Europassion   esprit-europeen.fr  : revue indépendante de débat et d'intérêt général européen.

Études  Europassion  Sommaire



La marche, antidote à la modernité

Pierre Le Vigan

    La marche. C’est une résistance à la vitesse. Une résistance à la dépossession de soi. « Chacun de nous devient trop nombreux à l'intérieur de lui-même et pas assez à l'extérieur. » note Jean-Luc Godard.  Frédéric Gros écrit de son coté : « (…) Il faut du reste absolument alterner les promenades urbaines et campagnardes, et ne pas en privilégier une, car si leur fond est commun, un jeu libre de l'imagination composant ses propres impressions, leur vertu est différente. Marcher sur les allées publiques suppose une flânerie qui permet de faire sur la diversité du genre humain et le comportement de nos semblables, de micro-découvertes qui sont un enchantement pour l'esprit. Marcher seul en compagnie des ruisseaux et des arbres va plutôt entraîner une rêverie absolument éloignée des raideurs de l'introspection systématique, mais par là-même féconde. C'est comme si, doucement distraite par le spectacle des fleurs et des lignes d'horizon, l'âme s'oubliait un peu, et par là dévoilait à ses propres yeux certains de ces visages ordinairement masqués. Le secret de la promenade, c'est bien cette disponibilité de l'esprit, si rare dans nos existences affairées, polarisées, captives de nos propres entêtements. La disponibilité c'est une synthèse rare d'abandon et d'activités faisant tout le charme de l'esprit à la promenade. L'âme s'y trouve en effet disponible au monde des apparences. Elle n'a de compte à rendre à personne, n'a aucun impératif de cohérence, et dans ce jeu sans conséquence, il se peut que le monde se livre d'avantage au promeneur tout au long de ses déambulations fantasques, qu'à l'observateur sérieux et systématique. » (Marcher, une philosophie, Carnets Nord, 2009).

    Frédéric Gros remarque aussi : « Je pense que la marche permet de ne plus avoir d'image du monde … le rapport au paysage dans la marche n'est plus un rapport de représentation … on y lit un effort du corps, c'est le paysage qui insiste lentement dans le corps en marche … il écrit [Nietzsche] que les sentiers sont méditatifs … il arrive un moment où c'est le paysage lui-même qui se rempli de la pensée du philosophe. » (…) « Si vous philosophez en marchant, la pensée est plus à la verticale d'elle-même … il y a une simplification dans la marche, il y a une inversion des logiques habituelles dans lesquelles le point de stabilité repose sur un chez soi, un dedans, depuis lequel on visite des dehors. Dans la marche on va de gîte en gîte, et c'est précisément le dehors qui ne bouge pas. Ce que j'entends par dehors, c'est vraiment cette idée d'exposition … l’exposition entière du corps aux éléments, aux paysages, à la nature, etc. Et au fond, ce serait ça le dehors, ce dont à quoi on s'expose … » (…) « La marche comme expérience de l’exténuation, non du retour à soi … » (…) « Cette idée du rythme est essentielle dans la marche … celui [le rythme] qui vous correspond … »  Frédéric Gros dit encore :  «  Pour Henry-David Thoreau, le sauvage, ce sont les forces de l'avenir… la réserve de l'avenir, elle est dans le sauvage, elle est dans le primitif. Alors que pour nous Européens … on renvoie toujours le sauvage à l'origine. C'est vraiment l'idée de l'Ouest, ce qui est le plus primitif, ce qui déborde de l'humain, représente la source de renouveau … » (France culture, « les vendredis de la philosophie », 3 juillet 2009).

    À noter que l’Ouest comme mouvement est opposé ici à l’Europe comme position statique. Dans cette perspective c’est l’Ouest qui appelle le sauvage, l’origine, qui est à l’ « Est », l’Orient contraire de l’Occident, de l’Ouest, tandis que l’Europe serait définitivement coupée de son origine, de son « Est », de son Orient. Ici, la marche à l’ouest est en quelque sorte la nécessaire exténuation, le « bout du bout » qui, à force d’être à l’Ouest, ne peut ramener qu’à l’origine, à l’Est. Plus à l’Ouest que la Californie, l’Alaska, le Japon, et à l’Ouest du Japon… la Sibérie.


Études  Europassion Sommaire