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Michel lhomme  
 La Légende de « Brûle-Noël ».

I

    C’était au temps d’hiver, il y a bien des années…
Le ciel couvrait froidure ; la campagne blanchissait. Les arbres de l’été n’étaient plus que des squelettes noirs, hirsutes, lançant leurs bras crochus et enchevêtrés dans la grisaille blafarde de l’horizon. Aux alentours, seuls les sapins gardaient leur verve et leur couleur. Les pauvres paysans et même les riches seigneurs de la contrée, leur attribuaient le pouvoir magique de Longue Vie. De Longue Vie ou peut-être de la viking Longueville était née une étrange coutume : la coutume de « Brûle-Noël ». 

    Au jour béni de la Nativité, les habitants du château et des chaumières environnantes, s’assemblaient armés, devant l’église, qui de haches, qui de coins et de massues. Mais qui de serpes et de machettes. ils s’allaient tout ferraillés en procession jusqu’au pied du plus beau sapin de tous les environs. Ce beau sapin, le plus beau sapin à des lieues à la ronde, avait été choisi d’entre tous, bien des mois avant ce jour, en raison de sa taille, de sa forme, en un mot, de sa perfection.

    Autour de celui-ci, la main dans la main, sans souci de leur rang ni de leur condition, ces gens formaient une ronde et riaient, chantaient, dansaient de matines jusqu’au midi du clocher.

    Aux douze coups du clocher, tables dressées et décorées dans la cour du château, on se réunissait et chacun de manger lièvres, sangliers et tout autre gibier, accompagnés de légumes et de fruits, de noix, de châtaignes et des vins de l’année. Jamais pauvres ne mangeaient si bien qu’en ce jour, jamais seigneurs n’étaient si bons qu’en ces heures là !

                   


II

    L’agape terminée, les restes du festin étaient offerts aux plus miséreux par la Dame du Château tandis que les hommes les plus forts, réchauffés par les victuailles et les boissons, se réunissaient autour de l’arbre à pins en vue de l’abattage.
C’était le plus âgé d’entre eux qui dirigeait la coupe. Quel privilège pour lui ! Pendant toute l’année encore, il serait l’Homme Noël et conterait aux enfants et à ses seigneurs, contre pitances et gîte, légendes et faits d’armes du temps. Combien de fois ai-je rêvé d’être l’Homme Noël pour conter aux faux adultes la résistance et la rébellion du temps !

    Alors, commençait ce chant du bûcheron : coups de hache ponctués de « Han ! Han ! »  et précédés par le sifflement du métal qui fendait l’air avant de se heurter au tronc, cris et rires entremêlés ; frémissements des branches du sapin, bras semblables à autant de membres s’agitant inutiles et déjà vaincus dans l’air glacial de l’hiver, interjections et appels, hennissements et meuglements des attelages. Et ainsi, jusqu’au moment suprême où, dans un grand fracas déchirant la campagne et en une sublime envolée, l’arbre s’abattait comme un oiseau blessé sous les coups de boutoir mortels du métal et des hommes.

    Après le bref répit accordé à ses « vainqueurs » pour une sublime collation, le sapin était dépouillé de ses branchages et, son tronc blanchi, débité en morceaux. Le bois était alors chargé sur les charrettes à bœufs d’où il gagnait les réserves du château. Après un certain laps de temps utile à un séchage primaire, il servirait, avec d’autres espèces de bois, à cuire le pain de l’an nécessaire à toute la seigneurie.

    Les branchages, quand à eux, hissés sur un autre attelage seraient dressés sur le parvis de l’église où, le soir venu, s’achèverait les festivités de Noël.

    Ceci étant, chacun regagnerait sa demeure pour se bien vêtir et se montrer sous ses apparats les plus somptueux et ses plus beaux atours. Ainsi, les plus pauvres des plus pauvres avaient-ils honneur à chausser leurs sabots les plus récents. Pas âme au village ne faillait en cela !

                             III

    à l’appel du clocher, toutes les familles allaient vers lui et, rassemblées autour du chœur illuminé par les centaines de petites flammèches des bougies et des cierges, toutes chantaient Noël et la Nativité. Des trois bougies, la rouge pour les morts, la bleue pour les absents et la verte pour les enfants à naître, les flammes ignoraient la froideur des murs de pierre ciselée et l’encre glaciale de la nuit.

    Au son des douze coups annonçant le minuit, les fifres et les pipeaux du village, accompagnés par mille voix d’allégresse, jouaient l’Avènement et tous les villageois sortaient de l’enceinte sacrée pour voir flamber la nuit sur les tapis de mousse car, en l’instant précis, le bedeau embrasait les branches du sapin. Et, là, chacun de respirer l’odeur âpre du bûcher car tous voulaient vivre aussi longtemps que l’arbre et posséder ses prîmes qualités faites de santé et de beauté.

    Aujourd’hui, on ne brûle plus les gros et beaux sapins en l’honneur de Noël car, depuis fort longtemps, selon la mauvaise humeur écologique, il n’y en aurait plus. Mais, je me suis laissé
dire, par un malin lutin, que pour respecter la Tradition sans nuire à Dame Nature, qu’une très bonne fée (certainement un ange !...) fit naître, la veille du Grand Jour, aux portes du château (un siècle ou deux siècles plus tard ces faits que je viens de vous conter) un tout petit sapin et qu’à l’heure de minuit, d’un coup de sa magie, elle fit descendre du ciel nocturne, des myriades d’étoiles pour parer celui-ci d’un vieux chant mélancolique Mon beau sapin, roi des Forêts…

    C’est pourquoi tous les ans, dans toutes les maisons et dans tous les pays, pour que les enfants vivent longtemps et que leur cœur comme leurs yeux s’éclairent à jamais de bonheur, on dresse, habille, décore, le Roi européen de la Forêt.

 





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