La marche. C’est une résistance à la vitesse. Une résistance à la
dépossession de soi. « Chacun de nous devient trop nombreux à
l'intérieur de lui-même et pas assez à l'extérieur. » note
Jean-Luc Godard. Frédéric Gros écrit de son coté : « (…) Il
faut du reste absolument alterner les promenades urbaines et
campagnardes, et ne pas en privilégier une, car si leur fond est
commun, un jeu libre de l'imagination composant ses propres
impressions, leur vertu est différente. Marcher sur les allées
publiques suppose une flânerie qui permet de faire sur la diversité du
genre humain et le comportement de nos semblables, de micro-découvertes
qui sont un enchantement pour l'esprit. Marcher seul en compagnie des
ruisseaux et des arbres va plutôt entraîner une rêverie absolument
éloignée des raideurs de l'introspection systématique, mais par là-même
féconde. C'est comme si, doucement distraite par le spectacle des
fleurs et des lignes d'horizon, l'âme s'oubliait un peu, et par là
dévoilait à ses propres yeux certains de ces visages ordinairement
masqués. Le secret de la promenade, c'est bien cette disponibilité de
l'esprit, si rare dans nos existences affairées, polarisées, captives
de nos propres entêtements. La disponibilité c'est une synthèse rare
d'abandon et d'activités faisant tout le charme de l'esprit à la
promenade. L'âme s'y trouve en effet disponible au monde des
apparences. Elle n'a de compte à rendre à personne, n'a aucun impératif
de cohérence, et dans ce jeu sans conséquence, il se peut que le monde
se livre d'avantage au promeneur tout au long de ses déambulations
fantasques, qu'à l'observateur sérieux et systématique. » (Marcher, une philosophie, Carnets Nord, 2009).
rapport
au paysage dans la marche n'est plus un rapport de représentation … on
y lit un effort du corps, c'est le paysage qui insiste lentement dans
le corps en marche … il écrit [Nietzsche] que les sentiers sont
méditatifs … il arrive un moment où c'est le paysage lui-même qui se
rempli de la pensée du philosophe. » (…) « Si vous
philosophez en marchant, la pensée est plus à la verticale d'elle-même
… il y a une simplification dans la marche, il y a une inversion
des logiques habituelles dans lesquelles le point de stabilité repose
sur un chez soi, un dedans, depuis lequel on visite des dehors. Dans la
marche on va de gîte en gîte, et c'est précisément le dehors qui ne
bouge pas. Ce que j'entends par dehors, c'est vraiment cette idée
d'exposition … l’exposition entière du corps aux éléments, aux
paysages, à la nature, etc. Et au fond, ce serait ça le dehors, ce dont
à quoi on s'expose … » (…) « La marche comme expérience de
l’exténuation, non du retour à soi … » (…) « Cette idée du
rythme est essentielle dans la marche … celui [le rythme] qui vous
correspond … » Frédéric Gros dit encore : «
Pour Henry-David Thoreau, le sauvage, ce sont les forces de l'avenir…
la réserve de l'avenir, elle est dans le sauvage, elle est dans le
primitif. Alors que pour nous Européens … on renvoie toujours le
sauvage à l'origine. C'est vraiment l'idée de l'Ouest, ce qui est
le plus primitif, ce qui déborde de l'humain, représente la source de
renouveau … » (France culture, « les vendredis de la philosophie », 3 juillet 2009). 