"Contre
le mondialisme, pour la renaissance des peuples et des pays d'Europe".
Benjamin
Guillemaind
Délégué général de L’Alliance sociale des Peuples et Pays de France, mouvement de tradition chrétienne, corporatiste et fédéraliste. Benjamin Guillemaind est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont : Le corporatisme, solution d’avenir et Aux sources de l’erreur libérale (Éditions L’Âge d’Homme) qu’il co-dirigea avec Arnaud Guyot-Jeannin.
L’Esprit
Européen lui a demandé de
préciser sa position sur l’évolution
actuelle de la construction européenne.
***
L’Esprit Européen :
Pouvez-vous, Monsieur, présenter
brièvement L’Alliance sociale des
Peuples et Pays de France ? Pourquoi cette
appellation ?
Benjamin Guillemaind
: L’Alliance Sociale est une
association dont un des buts est la réforme des structures
institutionnelles de
notre pays à partir des corps intermédiaires qui
composent le pays réel. La République
nous a habitués à raisonner en termes
d’individus et de partis politiques. Dès
lors nous ne pouvons plus concevoir qu’une
société puisse se construire hors
de ce schéma.
Pour
nous une société est une construction
à étages où des personnes sont
intégrées dans des groupes
intermédiaires
de caractère familial, professionnel, culturel ou local, qui
s’articulent les
uns par rapport aux autres selon le principe de
subsidiarité, c’est-à-dire
que l’organe de niveau supérieur
n’intervient que pour aider
l’élément
inférieur.
On peut définir cette conception, qui
s’inspire de la doctrine sociale
de l’Église, comme étant de type
fédéral. Elle est en rupture radicale
avec la conception jacobine, centralisatrice et uniformisatrice qui
additionne
ou soustrait des individus sans tenir compte de leurs multiples
identités, qui
se trouvent étouffées par la loi du nombre
imposée à tous.
Tous ces corps intermédiaires qui
représentent les différents “
peuples et pays de France ” sont condamnés
à vivre ensemble et à trouver
une plate-forme commune d’Alliance, comme dans un contrat de
mariage, qui
consacre l’unité de la famille
française.
L’EE
: Quels sont les objectifs de l’Alliance
sociale des Peuples et Pays de France ? Sont-ils culturels ou
bien politiques
?
B. G.
: Ils sont les deux à la fois. Mais surtout
pas au sens de parti politique dont nous rejetons la notion
même. Le parti reflète
essentiellement un concept idéologique. Alors que la
réforme politique que nous proposons vise à
rendre à ces multiples peuples (peuple des boulangers, des
maçons, des
peintres, des Picards, des Bretons, des pères et
mères de famille, …) leurs
propres libertés d’organisation et de gestion dans
les domaines de compétence
de leur état de vie. Ils doivent retrouver leur
souveraineté et leur
autonomie, annexées depuis deux siècles par le
concept d’État-Nation et de
République “ une et indivisible ”.
Tous ces “ états ” retrouveront leur
vitalité propre et un développement culturel qui
renforcera leur identité,
leurs coutumes, leur langage, leur style, leurs habitudes…
C’est la
multiplicité de ces cultures qui fait la richesse des
peuples. Nous nous
situons en réaction radicale au mouvement de mondialisation
qui aboutit au mélange
des peuples, au cosmopolitisme, au coca-cola et au Mac-Donald
universels.
L’EE :
Que pensez-vous du régionalisme en
général
?
B. G.
: Le
régionalisme n’est qu’un des aspects de
la réforme politique à réaliser.
Les idéologues de gauche, qui ont compris une partie du
problème ne sont pas
logiques quand ils utilisent le régionalisme pour dissoudre
l’État national.
En préconisant l’Europe des régions,
ils recréent en fait un État européen
qui a tous les défauts du jacobinisme de
l’État-Nation. Et leurs régions
elles-mêmes sont entachées de tous les
défauts du jacobinisme, dont ils
n’arrivent pas à se détacher.
L’application
du principe de subsidiarité,
qui reconnaît la liberté et la
souveraineté des corps intermédiaires,
nécessite
des structures à tous les niveaux.
L’échelon national ne doit en aucune
façon
disparaître. Nous refusons de tomber dans le piège
de l’Europe des marchands
et des idéologues.
Nous
préférons de beaucoup le régionalisme
enraciné dans les cultures locales, dans la recherche de
l’identité propre,
un habitat spécifique, la mise en valeur de
l’histoire, des traditions et
coutumes, des chansons, de la littérature locale, des
productions de
terroirs… Des réalisations comme Le Puy du Fou,
les lois Pasqua et Voynet qui
remettent en valeur la notion de “ PAYS ” nous
paraissent aller dans le bon
sens.
L’EE
: En
ce début du XXIe
siècle,
existe-t-il encore des “ pays ” en France et en
Europe ? N’ont-ils pas été
phagocyté soit par la déprise agricole et la
concentration des exploitations,
soit par l’urbanisation ?
B. G.
: Les 350 “ PAYS ” qui ont
façonné la
France sont des structures ancestrales qui reposent sur des
réalités locales
concrètes. La révolution les a fait
disparaître dans sa vision d’une
république
universelle à réaliser. Elle contenait
déjà le principe de la marche au
mondialisme. La départementalisation a
été une étape, comme la construction
de l’Europe des régions en est une autre
aujourd’hui.
C’est
pourquoi cette politique de
restructuration des “ Pays ” nous paraît
la mieux adaptée pour revitaliser
les cultures locales. On parle beaucoup de regroupement des communes.
La commune
doit rester la base d’une démocratie organique.
Mais elle est devenue trop
petite. Et la région, si elle est un échelon
nécessaire, ne doit pas se
considérer comme une nouvelle république une et
indivisible. Nous insistons
beaucoup pour que la philosophie sociale des élus
s’inspire du principe de
subsidiarité.
Certes
l’erreur libérale que nous avons
dénoncée
a aboutit à la concentration des entreprises, aux
multinationales, à la
disparition de la paysannerie, des cultures de terroir,
remplacées par une
agriculture productiviste, à la disparition de
l’artisanat, à une économie
industrialisée, dont on mesure les méfaits. La
réforme politique ne peut réussir
sans une réforme économique qui tourne le dos
radicalement aux thèses libérales
et socialistes, aussi néfastes l’une que
l’autre. C’est un autre objectif
de L’Alliance Sociale.
L’EE
: Afin
de résoudre le problème corse, le gouvernement de
Lionel Jospin propose
d’accorder une véritable autonomie à
l’Ile de Beauté et propose un
enseignement en corse en primaire. Vos impressions ? Exigez-vous la
même chose
pour les autres régions françaises ?
B. G.
: Les peuples de France sont condamnés à
vivre ensemble. Nous rejetons toute velléité
d’indépendance et de séparatisme.
Mais l’autonomie n’est pas
l’indépendance. C’est la reconnaissance
d’une patrie commune et à
l’intérieur de droits spécifiques
reconnus à
des communautés restreintes.
L’unité n’est pas
l’uniformité. Elle repose sur
l’adhésion à
des valeurs communes. Historiquement l’unité
française s’est fondée sur
des valeurs spirituelles, exprimées dans le
Décalogue.
Sur tous les monuments aux morts, des Savoyards, des
Corses, des
Bretons… sont inscrits comme “ morts pour la
France ”. Beaucoup ne
parlaient pas le français, mais avaient conscience
d’appartenir à une grande
patrie et de défendre les mêmes valeurs, qui
constituent le Bien Commun
National.
Lionel Jospin va dans le bon sens en proposant un statut
particulier pour
la Corse, comme il en existe pour l’Alsace ou pour
Wallis-et-Futuna, sans que
cela pose problème. Mais il ne règle rien et sera
confronté demain aux mêmes
difficultés avec d’autres régions.
C’est l’ensemble des institutions
françaises qu’il faut repenser dans une optique
fédérale.
C’est un faux débat
d’opposer langue française et langues
régionales.
Le français s’est toujours nourri des patois et
langues locales. Comme
celles-ci ont été détruites par la
Révolution, le français est
aujourd’hui envahi par l’anglais et un sabir
informe, qui ne servent que des
intérêts économiques. On est aux
antipodes de la vraie culture populaire qui
enracine et enrichit les communautés par des coutumes, des
traditions, une
histoire locale.
C’est
à chaque région de décider de la
nécessité d’apprendre la langue
régionale. Pour certaines régions, cela
répond
au besoin de marquer une forte identité, qui ne
s’impose pas forcément pour
d’autres. D’ailleurs si la liberté
scolaire était rendue aux familles et
aux établissements, comme nous le souhaitons, tout serait
résolu.
L’EE
: La
France va bientôt fêter vingt années de
décentralisation administrative. Vos
impressions sur les lois Defferre et leurs conséquences ?
B. G.
: La loi Defferre a effectivement déconcentré
l’administration centrale très parisienne. Ainsi
la gestion des locaux
scolaires a été prise en charge par les
régions. Mais elle n’a pas
réalisé
la véritable décentralisation de
l’éducation nationale qui reste
monolithique. Les parents n’ont toujours pas le choix de leur
établissement.
Les écoles n’ont pas le choix de leurs programmes
ni de leurs méthodes. La
lecture globale et les “maths”
modernes sont pratiquement imposés partout. On en
connaît
les conséquences.
Les Belges par exemple, qui ont instauré la
pratique du bon scolaire,
ont rendu leur liberté aux familles et
réalisé une véritable
décentralisation.
C’est ce retour global à toutes les
libertés que nous souhaitons, dans le
domaine de l’enseignement, de la santé, de
l’économie, de la vie locale…
L’EE : Êtes-vous
favorables au fédéralisme ? Les Accords de
Matignon sur la Corse sont-ils,
pour vous, le commencement d’une future République
fédérale française ?
B. G. : Il y a trois
modes d’application du fédéralisme
:
1) Les décisions proviennent du centre qui
dispose de
l’autonomie du
pouvoir. L’État fédéral a
des pouvoirs
renforcés par rapport aux États
fédérés.
2) Le pouvoir légitime provient des
États fédérés qui
transfèrent
ou reprennent une partie de leurs pouvoirs. Chaque État a
une identité concrète
autonome.
3) Ni l’État
fédéral, ni aucun des États
fédérés n’exercent
une plénitude de pouvoir ou une
prééminence. En cas de conflit, il n’y
a
pas de primauté de compétence.
Le fédéralisme peut
s’appliquer à tous les régimes :
l’Allemagne,
la Suisse en sont de brillantes illustrations, comme les
États-Unis
d’ailleurs. Même nos monarchies les plus absolues
(on pense à Louis XIV)
reconnaissaient le droit des corps intermédiaires
à avoir des lois privées,
des privati leges (des privilèges). La
République française, par sa nature propre,
répugnera toujours à reconnaître
ces autonomies.
La reconnaissance des autonomies et des
souverainetés doit aller
beaucoup plus loin que les structures régionales. Le
fédéralisme est une
conception d’ensemble de la société.
Jean-Paul II l’a fort bien exprimé
dans Centesimus Annus et Laborem
Exercens : “ Le caractère social de
l’homme se réalise dans divers groupes sociaux
intermédiaires qui ont leur
autonomie propre… Une des voies pour parvenir à
cet objectif pourrait être
d’associer le travail à la
propriété du capital et de donner vie
à toute
une série de corps intermédiaires à
finalités sociales, économiques et
culturelles; ces corps jouiraient d’une autonomie
effective… L’Église défend
les différentes organisations sociales et les nations,
réalités qui jouissent
toutes d’un domaine propre d’autonomie et de
souveraineté. ”
Proudhon l’exprimait autrement : “
Souveraineté du peuple partout et
toujours. Souveraineté de l’homme pour tout ce qui
est de l’individu.
Souveraineté de la commune pour toutes les choses de la
commune. Souveraineté
des pères et mères de famille pour tout ce qui
est de la famille. Souveraineté
du producteur pour tout ce qui est du travail, du commerce et de
l’industrie.
La grande majorité des républicains,
même démocrates, mêmes socialistes,
n’entendent point ainsi la
souveraineté… Nous demandons la
sincérité des
institutions démocratiques,
c’est-à-dire la distribution à
l’infini de la
souveraineté. ” (Carnets,
III)
Dès lors l’élection des
représentants de chaque communauté
n’est
plus un abandon de pouvoir à l’État
central, mais l’élection confère au
député un mandat impératif. Celui-ci
est alors l’avocat des intérêts de
ses mandants, et non plus le représentant de “ la
nation ”.
En 1969, le Général de Gaulle avait
proposé une constitution où le
Parlement était le reflet du pays réel. Il est le
seul chef d’État qui ait
osé s’attaquer au pur parlementarisme, cause de
notre décadence. Aussi
a-t-il eu tous les parlementaires contre lui. Ils ont senti
qu’allait
s’introduire dans la vie politique une race
d’hommes au courant des réalités
économiques et sociales… et ils l’ont
rejeté. Il faudra bien un jour y
revenir.
L’EE : Quel
regard portez-vous sur la question basque ? Et sur la possible
réunification de
la Loire-Atlantique à la Bretagne ?
B. G. :
C’est essentiellement aux Basques à
gérer leurs
propres affaires, en application du principe de
subsidiarité, qui est la grande
règle d’organisation des
sociétés. C’est à chaque
région à définir
ses propres lois dans la limite de ses compétences et de ses
possibilités.
L’État national doit se limiter à
assurer le Bien Commun National. Cela
concerne essentiellement la Justice, la Paix Intérieure, la
Défense Nationale.
Historiquement, la Loire-Atlantique fait partie de la
Bretagne. C’est
évident. Comme la Normandie doit être
réunifiée. Les technocrates raisonnent
toujours en idéologues, hors du concret. Ils ont
bâti des constructions
artificielles qui sont incohérentes.
L’EE
: Que
vous a inspiré le débat sur la Charte
européenne des langues régionales et
minoritaires ?
B. G. : Chez les
jacobins de gauche comme de droite, la
Charte des langues régionales est apparue comme un
épouvantail et un outil de
dissolution de l’unité nationale, une atteinte
à la langue française. Il
faut la prendre pour ce qu’elle est. Dans la mesure
où elle permet un réenracinement
identitaire, cette charte est positive. D’autant plus que les
États nationaux
ont pour obligation de n’adopter que 35 articles sur 99,
qu’elle ne
s’applique qu’aux véritables langues
reconnues comme telles, à
l’exclusion des langues des migrants. Il est
précisé aussi que leur
apprentissage ne doit pas se faire au détriment de la langue
nationale.
Le second colloque de L’Alliance
Sociale avait pris pour thème : “
Langues de France et langue française ”. Les
exposés présentés constituent
la base d’une doctrine en la matière.
“
Les dialectes sont des miroirs plus fidèles,
plus spontanés, peut-être même les
aînés du langage intérieur qui
précède
tout fait linguistique… Les poètes dialectaux
sont appelés à être les
gardiens les plus proches des saines sources ”, disait Pie
XII, le 13 octobre
1957.
L’EE :
Comment expliquez-vous le réveil des
revendications régionalistes en Europe occidentale (Flandre,
Écosse,
Catalogne, Savoie, Italie du Nord, etc…)
?
B. G. : Les
réveils régionalistes sont souvent à
l’origine des réactions identitaires saines. Les
Vendéens en 1793 furent les
premiers à se lever en masse pour défendre leurs
libertés menacées par le
jacobinisme révolutionnaire, qui voulait leur imposer sa
religion.
Aujourd’hui elles reflètent davantage une
réaction contre la mondialisation.
Mais comme ils n’ont souvent pas de doctrine très
élaborée, ni une
conception d’ensemble de la société,
reflétant une philosophie de l’homme
dans ses origines et sa finalité, ils sont facilement
manipulés par des
lobbies économiques et financiers, qui les poussent
à des actions violentes en
vue de créer plus rapidement une Europe des
régions, qui abolirait les
souverainetés et les entités nationales. Ils font
ainsi le jeu du mondialisme.
C’est pourquoi l’Alliance Sociale
reste prudente avec les mouvements
régionalistes, qui souvent se servent de la
légitime aspiration populaire à
retrouver ses racines pour véhiculer une pensée
marxiste et recréer à
l’échelon
des régions un nouveau jacobinisme. Elle est
également très circonspecte avec
le courant libéral qui plaide également pour les
libertés régionales, mais
par le libre-échange économique. Cela conduit
inéluctablement à la
disparition des frontières et des souverainetés
nationales que nous souhaitons
au contraire renforcer en protégeant les
économies locales.
L’EE : Et
que vous inspire le
“
souverainisme ” national français ?
B. G.
: Le souverainisme s’accroche au dogme
révolutionnaire
de la “
République une et indivisible
” pour sauver ce qui reste de souveraineté
nationale. C’est son côté
sympathique. Mais il est pris au piège des idées
que la Révolution a elle-même
mises en place. Il consolide une conception fausse de
l’État-Nation qui
s’est construit sur l’abolition des corps
intermédiaires et la déification
de la Nation. Le suffrage universel ne connaît que des
individus sans tenir
compte de leurs multiples identités. Rappelez-vous la loi Le
Chapelier : “ Il
n’y a plus de corps intermédiaires. Il
n’y a plus que des individus et l’État.
” C’était la première
étape vers la mondialisation. L’article 3 de la
Déclaration
des droits de l’homme de 1789 reprend le même
principe.
L’EE : Que
répondez-vous
aux souverainistes français quand ils accusent les
régionalistes de vouloir
jouer Bruxelles contre Paris ? Maints exemples ne montrent-ils pas que
la
technocratie bruxelloise est toute aussi centralisatrice que la
parisienne
(uniformisation des plaques d’immatriculation, suppression
des marchés locaux
pittoresques, etc…) ? N’est-ce pas là
un risque, pour le régionalisme, de
tomber de Charybde en Scylla ?
B. G. : Le principe
de subsidiarité doit s’appliquer à
tous les niveaux. Les institutions européennes sont en effet
aussi
centralisatrices et jacobines que l’est la
République française parce que
Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Delors en ont
donné dans le traité de
Maastricht une définition totalement inverse de celle
d’Althusius, de
Saint-Thomas et de Pie XI dans Quadragesimo anno, qui
privilégie la structure
inférieure que les éléments de niveau
supérieur doivent aider, sans vouloir
les absorber.
C’est d’ailleurs ce qui fait le force
d’autres États fédéraux,
comme l’Allemagne ou la Suisse, qui défendent
beaucoup plus les intérêts
internes de leurs “ états ” et octroient
aux niveaux régionaux de plus
grandes libertés.
En France toute initiative est paralysée par
une administration
totalitaire et l’État national qui
étouffe tout dynamisme.
L’EE : Avez-vous
la fibre européenne ?
B. G. : Bien sûr
! Mais nous donnons la priorité à
l’unité spirituelle avant
l’unité économique.
L’apogée de l’Europe, ce fut le Moyen
Âge avec les échanges entre des
universités florissantes, la construction des
cathédrales, les structures des
métiers qui véhiculaient les techniques les plus
avancées pour l’époque.
Et
surtout une structure politique confédérale.
Nous reprenons volontiers ce que disait Proudhon dans Du principe
fédéral: “
L’Europe serait encore trop grande pour une
confédération unique : elle ne
pourrait former qu’une confédération de
confédérations. ”
L’Europe
ne peut être qu’une union de familles de
familles.
L’EE : Placez-vous
votre combat en faveur de l’identité
régionale dans une perspective européenne
? Sinon pourquoi ?
B. G. : La
construction européenne est une
nécessité.
Mais nous pensons qu’il faut prioritairement recomposer
d’abord la France
avec des structures fédérales. Cette nouvelle
configuration renforcera les
attributs de la souveraineté nationale dans ses fonctions
régaliennes. On
pourra dans un deuxième temps travailler à une
construction européenne cohérente.
L’EE
: Huit ans après l’adoption du traité
de
Maastricht, quelques années après la ratification
du traité d’Amsterdam et
après le calamiteux sommet de Nice, quel bilan
faîtes-vous de la construction
européenne ?
B. G. : Rien
n’est jamais blanc-blanc, ni noir-noir. Le
résultat
global s’avère désastreux. De nombreux
pays cherchent à se soustraire aux
obligations communes. Le libre-échange a montré
sa malfaisance avec les frontières
passoires pour la vache folle, les farines contaminées, mais
aussi les
migrations de populations et les trafics en tous genres. Le drame
yougoslave a
mis en lumière notre dépendance des
États-Unis. Des franges importantes de
population vivent au-dessous du seuil de pauvreté, tandis
que se bâtissent des
fortunes colossales.
En
revanche de saines réactions
apparaissent : la plupart des pays européens ont
reconstitué des structures fédérales;
une prise de conscience populaire apparaît pour se recentrer
sur des économies
locales : le développement de l’agriculture bio,
les tentatives de création
de monnaies locales avec les S.E.L., la vie provinciale reprend
vie… Tous les
espoirs sont encore permis.
L’EE : Quelle
doit être la priorité de l’Union
européenne : l’approfondissement,
c’est-à-dire la réforme de ses
institutions, ou bien l’élargissement aux
États candidats ?
B. G. : La
construction européenne n’est pas la
préoccupation
première de l’Alliance Sociale.
L’Europe ne peut fonctionner que sur un équilibre
entre deux États forts : la France et l’Allemagne.
Celle-ci est en position
de leader, à côté d’une
France faible, paralysée par ses institutions
jacobines. Il faut donc travailler en priorité à
cette recomposition.
Ce
n’est pas en élargissant à
l’infini
l’Europe que l’on résoudra le
problème. C’est la politique des “
mondialistes ” qui veulent brûler les
étapes pour hâter l’avènement
d’un gouvernement mondial qui gouvernera le monde,
organisé en une multitude
de provinces. Nous récusons ce processus.
L’EE : Pour
vous, où s’arrête le continent
européen ? Aux marches orientales de la
Pologne ? A l’Oural ? Au détroit de
Béring ? La Turquie est-elle
européenne ? A-t-elle vocation à
rejoindre l’Union européenne ? Et
la Russie ?
B. G.
: La formulation de votre question
sous-entend une conception monolithique de l’Europe, comme un
ensemble
uniforme et homogène.
Il est facile de cerner des territoires insulaires comme
l’Afrique ou
les Amériques. Mais où
s’arrête le continent européen ? Par
extensions
successives, on peut l’élargir
jusqu’à la mer de Chine.
La conception de l’État-Nation,
héritée de la Révolution
française,
nous a habitué à concevoir des États
aux contours étanches à
l’intérieur
desquels s’applique une loi unique, imposée
autoritairement par une majorité
et appliquée par une administration totalitaire.
C’est justement l’intérêt
du principe fédéral de permettre une
variété infinie de statuts
particuliers, de conventions, d’unions, d’accords
entre ces “ états ”.
La souplesse du fédéralisme, sans aller
jusqu’à l’intégration dans
une
union européenne étanche, autorise des contrats
bilatéraux avec des pays
limitrophes comme la Turquie. Si nous voulons recomposer la France sur
cette
conception décentralisée, il convient
d’envisager la construction de l’Europe
sur le même schéma.
Pour prendre un exemple, l’Empire
français a connu au siècle dernier
des formules allant de l’intégration des trois
départements français
d’Algérie
aux comptoirs des Indes, en passant par les colonies et des pays sous
protectorat comme la Syrie ou le Liban. Rappelons aussi qu’il
y eut durant près
d’un siècle un royaume franc de
Jérusalem.
Si l’on admet que l’Europe, depuis son
origine, a fondé son unité
spirituelle et culturelle sur l’adhésion aux
valeurs de la civilisation chrétienne
et que c’est grâce à cette assise
qu’elle a pu être le phare du monde et
à la pointe du développement et du
progrès, on comprendra le danger d’y
introduire des pays fortement marqués par des conceptions
différentes sur
l’homme, la femme, la
propriété… On voit par exemple en
Algérie ou en
Afghanistan à quels désastres irait
l’Europe, elle qui a toujours au cours
de l’histoire su préserver son
identité, comme à Poitiers ou à
Lépante.
Nos technocrates et les puissances financières
qui mènent le jeu
veulent à tout prix construire une Europe
économique sans limites, pour
satisfaire leurs intérêts. Nous pensons
qu’une fois reconstituée une France
fédérale solide, il conviendra de constituer le
noyau dur de la petite Europe
jusqu’à la ligne Oder-Neisse.
Ensuite par cercles concentriques adjoindre par des
formules souples
d’autres ensembles comme les peuples slaves,
jusqu’à l’Oural et à
Vladivostok, qui ont droit eux aussi à des autonomies et
à des souverainetés
reconnues, sans être
L’EE : Par
l’affirmation péremptoire des entreprises
transnationales et
l’accroissement des migrations intercontinentales de
peuplement, la
mondialisation ne représente-t-elle pas une menace pour les
identités régionales,
nationales et européenne ?
B. G. : Justement,
ceux qui accélèrent la mondialisation,
par le développement effréné des
multinationales, le libre-échange et la
libre circulation des hommes, des marchandises et des capitaux,
menacent les
identités régionales et nationales.
C’est pourquoi tout ce qui peut réenraciner
les hommes et développer les économies locales va
dans le bon sens. La
philosophe Simone Weil disait : “ L’homme vit dans
de toutes petites
communautés. ” Nous avons perdu la taille humaine.
L’EE :
Vous sentez-vous proche du combat de José Bové
contre la “
MacDomination ” ? La “
culture ” américaine ne menace-t-elle pas la
diversité culturelle de notre
continent ?
B. G.
: José Bové a raison de s’attaquer
à la
culture du Coca-Cola et du Mac Donald. Mais il ne propose aucun projet
politique. Son action ressemble à une jacquerie. Il
dénonce les effets sans
s’attaquer aux causes, ni aux causes des causes. Il joue un
peu trop la carte
anarchique sans une idée directrice constructive. On sent un
peu trop chez lui
l’influence marxiste qui manie habilement la dialectique :
pauvre contre
riche, globalisation d’une internationale des pauvres contre
l’internationale des riches, audience que lui accorde le
système.
S’il
a compris certaines choses, il n’a
pas tout compris, et sûrement pas l’essentiel,
notamment la création monétaire
qui est passée progressivement à 95 % aux mains
des banques. “ Donnez-moi la
possibilité de créer la monnaie, disait Amshed
Rotschild, père de la
dynastie, et je me moque bien de qui fait les lois. ” Le
pouvoir politique est
aujourd’hui entre les mains du pouvoir financier. “
La Révolution, disait
Henri Charlier, a retiré aux artisans la
propriété de leur métier pour la
transférer aux hommes d’argent. ” Il
faut rendre à la banque centrale le
monopole de la création monétaire sans
intérêt.
Tant
que les professionnels n’auront pas
compris qu’il faut rebâtir une économie
sociale autour de leur métier, répartir
la valeur ajoutée par l’application du
crédit social, constituer leur propre
banque professionnelle et autogérer des organisations
professionnelles mixtes
comprenant patrons et salariés, ils resteront dans le
schéma révolutionnaire
du libéralisme et du socialisme, qui débouchent
sur la société
concentrationnaire dont nous voyons se développer tous les
méfaits sous nos
yeux : civilisation du fric, du sexe, destruction de
l’environnement,
violence, perte des valeurs, drogue, suicide…
Ces objectifs économiques et sociaux sont essentiels dans l’action de l’Alliance Sociale et ont fait l’objet de plusieurs études et ouvrages de personnalités qui collaborent à cette mise en œuvre.
L’EE : Le
déclin de l’Europe est-il
irrémédiable ?
B. G. : Non, à condition que l’Europe retrouve son âme.
L’EE :
L’Alliance sociale des Peuples et Pays de France
a-t-elle des contacts avec d’autres associations
régionalistes (ou fédéralistes)
françaises et / ou européennes ?
B. G. : Oui,
l’Alliance Sociale entretient des rapports
avec des personnalités et des mouvements qui ont des
aspirations similaires, et
qui se réfèrent à la même
philosophie politique fédéraliste, mais qui se
sentent souvent isolés. Ces mouvements ne sont pas seulement
“ régionalistes ”, stricto
sensu, mais touchent les problèmes
familiaux, professionnels et monétaires. Nous ne sommes pas
un mouvement
politique classique. Nous fonctionnons beaucoup plus comme une agence
de
liaison, un centre de réflexion, une école de
pensée qui veut approfondir les
sujets, un lieu de rencontre et de coordination.
Notre
bulletin, L’As de Trèfle, est
plus
un outil de formation qu’une revue-magazine. Le colloque de
l’an dernier
avait abordé le problème des langues. Le 17
novembre 2001, à Paris le thème
fut : “ Quelles
structures fédérales
pour la France ? ”. Il réunit notamment une table
ronde sur les libertés
locales, avec des représentants de cinq mouvements
fédéralistes. Nous avons
par ailleurs sélectionné une vingtaine
d’ouvrages, anciens ou récents, qui
reflètent ces références doctrinales.
Nous tenons beaucoup à la formation
d’une élite, même peu nombreuse, mais
solidement formée. Nous croyons
beaucoup plus à la qualité des hommes
qu’à leur nombre.
Propos
recueillis