la perspective de l'adhésion du Maroc en 1987?

Pour ce pays, il a été dit à l'époque qu'il n'appartenait pas au continent européen. Mais ce critère ne figure pas dans la liste arrêtée à Copenhague en 1993. Si la géographie ne compte pas, si la religion n'intervient pas, si les seules “ valeurs ” doivent nous réunir, il n'y a aucune raison valable pour écarter le pays du Maghreb séparé de nous par l'étroit détroit de Gibraltar.

C'est vrai que l'Union européenne n'a pas à être un     “ club chrétien ”, ni juif, ni païen, ni musulman. Pour nous, Français, il lui suffit d'être un club laïc, à notre façon qui n'est pas celle de l'Irlande, de l’Espagne, de la Suède, encore moins de la Pologne demain. Les musulmans comme les autres sont les bienvenus. Ils sont présents dans beaucoup de villes. Ils ont tant marqué l'Andalousie. Demain, ceux de Bosnie et d'Albanie rejoindront l'Union comme vient de le dire le sommet de Copenhague.

Il faut savoir fixer les limites de l'Union européenne. Si c'est une géographie, il faut englober tout le continent, de la Russie à l'Azerbaïdjan. Si c'est un marché, le continent ne suffit pas : plus on a de clients mieux c'est. Si c'est une politique, donc un projet, il faut des limites raisonnables, un nombre d'habitants qui n'atteigne pas demain les 700 millions ; il ne faut pas chercher à embrasser la planète toute entière. La France est présente sur le continent américain, de Saint-Pierre- et-Miquelon à la Guyane en passant par les Antilles, ce n'est pas pour cela qu'elle est américaine et qu'elle demande à participer à l’ALENA. L'Espagne est présente en Afrique par Ceuta et Melilla. Ce n'est pas pour autant qu'elle participe à l'OUA.

 

QUI, EN EUROPE,  DÉFEND LA CAUSE TURQUE ?

Pour conclure, méfiance : les plus ardents avocats de l'adhésion de la Turquie sont de drôles de compagnons pour ceux qui croient à un modèle européen: les États Unis d'Amérique, les conservateurs britanniques, les partisans de Berlusconi. Cela me rappelle un propos de Clemenceau à la Chambre des députés avant 1914 : “ Si j'ai un doute, je regarde ce que disent les militaires et les curés, normalement j'ai un point de vue contraire ”.

L'hypocrisie n'est pas non plus à exclure. L'adhésion de la Turquie se fera à l'unanimité. Il faudra, outre l'avis conforme du Parlement européen, la ratification de chaque État membre soit 27 au moins, par référendum populaire ou vote parlementaire. Il s'en trouvera bien un pour dire non, à la grande désolation des 26 autres ! Gageons que personne ne demandera de revoter comme pour le Danemark et le Traité de Maastricht en 1992 ou l'Irlande et le Traité de Nice en 2002.

Machiavel veille !

                                                   Bernard Poignant,  Député européen, 6 janvier 2003

 

NOTE

' Arabie Saoudite : 261,8 ; Irak : 112,5 ; Émirats Arabes Unis: 97,8 ; Koweït : 96,5 ; Iran : 89,7 ; Qatar : 15,2; Oman: 5,5 ; Yémen : 4 ; Syrie: 2,5

 

***

2.2

L’EUROPE LIBRE DIT NON À SON MARIAGE FORCÉ AVEC LA TURQUIE IMPOSÉ PAR LES ÉTATS-UNIS !

Jacques Marlaud

Le président Giscard d’Estaing, en mettant les pieds dans le plat de la douteuse soupe européenne cuisinée par une petite équipe de chefs      d’États opportunistes intéressés à faire de notre continent un grand melting-pot où technocrates et brasseurs d’affaires transnationaux y retrouveraient bien mieux leurs comptes que les peuples méprisés de nos vieux pays, remet les pendules à l’heure. Car nous sommes encore à l’heure zéro de l’Europe politique, celle où tous les choix sont possibles, y compris celui de tuer dans l’œuf cet embryon de grande puissance capable de faire pièce aux États-Unis et d’œuvrer d’une tout autre manière en faveur de la paix dans le monde.

Il faut d’abord préciser qu’il règne une grande hypocrisie à propos de cette “ admission ” qui diffère de toutes les autres et fut constamment repoussée aux calendes grecques (sic !) depuis 1963, date à laquelle elle a été évoquée pour la première fois. Personne n’imaginait à l’époque que des pays comme la Hongrie, la Pologne, la Roumanie ou les États baltes, derrière le rideau de fer, avaient vocation à entrer dans une communauté européenne élargie. Bien qu’ils aient frappé à la porte beaucoup plus tard que la Turquie, dès que les obstacles furent levés leur admission allant de soi, n’était plus qu’une question d’adaptation. Ce ne fut jamais le cas avec la Turquie malgré son  occidentalisation incontestable, son partenariat fidèle de l’OTAN dans la défense du “ monde libre ” contre le Pacte de Varsovie. Dans le premier cas, l’Europe retrouvait naturellement ses frères, otages involontaires pendant si longtemps de la grande guerre civile européenne. Dans le deuxième cas, il fallait considérer, sous la pression d’une OTAN à direction américaine, la demande d’intégration de “ frères d’armes ” qui n’ont aucune parenté avec l’Europe, de quelque point de vue que l’on se place, l’histoire ou la géographie, la culture ou la religion, les traditions politiques ou économiques, de peur que ceux-ci, renouant avec une tradition de neutralité, ne fassent sauter ce verrou stratégique à l’expansionnisme soviétique.

C’est de mauvais gré, en posant toute sorte d’obstacles (le contentieux avec la Grèce, la question kurde, les droits de l’homme…) en espérant qu’ils ne seraient jamais franchis, que notre demi-Europe, sujette aux pressions du “ leader du monde libre ”, a accepté “ le principe ” d’une association turque au marché commun voici presque 40 ans et écouté sans broncher, mais toujours aussi sceptique, la demande officielle d’adhésion à l’Union européenne, il y a quinze ans. Ce n’est qu’en décembre 1999 que les choses prirent une tournure plus sérieuse, lorsque les chefs d’États européens réunis à Helsinki décidèrent que la Turquie “ est un pays candidat qui a vocation à rejoindre l’Union européenne sur la base des mêmes critères que ceux qui s’appliquent aux autres candidats… ” Première remarque : s’il est nécessaire de souligner que la Turquie a vocation à rejoindre l’UE comme les autres, c’est que la chose ne va pas de soi. Deuxième remarque : cette décision a été prise à la sauvette, sans aucune consultation préalable des instances démocratiques de l’Union, sans aucun débat au sein des peuples d’Europe. Troisième remarque : le secrétaire d’État américain, Madeleine Albright, avait insisté pour qu’un geste soit fait en faveur de la Turquie qui avait secondé efficacement l’OTAN lors des bombardements de la Serbie quelques mois auparavant. Vœu exaucé.

En novembre 2002, George Bush était à Prague pour le sommet de l’OTAN. En décembre, se réunissait le sommet européen. Deux rencontres qui ont concocté une unanimité de façade pour attaquer l’Irak et pour rattacher la base américano-turque à l’Europe. Dans les deux cas, au grand mépris de l’opinion publique européenne qui est hostile à ces deux décisions. Comment nos grands pays ont-ils pu tomber dans ce degré de servilité ?

 

Au début des années 1990, qui virent s’effondrer l’empire soviétique, le prétexte de la fraternité d’armes avec les Turcs tombait, et les Européens auraient pu saisir cette occasion pour se dégager de cette embarrassante promesse consentie sous la pression, dans le contexte de la guerre froide. Il n’en fut rien. Les États-Unis, qui testaient sans grands risques la vassalité des Européens et l’impuissance de la Russie post-soviétique avec leur premier assaut contre l’Irak, puis leur ingérence en Bosnie et au Kosovo, firent savoir qu’une défense européenne hors du cadre atlantique n’était pas à l’ordre du jour. Non contents de maintenir leurs bases en Europe et sur son pourtour (Allemagne, Espagne, Portugal, Italie, Grèce, Turquie…) et au Moyen-Orient, ils multiplièrent leurs établissements militaires en Europe de l’Est et en Asie centrale (Hongrie, Moldavie, Croatie, Georgie, Kosovo, Ouzbékistan, Afghanistan…) soi-disant pour faire face aux “États voyous” susceptibles de troubler la paix du monde, comme l’Iran, l’Irak, la Libye, le Soudan, ou la Serbie, en réalité pour rafler toute la mise née de la déconfiture soviétique et, comme l’explique le maître d’œuvre de la stratégie états-unienne, Z. Brzezinski (Le grand échiquier, 1997), pour contrer toute velléité impériale d’une Russie potentiellement sur le retour, annonçant par la même occasion à qui de droit que le monde, désormais, n’a plus qu’un seul maître et qu’il entend le rester.

Dans ce nouveau contexte, La Turquie garde, voire accroît son importance. Ses bases aériennes et navales se sont avérées des points d’appui très utiles pour les bombardements massifs de l’Irak et de la Serbie. Le plateau anatolien demeure une plate-forme idéale permettant de contrer la Russie, l’Iran et les forces hostiles qui peuvent surgir du monde arabo-islamique. Son héritage linguistique et culturel altaïque et ses ambitions pantouraniennes en font un tremplin idoine pour rouvrir l’ancienne route stratégique de la soie jusqu’au Turkestan chinois, vaste espace semi-désertique où ont été découverts d’importants gisements d’hydrocarbures, nouvel enjeu d’une guerre des pipelines entre les géants pétroliers russes, chinois, iraniens, européens et anglo-américains pour le contrôle du robinet énergétique. Comme le souligne l’universitaire canadien, Michel Chossudovsky, (Guerre et Mondialisation, 2002), l’intervention américaine en Afghanistan était programmée trois ans avant les attentats du 11 septembre 2001. Elle s’inscrit dans le déploiement d’une Stratégie de la Route de la Soie (SRS) dont l’objectif est “d’ébranler, voire de déstabiliser les concurrents de Washington dans le secteur du pétrole, en particulier la Russie, l’Iran et la Chine ". Par une série d’accords économiques et militaires, la SRS cherche à construire un gigantesque arc de cercle qui relierait la Mer noire à l’Indus, dans lequel la Turquie, à l’extrémité occidentale, occupe une place de choix et, à l’autre bout, une Inde détachée de son alliance russe, peut servir de coin enfoncé entre la Chine et la Russie.

En 1996, Israël et la Turquie, parrainés par les États-Unis, ont conclu un accord de coopération économique et militaire qui renforce le verrouillage anglo-américain de la méditerranée orientale. Cette alliance donne une profondeur stratégique inespérée à l’État hébreu empêtré dans une interminable Intifada qui le discrédite aux yeux de l’opinion internationale et ne cesse de creuser le fossé qui le sépare de son environnement arabo-islamique (cf. “Turquie - Israël, la nouvelle alliance” in Limes n°1, hiver 1999/2000). En donnant à la Turquie l’appui du puissant lobby juif américain et l’accès, via Israël, aux technologies militaires de pointe, y compris l’arme nucléaire, sa nouvelle alliance lui permet de court-circuiter la mauvaise presse que lui ont value l’oppression continue et les massacres répétés des Kurdes, les tueries d’opposants politiques dans ses prisons (dans lesquelles des prisonniers se sont récemment laissé mourir de faim par dizaines sans que personne ne s’en émeuve), son mépris des résolutions de l’ONU qui lui intiment d’évacuer la portion Nord de l’île de Chypre occupée illégalement depuis bientôt trente ans… Bref, la Turquie, comme Israël, efface son ardoise des droits de l’homme, elle se normalise au sein d’une alliance occidentale aux contours flous, aux objectifs opaques et dangereux, dont le but inavoué est de maintenir la maîtrise de jeu des affaires mondiales à Washington.

 

Le résumé succinct de ces grandes manœuvres stratégiques, généralement méconnues du public européen, sert à montrer qu’en rattachant la Turquie à l’Europe politique, ce n’est pas l’État turc qui se convertira à la politique européenne, mais toute l’Union européenne qui sera arrimée de gré ou de force à un dessein géopolitique qui n’est pas le sien et qui, à bien des égards, est tout à fait contraire à ses intérêts vitaux. En tout état de cause, l’adhésion de la Turquie est un cheval de Troie déposé par les États-Unis au cœur du projet de souveraineté paneuropéenne pour le faire avorter.

Voici quelques années, au moment du lever de rideau de fer, l’Europe embryonnaire a raté le coche d’un “découplage” de son système de défense avec Washington, seule base réaliste d’une authentique indépendance, faisant preuve d’une incroyable apathie face à l’opportunité historique offerte par la fin subite de l’hégémonie bipolaire qui muselait sa volonté. Cette inconscience doit être imputée aux deux grands acteurs continentaux, la France et l’Allemagne. Cette dernière, toute à son bonheur —et aux soucis nouveaux qu’il apportait— de recouvrer la patrie perdue à l’issue de la guerre, n’a pas osé de son propre chef  renvoyer dos-à-dos les derniers occupants du sol allemand en leur proposant un pacte d’amitié sur de nouvelles bases (non militaires). Les occupants américains, devenus protecteurs face au communisme, soudain sans emploi, firent savoir qu’ils ne partiraient pas de leur plein gré comme le faisaient, en face, les pitoyables restes de l’immense armée rouge.  Les “Amies”, comme on les nommait outre-Rhin par dérision, qui écœuraient naguère beaucoup de monde avec leur vulgarité arrogante, les pollutions et les nombreux accidents causés par leurs manœuvres militaires sur un territoire surpeuplé dont ils ont amputé de vastes Sperrgebiete réservées à leur usage exclusif, ne “ comprenaient pas ” que la solidarité unissant les deux armées pendant les années de guerre pût être oubliée du jour au lendemain. En outre, à les entendre, leur présence pourrait s’avérer utile, tant vis-à-vis de Moscou, qui peinait à relâcher son emprise sur les pays Baltes, que face à la montée des nationalismes qui agitaient la nouvelle Europe libre. Enfin dans la nouvelle OTAN consolidée par ses avancées vers l’Est, Washington avait de grands projets pour l’Allemagne qui assumerait les plus hautes responsabilités avec une autonomie accrue. Solution de facilité acceptée sans état d’âme par une Allemagne réunifiée et pacifiste à qui l’on demandait encore de faire ses preuves de bonne démocratie et qui suscitait un mélange de crainte et d’hostilité chez des voisins qui s’étaient partagé sa dépouille, ou celle de ses alliés, à l’issue de la guerre, comme les Polonais, les Tchèques et les Serbes.

Si ce laisser-aller vers la perpétuation d’une souveraineté limitée est compréhensible de la part d’une Allemagne qui peine à se réconcilier avec sa mémoire culpabilisée et dont la légitimité de grande puissance est encore contestée, le rôle de la France est moins pardonnable. Les autorités françaises n’ont pas vu venir ni vraiment souhaité la réunification allemande. Son avènement inattendu déclencha une psychose anti-germanique chez une partie de nos chroniqueurs parisiens, pas mécontents de cultiver le bon vieux frisson de la grande Allemagne menaçante. Fantasme on ne peut plus éloigné, avouons-le, de la bonhommie de la République de Berlin ! Cette phobie médiatisée encourageait un renforcement de la nouvelle alliance germano-américaine qui confortait à son tour l’anti-germanisme —doublé d’anti-américanisme— du clan jacobin français. Faute d’entente, c’est la solution germano-américaine d’éclatement programmé et d’écrasement des Serbes qui l’a emporté lors de la crise yougoslave. Les Français, voyant qu’ils ne pouvaient pas rivaliser avec une telle alliance — qu’ils étaient si peu empressés à prévenir pendant qu’il en était temps—  ravalèrent leur fierté gaullienne et s’associèrent activement, à leur tour, à l’OTAN dans l’espoir d’obtenir des parts de butin.

Contre l’Irak, en Bosnie, au Kosovo, en Afghanistan, c’était désormais à qui s’alignerait le mieux dans l’axe Washington-Londres-Tel Aviv-Ankara avec son soutien logistique, militaire ou humanitaire. C’est ainsi que l’embryon de souveraineté européenne, en gestation depuis la timide apparition du couple franco-allemand, sous de Gaulle et Adenauer, reconstitué par Giscard et Schmidt, renforcé par Mitterand et Kohl dans les ruines du fort de Verdun, produisit l’enfant mort-né sur les décombres du Mur de Berlin. Depuis lors, la souveraineté politique européenne est restée un vœu pieux. C’est l’Allemagne, renouant incidemment avec d’anciennes alliances, qui a entraîné l’Europe derrière les États-Unis dans une alliance avec les Croates, les Bosniaques et les Albanais contre les Serbes. C’est la France qui, après avoir renoncé bien vite à sa longue et stratégique alliance avec l’Irak, a abandonné ses anciens alliés serbes à leur triste sort, poussant le déshonneur jusqu’à les bombarder, contribuant par la même occasion au surcroît d’humiliation d’une Russie plongée dans le plus grand dénuement. C’est l’Angleterre qui, faute de croire à la dynamique continentale, se raccroche systématiquement aux décisions de Washington et obère l’avenir de l’armement lourd continental en passant une commande massive d’avions de combat américains. C’est le ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer qui, pour se faire pardonner le refus de son pays de fournir des troupes dans la nouvelle croisade américaine contre l’Irak, prend l’avion fin Octobre 2002 pour Washington où il réaffirme que l’Allemagne ne s’opposerait pas à la participation de l’OTAN à la guerre contre l’Irak, et qu’elle apportait son soutien à la candidature de la Turquie au sein de l’Union européenne.

La Turquie n’est pas un État européen, et elle en est consciente. Récemment, l’un de ses chefs militaires, le général Tuncer Kilinc, (cité par L’Intelligent-Jeune Afrique, 13-19/05/02) remarquait que même si son pays remplissait toutes les conditions exigées pour rentrer dans l’Europe, il resterait le non-dit qui constitue un obstacle majeur : dans une vingtaine d’années, sa population de 85 millions d’habitants dépassera celle des plus grands États européens, y compris l’Allemagne qui aura du mal à garder ses 80 millions d’âmes, la France, l’Italie et la Grande Bretagne qui stagneront autour de 60 millions et l’Espagne autour de 40 millions. Or, une Europe dont les valeurs profondes, sous leur vernis laïque, s’abreuvent à la fois aux sources du paganisme antique et à celle du christianisme médiéval, ne pourrait accepter, malgré sa courtoisie de façade, que le plus grand de ses États, celui qui aurait les voix les plus nombreuses dans ses assemblées, fût composé de musulmans à 99%. Le général  Kilinc concluait : " L’Europe ne veut pas et d’ailleurs ne peut pas nous admettre ; cessons de nous bercer d’illusions et cherchons une autre orientation, qui ne peut être qu’un rapprochement avec, non pas le monde arabe, mais l’Iran et la Russie. "

Propos dictés par le bon sens. De deux choses l’une : soit l’effort de la Turquie pour “ s’adapter aux valeurs européennes” est un expédient pour imposer l’adhésion turque comme un fait accompli à des peuples qui n’en veulent pas, auquel cas l’Europe connaîtra vite une amplification incontrôlable des problèmes d’intégration des minorités étrangères qui sapent déjà sa stabilité interne, soit cet effort est réel et sincère (chose improbable à la lecture des récentes élections), et ce n’est qu’au bout de nombreuses décennies que l’Europe accueillera éventuellement en son sein une Turquie banalisée, laïcisée, véritablement démocratisée —à savoir régie par un pouvoir civil et non par la junte militaire qui tire les ficelles de ses gouvernements successifs—, respectueuse de ses propres minorités et de l’ordre international… Ces Turcs qui évacueraient Chypre, offriraient l’autonomie aux Kurdes et des réparations aux Arméniens en compensation du génocide perpétré contre eux en 1915 et des expropriations territoriales de 1920, qui se réconcilieraient avec les peuples alentour encore tourmentés par le mauvais souvenir du joug ottoman dont ils ne se sont libérés qu’à une date relativement récente, ne ressemblent nullement à ceux que nous connaissons. Profitant de leur bonne volonté, nous pourrions leur demander de restituer la Thrace orientale et Byzance arrachées à l’Europe par leurs ancêtres et d’administrer conjointement avec eux, la Russie et l’Ukraine, la zone franche des détroits. Mais ne rêvons pas ! Qui voudrait de cette Turquie civilisée, aseptisée, occidentalisée jusqu’à la moelle si jamais elle était possible ? Heureusement pour nous, pour les Turcs, et aussi pour les touristes, il est fort probable que la Turquie, comme tous les peuples du monde, continue de préserver son identité turque, ce qui voudrait dire qu’elle demeurera essentiellement non-européenne.

L’Europe a besoin de la Turquie comme porte de l’Orient. Sa modération religieuse et sa laïcité, qui ne sont pas une raison suffisante pour une entrée dans l’Europe —sinon nous devrions aussi  admettre le Maroc et plusieurs autres— en font une charnière précieuse entre notre culture et le monde musulman. Une association économique privilégiée existe déjà avec la société turque dont 40 % des échanges commerciaux s’effectuent avec l’Europe. Le maintien de cette coopération est souhaitable, de même que l’entretien des liens diplomatiques et militaires, en les dégageant aussi vite que possible de la tutelle américaine. La coopération renforcée entre la Turquie, l’Iran et la Russie, évoquée par le général Kilinc a tout pour déplaire aux États-Unis qui cherchent, ici comme ailleurs, à diviser pour mieux régner. En revanche, une Europe indépendante articulée autour de l’axe Paris-Berlin-Moscou, dont Henri de Grossouvre vient de se faire l’avocat (Paris-Berlin-Moscou. La voie de l’indépendance et de la paix, 2002) a tout intérêt à encourager les regroupements régionaux susceptibles de stabiliser la balkanisation post-impériale, de désamorcer l’affrontement endémique des micro-nationalismes sur son flanc sud-est et de sécuriser son approvisionnement énergétique. Une coalition de cette nature combattrait efficacement les flux indésirables (trafics d’hommes, d’armes, de drogues ou d’idéologies subversives — comme l’islamisme que nous devons distinguer de l’Islam) qui transitent généralement par ce couloir à la jonction de trois continents. L’Europe libre aura nécessairement une politique arabe indépendante, mais sa diplomatie s’assurera que les efforts dans ce sens ne se feront pas au détriment de ses relations privilégiées avec la Turquie, l’Iran et l’Inde.

 

Pour résumer, comme le reconnaît M. Giscard d’Estaing, l’admission de la Turquie dans l’Europe est l’ultime invention des anti-Européens pour saboter la naissance de l’Europe politique. Elle ne rend service à personne, sauf à nos ennemis qui souhaitent l’éternelle division du continent contre lui-même pour mieux en assurer la police, en contrôler les ressources et y écouler leurs produits, y compris les armements nécessaires à “notre défense”.

La Turquie a plus à perdre qu’à gagner en s’associant à un tel sabotage.

Pour sa part, l’Europe commettrait un suicide en cédant à un tel chantage.

Il est temps de cerner l’héritage, de délimiter ses frontières, d’en assumer la responsabilité collective, et de le doter d’une défense crédible, quoi qu’il nous en coûte. Si “ c’est dans la détresse que croît ce qui sauve ”  aux dires du philosophe, l’émergence d’une volonté politique commune aux Européens ne saurait tarder.

Pour l’encourager nous proposons l’organisation d’une pétition pour demander l’organisation d’un référendum à l’échelle européenne sur les critères de l’appartenance des États à l’Europe en général et sur la recevabilité de la candidature turque en particulier.

 

Jacque s MARLAUD

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2.3

 

QUI A PEUR DES TURCS ?

Patrick Keridan

 

L’auteur souligne qu’il comprend l’attitude de ceux qui estiment que la Turquie et l’Europe appartiennent à deux univers ethniques et historiques distincts qu’on ne peut fusionner impunément.

Néanmoins, dans ce cas précis, estime-t-il, l’argument qui consiste à présenter cette éventualité comme un simple épisode de l’affrontement entre Islamisme et modernité (chrétienne et laïque) est un peu court.

L’Europe ne doit pas se tromper d’ennemi (ni d’ami par la même occasion !)

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Géographie politique de l’Europe et question turque

Où commence et où finit l’Europe ? C’était naguère une question académique décidée par des cartographes qui faisaient passer arbitrairement la frontière de notre péninsule du continent eurasiatique par les monts Oural, le fleuve Emba, un bout de rivage de la Caspienne, le fleuve Manytch, incluant la Mer d’Azov et la Crimée, traversant la Mer noire à peu près en son milieu, passant par les détroits du Bosphore et des Dardanelles, bifurquant vers le sud en Mer Égée par-delà la Crète et la Sicile en absorbant la plus grande partie de la Méditerranée. Cette Europe inclut l’Islande à son extrême ouest, mais elle exclut les possessions européennes de Sibérie, et les peuples du Caucase d’origine et de culture européenne, comme les Géorgiens et les Arméniens. Elle exclut 94 % de la Turquie qui, avant la conquête ottomane, relativement récente, a connu plus de trois millénaire d’occupation indo-européenne par les Hittites, les Louvites, les Phrygiens, les Lydiens, les Cimmériens, les Perses et les Mèdes, les Grecs et les Romains. Le plateau anatolien, traditionnel couloir d’invasion, a toujours été la ligne de partage des grandes cultures historiques, leur point d’échange et d’entrechoc. Indo-européens, chamito-sémites et ouralo-altaïques (turco-mongoles) de diverses appartenances ethniques l’ont occupé à tour de rôle avec ses extensions balkanique et caucasienne sans réussir à évincer complètement les autres influences. Chaque conquérant, en fait, se superposait en tant qu’élite politique, militaire et religieuse à la vieille souche asianique (ou euro-méditerranéenne) qui l’habitait originellement et a constitué, jusqu’à nos jours, le gros de sa population. Des mercenaires scandinaves et vénitiens sont venus grossir les troupes de Byzance. Plus tard, les sultans ottomans ont eu recours aux mêmes viviers européens pour étoffer les régiments de janissaires et les nombreux services du sérail, à tous les niveaux.

La turcité comme conscience ethnique n’est apparue qu’au XXe siècle, en réaction aux nationalismes attisés par les puissances européennes qui causèrent l’éclatement de l’empire. L’État ottoman fondait son pouvoir sur la seule légitimité dynastique. Les peuples slaves, qui avançaient vers le sud et l’est à contre-courant des poussées turco-mongoles vers l’ouest et le nord, ont contribué à alimenter ce creuset. De nombreux vaincus se sont convertis à l’Islam alors que d’autres —Serbes, Croates, Grecs et Arméniens notamment— préservèrent farouchement leur identité religieuse orthodoxe ou catholique. Lors du grand reflux ottoman, au XVIIIe, et surtout au XIXe siècle, de nombreux européens islamisés quittèrent les Balkans avec leurs maîtres pour venir s’installer en Turquie, ce qui explique le teint clair, l’aspect tout à fait européen de bon nombre d’immigrés         “ turcs ” en Europe, dont on pourrait dire, sans exagérer, qu’ils ne font que réintégrer leur grande famille ethnique originelle.

Ce bref survol de l’histoire de l’Anatolie montre, s’il en était besoin, que la Turquie est un pays hétérogène à forte composante européenne. L’islam turc, essentiellement légaliste, a toujours été l’un des plus tolérant, au point que les cultes minoritaires ont pu coexister avec la religion d’État, ce qui n’a pas été le cas, loin s’en faut, dans l’Europe des guerres de religion. Le régime laïque hérité de la révolution kémaliste a lui aussi été adopté sous l’influence du modèle européen.

Cela ne fait pas pour autant de la Turquie un pays d’Europe, j’en conviens, mais cela ne l’exclut pas non plus automatiquement.

D’un point de vue géopolitique, “ l’homme malade de l’Europe ” appartient, que nous le voulions ou non, à la dynamique des enjeux continentaux. L’exclure de l’organisation politico-militaire continentale revient à remettre les clés de cet important verrou de la région Méditerranée-Mer noire à des puissances extra européennes : d’abord les États-Unis, trop heureux d’y pérenniser leurs installations militaires et de garder le premier rôle sur un théâtre européen divisé et affaibli. Puis viendront ceux qui évinceront éventuellement la domination étrangère (comme elle a été éliminée de l’Iran Khomeyniste) : coalition islamiste ou sino-iranienne, par exemple. En ne réintégrant pas cette marche de l’Europe accidentellement perdue, les Européens contribueraient involontairement à entretenir à leur porte les flux hostiles qui, depuis l’époque d’Attila, ont chroniquement menacé et dévasté leurs terres en empruntant, entre autres, ce corridor stratégique.

 

Quelle Europe voulons-nous fonder ?

Partant de ces considérations, au lieu de se demander  comment résister à la menace turque ?  —posture défensive d’une Europe en plein reflux, ayant perdu toute confiance en elle-même, en sa capacité à recouvrer ses forces et à élaborer des stratégies à la mesure de sa grandeur historique— il paraît plus judicieux de retourner le problème et de se poser la question de savoir avec quelle Turquie nous voulons unir nos efforts, et avec quelle Russie pour quelle Europe. Car l’une ne va pas sans l’autre. Soit l’Europe réalise enfin son unité à l’échelle continentale, soit elle perpétue sa division contre elle-même sous le regard réjoui du suzerain américain. Il est clair qu’une Turquie qui resterait une plaque tournante états-unienne pour le contrôle des Balkans, du Caucase, du Moyen-Orient, de la Russie et de l’Iran constituerait une entrave majeure au projet d’unification et de souveraineté européenne. Un tel État militaire, maintenu dans une dépendance artificielle et une économie civile de pénurie, en proie à tous les extrémismes, à tous les tribalismes ethniques et religieux, ne sonnerait peut-être pas le glas de l’Europe telle que la conçoit M. Giscard d’Estaing, c’est-à-dire de l’actuel sous-ensemble européen de l’empire occidental, libéral et chrétien, sous hégémonie américaine. Mais il poserait un obstacle infranchissable à l’unité continentale, à la mise en place de l’axe Paris-Berlin-Moscou pour lequel vous plaidez, à son indépendance et sa souveraineté, donc à la seule authentique construction européenne.

Je ne crois pas, contrairement à vous (M. Marlaud), que le rattachement de la Turquie à l’ensemble politique européen signifierait un renforcement des liens euro-atlantiques au détriment de la souveraineté continentale. Le sentiment actuel à Ankara est plutôt que l’intégration européenne permettrait enfin de rompre le lien de dépendance avec Washington instauré pendant la guerre froide, lien qui a contribué à isoler les Turcs de leur environnement immédiat, russe, balkanique, iranien et arabe. La réouverture de l’ancienne route de la soie, dont le plateau anatolien constitue un passage obligé, inaugurerait un axe stratégique Baltique-Asie centrale qui contrarierait les efforts états-uniens entrepris dans l’autre sens à partir du Pakistan et de l’Afghanistan pour combler le vide laissé par le retrait russe. Ainsi, à condition de s’attacher énergiquement à résoudre la question kurde et les différends avec les Grecs et les Arméniens dans l’intérêt de la paix régionale (et cela doit être une condition sine qua non d’une éventuelle adhésion turque), le rapprochement des États turcophones d’Asie centrale, doublé d’un rapprochement indo-iranien  pourrait être retourné par l’axe grand-européen contre ceux (États-Unis, Chine…) qui seraient tentés de l’utiliser dans le sens est-ouest pour subvertir l’Europe et entraver son indépendance énergétique en la coupant des hydrocarbures que recèle la région.

Par conséquent, ne pas inclure la Turquie dans l’Europe politique, même en lui offrant des conditions d’alliance privilégiées — qu’elle pourra toujours dénoncer quand bon lui semble — affaiblirait considérablement le flanc sud-est du continent qui resterait indéfiniment l’enjeu de toutes les ingérences extérieures et, dans l’immédiat en tout cas, une plate-forme américaine inexpugnable. Du point de vue géopolitique, l’exclusion de la Turquie ne peut se justifier au nom de l’intérêt général européen. Les États-Unis ne soutiennent la candidature turque que parce qu’ils pensent qu’Ankara demeurera pour eux un allié de poids au côté des Musulmans albanais et bosniaques contre leurs adversaires serbes et russes, leur permettant d’entretenir à peu de frais un foyer de conflits qui justifierait le maintien indéfini de leur présence militaire, de la Baltique au Caucase. Toutefois, une politique de sécurité continentale bien comprise ne peur accepter la Turquie dans l’Europe sans y faire entrer en même temps les autres puissances balkaniques que sont la Russie, la Serbie et l’Ukraine. Cela permettra de faire contrepoids aux peuples musulmans de la région et de contrer les ingérences extérieures à partir de l’Anatolie, désormais terre d’Europe. 

 

La question des valeurs de l’Europe

Le rejet de la Turquie pour son incompatibilité alléguée avec les valeurs de l’Europe peut apparaître comme un obstacle insurmontable. L’Europe s’inscrit majoritairement — mais pas exclusivement — dans le cadre linguistique et culturel “indo-européen”, tandis que l’identité ethno-linguistique turque est “ouralo-altaïque”. L’héritage religieux de l’Europe est, pour l’essentiel, de tradition judéo-chrétienne alors que la Turquie est à 90 % musulmane. 

L’héritage indo-européen est incontestablement le legs qui unifie culturellement l’Europe et la distingue des autres civilisations. Mais les États américains en sont également les héritiers à des degrés divers sans pour autant avoir vocation à intégrer l’Europe. La Turquie ne partage pas cet héritage, mais ce fut aussi le cas des Hongrois, des Finlandais, des Estoniens et des Basques qui, malgré leur spécificité, se sont intégrés à l’ensemble culturel européen sans grandes difficultés et sans modifier substantiellement la substance civilisationnelle de l’Europe. Il n’y a pas de raison de penser que l’intégration politique de la Turquie, en soi, présente une menace particulière pour “l’identité” de l’Europe. Et pourtant, de très nombreux Européens, sans doute une large majorité d’entre eux, perçoivent cette éventualité comme une menace. L’épouvantail turc est une munition supplémentaire dans l’arsenal des partis populistes qui ont le vent en poupe parce qu’ils ont su capter, grâce à leur rhétorique identitaire, certaines préoccupations bien réelles au sein des peuples européens.

Il serait tout aussi irresponsable de négliger ce malaise ou de le rejeter comme un simple racisme épidermique et inadmissible, que d’en récolter les dividendes électoraux en lui donnant une expression démagogique. L’Europe traverse une indéniable crise d’identité. Il faut œuvrer à sa résolution au lieu de persister à la nier, comme le font les cercles bien-pensants, ou à l’amplifier, comme le font les courants populistes. La solution réside à la fois dans l’approfondissement de la réflexion et du débat (comme vous le proposez) et dans l’émergence d’une volonté politique bien définie, actuellement défaillante, au sein des cercles dirigeants.

Pour faire bref, je dirai que l’inquiétude identitaire des Européens s’abreuve à trois sources principales : 1) Le reflux démographique des Européens de souche et le vieillissement rapide de leur population. 2) Le choc post-migratoire occasionné par l’installation massive de réfugiés économiques allogènes dans toutes les grandes villes du continent. 3) La quasi-généralisation de l’individualisme consumériste, apolitique et réfractaire à tout esprit communautaire qu’il craint et rejette chez les autres.

Les politiques actuelles n’ont pas l’imagination ni le souffle qui permettraient de combattre efficacement ces facteurs d’implosion en refondant familles et communautés locales enracinées, en favorisant la natalité, en décourageant les trafics migratoires à la source, en démodant les comportements individualistes promus par les industries du spectacle et les modes de vie urbains…  Mon propos n’est pas, ici, d’explorer plus avant les bases d’un projet de reconquête de l’Europe par elle-même. J’ai seulement essayé de montrer que notre déclin doit moins à la fatalité qu’à la négligence. Défaut corrigible sans doute, même si nous ne devons nourrir aucune illusion sur la durée et la difficulté de la tâche.

En attendant, il serait hypocrite et vain de s’étonner que le repli identitaire et sécuritaire pèse indûment sur les décisions politiques (que les “décideurs”, pour tenter d’échapper à cette pesanteur, voudraient imposer en catimini). Cette frilosité obsidionale n’est qu’un retour de bâton de l’idéalisme des Lumières, de l’humanisme et du civisme de pacotille, ersatz de religion qui continue d’imprégner les enseignements scolaires et le discours médiatique alors que son inanité, face aux enjeux du monde actuel, est patente.

Il faut sans doute gratter un peu le vernis moderniste pour trouver, selon l’expression de Giono, les “ vraies valeurs ” de l’Europe. Infra-politiques, elles appartiennent précisément au domaine communautaire tant décrié par l’idéologie centralisatrice des États Nations. Ce sont les affinités organiques qui tissent les liens traditionnels et reproduisent les types humains caractéristiques à nos pays à travers les siècles malgré la politique souvent contraire des États. On pense à la survie du pays breton et du caractère de ses habitants, de même pour les Basques, les Catalans, les Corses, les Alsaciens, les Auvergnats, les Irlandais et les Bavarois qu’aucun centralisme étatique, aucune colonisation aucun métissage, aucune émigration/immigration économique n’ont pu oblitérer. On pense à l’enracinement des musiques et des arts que les modes anglo-saxonnes et modernistes ne sont pas parvenu à extirper et qui regagnent du terrain aujourd’hui. On pense au regain d’intérêt pour la généalogie qui concernerait cinq cent mille personnes en France. On pense à la multiplication des référendums        “ illégaux ” d’initiative locale qui contestent avec une efficacité croissante les diktats de l’administration centrale. On pense à ces nombreux peuples d’Europe médiane et orientale qui, après l’enfermement communiste, semblent de moins en moins disposés à se livrer sans défense à l’ouverture capitaliste dont les ravages sur les jeunes occidentaux urbanisés leur servent de repoussoir. Les liens organiques et la conscience communautaire sont appelés à suppléer les lacunes croissantes des États dans les domaines éducatif, culturel, social et sécuritaire. Dans les secteurs socio-économiques, la préférence locale est sur le point de devenir un réflexe de survie face au rouleau compresseur de la globalisation. L’Europe authentique sera refondée par la base, à partir des libertés recouvrées, reprises peu à peu à ceux qui les avaient confisquées au fil des siècles (relire Tocqueville). L’actuel processus de régionalisation, de “ dévolution ” et de fédéralisation n’en est que la première, timide reconnaissance par les États européens. Le temps et l’éveil des peuples travaille en sa faveur.

L’éminent politologue français Julien Freund soulignait naguère que l’État, que nous avons tendance à considérer comme un acquis indépassable, est une création politique de la Renaissance en voie d’étiolement (La fin de la Renaissance, PUF, 1980). Il est encore trop tôt pour émettre des hypothèses sur les formes d’organisation politique appelées à lui succéder. Mais il n’est jamais trop tôt pour reconnaître les nouveaux pouvoirs là où ils apparaissent ni pour favoriser ceux qui s’appuient sur la légitimité des peuples contre ceux qui font prévaloir les intérêts particuliers sur l’intérêt général (maffias, sectes, entreprises transnationales, États impérialistes). Comme vous le dites, c’est à ce prix qu’un nouvel ordre mondial équilibré, un nouveau nomos de la terre (C. Schmitt) s’imposera éventuellement face aux déséquilibres actuels et à la loi du plus fort qui prévaut toujours en pareil cas.

Vous allez penser que je me suis éloigné de mon sujet. Pas du tout. Il fallait en passer par là pour conclure qu’une Europe qui aurait recouvré sa souveraineté par le haut (en favorisant l’axe de pouvoir qui lui en donnerait les moyens, donc en intégrant la Russie et ses alliés en même temps que la Turquie) et qui aurait retrouvé ses libertés par le bas (en relégitimant ses communautés organiques traditionnelles) n’aurait pas de raison de craindre une “ invasion ” turque, sénégalaise, arabe ou chinoise de ses vieux pays tout simplement parce que celle-ci serait impossible (alors qu’elle se produit en ce moment même sans qu’aucun des pays de départ des migrants ne soit dans l’Europe !)

Mais, je le concède, tout ceci est au conditionnel. Cette Europe-là, capable enfin de contrôler ses frontières extérieures et intérieures, se cherche encore.

 

Laissons les peuples décider !

Le plus grand obstacle à l’intégration de la Turquie dans l’Europe politique est l’absence d’un grand dessein continental fondé sur l’assentiment d’une large majorité d’Européens. Je répète : la question n’est pas de savoir si mais pourquoi, comment et à quelles conditions la Turquie, la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie, la Serbie, l’Albanie, la Bosnie, etc. devront s’insérer dans le grand ensemble politique européen sans en perturber l’architecture, sans en menacer ni la souveraineté globale ni les enracinements, les libertés et les traditions locales.

Sans ce grand projet, sans sa compréhension et son approbation par tous les peuples concernés, à commencer par les principales composantes géo-historiques et ethno-linguistiques de l’Europe (les peuples de culture latine, slave et germanique), l’irruption turco-musulmane dans notre vide conceptuel, politique et démographique serait une catastrophe. Ce ne serait pas la fin de l’Europe puisqu’elle ne s’est jamais vraiment réalisée. Ce serait le prolongement du nihilisme américanocentré dans lequel végètent et s’épuisent les générations de jeunes Européens depuis que leurs élites, dans l’intervalle historique qui relie le plan Marshall à l’attaque des Twin towers, ont renoncé à se percevoir autrement que comme “ tous des Américains ”, selon l’expression de M. Colombani.

Pour que l’Europe advienne, il faudrait d’abord que ses peuples la veuillent, s’y engagent et s’y investissent. Plutôt que d’organiser une pétition contre l’adhésion de la Turquie           —incident mineur de notre non-Europe actuelle— Je suggère que vous réalisiez un sondage sur le sens de l’Europe, sur les conditions de son devenir, sur sa souveraineté, sa sécurité et son caractère (le terme me paraît préférable à l’équivoque “identité”).

Puisque l’Europe est restée une question sans réponse depuis ses premières tentatives, pourquoi ne pas poser cette question à ses peuples en instituant un référendum d’initiative populaire permanent sur tous ses aspects, toutes ses possibilités ? Ce faisant, nous reviendrions aux sources de notre démocratie authentique qui fait prévaloir la participation sur la représentation.

Au fond, la question turque n’est intéressante que parce qu’elle ne nous permet plus d’éluder la question de l’Europe.

 

                                                  Patrick KERIDAN

 

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