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Mère Teresa
Grande prêtresse du néant
Patrick Keridan
3 octobre 2007

Cette petite figure rabougrie au sari blanc poussiéreux bordé de bleu
qui arpenta les bidonvilles de Calcutta pendant un demi-siècle
prodiguant infatigablement des soins (parfois médicalement discutables)
aux pauvres et aux mourants, était une grand dame. Grandie tout d’abord
par l’aura de sainteté qui entourait son personnage et dépassa
largement le cadre étroit de son obédience catholique comme le
soulignent les prestigieuses récompenses qui lui ont été attribuées :
l’ordre du Lotus indien en 1962, l’ordre états-unien du bon
Samaritain, le prix italien Jean XXIII et la Templeton Award
britannique en 1970, Le prix Nobel de la paix en 1979, la
citoyenneté d’honneur des États-Unis en 1997 et la béatification en
2003. Grandie aussi par la fréquentation des grands de ce monde : le
prince Charles et Lady Diana se comptaient parmi ses amis.
Mais
elle excellait aussi par le scandale de ses prises de position en
faveur du conservatisme religieux le plus inflexible : dans son
discours de réception du prix Nobel, elle présente l’interruption
volontaire de grossesse comme le « principal danger menaçant la paix
mondiale » (sic !) et en 1995, elle appelle à voter non au référendum
irlandais proposant l’abrogation de l’interdiction du divorce. En 1990,
au cours d’une visite dans sa patrie albanaise, elle déposa
ostensiblement une couronne de fleurs sur la tombe du dictateur
stalinien Enver Hoxha qui déclara son pays le « premier État athée du
monde ». Ce geste en choqua plus d’un car il semblait contredire la
bonne conscience chrétienne et conservatrice de son entourage religieux
et politique. Et pourtant, ce faisant, Mère Térésa était fidèle à
elle-même et aussi à la logique (paradoxalement nihiliste) du
christianisme le plus authentique. Mais personne ne pouvait s’en douter
à l’époque car il fallut attendre encore bien des années pour percer à
jour le secret de la dame pieuse de Calcutta.
Ce n’est que
depuis quelques semaines, depuis la publication d’un article du
magazine Time en août dernier, suivie d’un livre, Mother Teresa : Come
be my light (Doubleday, New York, sept. 2007), non encore publié en
français, que nous connaissons avec certitude les pensées profondes qui
l’animaient. Ce livre contient des courriers intimes comme cette lettre
à Jésus, sans fards, où on peut lire :
«
Où est ma foi ? Tout au fond de moi, où il n’y a rien d’autre que le
vide et l’obscurité, mon Dieu, que cette souffrance est douloureuse, je
n’ai pas la foi. »
Incrédulité foncière corroborée par cette réflexion de 1962 :
« Si un jour je deviens une sainte, je serai sûrement celle des ténèbres, je serai continuellement absente du paradis. »
En 1979, elle renchérit dans une confidence à un ami, le pasteur Michael Van Der Peet :
«
Jésus a un amour tout particulier pour vous. Pour moi, le silence et le
vide sont si importants que je regarde et ne vois pas, que j’écoute et
n’entends pas. »
Il faut
donc se rendre à l’évidence : le modèle de charité active que fut Mère
Teresa était une incroyante. En cela elle diffère sans doute peu des
millions de chrétiens qui reconnaissent aujourd’hui qu’ils n’ont plus
vraiment la foi même s’ils adhèrent encore aux valeurs du
christianisme. Sa différence vient de ce que très tôt, et de manière
persistante, elle a reconnu son agnosticisme foncier et l’a assumé avec
courage sans pour autant renoncer à sa vocation charitable. Mieux
encore, son doute s’est visiblement mué en une affirmation du
néant, son agnosticisme est devenu un nihilisme avoué : « il n’y a rien d’autre que le vide »,
admission aussi douloureuse qu’inébranlable qui force l’admiration. Ce
faisant, elle s’inscrit dans cette inversion des valeurs reconnue par
Nietzsche et ses successeurs pour lesquels « l’innovation chrétienne a
été, précisément, de faire descendre le ciel ici-bas, de priver le sens
de toute transcendance (…) d’inaugurer l’ère du Dieu “inutile et
incertain’’, du Dieu précaire. » (Pierre-Emmanuel Dauzat, Le nihilisme
chrétien, PUF, 2001)
En effet, ce Dieu doux et bon, si préoccupé
des humains, de leur moeurs, de leurs péchés mignons ou majeurs, de
leur avenir éternel, n'a plus rien en effet des puissances redoutables
et insouciantes qui trônaient jadis si loin de la terrestre gent. On
est fondé à douter qu'un Dieu si parfaitement adapté à l'homme (et si
loin de son animalité) ne soit pas en fin de compte une inspiration
dictée par un souci personnel. Souci que n'avait pas Mère Térésa, si
préoccupée qu'elle était du sort des autres.
Sa grande force est
d’avoir raison contre tous ceux (probablement la majorité) qui n’ont
plus la foi mais refusent de l’admettre. Son grand courage et sa
probité intellectuelle résident dans cet aveu qu’elle se fait à
elle-même sans trembler, sans vertige devant le vide qu’elle découvre
et dévoile, confidentiellement, à tous ceux qui préfèrent regarder en
face la terrifiante vérité, celle de nos irrémédiables solitudes au
sein de la nuit tragique, plutôt que de gober les catéchèses pour
esprits faibles. Sa démarche rejoint celle d’un autre grand hérétique
chrétien, Eugen Drewermann qui se disait récemment en proie à «
une vision tragique du monde, ce sentiment qui me déchirait et me
paraissait être l’expression irréfutable de la vérité. Le monde n’était
ni aussi délivré que l’Église catholique le dépeignait pour lui imposer
sa morale univoque du Bien et du Mal, de commandements et d’interdits,
de droits et de devoirs, ni aussi corrompu moralement qu’il faille lui
infliger la guerre, la condamnation à mort, l’Inquisition, et la chasse
aux sorcières. Pour moi, le monde était un espace plongé dans un
demi-jour ambigu et tragique… » (Ce que je crois, Le Fennec, Thionville, 1994).
Un
espace dans lequel il nous faut pourtant tenter de vivre car, comme l’a
brillamment démontré Mère Teresa, il n’est point nécessaire d’espérer
pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.

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