esprit-europeen.fr  : revue indépendante de débat et d'intérêt général européen.

Études  Géopolitique Sommaire

 

L'Europe sera-t-elle la proie d'un Big Brother sécuritaire ?

Victor Ammien *


   S'il est nécessaire et vital d’éviter tout poncif lorsqu’on se livre à l’introduction d’une thématique, il peut sembler parfois utile d’en placer un pour cadrer directement le sujet de ladite étude. On affirme souvent, et l’auteur est bien de cet avis, que nous sommes entrés dans une société de la surveillance permanente, omnipotente et liberticide. Voilà pour le poncif. Un numéro de la revue Éléments 1 traitait brillamment de ce sujet. L’auteur souhaite ajouter quelques remarques, tardives afin d’étoffer et de compléter quelque peu cette thématique orwellienne du Big Brother. Évoluant dans le domaine de la Défense/Sécurité, il a été amené à travailler sur ce sujet.
   La suite de cette analyse sera consacrée à la naissance de cette
« Surveillance  permanente européenne» et aux applications concrètes qui pourraient en découler sous peu.  


   La sécurité est restée pendant très longtemps liée au concept de défense et par conséquent à celui de la Guerre. Elle en était même son synonyme attitré. Sa proximité avec cette dernière engendrait donc son absorption dans un domaine beaucoup plus vaste. De plus la « Défense/guerre » relevait exclusivement des prérogatives régaliennes. Ce concept n’interdisait cependant pas l’utilisation de compagnies de mercenaires « privées » ayant  pour but de protéger les intérêts vitaux et la souveraineté de leur employeur. Précisons par ailleurs, que par le passé on employait le terme « sûreté » qui signifie « état d’une personne, d’une situation qui n’est pas en danger ». Le XXème siècle poursuivra presque jusqu’à sa fin, la voie tracée par le passé et emploiera essentiellement le mot « défense ».
Pour Jean Barréa,  « le monde bipolaire de la Guerre Froide renforcera le rôle de l’État dans la mise en œuvre d’une société internationale stable dans laquelle la menace et l’emploi de la force sont fermement encadrés. L’État seul pouvait assurer la sécurité de ses concitoyens notamment en acceptant de se placer dans un des deux camps ou en se déclarant non-aligné. La menace était donc facilement identifiée puisqu’elle ne pouvait provenir que d’un endroit. L’avantage de la sécurité nationale par l’équilibre des puissances est la sécurité partagée C’est, en effet, de part et d’autre de la ligne de l’équilibre des forces que règne une certaine forme de sécurité. La sécurité, en situation d’équilibre des puissances, est donc, à la fois, partagée (c’est un avantage) et relative (c’est un inconvénient). La situation s’inverse dans une relation caractérisée par la supériorité, voire l’hégémonie d’une des parties en présence. L’avantage, ici, est la sécurité maximale, qui joue en faveur de la puissance hégémonique»2.
La sécurité demeurait donc liée au concept militaire de défense et reflétait une approche purement étatique ou plutôt interétatique. Il était aisé d’identifier la source de la menace et de préparer une riposte ou un dialogue adapté au destinataire. Le concept de « sécurité » n'avait pas donc pas d'autonomie et était bien considéré comme un synonyme de celui de défense La sécurité était la défense et celle-ci relevait exclusivement du domaine militaire régalien.
   Mais le grand bouleversement eut lieu avec les attentats réussis du 11 septembre 2001 3. Ceux-ci portèrent la violence sur le sol américain. Les cibles ne furent pas insignifiantes puisqu’elles furent, les deux tours du World Trade Center soit le centre du marché mondial, et le cœur du dispositif militaire le plus puissant du monde à savoir le Pentagone. Plusieurs faits ont fortement étonné le monde des spécialistes et des « non initiés ». Tout d’abord les auteurs de l’acte ne sont pas originaires d’une armée régulière. Ensuite les armes employées, dans leur forme, pouvaient ressembler à de très gros missiles mais dans leur nature n’étaient que des moyens de transport civils. Enfin les armes usitées pour prendre le contrôle des appareils (de simples couteaux) se révélèrent finalement assez banales par rapport aux dommages causés par le crash des avions.
   La réussite des attentats est la conséquence d’une certaine ossification des structures de renseignement fédérales. Leur possible désuétude résulte de la non adaptation aux changements survenus depuis la chute du bloc soviétique. Ces attentats furent le signe que le monde avait quitté la stabilité de la bipolarité pour entrer dans celui de la multipolarité instable ou tout du moins à ses débuts. Les États doivent depuis lors affronter de « nouvelles » menaces, plus diffuses, polymorphes, plus violentes, de provenances diverses et surtout n’hésitant pas à commettre les actes les plus « déloyaux ». L’Europe qui avait été depuis le milieu des années 1980 assez épargnée par le terrorisme, notamment pratiqué par les factions d’extrême gauche, fut de nouveau secouée avec les attentats du 11 mars 2004 à Madrid et ceux du 7 juillet à Londres 4. A chaque fois, la piste d’ « Al Qaida » est évoquée aussi bien par les auteurs supposés que par les autorités. Il semblerait que ce « label rouge » du terrorisme soit le bouc émissaire idéal pour des Occidentaux dépassés. Les attentats frappent le monde civil sur le territoire avec des moyens non militaires utilisés essentiellement par des civils. A ces actes malveillants d’origine « terroriste » s’ajoutent également ceux liés aux organisations mafieuses et criminelles, véritables mais inavouables rejetons de la mondialisation. Ces entités criminelles n’hésitent pas à employer la force contre l’État lorsque c’est nécessaire 5. Des liens entre ces deux types d’entités peuvent se créer ponctuellement.
   Ces actes délictueux ou criminels se situent donc dans la sphère publique étatique non militaire. Dans un État de Droit, concept dans lequel, officiellement, la liberté est la raison pour laquelle l’État limite de lui-même ses propres pouvoirs, il existe des degrés d’intervention de la force publique. L’État est ici, principalement, menacé dans le fondement de sa souveraineté au sens traditionnel du terme, à savoir « l’intégrité physique de son territoire et de sa population ». Cette menace sur les dangers physiques n’exclut pas les répercussions sur les fondements plus modernes de la souveraineté, essentiellement l’économie. Mais cette menace ne « porte » pas d'uniforme et peut être généralement déjà présente sur le territoire. Il n’y a pas de projection ennemie officielle venant de l’extérieur. Or si en réponse à ces menaces ou attentats la force militaire brute était employée, celle-ci serait soit inefficace car surdéveloppée 6 pour lutter contre des cellules qui se fondent dans la population soit efficace mais cela signifierait une ingérence tyrannique des militaires dans les affaires de chacun. Les libertés publiques et nos chers Droits de l'Homme seraient bafoués par la force des choses.
   Il est donc apparu nécessaire, pour des raisons politiques incluant aussi bien la défense de cette liberté que la volonté de ne pas plier devant des actes d’une « minorité », de développer une notion indépendante et plus large de sécurité.
   Elle intègrerait à la fois la notion de défense, pour toute projection militaire extérieure, et se focaliserait également sur la protection du territoire national contre toute attaque ou évènement catastrophique, revêtissant ainsi un aspect dual, civilo-militaire dans un sens où, la menace de l’État étant aujourd’hui d’origine non étatique (terroriste, organisations mafieuses…) les moyens purement militaires ne peuvent constituer l’unique réponse, pour des raisons techniques, économiques et «éthiques ». Le concept de Sécurité intègre donc plusieurs cercles dont la périphérie est la Défense. En effet elle est le premier niveau pour assurer la protection d’un organisme étatique. Elle mêle prévention/action-réaction 7. Le deuxième cercle est celui de la sécurité intérieure, plus nationale ou régionale. Aujourd’hui, prise dans son approche théorique, la Sécurité englobe la Défense. C’est donc la situation inverse à celle qui prévalait jusqu’à la fin des années 1990 8.
   Aux États-Unis ce concept de sécurité intérieure est appelé « Homeland Security ». En France, certains spécialistes le nomment « Sécurité Globale ». C’est cette notion qui intéresse ici l’auteur.
   Aujourd’hui les citoyens européens croient être sortis de l’Histoire ou veulent y croire et se pensent donc à l’abri. Si c’est un souhait parfaitement compréhensible, il ne faut pas non plus négliger ou nier la réalité. Cette dernière démontre que l’Europe est toujours ancrée dans le monde réel et qu’elle est la cible d’attaques diverses et variées émanant de groupes terroristes et mafieux 9. Si la sécurité, dans son aspect « projection militaire » réussit globalement à faire l’objet d’une démarche véritablement européenne qui s’étoffe peu à peu, la partie « civile intra européenne » reste l’objet de visions différentes, voire d’âpres discussions entre États et CE.
   Si l’Europe réussit peu à peu à devenir souveraine sur un plan militaire et diplomatique et dont l’adoption du « mini traité »  constitutionnel en accroîtrait la capacité 10, les États renâclent à transmettre leurs dernières prérogatives internes régaliennes.
   Depuis le début des années 2000, il y a eu un renouveau doctrinal du concept de sécurité intérieure/nationale à travers toute l’Europe, États et entités européennes inclus. Ce foisonnement intellectuel débouche sur un concept proche du Homeland Security.
   En bref, la sécurité intérieure se définit comme la mise en place des moyens permettant de protéger l’intégrité physique et morale des citoyens et d’assurer le fonctionnement optimal et permanent des institutions gouvernementales ainsi que celui des infrastructures qui, si elles sont endommagées ou détruites, constitueraient à court ou moyen terme un danger pour la survie de la population. Ces catégories d’infrastructures sont dites « critiques » 11. Ces définitions sont tellement larges qu’elles permettent de tout englober. On est ainsi certain d’avoir toute la latitude nécessaire pour mettre en branle un système complexe et complet de surveillance et ce, que ce soit au niveau national ou européen. Ainsi sous couvert d’assurer la sécurité des citoyens on organise à grande échelle la mise en place d’un système de surveillance qui peut être certes d’une discrétion exemplaire mais qui est surtout un véritable panopticon omniscient et invisible.
   En s’attelant depuis longtemps à cette notion de sécurité intérieur et globale, l’UE trouve ainsi le moyen d’imposer ses propres règles et sa vision stratégique complémentaires à la Sécurité extérieure (géopolitico-militaire).
   On peut donc affirmer que la définition vague de la sécurité profite essentiellement à l’Europe qui essaie par ce biais de remplir une tâche constituant les premiers éléments de sa souveraineté future et permettant de « fliquer » ses habitants. Cette application concrète se traduit par la mise en place de programmes de R&D (Recherche & Développement) destinés à développer des solutions technologiques dédiées à des fonctions sécuritaires (surveillance, traçage…).
   L’Europe a décidé d’orienter et de définir les objectifs que les stakeholders 9 les plus compétitifs doivent atteindre. Pour ce faire, le processus de mise en place est complexe. Il est intéressant de noter que la participation active des stakeholders ressemble fort à une lutte financière importante pour l’obtention des subsides de la Commission, permettant de poursuivre leur « R&D » à moindre frais. Dès lors que l’on regarde de plus près l’élaboration d’un projet dans le domaine de la sécurité, on constate que ces derniers sont aussi présents en amont, c’est à dire là où la théorie est élaborée. Qui décide finalement de l’élaboration ? Les stakeholders « privés » n’essaient-ils pas d’influencer les institutions en préconisant certains approches ou objectifs ? Il semblerait que la primauté leur soit accordée. En effet, leur apparition dans le processus de décision et la retranscription sur le plan pratique laissent entrevoir peu de différences; donc ces derniers maîtriseraient toute la chaîne de décision.
   Cependant, la Commission souhaite conserver cette prérogative «régalienne». Elle ne peut, par conséquent, laisser une vision de la sécurité entièrement conçue par les parties prenantes, souvent privées, se dessiner et s’imposer. En effet, il y a un risque à laisser des entités privées diriger et concevoir la sécurité intérieure d’une institution. Tout d’abord, elles deviendraient plus fortes que l’autorité normalisatrice, prenant peu à peu sa place. Ensuite, dans le contexte de « guerre économique » à laquelle se livrent les entreprises privées du monde entier, il y aurait une forte possibilité que les entités européennes soient « rachetée »s et prennent donc leurs ordres de l’extérieur .La première approche, théorique, a donc été donnée par les institutions. Cette «paternité» sert par la même occasion de légitimité auprès des États et des stakeholders. De plus, par son contrôle de l’avancement des travaux et par l’élaboration de normes, les institutions contrôlent les activités des participants 12. Il apparaît ainsi que la prépondérance supposée des stakeholders est beaucoup plus relative qu’il n’y paraît.
   Cette recherche en matière de sécurité a connu un véritable coup d’envoi avec la mise en œuvre de l’action préparatoire pour les années 2004-2006 13. Nombre de projets issus de cette période avaient pour but de répondre à des besoins précis comme la sécurité des aéroports, la lutte contre le bio-terrorisme ou de définir des feuilles de route pour de futures priorités. Cette action a permis ensuite d’intégrer la « Sécurité » dans le Programme Cadre de R&D (PCRD ou FP en anglais), gonflant ainsi les capacités budgétaires de cette thématique ainsi que les possibilités de réflexion technologique permettent de déboucher sur des solutions innovantes et efficaces en matière de surveillance, suivi, traçage, reconnaissance… En effet, le budget sur la période 2007-2013 avoisine le 1,5Md€ permettant d’allouer à chaque Appel d’offres une manne moyenne de 200M€.
   Ces Appels d’Offre peuvent concerner aussi bien la gestion de crise, que la surveillance portuaire, la détection de comportements anormaux dans une foule, le « suivi-traçage » des individus ou biens en zone urbaine, la détection d’explosifs ou de drogue, l’identification biométrique, la vision à travers les murs… 14. Les thématiques « sécurité » varient d’un appel à l’autre mais n’en constituent pas moins au fil des années, un système voire un méta-système de surveillance qui pourra s’étendre à l’ensemble de l’UE.
   En parallèle à cette recherche européenne qui regroupe tous les cerveaux brillants du Continent, la majorité des pays européens dispose également de leur propre programme national de recherche en sécurité. Si on prend l’exemple de la France, on notera que ce programme sécurité est élaboré en grande partie par les futurs utilisateurs finaux (sécurité publique, civile avec la participation du Ministère de la Défense) et propose des orientations assez complémentaires à celles de l’UE avec parfois quelques similitudes. L’un des objectif officiel de ces programmes européens et nationaux est de soutenir le développement économique de nos PMEs. L’argumentaire pour faire passer le message consiste donc à dire que non seulement on veillera à la sécurité de citoyens mais également au développement économique du pays. Arguments imparables auxquels on est bien sûr prêt à apporter notre liberté sur un plateau.
    On a donc deux approches, nationale et européenne, qui sont complémentaires et parfois redondantes mais qui constituent peu à peu une maille fine, serrée, solide autour du citoyen, réduisant ainsi sa liberté qu’il le veuille ou non. Ces projets doivent en effet non seulement innover mais également accueillir les futurs acheteurs (polices, gardes-frontières…) et gérer, lorsque c’est nécessaire, les aspects légaux et éthiques. L’aspect « pervers » et vicieux apparaît ici. De nombreux projets liés à la sécurité doivent inclure des partenaires « spécialisés » dans la « compatibilité » technologies/respect de la vie privée. Bien entendu, cette caution morale apportée dans le projet est rassurante mais reste somme toute assez illusoire puisque la seule barrière qui empêche d’instaurer une « dictature » technologique est juridico-éthique. Or cette barrière relève essentiellement du bon vouloir politique ; attitude qui est soumise à de fortes pressions (colère et désespoir sociaux, organisations criminelles en expansion, menaces terroristes, pandémies…). Si la CE ne souhaite officiellement pas réduire la « privacy » de ces citoyens, les moyens qui peu à peu se mettent en place par le biais de ces projets de recherche en viendront à la réduire. Et ce n’est pas forcément les « CNIL » nationales qui pourront s’y opposer. Si Big Brother a longtemps été un rêve ou un cauchemar, il risque de devenir une réalité tangible dans quelques années.
   De plus il semble qu’aujourd’hui il soit accepté par la majorité des citoyens qui pensent avoir en échange une sécurité renforcée.
   Cette approche citoyenne très passive relève d’un Etat d’esprit néfaste, seul responsable de cette construction d’un totalitarisme doux. En effet, l’Europe et ses politiques semblent considérer qu’il est temps de créer la paix éternelle et par conséquent une sécurité performante et complète afin soit de fuir un monde « barbare » et de profiter de la vie soit de convertir les autres à notre mode de pensée ou au moins au mode de vie. C’est une mentalité d’assiégés, apeurés par la réalité des relations humaines, et internationales incapables de résoudre leurs propres problèmes qui se développe au sein du vieux Continent. Cette course à la technologie sécuritaire est comparable à l’édification de murailles toujours plus hautes.
   Si les Européens étaient tournés vers une vision commune partagée, différente de cet individualisme forcené et stupide, purement matériel et « ludique », alors la peur du monde réel s’effacerait au profit d’une politique courageuse, humaine, connaissant la peur (comme toute entité) mais non la terreur et affirmant clairement ses orientations, souhaits et attentes. Il y aurait toujours des attentats mais ils ne constitueraient plus une peur paralysante pour les citoyens ni un prétexte politique pour renforcer une sécurité bien trop présente. Loin de transformer chaque citoyen en Spartiate désespéré, il faut au contraire le laisser ancrer dans la réalité afin qu’il en accepte les peines comme les joies sans pour autant se laisser aller à un fatalisme non combatif.
   Malheureusement, le fait marquant est que cette Europe apparaît avant tout comme un Léviathan tourné vers une seule obsession, l’économie. En effet, la construction européenne a débuté sur des aspects économiques afin de renforcer la solidarité entre les États. Les premières tentatives politiques, telle la constitution d’une armée franco-allemande, échouèrent rapidement. La logique fut donc de continuer sur des avancées économiques afin, croyait-on de créer une politique.  Or l’économie ne fonde pas une identité, elle s’y adapte ou la déforme. A partir du moment où elle connaît une primauté, elle devient incontournable et incontrôlable; nouveau « Veau d’or » mais qui semble également indestructible cette fois-ci. La situation économique n’est pas forcément positive au sein de la « zone Euro ». Ce veau d’or est d’ailleurs l’une des sources du désintérêt pour l’Europe puisqu’il laisse sur la touche une part de plus en plus grande de la population, créant ainsi un mécontentement…que l’on espère contrôler et canaliser voire annihiler grâce aux programmes de recherche évoqués. En effet, à force de penser en termes économiques, les dirigeants donnent l’impression que l’Europe n’est qu’un vaste marché. Dans cette logique, où s’arrêter ? Pourquoi ne pas intégrer les pays du bassin méditerranéen ? On disposerait ainsi d’une main d’œuvre bon marché. L’Europe se construirait sans les Européens, ce qui revient à nier l’identité de cet ensemble géographique et culturellement homogène. Dans cette optique moderne, malheureusement le plus important à protéger est le Marché et non des populations qui sont déjà soumises aux aléas de l’économie moderne.
Ce n’est donc pas uniquement une question de sécurité qui va arranger la situation et rassembler ces peuples surtout si celle-ci est orientée vers la protection du Marché (la « business continuity ») et la protection des élites économiques. Ce qui peut fédérer cet ensemble humain c’est l’identité des valeurs acceptées dans leur infime variation ; c’est accepter que nos valeurs ne soient pas partagées par tous et partout. C’est redonner à la culture, à la civilisation une place primordiale à laquelle l’économie devrait être subordonnée.  On aurait ainsi une politique qui remet au centre de l’attention les Hommes et non plus le Marché et qui développera une véritable approche de la Liberté en lieu et place de cet ersatz moderne.
   Défendre une identité c’est faire de la « politique » au sens « antique », le bien public, et non au sens « moderne », fondé sur l’individualisme auquel s’ajoute un hédonisme benêt. Peut être que l’Europe a atteint ses limites géographiques et culturelles, peut-être doit-elle avant de s’agrandir vers le monde slave approfondir son intégration afin de renforcer sa cohésion? Dans tous les cas si l’Europe retrouve son identité et par conséquent son chemin, la question de la sécurité pourra être abordée dans tout son éclat et ne servira pas à créer un Big Brother technologique. Elle sera alors l’un des traits forts de cette Europe-puissance qui assumera enfin ce qu’elle est et ne finira pas en « Homme malade » du XXIème siècle.

NOTES

1 « Nous sommes tous en liberté surveillée », Éléments n° 118, automne 2005.

2  Jean BARREA, « la sécurité collective : ses origines, ses fondements et son institutionnalisation », 1991,Artel / CIACO, Bruxelles. Le texte complet peut être consulté sur le lien suivant : http://www.stratisc.org/_search/phpdig/display.php3?ARGS=http%3A%2F%2Fwww.stratisc.org%2Fstrat%2Fstrat_054_BARREASECU.html%A72%A7d%E9finition%3Ds%E9curit%E9#ici

3  Les attentats du 11 septembre ne furent pas les premiers à frapper les EU. Ils sont l’aboutissement logique d’attaques répétées partout où se trouvent les intérêts américains.

5  Il est intéressant de noter que jusqu’à présent, l’Angleterre avait été épargnée par le terrorisme islamiste. En effet, la traditionnelle liberté d’expression chère au monde anglo-saxon avait permis dès les années 1980 de faire de la capitale britannique la base de propagande (ne parle-t-on pas de Londonistan), de financement et de recrutement des mouvements religieux radicaux. Les premiers à utiliser ainsi ces avantages furent les afghans ayant quitté leur pays pendant ou à la fin de la guerre les opposant à l’URSS. Jusqu’à présent, cette politique considéré comme hypocrite par le vieux Continent portait ses fruits. Il semblerait que l’intervention des soldats anglais en Irak soit l’un des facteurs ayant poussé les terroristes à en faire une cible privilégiée. Bien que la collaboration avec les autres membres de l’UE, y compris la France au sein du service « Alliance », les autorités n’ont pu réagir que postérieurement. L’Italie pour sa participation à la campagne irakienne et la France, officiellement, pour sa loi sur la laïcité sont aussi des cibles potentielles.

6  L’assassinat du juge Falcon par la Mafia est le meilleur exemple.

7  Ainsi un État qui juge qu’un pays entretient des entités qui lui sont hostiles, peut utiliser la forcé armée projetée.

8  L’auteur insiste sur le fait qu’il faut dissocier les applications concrètes de la Sécurité et de la Défense. En clair, la Sécurité englobe l’envoi de troupes militaires hors du territoire national mais ne mêle aucunement les missions  des armées avec celles des forces de sécurité publique (polices…). Pour résumer, l’Armée emploie des moyens coercitifs violents extrêmes et dans un cadre doctrinal particulier alors que les polices sont là pour faire respecter l’ordre public dans le cadre de l’État de Droit.

9  Il est intéressant de noter que quelque soit les efforts de nos dirigeants politiques pour ne pas heurter le monde(terroriste) musulman, ils sont toujours menacés de représailles sanglantes que notre lutte anti-terroriste parvient pour le moment à contenir.

10  On pouvait regretter et on regrette toujours l’absence d’une véritable définition culturelle, religieuse et géographique de l’Europe. Définir l’Europe ou donner comme critère d’éligibilité, entre autres, le respect des Droits de l’Homme, c’est refuser un acte politique (et souverain) véritable qui consiste à se définir complètement et donc à s’assumer pour ce que l’on est. Si on s’arrête aux simples Droits de l’Homme, fourre-tout idéologique et concept juridique vague, pour définir une appartenance, on estime que la plupart des pays d’Amérique et quelques uns en Asie/Océanie auraient dans ce cas-là toute leur place dans cette Union Européenne. Or si peu à peu le monde est intégré dans cette Union, quelle raison a-t-on de l’appeler « Européenne » ? Elle ne peut être « Européenne » que par rapport à une ou plusieurs autres entités différentes.

11  La CE a lancé depuis quelques années, avec l’aide des industriels et autres laboratoires, une initiative visant à assurer le développement des moyens de protection de ces infrastructures. Elle finance ainsi la recherche européenne. Elle a également fourni une liste de ce type d’infrastructures qui sert de référence aux États. On y trouve vraiement tous les types de bâtiments (ministères, prisons, raffineries…). Bref tout est vital ! Pour plus d’informations, consulter le site  : http://ec.europa.eu/justice_home/funding/2004_2007/epcip/funding_epcip_en.htm

12  Le terme anglais « stakeholders » signifie littéralement « parties prenantes ». Celles-ci incluent les grands groupes industriels, les PMEs, les laboratoires, les centres de recherches.

13  Certaines règles disposent que seules les entités européennes peuvent participer à tel ou tel programmes de recherche. Certains pays n’y sont pas autorisés et par conséquent certaines industries non plus.

14  PASR en anglais. Programme de 15M€/an permettant de lancer les premières thématiques européennes en matière de sécurité.

15  Pour plus d’informations, sur toutes les thématiques de recherche en « sécurité globale » au niveau européen ou français voir le site suivant : 
http://www.agence-nationalerecherche.fr/AAPProjetsClos?NodId=18&lngAAPId=248

* Victor Ammien est cadre dans une entreprise de défense aéronautique

***




Études  Géopolitique Sommaire