Christopher Lasch (1932-1994) est l'un de ces très rares penseurs usaméricains
contemporains qui n'ont
rien à envier aux Européens, tant sur le plan de la puissance d'analyse
et de
synthèse concernant l'état du monde et la psychologie de nos sociétés
actuelles, que pour la force et l'honnêteté du caractère d'un homme de
gauche qui n'a cessé de combattre l'imposture de l'idéologie dominante,
sans aucune concession aux idées reçues dans les milieux
"intellocrates". Ses ouvrages La culture du narcissisme – La vie américaine à un âge de déclin des espérances (1979), et La Révolte des élites et la trahison de la démocratie (1994),
ont été publiés en France aux éditions Climats. Suscitant
d'abondants commentaires, ils ont inspiré plusieurs auteurs tels que
Serge
Lipovetsky, Jean Baudrillard, Jaime Semprun et Charles Champetier.
Claude Bourrinet présente ici les aspects les plus pertinents de son article Culture de masse ou culture populaire ? (1981/ Climats, 2001).
|
Christopher Lasch et la culture populaire
Claude Bourrinet
Jean-Claude Michéa, dans le même temps qu’il éclaire de façon érudite
et rigoureuse les esprits encore libres de ce temps d’aveuglement
généralisé, se fait l’inlassable passeur d’un grand penseur
d’outre-Atlantique, Christopher Lasch, plume lucide et caustique, qui
prouve que l’Amérique a pu produire, avec les formes les plus
abrutissantes de la modernité, la critique qui la nie. Ce travail de
présentation d’une réflexion nous a valu de beaux livres, comme La Révolte des élites, ou La Culture du Narcissisme,
entre autres, que Jean-Claude Michéa a préfacés, de même qu’il nous
présente substantiellement un texte, qui fut rédigé en 1981 dans la
revue Democracy sous le titre Mass culture reconsidered, dont la traduction française, parue aux éditions Climats, adopte celui, hautement significatif, de Culture de masse ou Culture populaire ?
L’opposition entre « masse » et
« peuple » a le mérite, plus que le titre anglais, qui évoque
une démarche intellectuelle, d’impliquer brutalement le champ
politique. Ce qu’elle sous-tend est un engagement profond au service
d’une vision que l’on pourrait appelée « républicaine », au
sens que la vieille Amérique, celle du 19e siècle, lui
donnait, et qui était encore proche de celle qui était défendue en
Europe, mais chargée sans doute de plus d’optimisme. En effet, Lasch,
contrairement peut-être à une tradition héritière de l’Ancien Régime,
singulièrement en France où les « anti-modernes » étaient
richement représentés, a toujours attaché, jusqu’à sa mort, une foi
inébranlable dans le combat pour les classes populaires. Et il nous
montre comment cet idéal, qui devait rendre la société meilleure, plus
solide, plus riche humainement, plus solidaire, avait été trahi par
ceux-là mêmes qui en avaient été les hérauts, cette frange
« éclairée » de la bourgeoisie, qui porte volontiers un
regard paternaliste et condescendant sur ces couches prétendument
hostiles aux formes savantes de la culture. Il n’est certes pas
inintéressant de connaître certains théoriciens américains de la
culture, comme John Dewey, réformateur anti-autoritaire de
l’enseignement, Thorstein Veblen, qui louait les effets
« émancipateurs » de l’activité industrielle, et bien
d’autres, comme Dwight Macdonald, beaucoup plus critiques qu’un
Herbert Gans, dont la niaiserie « démocratique » frise
l’indigence publicitaire, ou qu’un Randolph Bourne, « précurseur
des actuels défenseurs de la conscience ethnique et de la diversité
culturelle ».
Deux volets paraissent se succéder dans ce
petit livre, à première vue dissemblables, en tout cas appartenant à
des sphères différentes : celui consacré à la culture, en
l’occurrence celle que l’on destine, ou que l’on prête aux
masses ; et celui des médias, de la communication. Mais
Christopher Lasch démontre que ces deux vecteurs de la société
contemporaine, non seulement détiennent une importance capitale pour le
projet qu’entretiennent les élites de contrôler efficacement le corps
social, prévenant ainsi la guerre civile, comme l’indique pertinemment
Régis Debray, dont le théoricien américain s’inspire parfois, mais
aussi sont intimement imbriqués, tant la « culture » est
devenue une affaire médiatique, fondée sur la publicité, la posture,
l’esbroufe et le vide. Lasch montre même que le combat politique a pris
le ton de cette culture de masse, faite d’annonces, de chocs, d’effets
de miroirs, de clowneries (il cite Mark Rudd, Jerry Rubin et
Abbie Hoffman, mais nous pourrions tout aussi bien invoquer les noms
illustres de la carnavalesque « révolution » de 68, dont
certains leaders ont bien fait leurs affaires), et que ce
« style » fondé sur la fugacité de l’image et du son s’aligne
intégralement sur la vérité marchande du capitalisme contemporain, fait
de flux, de conditionnement, de légèreté idiote, et surtout de choix
fallacieux, car puérils et grossiers.
L’intérêt de cet écrit vieux de maintenant
trente ans, outre qu’il fut perspicace en son temps, n’est pas de nous
apprendre l’intrication entre le monde de l’économie et celui d’une
culture de masse qui nie toute véritable liberté, et se réduit à des
productions uniformes, pauvres et de plus en plus se confondant avec le
diktat mercantile. Les théoriciens de l’individualisation de la
dilection artistique revendiquent un démocratisme radical, relativiste
et anti-autoritaire,hostile au monde ancien, à tout ce qui relève du
passé, égalitarisme dont la gauche s’est fait le champion, contre un
prétendu capitalisme patriarcal, misogyne, répressif et étouffeur de
créativité. Nous savons maintenant qu’il n’en est rien, et que le
capitalisme est le plus formidable destructeur de traditions et
d’autorité qui ait existé. Aussi Lasch manie-t-il une ironie
roborative, mettant les intentions en face des réalités, la rhétorique
« rebelle » avec les résultats dévastateurs d’une politique
culturelle qui vise à mettre l’individu face à des désirs indéfinis et
à la mesure de ses (pauvres) rêves (comme nous l’enjoignit un slogan
fameux de 68). Au lieu de la liberté, l’esclavage ; au lieu de la
réalisation de soi (autre utopie puérile), le narcissisme et
l’auto-congratulation ; au lieu d’un monde bâti en commun, une
addition d’atomes erratiques mirant leur abîme de misère. L’univers de
1984 s’est imposé, voilant, enfumant, travestissant les valeurs.
Pour autant, Christopher Lasch ne se
réclame pas, comme Dwight Macdonald, d’une séparation radicale entre la
culture de l’élite et celle des classes populaires, ce qui induirait
une forme de ségrégation, et, en définitive, une stérilité générale,
travers que l’on constate d’ailleurs chez les théoriciens de l’Ecole de
Francfort, Max Horkheimer, T.W. Adorno, lesquels critiquaient la
culture populaire au nom de la culture savante (Adorno méprisait le
jazz, par exemple) ; il ne partage pas non plus l’ancienne
illusion progressiste d’une « évangélisation » culturelle de
peuple, censé végéter dans son obscurantisme indécrottable et
dans ses superstitions malsaines, préjugé issu des Lumières, lesquelles
désiraient l’élever à la maturité politique (c’est-à-dire au
progrès).
Le point crucial de sa réflexion, et son
originalité, tiennent à l’analyse de la modernité comme arrachement des
racines, des modes d’existence qui étaient liées à une mémoire, un
groupe, une classe, et qui se prévalaient d’habitudes, de pensées,
d’arts qui devaient autant aux familles qu’aux métiers, dont beaucoup
étaient artisanaux, qu’à toutes espèces d’appartenances, celle des
amis, des terroirs, des activités de tous ordres, et, plus
généralement, aux traits caractéristiques des ensembles dans lesquels
la personne se coulait sans s’anéantir. C’est justement ce vivier,
cette incalculable, incomparable expérience populaire, cette
richesse multiséculaire, qui ont été arasés par la gestion
bureaucratique et marchande des egos et des pulsions, par une éducation
sans caractère, universaliste et mièvre, un traitement technique des
besoins et souffrances humains. Les familles éclatent, les
générations ne se transmettent plus rien, le nomadisme, vanté par
l’hyper classe, est méthodiquement imposé, les lavages de cerveau sont
menés par la télé et des films idiots, la société de
consommation abaisse et uniformise les goûts, instaure un
totalitarisme d’autant plus efficace qu’il sollicite un hédonisme de
bas étage. Ces danses, ces chants, cette poésie authentiques des
anciennes sociétés rendaient plus libres, plus autonomes et fiers de
soi que cette production « artistique » qui ressemble tant
aux produits de la publicité, lesquels visent à rendre les cerveaux
malléables et les cœurs mélancoliques. Le temps où une véritable
création populaire irriguait celle des élites, à charge de revanche,
comme on le voit par exemple dans les œuvres de Jean-Sébastien Bach, et
précisément dans les grands chefs d’œuvres, semble révolu, détruit
complètement par la barbarie marchande.