L'Europe face à l'Occident
Yves Argoaz
Pour
la plupart des gens, l’Europe et l’Occident sont
à peu près la même
chose, mis à part le fait que l’Occident, en tant
que civilisation, a, depuis
quelques siècles, largement débordé
les frontières de l’ancien continent.
Nous
défendons ici la thèse que cette distinction
Europe/Occident est plus qu’une
simple question de géographie, ou même
d’Histoire. Elle correspond, en fait,
à deux conceptions du monde qui, après une
cohabitation forcée et malaisée, sont
appelées à diverger radicalement dans
un avenir plus ou moins éloigné.
Étymologiquement,
l’Europe (dont le nom provient peut-être de
l’akkadien Erebu ,
désignant le coucher du soleil par opposition à
Asu, l’Asie, site de son
lever) et l’ Occident ( qui dérive d’une
racine latine indiquant le pays du
soleil couchant par contraste avec l’ Orient où il
se lève) recouvrent la même
signification de nature géographique. Mais, quel que soit le
point de vue, l’Occident
est une apparition ultérieure, secondaire, par rapport
à l’Europe qui est,
elle, première, originelle. Si Hérodote,
voici près de 2500 an, se perd en conjectures
sur l’origine du mot
Europe (dont il voit mal le rapport avec
l’enlèvement d’une princesse
phénicienne
par Zeus métamorphosé en un taureau blanc,
puisqu’il ne l’a fait passer,
en fin de compte, que de Tyr ou Sidon, à
l’île de Crète), il ignore le mot
Occident, qui, comme son antonyme l’Orient,
n’apparaît , comme adjectif,
qu’avec la coupure de l’empire romain en deux
parties par Théodose en 395.
Il revient comme substantif vers les XIe et XIIe
siècles.
sous la plume de clercs qui, implicitement au moins, identifient ce
vocable avec
la Chrétienté, et plus spécifiquement
avec le catholicisme romain face à la
religion orthodoxe de l’empire byzantin, puis de son
successeur, l’empire
russe.
C’est
Isidore de Badajoz (ou de Béja), poète de son
état
qui, le premier, en 769, nomme les Européens (Europenses)
en nous
décrivant leur joie de revenir victorieux de la bataille de
Poitiers, en 732
contre les envahisseurs arabes. *1
De
ces considérations historiques on peut déduire
que l’Occident a d’abord été
une division de l’Europe par elle-même,
reléguant sa moitié orientale parmi
les barbares et les hérétiques.
Le
schisme de 1054 entre orthodoxes et catholiques mit fin, sous des
prétextes
futiles, par une séparation radicale, a sept
siècles de luttes théologiques
intenses inaugurées lors du partage de l’empire
romain, dès l’an 330,
lorsque l’évêque de Rome
prétendit s’arroger la suprématie sur
tous les
autres. Le sac de Constantinople en 1204 par les croisés a
confirmé, dans une
violence inouïe, cette rupture
entre
l’Europe occidentale “latine”
et
l’Europe orientale grecque, puis slave.
Plus
tard, une troisième Europe est apparue avec la
Réforme protestante, recouvrant
essentiellement l’aire culturelle germanique,
s’intercalant entre les deux
autres, sans parvenir, toutefois, malgré la
désastreuse guerre de trente ans,
à briser l’emprise de l’Occident
catholique et romain qui régnait alors de
Vienne à la Sicile. La suite de cette tragique histoire est
connue: c’est
celle d’une double guerre civile qui a
opposé
entre 1915 et 1945, d’une
part -et sans doute, espère-t-on, pour la
dernière fois- les débris de
l’empire grand-occidental de Charlemagne divisé
entre une partie continentale
(axe Berlin-Vienne-Rome) et une partie atlantique (axe
Paris-Londres-Washington),
et parallèlement, jusqu’à
aujourd’hui, les deux moitiés
séparées de l’ancienne Europe romaine :
l’Orient orthodoxe et communiste à
l’Occident catholique et protestant,
laïcisé.
Ce dernier affrontement, malgré la chute de
l’utopie communiste, se poursuit
de manière larvée et menace de reprendre des
proportions dramatiques, comme en
témoignent les conflits dans
les
Balkans, attisés par
l’ingérence
agressive des États-Unis et de leurs alliés
occidentaux.
EUROPÉEN
OU OCCIDENTAL ? C’EST LA QUESTION
L’interrogation
peut sembler absurde au demeurant, car les résidents de
l’Ouest européen
n’ont pas le choix: ils sont des
“Occidentaux”, par la géographie et par
la civilisation. Mais nous aurions plus de mal à appeler des
“Orientaux”
les Européens de l’Est : d’une part,
depuis 1989, l’Europe orientale
n’existe plus vraiment comme un bloc politiquement distinct,
la plupart de ses
États s’étant ralliés
à l’Occident. D’autre part, le mot
désigne
aujourd’hui les habitants de
l’Extrême-Orient, eux-mêmes plus ou moins
occidentalisés dans leurs mœurs et dans leur
idéologie.
Mais
avec l’occidentalisation du monde*2,
aujourd’hui quasi-totale,
incontestable, l’Occident n’a plus de lieu
géographique précis. Depuis
Oswald Spengler*3, le terme désigne
une civilisation animée par un
esprit de conquête faustien, ou
prométhéen, qui est, malgré les
apparences,
entré dans une longue phase de déclin depuis la
Renaissance. Récemment, un
universitaire américain, Samuel Huntington, a remis
à l’honneur la notion de
civilisation comme un ensemble de valeurs partagées, comme :
“ le mode le
plus élevé de regroupement et le niveau le plus
haut d’identité culturelle
dont les humains ont besoin pour se distinguer des autres
espèces...”*4.
Selon lui, le choc intracivilisationnel qui a divisé
idéologiquement l’Occident
depuis la première guerre mondiale, est en train
d’être supplanté par un
choc intercivilisationnel qui inaugure un affrontement entre quatre des
sept
aires civilisationnelles de la planète, à savoir:
l’Occident, l’Islam, la
Chine et l’Hindouisme. Bien entendu, pour Samuel Huntington,
l’Occident,
sous sa direction américaine, restera pendant plusieurs
décennies la
civilisation dominante, mais il ne lui sera plus possible
d’imposer son système à
d’autres sociétés car nous sommes
entrés,
après l’ère du partage de Yalta, dans
un monde pluraliste où le dynamisme
volontariste occidental marque le pas
alors
que d’autres aires civilisationnelles sont en plein essor.
Conclusion: l’Occident
doit monter au créneau pour défendre ses valeurs
face à l’Islam et la Chine
dont la menace s’accroit, en s’alliant au besoin
avec les “civilisations
balançoires” que sont la Russie, le Japon et
l’Inde, qui, tout comme l’Amérique
latine, ont tout à fait leur place dans la civilisation
occidentale.
Comme
le constate, entre autres, Pierre Hassner *5, ce
schéma
simplificateur s’accorde bien avec la paranoïa
américaine face au réveil de
la Chine et de l’Islam, et il ne fait aucune place
à une puissance européenne
distincte. La thèse de Huntington, qui rejoint les
réflexions stratégiques de
Zbigniew Brzezinski *6, est dictée
par un opportunisme géopolitique,
bien plus que par l’observation des faits. Son Leitmotiv
peut se résumer
à cet appel: “Occidentaux de tous les pays
unissez-vous derrière la bannière
étoilée face aux menaces barbares !”
Point
n’est besoin de lire très attentivement Le
choc des civilisations pour
se rendre compte que l’auteur confond plusieurs domaines
ayant chacun sa
logique propre:
1)
Le domaine ethnique (ou culturel) proprement dit où
effectivement des différences
essentielles séparent les régions
arabo-musulmanes des aires culturelles
indienne, chinoise et européenne sans
nécessairement mener à des conflits
entre ces grands ensembles.
2)
Le domaine géopolitique, celui des souverainetés
nationales ou impériales qui
est, lui, le terrain potentiel ou réel des affrontements
intraculturels (Serbie
et Croatie, mais aussi les conflits basque, irlandais, corse... ) ou
Interculturels (Le Cachemire,
la
Palestine, la Tchétchénie...)
3)
La technostructure mondiale (à la fois techocosme et
“économonde”) qui est
le principal vecteur de la mondialisation actuelle comme le
perçoivent divers
auteurs*6,
tout en
encourageant le retour des affirmations identitaires fortes, de nature
tribale
ou “communautaire”,
religieuse
ou sectaire, ethnique ou culturelle.
De
l’Euroccident
à
l’Europe
L’Amérique
anglo-saxonne, reconnaissons-le, est dominante dans deux de ces trois
domaines:
sa puissance géopolitique lui assure une position
hégémonique incontestable
dans le monde depuis la chute de l’Union
soviétique. Elle est en outre - et
ce, depuis l’origine de sa “conquête de
l’Ouest”- le fer de lance de du
dispositif technique et économique
d’occidentalisation du monde (et de
mondialisation des marchés).
Le
point faible de l’Amérique, le défaut
de sa cuirasse depuis le début, réside
dans
l’hétérogénéité
de sa constitution ethnique et culturelle, dans le
peu de profondeur de son histoire et de ses traditions. La
majorité “WASP”
reconnaît avoir été
dépossédée
de
ses prérogatives par les puissants lobbies ethniques,
affairistes et maffieux
qui se partagent aujourd’hui le pouvoir, tant bien que mal,
aux États-Unis.
Ailleurs dans le monde, on murmure que l’Amérique,
chaos de peuples et de
cultures, sans tradition unificatrice, souhaite abolir ce
qu’elle n’a jamais
possédé elle-même : toutes les
traditions pluri-millénaires ayant survécu
au rouleau compresseur de la modernité
conquérante.
Sans
aller jusqu’à la thèse,
indémontrable, du complot dans ce sens, on peut
constater que c’est effectivement ce qui se passe sur le
terrain: partout où
les produits de la civilisation occidentalo-américaine
apparaissent, y compris
en Europe, ils s’installent en évinçant
la culture locale. Le scénario se vérifie
dans les domaines du cinéma, de la série
télévisée, de
l’alimentation, du
vêtement, de l’habitat, des modes linguistiques,
etc. Mais l’idéologie
“occidentiste” (A.
Zinoviev)
s’impose encore plus efficacement avec la diffusion des
normes productivistes
et mercatiques, “délocalisantes” et
déracinantes, liées aux
investissements et aux prêts octroyés par les
organismes financiers
internationaux.
Il
serait illusoire de penser que des barrières
douanières suffiront à enrayer
le mécanisme. L’échec des tentatives
autarciques, nationalistes ou
communistes, est une leçon majeure du XXe
siècle. La solution est
plutôt à rechercher du côté
d’un regain de conscience ethnique (ou
culturelle), constatable un peu partout en ce moment, permettant de
limiter les
excès du processus de mondialisation et d’en
réorienter les options dans le
sens choisi par les peuples destinataires.
L’Europe
a un rôle-clé à jouer en la
matière, car elle est indéniablement
la matrice de la civilisation occidentale,
monothéiste et prométhéenne
dont le flambeau a été repris par
l’Amérique. Mais sa culture-mère
d’origine indo-européenne,
gréco-romaine, germanique ou slave, reste vivante
dans les profondeurs de son inconscient collectif, dans la
mémoire et la
tradition occultées, toujours prêtes à ressurgir en temps de
crise, avec toutes leurs ressources.
L’Amérique, rejeton
tardif de la
civilisation, est le vecteur essentiel de l’Occident,
le conquérant de l’Ouest par excellence.
Le rêve américain aboutit sur
les plages de Californie, dans la Silicon Valley et
à Hollywood en
pleine implosion utopique du “MacWorld” que
l’on veut étendre à tout
prix au reste de la planète. Alors
que
chez soi, le cortège de pollutions et
d’aliénations qu’il entraîne
suscite bien des interrogations.
L’Europe
est aussi, par la force des choses, cet Occident. Mais elle
n’est seulement
l’Occident.
Fille
de la Grèce, elle naquit à la source de la
tragédie et du politique. Le
recours à cet héritage
éclipsé pourra éventuellement la
sauver des impasses
occidentistes et tracer une nouvelle voie vers un avenir qui,
au-delà du
nihilisme actuel, ne peut que renouer avec l’Histoire et le
destin, le
tragique et le politique.
En
bref, l’Europe n’est peut-être plus tout
à fait elle-même sous
l’emprise du modernisme occidental, mais elle n’est
pas non plus aussi
parfaitement occidentalisée que
l’Amérique. Son identité
composite euro-occidentale cherche une voie propre dans les labyrinthes
tressés
par la technostructure mondialiste et face aux ambitions
géopolitiques de l’Amérique
totalitaire. Cette recherche d’indépendance peut
en outre
la solidariser avec les ethnorésistances
qui, ça et là, tentent
de briser les chaînes de l’emprise occidentiste.
L’éveil,
d’une conscience culturelle européenne, seule
alternative qui puisse nous
tirer de l’implosion actuelle, est porteur d’un
nouveau rapport à la
techno-structure anonyme qui brasse le destin des peuples sans leur
consentement. Il implique aussi une géopolitique de
reconnaissance et de
coexistence des peuples et de leurs traditions au sein du
système-monde, au
lieu de leur négation, telle qu’elle est
pratiquée par l’Occident.
Pour
le moment, le vieux continent ne semble pas disposé
à relever ce défi, mais
l’augmentation des menaces liées à
l’ouverture historique présente, la
nouvelle multipolarisation du monde et la
nécessité d’opposer un
contre-pouvoir à la dictature
américaine
pourraient la contraindre, plus
tôt
qu’elle ne l’envisage, à se donner la
politique de ses moyens.
Yves
Argoaz
Notes
*1
René
Sédillot, Survol de l’histoire de
l’Europe, Paris, Fayard, 1967.
*2 Serge
Latouche, L’occidentalisation du monde,
Paris, La Découverte, 1989.
*3 Oswald
Spengler, Der
Untergang des Abendlandes, München,
Beck, 1959 (1918).
*4
Samuel Huntington, Le
choc des
civilisations, Paris,
O. Jacob, 1997, p.45
*5
Libération, 6/01/2000.
*6
Zbigniew Brzezinski,