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Études  Métapolitique Sommaire

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Pierre Bagnuls *

Cheminement vers
Jean Mabire

Source : Les Amis de Jean Mabire

   « Chaque homme est solitaire, jeté pour une existence sans but sur une planète inutile ; il y a dans ses agitations et dans ses passions quelque chose de fondamentalement absurde. (…) Le désir de possession, le désir de domination, le désir d’évasion et de divertissement débouchent en fin de compte sur un néant inévitable. L’amour lui-même s’offre à nous avec le visage de l’illusion, puisque l’objet qu’il s’acharne à parer, à chérir comme s’il était unique et incomparable, n’est rien, pour qui sait le voir avec plus de sévérité, qu’un atome interchangeable, pareil à des milliers ou des millions d’autres : pourquoi s’attacher à celui-là ? Tout semble donc conjuré pour ôter à la vie toute signification, pour creuser le vide autour d’elle, pour la laisser errer et trébucher dans un univers désertique dont les mirages déçoivent l’approche et s’effacent pour qui veut les saisir. Tout semble nous conduire au nihilisme. Mais c’est au cœur du péril et de la solitude suprêmes qu’il appartient à l’homme de se ressaisir en ressaisissant le monde. Il reçoit une vie privée de signification, ou plutôt il est jeté dans une vie privée de signification : c’est donc à lui qu’il appartient de créer cette signification. »


Thierry Maulnier









En quête d’idéal

   Milieu des années 80. Années de Lycée. Je découvre la littérature. Lecteur assez assidu, je me plonge dans les grands auteurs contemporains, espérant découvrir dans leurs œuvres, un écho à ma propre âme en devenir. C’est avec plaisir et enthousiasme, que j’ai lu Antoine de Saint-Exupéry qui ne désespère jamais de l’homme, attaché à son éthique et à son idéal comme à une étoile. J’ai aimé les quelques essais de Jean Giono pour leur quête de joie et leur amour de la vie, ainsi que les écrits de Montherlant, pour leur « hauteur » et leur aristocratisme. Ces écrivains sont de « grandes âmes », comme l’on disait autrefois, pour parler respectueusement de la qualité humaine : une spécificité qui passe sans doute par une disposition particulière à l’émerveillement.

Rencontre avec le nihilisme

   L’univers des auteurs étudiés en classe, en revanche, est quelque peu différent. Kafka, Ionesco, Camus, Sartre, Malraux… Des écrivains de la nuit. Je découvre l’errance éperdue dans les contrées du nihilisme et de l’absurde, l’enfermement psychologique sur les stériles terres du mal-être, du mal-vivre ou de la folie. La vie se traîne comme un boulet et « l’insensé » y est enchaîné. Message de désespoir et de révolte métaphysique qui n’a rien de bien glorieux et de lumineux à faire passer à un jeune homme en quête d’un idéal qui le dépasse et le transcende. Nous sommes loin de la clarté du « Connais-toi, toi-même » et du « Rien de trop » apolliniens, du « Ce que tu es, deviens » goethéen. Les révolutionnaires de Malraux et de Sartre sont pitoyables et font ressortir que face aux grandes idéologies, « la crise est dans l’homme », si ce n’est la fin de l’homme, puisque la solution à tous les maux réside dans le baume que la mort passe sur une psyché déchirée et torturée.

   Cette littérature, en vogue dans un après-guerre qui n’en finit pas de s’achever, n’offre en guise d’horizon que le tragique du anti-héros ; en lieu et place des sommets nietzschéens et de la sérénité de la contemplation de l’abîme après une ascension réussie, l’emprisonnement dans les affres et les gouffres. Autant de bourbiers où s’enlisent des hommes incapables d’avoir des principes, des croyances bien définies à défaut de certitudes, une éthique et une foi : ce que Saint Ex appelait « un sens à la vie ». Les personnages, renégats et mécréants, en quête de l’impossible sont abattus par l’ennui, par leur unicité et leur étrangeté vécues de manière pathologique et inquiétante. C’est l’apogée d’un individualisme plébéien, d’un nombrilisme qui laissent un sentiment de dépit, d’amertume, de vide et de déclin : goût de la destruction et de l’autodestruction ; fantasme de la révolution permanente et totale comme antidote au néant et à une condition humaine jugée intolérable ; fascination et complaisance morbides pour l’angoisse existentielle. Tels sont les sentiments décrits : un bouillon de culture idéal pour le développement de tous les virus psychologiques.


Les « maudits » en littérature

   Je ressens ces œuvres comme emblématiques du vide intérieur du « dernier homme ». Par  nature, j’apprécie les récits ou les essais aux antipodes, où la vie, fleurie, colorée, enthousiaste est riche de possibles, d’idéaux nobles. Les belles histoires où l’on enseigne à vivre. Mais je ne sais où m’orienter dans la foule des auteurs, encore inconnus pour moi. J’en viens, par curiosité, à m’intéresser au « camp » des auteurs classés « à droite » qui ont eu un engagement « problématique » à une certaine période de notre histoire. Une littérature engagée dans le siècle là aussi. Je découvre les essais de Pierre Drieu La Rochelle, Thierry Maulnier, Robert Brasillach, Maurice Bardèche, Abel Bonnard, Alphonse de Châteaubriant, Marc Augier : des hommes qui sont entrés dans l’histoire avec l’étiquette infâmante de « Collabos » ! Oui, mais des hommes qui avaient « mis leur vie en ordre » au sens d’Albert Camus. Des hommes qui allèrent au bout de leurs idées, tout en cultivant un véritable talent de romanciers, d’essayistes et de penseurs. Certes, il est bien connu que « les vainqueurs écrivent l’histoire », mais le temps passant, dans le silence des tragédies écoulées, un deuxième son de cloche faisait écho, dominant un opprobre à sens unique, injustifié. J’écoutais avec attention cette musique subtile.

Une critique du nazisme

   Ces « maudits », ces « réprouvés » parce que « perdants », m’apparaissaient au travers de leur vie et de leurs écrits (qu’est-ce qu’un auteur sinon avant tout une œuvre qui le dépasse et lui échappe, le vecteur ou le missionnaire étrange d’une parcelle de la vérité ?) comme des hommes d’honneur, détenteurs d’un idéal véritable. Nombre d’entre eux sans renier la sincérité de leur engagement, ni leurs valeurs, ni leurs idées, avaient dressé lors de la défaite allemande ou tout de suite après guerre, une critique objective des idéologies totalitaires en général, et de l’Allemagne nazie en particulier : excès, débordements, contradictions... L’ignominie du système concentrationnaire, qui avait déjà des précédents dans le cadre de la « brutalisation » des sociétés européennes consécutive au premier conflit mondial, invalidait toutes les réalisations positives de l’ « Allemagne nouvelle » : son éthique de l’honneur et du courage, de l’amitié et de la fidélité au service d’une communauté ; ses avancées sociales qui contribuèrent à réconcilier les différentes classes en créant un nouveau « vivre ensemble » ; ses grands rassemblements festifs ; sa jeunesse belle, saine, dynamique, épanouie et unie ; son esthétisation dans tous les domaines de la société qui recourut volontiers aux traditions remises au goût du jour ; une certaine mystique de l’Ordre. Le « romantisme fasciste », écrasé par les rigueurs d’une guerre menée quasiment seul contre tous et par une certaine fatalité historique, avait sombré dans un système violent et carcéral, bloquant toute perspective d’évolution rectifiée, pacifique et mesurée. L’Allemagne ne fut, certes, pas le seul Etat à sombrer dans la folie éliminatrice. Le XX° siècle fut dérèglement et démesure : Hubris de l’homme se heurtant aux écueils d’une modernité débridée, folle et cruelle. Masses, classes et technique dangereuses ! Cocktail instable et détonnant !

Les camps du Bien et du Mal

   Après guerre, la pensée que l’on pourrait nommer pro-européenne ou européiste n’était donc pas morte. Elle tentait de faire un bilan mesuré. Comme il se doit pour tout peuple encore vivant projetant un avenir, elle cultivait encore le recours aux origines, cette volonté de saisir le fil d’Ariane de l’âme européenne pour se guider dans les obscurs couloirs du futur. Une démarche à la fois de révolution et de conservation, les deux termes s’équilibrant, faisait entendre une voix discrète : celle des vaincus et des épurés. Et elle pouvait encore « parler » à de jeunes gens, les faire rêver. Elle m’apportait la conviction que la réalité européenne était à construire.

    Je compris aussi que la complexité des faits et leur ambiguïté étaient plus grandes que ne le rendait la dialectique manichéenne du Bien et du Mal. Jacques Perret, en homme d’expérience et d’engagement qui avait vu les faits de près décrivait, en 1951, le « maquis », avec humour et désillusion : « Il y avait de tout sur cette montagne, depuis le grognard à trois poils et le glorieux candide jusqu’au sordide salaud en passant par ces riches natures qui peuvent mener de front une double carrière de héros et de bandit. En face, bien entendu, c’était pareil. Quel que soit le drapeau, il y a toujours dans la piétaille, la même proportion de bons zigues et de salopards. Si tous les salopards se trouvaient invariablement dans le même camp, il y aurait beau temps que nous saurions à quoi nous en tenir sur les fondements de la morale. » C’est ainsi que je découvris une parcelle de vérité sur un conflit qui empoisonne encore toute la vie de l’Europe par ses travestissements et ses répercussions culpabilisatrices. La vérité n’est jamais unilatérale et d’un seul bloc. Et la justice veut que l’on puisse poser toutes les questions embarrassantes pour se faire une opinion et un jugement équitables.



Découverte de Jean Mabire

   J’avais donc entamé un cheminement, parsemé de découvertes et d’étonnement, en regard de ce que nous enseignent la littérature, l’histoire et la pensée officielles. L’honnêteté et la vérité n’étaient pas dans un seul camp. Une chape de plomb dissimulait, occultait la mémoire des peuples européens et les paralysait. C’est dans ce contexte de construction intellectuelle, d’évolution circonspecte, et de recherche honnête, pondérée et impartiale (si c’est possible), que je découvris Jean Mabire en 1990. Son livre « Drieu parmi nous » était dans la bibliothèque de mon père. Cet ouvrage arrivait à point nommé dans mon cheminement. Jean avait réussi la gageure de présenter clairement et simplement la substantifique moelle de l’œuvre de Drieu. Non seulement, la plupart des essais de Drieu étaient interdits de reparution, alors qu’ils dévoilaient une pensée profonde, une quête des racines, une réflexion sur l’identité de l’Europe équilibrée grâce à l’intuition de l’importance des ethnies la composant. Mais encore, ce livre clair et didactique piochait, dans le foisonnement et parfois le dilettantisme contradictoire du grand dandy normand, les extraits les plus poignants, les plus représentatifs, les plus susceptibles de s’adresser au cœur du lecteur en quête d’idéal. C’est Jean Mabire qui m’a dévoilé et décrypté la richesse de Drieu La Rochelle, au-delà de l’ambivalence et de la superficialité occasionnelles de cet « homme couvert de femmes ».  Drieu n’avait jamais guéri de la fracture occasionnée par la première guerre civile européenne. Drieu n’était pas fait pour son époque, celle de la médiocrité française de l’entre-deux-guerres, avec sa « morale de midinette ». Il était un aristocrate, grand seigneur hanté par l’idée de décadence de l’homme européen en général, de notre peuple en particulier, et peut-être parfois de la sienne propre.

Une littérature épique et idéaliste

   Le style de Jean était alerte, vif et journalistique. Il savait donner de l’ampleur aux actions qu’il décrivait, aux hommes dont il nous entretenait, aux mythes qu’il relatait. Il était souvent même créateur d’une mythologie, car il savait déceler ce qui avait du relief, du caractère, « de la gueule », pour se prêter à d’habiles mises en scène. Jean n’aimait pas la médiocrité et ne perdait pas de temps avec des anti-héros, des personnages blafards ou falots. Il racontait de
véritables aventures humaines, vécues par des aventuriers dans le sens noble du terme : des meneurs d’hommes, des créateurs d’histoire, des éveilleurs de peuples. Il s’en serait peut-être défendu, mais j’appréciais immédiatement en lui, un de nos derniers romantiques, qui possédait un sens aigu de l’épopée, du geste symbolique et de l’héroïsme. Tous ses livres peuvent être lus, en seconde lecture, comme des romans d’aventures où les hommes ont des exigences d’abord vis-à-vis d’eux-mêmes, un code d’honneur, une foi et une fidélité.

L’homme d’action parle d’hommes d’élite

   Solaire, positif était Jean, même s’il gardait peut-être une distance amusée vis-à-vis de ses écrits, car il n’était pas lui-même homme de salon, mais homme d’action qui voulait toucher ses lecteurs et la jeunesse qui le découvrait en exprimant le caractère sacré de l’idéal qu’un homme se choisit, et vers lequel il s’achemine en essayant d’être conséquent avec lui-même et de déroger le moins possible. Il avait choisi « la vie en forme de proue ». Une existence qui consiste à mettre en accord ses idées et ses actes, la pensée et l’action, selon la belle expression de Henry de Montherlant. Jean dévoilait toujours des personnalités équilibrées, des hommes complets. Qu’il s’agisse de la biographie de Roald Amundsen, de Padraig Pearse, de l’histoire des découvreurs du pôle, de l’aventure guerrière des Waffen SS européens, ce qu’il affectionnait c’était l’idéal qui s’incarne dans la réalité du temps. S’il était un rêveur, et son regard clair et limpide le trahissait, c’était aussi un réaliste. À l’image des hommes du Nord dont il se sentait à la fois un représentant et un héritier.

Un pédagogue de talent

   Jean Mabire voulait transmettre un message, des valeurs, des principes, une éthique. C’était un créateur de sens, il traçait des pistes, donnait des directions. Il proposait à chaque lecteur « la découverte ou l’ignorance ». Il n’imposait pas. Son respect de la liberté de conscience ne faisait pas de lui un prosélyte. Il était en cela un excellent pédagogue, travailleur inlassable, servi par une manière bien à lui d’aller toujours à l’essentiel pour éveiller ses lecteurs, les interpeller. Une façon de maintenir une disponibilité, une ouverture sur des sujets qu’il était quasiment le seul à traiter. Lui qui était un admirateur du talent pour l’enseignement de Nicolas Grundtvig, le créateur des Hautes Ecoles Populaires danoises, il lui ressemblait. Sans cesse de nouveaux sujets, de hauts exemples, une capacité à mettre en perspective des idéaux, et à chaque fois de les illustrer avec les plus beaux et les plus purs représentants. En cela, Jean n’avait « jamais guéri de sa jeunesse ».  C’était un invétéré repreneur de mythes, avec une préférence marquée pour ce qui venait du Nord ou incarnait un certain idéal nordique.


Héros et reprouvés

   Il n’est guère étonnant dès lors qu’il se soit intéressé sous la forme d’une grande saga moderne, à ceux qu’il voyait comme des héros germano-nordiques européens : les Waffen SS. Soldats politiques au sein d’une exceptionnelle troupe d’élite. L’Ordre noir pouvait fasciner ceux qui, comme Montherlant, rêvèrent d’un ordre chevaleresque, d’un ordre mystique qui réveillerait la vieille éthique païenne par-delà deux mille ans de christianisme. Ici encore, on retrouvait cette volonté de recours aux origines, à la plus longue mémoire, sensés abriter la source et la pureté sacrées de l’âme originelle de la race. Certes, la mémoire de l’Ordre a été entachée par ses besognes de basse police, par des exactions inexcusables, à l’image de la démesure du siècle passé avec sa « mobilisation totale ». Mais il semble que Jean n’ait pas voulu tout rejeter d’un bloc. Il isola l’exemplarité de l’atrocité. Il était conscient du caractère souvent impitoyable, redoutable et tragique de l’histoire, qui ne s’est que rarement faite avec les « bons sentiments » démobilisateurs de la mièvrerie humanitariste. En outre, il semble qu’il ait envisagé l’Ordre avec le recul critique qui était celui d’un Saint-Loup. En conséquence, il rendit, certes, la dynamique qui fut la sienne à l’épopée de la croisade contre le bolchevisme, mais sans tomber dans une littérature apologétique.


La « fraction oppositionnelle » des hommes en noir

   Saint-Loup avait déjà consacré une trilogie aux Waffen SS français sous forme romancée, dans laquelle il fit intervenir la notion essentielle de « fraction oppositionnelle de la SS » qui, depuis l’intérieur, voulait faire évoluer l’idéologie nationale-socialiste, de manière à ne plus sombrer dans les erreurs terribles du nazisme :
«  Ses méthodes détestables », ainsi que les dénonça Maurice Bardèche. Les tenants de cette sécession interne se définissaient comme des « professeurs d’esthétique et de noblesse ». Ils défendaient un fort aristocratisme et la notion d’élite. Ils ne souhaitaient plus reconduire l’agressivité du nationalisme ou du pangermanisme, mais recourir au concept de patrie : « petites patries » ou « patries charnelles » (une formule heureuse de Charles Péguy) qui remettraient à l’honneur les communautés ethniques au sein d’une fédération européenne, respectueuse des identités et des particularismes. Le totalitarisme latent, centralisateur et nivelant du jacobinisme, hérité de la Révolution Française, aurait vécu. Respect des différences et des spécificités cimentées par les liens de solidarité d’une culture européenne commune, de valeurs et de principes normatifs semblables, d’une éthique identique, hérités du plus ancien passé européen, telle était leur volonté de rectification. La fraction oppositionnelle voulait chaque peuple sur sa terre, mettait à l’honneur l’enracinement et la notion de communauté contre celle, froide et utilitaire, de société. Elle rejetait le racisme biologique, comme un des derniers avatars du matérialisme, à plus forte raison quand celui-ci signifie
hiérarchie, voire éradication. Saint-Loup défendit, par exemple, les Indiens Alakaloufes de Terre de Feu au nom du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », et du droit à l’altérité sur leur propre territoire. L’Ordre devait former et éduquer la future noblesse d’Empire, qui serait comme la colonne vertébrale de ce grand corps que deviendrait « le petit cap avancé de l’Asie ». Les Ordensburg (châteaux de l’Ordre) étaient une institution efficace, qui avait fait ses preuves quant à la formation d’une élite. Elle pourrait faire de l’Europe une communauté de destin enfin consciente d’elle-même. Jean avait adopté cette optique critique et raisonnée, il me semble.

Jean et les sociétés d’hommes

   Jean ayant lui-même été un guerrier, capitaine d’un commando de chasseurs alpins en Algérie (1958-59), décoré de la croix de la valeur militaire, il savait ce qu’était la guerre et parlait en connaissance de cause. Officier de parachutistes, il avait une certaine expérience des troupes d’élite et en gardait un souvenir favorable. L’idée d’un ordre guerrier ne lui déplaisait pas, car il pensait nécessaire pour les peuples d’Europe assoupis de développer la notion d’itinéraire existentiel héroïque. Il écrivit un remarquable ouvrage sur les Samouraïs. Il sut mettre en valeur, dans son livre sur les « Vikings, rois des tempêtes », la saga de Jomsborg, qui narrait la première tentative visant à créer un Ordre « chevaleresque ». Incidemment, il s’intéressa aussi au Germanenorden et à la Thule Gesellschaft, Männerbund, sociétés de pensée et sectes tout à la fois, ayant pour but de défendre la germanité et un paganisme primordial. Sans les suivre à la lettre, il y puisait des idées. Et puis, il y eut aussi le temps du romantisme du Wandervogel, auquel il consacra des conférences : mouvement apolitique, anti-bourgeois, anti-libéral qui forma l’esprit de la jeunesse allemande en opposition au monde moderne au début du XX° siècle. Un vent de pureté, de liberté, et de découverte flottait dans ses rangs. Les jeunes Allemands, par le chant, la musique, la danse, la marche et l’étude des traditions, y apprenaient à mieux connaître leur pays et l’Europe. C’est dans cet esprit sans doute que Jean fut à l’origine de la création des « Oiseaux migrateurs », tout à la fois « Normands et Européens ». Il avait besoin que les idées et les idéaux dont son œuvre n’a cessé de nous entretenir s’incarnent et prennent vie.


Le Sang, le Sol et le Soleil : en quête d’une spiritualité identitaire

   Il souhaitait qu’existât une communauté qui fut la mémoire vivante de l’esprit européen des origines. De la Grèce à l’Islande, de l’Irlande à l’Allemagne, et plus loin encore de la Russie et des pays baltes à la Scandinavie, un même sang. Un même idéal devait traverser la péninsule européenne. La primauté était donnée à la « mystique » du Nord ! Le Nord du monde… où nous savons, depuis le chant sacré de Walter Flex, que les oies sauvages migrent à la belle saison.
   Toujours pratique, il écrivit un ouvrage avec Pierre Vial sur les fêtes solsticiales et leur symbolique. Une des premières pierres apportées à cette philosophie de la vie et à cette sensibilité qu’est le paganisme. Et que faire de mieux pour souder une communauté, que lui inspirer des rites légers, simples et esthétiques : dans la nuit de l’Europe en appeler au Sang et au Sol, au Soleil et au Feu, au Roc et à l’Arbre, à la Forêt et aux Grands Espaces, à la Lumière et à la Clarté ; recourir aux commencements et se sentir l’héritier de mythes et de symboles, d’une histoire et d’une lignée… En appeler à la fierté de ce que l’on est et représente dans la continuité d’une communauté homogène. C’est important de savoir d’où l’on vient ! Ça donne des racines ! C’était cela le message que Jean transmettait inlassablement sur des modulations toujours différentes, sans se répéter. J’avais trouvé chez cet homme libre, des centres d’intérêts, une saine vision du monde qui deviendraient une passion, une raison de vivre, un être au monde... Pour tout dire, j’avais trouvé le sens d’une quête personnelle.


Le Northmen

   Jean n’était pas monomaniaque et il fut un fin connaisseur de sa patrie charnelle, la Normandie, dont il avait assimilé parfaitement l’histoire et la culture. Il ne faut donc pas voir
en lui un apologiste de la force brute, et de l’action pour l’action. C’était un intellectuel organique, qui, plutôt que de rester cloîtré dans sa tour d’ivoire, isolé dans sa bibliothèque, allait à la rencontre du monde. Et il aima faire partager les trésors qu’il ramenait de ses lectures, de ses connaissances, de ses expériences ou de ses voyages. Les revues qu’il lança et dirigea comme Heimdal ou Viking fourmillent de renseignements, d’exemples et d’illustrations intéressantes. C’était un homme à la culture originale, authentique, autochtone ; un érudit atypique dans une époque où l’on s’intéressait à l’existentialisme, au cosmopolitisme et que commençaient d’apparaître le multiculturalisme et l’anti-racisme, ces racismes inversés. Sa démarche était « parapolitique » ou métapolitique, et non politique. Il était sans doute trop idéaliste pour tremper dans le marigot démocratique, et préférait, en indépendant, former toute une génération de lecteurs qui seraient sensibles à l’univers qu’il dévoilait. Il brisait l’inique loi du silence imposée par tous les conformismes, toutes les hypocrisies du prêt à penser. Il ouvrait des portes sur un monde peu connu, méprisé voire diabolisé injustement alors qu’il était fascinant. Un véritable paysage intellectuel dans lequel on pouvait cheminer en pensée et pérégriner en réalité.

Un distingué littéraire

   Une partie importante de l’œuvre de Jean a porté sur la guerre et les hommes de « seconde fonction », mais ce ne fut jamais une obsession ni une crispation. En homme équilibré, il n’était pas partisan d’une prédominance exclusive de la fonction guerrière. Il a toujours été charmé par les littéraires et les poètes, cette confrérie dont il était aussi. Celle des hommes qui savent mettre les faits et les objets en perspective, donner du sens, faire naître le sacré. Adam Mickiewicz ou Sandor Petöfi, Ludwig Jahn ou Nicolas Grundtvig auxquels il a consacré des morceaux de biographie, étaient des poètes au service de leur patrie, qui surent inspirer un réveil des nationalités. Ils furent les ferments du levain révolutionnaire, chargés d’un idéal de grandeur. Ce furent des créateurs d’histoire, car ils s’étaient acquis les âmes et les esprits. En homme de la plus longue mémoire, il savait la puissance et la valeur des aèdes, des bardes et des scaldes. Lui-même se transforma en raconteur de mythes, comme à la veillée, avec son livre sur la mythologie nordique.

   Et il y eut cette encyclopédie impressionnante de la littérature qu’il rassembla dans les « Que Lire ? ». Toujours, avec une lecture subtile, un œil perçant, il décelait ce qui pouvait être repris, utilisé dans le sens de sa vision du monde. Une fois encore, pédagogue, il incitait chacun à repousser les limites de l’enfermement que la Nouvelle Inquisition souhaiterait nous faire subir. Il livrait un combat pour l’intelligence et l’anti-conformisme devant la face de méduse du « culturellement correct » qui voudrait figer toute tentative de se référer à des racines, à un passé pour bâtir l’avenir que nous souhaitons. Jamais aigri, inlassablement, il tenait sa chronique hebdomadaire, et chaque semaine, tel un père Noël, il nous livrait sa besace pleine de cadeaux complices en nous entretenant d’un auteur, connu ou oublié, de droite ou de gauche, mais ces catégories étriquées n’avaient plus cours avec lui. Seul le plaisir éthique et esthétique comptait, le sens de la phrase, le plaisir du mot, la joie de « la belle ouvrage ». Et le lecteur se promenait sur les terres magiques de la grande littérature européenne redécouverte pour notre plus grand plaisir.


Le soleil retrouvé des Hyperboréens

   Je ne parlerai pas, cette fois, de son livre qu’il intitula « Thulé », mais il rassembla là son sentiment intime, sa croyance, sa foi, et une bonne partie de son imaginaire nordique. À chacun parmi nous, de lire ce livre, de cheminer avec Jean sur « les sentiers où l’herbe repousse », peu fréquentés, et de voir si l’on ressent un appel ou une attirance. L’aiguille de l’âme, aimantée au Nord, ne correspond pas à chacun. C’est une question d’Être, un paysage intérieur. C’est une voie vers une rectitude, une éthique, une pureté. Le regard neuf d’un enthousiasme, aussi. Un romantisme joyeux et épique. Un chemin encore aventureux dans un monde vieillissant qui renâcle à être signifiant. Cette voie à laquelle pensait Jünger quand il parlait du « château de cristal des cieux » où les aigles ont un lieu pour séjourner. Cette voie qu’il évoquait dans son « Journal », alors qu’il s’évadait en pensée pour échapper à de sordides réalités :
   « Au spectacle de la canaille, on aimerait lever l’ancre et gagner ces archipels et ces mondes d’étoiles fixes, dont l’étendue spirituelle se révèle à l’élu, par-delà les écueils et les défilés de la mort. C’est le mal du pays qui s’empare de nous au milieu des réprouvés. Nous sentons que nous sommes loin de notre patrie. »
Disons pudiquement que, pour certains, Thulé, c’est l’âme de notre Europe.

    Pour conclure, j’aimerais citer cette phrase de Jean qui sonne comme le début d’un viatique : « Nous devons avoir une identité assez forte pour ne jamais ressembler à l’image que nos ennemis donnent de nous. » Jean avait une grande force de caractère et se définissait simplement comme il était, et n’attendait pas le regard des autres pour adapter ses croyances et son comportement. Sa foi lui donnait sa force.
  
   Je ne l’ai rencontré que deux ou trois fois, au cours de conférences et de séances de dédicaces, mais je n’ai jamais oublié ce regard clair et expressif qui « voyait loin », au-delà des simples réalités tangibles. Jean était un homme généreux, à la grande libéralité. C’était un impénitent éveilleur :
   « J’ai choisi d’évoquer le mythe de Thulé sous la forme d’une véritable « Quête », personnelle et passionnée (…). Que ceux que le sujet intéresse fassent donc comme moi et qu’ils partent, à leur tour, à la recherche de l’île sacrée des Anciens. Ils auront, sans nul doute, la chance, par la merveilleuse conjonction du travail et du hasard, de voir peu à peu des certitudes surgir de la nuit de l’Histoire. Et ce n’est pas dans les bibliothèques que nous pourrons retrouver Thulé, mais d’abord au plus profond de notre instinct – et par un véritable pèlerinage vers les hauts lieux de notre monde, qui n’ont cessé, depuis le voyage de Pythéas-le-Massaliote, d’attirer ceux qui situaient au Nord de l’univers le pays-source des Hyperboréens. » (Jean MABIRE)

   Nul doute qu’avec les temps qui viennent, son œuvre lui survivra et continuera d’être éditée. Jean était un visionnaire. Explorations et cheminements sur les chemins de Thulé sont une ouverture pour le corps, l’âme et l’esprit. Notre patrie ! Merci Jean !


Pierre BAGNULS (Juin 2010)
*Pierre Bagnuls édite les cahiers de recherches sur l'héritage littéraire, culturel et l'imaginaire européens
Figures de Proues
dont nous avons présenté la première livraison, parue pour l'Équinoxe 2010, ICI


 

 

Études  Métapolitique Sommaire

Capturé par MemoWeb à partir de http://esprit-europeen.fr/etudes_metapo_argoaz4.htm.htm le 16/11/2005