Christian Philip : l'Europe et l'avenir de la paix
L’Esprit
Européen a fait circuler un questionnaire au sujet
de la récente crise
survenue dans l’UE à propos de
l’intervention américaine en Irak.
Voici
la réponse de Christian Philip, député
UMP du Rhône et directeur du Centre
d’études européennes
à l’Université de Lyon.
***
L’Esprit
Européen
:
Pensez-vous que les divergences transatlantiques apparues à
propos de l’affaire irakienne sont profondes et durables
(certains les ont
qualifiées d’ “ effondrement d’un
nouveau mur de Berlin ”) ou qu’elles ne sont, au
contraire, que passagères
?
Y
a-t-il un avenir pour l’OTAN ? Et pour l’ONU ?
Christian
Philip
:
Même si la crise est réelle, même si
ses effets seront
effectivement profonds et durables, ni l'OTAN ni l'ONU ne seront
remises en
cause, ni même
l'objet d'une révision
de leur traité constitutif (d'abord faute de
l'unanimité nécessaire à une
telle évolution !). Pas un Etat ne le demande ni ne le
souhaite car ce ne
serait l'intérêt d'aucun Etat. Ces cadres sont
nécessaires à tous. Il faudra
donc réapprendre à les utiliser et trouver les
compromis qui le permettront.
L’EE
:
Estimez-vous que l’attaque de l’Irak par la
coalition anglo-américaine
sans l’aval des Nations Unies, jugée “
illégale ” par de nombreux
juristes internationaux —sans doute pas la
dernière de ce type selon les
porte-parole de Washington— inaugure un nouveau rapport de
force dans les
relations internationales ? Lequel
? Quel pourrait être le rôle de l’Europe
dans le nouvel ordre (ou désordre)
mondial ?
C.P.
: L'action
américaine n'est pas la
première intervention “ illégale
” ! Pour le Kosovo, nous n'avons pas
considéré que l'impossibilité d'avoir
un mandat de l'ONU (à cause du refus
de la Russie) empêchait d'agir. Le droit
d'ingérence peut être invoqué pour
certains pour justifier l'action de la coalition
anglo-américaine.
L'Europe
doit chercher à développer une politique
étrangère et de sécurité
pour
qu'elle puisse demain se donner les moyens d'intervenir par
elle-même et se
voir confier un mandat de ce type par l'OTAN ou l'ONU.
L’EE
:
L’entente franco-allemande ravivée à
l’occasion de cette crise,
renforcée par une collaboration diplomatique avec Moscou, et
même Pékin,
est-elle une simple convergence opportuniste sans avenir ou, au
contraire, le
point de départ d’un nouvel axe diplomatique
d’envergure susceptible
d’opposer un contrepoids aux interventions
unilatérales de l’hyperpuissance
américaine dans les affaires du monde ?
C.P.
:
Il ne faut pas opposer un axe (USA-GB) à un autre.
L'entente franco-allemande
n'aurait sans doute pas été possible si le
CDU-CSU avait gagné les élections
en Allemagne. L'important c'est de trouver les conditions d'un vrai
dialogue
avec Washington.
L’EE
:
Les ratés et les lenteurs du processus de construction de
l’Europe
seront-ils aggravés par les récentes divergences
intereuropéennes ? Ou, au
contraire, le constat de carence d’une défense et
d’une diplomatie européennes
en période de crise servira-t-il
d’électrochoc donnant un nouvel élan
à la
construction d’une souveraineté commune
fondée sur l’intérêt
général
européen ?
C.P.
:
Il faudrait souhaiter que ce soit un électrochoc mais
n'ayons pas cette
illusion ! Les oppositions nées de cette crise vont rendre
plus difficiles les
négociations sur la constitution européenne et ne
faciliteront pas la vie de
l'Union.
L’EE
:
L’hostilité patente de l’opinion
publique européenne (manifestations,
sondages…) à
l’unilatéralisme “ fondamentaliste
” étatsunien contre
l’“ axe du mal ” sous prétexte
de combattre le terrorisme et les “ États
voyous ”, ne devrait-elle pas être
l’occasion pour l’Europe de se doter
d’une véritable géopolitique de la paix
fondée à la fois sur le droit des
peuples et celui des États, cherchant à
désamorcer les conflits potentiels,
à imposer la négociation et à
sanctionner le recours à la guerre en pesant
de tout son poids sur les instances internationales, au sein
desquelles, elle
parlerait d’une seule voix ?
C.P.
: L'Europe devrait
en effet aller
dans ce sens ... mais les Européens ne sont pas d'accord sur
cette analyse. Ce
doit être notre objectif, mais pour y parvenir il faudra du
temps et pour les
partisans de cette orientation savoir faire preuve de diplomatie !
L’EE
:
Entre le pacifisme bon enfant de toute une partie des gauches
européennes,
fondé sur l’absolutisation du refus de la guerre,
et l’aventurisme
militaire prôné par certaines droites,
n’y a-t-il pas une place pour un
pacifisme réaliste envisageant la guerre comme “
l’ultime recours ” dont
l’échéance doit sans cesse
être repoussée et dont
l’éventualité doit
être encadrée, autant que faire se peut, par des
conventions internationales
sans cesse renforcées ?
C.P.
:
Le pacifisme est un terme que je récuse. Sans
être aucunement belliciste,
dire par avance qu'on n'utilisera pas la force armée, c'est
se placer en position
de faiblesse et ainsi desservir la cause de la paix.
Ce qui
est critiquable dans l'attitude américaine, c'est d'avoir
voulu justifier son
intervention par la nécessité de
détruire les armes de destruction massive
possédées par l'Irak alors que chacun avait des
doutes sur l'existence réelle
de ces armes et qu'il était possible d'obtenir ce
résultat grâce aux contrôleurs
de l'ONU. Si les États-Unis avaient dit clairement qu'il
s'agissait de faire
chuter un régime dictatorial coupable de crimes contre
l'humanité, la
situation aurait été tout autre.
L’EE
:
La paix, au même titre que la justice et la
liberté, est-elle, selon vous
une valeur fondatrice de l’Europe ? Quels sont les grands
textes classiques
qui vous inspirent le plus à ce sujet ?
C.P.
: Justice et liberté oui
mais j'ajoute paix et solidarité. Ces principes sont
les nôtres parce que nous sommes les héritiers
tout autant d'une tradition chrétienne
(même si nous la vivons dans le cadre de la
nécessaire laïcité) que du
siècle
des Lumières ou de la civilisation industrielle du XIXe
siècle.
Propos
recueillis par Yves Argoaz