Claude Bourrinet
(texte d'abord publié sur vox.nr)
| Où l'auteur démontre clairement qu'il est stupide de réduire l'identité à la race |
L’identité jadis était une
évidence, à tel point que l’appartenance à
la chrétienté était pratiquement équivalant
à une définition sui generis de la nature humaine. On
disait « chrétien » pour désigner
un homme. De même les Hellènes se considéraient-ils
comme les représentants par excellence de l’espèce
humaine qui, en tant que zoon politikon, à l’opposé
du barbare, cultive la vie en cité et son expression la plus
idoine, la langue grecque. Telle tribu indienne n’a d’autre
terme pour se nommer que celui
d’ « hommes ». Les
sociétés holistes, organiques, fermées sur leurs
principes, c’est-à-dire l’ordre harmonieux qui les
régit et qui les relie au cosmos, manifestent cette propension
à se définir comme essence humaine. Les guerres qui les
traversent sont souvent inexpiables. L’Autre est rejeté
dans les ténèbres de l’animalité ou de la
sous-humanité. Les Slaves ont servi de gibier de servitude
durant le haut moyen-âge. L’ennemi vaincu n’a le
choix qu’entre l’esclavage, lorsqu’il semble encore
utile et qu’il implore grâce, ou bien la mort. Cette
manière de voir l’éthique guerrière
n’était pas l’exclusivité des grands
ensembles, mais appartenait tout aussi bien à la moindre
cité arrimée à sa fierté et assez forte
pour ne pas se soumettre au diktat des autres. Les Méliens en
savent quelque chose. L’identité se définit ainsi
dans sa composante conflictuelle, comme conscience de soi-même en
opposition aux autres. Les traits discrets qui servent à se
désigner sont autant de distinctions plus ou moins
fantasmés. Les Chrétiens ont argué pour justifier
leur supériorité par rapport aux Musulmans et aux Juifs
d’une surabondance d’amour (la charité venant du
cœur), affirmation qui ne fait que les engager. Les Grecs ont
dévalorisé la civilisation mèdique en jugeant les
apparences (par exemple, le cérémonial
achéménide voulait que tout visiteur admis en
présence du Grand Roi porte la main droite à la hauteur
de sa bouche (
proskynèse) pour manifester la reconnaissance des
pouvoir charismatiques du monarque, ce qui ne manquait pas de susciter
la critique des Macédoniens. Mais ce rapport de
vénération politico-mystique allait être largement
répandu dans le monde hellénistique – malgré
le combat d’arrière-garde du malheureux
Callisthène, ce qui montre que des traits distinctifs instaurant
une frontière peuvent être transcendés sans
dommage, puisque la civilisation grecque garderait sa
spécificité, même après l’extinction
de la vie civique. Des intellectuels tels qu’Anaxarque ne se
firent d’ailleurs pas prier pour théoriser la relation
sacrale au Basileos, et l’on sait que les Stoïciens ont
élaboré l’idéologie monarchique
gréco-romaine).
Il est vrai que ces mêmes Grecs
reconnaissaient à leurs ennemis moyen-orientaux des
qualités morales exceptionnelles, dont était doté
l’adversaire d’Alexandre, Darios III. Ils savaient
reconnaître chez les autres peuples des particularités,
notamment spirituelles, présentes de façon
éminente dans leur propre culture. Platon ne se fait pas faute
de prendre souvent son inspiration dans la vénérable
Histoire égyptienne. On ira même jusqu’à
reconnaître chez les Celtes, par ailleurs méprisés,
une haute philosophie pythagoricienne, que les druides
prétendument cultivaient. Quant aux Scythes, peuplades sans
cités, proche de l’animalité, ils ont pu irriguer
la pensée grecque par des mythes et le chamanisme.
Si l’on évoque de nouveau les Chrétiens, il
faudrait longuement commenter ce qu’ils doivent aux relations
avec les Musulmans, qui, même conflictuelles, n’ont pas
toujours été stériles. La
fin’amor et la
figure du chevalier sont de cet ordre. Il ne sert à rien de le
nier. Et je ne vois pas en quoi de tels faits seraient
dégradants, le déshonneur ne venant pas de ce que
l’on reçoit, ni de son origine, mais de ce que l’on
en fait.
On voit donc en quoi la notion d’identité peut
paraître non seulement floue, mal définie, mais aussi
singulièrement fragile, dans ce qu’elle a
d’autosuffisance et d’aveuglement. A moins que l’on
ne considère qu’elle porte comme part consubstantielle le
mythe, c’est-à-dire des signes hautement culturels
échappant à la réduction historiciste et
scientiste, qui, sous forme de récits, de légendes,
permet à ceux qui se reconnaissent en eux de communier dans un
même destin. Homère, Virgile ont joué ce rôle
de médiateurs entre leurs peuples et un arrière-plan
épique qui posait des valeurs et des repères. La
Chanson
de Roland a assumé en partie cette fonction, et, dans les Temps
modernes, les Grandes Révolutions ont été des
fondements idéologies porteurs de sacralité.
Il paraît évident que la crise
identitaire actuelle, notamment parmi les peuples occidentaux, provient
de la perte de ce substrat mythique, que le XIX
e siècle avait
tenté de redynamiser en substituant au christianisme les notions
de progrès, d’humanité, voire de race.
Notons au passage que ceux qui réduisent la définition de
l’identité culturelle et politique à la race
sont dépendants de structures mentales issues de la
Révolution bourgeoise, du scientisme du XIX
e siècle, et
du mythe nationaliste, dont on sait non seulement qu’il est de
création récente (le paysan lozérien de 1850 par
exemple s’identifiant plutôt à sa province, et ne
sachant pas parler français), et lié à la
bourgeoisie ascendante, laquelle a détruit de fond en comble la
société d’Ancien Régime, où
subsistaient encore le larges restes de l’Ancien monde de la
Tradition.
Toute identité surévaluant les traits raciaux (le Blanc,
le noir etc.) ou ethniques (la musique occidentale versus la musique
orientale) non seulement repose sur un terrain miné, fragile et
fantasmatique, mais a le tort de se limiter à une dimension
horizontale niant la véritable division entre les hommes, qui
est verticale.
La réduction de l’idée
identitaire à une dimension biologique, génétique,
ou à la simple pigmentation de la peau, suscite quelque
perplexité, à vrai dire. On peut certes trouver une
unité apparente entre les Blancs, de l’Argentine à
la Sibérie, en passant par New York, mais c’est affirmer
qu’il existe plus de points communs entre un pêcheur
chilien, un Juif de Brooklyn, un Wasp, un paysan français, un
marchand hollandais, un pasteur sicilien et un pope russe,
qu’entre des consommateurs blacks, latinos, parisiens et
pékinois.
Le monde qui nous est annoncé est un vaste
supermarché dégradé, une entreprise
mondialisée, technicisée, marchandisée,
matérialiste, où le petit bourgeois, dans sa version
épicière ou administrative, va régner sans
partage. Les spécificités liées à
l’ethnie, au mode de vie, à la langue (dans la mesure
où l’anglais va s’imposer sans partage)
disparaîtront, au profit d’une médiocrité
universelle nourrie de bassesse, de couardise devant la tragédie
du monde, où le grotesque, le cynisme,
l’intolérance, l’indifférenciation agressive
et haineuse vont être les choses du monde les mieux
partagées.
Que cette décadence ait été
rendue possible par différents facteurs, dont on veut bien
croire qu’ils aient parfois une origine ethnique, cela est
possible, bien que chaque peuple possède en son sein de quoi
détruire amplement son âme. Il n’en demeure pas
moins que l’avidité matérialiste, le calcul
marchand, la folie destructrice des racines ont été
adoptés avec enthousiasme par des nations racialement au-dessus
de tout soupçon, comme les Anglo-saxons et les Celtes. Les USA
en témoignent. On peut avancer l’imprégnation
puritaine, judaïsée etc., mais il n’en demeure pas
moins que ces peuples ont largement reçu une idéologie
contraire au génie indo-européen, et ce n’est pas
sans poser des interrogations essentielles et redoutables. Et au lieu
de considérer les peuples en blocs, il vaudrait mieux analyser
ce que sont les fonctions, ce que l’ensemble de la pensée
indienne ou grecque a envisagé dans le mythe des âges, et
dans la vision tragique qui était la leur.
À partir de cette donnée cauchemardesque, non seulement possible
mais probable, la ligne de partage est toute tracée. D’une
part les partisans de l’esprit, de la beauté, de
l’authenticité ; de l’autre ceux qui placent la
force stupide, le groupe, la masse, qu’elle soit blanche, rose ou
rouge comme parangons de l’excellence ; d’un
côté ceux qui pensent que les racines sont dans le cosmos,
qui pensent qu’on ne se suffit pas à soi-même, qui
croient en l’avènement d’une aristocratie mondiale
(qui se connaîtra et se reconnaîtra), et ceux qui ne font
aucune distinction en le bas et le haut.
Si, par le passé, existèrent des communautés
identifiables clairement conscientes de leur identité,
c’est qu’elles trouvaient

leur
archè dans le
Nomos,

dans l’ordre des dieux. Ceux-ci ayant momentanément
déserté le monde, nous subsistons, survivons dans le
désert. Aucune comparaison n’est plus possible avec les
temps anciens, qui ne vivent plus que de notre nostalgie. Le nihilisme
impose d’autres données. Les vieux concepts, dont on ne
saisit pas toujours l’origine douteuse, ne sont plus que
balivernes. Il faut trouver nos racines dans l’invention
d’un avenir. Les particularités, les différences
essentielles entre peuples, dont il faut évidemment
défendre la singularité, ne signifieront quelque chose
que si s’unissent dans un même combat leurs
représentants les plus éminents, ceux qui placent leur
vision au plus haut.
Je me sens plus proche d’un griot peulh que d’un bouffeur blanc de hamburgers.