L'Europe politique doit s'affirmer contre la dictature du marché
Maurice Allais
Né
en 1911, major de l’École polytechnique en 1933,
disciple des économistes néo-classiques
Léon Walras et Vilfredo Pareto, Maurice Allais est,
à ce jour, le seul Français
à avoir reçu en 1988 le Prix Nobel en sciences
économiques.
Dans
ses recherches, il a su combiner
l’analyse micro-économique à la
réflexion macro-économique. Il favorisa
aussi le rapprochement des sciences économiques avec les
mathématiques et la
statistique.
Le professeur Allais n’a jamais
dédaigné le débat public. Il y
participe volontiers en publiant des articles et des ouvrages.
Favorable à l’Europe
depuis très longtemps, il a accepté de
répondre à nos questions. L’Esprit
Européen le remercie vivement, même si
certaines réponses ont suscité un
débat au sein de la rédaction.
Contrairement
aux hommes politiques, le professeur
Allais est réputé pour la
sûreté de son
jugement, sûreté qui n’a
d’égale
que sa franchise. Au terme de deux longues campagnes
électorales
en France qui
n’ont donné que de l’écume,
on reste pantois
devant le silence
assourdissant des divers candidats qui n’ont pas
même
abordé les thèmes évoqués
ici. Ils sont pourtant essentiels pour notre avenir. Raison
supplémentaire pour
réfléchir aux réponses du professeur
Allais qui
tranchent sur les mornes débats
politiciens…
***
L’Esprit
Européen
: Monsieur le Professeur, commençons, voulez-vous, par une
question
personnelle. Comment êtes-vous devenu un
fédéraliste européen convaincu ?
Maurice
Allais : Pourquoi suis-je devenu un
fédéraliste européen convaincu ?
Comment se fait-il que dès 1947 j’ai
participé au Congrès de Montreux de
l’Union européenne des
fédéralistes ? Je vois à cette
conviction et à cet
engagement trois raisons majeures.
La
première c’est
que mon père fait prisonnier au cours de la
Première Guerre mondiale est mort
en captivité en 1915 atteint du typhus, les Allemands ayant
mis côte à côte
les prisonniers français et les prisonniers russes atteints
du typhus.
La
seconde raison,
c’est que la Première Guerre mondiale et la
Seconde, conséquence directe de
la Première, ont été des guerres
suicidaires. Au début du XXe siècle les
nations européennes et la civilisation qui était
la leur avaient une situation
prédominante dans le monde.
La
Première Guerre
mondiale a été motivée par des
rivalités européennes internes sans aucune
justification réelle au regard des enjeux effectifs.
La
troisième
raison, c’est que, contrairement à une opinion
très répandue, je pense que
c’est dans un cadre fédéraliste, ou
plutôt confédéral, que les
intérêts
majeurs des pays participants peuvent être le mieux
préservés.
L’EE
: Qu’est-ce
que, pour vous, l’Europe
?
M.
A.
: Pour moi l’Europe, c’est l’ensemble des
pays européens étroitement liés
par une histoire et une civilisation communes.
L’EE
: Que répondez-vous à ceux qui se demandent
“ Pourquoi l’Europe et pour
quoi faire ” ?
M.
A.
: Il s’agit avant tout de vivre ensemble dans un cadre
institutionnel commun
permettant de mettre fin à des rivalités absurdes
et suicidaires.
En
fait, dans ces
derniers siècles, toute l’histoire de
l’Europe a été dominée par
des
rivalités de la France, de l’Angleterre, et des
pays de langue allemande. Ces
rivalités qui ont conduit aux deux guerres mondiales
n’ont fait que les
affaiblir et compromettre gravement leur avenir et leur civilisation.
L’EE
:
Considérez-vous l’union de l’Europe
comme le dernier palier avant la
constitution d’un État et d’un
Marché planétaires ?
M.
A.
: Je ne crois pas que l’union de l’Europe puisse
actuellement être considérée
comme le dernier palier avant la constitution d’un
État et d’un Marché
planétaires.
Peut-être,
dans un
ou deux siècles, arrivera-t-on à créer
une organisation politique et économique
commune dans un cadre mondial unitaire. Mais ce n’est pas
là maintenant une
question réaliste.
Vivre
ensemble à
l’échelle du monde implique de toute
évidence une évolution progressive et
la question qui se pose aujourd’hui, c’est la
constitution d’organisations
économiques et politiques régionales dans les
différentes parties du monde.
L’EE
: Pour vous, où s’arrête le continent
européen ? Aux marches orientales de
la Pologne ? À l’Oural ? Au détroit de
Béring ? La Russie et la Turquie
sont-elles européennes ? Ont-elles vocation à
rejoindre un jour l’Union
européenne ?
M.
A.
: Dans l’état actuel des choses l’Europe
doit se limiter aux marches
orientales de la Pologne, de la Bulgarie, de la Roumanie.
En
aucune façon la
Russie et la Turquie ne sauraient être
considérées comme européennes. La
Russie, l’Ukraine, la Biélorussie, forment un tout
immense s’étendant
jusqu’à l’océan Pacifique,
qui doit se grouper dans une confédération
européenne. Quant à la Turquie, tout la
différencie de l’Organisation
européenne.
Qu’il
s’agisse
de la Russie ou de la Turquie, elles n’ont aucune vocation
à rejoindre l’Union
européenne. En fait, qu’il s’agisse de
l’Europe, de la Russie, et de la
Turquie, elles doivent prendre place et se développer dans
le cadre
d’organisations régionales.
L’EE
:
Huit ans après l’adoption du traité de
Maastricht, quelques années après
la ratification du traité d’Amsterdam et
après la calamiteux sommet de Nice,
quel bilan faites-vous de la construction européenne ?
M.
A.
: Essentiellement toute la construction européenne depuis la
guerre a reposé
sur une erreur. Commencer par la construction économique en
remettant à plus
tard la construction politique.
Personnellement
je
n’ai cessé d’affirmer depuis 1945 que la
construction politique devait précéder
la construction économique.
Si
je puis prendre
une image, lorsque l’on construit un immeuble il faut de
toute évidence
commencer par ses fondations et son architecture
générale avant de procéder
à tous ses aménagements intérieurs.
L’EE
:
Faut-il une constitution pour l’Union européenne ?
Pourquoi ?
M.
A.
: Cette question se rattache directement à la
précédente.
L’Union
européenne
doit reposer sur une confédération de pays
participants à l’image de la
Confédération helvétique, et de toute
évidence cette Confédération doit
reposer sur une constitution, ou mieux sur une Charte
confédérale, précisant
les droits délégués par les pays
participant à l’autorité
confédérale
et préservant expressément les droits
fondamentaux que chacun des pays
participants entend préserver.
S’il
s’agit, par
exemple, de l’immigration il est normal que chaque pays
participant veuille éviter
que l’autorité confédérale
puisse lui imposer une politique d’immigration
qu’il juge indésirable.
L’EE
: Quelle doit être la priorité de
l’Union européenne : son
approfondissement, c’est-à-dire la
réforme de ses institutions, ou bien son
élargissement aux États candidats ?
M.
A.
: C’est un fait que pour l’essentiel
l’Union européenne groupe
actuellement des États ayant dans l’ensemble de
profondes similitudes quant
à leur économie et à leur culture.
C’est un fait également que sur le plan
économique il faut distinguer entre l’Europe de
l’Ouest et l’Europe de
l’Est. Ainsi et par exemple les niveaux de salaires
réels sont extrêmement
différents à l’Ouest et à
l’Est. Sur le plan économique élargir
actuellement l’Union européenne en
intégrant les pays de l’Europe de l’Est
n’aurait d’autre résultat que de
susciter un déferlement de populations de
l’Est vers l’Ouest, et un nombre
considérable de délocalisations, en
suscitant à l’Ouest un accroissement
considérable du chômage.
De
toute évidence
il convient que les pays de l’Europe de l’Est
s’associent préalablement
dans un cadre économique analogue à celui de
l’Europe de l’Ouest, ce qui
ne pourrait que favoriser considérablement leur
développement et élever
progressivement leurs niveaux de vie. Au terme de cette
évolution l’intégration
économique des deux Europe deviendrait possible. Mais de
toute évidence une
telle évolution demandera de longues années.
Ainsi
ce n’est que
lorsque les niveaux de vie à l’Est et à
l’Ouest seront effectivement
comparables qu’une association économiques des
deux Europe pourra
s’effectuer. Mais par contre rien
n’empêche actuellement que des liens
politiques et culturels s’établissent entre les
pays de l’Europe de l’Ouest
et ceux d’Europe de l’Est.
Pour
le moment ce
qui est nécessaire et urgent pour l’Union
européenne, telle qu’elle
existe, c’est de combler le retard institutionnel qui
l’a caractérisée.
Pour
moi, le cadre
qui me paraît préférable
c’est celui d’une
confédération politique
susceptible de préserver les droits fondamentaux des
États participants tout
en resserrant leurs liens politiques. En tout cas,
l’établissement d’un
marché commun effectif implique de toute évidence
un cadre institutionnel
commun.
Au
total la priorité
actuelle pour l’Union européenne doit
être l’établissement d’un
cadre
politique confédéral approprié et non
son élargissement à l’Est,
actuellement tout à fait prématuré
(1).
L’EE
: Que vous inspirent les “
premiers pas
” de l’euro en tant que monnaie unique de plus de
300 millions d’Européens
?
M.
A.
: Ma conviction est que cette mise en place est tout à fait
prématurée.
Autant une monnaie unique apparaît nécessaire une
fois mise en place une
Europe politique, autant il est tout à fait
prématuré et dangereux pour les
pays participants de renoncer à leurs monnaies nationales
avant que ne soit précisé
le cadre géographique et politique commun d’une
Confédération européenne.
Probablement
la
meilleure solution aurait été la coexistence des
monnaies nationales et de
l’euro tant qu’un ordre politique commun
n’aurait pas été mis en place.
L’EE
:
Afin de résoudre le problème corse, le
gouvernement de Lionel Jospin avait
proposé d’accorder une véritable
autonomie à l’Ile de Beauté.
Exigez-vous la même chose pour les autres régions
françaises ? Y seriez-vous
favorable ?
M.
A.
: Pour moi accorder une véritable autonomie à la
Corse est tout à fait
contre-indiqué.
Quelle
est en effet
la question fondamentale de ce siècle ? À quelque
échelon que l’on se
place, au point de vue international ou au point de vue national,
“ c’est
vivre ensemble ”.
Il
résulte de là
que dissocier la Corse de l’ensemble de la France
continentale est tout à
fait contre-indiqué. Autant une décentralisation
dans un très grand nombre de
domaines paraît souhaitable, autant une autonomie quelconque
accordée à une
partie du territoire ne me paraît pas souhaitable.
Autant
pour
l’ensemble des pays de l’Union
européenne “Vivre ensemble” est un
objectif majeur; autant, pour chacun des pays participants, son
démembrement en
régions autonomes paraît indésirable.
Ce serait là aller à l’encontre de
l’objectif général poursuivi.
L’EE
:
Que pensez-vous des institutions de Bruxelles ?
M.
A.
: Les dangers de l’organisation bruxelloise ne sont que trop
évidents. Encore
une fois ce qui est nécessaire, c’est
l’établissement dès que possible
d’une Confédération
européenne fondée sur une Charte ou une
constitution
précisant le cadre politique commun de l’Union
européenne, et approuvé par
référendum avec une majorité
qualifiée dans chacun des pays membres.
Un
tel cadre
politique doit comporter une Autorité
confédérale et un Parlement constitué
d’une Chambre européenne élue au
suffrage universel et d’un Sénat
européen
désigné par les différents parlements
nationaux et seul capable de
s’opposer à tout empiétement de
l’Autorité confédérale sur
les droits
propres aux États membres tels que définis par la
Charte confédérale.
L’EE
:
Au-delà de la question corse et les accords de Matignon, que
pensez-vous des
revendications régionalistes en Europe occidentale (Flandre,
Écosse, Pays
basque, Savoie, Italie du Nord, etc…) ?
M.
A.
: Si l’objectif fondamental de l’Europe de
l’Ouest doit être “ Vivre
ensemble ”, il est réellement tout à
fait contre-indiqué de favoriser la
dissociation des régions des
différents États.
De
toute évidence
la dissociation des États en régions autonomes va
à l’encontre de
l’objectif fondamental, réaliser des conditions
permettant de rapprocher
toutes les populations les unes des autres.
En
ce qui concerne
notamment les langues régionales, favoriser leur
développement au détriment
des langues nationales paraît réellement en
contradiction avec l’objectif
poursuivi.
Pour
“ Vivre
ensemble ” il n’est que trop évident que
la multiplication des langues ne
peut que compromettre l’objectif recherché. La
diversité actuelle des
langues dans l’Union européenne n’est
déjà qu’une source trop
évidente
de difficultés.
L’EE
:
Est-ce que la mondialisation représente une menace pour les
identités régionales,
nationales et européennes ?
M.
A.
: En fait, c’est beaucoup plus qu’une menace. La
mondialisation, telle
qu’elle est mise en œuvre, représente un
danger majeur à l’encontre de la
civilisation dans le monde entier, et tout particulièrement
à l’encontre de
la démocratie.
Il
faut bien réaliser
que les multinationales américaines se sont
emparées du pouvoir politique aux
États-Unis. Aucun représentant, aucun
sénateur, aucun président des
États-Unis
ne peut se faire élire sans leur soutien.
Ces
multinationales
dominent de fait toutes les organisations internationales
qu’il s’agisse du
F.M.I., de l’O.M.C., de l’O.C.D.E. et
même de l’Organisation de Bruxelles
où partout elles ont placé des hommes dont le
soutien leur est acquis.
À
l’exemple des
multinationales américaines, des multinationales se
développent partout dans
le monde avec les mêmes objectifs.
Cette
domination des
multinationales qui ne poursuivent que leurs propres
intérêts représente
aujourd’hui un danger majeur pour le monde entier.
L’EE
:
Le déclin de l’Europe est-il
irrémédiable ?
M.
A.
: Certainement pas. Si l’Europe réagit
à temps, si elle prend conscience des
dangers qui la menacent, si elle prend des mesures
appropriées, elle pourra
redevenir ce qu’elle n’a cessé
d’être dans les derniers siècles, un
foyer de culture et de civilisation incomparable.
L’EE
:
Comment expliquez-vous que les médias français
vous boycottent et préfèrent
donner la parole à d’autres Prix Nobel (physique,
littérature) ?
M.
A.
: Cette attitude n’est pas nouvelle. Elle n’a
cessé de se manifester depuis
la fin de la guerre.
Pour
ne prendre
qu’un exemple, le Prix Nobel que j’ai
reçu en 1988 a puissamment contrarié
les médias français. Ainsi aucune
chaîne de télévision
française n’a
envoyé de représentant à Stockholm
à l’encontre par exemple du Japon qui
pourtant n’avait reçu aucun Prix Nobel cette
année-là.
La
situation
aujourd’hui est tout à fait semblable. Depuis
douze ans que je combats la libéralisation
totale des échanges, et que je ne cesse de souligner ses
dangers mortels pour
la France et l’Europe, ma voix n’a cessé
d’être étouffée. Un silence
de plomb a été fait sur mon dernier ouvrage La
mondialisation, la destruction
des emplois et la croissance.
En
fait, les médias
ne sont pas libres. Ils sont sous la domination totale de groupes de
pression
totalement acquis aux thèses mondialistes. Ces groupes de
pression agissent
puissamment dans l’ombre et tout particulièrement
par la voie des subventions
accordées aux médias sous le couvert de la
publicité.
En
réalité, la démocratie
n’est plus qu’une façade
derrière laquelle agissent constamment des mafias
de toutes sortes, poursuivant des objectifs qui, s’ils
étaient réellement
connus, seraient rejetés par la presque totalité
du peuple français.
Propos
recueillis par Maximilien Malirois
(1) :
À propos de
l’élargissement de l’Union
européenne vers l’Est, le Professeur Allais
nous a raconté l’anecdote suivante. Il y a une
dizaine d’années, à
l’occasion d’un colloque international, un Polonais
lui dit : “ Si la
Pologne ne rejoint pas l’Europe, on reviendra au communisme.
” Le Professeur
Allais lui répondit : “ Si la Pologne
adhère trop rapidement à l’Europe,
on deviendra alors communiste ! ” (N.D.L.R.)
Maurice
Allais est l’auteur de très
nombreux ouvrages, tout particulièrement sur
l’économie et les finances. On
ne recense ici que les livres qui traitent de la construction
européenne
auxquels le lecteur pourra se reporter utilement.
—
L’Europe unie, route de la
prospérité,
1959, Calmann-Lévy;
—
L’Europe face à son avenir. Que
faire ?, 1991, Robert-Laffont / Éditions
Clément-Juglar;
—
Erreurs et impasses de la
construction européenne, 1992, Éditions
Clément-Juglar;
—
Combats pour l’Europe (1992 -
1994), 1994, Éditions Clément-Juglar;
—
L’Union européenne, la
mondialisation et le chômage, 1999,
Éditions Clément-Juglar.
—
La mondialisation, la destruction des
emplois et la croissance. L’évidence empirique,
1999, Éditions Clément-Juglar;
—
Nouveaux combats pour l’Europe (1995
- 2002), 2002, Éditions Clément-Juglar.
Pour
mieux connaître son itinéraire
intellectuel, signalons aussi :
—
Autoportraits,
1989, Montchrestien
;
—
Autoportraits d’un autodidacte,
1999, Éditions Clément-Juglar.
On
trouve la plupart de ces ouvrages aux Éditions
Clément-Juglar : 62, avenue de Suffren, 75015 Paris.
Dans L’Esprit Européen n° 3 (été 2000), René Jouve avait déjà consacré une étude sur la pensée européenne de Maurice Allais : “ Les propositions du Prix Nobel d’économie Maurice Allais pour une refondation politique de l’Europe ”.