article original : "Taking down America"
Malgré l’aura d’omnipotence que la plupart des
empires projètent, un regard sur leur histoire devrait nous rappeler
que ce sont des organismes fragiles. L’écologie de leur pouvoir est si
délicate que lorsque les choses commencent à aller vraiment mal, les
empires se désagrègent généralement à une vitesse incroyable : juste
une année pour le Portugal, deux années pour l’Union Soviétique, 8 pour
la France, 11 pour les Ottomans, 17 pour la Grande-Bretagne et, selon
toute vraisemblance, 22 ans pour les États-Unis, à partir de la cruciale année 2003.
Les futurs historiens identifieront probablement
l’invasion irréfléchie de l’Irak par l’administration de George W.
Bush, cette année-là, comme le commencement de la chute de l’Amérique.
Cependant, à la place du bain de sang qui a marqué la fin de tant
d’empires du passé, avec des villes qui brûlent et des civils
massacrés, cet effondrement impérial du 21ème siècle
pourrait survenir de façon relativement discrète, par les
circonvolutions invisibles de l’effondrement économique ou de la guerre
cybernétique.
Mais n’ayez aucun doute : lorsque la domination
mondiale de Washington prendra irrémédiablement fin, il y aura des
souvenirs quotidiens douloureux de ce qu’une telle perte de pouvoir
signifie pour les Américains de tous les milieux. A l’instar de ce
qu’une demi-douzaine de nations européennes ont découvert, le déclin
impérial tend à avoir un impact remarquablement démoralisant sur une
société, apportant ordinairement des privations économiques pendant au
moins une génération. Au fur et à mesure que l’économie se refroidit,
la température politique monte, déclenchant souvent de sérieux troubles.
Les données économiques, éducatives et militaires
disponibles indiquent, pour ce qui est de la puissance mondiale des États-Unis,
que les tendances négatives s’accumuleront rapidement d’ici à 2020 et
atteindront probablement une masse critique au plus tard en 2030. Le
Siècle Américain, proclamé si triomphalement au commencement de la
Deuxième Guerre Mondiale, sera réduit à néant et s’éteindra d’ici à
2025, dans sa huitième décennie, et pourrait être relégué
définitivement au passé d’ici 2030.
Fait révélateur, en 2008, la Commission Nationale Américaine des Renseignements [US National Intelligence Council] a admis pour la première fois que la puissance globale des États-Unis suivait vraiment une trajectoire déclinante. Dans l’un de ses rapports périodiques sur le futur, Global Trends 2025
[Tendances Mondiales 2025], cette commission a cité « le transfert
brutal de la richesse mondiale et de la puissance économique,
actuellement en cours, de l’Ouest vers l’Est », et « sans précédent
dans l’histoire moderne », comme premier facteur du déclin de la «
force relative des États-Unis
– même dans le domaine militaire ». Toutefois, comme beaucoup à
Washington, les analystes de cette commission ont anticipé un
atterrissage très en douceur et très long de la prééminence mondiale
américaine, et ils ont nourri l’espoir que d’une façon ou d’une autre
les États-Unis
« garderaient longtemps une capacité militaire unique… afin de projeter
leur puissance militaire sur le monde » pour les décennies à venir.
Pas la moindre chance ! Selon les projections actuelles, les États-Unis
se retrouveront en deuxième position derrière la Chine (déjà deuxième
économie mondiale) en terme de production économique, aux alentours de
2026, et derrière l’Inde d’ici à 2050. De même, l’innovation chinoise
suit une trajectoire qui conduira la Chine au leadership mondial en
science appliquée et en technologie militaire entre 2020 et 2030, juste
au moment où les nombreux scientifiques et ingénieurs brillants de
l’Amérique actuelle prendront leur retraite, sans pouvoir être
adéquatement remplacés à cause d’une nouvelle génération mal instruite.
D’ici
2020, selon les prévisions actuelles, le Pentagone se lancera dans un
va-tout militaire d’un empire mourrant. Il lancera une triple
couverture spatiale létale, constituée de robotique avancée et qui
représente le dernier meilleur espoir de Washington de maintenir son
statut de puissance mondiale, malgré son influence économique
déclinante. Toutefois, dès cette année-là, le réseau mondial de
satellites de communication de la Chine, soutenu par les
super-ordinateurs les plus puissants du monde, sera également
entièrement opérationnel, procurant à Pékin une plate-forme
indépendante pour la militarisation de l’espace et un puissant système
de communication pour ses missiles – ou attaques cybernétiques – dans
tous les endroits de la planète.
Enveloppée dans sa prétention démesurée impériale,
comme Whitehall ou le Quai d’Orsay avant elle, la Maison Blanche semble
toujours imaginer que le déclin américain sera progressif, modéré et
partiel. Dans son Adresse à l’Union en janvier dernier, le Président
Barack Obama a donné la garantie qu’il « n’accepte pas la deuxième
place pour les Etats-Unis d’Amérique ». Quelques jours plus tard, le
Vice-président Joseph Biden, a tourné en dérision l’idée même que «
nous sommes destinés à réaliser la prophétie de [l’historien Paul]
Kennedy, selon laquelle nous serons une grande nation qui aura échoué
parce que nous avons perdu le contrôle de notre économie et que nous
nous sommes trop agrandis ». De la même manière, Joseph Nye, le gourou
néolibéral en politique étrangère, s’exprimant dans le numéro de
novembre du journal institutionnel Foreign Affairs, a balayé toute idée
d’essor économique et militaire de la Chine, rejetant « les métaphores
trompeuses de déclin organique » et niant qu’une détérioration de la
puissance globale des États-Unis était en cours.
Les Américains ordinaires, voyant leurs emplois se
délocaliser à l’étranger, ont une vision plus réaliste que leurs
dirigeants qui, eux, sont bien protégés. Un sondage d’opinion d’août
2010 a mis en évidence que 65% des Américains pensaient que leur pays
était désormais « en état de déclin ». Déjà, l’Australie et la Turquie,
des alliés militaires traditionnels des États-Unis,
utilisent leurs armes fabriquées en Amérique pour des manœuvres
aériennes et navales conjointes avec la Chine. Déjà, les partenaires
économiques les plus proches des Etats-Unis s’éloignent de la position
de Washington et se tournent vers la devise chinoise, dont les taux
sont manipulés. Alors que le président [Obama] revenait d’Asie le mois
dernier, un gros titre sinistre du New York Times résumait ainsi le moment fort de son voyage :
« Sur La Scène Mondiale, La Vision Economique d’Obama Est Rejetée, La
Chine, La Grande-Bretagne Et L’Allemagne Contestent Les USA, Les
Pourparlers Commerciaux Avec Séoul Ont Egalement Echoué ».
D’un point de vue historique, la question n’est pas de savoir si les États-Unis
perdront leur puissance globale incontestée, mais juste à quelle
vitesse et avec quelle brutalité se produira leur déclin. A la place
des désirs irréalistes de Washington, prenons la propre méthodologie du
National Intelligence Council pour décrypter l’avenir, afin de suggérer
quatre scénarios réalistes (accompagnés de quatre évaluations associées
de leur situation actuelle) sur la manière, que ce soit avec fracas ou
dans un murmure, dont la puissance globale des États-Unis
pourrait toucher à sa fin dans les années 2020. Ces scénarios
futuristes comprennent : le déclin économique, le choc pétrolier, la
mésaventure militaire et la Troisième Guerre Mondiale. Même si ces
scénarios sont loin d’être les seules possibilités en matière de déclin
– voire même d’effondrement – américain, ils offrent une fenêtre sur un
futur qui arrive au pas de charge.
Le déclin économique
La situation actuelle
Aujourd’hui, trois menaces principales existent vis-à-vis de la position dominante des États-Unis
dans l’économie mondiale : la perte de l’influence économique grâce à
une part du commerce mondial qui se rétrécit, le déclin de l’innovation
technologique américaine et la fin du statut privilégié du dollar en
tant que devise de réserve mondiale.
Dès 2008, les États-Unis sont déjà tombés au
troisième rang mondial pour les exportations, avec 11% des exportations
mondiales, comparés à 12% pour la Chine et 16% pour l’Union Européenne.
Il n’y a aucune raison de croire que cette tendance va s’inverser.
De la même façon, le leadership américain dans
l’innovation technologique est sur le déclin. En 2008, les Etats-Unis
étaient encore numéro deux derrière le Japon en matière de dépôts de
brevets, avec 232.000, mais la Chine se rapprochait très vite avec
195.000 brevets, grâce à une augmentation foudroyante de 400% depuis
l’an 2000. Un signe annonciateur d’un déclin supplémentaire : en 2009,
les États-Unis
sont tombés au plus bas, au cours de la décennie précédente, parmi les
40 pays étudiés par la Fondation pour l’Innovation et l’Information
Technologique, en termes de « changement » dans la « compétitivité
mondiale en matière d’innovation ». Ajoutant du corps à ces
statistiques, en octobre dernier, le Ministère de la Défense chinois a
dévoilé le super-ordinateur le plus rapide du monde, le Tianhe-1 A, si
puissant, selon un expert américain, qu’il « fait voler en éclat les
performances de l’actuelle machine n°1 » aux États-Unis.
Ajoutez à cette preuve limpide que le système
éducatif américain, qui constitue la source des futurs scientifiques et
innovateurs, est passé derrière ses concurrents. Après avoir été à la
tête du monde pendant des décennies sur la tranche d’âge des 25-34 ans
possédant un diplôme universitaire, ce pays a sombré à la douzième
place en 2010. Le Forum Économique Mondial, la même année, a classé les États-Unis
à une médiocre 52ème place sur 139 pays, en ce qui concerne la qualité
de ses universités de mathématiques et d’instruction scientifique. Près
de la moitié de tous les diplômés en sciences aux Etats-Unis sont
désormais des étrangers, dont la plupart rentreront chez eux, et ne
resteront pas aux Etats-Unis comme cela se passait autrefois. Autrement
dit, d’ici 2025, les États-Unis se retrouveront probablement face à une pénurie de scientifiques de talent.
De telles tendances négatives encouragent la
critique acerbe croissante sur le rôle du dollar en tant que devise de
réserve
mondiale. « Les autres pays ne veulent plus adhérer à l’idée que les États-Unis
savent mieux que les autres en matière de politique économique », a
observé Kenneth S. Rogoff, ancien chef économiste au FMI. A la mi-2009,
avec les banques centrales qui détenaient un montant astronomique de
4.000 milliards de dollars en bons du trésor américain, le Président
russe Dimitri Medvedev a insisté sur le fait qu’il était temps de
mettre fin au « système unipolaire artificiellement maintenu » et basé
sur « une devise de réserve qui avait été forte dans le passé ».
Simultanément, le gouverneur de la banque centrale
chinoise a laissé entendre que l’avenir pourrait reposer sur une devise
de réserve mondiale « déconnectée des nations individuelles »
(c’est-à-dire, le dollar américain). Prenez tout ceci comme des
indications du monde à venir et comme une tentative possible, ainsi que
l’a soutenu l’économiste Michael Hudson, « d’accélérer la banqueroute
de l’ordre mondial militaro-financier des Etats-Unis ».
Un scénario pour 2020
Après des années de déficits croissants,
nourris par des guerres incessantes dans des pays lointains, en 2020,
comme l’on s’y attend depuis longtemps, le dollar américain perd
finalement son statut spécial de devise de réserve mondiale. Soudain,
le coût des importations monte en flèche. Incapable de payer des
déficits allant crescendo en vendant des bons du Trésor à présent
dévalués, Washington est finalement obligé de réduire considérablement
son budget militaire boursouflé. Sous la pression de ses citoyens et de
l’étranger, Washington retire les forces américaines de centaines de
bases à l’étranger qui se replient sur un périmètre continental.
Cependant, il est désormais bien trop tard.
Face à une superpuissance qui s’éteint et qui est
incapable de payer ses factures, la Chine, l’Inde, l’Iran, la Russie et
d’autres puissances, grandes ou régionales, défient et provoquent la
domination des États-Unis
sur les océans, dans l’espace et le cyberespace. Pendant ce temps, en
pleine inflation, avec un chômage qui croit sans cesse et une baisse
continue des salaires réels, les divisions intérieures s’étendent en
violents clashs et en débats diviseurs, souvent sur des questions
remarquablement hors sujet. Surfant sur une vague politique de
désillusion et de désespoir, un patriote d’extrême-droite capture la
présidence avec une rhétorique assourdissante, exigeant le respect de
l’autorité américaine et proférant des menaces de représailles
militaires ou économiques. Le monde ne prête quasiment pas attention
alors que le Siècle Américain se termine en silence.
Le choc pétrolier
La situation actuelle
Une victime collatérale de la puissance économique
déclinante de l’Amérique a été son verrouillage des approvisionnements
en pétrole. Accélérant et dépassant l’économie américaine gourmande en
pétrole, la Chine est devenue cet été le premier consommateur mondial
d’énergie, une position détenue par les Etats-Unis depuis plus d’un
siècle. Le spécialiste [américain] de l’énergie Michael Klare a exposé
que ce changement signifie que la Chine « donnera le rythme pour
façonner notre avenir mondial ».
D’ici 2025, la Russie et l’Iran contrôleront près de
la moitié des réserves mondiales de gaz naturel, ce qui leur octroiera
potentiellement un énorme effet de levier sur une Europe affamée
d’énergie. Ajoutez les réserves pétrolières à ce mélange, ainsi que le National Intelligence Council
a prévenu, et dans juste 15 ans, deux pays, la Russie et l’Iran,
pourraient « émerger comme les chevilles ouvrières de l'énergie ».
Malgré leur ingéniosité remarquable, les principales
puissances pétrolières vident actuellement les grands bassins de
réserves pétrolières qui s’avèrent être des extractions faciles et bon
marché. La véritable leçon du désastre pétrolier de Deepwater Horizon
dans le Golfe du Mexique n’était pas les normes de sécurité laxistes de
BP, mais le simple fait que tout le monde ne voyait que le « spectacle
de la marée noire » : l’un des géants de l’énergie n’avait pas beaucoup
d’autre choix que de chercher ce que Klare appelle du « pétrole coriace
», à des kilomètres sous la surface de l’océan, pour maintenir la
croissance de ses profits.
Aggravant le problème, les Chinois et les Indiens
sont soudainement devenus des consommateurs d’énergie beaucoup plus
gourmands. Même si les approvisionnements en pétrole devaient rester
constants (ce qui ne sera pas le cas), la demande, et donc les coûts,
est quasiment assurée de monter – et, qui plus est, brutalement.
D’autres pays développés répondent agressivement à cette menace en se
plongeant dans des programmes expérimentaux pour développer des sources
énergétiques alternatives. Les Etats-Unis ont pris une voie différente,
faisant bien trop peu pour développer des sources énergétiques
alternatives, tandis qu’au cours des dix dernières années, ils ont
doublé leur dépendance sur les importations du pétrole provenant de
l’étranger. Entre 1973 et 2007, les importations de pétrole [aux
Etats-Unis] sont passées de 36% de toute l’énergie consommée aux États-Unis à 66%.
Un scénario pour 2025
Les États-Unis
sont restés si dépendants du pétrole étranger que quelques événements
défavorables sur le marché mondial de l’énergie déclenchent en 2025 un
choc pétrolier. En comparaison, le choc pétrolier de 1973 (lorsque les
prix ont quadruplé en quelques mois) ressemble à un avatar. En colère
face à la valeur du dollar qui s’envole, les ministres du pétrole de
l’OPEP, se réunissant en Arabie Saoudite, exigent les futurs paiements
énergétiques dans un « panier de devises », constitué de yen, de yuan
et d’euro. Cela ne fait qu’augmenter un peu plus le coût des
importations pétrolières américaines. En même temps, tandis qu’ils
signent une nouvelle série de contrats de livraison à long-terme avec
la Chine, les Saoudiens stabilisent leurs propres réserves de devises
en passant au yuan. Pendant ce temps, la Chine déverse d’innombrables
milliards pour construire un énorme pipeline à travers l’Asie et
finance l’exploitation par l’Iran du plus grand champ gazier au monde,
à South Pars, dans le Golfe Persique.
Inquiets que l’US Navy pourrait ne plus être en
mesure de protéger les bateaux-citernes naviguant depuis le Golfe
Persique pour alimenter l’Asie Orientale, une coalition entre Téhéran,
Riyad et Abu-Dhabi forme une nouvelle alliance inattendue du Golfe et
décrète que la nouvelle flotte chinoise de porte-avions rapides
patrouillera dorénavant dans le Golfe Persique, depuis une base dans le
Golfe d’Oman. Sous de fortes pressions économiques, Londres accepte
d’annuler le bail des Américains sur la base de Diego Garcia, située
sur son île de l’Océan Indien, tandis que Canberra, contrainte par les
Chinois, informe Washington que sa Septième Flotte n’est plus la
bienvenue à Fremantle, son port d’attache, évinçant de fait l’US Navy
de l’Océan Indien.
En quelques traits de plume et quelques annonces
laconiques, la « Doctrine Carter », selon laquelle la puissance
militaire étasunienne devait éternellement protéger le Golfe Persique,
est enterrée en 2025. Tous les éléments qui ont assuré pendant
longtemps aux États-Unis
des approvisionnements illimités en pétrole bon marché depuis cette
région – logistique, taux de change et puissance navale – se sont
évaporés. A ce stade, les Etats-Unis ne peuvent encore couvrir que 12%
de leurs besoins énergétiques par leur industrie d’énergie alternative
naissante, et ils restent dépendants du pétrole importé pour la moitié
de leur consommation d'énergie.
Le choc pétrolier qui s’ensuit frappe le pays comme
un ouragan, envoyant les prix vers de nouveaux sommets, rendant les
voyages une option incroyablement coûteuse, provoquant la chute-libre
des salaires réels (depuis longtemps en déclin) et rendant
non-compétitif ce qui reste des exportations américaines. Avec des
thermostats qui chutent, le prix des carburants qui bat tous les
records et les dollars qui coulent à flot vers l’étranger en échange
d’un pétrole coûteux, l’économie américaine est paralysée. Avec des
alliances en bout de course qui s’effilochent depuis longtemps et des
pressions fiscales croissantes, les forces militaires américaines
commencent finalement un retrait graduel de leurs bases à l’étranger.
En quelques années, les États-Unis sont fonctionnellement en faillite et le compte à rebours à commencé vers le crépuscule du Siècle Américain.
La mésaventure militaire
La situation actuelle
Contrairement à l’intuition, tandis que leur
puissance s’éteint, les empires plongent souvent dans des mésaventures
militaires inconsidérées. Ce phénomène, connu des historiens
spécialistes des empires sous le nom de « micro-militarisme », semble
impliquer des efforts de compensation psychologique pour soulager la
douleur de la retraite ou de la défaite en occupant de nouveaux
territoires, pourtant de façon brève et catastrophique. Ces opérations,
irrationnelles même d’un point de vue impérial, produisent souvent une
hémorragie de dépenses ou de défaites humiliantes qui ne font
qu’accélérer la perte de puissance.
À travers les âges, les empires assaillis
souffrent d’une arrogance qui les conduit à plonger encore plus profond
dans les mésaventures militaires, jusqu’à ce que la défaite devienne
une débâcle. En 413 av. J.-C., Athènes, affaiblie, envoya 200 vaisseaux
se faire massacrer en Sicile. En 1921, l’Espagne impériale mourante
envoya 20.000 soldats se faire massacrer par les guérillas berbères au
Maroc. En 1956, l’empire britannique déclinant détruisit son prestige
en attaquant Suez. Et, en 2001 et en 2003, les États-Unis
ont occupé l’Afghanistan et envahi l’Irak. Avec la prétention démesurée
qui marque les empires au fil des millénaires, Washington a augmenté à
100.000 le nombre de ses soldats en Afghanistan, étendu la guerre au
Pakistan et étendu son engagement jusqu’en 2014 et plus, recherchant
les désastres, petits et grands, dans ce cimetière nucléarisé des
empires, infesté par les guérillas.
Un scénario pour 2014
Le
« micro-militarisme » est si irrationnel et imprévisible que les
scénarios en apparence fantaisistes sont vite surpassés par les
évènements réels. Avec l’armée américaine étirée et clairsemée de la
Somalie aux Philippines et les tensions qui montent en Israël, en Iran
et en Corée, les combinaisons possibles pour une crise militaire
désastreuse sont multiformes.
Nous sommes au milieu de l’été 2014 au sud de
l’Afghanistan et une garnison américaine réduite, dans Kandahar
assailli, est soudainement et de façon inattendue prise d’assaut par
les guérillas Taliban, tandis que les avions américains sont cloués au
sol par une tempête de sable aveuglante. De lourdes pertes sont
encaissées et, en représailles, un commandant militaire américain
embarrassé lâche ses bombardiers B-1 et ses avions de combat F-16 pour
démolir tout un quartier de la ville que l’on pense être sous contrôle
Taliban, tandis que des hélicoptères de combat AC-130 U « Spooky »
ratissent les décombres avec des tirs dévastateurs.
Très vite, les Mollahs prêchent le djihad dans
toutes les mosquées de la région, et les unités de l’armée afghane,
entraînées depuis longtemps par les forces américaines pour renverser
le cours de la guerre, commencent à déserter massivement. Les
combattants Talibans lancent alors dans tout le pays une série de
frappes remarquablement sophistiquées sur les garnisons américaines,
faisant monter en flèche les pertes américaines. Dans des scènes qui
rappellent Saigon en 1975, les hélicoptères américains portent secours
aux soldats et aux civils américains depuis les toits de Kaboul et de
Kandahar.
Pendant ce temps, en colère contre l’impasse
interminable qui dure depuis des dizaines d’années à propos de la
Palestine, les dirigeants de l’OPEP imposent un nouvel embargo
pétrolier contre les États-Unis
pour protester contre leur soutien à Israël, ainsi que contre le
massacre d’un nombre considérable de civils musulmans dans leur guerre
en cours dans tout le Grand Moyen-Orient. Avec le prix des carburants
qui monte en flèche et ses raffineries qui s’assèchent, Washington
prend ses dispositions en envoyant les forces des Opérations Spéciales
saisir les ports pétroliers du Golfe Persique. En retour, cela
déclenche un emballement des attaques-suicides et le sabotage des
pipelines et des puits de pétrole. Tandis que des nuages noirs
s’élèvent en tourbillons vers le ciel et que les diplomates se
soulèvent à l’ONU pour dénoncer catégoriquement les actions
américaines, les commentateurs dans le monde entier remontent dans
l’histoire pour appeler cela le « Suez de l’Amérique », une référence
éloquente à la débâcle de 1956 qui a marqué la fin de l’Empire
Britannique.
La Troisième Guerre Mondiale
La situation actuelle
Au cours de l’été 2010, les tensions militaires entre les États-Unis
et la Chine ont commencé à croître dans le Pacifique occidental,
considéré autrefois comme un « lac » américain. Même un an plus tôt,
personne n’aurait prédit un tel développement. De la même manière que
Washington a exploité son alliance avec Londres pour s’approprier une
grande part de la puissance mondiale de la Grande-Bretagne après la
Deuxième Guerre Mondiale, la Chine utilise à présent les profits
générés par ses exportations avec les États-Unis
pour financer ce qui risque probablement de devenir un défi militaire à
la domination américaine sur les voies navigables de l’Asie et du
Pacifique.
Avec ses ressources croissantes, Pékin revendique un
vaste arc maritime, de la Corée à l’Indonésie, dominé pendant longtemps
par l’US Navy. En août, après que Washington eut exprimé un « intérêt
national » dans la Mer de Chine méridionale et conduit des exercices
navals pour renforcer cette revendication, le Global Times, organe officiel de Pékin, a répondu avec colère, en disant : « Le match de lutte entre les États-Unis
et la Chine sur la question de la Mer de Chine méridionale a fait
monter les enchères pour décider quel sera le futur dirigeant de la
planète. »
Au milieu des tensions croissantes, le Pentagone a rapporté que Pékin
détient à présent « la capacité d’attaquer… les porte-avions
[américains] dans l’Océan Pacifique occidental » et de diriger « des
forces nucléaires vers l’ensemble… des États-Unis
continentaux. » En développant « des capacités offensives nucléaires,
spatiales et de guerre cybernétique », la Chine semble déterminée à
rivaliser pour la domination de ce que le pentagone appelle « le
spectre d’information dans toutes les dimensions de l’espace de combat
moderne ». Avec le développement en cours de la puissante fusée
d’appoint Long March V, de même que le lancement de deux satellites en
janvier 2010 et d’un autre en juillet dernier, pour un total de cinq
[déjà mis sur orbite], Pékin a lancé le signal que le pays faisait des
progrès rapides en direction d’un réseau « indépendant » de 35
satellites pour le positionnement, les communications et les capacités
de reconnaissance mondiales, qui verra le jour d’ici 2020.
Pour contrôler la Chine et étendre mondialement sa
position militaire, Washington a l’intention de construire un nouveau
réseau numérique de robotique aérienne et spatiale, de capacités
avancées de guerre cybernétique et de surveillance électronique. Les
planificateurs militaires espèrent que ce système enveloppera la Terre
dans un quadrillage cybernétique capable de rendre aveugles des armées
entières sur le champ de bataille ou d’isoler un simple terroriste dans
un champ ou une favela. D’ici 2020, si tout fonctionne selon son plan,
le Pentagone lancera un bouclier à trois niveaux de drones spatiaux –
pouvant atteindre l’exosphère depuis la stratosphère, armés de missiles
agiles, reliés par un système modulaire de satellites élastique et
opérant au moyen d’une surveillance totale par télescope.
En avril dernier, le Pentagone est entré dans
l’histoire. Il a étendu les opérations de drones à l’exosphère en
lançant discrètement la navette spatiale non habitée X-37 B, la plaçant
en orbite basse au-dessus de la planète. Le X-37 B est le premier d’une
nouvelle génération de véhicules non-habités qui marqueront la
militarisation complète de l’espace, créant une arène pour les futures
guerres, contrairement à tout ce qui a été fait auparavant.
Un scénario pour 2025
La technologie de la guerre spatiale et
cybernétique est tellement nouvelle et non-testée que même les
scénarios les plus bizarres pourraient bientôt être dépassés par une
réalité encore difficile à concevoir. Toutefois, si nous employons
simplement le type de scénarios que l’US Air Force a elle-même utilisés
dans son 2009 Future Capabilities Game, nous pouvons obtenir « une
meilleure compréhension sur la manière dont l’air, l’espace et le
cyberespace coïncident dans l’art de la guerre » ; et, commencez alors
à imaginer comment la prochaine guerre mondiale pourrait réellement
être livrée !
Il est 23h59 en ce jeudi de Thanksgiving 2025.
Tandis que les foules se pressent dans les cyberboutiques et qu’elles
martèlent les portails de Best Buy
pour des gros discounts sur les derniers appareils électroniques
domestiques provenant de Chine, les techniciens de l’US Air Force, au
Télescope Spatial de Surveillance de Maui [Hawaï], toussent sur leur
café tandis que leurs écrans panoramiques deviennent soudainement
noirs. À des milliers de kilomètres, au centre de commandement
cybernétique au Texas, les combattants cybernétiques détectent
rapidement des codes binaires malicieux qui, bien que lancés de façon
anonyme, montrent l’empreinte numérique distincte de l’Armée de
Libération Populaire de Chine.
Cette première attaque ouverte n’avait été prévue
par personne. Le « programme malicieux » prend le contrôle de la
robotique à bord d’un drone américain à propulsion solaire, le «
Vulture », alors qu’il vole à 70.000 pieds au-dessus du Détroit de
Tsushima, entre la Corée et le Japon. Il tire soudain tous les modules
de fusées qui se trouvent en dessous de son envergure gigantesque de
135 mètres, envoyant des douzaines de missiles létaux plonger de façon
inoffensive dans la Mer Jaune, désarmant ainsi efficacement cette arme
terrible.
Déterminé à répondre coup pour coup, la Maison
Blanche autorise une frappe de rétorsion. Confiant que son système de
satellites F-6, « fractionné et en vol libre » est impénétrable, les
commandants de l’Air Force en Californie transmettent les codes
robotiques à la flottille de drones spatiaux X-37 B qui orbitent à 450
kilomètres au-dessus de la Terre, leur ordonnant de lancer leurs
missiles « triple terminator » sur les 35 satellites chinois. Aucune
réponse. Proche de la panique, l’US Air Force lance son véhicule de
croisière hypersonique Falcon dans un arc de 160 kilomètres au-dessus
de l’Océan Pacifique et ensuite, juste 20 minutes plus tard, envoie les
codes informatiques pour tirer les missiles contre sept satellites
chinois en orbite basse. Les codes de lancement sont soudainement
inopérants.
Au fur et à mesure que le virus chinois se répand
irrésistiblement à travers l’architecture des satellites F-6 et que ces
super-ordinateurs américains de deuxième classe ne parviennent pas à
cracker le code diablement complexe du programme malicieux, les signaux
GPS, cruciaux pour la navigation des navires et des avions américains
dans le monde entier, sont compromis. Les flottes de porte-avions
commencent à tourner en rond au milieu du Pacifique. Des escadrons
d’avions de combat sont cloués au sol. Les drones moissonneurs volent
sans but vers l’horizon, se crashant lorsque leur carburant est épuisé.
Soudain, les États-Unis
perdent ce que l’US Air Force a longtemps appelé « le terrain élevé de
combat ultime » : l’espace. En quelques heures, la puissance mondiale
qui a dominé la planète pendant près d’un siècle a été vaincue dans la
Troisième Guerre Mondiale sans causer la moindre victime humaine.
Un nouvel ordre mondial ?
Même si les événements futurs s’avèrent plus
ternes que ce que suggèrent ces quatre scénarios, toutes les tendances
importantes pointent vers un déclin beaucoup plus saisissant de la
puissance américaine d’ici 2025 que tout ce que Washington semble
maintenant envisager.
Alors que les alliés [des États-Unis]
dans le monde entier commencent à réaligner leurs politiques pour
rencontrer les puissances asiatiques montantes, le coût de maintien des
800 bases militaires ou plus à l’étranger deviendra tout simplement
insoutenable, forçant finalement Washington à se retirer graduellement
à contre-cœur. Avec la Chine et les États-Unis
qui se trouvent dans une course à la militarisation de l’espace et du
cyberespace, les tensions entre les deux puissances vont sûrement
monter, rendant un conflit militaire d’ici 2025 au moins plausible,
voire quasiment garanti.
Pour compliquer un peu plus les choses, les
tendances économiques, militaires et technologiques exposées brièvement
ci-dessus n’agiront pas de manière clairement isolée. Comme cela s’est
produit pour les empires européens après la Deuxième Guerre Mondiale,
de telles forces négatives se révèleront sans aucun doute synergiques.
Elles se combineront de façon complètement inattendue, créeront des
crises pour lesquelles les Américains ne sont absolument pas préparés
et menaceront d’envoyer l’économie dans une spirale descendante
soudaine, reléguant ce pays dans la misère économique, pendant une
génération ou plus.
Tandis que la puissance américaine s’estompe, le
passé offre un éventail de possibilités pour un futur ordre mondial. A
un bout de ce spectre, la montée d’une nouvelle superpuissance
mondiale, même si elle est improbable, ne peut pas être écartée.
Toutefois, la Chine et la Russie manifestent toutes deux des cultures
autoréférentielles, des écritures abstruses non-romaines, des
stratégies de défense régionales et des systèmes légaux
sous-développés, leur contestant les instruments clés pour la
domination mondiale. Alors, dans ce cas, aucune superpuissance de
semble pouvoir succéder aux Etats-Unis.
Dans une version noire contre-utopique de notre
futur mondial, il est concevable qu’une coalition d’entreprises
transnationales, de forces multilatérales comme l’OTAN et d’une élite
financière internationale puisse élaborer un réseau supranational
instable qui ne donnerait plus aucun sens à l’idée même d’empires
nationaux. Tandis que des entreprises dénationalisées et des élites
multinationales dirigeraient de façon usurpée un tel monde depuis des
enclaves urbaines sécurisées, les multitudes seraient reléguées dans
des terres, rurales ou urbaines, laissées à l’abandon.
Dans Planet of Slums
[planète bidonvilles], Mike Davis offre au moins une vision partielle
du bas vers le haut d’un tel monde. Son argument est que le milliard de
personnes (deux milliards d’ici 2030) déjà entassées dans des
bidonvilles fétides de type favelas autour du monde, feront « les
villes sauvages et en faillite du Tiers Monde […] l’espace de combat
caractéristique du 21ème siècle ». Alors que l’obscurité
s’installe sur quelques super-favelas futures, « l’empire peut déployer
des technologies orwelliennes de répression », tandis que « les
hélicoptères de combats de type hornet chassent des ennemis
énigmatiques dans les rues étroites des bas-quartiers… Tous les matins,
les bidonvilles répliquent par des attentats-suicides et des explosions
éloquentes ».
Au milieu de ce spectre de futurs possibles, un
nouvel oligopole pourrait émerger entre 2020 et 2040, avec les
puissances
montantes chinoise, russe, indienne et brésilienne collaborant avec des
puissances en déclin comme la Grande-Bretagne, l’Allemagne, le Japon et
les États-Unis,
en vue d’imposer une domination globale ad hoc, semblable à l’alliance
approximative des empires européens qui ont dirigé la moitié de
l’humanité aux alentours de 1900.
Une autre possibilité : la montée d’hégémons
régionaux dans un retour à quelque chose rappelant le système
international en œuvre avant que les empires modernes ne se forment.
Dans cet ordre mondial néo-westphalien, avec ses perspectives sans fin
de micro-violence et d’exploitation incontrôlée, chaque hégémon
dominerait sa région immédiate – le Brésil en Amérique du Sud,
Washington en Amérique du Nord, Pretoria en Afrique méridionale, etc.
L’espace, le cyberespace et les profondeurs maritimes, retirés du
contrôle de l’ancien « gendarme » planétaire, les Etats-Unis,
pourraient même devenir des nouvelles parties communes mondiales,
contrôlées au moyen d’un Conseil de Sécurité onusien élargi ou d’une
autre institution ad hoc.
Tous ces scénarios extrapolent des tendances
futuristes existantes, sur la supposition que les Américains, aveuglés
par l’arrogance de décennies de puissance sans précédent historique, ne
peuvent pas prendre ou ne prendront pas les mesures pour gérer
l’érosion incontrôlée de leur position mondiale.
Si le déclin de l’Amérique suit en fait une
trajectoire de 22 années entre 2003 et 2025, alors les Américains ont
déjà gaspillé la plus grande partie de la première décade de ce déclin
avec des guerres qui les ont détournés des problèmes à long-terme et,
de la même manière que l’eau est bue rapidement par les sables du
désert, des trillions de dollars terriblement nécessaires gaspillés.
S’il reste seulement 15 ans, les risques de les
gaspiller tous reste toujours élevé. Le Congrès et le président [des États-Unis]
sont à présent dans une impasse ; le système américain est submergé par
l’argent des grandes entreprises qui bloquent les usines ; et peu de
choses laissent penser que toute question d’importance, y compris les
guerres américaines, l’État
national sécuritaire bouffi de l’Amérique, son système éducatif démuni
et ses approvisionnements énergétiques archaïques, sera traitée avec
assez de sérieux pour assurer la sorte d’atterrissage en douceur qui
pourrait maximiser le rôle et la prospérité des États-Unis dans un monde en changement.
Les empires d’Europe sont révolus et le pouvoir suprême des États-Unis se poursuit. Il semble de plus en plus improbable que les États-Unis
obtiendront quelque chose qui ressemble de près ou de loin à la
réussite de la Grande-Bretagne, pour façonner un ordre mondial réussi
qui protège leurs intérêts, préserve leur prospérité et porte la marque
de leurs meilleures valeurs.
Alfred W McCoy est professeur d’histoire à l’Université de Wisconsin-Madison. Auteur régulier pour TomDispatch, il préside également le projet Empires in transition, un groupe de travail mondial de 140 historiens, provenant d’universités issues de quatre continents.
(Copyright 2010 Alfred W McCoy - traduction [JFG-QuestionsCritiques]. All rights reserved