Marcher ! A la découverte de soi-même et de sa patrie.
« Rien
de bien ne se fait couché ou assis ! Seul,l’homme debout fait du
bon travail, et c’est quand il marche qu’il pense droit !
Garde-toi de ne rien faire le cul sur une chaise ou sur un lit, sinon
de manger, dormir ou reposer ! Si tu veux comprendre, débattre
sainement, imaginer, organiser ta pensée, concevoir et décider :
marche ! Marche, tu verras ! »
Henri Vincenot
Depuis maintenant huit mois, deux jeunes Françaises, aux racines
provençales et à l’âme européenne parcourent l’Europe à pied. Une
Aventure exemplaire.
Parties un jour d’équinoxe d’automne du sommet du Mont Ventoux, le
géant de Provence, Fanny et Mathilde marchent de 20 à 30km par jour
depuis plus de huit mois.
À l’heure où nous écrivions cet article, elles quittaient les plaines germaniques pour s’embarquer, depuis le
Danemark, en direction de l’Ecosse. Elles sortaient donc d’un long
hiver passé sur les contreforts méditerranéens et orientaux de notre
continent. Un hiver dans lequel semble malheureusement s’être
confortablement installée une jeunesse européenne qu’elles veulent, à
leur façon, réveiller. Leur aventure ressemble à un défi lancé au
visage des tièdes et des passifs.
Depuis, après un tour de l’Écosse qui les fit, entre autres, gravir les
pentes arides du rude Ben Nevis, elles ont fini par retrouver, au bout
de 8 mois, le sol de leur patrie française où le grand quotidien Ouest-France
les a honorées d’un vibrant article (ci-contre). Auparavant, elles ont
traversé l’Irlande en faisant escale sur les sites sacrés de Newgrange
et Knowth où l’on peut contempler les plus belles tombes mégalithiques
d’Europe, beaucoup plus anciennes que les pyramides d’Égypte, et la
colline mythique de Tara, haut-lieu des anciens royaumes celtes et
citadelle de résistance païenne.
À propos de l’Irlande, voici un savoureux extrait de leur aventure,
relevé dans leur journal de marche le 29 mai 2010 :
“ En
sortant du café Internet où nous avions écrit notre dernier article,
nous abordons un homme dans la rue pour lui demander la direction de
Lough Gun, là où il y a le plus grand cercle de pierre d'Irlande. Il
nous propose de suite de nous y emmener tous les quatre ( car Charles
et Thibault nous accompagnent toujours) Cet
Anglais nous promènera en fait d'abord par toutes les curiosités de la
région et nous en apprendra beaucoup, notamment sur les légendes et les
fées qui, dit-on, peuplent encore la région et alimentent des
superstitions en tous genres. Nous
arrivons au cercle de pierre, deux minutes de négociations avec le
paysan à qui cela appartient, il nous prête sa grange car le temps
irlandais était pluvieux à ce moment. Le cerle est très beau, nous l'admirons quand deux hommes arrivent : - "Avez vous fait le rituel?" - "Kesako?" - "Suivez nous!" Pendant que les garçons observent de loin, nous faisons d'abord trois fois dans le sens des aiguilles d'une montre et à l'extérieur le tour du cercle puis trois autres tours à l'intérieur dans le sens inverse des aiguilles d'une montre en se concentrant sur "une question" et en touchant toutes les pierres. Ensuite
nous devons nous mettre au milieu du cercle, une paume vers le ciel,
l'autre vers la terre et notre homme commence à marmonner des formules
incompréhensibles, on change de main, c'est reparti pour les formules
et ensuite nous devons choisir une pierre et en la touchant, elle nous
donnera une réponse... Cette séance
des formules magiques est une perle et iI n'a pas été facile de retenir
un éclat de rire, surtout lorsque cet homme nous annonce très
sérieusement que le monde entier est païen, que toutes les religions
sont les mêmes et qu'il est lui même chrétien! “
Parties pour collecter au fil de leurs pérégrinations les contes et
légendes européens, elles essayent de prouver que l'Europe n'est pas
seulement un euro dans un porte monnaie, ni les oukazes de Bruxelles,
mais bien la civilisation de Périclès, de Dante, de Molière, d'Andersen
ou de Goethe. De la Rome éternelle au site de Delphes, de la campagne
roumaine aux monts métallifères de la frontière germano-tchèque, et
bientôt sur les chemins de notre bonne terre de France, elles avancent
inlassablement, pour se sentir vivantes et rappeler que l’étendard de
la civilisation européenne peut flotter même dans les vents
capricieux.
Comme elles le racontent sur leur blog*, actualisé à chaque passage
dans les villes, elles sont souvent confrontées à la perte de mémoire
des peuples qui finissent par ignorer leur propre histoire.
Heureusement, à chaque étape de leur parcours, des camarades soucieux
de leur héritage les accompagnent, leur racontent l’histoire de leur
patrie et entretiennent cette flamme qu’elles ont elles-mêmes rallumée.
Au-delà de ce premier objectif, les deux jeunes filles ont décidé de
faire de leur raid un hymne à l’Aventure, à l’enracinement et à
l’amitié. A leur tour, elles tentent d’incarner les principes moraux
des Wandervögel, un mouvement apparu en Allemagne au début du XXe
siècle. Face au carcan d’un monde bourgeois étriqué, celui de la pensée
dominante portée par des faux rebelles qui acceptent en réalité le
monde tel qu’il est, nos deux marcheuses ont décidé de partir en quête
d’elles-mêmes en formant une véritable communauté de vie et de marche.
Face à la tyrannie du monde marchand, elles souhaitent libérer les
énergies spirituelles et ce qu’il y a de plus noble en l’homme :
un sens moral et l’appétit de vérité. Par leur jeunesse et leur soif
d’Aventure elles nous rappellent le mot d’Anachrasis : “ Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts et ceux qui prennent la mer ! ”
Ces deux jeunes filles, formées à l’école Raiders, sont parties à
leur tour. Guidées par la liberté et une réelle soif d’absolu, elles
cherchent ce que notre société individualiste et consumériste ne leur
offre plus. Elles incarnent cette jeunesse qui se prend en main et
proclame vouloir rester pure et devenir mûre.
Les passants les regardent marcher, le visage dans le vent, le pas vif
et l’œil déjà aguerri. Ils les voient s’arrêter faire leur cuisine au
bord des fossés et s’enfoncer dans la forêt pour monter le bivouac.
Certains secouent la tête avant de rejoindre, hagard, la télévision
trônant dans leur salon, étoile morte au milieu d’une maison morte.
D’autres, leur offrent le gîte et le couvert, suivant les vieilles lois
de l’hospitalité.
Elles marchent et marchent encore, et si pour l’heure cette communauté
souveraine avance seule, pourquoi ne pas rêver de la voir rejoindre un
jour, à l’image de la Compagnie de la Grande Ourse, par une jeunesse
décidée à réveiller à son tour ! A l’heure de la toilette glacée
du matin ou de la transe procurée par la fatigue de la marche, ce n’est
pas la préoccupation principale de Fanny et Mathilde. Elles font partie
de la caste de ceux qui ouvrent la voie, font la trace et qui, à la
manière des aristocrates, peu soucieux de singer les autres, avancent
avec une tranquille détermination.
Leur raid n’est pas une fuite, comme le pensent certains esprits
chagrins, mais plutôt un formidable pied de nez au conformisme moral et
au confort matériel ambiant. Elles rappellent, comme l’enseigne la
vieille sagesse grecque, que même les idées les plus hautes doivent
êtres vécues et s’incarner dans l’expérience.