Les vérités de Sade
René Jouve

Le
divin marquis mourut à Charenton en l’an mil huit
cent quatorze, le deux décembre,
sur les 10 heures du soir, âgé de 74 ans. M. de
Sade avait écrit son
testament le 30 janvier 1806. Le dernier paragraphe a toujours
suscité
l’admiration par sa farouche grandeur :
“Cinquièmement,
enfin, je défends absolument que mon corps soit ouvert, sous
quelque prétexte
que ce puisse être... Il sera envoyé un
exprès au
sieur Le Normand, marchand
de bois...pour le prier de venir lui-même, suivi
d’une
charette, chercher mon
corps pour être transporté...au bois de ma terre
de la
Malmaison, commune d’Émancé,
près Épernon, où je veux
qu’il soit
placé, sans aucune espèce de
cérémonie,
dans le premier taillis fourré qui se trouve à
droite
dans ledit bois, en y
entrant du côté de l’ancien
château par la
grande allée qui le partage...
M. Le Normand (...) pourra se faire accompagner dans cette
cérémonie s’il le
veut, par ceux de mes parents ou amis, qui, sans aucune
espèce
d’appareil,
auront bien voulu me donner cette dernière marque
d’attachement. La fosse une
fois recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que,
par
la suite, le
terrain de ladite fosse se trouvant regarni, et le taillis se
retrouvant fourré
comme il l’était auparavant, les traces de ma
tombe
disparaissent de dessus
la surface de la terre, comme je me flatte que ma mémoire
s’effacera de
l’esprit des hommes, excepté néanmoins
du petit
nombre de ceux qui ont bien
voulu m’aimer jusqu’au dernier moment et dont
j’emporte un bien doux
souvenir au tombeau.”
Pourtant
le divin marquis devait être inhumé religieusement
dans le cimetière de la
maison de Charenton. Aucun nom ne fut gravé sur sa tombe qui
reçut une croix
de pierre. Tel s’enfonça dans la nuit
l’homme qui, 28 ans captif, demeure
l’ “esprit le plus libre qui ait encore
existé”.
La subversion de Donatien-Alphonse-François
comte de Sade, plus connu
sous le nom de Marquis de Sade, né à Paris en
1740, ne s’éteindra jamais.
Son cerveau athlétique a porté à leur
paroxysme la frénésie du verbe et
l’orgueil du tragique savoir.
La
littérature ténébreuse
Une
poursuite sous l’accusation d’empoisonnement par de
la poudre de cantharide
l’avait fait s’enfuir à Gênes.
Le parlement d’Aix le condamna à mort
par contumace. Emprisonné par l’ordre du roi de
Sardaigne, il s’échappa au
bout de six mois et vécut tantôt en Italie,
tantôt en France où on
l’arrêta
à Paris en 1777. Conduit à Vincennes puis
à Aix, on recommença son procès
au terme duquel un nouvel arrêt le condamna pour
“débauche outrée”
à un
éloignement de Marseille pendant trois ans. Privé
de liberté, on l’enferma
au donjon de Vincennes, puis à la Bastille puis à
Charenton d’où il fut tiré
par la révolution en 1790. Sa femme, retirée dans
un couvent, refusa de le
voir et obtint d’être séparée
de lui.
Dès
1785, dans sa chambre de la Bastille, Sade établit avec un
soin extrême la
première mise au net de son œuvre. Sur de petites
feuilles qui, collées bout
à bout s’assembleront en un léger
rouleau facilement dissimulable, il en
recopie le brouillon rédigé sur des cahiers
ordinaires. Sage précaution : le
frêle rouleau évitera la destruction lors du
pillage de la forteresse en 1789
et se transmettra de mains en mains jusqu’à nous.
Ainsi pouvons nous étudier
à l’état pur la création du
marquis de Sade.
Sur le
feuillet du manuscrit de ses contes, qui précède
immédiatement le catalogue
raisonné des œuvres de l’auteur
à l’époque du 1er
octobre
1788, Sade traça de sa main cette note : “ Il
n’y a ni conte ni roman dans
toutes les littératures de l’Europe où
le genre sombre soit porté à un
degré plus effrayant et plus
pathétique”. Il est permis
d’hésiter sur
celui de ses ouvrages qu’entendait juger ainsi le prisonnier
de la Bastille.
Peut-être Les 120 journées de Sodome
? Tout y est ou presque.
Sous
les dernières années du règne de Louis
XIV, imaginons un château féodal,
perdu au cœur de l’hiver. Le financier Durcet,
seigneur du lieu, se souvient
de la jeune Elvire qu’il y tortura et assassina par
volupté car il rêve de
lui associer de nouvelles et non moins exquises victimes. Uni
d’alliance et
d’amitié à ses compagnons de
débauche, un duc, un magistrat, un
évêque,
il s’ingénie d’abord à
parfaire la solitude qui environne et protège
l’asile de leurs crimes imminents. Décor
où se retrouve tout le gothique
anglais dont la romancière Anne Radcliffe (1764-1823) et son
émule et
compatriote Gregory Lewis (1775-1818) sont tenus communément
pour les maîtres
et novateurs. Mais au lieu de fantômes s’infiltrant
dans la nuit, de salles
lugubres, le roman, conforme au sous-titre
“l’école du
libertinage”, fait passer ses lecteurs par toutes les phases
d’une terreur
progressant rationnellement avec l’érotisme des
héros, soutenu par un décor
adapté au programme des travaux pratiques de la
débauche expérimentale et
développé
par un cours gradué d’enseignement
théorique. Sade affirmera que le premier
en date de ses grands ouvrages demeure sans équivalent en
aucune littérature :
“le pareil livre ne se rencontrant ni chez les anciens ni
chez les
modernes”.
Un
mal pensant en prison
Sade débute
publiquement dans les lettres à 50 ans en 1791 quand il
donne Justine où
les malheurs de la vertu. Son héroïne est
le parfait tableau de la jeune
fille innocente et vertueuse mais malheureuse et
persécutée et qui deviendra
le ressort habituel du roman de terreur. Il affirme :
“Nos aïeux pour intéresser
faisaient jadis usage de magiciens, de
mauvais génies, de tous personnages fabuleux auxquels ils se
croyaient permis,
d’après cela, de prêter tous les vices
dont ils avaient besoin pour le
ressort de leurs romans. Mais puisque il existe une classe
d’hommes chez
laquelle le dangereux penchant au libertinage détermine des
forfaits aussi
effrayants que ceux dont les anciens auteurs noircissaient
fabuleusement leurs
ogres et leurs géants, pourquoi ne pas
préférer la nature à la fable ? et
pourquoi se refuser les plus beaux effets dramatiques dans la crainte
de
n’oser fouiller cette carrière ? ... Qui
retiendrait donc le romancier ?
Toutes les espèces de vices imaginables, tous
les crimes possibles ne
sont-ils pas à sa disposition ? ”
Les véritables
ressorts du roman noir à la Sade sont les vices humains et
les iniquités
sociales qui fournissent les éléments de la
fatalité s’acharnant
constamment sur la vertu malheureuse. Aussi la mise en scène
est-elle le résultat
d’arrangements matériels, combinés par
des libertins pour l’assouvissement
de leur luxure et le dénouement, loin de tourner au rose,
demeure obstinément
“noir”. Si par hasard les hommes se lassent de
tourmenter leur victime, le
ciel reprend à son compte la persécution.
Mais
Sade, dès 1801 perd presque tout moyen de
s’exprimer par le début des
persécutions
politiques dont il va devenir la victime. Il publie Juliette ou les
prospérités
du vice, avec des gravures, en 1798, l’envoie à
Napoléon qui le fait arrêter
et enfermer à Sainte Pélagie, puis à
l’hospice des fous de Charenton où il
mourut en 1814. Non seulement il ne pourra publier ses ouvrages mais
les
manuscrits seront plusieurs fois saisis et détruits. Cela
implique une certaine
ignorance d’une production qui doit rester féconde
jusqu’aux approches de
sa mort. Ainsi en France, au XIXe
siècle, ce ne seront plus que des
imitateurs qui prendront soin, avec des fortunes diverses, mais le plus
souvent
sans talent, de prolonger un genre que son créateur ne
soutiendra plus.
Ce par
quoi Sade diffère de tant d’obscurs contemporains,
c’est avant tout la
puissance de la pensée. La grande figure de Sade domine,
auprès de Choderlos
de Laclos, les 20 dernières années de son
siècle. Et les raisons de cette éclatante
supériorité il faut les chercher
d’abord dans une conception philosophique
systématiquement pessimiste, que ces deux
écrivains ont fondée sur une sérieuse
connaissance du monde et de l’homme.
Un
rebelle
Alors
qu’il venait de succéder à son
père comme lieutenant général de
Bresse,
Bugey, Valromey en 1767, dès l’année
suivante, ses débauches et une
aventure scandaleuse avec une fille publique qu’il avait fait
semblant de
vouloir disséquer vivante lui valurent
d’être arrêté, conduit au
Chatelet
de Saumur, puis à celui de Pierre Encise. Louis XV intervint
et fit cesser les
poursuites. En 1792, nommé secrétaire de la
section des Piques, Sade fut
suspecté et enfermé aux Madelonnettes, aux Carmes
à Picpus. Il ne retrouva sa
liberté qu’après thermidor.
Le
lecteur lucide devine que Sade n’est jamais dupe de la
fantasmagorie
fracassante, dont le sortilège capte le lecteur
jusqu’à la fascination, qui
caractérise son œuvre. Ses prétendues
frasques sont-elles plus réelles ?
Les scènes
livresques sont d’une horreur maximale, traversée
d’un humour très noir.
Mais derrière la façade d’un enfer,
d’ailleurs excessivement vivant, peuplé
de masochistes furieusement torturés par des sadistes -
décors nécrophiliques,
jeune fille rôtie à la broche, machines
terrifiantes à poignarder ou à
décapiter
16 personnes à la fois, théâtre des
sept supplices déclenchés au choix par
un presse bouton figuré par un cordon de sonnette, compte
minutieux des 120
journées de sodome avec 42 objets de luxure,
sérail de 16 pièces
offertes, filles et garçons, etc. -
se
cache le visage
d’un homme
malheureux que policiers et juges n’ont jamais
réussi à empêcher de penser
et de dire.
Le
sado-masochisme, alliance de désirs apparemment contraires,
fut décrit comme
une curiosité effrayante, une anomalie sexuelle. Sade
improvise dans ses œuvres
la célébration de ce culte en faisant
naître une foule de masochistes
complaisants. Ceci n’est guère vrai que dans la
littérature et l’art. Il a
fait jaillir, du plus profond de son être, la plus
féconde inspiration. Sa
hantise sexuelle, épanouie et créatrice, lui
faisait dire que son style de
sexualité était toute son existence,
qu’elle était l’unique consolation
de ses malheurs, qu’il y tenait plus
qu’à la vie. Il prend souvent la
parole comme sadiste, créant d’innombrables
scènes de violence et de cruauté.
Mais il a constamment affirmé une personnalité
hors série par son courage
devant l’adversité et la persécution,
par sa véhémence protestataire, par
son opiniâtreté à défendre
sa cause, à la fois psychologique, sociale et
humaine, philosophique. C’est pourquoi il faut admettre que
son sadisme est
hors série. Et qu’il réalise une
conjoncture psychologiquement rare, sinon
unique : d’une part une orientation sexuelle
acceptée et sublimée, d’autre
part le goût avoué et revendiqué de
l’érotisme. Rien à voir avec une
vulgaire perversion.
Une
œuvre de dévoilement
La
mentalité sadique est un style d’existence. Le
corps d’autrui n’est pas
perçu comme un objet. Contrairement à la
pornographie contemporaine, il
n’est jamais déchu au rang de la chose. Car le
sadisme dédaigne l’objet
brut. Quand naît le désir, il est mode latent de
conscience. La sexualité
invente, parmi l’infini de la subjectivité, un
monde d’une richesse
prodigieuse, illimité dans sa liberté
d’expression et usant d’un langage
qui en décrit les drames les plus insupportables en en
recouvrant l’horreur
avec une telle maîtrise de la description que les mots et
l’image ravissent
le lecteur. Il y a chez Sade un excès dans
l’expression, une démesure
intentionnelle dans les descriptions du drame humain : on part des jeux
érotiques
et on monte jusqu’au tragique pur, une soif inapaisable de
liberté absolue,
d’autonomie intégrale, de revendication
passionnée de la personne humaine.
Sade
n’avait qu’une issue à son redoutable
conflit avec la société de son
temps : s’évader en lui-même, dans le
survol apaisant d’une pensée
consciente d’elle-même, mais qui
s’élève, sous les yeux qui savent voir,
désentravée, vers les cimes, soutenue par la
magie de sa parole et par
l’animation poétique de ses
impérissables créations.
Le
péché
des révolutionnaires
Sade a
pensé la république universelle. Il nous en fait
l’exposé dans Aline et
Valcour. Il nous montre qu’une des directions de la
révolte, dans la
mesure où, s’accélérant,
elle supporte de moins en moins de limites, est la
libération du monde entier. Cependant ce rêve est
nécessairement contredit.
Celui qui pousse son désir jusqu’au bout doit tout
dominer. C’est
impossible. On finit dans la tyrannie, le goulag mental. Le libelle
contenu dans
La philosophie dans le boudoir et qui porte comme titre :
“ Français, encore un effort si vous
voulez être républicains ”
montre aux révolutionnaires que leur
république repose sur le meurtre
du roi de droit divin et qu’en le guillotinant le 21 janvier
1793, ils ont
guillotiné l’axe de
référence et ainsi se sont interdits à
jamais la
proscription du crime et la censure des instincts. La monarchie
maintenait
l’idée de Dieu qui fondait les lois. Sade a eu
certainement le sentiment
d’un sacrilège. De ce meurtre, il tire les
conséquences : la licence absolue
des mœurs. Car le divin Marquis refuse avec une claivoyance
exceptionnelle
l’alliance de la liberté et de la vertu. Les
uniques dieux d’un républicain,
déclare-t-il, doivent être le courage et la
liberté. La liberté ne doit pas
avoir de limites. Elle est le crime ou elle n’est plus la
liberté.
Tous
les athées de son œuvre posent en principe
l’inexistence de Dieu. Sade nie
Dieu au nom de la nature et il fera de celle-ci une puissance de
destruction, un
univers où le seul maître sera
l’énergie démesurée du
désir. Là il
trouve ses plus beaux cris : “ que sont toutes les
créatures de la terre vis-à-vis
d’un seul de nos désirs !”. Il y a de
longs raisonnements où les héros
démontrent
que la nature a besoin du crime, qu’il faut
détruire pour créer, qu’on
l’aide à créer dès
l’instant où l’on détruit
soi-même. En cela il
s’éloigne des républicains de 1789 : la
liberté qu’il réclame n’est
pas celle des principes mais des désirs.
La république
universelle ne fut pas une tentation. Car en politique le cynisme va de
soi.
Dans sa Société des Amis du crime,
on se déclare pour le gouvernement
et ses lois qu’on se prépare à violer.
Les malfrats votent pour le député
conservateur. Dans un monde où la règle est
d’obéir à la nature et
d’accepter le meurtre, on exécute seulement la loi
du désir. Il faut lutter
et dominer car la loi du monde est la force et son moteur est la
volonté. Sade
respecte deux sortes de puissances : celle de la naissance et celle
obtenue par
sa propre énergie. L’opprimé parvient
ici à égaler les grands seigneurs
libertins. Ce groupe qui se place résolument au dessus de la
masse des esclaves
s’organise pour exercer des droits fondés sur le
désir.
Détruire
la création
Il faut
créer un monde répondant à cette loi
dans des lieux clos, châteaux à
septuple enceinte dont il est impossible de
s’évader, où la
société du désir
fonctionne selon un règlement implacable.
L’œuvre abonde en descriptions de
lieux où les libertins montrent aux victimes leur
impuissance et leur servitude
absolues. Le discours du duc de Blangis au petit peuple des 120
journées de
Sodome est emblématique : “Vous êtes
déjà mortes au monde”. Cependant,
la liberté illimitée du désir chez
certains signifie
suppression de la pitié. Il faut tuer le
cœur cette “faiblesse de
l’esprit” ; le lieu clos et le règlement
y pourvoient. Le règlement joue
un rôle capital dans ces châteaux. Il est
prévu dans le but d’empêcher que
la jouissance dégénère en attachement.
Sade
construit rigoureusement ces sociétés de la
puissance. Mais une fois tiré le
pont-levis il faut vivre dans le château. Et vivre
d’une façon particulière
car il s’agit de jouir et le maximum de jouissance
coïncide avec le maximum
de destruction. Dans cet univers, si la nature seule est vraie, si,
dans la
nature, seul le désir est légitime, alors de
destruction en destruction il
faut aller jusqu’à
l’anéantissement universel. Il faut se faire,
selon la
formule du Marquis, le bourreau de la nature. “Le meurtre
n’ôte que la
première vie à l’individu que nous
frappons ; il faudrait pouvoir lui
arracher la deuxième”. Sade médite
l’attentat contre la création :
“J’abhorre la nature...Je voudrais
déranger ses plans, contrecarrer sa
marche, arrêter la roue des astres, bouleverser les globes
qui flottent dans
l’espace, détruire ce qui la sert,
protéger ce qui lui nuit, l’insulter en
un mot dans ses œuvres et je n’y puis
réussir.” L’attentat contre la
création
est impossible. On ne peut tout détruire, il y a toujours un
reste. On peut
commettre des crimes, mais non le crime définitif.
Toute
puissance tend à être unique et solitaire. Les
maîtres, à leur tour, se déchireront.
Sade voit cette conséquence et ne recule pas. Le pont-levis
ne sera pas baissé.
Le maître accepte de devenir esclave.
“L’échafaud aussi serait pour moi le
trône des voluptés”. Il proclame
qu’une société basée sur la
liberté
du crime accepté au nom du désir devait aller
avec la liberté des mœurs.
Mais le crime dont il voulait qu’il fût le fruit
exceptionnel, délicieux du
désir déchaîné
n’est plus aujourd’hui qu’un moyen
d’entretenir la
haine de tous contre tous, assurant aux factions dominantes la
quiétude utile
à leurs trafics.
Conclusion
Gilbert
Lely a soutenu la thèse selon laquelle
l’œuvre du marquis serait
caractérisée
par la reconstitution de la réalité
entière en partant d’un fragment de
cette réalité. Évidemment, on donne
raison à Lely : l’envie de jouir et le
désir de nuire sont au fond de chacun. C’est un
excellent point de départ.
L’instinct de puissance, dont témoigne le
goût érotique du divin marquis,
n’est aucunement le choquant et mesquin
égocentrisme des pervers bien
pensants, mais une foi dans l’homme, une éthique,
paradoxale et anarchique du
point de vue social, mais franche.
La république
est toujours dirigée par une oligarchie qui bascule
nécessairement vers la
tyrannie. La lucidité de Sade est totale. La vraie
liberté conduit à la vraie
servitude. L’émancipation des femmes les livre aux
marchands d’esclaves ;
celle des enfants les abandonne aux pédomanes.
L’Occident actuel
n’entretient-il pas des hordes de prédicants qui
flagornent une introuvable démocratie
politique ? Le mot de liberté permet
d’étouffer en pratique toute initiative
populaire au seul profit de la caste des
privilégiés. Pierre Gripari a
parfaitement résumé la grandeur de Sade :
“il vend la mèche. Il nous fait
toucher du doigt les conséquences de la Liberté,
sitôt qu’on veut faire
d’elle un absolu.”
Alors
qu’il séjournait en prison, Sade prêta
en songe quelques mots à la figure
qui, du fond des siècles, était venue le visiter
: “Pourquoi gémis-tu sur
la terre ? M’a-t-elle dit. Viens te rejoindre à
moi... Elle m’a tendu une
main que j’ai couverte de mes pleurs ;
—
Je me plaisais, a-t-elle ajouté, à porter mes
regards dans l’avenir, lorsque
j’habitais ce monde que tu détestes ; je
multipliais ma postérité
jusqu’à
toi, et ne te voyais pas si malheureux. —Alors,
absorbé par mon désespoir et
ma tendresse, j’ai jeté mes bras autour de son col
pour la retenir, ou pour
la suivre..., mais le fantôme a disparu. Il n’est
resté que ma douleur.”
“Je
ne te voyais pas si malheureux...”. Peut-être
l’ombre du divin marquis
n’est-elle plus, à présent, si
malheureuse ?
René Jouve

Références :
- Pierre
GRIPARI, Critique
et autocritique. L’âge d’homme,
1981. Sade et la libert, pp.135-139.
- Gilbert LELY,
Sade. Gallimard-idées
n°120, 1967.
- Albert CAMUS, L’homme
révolté, Gallimard-idées
n°36, 1963
Quelques
ouvrages de D.A.F. de SADE :
* La
philosophie dans le boudoir, Le livre de
Paris-Hachette, 1976.
* Les
infortunes de la vertu suivies des Historiettes,
contes et fabliaux. Coll.10/18,
n°239-240-241,
1965.