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Études  Métapolitique Sommaire

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Le retour du roi. Essai sur un mythe européen

 Rodolphe Badinand   

En 1991, l’écrivain royaliste français Jean Raspail publie Sire, un roman d’histoire-fiction, dans lequel « Philippe Charles François Louis Henri Jean Robert Hugues Pharamond de Bourbon fut sacré roi de France à Reims le 3 février 1999 sous le nom de Pharamond. […] On peut arriver à se demander si l’existence de Pharamond II ne rejoignait pas dans le mythe celle de Pharamond Ier, ancêtre présumé de la dynastie, perdu au-delà des brumes fantasmatiques de l’ancienne imagination populaire » 1.

Par une intrigue romanesque, Jean Raspail reprend un sujet qui, loin d’appartenir en propre à la France, concerne d’autres peuples du continent. Malgré les différences suscitées par l’histoire, les peuples d’Europe gardent encore le souvenir d’un patrimoine légendaire commun formé d’une bigarrure de mythes. Certains affleurent parfois la conscience collective, prêts à se manifester à la première circonstance comme ils l’ont déjà montré à plusieurs reprises dans le passé. « La reconstitution de ces mythes, explique Yves-Marie Bercé dans un maître-livre, devrait apporter quelques éléments à une étude des conceptions populaires de la politique, que l’on pourrait appeler infra- ou tout aussi bien méta-politique, selon le crédit qu’on lui accorde. Cette politique des humbles, des sans-voix a peu de points communs avec les versions plus solennelles de l’histoire. 2 » Le     « retour du Roi » s’insert pleinement dans cette thématique.

 

Histoire et légendes de la légitimité endormie

 

Cela représente toutefois l’aboutissement d’une trame majeure qui subsiste encore dans l’âme européenne, celle du « roi perdu », du « monarque   caché » ou du « souverain endormi ». Ce thème, note Geneviève Béduneau, « se retrouve […] dans les contes et les grands mythes. C’est Œdipe abandonné sur la montagne, Arthur caché par Merlin dès sa naissance 3 ». En évoquant ces princes endormis, Y.-M. Bercé signale que « l’ancien vocabulaire juridique reconnaissait cette puissance neutralisante du sommeil; d’un patronage ecclésiastique passé à un seigneur protestant ou d’un vassal qui ne prêtait pas hommage, on disait qu’ils “ dormaient ”, c’est-à-dire que les droits demeuraient suspendus 4 ». Les époques médiévale et moderne de l’histoire européenne foisonnent d’exemples que Y.-M. Bercé retrace avec minutie afin d’expliquer ce curieux phénomène d’espérance populaire dans le retour d’un roi légitime, puissant et bienfaiteur.

Le 4 août 1578 au Maroc meurt au cours de la bataille le jeune roi du Portugal Sébastien. Sa disparition plonge le royaume lusitanien dans l’inquiétude. Le nouveau roi est certes son oncle Henri, mais son âge (66 ans) et sa situation (il est cardinal) préoccupent les Portugais sur l’avenir de leur dynastie.  En 1580, le roi d’Espagne, Philippe II dont la mère était infante portugaise, unifie la péninsule Ibérique pour huit décennies en devenant le nouveau roi du Portugal. Or il doit composer, avant et pendant son règne, avec des prétendants qui se disent être le roi Sébastien miraculeusement rescapé. Réclamant le départ de l’usurpateur et la libération du Portugal, ces Sébastien provoquent de l’agitation et des troubles. Par ailleurs, le sébastianisme (ou l’attente du retour du roi Sébastien) influence considérablement la littérature portugaise qui y ajoute le motif eschatologique du Cinquième Empire bien qu’à l’origine, il relève d’une matière différente, biblique celle-là, car provenant de la littérature apocalyptique inaugurée par le songe de Nabuchodonosor de Babylone que commente le prophète Daniel.

Vers la même époque, de 1598 à 1613, la Moscovie (future Russie) traverse le « Temps des troubles ». Le décès brutal de Fédor Ier permet à son beau-frère, Boris Godounoff, de devenir tsar. Or la famille impériale n’est pas éteinte puisque vit le demi-frère du défunt, Dimitri, fruit du huitième mariage de Ivan IV le Terrible. L’enfant meurt néanmoins; l’opinion impute cette brusque disparition à Godounoff qui voit alors surgir des prétendants au trône qui affirment être Dimitri. La Moscovie sombre dans l’instabilité politique, les révoltes nobiliaires et les jacqueries, la plupart fomentées par la puissante voisine polonaise. Ce n’est qu’en 1613 qu’une assemblée générale désigne un tsar incontestable en la personne de  Michel   Romanov 5. Si les faux Dimitri ne sont que la péripétie d’une période mouvementée, force est de constater qu’un puissant messianisme légitimiste va s’implanter dans les campagnes russes puisque on le retrouvera intact lors d’événements postérieurs. On explique ce comportement par l’influence des Vieux-Croyants 6. Quand Émilien Pougatcheff soulève cosaques et moujiks contre  Catherine II entre 1773 et 1775, il n’hésite pas à se faire passer pour le tsar Pierre III, l’époux de la tsarine, étranglé par son amant Orloff. Au début du XIXe siècle, après l’échec de l’insurrection décembriste de 1825, des officiers libéraux bannis pensent que le tsar Alexandre Ier n’est pas mort, mais qu’il a abdiqué sous la pression de son frère Nicolas Ier et qu’il vit en ermite sous le nom de Fédor Kousmistch.

Dans Le Roi perdu, Y.-M. Bercé ne passe évidemment pas sous silence les exemples assez fréquents qui jalonnent l’histoire de France. S’il s’appesantit  sur les Guerres de religion du XVIe siècle avec des catholiques tourmentés à la perspective d’avoir en Henri de Navarre un souverain protestant, il n’omet pas de mentionner des prétentions à la survivance de Jean Ier le Posthume, cet enfant-roi qui n’a vécu que quatre jours en 1316. On connaît aussi au moins quatre fausses Jeanne d’Arc ! Toutefois, ces exemples historiques variés appartiennent plutôt à une version dérivée du « roi caché » puisqu’ils s’apparentent au « motif du Héros sauveur [qui] se retrouve dans de nombreux autres textes. Il forme le cœur de la prophétie anglaise dite “ du Roi Blanc ” popularisée au XVIIe siècle par l’astrologue William Lilly 7 ».

 

Une présence continentale

 

Il n’est pas surprenant de rencontrer la figure du « roi dormant » dans maintes traditions européennes, car « les rois qui, dans un sommeil prodigieux, continuaient de veiller sur leurs peuples offraient une consolation toujours renouvelée aux malheurs collectifs; ils constituaient une espérance cachée, un ultime recours, un gage d’éternité qui rachetait les incertitudes et les difficultés du jour » 8. On pense immédiatement au roi Arthur blessé au soir d’une terrible bataille. Son lieu de convalescence ne serait-il pas « l’île des Fruits ou îles Fortunée (Insula Pomorum quae Fortunata vocatur). C’est une sorte de Paradis terrestre, demeure de fécondité et de longévité, gouvernée par neuf sœurs dont l’aînée, la reine Morgain ou Morgane, est une magicienne qui connaît les secrets de l’art de guérir. Le nom d’« île Fortunée » était emprunté aux Étymologies d’Isidore de Séville décrivant les îles Canaries, tandis que le nom d’« île des Fruits » semble une traduction du mot d’origine celtique Avallach ou Avallon qui aurait signifié “ pomme ” 9 » ? Néanmoins, « selon de multiples traditions galloises, anglaises et aussi italiennes, le séjour d’Arthur était une grotte introuvable où il dormait entouré de ses chevaliers et échappait à l’attention des vivants 10 ». Y.-M. Bercé est conscient qu’« à la recherche des origines de ces thèmes, on remonterait sans doute aux mythologies de l’Europe du Nord, aux croyances scandinaves et celtiques 11 », d’où leur présence sur tout le continent. Ainsi, « les trois fondateurs de la première alliance des cantons suisses originels en 1291 étaient réputés dormir sous le pré de Grütli, où ils avaient prêté leur serment, au bord du lac d’Uri.

 En Bohème, dans une de ces grottes […] reposait le roi Vanceslas II, mort en 1305, prince sage et puissant qui réunit sous son gouvernement Bohème, Pologne et Hongrie. Dans une montagne du Monténégro, attendait le roi de Serbie Marko (1371 - 1394) qui, bien que déjà soumis à la tutelle ottomane, représenta pour les générations suivantes un vague souvenir des libertés médiévales 12 ». « L’épée du roi Marko était enfoncée jusqu’à la garde dans un rocher; ce roi de Serbie reviendrait lorsque le rocher serait tellement usé par le temps que l’épée se libérerait. 13 » Notons les  correspondances évidentes avec Excalibur, l’épée d’Arthur, illustré au cinéma par le dessin animé Merlin l’Enchanteur (1965) et le film Excalibur de John Boorman (1981). 

Revenant au roi plongé dans le sommeil, Éric Muraise estime que, « du IXe siècle au XVe et plus particulièrement à partir du XIIe siècle, se développait en Allemagne la légende de l’Empereur Endormi : Charlemagne, Frédéric Barberousse ou Frédéric II selon l’époque ou l’humeur des conteurs. Et c’était visiblement une transposition germanique du mythe du Roy Perdu. […] L’empereur Frédéric n’est pas mort. Il dort dans une grotte des montagnes de Thuringe, assis devant une table de pierre, tandis que sa barbe fait déjà plusieurs fois le tour du pied de la table. Parfois, il se soulève pour demander : “ Les corbeaux volent-ils toujours autour de la montagne ? ” Et le berger qui le veille répond : “ Oui ! ”, tristement. L’empereur reprend son rêve séculaire en attendant le jour où “ il portera l’Allemagne à la tête des autres peuples ” 14 ». On y décèle les traits caractéristiques de ce véritable « complexe de Pénélope » : un espoir dans le retour d’un monarque bien-aimé trop tôt disparu, un endormissement conservateur dans un endroit reculé et protégé, un triomphe inévitable et définitif. Ce chiliasme politique semble résulter d’une laïcisation du millénarisme parousique, surtout que la coutume assigne au « sauveur dormant [qu’il] devait s’éveiller lorsque son pays aurait besoin de lui. Bretagne, Bohème, Serbie ou Allemagne mises en danger appelleraient le roi disparu 15 ». En effet, ces souverains, historiques ou archétypaux,       « échappaient à l’emprise de la mort, soit afin de revenir un jour témoigner pour l’édification d’autres générations, soit pour accéder enfin à la vie éternelle. Leur sommeil était une étape longue et protégée, qui conservait leurs virtualités, qui réservait leurs mérites pour un plus grand accomplissement. Ils attendaient ainsi un instant privilégié de l’avenir où leur éveil viendrait alors émerveiller, enseigner et secourir les témoins de ce prodige 16 ».

À l’interstice du politique et du religieux et du fait d’une lointaine influence indo-européenne, on découvre la même idée dans le monde chiite 17. En 941 « commence la Grande Occultation […], ère nouvelle qui ne s’achèvera qu’à la Fin des temps : l’Imam est vivant, mais occulté à nos yeux 18 ». Les chiites guettent le retour du Mahdi, c’est-à-dire l’Imam caché. Celui-ci présente la particularité d’avoir une mère qui « était, selon la tradition imamite, une esclave byzantine : certains disent même  qu’elle se serait appelée Narjes (Narcisse) et aurait été la fille de l’empereur byzantin, donc descendant de Simon-Pierre, le premier chef de l’Église : son fils reliait ainsi les deux cycles de succession spirituelle, celle de Jésus et celle de Mahomet. 19 Fondamentalement, souligne G. Béduneau, « le Roi perdu ou le Roi occulté représente l’essence sacrée de la royauté par opposition à ses réalisations temporelles. Il assure la régénération archétypale de la fonction royale. Son occultation temporaire le soustrait à l’usure, aux forces dissolvantes qui éloignent son lignage du modèle idéal. Le Roi n’est perdu que pour un retour à l’origine, une mort / renaissance fonctionnelle 20. »

 

La dimension européenne  du  Grand Monarque

 

Le riche sujet du roi dormant s’appuie aussi sur un mythe  « plus ancien et porteur d’ambitions beaucoup plus vastes : c’est le mythe du Roy Perdu, du Grand Monarque disparu, mais qui reviendra un jour pour régner sur l’Europe 21 ». Le regain évident de curiosité qu’il entraîne n’est pas anecdotique parce qu’il s’inscrit dans l’actualité même du temps présent.              « Alors que les discours font aujourd’hui de l’Europe un enjeu incontesté, l’appel ne pouvait être dirigé que vers un sauveur “ européen ” et teinté de religiosité, remarque Jean Despert. Le mythe de Charlemagne, incarnation exemplaire du Grand Monarque, est toujours fécond. 22 » D’ailleurs, ajoute É. Muraise, « en un temps où l’unification de l’Europe suscite des aspirations précises et générales, ce mythe revêt un intérêt certain 23 ». De qui s’agit-il donc ?

Peu de commentateurs déterminent clairement le Grand Monarque qui, avertit Jean Phaure, « plus qu’un personnage, est l’incarnation d’une fonction eschatolgique supra-humaine et par ailleurs n’intéresse pas que la France. 24 » É. Muraise s’y hasarde pourtant, quitte à donner à sa description une connotation digne de la littérature d’anticipation. Le Grand Monarque est un prince capétien oublié nommé Henri, né à Blois et vivant en Irlande. Il se révèle au moment où l’Europe, secouée par de très graves désordres internes, subit en outre l’invasion simultanée et concertée de troupes provenant d’Afrique du Nord et de l’est de l’Elbe. Elles sont dirigées par le Macédonien qui symbolise la figure moderne de l’Antéchrist. Les troupes d’invasion écrasent d’abord les armées européennes. Mais, aidé par son cousin, un prince capétien d’Espagne, Henri exhorte à la résistance, entreprend la reconquête et parvient à chasser les envahisseurs et à vaincre le Macédonien. Victorieux, Henri fonde alors « un empire, plus vaste que le Saint Empire germanique, [couvrant] l’Occident, de l’Atlantique au Niémen et au Dniestr. […] Henri fut sacré à Reims comme roi de France, sous le titre d’Henri V, et à Aix-la-Chapelle comme empereur, sous celui d’Henri VIII. Il fixa sa capitale en Avignon, car Paris avait été partiellement détruit. À sa mort on l’enterra à     Blois 25 ». Vrai scénario de science-fiction, É. Muraise extrapole à partir d’un grand nombre de prophéties et de prédictions publiques.

Ce serait vers 380 qu’apparaîtrait le Grand Monarque dans la dite de la Sibylle Tiburtine. « Un certain Constant, roi des Grecs et des Romains […] convertira les païens et les juifs. Ayant vaincu tous ses ennemis, il se rendra à Jérusalem où il déposera les insignes de sa royauté, confiant la chrétienté aux soins de Dieu. 26 » Ensuite, « au IXe siècle, Raban Maur, évêque de Mayence, rapporte que Saint Remi, à la veille du baptême de Clovis (496), aurait prophétisé en ces termes :         “ Vers la fin des temps, un descendant des rois de France régnera sur tout l’antique Empire romain. Il sera le plus grand des rois de France et le dernier de sa race ” 27 ». Puis après, une multitude de vaticinations surcharge le propos, favorisant la constitution d’un genre littéraire spécifique. Ces annonces prophétiques sont-elles fondées ? Peu importe, car, « pour un historien, affirme É. Muraise, la question ne se pose pas de savoir si les prophéties sont croyables ni si les rapprochements de ces prophéties avec les réalités sont légitimes, mais d’estimer leur potentiel suggestif sur les masses. 28 »

Le modèle du Grand Monarque connaît par deux fois la notoriété en France. La première se passe à la Renaissance avec le célèbre médecin Nostradamus et ses Centuries dont les quatrains mentionnent de manière elliptique, codée et obscure des événements à venir. Si l’interrogation sur leur nature exacte persiste, les Centuries font en tout cas depuis plusieurs années la fortune de quelques éditeurs qui ont trouvé un filon propice à satisfaire un lectorat en mal de sensations fortes. Au lieu d’éclairer le débat, l’ensemble des parutions ne fait que le brouiller un peu plus. La deuxième se situe à la fin du XIXe siècle parmi des légitimistes français désemparés par la mort sans enfant du comte de Chambord et ne souhaitant nullement se rallier au comte de Paris. « La résurgence du vieux mythe, observe Stéphane Rials, qui n’est pas propre à la France, du “ roi caché ”, du “ roi perdu ”, du “ grand monarque ” est alors très nette sur fond d’un total “ inséparatisme ” du politique et du religieux dont La Salette est l’un des hauts lieux. 29 »

 

Malgré des sources abondantes, toujours le mystère 

 

Pourtant, le Grand Monarque reste énigmatique en ce qui concerne son identité. « Certaines de ces prophéties le disent descendant de la Cape (c’est-à-dire des Capétiens), d’autres plus récentes déclarent qu’il descendra de Louis XVII 30. D’autres encore ne parlent que d’un roi caché connu que de Dieu seul. 31 » « Cette trame prophétique, constate pour sa part G. Béduneau, s’appuie sur des mythèmes puissants : le roi perdu, l’île bienheureuse, le roi du monde, le cataclysme suivi du retour à l’Âge d’or, présents dans l’imaginaire occidental depuis des millénaires. 32 »

Si le Grand Monarque attire autant l’attention, en-dehors du problème dynastique qu’il soulève en généalogie, c’est parce qu’il incarne l’« eucatastrophe ». Terme forgé par John Ronald Reuel Tolkien pour décrire l’effondrement du Mordor et du pouvoir de Sauron une fois que l’anneau s'est abîmé dans les Crevasses du Destin, l’« eucatastrophe » est un cataclysme gigantesque qui apporte finalement des changements bénéfiques tels que la restauration de la royauté au Gondor et le couronnement d’Aragorn. Comme dans la célèbre trilogie du Seigneur des Anneaux, c’est au terme d’une lutte formidable que le Grand Monarque s’assure de la royauté française et de l’imperium européen. Nouvel Ætius d’une Europe terminale, il impose la paix continentale, refoule l’invasion extra-européenne et obtient l’unité d’une Europe enfin respectueuse de ses identités populaires charnelles. Cet intérêt inconscient (ou passif) n’indique-t-il pas l’aspiration sous-jacente des Européens à recouvrer une authentique volonté de puissance historiale ? D’après certaines exégèses, le Grand Monarque est à la fois de sang français et allemand. Marchant sur les traces de Charlemagne, le Grand Monarque est-il la consécration mystique (ou spirituelle) de l’axe géopolitique franco-allemand ? « La prédiction, explique Y.-M. Bercé, d’un retour du roi disparu cristallise l’espoir d’une revanche de l’avenir. Des peuples et nations offusqués par les vicissitudes politiques s’acharnent à croire à l’immortalité de leur cause, et la légende semble leur apporter le secours de l’histoire, surtout lorsque les certitudes du cœur vacillent devant la dureté des évidences. 33 »

Si G. Béduneau estime que « la “ prophétie du Grand Monarque ” n’a jamais existé, […] en l’introduisant dans la prophétie, on faisait apparaître le Grand Monarque comme un refondateur de la monarchie, qui ramène son peuple à la jouvence originelle, in illo tempore dirait Eliade. Mais, subrepticement, on opère un glissement du Roi perdu au Roi immortel caché. Certes, le Grand Monarque n’est pas Frédéric Barberousse endormi sous la montagne ni Arthur transporté par les fées dans l’île d’Avallon, veillant au long des siècles en attente du besoin de leurs peuples. Ce rôle est transposé à son lignage occulté. Cependant, en filigrane, se devine bien le thème du Grand Veilleur. 34 » Grand connaisseur des arcanes de l’histoire de France, Henry Montaigu partage cette vigilance salubre, lui qui estime que ce sont des « thèmes et légendes que l’on aurait grand tort de prendre au pied de la lettre et surtout d’arc-bouter sur les prédictions 35 ». Mais ne l’a-t-il pas paradoxalement en tête en écrivant dans son merveilleux Cavalier bleu, que « le chevalier d’Auberhode est encore au milieu de nous. Il est revenu de bien loin, mais il est vivant 36 » ?

 

                               Rodolphe Badinand

 

 

NOTES

1 : Jean Raspail, Sire, Éditions de Fallois, 1991. Neuf ans plus tard, il publie Le Roi au-delà de la mer (Albin Michel, 2000) qui est une adresse fidèle et désenchantée à Philippe Charles François Louis Henri Jean Robert Hugues Pharamond de Bourbon. Ce livre se situe dans l’attente du retour du roi.

2 : Yves-Marie Bercé, Le roi caché. Sauveurs et imposteurs. Mythes politiques populaires dans l’Europe moderne, Fayard, 1990. Signalons que la revue annuelle Politica Hermetica (n° 12, 2000, L’Âge d’Homme) traite aussi du                « souverain caché ». Dans ce genre de publication, le pire côtoie le meilleur. Si Yves-Marie Bercé résume son ouvrage en introduction, on se demande que vient faire la figure cryptarchique d’Antoine de Tounens, le roi de Patagonie, dans ce numéro. En revanche, la contribution de Paul Airau sur « Le Grand Monarque dans le catholicisme français XIXe - XXe    siècles », agrémentée d’une solide et passionnante bibliographie, est très largement au-dessus de la plupart des autres interventions. On consultera aussi avec profit les esquisses tracées par André Vauchez dans Saints, prophètes et visionnaires. Le pouvoir surnaturel au Moyen Age (Albin Michel, 1999), tout particulièrement les chapitres « Les composantes eschatologiques de l’idée de croisade » et « Le prophétisme médiéval d’Hildegarde de Bingen à Savonarole ».

3 : Geneviève Béduneau, « Trafic de mythes : la saga du Grand Monarque », dans Liber Mirabilis n° 12, 1998.

4 : Yves-Marie Bercé, op. cit.

5 : Sur le « Temps des troubles », on peut lire la trilogie romanesque de Vladimir Volkoff parue aux Éditions de Fallois - L’Âge d’Homme : Les Hommes du Tsar (1989), Les Faux Tsars (1992) et Le Grand Tsar Blanc (1995).

6 : On appelle « Vieux-Croyants » les orthodoxes russes qui rejettent les réformes liturgiques et rituelles du patriarche de Moscou Nikon dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Condamnés comme schismatiques (raskolniki) au concile de 1666 - 1667, ils se réfugient dans les régions de la Volga, de Kouban, de la mer Blanche, puis en Sibérie. Pourchassés par l’autorité tsariste, puis par les Soviétiques, les Vieux-Croyants subsistent encore en très faibles nombres.

7 : Geneviève Béduneau, art. cit. Il serait intéressant d’étudier l’influence de ce mythe sur le mouvement jacobite des XVIIe et XVIIIe siècles. Principalement écossais, les jacobites défendent les rois Stuarts. Dans Le Roi au-delà de la mer, J. Raspail rappelle que « lorsque dans les banquets, en public, les jacobites portaient un toast au roi, ainsi que le prescrivait le protocole, ils prenaient soin, avant de lever leur verre, de lui faire faire un court passage juste au-dessus d’une carafe d’eau, ce qui signifiait, entre initiés, qu’ils buvaient au roi au-delà de la mer, et non à l’usurpateur de Londres ». Les Stuarts vivaient en exil en France. Cette attente a aussi donné la célèbre chanson My Bonnie is over the sea.

8 : Yves-Marie Bercé, op. cit.

9 : Idem.

10 : Id.

11 : Id.

12 : Id.

13 : Id.

14 : Éric Muraise, Du Roy perdu à Louis XVII. Psychanalyse historique d’un mythe national, Julliard, 1967.

15 : Yves-Marie Bercé, op. cit.

16 : Idem.

17 : Représentant environ 15 % des musulmans, les chiites sont cependant majoritaires en Iran, en Irak, au Liban et au Yémen. À l’origine partisans d’Ali, gendre de Mahomet et quatrième calife, ils considèrent que le califat (ou imamat) revient de droit à un Alide (descendant de la famille d’Ali). On distingue principalement les chiites duodécimains (ou imamites), implantés en Iran et en Irak, des chiites septimaniens (ou ismaéliens) répartis en petites communautés dans toute l’Asie. Les chiites croient au retour de l’Imam caché et seule diverge son identité : c’est le douzième pour les imamites ou le septième pour les ismaéliens.

18 : Yann Richard, L’islam chi’ite. Croyances et idéologies, Fayard, 1991.

19 : Idem.

20 : Geneviève Béduneau, art. cit.

21 : Éric Muraise, op. cit.

22 : Jean Despert, « La nostalgie de la monarchie », dans Éléments n° 62, 1987.

23 : Éric Muraise, op. cit.

24 : Jean Phaure, La France mystique. Réflexions méta-historiques sur l’histoire de France, Dervy-Livres, 1986.

25 : Éric Muraise, op. cit.

26 : Raoul de Warren et Aymon de Lestrange, Les prétendants au trône de France, L’Herne, 1990.

27 : Éric Muraise, op. cit.

28 : Idem.

29 : Stéphane Rials, Le légitimisme, Que sais-je ?, P.U.F., 1983.

30 : Fils de Louis XVI né en 1785 et mort dans la prison parisienne du Temple en 1795, Louis XVII constitue une grande énigme historique qui, en dépit des apparences, n’a toujours pas été résolue. L’apparition sous la Restauration et la Monarchie de Juillet (1814 - 1848) de plusieurs personnes se prétendant être le Dauphin évadé de sa prison, a soulevé et soulève encore des interrogations. Quelques spécialistes, comme Éric Muraise, ont essayé de relier ce fait historique au thème du Grand Monarque qui relève, lui, plutôt de la méta-histoire. Yves-Marie Bercé traite longuement et avec beaucoup de méthode l’« affaire Louis XVII » dans Le roi caché, op. cit.

31 : Raoul de Warren et Aymon de Lestrange, op. cit.

32 : Geneviève Béduneau, art. cit.

33 : Yves-Marie Bercé, op. cit.

34 : Geneviève Béduneau, art. cit.

35 : Henry Montaigu, Le roi capétien. La Couronne de Feu. Introduction à la lecture symbolique de l’Histoire de France, Dervy-Livres, 1987.

36 : Henry Montaigu, Le cavalier bleu, Denoël, 1982.

 

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