L'Europe comme troisième voie
Yves Argoaz
La
“troisième voie” est
aujourd’hui une
expression polysémique fort galvaudée.
Après
avoir désigné les non-conformistes des
années
trente, que tout le monde, ou à peu près, a
oublié, elle a été reprise
pendant la guerre froide par diverses obédiences politiques
entendant se situer
entre les deux grands blocs idéologiques en train de
s’affronter. Puis
certains mouvements de la droite radicale en ont fait usage. Enfin, les
néotravaillistes
autour de M. Tony Blair ont accaparé le terme pour lui
donner
l’acception
insipide d’une sociale-démocratie de
marché, ou si
l’on préfère, d’un
capitalisme effréné, badigeonné de
rhétorique sociale, qui est aujourd’hui
l’idéologie de substitution d’un
Occident ayant
perdu tous ses repères antérieurs.
Nous
proposons ici de nous réapproprier ce terme, riche de
discrimination féconde
entre les extrêmes que propose ce millénaire
finissant et qui se rejoignent
tous dans la pauvreté de leurs alternatives, dans
l’indigence de leur
signification.
Notre
troisième voie européenne, tout en nuances
réfléchies, toute de sensibilités
poplyphoniques, serait d’abord un appel à la
pensée contre la simplification
des slogans publicitaires ou démagogiques. Un appel
à la discrimination
sereine des sentiments, des valeurs et des politiques contre les
confusions
savamment entretenues d’une époque
anesthétique qui se complaît dans le
mélange,
la dissonance, le refus du style et du destin, bref, dans tout ce que
depuis
Nietzsche, on peut appeler “le nihilisme
contemporain”.
Entre Islam et Occident
Voici
l’une des multiples manières possibles de situer
l’Europe. Nous aurions pu
dire “entre Orient et Occident”, mais cela aurait
peu de sens, car l’Orient
peut signifier tout et n’importe quoi, de
l’Est-européen à la Chine, du
Boudhisme au shamanisme en passant par l’Islam et par
l’extrême
occidentalisation du Japon. Certes, l’Islam, lui aussi est
pluriel dans ses obédiences
et ses sectes, dans sa mystique, sa poésie son histoire et
sa géopolitique .
Mais on peut admettre, aujourd’hui, qu’il existe
une réponse islamique aux
défis du monde : celle de la soumission de la
communauté des croyants
(Umma) à la Loi (Sh’aria)
d’Allah.
De
même que l’Occident, sous le couvert de sa
pseudo-diversité, se reconnaît
aisément à son
prométhéisme qui
lui assigne l’exploitation et la transformation incessantes
du monde comme
commandement impérieux et
but
ultime de toutes ses entreprises. Quelle que soit la forme que prenne
cette
mission: guerrière ou humanitaire, technique ou morale (les
droits de l’homme
comme arme de la domination morale...), économique ou
spectaculaire (Hollywood
et Dysneyland comme asservissement par le divertissement...)
Dans
un récent ouvrage, à peine remarqué
dans sa traduction française,*1
le politologue américain, Benjamin Barber, oppose avec
grande pertinence les
deux versions les plus extrêmes -et les plus actuelles- de
ces deux croyances
modernes: l’hyper-technologie communicationnelle et la
résistance armée de
l’intégrisme musulman, seule riposte
d’envergure internationale au Mac-Monde
(et surtout à son épine dorsale
constituée de l’axe
USA/Israël/Turquie/Arabie
saoudite) avec les Afghans, les Iraniens, Khadafi, les Soudanais, le Hezbollah,
le Hamas, le GIA , Oussama Ben Laden et Louis
Farrakhan...
Mais,
remarque judicieusement le politologue américain, le
“monothéisme du marché”
(Roger Garaudy) et le monothéisme du Djihad
puisent leur force dans leur
opposition mutuelle au détriment des peuples
qu’ils prétendent représenter
et qu’ils mènent
par le bout du
nez . En fait, cet affrontement est venu à point
nommé sur la scène (médiatique)
internationale pour se substituer aux quarante-cinq années
de conscription des
peuples derrière les bannières
idéologiques de la guerre froide. Pour ne pas
succomber à ses propres tensions et contradictions internes,
le dispositif
occidental américanocentré nécessite
un ennemi extérieur d’apparence
redoutable. La menace de l’intégrisme musulman
est, en fait, efficacement
instrumentalisée par un système qui ne la craint
pas vraiment. Il est abusif
d’en faire, comme le propose Benjamin Barber, le contrepoids
de McWorld,
seule véritable super-puissance capable de soumettre et de
stériliser tous les
peuples.
Les
Européens ne doivent pas tomber dans le piège du
chantage à la menace intégriste
qui en feraient des alliés objectifs du dispositif
américanocentré et qui les
pousseraient à admettre comme une partie
d’eux-mêmes, par un effet de
compensation, l’Islam laïc et
modéré du Maghreb, de la Turquie et ses
alliés
américano-israéliens.
Disons-le
tout net : l’intérêt
général européen dicte une
troisième voie: la
reconnaissance que ni l’Amérique ni
l’Islam ne sont des constituants
essentiels de l’identité européenne,
même si des proximités géopolitiques
et historiques peuvent encourager telle ou telle association
privilégiée avec
l’un ou l’autre.
De
même, ni l’Islam (sous sa forme
intégriste ou laïcisée), ni les
États-unis
d’Amérique ne peuvent être
désignés comme
des ennemis essentiels de l’Europe même si des
confrontations ponctuelles
sont à prévoir avec l’un ou
l’autre. Cette nuance est impérative face
à
ceux qui , des souverainistes aux nationalistes de
l’extrême-droite ,
appellent à la confrontation avec l’un ou
l’autre, ou avec les deux*2,
comme si l’assomption
d’une identité européenne ne pouvait
s’effectuer que par et dans la confrontation avec un tiers
extérieur.
Une
telle confrontation serait certes
inévitable si l’autre était
perçu comme étant partie intégrante de
nous-mêmes,
comme le défi d’une altérité
au sein de notre identité. Situation qui est,
soit dit en passant, la cause principale de
l’anti-sémitisme en Europe,
d’après George Steiner*3 et
qui pourrait effectivement devenir la
source d’un anti-islamisme et d’un
anti-américanisme forcenés, si les
valeurs américaines et musulmanes étaient
reconnues, non comme de simples
occurences historiques, mais comme constitutives de
l’identité européenne,
ce qu’elles n’ont jamais été.
D’où
la nécessité de résister à
une deuxième espèce de chantage: celle qui
consiste à vouloir, sous prétexte de
proximité historique et géopolitique,
assimiler à l’Europe tout l’Orient
méditerranéen *4, alors
qu’il n’est
concevable, dans l’intérêt
général, que
d’envisager l’intégration de
l’Orient méditerranéen, et de
l’Europe
au sein d’un ensemble plus grand qui ménagerait
à chacun le respect de son
identité propre et inaliénable.
Entre tradition et modernité
La
modernité occidentale est souvent
perçue comme l’aboutissement ultime de la
tradition européenne, comme sa forme la plus
achevée et irréversible. Ce
raisonnement progressiste est d’ailleurs étendu
à toutes les traditions censées
converger et se fondre dans le magma moderne. Jean
Baudrillard lui attribue
quatre présupposés fondamentaux:
1)
Économique : l’émergence du
paradigme de la productivité et de
l’efficacité comme norme dominante.
2)
Politique : l’apparition et le
développement de la société civile
censée
repousser sans cesse le champ de compétence du politique.
3)
Intellectuel (philosophique) :
l’apothéose de l’individualisme, qui met
en
relief la conscience autonome du sujet.
4)
Religieux : Le phénomène de
laïcisation, qui accroît l’autonomie des
institutions sociales et relègue la préoccupation
religieuse à la sphère
privée.
La
modernité n’est pas, comme on peut le voir, d’abord une
question de choix de valeurs, mais une évolution propre
à
l’Occident et à l’ensemble de sa
sphère d’influence. On peut, bien
entendu se déclarer un anti-moderne, mais il ne peut
s’agir que d’une
attitude personnelle face aux valeurs dominantes et aux institutions
qui en émanent.
La
tradition, par contre (en dehors des schémas de la
pensée dite
“traditionaliste”), est l’attachement
à ce qui demeure, de façon
édulcorée,
déformée en-deçà de la
modernité: bribes de coutumes et de religion,
instincts et essences éternels sous-estimés par
une suffisance moderniste qui
pensait les éteindre à jamais.
Depuis
quelques décennies déjà, un
essoufflement de l’élan moderne est
constatable: discrédit des “grands
récits” idéologiques et religieux,
hécatombes
des guerres modernes, creusement constant du fossé entre
riches et pauvres,
essoufflement des arts contemporains, faillite des
États-providence, éclipse
de la famille, désillusion et intoxication d’une
partie de la jeunesse...
Contrairement
au modèle américain, qui a tout misé
sur la modernité, et succombera éventuellement
avec elle, mais sans céder non plus aux utopies du retour
(pastoral) en arrière,
l’Europe pourrait parier activement sur
l’échec des modernes, qui seront
les anciens de demain, et recourir à la sève
traditionnelle qui, malgré
les intenses efforts de déracinement, nourrit
encore son être. À la
“nouvelle économie”, elle pourrait
opposer une nouvelle anti-économie dont
les systèmes d’échanges locaux (SEL)
offrent un exemple embryonnaire. Sous
la dictature de la préférence individuelle qui
régit les marchés consuméristes,
elle pourrait résister en favorisant la
préférence communautaire à tous les
échelons, de la famille à la
fédération impériale.
Entre nation et empire
Dans
un précédent article, nous avons
souligné les défauts de
l’État-nation,
tel qu’il s’est imposé au monde
à partir du modèle français. Nous
avons
également reconnu les qualités de ces
défauts, celles qui lui ont donné
l’avantage sur son rival, le modèle
impérial allemand et austro-hongrois. La
faiblesse de l’empire tenait à son
système électif, qui encourageait les
divisions féodales et la corruption (il fallait acheter les
grands électeurs).
La force de la nation réside dans
l’indivisibilité de sa souveraineté,
mais
c’est ici que le bât blesse, car aucune
communauté infra-nationale ne résiste
à cette étreinte, alors que sous
l’empire elles peuvent s’épanouir...
Gageons
que l’Europe a assez d’imagination et assez
d’Histoire édifiante derrière
elle pour inventer une constitution politique lui permettant de
conjuguer les
libertés communautaires impériales à
l’homogénéité politique
héritée
du modèle de souveraineté nationale.
Car
que serait une Europe libre si elle ne pouvait exercer sa
souveraineté face à
ses grands rivaux? Et que serait une Europe souveraine sans la
plénitude
harmonique de ses différences ethniques,
régionales, communautaires?
D’où
l’urgence d’une troisième voie.
Yves Argoaz
Notes
*1
Benjamin Barber, Djihad versus McWorld.
*2
Par exemple: Alexandre del Valle, Islamisme et
États-Unis, une alliance
contre l’Europe, L’Age d’Homme,
Lausanne, 1997.
*3
George Steiner, Dans le château de Barbe-Bleue,
Seuil, Paris, 1973, et
Errata,Gallimard, Paris, 1998
*4
C’est la position, entre autres, de Philippe Boulanger dans
Les démons de
l’Europe, Sang de la terre, Paris, 1999.