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Études Géopolitique
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USA-Russie
Les louvoiements de Rogozine
07/07/2011
La déclaration faites hier (6 juillet ndlr) par
l’ambassadeur russe à l’OTAN, Dmitri Rogozine, à la chaîne de TV Vesti
24, sortent tout à fait de l’ordinaire des déclarations d’habitude
extraordinaires de
Rogozine,
et de l’ordinaire des déclarations publiques russes sur la présence de
l’OTAN et des USA en Afghanistan. L’agence Novosti en mentionne
rapidement quelques extraits, ce 6 juillet 2011, résumant
l’intervention de Rogozine par le constat qu’un retrait occidental de
l’Afghanistan «ferait peser une menace sur la sécurité de l'Asie
centrale».
D’une façon générale et se plaçant du point de vue russe, Rogozine
affirme qu’un tel retrait «serait un grand problème, un défi majeur
pour Moscou». Il explique, parlant probablement des autres pays d’Asie
Centrale de l’ancienne URSS : «[La Russie cherche actuellement] à
fournir à ses alliés les moyens nécessaires pour faire face à la menace
extrémiste grandissante.»
Les principaux aspects de l’intervention de Rogozine sont présentés de cette façon par Novosti :
«“La coalition occidentale bloque les forces
extrémistes non seulement de l'Afghanistan, mais aussi de toute la
région”, a souligné M. Rogozine, précisant qu'il s'agissait de ceux que
l'on appelle “chiens de guerre”. En cas de départ de l'Otan, ces
derniers perdront tout intérêt pour l'Afghanistan et s'attaqueront aux
autres pays d'Asie centrale.
»“Je pense que les Etats-Unis trouveront le moyen de conserver un
contingent limité dans la région sous prétexte d'y maintenir la
stabilité”, a estimé le représentant de la Russie auprès de l'Otan.»
Ces déclarations sont bien dans le style de
Rogozine, d’une forme qui s’encombre peu de retenue diplomatique. Par
contre, elles contrastent fortement avec le sens habituel de ses
interventions, très critiques de l’OTAN et de l’Ouest, et d’une façon
percutante et fort justifiée, et doivent être par conséquent plutôt
classées dans la rubrique “louvoiements”, renvoyant à la
caractérisation de la politique russe par les mots d’“inertie” et de
“louvoiements”, proposés par le politilogue Loukianov (voir notre
Bloc-Notes du 5 juillet 2011) : «Des louvoiements à la limite de
l’incohérence [qui sont] appelés à minimiser le danger émanant d'un
environnement extérieur turbulent et incompréhensible.»
D’une façon générale, l’analyse générale de la Russie de la situation
en Afghanistan est dominée par le fait d’une appréciation critique de
l’intervention occidentale en Afghanistan, et par la recherche
stratégique de la suppression des points d’appui militaire US dans ce
pays, par le biais de bases militaires notamment,
après le prochain désengagement US. Cette politique est confirmée,
sinon renforcée et amplifiée d’une façon extrêmement précise, par ce
qui est apparu lors du sommet de l’Organisation de Coopération de
Shanghai (OCS), à Astana à la mi-juin. L’OCS y a clairement affirmé
qu’elle estimait que la question de l’instabilité de l’Afghanistan
devait redevenir une question régionale, et s’insérer dans un système
régional de sécurité, où l’OTAN et les USA n’ont pas leur place, où
l’OCS a par contre une place particulièrement importante. Le président
kazakh, qui présidait ce sommet y a même affirmé qu’à son avis, l’OCS
assurerait l’essentiel de la sécurité et de l’équilibre en Afghanistan,
dès 2014. On voit combien les déclarations de Rogozine rompent
nettement avec cette ligne, et combien on peut effectivement les faire
entrer dans cette rubrique des louvoiements, “à la limite de
l’incohérence” selon Loukianov, notamment suscités par l’influence des effets d’un “environnement extérieur turbulent et incompréhensible”…
On peut avancer deux explications pour expliquer ces
déclarations de Rogozine. Elles sont de l’ordre de la spéculation et
correspondent effectivement à une politique élaborée en fonction des
“turbulences extérieures”, élaborée hâtivement, ponctuellement, sous la
pression d’événements extérieurs dont la turbulence tend à déstabiliser
la fermeté des analyses russes.
• D’une part, il y a dans l’analyse de la situation
par la Russie une réelle crainte, et peut-être une crainte
obsessionnelle, qui rejoint un peu celle des USA et du bloc
américanistes-occidentalistes par moment, d’une vaste entreprise de
déstabilisation par des forces extrémistes et terroristes. L’assertion
selon laquelle les forces otaniennes et US “fixent” les soi-disant
“chiens de guerre” en Afghanistan est à la fois discutable et
contestable, et relève d’analyses théoriques qu’on trouve fort en vogue
dans les services de renseignement et autres service d’évaluation
stratégique des grands pays ; l’essentiel dans la méthodologie de
ces analyses, gouvernées par une approche rationnelle,
est
de tenter de mettre dans l’ordre dans une situation qui n’est que
désordre. Ces “chiens de guerre”, si “chiens de guerre” il y a, sont
par nature des groupes souples et adaptables, habiles à passer d’un
théâtre à l’autre selon leurs intérêts et leur évolution tactique, et
tenus par aucune considération structurelle de défense d’une
souveraineté ou d’une légitimité quelconque ; l’on ne voit pas
pourquoi ils accepteraient d’être “fixés” en Afghanistan, là où se
trouvent les forces adverses les plus importantes. Par contre, cette
“fixation” est mieux explicable s’il s’agit d’une réaction afghane, –
“chiens de guerre” ou pas, – qui se réalise contre une présence
étrangère sur le sol de l’Afghanistan. Il est manifeste qu’il existe
dans ces “analyses théoriques” citées plus haut une obsession pour une
représentation organisationnelle et très élaborée des groupes
extrémistes et théoriques, qui rencontre l’obsession des dirigeants
politiques pour tenter de trouver une représentation structurée de la
situation, même si cette représentation implique un très grand danger.
• Certains pourraient ajouter une explication plus
machiavélique, en distinguant dans les déclarations de Rogozine le
souhait russe de voir l’OTAN et, surtout, les USA, perdurer dans un
engagement très coûteux et paralysant, qui est aussi a contrario mais
selon la même logique de l’analyse développée, une façon de “fixer” les
forces américanistes-occidentalistes dans un bourbier qui les
affaiblit. Cette explication peut venir en ajout, mais elle n’est
certainement ni fondatrice, ni centrale à l’analyse russe ; tout
juste la jugerait-on du type “cerise sur le gâteau”, si l’on peut
parler de cerise et de gâteau dans cette piteuse situation.
…Ce qui nous conduit à une autre interprétation, qui fera moins place à la déclaration Rogozine
comme éventuelle illustration d’une politique, ou d’un soi-disant
“tournant” politique, qu’à la déclaration Rogozine effectivement comme
illustration d’une politique russe souvent marquée par l’inconsistance
et le désarroi pour la période. Dans ce cas, il s’agit d’une
confirmation que les Russes, devant les inconnues, les agitations
extraordinaires, le désordre et l’incontrôlabilité de la situation,
rencontrent plus qu’à leur tour des moments de flottement et
d’incertitude les conduisant à lancer leurs analyses dans telle ou
telle autre direction, ces moments qui marquent sans aucun doute le
désarroi dont ils sont aujourd’hui victimes. D’une certaine façon, on
observerait qu’il s’agit là d’un fait inévitable et intangible, la
situation générale étant effectivement, objectivement, comme les Russes
la ressentent dans ce cas, une situation “turbulente” et surtout
“incompréhensible”, et la politique à développer pour y répondre étant
elle-même complètement
incertaine et indéfinissable.
Si l’on peut comprendre ces réactions de
“louvoiements”, on n’en est pas moins conduits à les juger assez peu
glorieuses ni constructives. Il est difficile de souscrire à l’analyse
implicite de Rogozine, que l’aventure OTAN-USA est, en Afghanistan, un
facteur de stabilisation, alors qu’elle en est complètement le
contraire. Qu’il existe un problème d’instabilité en Asie centrale,
c’est une évidence, comme il existe partout d’ailleurs, – et bien plus
qu’un problème, il s’agit d’une situation générale d’instabilité et de
désordre dans le monde, qui est due à la crise générale du Système. Ces
constats doivent tout de même conduire à observer que les forces du
bloc BAO interviennent dans ce cas comme partie intégrante du Système,
agissant dans le sens du Système, par conséquent déstructurantes,
porteuses de désordre et accroissant le désordre. Rogozine a souvent,
et justement, accusé l’OTAN d’être cela ; ses déclarations
actuelles situent bien le peu d’intérêt ou de signification profonde
des louvoiements de la direction russe, effectivement conformes aux
“turbulences extérieures” qu’ils prétendent atténuer, et donc
prisonniers d’elles. Quoi que puissent prétendre épisodiquement les
Russes et Rogozine, il reste que la seule voie structurante actuelle,
capable disons de tenter de contenir le désordre et les soubresauts des
“turbulences extérieures”, sans pouvoir espérer les supprimer puisqu’il
s’agit là d’un processus inéluctable (effondrement du Système), se
trouve au sein de l’OCS telle qu’elle se renforce, comme l’a montré le
sommet de la mi-juin.
L’époque est celle d’une tempête extraordinaire et les acteurs,
complètement privés de réels pouvoirs d’influence, plutôt transformés
en fétus de paille dans ces “turbulences”, doivent faire comme les
marins dans cette occurrence, – et l’on parle de la marine à voile, la
plus sûre à cet égard. Ils doivent se mettre “à la cape” pour limiter
les dégâts… Se mettre “à la cape”, en Afghanistan pour les prochaines
années, c’est plus favoriser le départ du bloc BAO et renforcer le rôle
de l’OCS, qu’attribuer étrangement aux forces US une vertu structurante
et apaisante qu’elles n’ont évidemment jamais eue.

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