Philippe Forget
juin 2007 (publication sur ce site : 20/08/07)
Depuis
plusieurs semaines, la notion de métissage est orchestrée pour devenir une
norme politique. Fidèle à la généalogie du soupçon de Marx, Nietzsche et Freud,
il s'agit ici de décrypter le sens d'une telle opération idéologico-médiatique.
En effet, l'injonction d'une «République métissée», c'est-à-dire d'une
République d'un mélange des races, exprime une véritable biologisation de la
vie politique. Les idéaux de la République rabattus sur des enjeux raciaux ! Ce
monstrueux hybride conceptuel prétend transformer un fait éthologique en
finalité d'un régime politique. Ruinant l'ordre sémantique des mots, cette
langue tordue, cette novlangue, efface le principe de la liberté
derrière un effet de la nature. En prônant le mélange des races, elle vise à
étouffer les luttes politiques, spirituelles et sociales, sous l'uniformisation
physique des individus et des populations ; à nier l'existence politique et
historique des Peuples et de leurs Républiques. La normalisation
socio-éthologique doit tenir lieu désormais d'impératif politique des
Républiques. Ce phantasme dément et néo-matriarcal nourrit une dialectique
régressive et négative : celle de faire involuer les Peuples vers une
indistinction primitive, celle de neutraliser l'histoire sous la nature. Or,
l'homme se fait homme, justement en dépassant son statut d'espèce naturelle,
c'est-à-dire en travaillant la nature et en se produisant au travers de
l'histoire. Les Peuples sont constitutifs de l'humanité car ils incarnent des
types de travail, des modes de production, de soi et du monde, par lesquels
l'espèce se différencie et acquiert la diversité de son existence historique,
sociale et politique. Nier cette diversité productive, c'est vouloir abolir
l'être historique et populaire de l'homme, faire de celui-ci une masse
indistincte, réifiée alors comme force aveugle de consommation, puis livrée à
la «gouvernance» du capitalisme financier et de l'Europe
oligarcho-bureaucratique. La norme du métissage cache donc la tyrannie de
l'indistinction : plus de peuples, plus de cultures, plus de classes, plus de
positions et d'oppositions, plus d'amis ni ennemis, plus de puissance publique
ni d'espace privé ! Derrière le sourire fade de Big Mother, se cache la
confusion sciemment organisée de la conscience politique.
Vienne cette injonction du métissage à s'emparer des esprits, et la laïcité court un danger mortel. Soit on voue l'homme à s'enfermer dans une totalité naturelle, soit on lui reconnaît la liberté de se parfaire depuis ses paysages historiques. Il lui faut donc se décider entre un ordre clos et l'aventure de la liberté, entre l'immanence fixiste et le projet laïque. En effet, tout au contraire de la normalisation biopolitique des Peuples, de leur naturalisation nécromorphe, la laïcité est ce principe constituant qui garantit, au cœur de la République, le libre positionnement des consciences, la dialectique de leurs expressions publiques, bref le jeu productif des consciences en lutte que recèle chaque Peuple. La laïcité est donc bien plus qu'un dispositif juridique, elle constitue une assignation : aux hommes à se faire citoyens, aux Peuples à se former consciemment en Républiques, en se libérant des pouvoirs tutélaires et de leurs ordres naturels. L'Humanité s'édifie par les médiations de la vie civile et historique, non dans l'immédiateté de l'horizon naturel. Aussi la laïcité concrétise-t-elle l'accomplissement de l'humanisme civique. Par elle, comme elle libère et aiguillonne l'expression . consciente des luttes, le Peuple conquiert sa souveraineté en acte. La laïcité, c'est l'humanisme du Peuple, par le Peuple et pour le Peuple. Laïcité et République du Peuple naissent du travail historique de la raison expérimentale, autant qu'ils le poursuivent. Partant, elles continuent l'œuvre civilisatrice. A rebours, le triomphe de toute idéologie essentialiste ou naturaliste en signifie l'éclipse et le retour à la barbarie.
La norme naturaliste du métissage témoigne donc d'une totale perversion des idéaux démocratiques. Racistes et bons apôtres du métissage pensent de même la politique en termes de race. En revanche, dans la République des Producteurs et des Travailleurs, les différences raciales ne sont pas en question : elles sont nécessairement surmontées dans la dynamique unitaire des combats politiques, civiques et sociaux. Mais, quand peaux et couleurs sont affectées d'un sens politique, quand l'esprit public s'obnubile sur leur hiérarchisation ou leur standardisation, l'ensauvagement menace la cité. Alors, il faut bien énoncer l'effroyable vérité : le parti pseudo-progressiste du métissage prospère sur le même tropisme idéologique que le naturalisme hitlérien. Ce sont là deux faces d'une même visée par laquelle la machinerie de la domination conspire à achever le progrès dans le grégarisme brut de la peau. Démence de la pureté biologique chez l'un, obsession du mélange racial chez l'autre. Tous deux aliènent l'identité des individus à une nature fixiste. On inverse le signifiant mais on garde le référent : le type animal. Fondre, oublier et refouler la diversité humaine dans la nuit zoologique ; tarir la puissance productive des Peuples : voilà le but réel du nouveau parti-prêtre dont la pathologie nihiliste le pousse à figer l'histoire des hommes et de leurs visages.
L'obsessionnelle «reductio ad hitlerum» se parachève ici en biopolitique post-hitlerum, congénitalement liée à la figure insurmontable du Père maudit. Patries et cultures ne se métissent pas ; quand elles s'unissent ou se fédèrent, elles se métamorphosent en une nouvelle figure de soi et du monde. L'urgence de l'heure exige de démasquer les mauvais prophètes.