En débat
Quelle langue pour l'Europe ?
ARGUMENTAIRE COMPARATIF SUR LA QUESTION DE LA LANGUE UNIQUE EN EUROPE
(Cette recension s’inspire du débat très riche publié sur le blog de Pierre Bilger, et de la conférence faite à l'Université de Liège, le 25 janvier 1989 par le Dr Guy Licoppe, Président de la fondation MELISSA).
Première hypothèse : le statut quo
CONTRE
- Le maintien d’une pluralité de langues en Europe est l’expression d’un aveuglement, d’une fermeture à l’autre, d’un manque de discernement historique, peut-être d’un égoïsme certain.
- Comme le maintien de cette multiplicité de langues ne permet pas la communication au sein d'une communauté où il y a au moins dix langues qui font valoir leurs droits, c'est une langue extérieure, l'anglo-américain, qui vient arbitrer la situation, une langue qui évolue dans ses formes et son vocabulaire de l'autre côté de l'Atlantique.
- L’Europe est désincarnée, car nous n'avons pas de langue commune. Certes, la pluralité linguistique au sein d'un même pays peut être féconde (cas de la Suisse), mais elle est aussi parfois difficile à gérer (cas de la Belgique) et gageons qu'avec 25 pays et presque autant de langues la cacophonie linguistique en Europe risque de prendre des proportions inquiétantes.
POUR
- La généralisation d'une langue actuelle est pratiquement impensable en Europe. Choisir dans l'Europe actuelle une langues (ou plusieurs), revient à créer des sous langues et par conséquent des sous peuples.
- Il n’est pas dramatique de payer des frais de traductions car, même avec une langue commune, il faudra traduire énormément de documents.
- Il faut préserver la diversité culturelle. Les langues donnent de la saveur et de la richesse aux régions ou elles sont pratiquées.
- L'enrichissement des idées par la confrontation des points de vue s'est faite par la pratique des langues vernaculaires. Leur maintien est un gage d’approfondissement culturel.
- Les avancée dans le domaine des NT permettront de se comprendre à brève échéance. Wikipedia, par exemple, montre que l'on peut utiliser la ressource (humaine) du réseau pour rédiger des textes en une multitude de langues. Les logiciels de traduction automatique vont encore progresser et permettre un dialogue en temps réel.
- On peut être très sceptique sur les vertus du volontarisme en matière de construction identitaire. Cela est aussi vrai de l'Europe que de certaines entreprises qui se "donnent" des valeurs dans un but purement utilitaire. Le naturel reprend toujours ses droits.
Seconde hypothèse : l’adoption de l’anglais
CONTRE
- L'anglais, qui domine aujourd'hui en Occident, pas plus que toute autre langue nationale, ne pourra jamais être accepté comme langue unique, ni même principale de l'Union. Quel citoyen non anglophone accepterait d'être par principe déclassé vis à vis du premier anglophone venu ?
- L’anglais est une langue étrangère très minoritaire dans l'Union, au profit principal d'un pays à l'europhilie douteuse (le Royaume-Uni).
- De toute façon, la généralisation d'une langue actuelle est pratiquement impensable en Europe. Choisir dans l'Europe actuelle une langues (ou plusieurs), revient à créer des sous langues et par conséquent des sous peuple.
- Avoir en commun une langue comme l'anglais international (un charabia) que l'on pratique aujourd'hui, c'est un appauvrissement, un nivellement par le bas.
- En fait, la pratique de l’anglais est souvent le privilège d’une élite. Elle ne concerne guère le « peuple d’en bas ».
- L'anglais est vu comme la langue maternelle de l'informatique et des nouveaux médias.
- Quand le monde entier se met à parler anglais pour se comprendre, c'est évidemment une domination culturelle des États-Unis sur le reste du monde.
POUR
- L’apprentissage de la langue anglaise comme langue commune de l’Europe est la tâche la plus facile à mettre en œuvre.
-
Il faut tenir compte de la domination irréversible de
l'anglais. Cette langue est portée par la puissance dominante du moment d'un
point de vue culturel, économique, politique ou scientifique A la fin du XIIIe siècle et au XIVe siècle le latin devient
aussi langue de techniciens.
Aujourd’hui, c’est l’anglais. De même, l'anglais
est bien la langue vivante des affaires du moment.
- On peut apprendre l’anglais sans être dominé par les Anglo-saxons. Les Suédois et Hollandais le font déjà sans pour autant perdre leur âme. Le Canada, Inde, Afrique du Sud ou Australie ne sont pas soumis aux USA.
- La pratique universelle de l’anglais promeut la paix. Pour la première fois dans l'histoire du monde, une chance se présente de communiquer avec tous les hommes, en utilisant la seule langue parlée sur les 5 continents. Les avantages pour le commerce, le tourisme, la paix mondiale sont évidents pour tous.
- L’adoption de l’anglais comme langue universelle offre ainsi la chance historique d’éviter les crimes du passé (Hitler etc.) en empêchant l’enracinement excessif des peuples.
Troisième hypothèse : l’adoption de l’espéranto
CONTRE
- Une langue ne peut naître et évoluer que dans la pratique car elle est le fondement du lien social.
- Sans genèse ni histoire, l’espéranto n'a que très peu de chances de se répandre.
- L’espéranto relève d’un projet utopique (de nulle part).
- L’espéranto présente une unité linguistique factice, fabriquée. Il s’agit moins d’une création que d’un mélange réalisé avec des bribes de langues existantes, comme le "sampling" dans la musique.
- La richesse d'une langue dépasse de beaucoup ce que les hommes ont pu vouloir y mettre. Ce qui gêne dans l'espéranto, c'est son aspect volontariste.
- L’espéranto manque de l'appui des organismes nationaux et internationaux.
POUR
- L’espéranto est une langue neutre. Elle permet d’éviter la généralisation d'une langue actuelle, qui est pratiquement impensable en Europe. Il n'est le reflet d'aucune suprématie linguistique, il n'est pas synonyme "d'oppression linguistique", comme le sont le français, l'anglais, l'allemand, etc. et aussi le latin (moins, certes).
- L’avantage de l’espéranto tient à donc à son caractère apatride (qui n'a pas terre d'origine). Ainsi ne véhicule-t-il pas de valeurs pouvant interférer avec les valeurs de chaque langue.
- C’est une langue facile à apprendre. Il faut 3 mois de cours intensif pour le parler couramment.
- L’espéranto n’a pas pour objectif de remplacer les langues européennes.
- Ses constituants ont une origine européenne.
- Il y a aujourd'hui selon les estimations 2 millions de personnes qui le parlent.
- L’espéranto a déjà plus d’une centaine d’années. Il a eu largement le temps de passer du stade d'un projet à celui d'une langue vivante, expressive, nuancée et parlée quotidiennement.
- C’est un Européen (polonais) qui l’a créé.
- Il a l’avantage historique de n'avoir jamais véritablement existé. Il suffirait de prendre des mesures et d'avoir de la volonté pour en faire la langue de fonctionnement de l'Union Européenne.
- L'hébreu moderne est né plus ou moins de la même façon que l'espéranto, c’est-à-dire qu'un homme ou un petit groupe de personnes ont publié un grammaire et un vocabulaire "squelette", qui étaient basés sur une/des langue(s) existante(s) mais beaucoup adaptés de celles-ci.
- Dire que l'espéranto est un mélange de langues n'est ni plus ni moins vrai que de dire que l'anglais est un mélange du latin, de l'allemand, du français, du vieux norse, et de l'anglo-saxon.
- La langue est très flexible, très nuancée, avec un pouvoir d'expression égale à n'importe quelle autre langue.
- L’adoption de l’espéranto manifesterait la volonté unitaire de l’Europe.
Quatrième hypothèse : l’adoption du latin
CONTRE
- Le latin n’est pas dans les habitudes linguistiques des Européens. Il faudrait un sérieux recyclage linguistique.
- Economiquement et politiquement, cette langue ne représente plus grand chose, même
pour les catholiques depuis Vatican II.
- Le retour du latin ne serait qu'un grand bon en arrière, une coquetterie d'intellectuel et une vraie vacherie à l'égard de nos concitoyens.
- Une langue ne peut naître et évoluer que dans la pratique car elle est le fondement du lien social. Le latin n'est plus assez pratiqué. Le latin est devenu une langue morte.
- Le christianisme, dès le début, s'est imposé par l'image et pas la langue vernaculaire, le latin n'a pas été son ciment.
- Il n’existe aujourd’hui aucune correspondance en latin des mots se rapportant à des "choses" qui n'existaient pas du temps de Jules César.
- Le volume des acquis scientifiques depuis Descartes est tel, en comparaison avec ce qu'il était à son époque, qu'il serait matériellement impossible de tout transposer les mots nouveaux.
- En France, par exemple, l'enrichissement des idées par la confrontation des points de vue s'est fait en français, par le biais des salons, ancêtres de nos Académies, et il n'est pas discutable que cette langue "nouvelle" a supplanté le latin autant par nécessité (il fallait se faire comprendre) que par efficacité (la nouvelle langue offrait plus de possibilités semble t-il). En cela, nous pouvons dire que le latin est « mort ».
- Le latin n'est plus qu'une matière scolaire traditionnelle.
- Le latin manque de l'appui des organismes nationaux et internationaux.
- Le latin ne sera réservé qu’à une élite.
POUR
- Le latin rappelle nos origines (romanité et christianisme). L'esprit, les institutions et la mémoire de Rome notamment sont encore partiellement vivants. Le latin est porteur de valeurs éthiques liées à la romanité (par exemple l’humanisme).
- Il faut appréhender le latin dans une perspective historique. Le latin a fait l’Europe. La « Renaissance carolingienne » a été une rénovation de l’Empire et une translatio studii du Sud vers le Nord. La politique éducative (à des fins administratives et politiques, d’unification et de centralisation) des Pépinides a consisté à
- recréer une structure scolaire,
- se mettre à l'école des maîtres du passé,
- se mettre à l'école des maîtres les plus éclairés du temps.
Les
monastères ont constitué un outil privilégié de reconquête du savoir et de
lutte contre la
« barbarie ». Plus tard, les « écoles cathédrales » et les
universités ont quadrillé l’espace culturel européen. Le
domaine du latin médiéval se déploie de l'Irlande
à la Pologne et de la Sicile aux pays scandinaves, sans omettre
l'Islande, où les premières sagas sont d'abord
écrites en
latin. Le monde universitaire et religieux ne connaît pas de
frontières intérieures et les
étudiants voyagent beaucoup. A la fin du XIIIe
siècle et au XIVe siècle le latin devient aussi langue de techniciens. La
''renovatio
studii" dès la seconde moitié du XVe siècle ranime la culture
des lettres classiques à l'université. Le latin est alors la langue noble,
celle que l'on
utilise pour les écrits sérieux. Pour Pétrarque et Boccace, par exemple, leur
œuvre
importante est leur œuvre latine.
- Le latin constitue un fonds riche et complexe, commun aux Européens, même de langues non-latines.
- Le latin était une langue universelle. L’Irlande est devenue « européenne » par lui. Le latin évite donc la domination d’une langue nationale sur une autre, car elle les transcende toutes. Son adoption évite une décision arbitraire et inéquitable, ainsi que la domination d’un peuple sur un autre au sein de l’Europe.
- Le latin n’offre pas de difficulté d’apprentissage : il est enseigné depuis toujours, comme langue vivante, dans l’Eglise. Le latin a fait ses preuves comme langue de pensée (Descartes, Newton, Kant etc.). En Belgique, c'est seulement en 1835 qu'une loi substitue le français au latin comme langue de l'enseignement universitaire. Jusqu'au XXe siècle, des enseignements à l'université et même dans le secondaire sont donnés en latin notamment pour la médecine en Pologne ou pour les lettres latines en Hollande, sans parler de l'Université Grégorienne au Vatican. Il est une langue ancienne, non une langue morte (le latin littéraire médiéval est ignoré, mais très riche : il faut lire le livre de Curtius : La littérature européenne et le Moyen-âge latin).
- Le latin comme langue commune européenne peut s’inspirer de l’exemple de l’hébreu, qui a été le fruit d’une volonté politique, idéologique (le sionisme) et religieuse.
- Le choix du latin peut constituer un acte fédérateur de haute portée symbolique et politique, marquant une volonté forte de constituer une unité signifiante, ne serait-ce que parce qu’une telle décision a besoin d’un tuteur administratif fort.
- Le latin n’a pas vocation à remplacer dans tous les champs les langues vernaculaires existantes. Le principe de subsidiarité doit être adopté. Il peut être réservé à l’administration, aux échanges internationaux, à la politique européenne, voire à la religion.
- Plusieurs arguments d’ordre scolaire :
*L'étude de la grammaire latine et grecque est la meilleure gymnastique intellectuelle pour former les jeunes esprits à la capacité d'analyse et de synthèse;
*L'étude du latin et du grec permet d'accéder à une connaissance approfondie de la langue maternelle notamment dans le domaine du vocabulaire;
*L'étude du latin et du grec donne accès à la lecture directe des textes classiques, qui sont les fondements culturels de notre civilisation. L’adoption du latin comme langue commune constituerait donc un socle pour harmoniser les institutions scolaires des différentes nations européennes.
- Il n’est pas difficile de moderniser le latin, comme le prouvent l’effort permanent fait par le Vatican, et la réalisation, par Clément Desessard, fermement acquis aux idées du ''Mouvement pour le Latin vivant'', à Paris en 1966, d’une méthode Assimil en latin ( trois éditions et 60.000 exemplaires vendus). Le latin en outre s'est enrichi en deux siècles de plus de 50.000 mots, ce qui suffit à lui donner le statut de langue vivante.
- L’instruction en Europe s’est largement démocratisé. L’enseignement du latin peut faire de même.
- Le latin n'est pas plus difficile que le français, l'allemand ou l'espagnol. La vérité est qu'on le rend difficile, parce qu'on ne l'enseigne que pour traduire des textes littéraires.
- « Pour ouvrir des perspectives vraiment européennes, il y a un […] schéma d'enseignement à proposer, fondé sur l'apprentissage de trois langues.
- la première: la langue maternelle, quelle qu'elle soit, ce qui met sur le même pied les grandes et les petites langues européennes. Selon ses origines on approfondit le catalan ou le castillan, le néerlandais, le français, le provençal...
- la seconde: l'anglo-américain, qui pour un temps indéterminé restera la langue technique nécessaire des sciences et de l'économie.
- la
troisième: le latin, mais enseigné d'une manière totalement différente;
c'est-à-dire ne pas viser d'emblée le latin littéraire le plus élégant
et le plus difficile, mais s'exercer à un latin correct du niveau de la communication
courante, ce premier échelon solide donnant bien mieux accès, pour ceux qui le
souhaitent, aux raffinements de la langue littéraire. »
Voir aussi le périodique trimestriel VOX LATINA,
revue copieuse entièrement rédigée en latin
sous les auspices de l'université de la Sarre.

POURQUOI LE LATIN AUJOURD'HUI ?
Guy Licoppe
Conférence faite à l'Université de Liège, le 25 janvier 1989 par le Dr Guy Licoppe, Président de la fondation MELISSA.
Pourquoi le latin aujourd'hui ? (Cur adhuc discenda sit lingua latina ?) C'est en effet la question que la plupart de nos contemporains se posent; même ceux qui l'enseignent ne savent plus très bien quoi y répondre.
Or, nous ne pouvons comprendre pourquoi on enseigne encore le latin aujourd'hui sans savoir pourquoi on l'a enseigné jadis et quelle place il a occupée dans le contexte politique européen depuis deux millénaires.
Par ailleurs, on ne peut décider ni de l'opportunité actuelle de son enseignement ni de la manière de l'enseigner sans se faire une idée précise des objectifs à poursuivre, lesquels ne peuvent se définir qu'en pleine conscience de la transformation radicale du contexte politique européen depuis la deuxième guerre mondiale.
Le Mouvement pour le Latin Vivant est né en 1956 en Avignon; il est l'un des rameaux de cet arbre planté par Jean Monnet sur les ruines de l'Europe d'après-guerre, cet arbre qui a nom "Europe unie".
*
Vous vous demandez sans doute à quel titre un médecin vient vous parler du latin. Notre époque n'a d'oreille que pour les "spécialistes" et, de nos jours, la médecine ne semble plus guère avoir de rapports avec le latin.
Je pourrais répondre à la suite du grand épistémologiste français Michel Serres, que l'hyperspécialisation est un retour funeste à la barbarie; d'autre part ce n'est pas en tant que médecin, mais seulement en tant que citoyen très concerné par l'évolution historique et politique de nos régions que j'ai été amené à m'intéresser au latin.
Cependant depuis 12 ans que je milite activement au sein du "Mouvement pour le latin vivant", je suis tout de même devenu en quelque sorte un spécialiste d'un aspect du latin qui est totalement négligé par les philologues actuels.
Dans l'opinion publique d'aujourd'hui, le latin n'est plus qu'une matière scolaire traditionnelle, dont on discute beaucoup la valeur et l'utilité.
Ceux qui sont officiellement les vrais spécialistes du latin, les philologues classiques de l'enseignement universitaire ou secondaire, continuent à en prôner l'enseignement scolaire et leur argumentation repose sur trois piliers:
– le premier: l'étude de la grammaire latine et grecque est la meilleure gymnastique intellectuelle pour former les jeunes esprits à la capacité d'analyse et de synthèse;
– le second: l'étude du latin et du grec permet d'accéder à une connaissance approfondie de la langue maternelle notamment dans le domaine du vocabulaire;
– le troisième: l'étude du latin et du grec donne accès à la lecture directe des textes classiques, qui sont les fondements culturels de notre civilisation.
L'ennui c'est qu'il n'y a plus actuellement de consensus général autour de ces affirmations. Au cours des nombreux colloques sur ce thème auxquels nous avons participé ou dont nous avons eu connaissance dans divers pays d'Europe, nous avons pu constater que chacune de ces trois thèses était durement contestée.
On prétend que les mathématiques exercent aussi bien l'esprit que le latin. On affirme que la langue maternelle est une entité linguistique devenue tout à fait indépendante de ses origines latines et, après tout, ne peut-on pas aussi bien prendre connaissance des textes littéraires anciens par le truchement de traductions?
Une tendance se précise ainsi, qui aboutirait à confiner l'étude du latin à l'université, où parmi d'autres langues anciennes, il serait disséqué à des fins purement scientifiques et spéculatives. Quant aux élèves du secondaire, ils auraient droit à un cours de civilisations anciennes illustré de traductions d'auteurs.
Voilà comment se profile à l'horizon, avec joie pour les uns, tristesse pour les autres, la solution finale de cette fameuse ''Question du latin'' qui remonte au XVIIIe siècle.
La ''Question du latin'' est née en France à une époque où l'on a cru pouvoir qualifier le latin de langue morte.
Voilà le grand mot lâché: le latin ''langue morte''. A quoi peut bien servir à nos contemporains, qui se veulent pratiques, une langue morte?
Ce qui est étonnant, c'est que malgré cet aspect anachronique du latin, son enseignement se maintienne encore dans nos écoles. Eh bien ce fait est totalement incompréhensible si on ne le situe que dans son contexte actuel. Il ne peut se comprendre que si on le situe dans sa perspective historique, c'est-à-dire si on se donne la peine de se demander d'où nous vient en Occident cette habitude d'apprendre le latin.
Nous allons donc commencer par jeter un coup d'œil en arrière.
Notre point de départ se situe il y a environ 2000 ans, à l'âge d'or de la littérature latine; cette Aurea Latinitas coïncide avec l'apogée de la puissance expansive de l'Imperium Romanum. Depuis longtemps déjà le latin n'est plus seulement la langue maternelle des habitants du Latium; c'est devenu la langue de presque toute l'Italie; son usage va progressivement s'étendre à tous les territoires de l'Occident romain et y éteindre les parlers régionaux. C'est une langue bien codifiée, dont les règles s'apprennent à l'école, selon un schéma invariable: cette ''éducation rhétorique uniforme'' va avoir pour effet de garder sa norme classique au latin jusqu'à la fin de l'administration romaine et cela même dans les régions périphériques où apparaissent des foyers littéraires très brillants, comme par exemple en Afrique du Nord aux IIe et IIIe siècles.
Cet exemple remarquable d'expansion et de stabilité que nous offre le latin dans l'antiquité illustre bien deux lignes de force des évolutions linguistiques:
- la première, c'est qu'une langue pour s'étendre et s'imposer a besoin d'un tuteur politique et administratif;
- la seconde, c'est qu'une langue pour maintenir sa norme a besoin du soutien d'un appareil scolaire efficace.
Dans nos écoles, seules sont abordées les grandes œuvres littéraires de l'Aurea Latinitas et les élèves en tirent tout naturellement la conclusion qu'il n'y a plus rien eu de latin par la suite; c'est ainsi que dès l'école s'installe cette notion du latin langue morte il y a bien bien longtemps.
Et pourtant, si le latin est mort, on ne précise jamais quand il est mort.
Est-il mort au Ve siècle, quand disparaît officiellement l'Empire Romain d'Occident? Non, il reste la langue de la majorité des populations, y compris en Afrique du Nord, mais, privé pour la première fois de son soutien administratif et scolaire, il devient moins correct et s'émaille de barbarismes.
Cette dégradation est d'ailleurs plus ou moins rapide et profonde selon les régions.
Un fait important est la mise en place par l'Église Catholique Romaine d'un encadrement centralisé calqué sur le découpage administratif de l'empire. Cette structure, bien hiérarchisée, recrute ou forme les seuls gens instruits de l'époque et sa langue unique est le latin. Ainsi la christianisation qui est alors entreprise en profondeur, celle des ''pagani'', c'est-à-dire des campagnards, renforce l'usage du latin sur le territoire de l'ancien empire d'Occident. En langage actuel nous dirions que la liturgie a été la méthode Berlitz de la langue latine, diffusée par les médias d'une vie ecclésiale accrue.
Non seulement le latin ne disparaît pas des territoires qui furent romains , mais l'Irlande qui n'avait jamais été soumise à l'administration romaine, est non seulement convertie au christianisme, mais séduite par la latinité. Des foyers de culture très actifs apparaissent dans les monastères irlandais où l'on ne s'intéresse pas seulement aux textes religieux, mais où l'on découvre avec émerveillement les grandes œuvres de l'Aurea Latinitas.
La Grande-Bretagne aussi, d'où les envahisseurs Saxons avaient chassé les Celtes romanisés est à cette époque convertie au christianisme et voit à nouveau fleurir la latinité. Ainsi, le Vénérable Bède, qui vit dans la lointaine Ecosse à la charnière du VIIe et du VIIIe siècle, écrit un latin agréable et conforme à la norme classique.
En Afrique du Nord les dominations vandale puis byzantine ne changent rien à l'usage du latin. Il n'en sera pas de même de l'invasion arabo-musulmane au VIIe siècle qui aboutira à l'éradication des parlers latins.
En Espagne aux VIIe et VIIIe siècles, jusqu'à l'invasion musulmane, on continue à écrire un latin de qualité. La monarchie wisigothique favorise dans les écoles et les bibliothèques un renouveau d'intérêt pour la tradition littéraire antique, renouveau dont Isidore de Séville est le principal initiateur.
En Italie, au VIIe siècle, c'est l'invasion lombarde qui est lourde à digérer; le latin s'italianise presque sans le savoir mais la prise de conscience d'une dualité linguistique entre latin et italien ne s'y produit qu'au Xe siècle.
C'est en Gaule que l'anarchie croissante de la société a entraîné la plus profonde dégradation de la latinité. Au VIIe siècle, la langue parlée par la population n'est plus le latin mais une langue romane déjà réduite à deux cas et qui se trouve fractionnée en de multiples dialectes; les clercs s'imaginent encore parler ou écrire le latin alors qu'ils parlent ou écrivent une langue aux structures mouvantes et mêlent des réminiscences littéraires confuses aux vulgarismes de l'idiome quotidien.
Telle est la situation à l'avènement de la nouvelle dynastie des Pépinides au VIIIe siècle. Trois siècles après le déferlement des tribus barbares à travers tout l'Empire d'Occident, la disparition de l'administration romaine et de l'école tout à la fois a miné le latin au point que sa ruine est bien près d'être consommée. Mais c'est tout l'Occident, qui fut romain, qui est en ruine et à l'abandon. Le grand mérite des Pépinides est d'avoir su mettre en œuvre une politique de redressement à la mesure de ce vaste ensemble.
Ce qui nous intéresse ici tout particulièrement c'est leur politique culturelle. Constatant que la dégradation du latin et sa fragmentation dialectale, compliquées de la juxtaposition de parlers germaniques, rendaient très difficile la mise en place d'une administration efficace, ils décident d'entreprendre un vaste effort pour rétablir la norme classique dans l'usage du latin; et puisque cette norme n'est plus perçue naturellement, il faut en favoriser l'acquisition par l'étude.
Sur ce chapitre, Charlemagne ne se contente pas de manifester des intentions, il légifère, marquant par là toute l'importance qu'il attache au renouveau du latin.
Son programme tient en une formule bien connue: ''se remettre à l'école'', ce qui, concrètement, consiste en trois choses:
- recréer une structure scolaire,
- se mettre à l'école des maîtres du passé,
- se mettre à l'école des maîtres les plus éclairés du temps; et cette politique de restauration du savoir va durer assez longtemps pour enraciner des habitudes intellectuelles.
On assiste alors à une restauration du latin parlé face aux dialectes vulgaires.
Certes, l'un des buts de cette restauration est de favoriser l'essor des monastères, entre lesquels les moines sont très mobiles; et il n'est pas inutile de rappeler au passage le rôle capital de ces monastères dans le réveil de la civilisation après la barbarie du Haut Moyen Âge.
Mais le latin restauré est aussi la langue officielle de l'empire carolingien; elle devient un facteur de centralisation et d'unification dans un État où la diversité des parlers est très grande.
Ce retour aux sources du savoir a été guidé par quelques esprits supérieurs que Charlemagne a fait venir à Aix-la-chapelle des quatre coins de l'Occident; leur présence à la cour a valeur de symbole: réunir ce qui était dispersé pour fonder une culture universelle à l'échelle du monde occidental; c'est cela la Renaissance Carolingienne. On ne la connaît pas assez; on ne dit pas assez que sans elle jamais l'héritage culturel romain ne serait parvenu jusqu'à nous.
Grâce à l'initiative de Charlemagne, le centre culturel de l'Occident s'est déplacé durablement des rives de la Méditerranée vers le Nord; c'est ce que les spécialistes appellent la ''Translatio Studii''. La flamme ainsi rallumée ne s'éteint pas. La latinité médiévale jouit d'une belle continuité depuis l'âge carolingien, en suivant une évolution constante qui mène à son âge d'or au XIIe siècle; ce siècle se caractérise par un progrès et un développement remarquables des activités littéraires, scolaires et intellectuelles. Les écoles se sont multipliées partout; certaines brilleront particulièrement et éclipseront les autres en donnant naissance aux universités, qui bientôt quadrilleront toute la chrétienté occidentale.
Le latin médiéval est donc la langue officielle, savante et religieuse d'un monde dont les frontières coïncident avec celles du catholicisme romain. Le domaine du latin médiéval se déploie de l'Irlande à la Pologne et de la Sicile aux pays scandinaves, sans omettre l'Islande, où les premières sagas sont d'abord écrites en latin. Le monde universitaire et religieux ne connaît pas de frontières intérieures et les étudiants voyagent beaucoup.
Nous voici donc arrivés au XIIe siècle. Non seulement le latin n'est pas mort. mais il faut savoir que c'est à la latinité foisonnante de cette époque que l'Europe occidentale doit son unité intellectuelle.
A partir du XIe siècle, le latin, parfaitement vivant et généralement correct, est capable de s'adapter à des formes d'expression très diverses et aux formes d'art les plus raffinées, capable aussi d'exprimer avec précision les idées comme les sentiments les plus subtils. La langue, parfaitement maîtrisée, laisse transparaître la personnalité et la sensibilité de chaque auteur.
Malheureusement cette littérature médiévale est aujourd'hui ignorée du public, notamment scolaire; elle est mal connue des latinistes, surtout en France; dédaignée, elle est abandonnée aux historiens médiévistes et aux romanistes.
C'est au moment où le latin médiéval brille de tout son éclat qu'apparaît aussi une littérature dialectale créée par les clercs eux- mêmes et d'abord destinée à être récitée ou chantée pour un public plus ou moins nombreux. L'évolution de la société et le développement de la civilisation urbaine ont en effet peu à peu entraîné une laïcisation de la culture et une banalisation de la lecture et du savoir. Ainsi, à partir du XIVe siècle, la littérature française écrite commence à rivaliser avec les ouvrages en latin.
À la fin du XIIIe siècle et au XIVe siècle le latin devient aussi langue de techniciens. L'époque connaît un pragmatisme envahissant (nil novi sub sole !); le latin devient un outil, qui se plie à tous les besoins des techniciens qui l'utilisent. Au contraire, dans le domaine proprement littéraire, il recule.
Mais dès la seconde moitié du XIVe siècle et surtout au XVe se produit une réaction de la littérature contre la technique. On retourne à une langue plus pure, plus raffinée, mais aussi plus appliquée. Les modèles seront désormais les grands auteurs de l'Aurea Latinitas, dont les amateurs de beau langage voudront se rapprocher, tel Pétrarque, admirateur inconditionnel de Cicéron.
C'est ce que les spécialistes appellent la ''renovatio studii", qui dès la seconde moitié du XVe siècle ranime la culture des lettres classiques à l'université.
Le latin est alors la langue noble, celle que l'on utilise pour les écrits sérieux. Pour Pétrarque et Boccace, par exemple, leur œuvre importante est leur œuvre latine. Si l'on veut faire honneur à un correspondant, c'est dans cette langue qu'on lui écrit.
La réaction de la Renaissance en faveur du latin littéraire est aussi un essai de réaction de l'unité contre la diversité. Le latin est conçu comme véhicule de la pensée universelle et comme accès à la renommée internationale.
Cependant, cet usage supranational du latin ne change rien au fait que les oppositions nationales existent désormais et que l'unité de l'Occident n'est plus qu'un souvenir. Aux XIIe et XIIIe siècles, tout le monde faisait ses études à Paris, sans problème, ni envie, ni hargne; depuis la ''translatio studii'' carolingienne, les études, c'était la Francie. Maintenant les chefs d'état s'empressent de créer chacun leur université. Avec la naissance des nationalités et les guerres qu'elles suscitent, les peuples s'affrontent et des manifestations de xénophobie apparaissent.
Pétrarque étend le nationalisme au domaine culturel. Il refuse toute valeur littéraire en latin à tous ceux qui ne sont pas Italiens. Il annexe à l'Italie l'Antiquité, considérée et exaltée comme le passé national des Italiens.
À l'actif de la Renaissance, du point de vue du latin, on peut dire qu'elle a été le deuxième relais grâce auquel nous est parvenu ce qui nous reste de la littérature antique. Les manuscrits pour la plupart d'époque carolingienne, sont recherchés, collationnés, étudiés, analysés et surtout publiés grâce à l'invention toute nouvelle de l'imprimerie. Il est intéressant à ce propos de noter que c'est la belle écriture carolingienne, la minuscule carolingienne, remarquable par sa sobriété et sa lisibilité qui sera choisie comme modèle des caractères d'imprimerie.
Il y a cependant une immense différence entre la renaissance carolingienne et ce que nous appelons la Renaissance tout court. À l'époque de Charlemagne, le latin a bénéficié non seulement du rétablissement de l'école, mais aussi du soutien administratif de l'état qui en avait fait sa langue officielle. A la Renaissance, le latin a bénéficié d'excellentes écoles, mais le soutien politique et administratif lui a manqué. Nous sommes entrés dans l'ère des nationalismes européens et ce sont eux qui peu à peu et délibérément asphyxient le latin.
C'est au XVIe siècle que l'usage du français s'introduit dans l'enseignement universitaire. A cette époque Ramus (ou La Ramée) enseigne en français au Collège royal (le futur Collège de France). Il est le plus important de ceux qui vont alors stabiliser, codifier le français, bref en créer la grammaire.
Le français est issu du dialecte roman de l'Ile de France; il est surtout la langue de la monarchie capétienne; tous les progrès de la centralisation monarchique lui sont favorables car la recherche d'une unité politique s'accompagne nécessairement d'une évolution vers l'unité linguistique; au XVe siècle, le français a définitivement fait disparaître dans le domaine littéraire les autres dialectes romans de France.
Au XVIe siècle, le français est déjà la langue de l'administration royale, sauf pour l'Occitanie (c'est-à-dire la Provence) qui a conservé le latin comme langue des chartes et actes divers. En 1539, par l'Ordonnance de Villers Cotterets, François Ier supprime d'autorité l'usage administratif du latin en Occitanie, au profit du français.
Au XVIIe siècle, l'usage du français gagne beaucoup de terrain dans le domaine scientifique, mais en France principalement. Newton par exemple, qui passe pour l'initiateur de la science moderne, écrit son œuvre scientifique, les ''Principia'', en latin.
Sur le plan littéraire, s'ouvre la grande période classique du français, dont tous les grands auteurs connaissent parfaitement le latin, mais n'écrivent dans cette langue que quelques œuvres mineures.
Il n'en va pas de même hors de France, où les lettres latines restent brillamment représentées. En Angleterre par exemple, les poètes les plus originaux et les plus grands, John Donne, Milton, Marvell, confient à la langue latine certaines de leurs inspirations les plus fortes.
Au XVIIIe siècle pour la première fois, une autre langue que le latin, en l'occurrence le français, prétend au statut de langue universelle. Les traités internationaux jusque là rédigés en latin sont maintenant rédigés en français. Même dans le domaine scientifique hors de France, le français concurrence le latin. Cependant la littérature scientifique en latin reste énorme. Beaucoup de termes scientifiques qui nous sont aujourd'hui familiers ont été créés en latin.
Au XIXe siècle, l'enseignement en latin se poursuit dans beaucoup de chaires universitaires hors de France. En Allemagne, par exemple, il ne s'arrêtera tout à fait que sous la pression du nationalisme prussien à l'époque de Bismarck.
En Belgique, c'est seulement en 1835 qu'une loi substitue le français au latin comme langue de l'enseignement universitaire.
Jusqu'au XXe siècle, des enseignements à l'université et même dans le secondaire sont donnés en latin notamment pour la médecine en Pologne ou pour les lettres latines en Hollande, sans parler de l'Université Grégorienne au Vatican.
Nous voici donc arrivés à notre siècle sans avoir constaté que le latin fût mort. La littérature latine, depuis l'antiquité, est à ce point abondante qu'on ne peut la recenser alors que ce qui nous est parvenu de la littérature antique n'occupe que quelques rayons de bibliothèque. Dans l'histoire du latin, les périodes de régression et de dégradation alternent avec des réveils étonnamment féconds. C'est bien l'évolution politique de l'Europe depuis la Renaissance qui va conduire à son asphyxie progressive.
En effet, la naissance plus ou moins précoce des nations européennes, fruit de la volonté des princes, aboutit à un cloisonnement de plus en plus hermétique de l'Europe. Dans chacun de ces nouveaux États, le pouvoir favorise l'usage d'un dialecte régional qui va être proclamé langue nationale et devenir le symbole le plus évident de l'identité d'une nation. Même le savoir va être cloisonné. La France en a donné le signal à la fin du XVIe siècle en introduisant l'usage de français dans l'enseignement universitaire.
Au XVIIIe siècle, le français, dans le sillage de la prépondérance de la France en Europe, croira pouvoir se substituer au latin comme langue universelle de la culture et du savoir. C'est alors et là, en France, que naît la ''Question du latin''. Car, jusque là, on n'apprenait pas le latin pour le plaisir ou pour se livrer à quelque gymnastique intellectuelle, mais parce que c'était nécessaire; le latin était un instrument de communication, dont il fallait à un certain niveau d'instruction pouvoir se servir. Or voilà que la France, surtout depuis la Révolution, proclame que ce n'est plus nécessaire, que le français suffit à tous les usages pratiques; dès lors faut-il encore apprendre le latin? La ''Question du latin'', ainsi posée par ses détracteurs, suscite l'apparition des défenseurs du latin; ce sont eux qui ont forgé une argumentation tendant à démontrer qu'il fallait en maintenir l'enseignement scolaire, même s'il n'avait plus d'utilité pratique. Cette argumentation est toujours celle sur laquelle s'appuient les défenseurs actuels du latin à l'école et dont j'ai énonce les trois piliers au début de mon exposé.
Mais revenons au français proclamé langue universelle au XVIIIe siècle. L'illusion est de courte durée. Dès le XlXe siècle, l'anglais lui conteste cette primauté et bientôt l'allemand, poussé par le dernier né des grands nationalismes européens, voudra lui aussi s'imposer.
Les effets néfastes du cloisonnement linguistique européen s'amplifient; en ce qui concerne le latin, son asphyxie ne cesse de progresser. Même si son enseignement scolaire reste très largement imposé dans tous les pays européens, le but de cet enseignement a fondamentalement changé; il s'agit seulement d'une habitude traditionnelle, d'un exercice intellectuel et d'un enrichissement culturel; le latin est encore jugé indispensable comme tuteur de la langue et de la culture nationales.
Le cloisonnement nationaliste de l'Europe a également eu des effets singuliers sur la prononciation du latin. Comme dans chaque pays on faisait du latin en circuit fermé, sans aucun besoin de communication orale avec l'extérieur, le latin était prononcé selon le système phonétique propre à la langue nationale, ce qui a eu pour effet de rendre le latin parlé inintelligible d'un pays à l'autre.
La phonétique scientifique est née au début du XXe siècle avec la création de l'Alphabet Phonétique International; grâce à cet instrument, on a pu consigner les diverses prononciations régionales du latin. C'est ainsi que nous savons, par exemple, que les Anglais du début du siècle disaient': ''Vaïni, vaïdi, vaïci'' ou encore ''Saïni daï"; il faut être initié pour y reconnaître ''Veni, vidi, vici'' et ''Sine die''!
La constatation de la diversité des prononciations est à l'origine des études qui ont été entreprises dès avant la première guerre mondiale, surtout en France et en Angleterre, pour reconstituer scientifiquement la prononciation du latin telle qu'elle devait être au temps de l'Aurea Latinitas. Mais ces études restent alors du domaine scientifique.
L'heure n'est pas encore venue pour les Européens d'essayer de se comprendre, fût-ce en latin. En effet arrivés au sommet de la puissance et de la richesse, il leur reste à jouer la tragédie des deux guerres mondiales, aboutissement funeste des rivalités nationales européennes. Ces guerres, en effet sont avant tout de véritables guerres civiles européennes.
Les nations d'Europe sortent affaiblies de la première, ruinées, impuissantes et démoralisées de la seconde: ''Tota mundi scaena mutata est'', pour reprendre une jolie expression d'Érasme.
Deux États beaucoup plus vastes que chacune des grandes nations européennes, les États-Unis d'Amérique et l'Union Soviétique, sortent renforcés du dernier conflit et se partagent maintenant la puissance dans le monde. Elles ont aussi tracé une ligne à travers l'Europe, la partageant en deux zones d'influence et ce n'est certes pas par hasard si, dans les écoles à l'est de cette ligne, on apprend obligatoirement le russe, et à l'ouest l'anglo-américain.
Après ce désastre, la nécessité d'un retour à l'unité européenne s'est imposée aux meilleurs esprits. C'est naturellement dans la moitié occidentale de l'Europe, où subsiste une autonomie suffisante, que des promoteurs courageux se sont mis à l'œuvre pour jeter les bases d'une communauté européenne économique et, si possible, politique. Mais après 40 ans il faut bien constater qu'il reste beaucoup de chemin à parcourir pour que la communauté européenne devienne vraiment un état. Le plus difficile en effet reste à accomplir; il faut rendre à cette Europe une âme commune et l'on n'efface pas d'un trait de plume plusieurs siècles de tradition nationaliste.
Je suis de ceux qui croient que pour retrouver son âme et son unité, l'Europe doit suivre le chemin inverse de celui qui l'a menée aux cloisonnements nationalistes: elle ne peut réussir son unité qu'en retrouvant sa langue et sa culture historiques; l'Europe sera latine ou elle ne sera pas.
Voilà donc le latin situé dans sa perspective historique. A-t-il un avenir autre que celui de matière scolaire de plus en plus atrophiée et incomprise? Voyons cela de plus près.
J'ai trouvé dans une vieille édition du Dictionnaire français-latin de Quicherat, en lisant l'avertissement signé par Emile Chatelain et daté du 30 juillet 1891, quelques phrases révélatrices de la mentalité de l'époque: je vous les lis:
''Une entreprise très louable et qui a pour organe un journal latin intitulé ''Phoenix'' voudrait faire du latin la langue universelle. Au lieu de créer une langue fictive comme le Volapuk, disent les fondateurs, pourquoi ne pas se servir des éléments que possèdent tous ceux qui ont fait des études chez les peuples civilisés? De cette manière, les élèves verraient plus clairement le but des exercices qu'on leur impose. C'est là sans doute une idée généreuse et féconde.''
On peut donc dire que l'idée d'un nouvel essor de l'emploi du latin a déjà des racines au XIXe siècle.
Cependant. ce que l'on appelle aujourd'hui le ''Mouvement pour le Latin Vivant'' débute officiellement au ''Premier Congrès International pour le Latin Vivant'' réuni en Avignon du 3 au 6 septembre 1956, à l'initiative et sous la présidence du Professeur Jean Capelle, polytechnicien, ancien recteur de l'Université de Nancy et à cette époque Directeur Général de l'Éducation en Afrique Occidentale Française. Jean Capelle en avait lancé l'idée dans un article à grand retentissement intitulé ''Le Latin ou Babel"; cet article avait paru dans le bulletin de ''L'Education nationale'' du 23 octobre 1952 et l'objectif y était clairement exposé, je cite: ''Une langue auxiliaire internationale devient indispensable. Or aucune langue nationale ne semble pouvoir être acceptée à l'échelle mondiale, et les langues artificielles ne se sont pas imposées; alors pourquoi ne pas revenir au latin et adapter l'enseignement de cette langue de culture pour qu'elle puisse par surcroît être utilisable?''
Il faut situer cette initiative dans le contexte de cet immédiat après guerre, où, avant la crise révélatrice de Suez, en 1956, les grandes nations européennes n'ont pas encore mesuré l'ampleur de leur déchéance. Jean Capelle croit que les quelques langues qui servent alors de véhicule à la connaissance scientifique, pratiquement toutes européennes, sont néanmoins trop nombreuses et gênent la diffusion rapide des connaissances. Il ne se doute pas encore que la suprématie économique et politique des États-Unis va imposer au monde scientifique l'emploi de l'anglo-américain.
Il n'en reste pas moins que l'initiative de Jean Capelle est le fondement du ''Mouvement pour le Latin Vivant'', même si l'objectif actuel n'est plus exactement celui qu'il s'était proposé.
Le programme de ce premier Congrès d'Avignon était clair et précis, comme il se doit venant d'un polytechnicien; il comportait quatre thèmes généraux pour chacun desquels il y avait un rapporteur principal.
Premier thème, la grammaire latine; le rapporteur était le Professeur Jean Bayet, Directeur de l'École Française de Rome. Sa tâche n'était pas mince et les propositions qu'il a faites méritent d'autant plus l'attention qu'elles viennent d'un éminent philologue. ''Nous cherchons disait-il un mode universel de transmission de la pensée, en particulier scientifique; il nous faut pour cela un instrument linguistique simple et robuste, accessible à tous les hommes et à tout âge, utilisable aussi vite que possible. Le latin utilisé à cette fin devra être clair avant de viser à l'élégance et sa grammaire rationalisée autant qu'il se pourra...''
Le deuxième thème du Congrès était la ''Prononciation du Latin'' avec comme rapporteur Erick Burck, professeur à l'Université de Kiel et président du ''Deutschen Altphilologen Verbandes''.
Le professeur Burck a exposé l'état des recherches sur la prononciation du latin, telle qu'elle devait être au début de notre ère, recherches de phonétique, dont j'ai évoqué plus haut les débuts. Il y a exposé les règles de la prononciation dite restituée, qui ne prête pas aujourd'hui a discussion dans les milieux spécialisés, sauf pour quelques détails mineurs. Il a vigoureusement plaidé pour son emploi généralisé pour deux raisons:
- d'abord, parce que l'abandon des habitudes de prononciation nationales favorise une meilleure compréhension internationale,
- ensuite, parce qu'il faut faire profiter la pratique pédagogique des résultats obtenus dans les recherches de phonétique.
Le troisième thème du congrès était la ''Pédagogie du Latin'' avec comme rapporteur le Professeur Goodwin Beach du Trinity College à Hartford aux États-unis. Je dirai seulement qu'il a fait toute sa communication en latin et a plaidé pour l'emploi de méthodes actives dans l'enseignement de cette langue, à l'instar de ce qui se fait pour les langues modernes.
Le quatrième et dernier thème était le ''Vocabulaire latin'' à mettre a jour. Le rapporteur, le Professeur Guerino Pacitti de l'Istituto di Studi Romani, a détaillé les règles qui depuis toujours régissent la création de nouveaux mots latins et auxquelles il importe de se conformer.
Le Premier Congrès d'Avignon a certainement été un grand succès par le nombre des participants, près de 200, représentant 22 pays, ainsi que par la qualité des rapporteurs. Jean Capelle en présentant les conclusions du congrès annonçait que, pour réaliser le programme proposé, il demandait l'appui des organismes nationaux et internationaux.
Hélas, il faut bien constater que ces appuis lui ont fait totalement défaut.
Il n'est pas étonnant dès lors que les suites aient été décevantes. Sans argent on ne fait pas grand chose.
Dans la foulée du congrès s'est constituée l'association VITA LATINA. Grâce à Édouard Théodore Aubanel, éditeur en Avignon et ardent promoteur du latin vivant, un bulletin trimestriel a commencé à paraître en juin 1957 et paraît toujours régulièrement.
Un deuxième congrès est réuni à Lyon par Jean Capelle en 1959, pour faire le bilan des efforts accomplis et définir un programme précis. Mais déçu par le manque de soutien public et l'insuffisance des résultats concrets, il quitte la direction du mouvement et cède la présidence à Pierre Grimal, professeur de lettres latines à la Sorbonne. C'est le signal d'un virage sournois de l'association Vita Latina, qui aboutit à la situation ambiguë qui prévaut toujours actuellement: la façade reste la promotion du latin vivant; concrètement, on ne fait rien pour le promouvoir et on décourage les efforts de ceux qui continuent à œuvrer dans cette voie.
Il y aura encore trois congrès de l'association Vita Latina en 63 à Strasbourg, en 69 en Avignon et le dernier en 75 à Pau auquel j'ai participé. Mais il n'y a plus de plan de travail; chacun vient y faire une communication en latin sur un thème académique ou culturel mais le latin n'est plus que le prétexte du congrès.
Au troisième congrès à Strasbourg en 1963, en raison de l'importante participation réitérée de congressistes étrangers, on décide de réunir un congrès hors de France. Rome est naturellement choisie et le congrès international, qui s'y tient en 1966, décide la création d'une Académie chargée d'assurer de façon suivie la promotion du latin vivant.
Hélas, non seulement cette Académie n'a rien réalisé du tout, mais dans son titre même il apparaît que l'objectif a changé: c'est l'''Academia linguae litterisque Latinis fovendis''; il n'y est plus question de latin vivant! Tout ce que fera l'Académie, c'est tenir une brève session annuelle et décider de l'endroit où, à peu près tous les quatre ans, se tiendront les congrès qualifiés d'universels. Je suis de prés les sessions de l'académie depuis 1986 et je n'ai pu que constater son inertie et sa stérilité.
Les congrès se sont succédés:
- en 1970 à Bucarest;
- en 1973 dans l'île de Malte;
- en 1977 à Dakar, où il est magnifiquement organisé par le président Léopold Sédar Senghor; c'est le premier auquel je participe;
- en 1981 à Trèves;
- en 1985 à Durham en Angleterre;
- en 1989, il aura lieu à Erfurt en Allemagne de l'Est.
Si les congrès se déroulent bien en latin, rien ou presque rien n'y est présenté qui ait un rapport avec le Latin Vivant.
Parmi les suggestions pédagogiques qui avaient été émises au premier congrès d'Avignon en 56, il y avait celle de la création d'une méthode du genre ''Assimil'' pour le latin. Ce n'est que dix ans plus tard que cette semence a germé, tout à fait par hasard. Le mérite en revient à un ingénieur français , Clément Desessard, fermement acquis aux idées du ''Mouvement pour le Latin vivant''. Edité à Paris en 1966, l'Assimil latin est un succès: trois éditions et 60.000 exemplaires vendus.
C'est à l'Assimil que je dois d'avoir découvert par hasard, en 1973, l'existence du latin vivant et de la revue Vita Latina. Je croyais, moi aussi, jusque là, que le latin était depuis longtemps une langue morte. J'ai voulu voir de près ce qu'était cette association Vita Latina et c'est ainsi que j'ai participé à son dernier congrès tenu à Pau en 1975. J'ai découvert ensuite un autre foyer de latin vivant, allemand celui-là, et son périodique trimestriel VOX LATINA, revue copieuse entièrement rédigée en latin sous les auspices de l'université de la Sarre. L'animateur en est le Dr Eichenseer qui dirige tous les étés des séminaires de conversation latine, où j'ai découvert, étonné et admiratif, que le latin est bien une langue qui se parle, une langue qui a sa sonorité propre, une langue avec laquelle il est possible de s'entretenir même des choses les plus terre a terre.
Je ne puis évidemment évoquer ici les multiples réalisations et activités du latin vivant. C'est un vaste sujet, que l'on pourrait développer à une autre occasion.
Revenons donc à notre propos: ''Pourquoi le latin aujourd'hui''. Parce qu'une fois de plus l'Europe a besoin de lui pour réussir son unité, pour retrouver son âme. Voilà la raison fondamentale qu'impose le contexte historique nouveau dans lequel nous vivons depuis la deuxième guerre mondiale. Malheureusement, jusqu'à ce jour, invoquer cette raison, c'est violer un tabou officiel tant elle bouscule d'idées reçues, d'habitudes invétérées et d'intérêts divers.
Si l'on insiste, les objections ne manquent pas de fuser.
La première et la plus péremptoire est que rétablir à notre époque l'usage pratique du latin est impossible. J'ai voulu en faire l'expérience personnelle et j'ai acquis la certitude que c'est possible.
Pour ceux que des comparaisons confortent, il suffit de regarder l'exemple de l'état d'Israël, où l'hébreu est devenu la langue générale et officielle, alors que, contrairement au latin il avait perdu tout usage pratique depuis plus de deux millénaires.
Un autre exemple est celui des Hongrois au siècle dernier, lorsqu'au sein de l'empire autrichien des Habsbourg ils ont revendiqué leur autonomie; leur première démarche pour se singulariser des Autrichiens a été de substituer le latin à l'allemand dans leurs rapports administratifs avec la monarchie, chose que ne pouvait refuser l'héritière du Saint Empire Romain Germanique.
Une autre objection, que l'on entend dans les pays qui se disent ''latins'' parce que de langue romane, est celle-ci: "Comment voulez- vous que les peuples européens de langue germanique acceptent le latin avec lequel leurs langues n'ont pas de liens de filiation?''
Eh bien, c'est le contraire que je constate: c'est dans les pays de langue germanique que le latin a eu le plus longtemps un usage pratique, c'est encore dans ces pays que l'enseignement du latin est le plus solide actuellement et c'est toujours dans ces pays que le latin vivant a de nos jours ses foyers les plus actifs. De plus le latin fait profondément partie de la tradition historique de ces pays; jusqu'en Scandinavie, jusqu'en Finlande, les villes abondent d'inscriptions latines sur les monuments et parmi ces inscriptions il y en a de toutes récentes. Sur le fronton de l'immense palais royal de Stockholm c'est une grande inscription latine que l'on peut lire.
Un de nos amis. le Prof, Tuomo Pekkanen d'Helsinki, vient de traduire en vers latins le grand poème épique de la nation finlandaise, le Kalevala (22.795 vers!); non seulement cet ouvrage a été édité aux frais de l'état finlandais, mais c'est aussi aux frais de l'état que l'auteur va présenter son œuvre de par le monde. C'est ainsi que nous avons eu le plaisir de l'inviter en 87 à Bruxelles, où cette présentation a eu lieu dans une salle mise à notre disposition par la Communauté Economique Européenne. L'auteur a présenté son œuvre en latin et nous en avons organisé une traduction simultanée en français et en néerlandais, langues qu'il ne connaît pas.
Une autre objection courante en France et en Belgique, mais inexistante en Allemagne ou en Autriche, est celle de l'élitisme. L'étude du latin et du grec serait un symbole des privilèges de la classe bourgeoise. Cette affirmation ne résiste pas à l'examen objectif; toute l'instruction de haut niveau a été naguère presque réservée aux plus fortunés; l'instruction est de nos jours offerte à toutes les couches de la population et le latin y a la place de choix que nous avons dite, si on lui attribue son rôle historique.
On entend encore une objection, très virulente en France dans certains milieux, à savoir que le latin est la langue de l'Eglise. Cette affirmation résulte d'une vision tronquée des faits historiques; en effet, comme je l'ai déjà dit, le latin a été jusqu'au seuil de notre siècle une très grande langue scientifique et est resté jusqu'à nos jours une grande langue littéraire sans rapports avec l'Eglise. Ce serait cependant nier l'histoire que de ne pas reconnaître que l'Eglise Catholique Romaine est à la base de l'unité culturelle de l'Europe.
Les Européens d'aujourd'hui se trouvent dans une impasse. Ils ont vaguement le sentiment que pour survivre, pour peser de quelque poids dans le cours des événements, il leur faut se rassembler, s'accepter, s'organiser. Mais ils ne savent comment faire, tant pèse l'héritage des nationalismes. Je dirai même que si les princes sont à l'origine de la création des nations européennes, ces princes ont aujourd'hui des successeurs qui ne tiennent pas tellement à voir amputer leurs pouvoirs nationaux. Aussi se contentent-ils de la situation ambiguë que nous connaissons actuellement même si elle ne peut apporter aucun remède au mal le plus terrible dont souffre l'Europe, à savoir la difficulté de communication interne. On préconise officiellement l'apprentissage de plusieurs langues, avec la conséquence inévitable qu'aucune n'est plus vraiment connue. Et comme cette solution ne permet quand même pas la communication au sein d'une communauté où il y a au moins dix langues qui font valoir leurs droits, c'est une langue extérieure, l'anglo-américain, qui vient arbitrer la situation, une langue qui évolue dans ses formes et son vocabulaire de l'autre côté de l'Atlantique; quelle solution!
Pour ouvrir des perspectives vraiment européennes il y a un autre schéma d'enseignement à proposer, fondé sur l'apprentissage de trois langues..
- la première: la langue maternelle, quelle qu'elle soit, ce qui met sur le même pied les grandes et les petites langues européennes. Selon ses origines on approfondit le catalan ou le castillan, le néerlandais, le français, le provençal...
- la seconde: l'anglo-américain, qui pour un temps indéterminé restera la langue technique nécessaire des sciences et de l'économie.
- la troisième: le latin, mais enseigné d'une manière totalement différente; c'est-à-dire ne pas viser d'emblée le latin littéraire le plus élégant et le plus difficile, mais s'exercer à un latin correct du niveau de la communication courante, ce premier échelon solide donnant bien mieux accès, pour ceux qui le souhaitent, aux raffinements de la langue littéraire.
Ainsi les élèves acquerront un moyen de communication international nouveau, mais, surtout, pourra naître chez eux, quelle que soit leur nation d'origine, le sentiment d'appartenir à une grande communauté historique et géographique.
Vous me direz sans doute que je ne parle jamais du grec, qui est cependant aussi inscrit à nos programmes scolaires. C'est qu'il y a entre le grec et le latin une différence fondamentale. Seul le latin a connu une continuité historique en Europe depuis l'Antiquité. Le grec, qui jouissait au temps de l'Empire Romain d'un remarquable prestige culturel et d'un usage dominant dans les domaines technique et commercial (comme l'Anglo-américain de nos jours), le grec, dis-je, est ignoré du Moyen Age occidental, ce qui fait tout de même un millénaire. Le grec va suivre le destin de l'empire byzantin et subir un terrible naufrage. Supplanté dès le VIIIe siècle par l'arabe de l'Islam en Syrie et en Egypte, il disparaît ensuite progressivement d'Asie Mineure et des Balkans sous les coups des Turcs islamisés; il sombre définitivement en 1453 à la chute de Constantinople. C'est la fuite en Italie des savants de Constantinople qui va ranimer l'étude du grec ancien en Occident et qui va le faire entrer dans nos habitudes universitaires puis scolaires. Personnellement j'aime beaucoup le grec ancien et je l'ai pas mal pratiqué. Mais il est impossible de l'enseigner correctement dans un programme scolaire aussi encombré que celui que nous connaissons aujourd'hui. De toute manière il n'a sa place que dans une filière où l'on approfondit également l'aspect le plus littéraire du latin.
Je serais très heureux si je vous avais convaincus que le latin est en Europe un levain d'une importance capitale. Il est urgent d'adapter son enseignement au contexte historique de notre époque et je crois que c'est un conservatisme anachronique que de vouloir continuer à l'enseigner comme on l'enseignait au siècle dernier.
Je souhaite que les enseignants comprennent qu'ils ont dans cette mutation un rôle capital à jouer; eux disposent d'une bonne connaissance théorique du latin qu'ils peuvent sans trop grand effort transformer en une connaissance active et pratique; j'en connais un certain nombre qui l'ont fait avec succès mais ce nombre est insuffisant, car ce n'est que par l'exemple de la base qu'on peut faire bouger les choses. En Israël, c'est des enseignants et des élèves qu'est venu le renouveau de l'hébreu; ce n'est que quand ce renouveau est devenu un fait suffisamment frappant que les dirigeants politiques l'ont pris en compte et ont décidé de s'en servir. Que cet exemple encourage tous ceux qui sincèrement et avec clairvoyance souhaitent contribuer à l'éclosion d'un nouveau printemps européen. C'est dans cet esprit que nous avons créé la Fondation Melissa et que nous lui avons fixé pour tâche d'informer, de rassembler en associations ceux qui sont favorables à ces idées nouvelles, et d'enseigner le latin d'une façon vivante et moderne...
Guy Licoppe

(propos receuillis le 26 aout 2008 pour L'Esprit Européen par Claude Bourrinet)
Monsieur Licoppe-Deraedt, la passion pour le latin est-elle
innée ?
Pourriez-vous, si vous
n’y voyez pas d’inconvénient, nous livrer le secret d’une histoire d’amour qui
a l’air bien solide ?
Guy Licoppe (dit Gaius depuis 1976 dans l’orbis Latinus), époux de Madame Françoise Deraedt.
1973 : je découvre par hasard l’Assimil latin et m’étonne que cette maison d’édition vouée à l’apprentissage des langues actuelles se soucie du latin. J’y découvre avec surprise qu’il existe à notre époque des gens qui parlent latin. Je m’abonne à la revue latine Vita Latina signalée dans l’Assimil et y apprends que cette association tiendra un congrès à Pau à Pâques 1975 ; je m’y inscris pour voir de près des gens parlant latin. A l’occasion de ce congrès je fais la connaissance d’un Allemand, le Dr P.C. Eichenseer, qui travaille à l’université de la Sarre, où il publie une revue latine intitulée Vox Latina.
1976 : La rencontre avec cet homme est décisive ; il est la démonstration personnifiée de la possibilité de l’emploi du latin dans le contexte actuel. Très intéressé par l’avenir de l’Europe, qui après son suicide dans la deuxième guerre mondiale essaie de se forger un avenir communautaire, je découvre que le latin a été pendant de nombreux siècles son ciment d’unité culturelle et je me dis qu’il serait sage de retrouver cette voie. De là mon engagement pour le latin vivant.
Ceci est un très bref résumé d’une histoire que j’ai déjà bien des fois racontée. Lisez, si cela vous intéresse, le petit livre que j’ai écrit « Le Latin et le Politique » ( édité par le Musée de la Maison d’Erasme (Bruxelles) en 2003).
Personnellement, je
n’ai découvert l’association Melissa,
dont vous êtes le président, que récemment. Auriez-vous la gentillesse de nous
la présenter ? Et d’abord, que signifie « Melissa » ?
J’ai créé la revue latine bimestrielle Melissa en 1984 ; son symbole est un hiéroglyphe égyptien représentant une abeille, car les racines lointaines de notre culture plongent dans l’Egypte pharaonique. Le mot lui-même est grec et signifie abeille ; c’est un hommage à la Grèce antique, vraie fondatrice de notre culture.
Dès ce moment Françoise Deraedt, philologue classique, coopère activement à la revue, dont elle assumera bientôt toute la responsabilité de l’édition.
1986 : je crée la Fundatio Melissa sous forme
d’a.s.b.l.; elle gère un cercle de latin à Bruxelles, organise des séminaires
de latin et outre la revue Melissa publie des ouvrages en latin. Son site
internet est http://web.me.com/fundatiomelissa.
Pourquoi le latin
devrait-il être la langue des Européens ? Est-ce un choix culturel, ou
politique ?
En quoi la promotion du latin peut-elle favoriser la construction
européenne ?
Que pensez-vous du
plurilinguisme en Europe ? Est-il compatible avec l’adoption d’une langue
unitaire ?
La réponse à ces trois questions est ébauchée plus haut ; pour plus de détails, voir « Le Latin et le Politique ».
Pourriez-vous nous définir ce qu’est l’Europe ?
Certains essaient de la définir géographiquement, mais il s’avère impossible de s’accorder sur les critères.
La seule chose qui puisse rassembler tant de peuples, c’est l’appartenance à une même culture ; cette culture existe, elle est notre précieux héritage et elle a une langue, le latin. Jean Monnet à la fin de sa vie disait que pour faire l’Europe c’est par le culturel qu’il aurait fallu commencer, pas par l’économique. Ce ciment culturel, je le perçois concrètement à toutes les manifestations latines internationales auxquelles je participe ; les nationalités s’estompent, il reste l’apartenance à une même sphère culturelle. Cet été j’ai participé en Hongrie à un grand séminaire réunissant plus de deux cents personnes de tous pays, des jeunes surtout ; la diversité disparaissait sous l’unité culturelle.
Avez-vous, dans votre
combat pour le choix de la langue latine comme langue de l’Europe,
rencontré des associations, des
personnes influentes, voire des responsables européens, qui en ont compris la
nature et l’enjeu ? Les jeunes sont-ils sensibles à cette question ?
Depuis la naissance du mouvement pour le Latin Vivant d’après-guerre, au congrès d’Avignon en 1956, le pouvoir politique en Europe a toujours été farouchement hostile au latin ; il l’est d’autant plus actuellement, que de moins en moins de dirigeants politiques ont acquis des rudiments de latin. Tout ce qui a été entrepris depuis lors l’a été par des initiatives privées. La Finlande seule fait exception, où depuis une quinzaine d’années des émissions en latin ont lieu à la radio-télévision officielle.
La plupart des jeunes actuellement se confinent dans l’hédonisme, puisqu’on ne leur propose rien de plus enthousiasmant.
Quels sont, d’après vous, les principaux obstacles à l’adoption du
latin ?
L’opposition du monde politique pour des raisons surtout démagogiques.
Et à la réalisation d’une Europe unie et indépendante ?
L’Europe à six était un début prometteur. L’entrée de l’Angleterre signifiait le renoncement à une Europe politiquement unie. Outre que celle-ci n’a jamais fait que diviser les continentaux et les jeter les uns contre les autres, elle est aussi le cheval de Troie des Américains, qui ne désirent pas du tout avoir à compter avec une Europe politiquement forte.
Plus il s’ajoute de nouveaux états à l’Union, moins celle-ci a de chances de réaliser une intégration politique. Il reste un grand marché et une monnaie unique qui ont incontestablement des avantages.
Quelles objections opposez-vous aux autres propositions de langue
commune pour l’Europe, notamment l’anglais et l’espéranto ?
Oublions l’espéranto, langue artificielle sans passé et sans culture.
Quant à l’anglais, il s’installe insidieusement partout, profitant de l’occasion inespérée que lui donne le babélisme de l’Europe, mais l’anglais n’est la langue que d’un seul des peuples européens et sur le plan culturel il ne surclasse en rien les autres grandes langues européennes.
Que répondez-vous à
ceux qui estiment que le choix du latin est « élitiste » ?
Il n’existe pas de société sans élite, pas plus qu’il n’existe d’armée sans élite (c’est du militaire que nous vient ce mot). Le tout est de savoir si l’élite sera composée d’aigrefins incultes ou si un certain niveau culturel est nécessaire pour en faire partie.
Avez-vous des
partenaires dans toute l’Europe, qui partagent votre combat ? Les
Européens de l’Est se sentent-ils concernés par l’adoption du latin ?
Nous avons des partenaires dans toute l’Europe et même en Amérique. Il est stupéfiant de constater qu’il y a aux Etats-Unis beaucoup plus de liberté et d’efficacité dans l’enseignement du latin qu’en Europe, où tout est stupidement réglementé dans le détail.
Les Européens de l’Est sont beaucoup plus ouverts à l’usage du latin que ceux de l’Ouest. Il est significatif de constater que lorsque l’association d’enseignants Euroclassica a été créée après la chute du mur de Berlin, les Orientaux voulaient que la langue de l’association soit le latin (ce qui pour des enseignants de latin paraissait normal), mais les Occidentaux s’y sont formellement opposés. La langue de leurs congrès est maintenant l’anglais !
Vous êtes favorable à
l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Pensez-vous que les Turcs
accepteraient de parler latin ?
Je vous ai dit précédemment ce que je pensais de la Turquie. Mustapha Kémal a introduit le latin dans l’enseignement secondaire en Turquie, à l’imitation de son modèle qui était le système allemand. Nous aurions donc pu incorporer la Turquie dans notre sphère culturelle. Mais pourquoi les Turcs aujourd’hui continueraient-ils à étudier le latin à l’école alors qu’on l’abandonne en Europe ? Ce qui est gravissime, c’est que sur le plan culturel nous n’avons plus rien à exporter.
Quel programme ou quel
ordre de priorités conseilleriez-vous à ceux qui voudraient poursuivre
votre combat pour le latin dans les
années à venir afin qu’ils aient quelques chances d’aboutir ?
L’avenir est insondable. Ce que je fais avec pas mal d’autres, c’est cultiver un patrimoine dont on se souviendra peut-être un jour qu’il nous est indispensable.
Quels sont vos
objectifs du moment ? Et à moyen terme ?
Même réponse qu’à la question précédente...

L'impérialisme linguistique.
Le tout anglais vecteur de la mondialisation libérale
Jean Tosti
article publié le 11/10/2007 sur le site de l’association ATTAC
Au dessous de cet article, on lira la réponse de Claude Bourrinet : "L'altermondialisme est-il un alteridiomisme ?"
On pourrait simplement parler de domination linguistique, ce qui
serait en soi un phénomène « naturel » et somme toute acceptable,
mais le processus s’accompagne d’une volonté de conquête, à la fois économique,
politique et culturelle. D’où le terme d’impérialisme, justifié notamment par
les propos de divers responsables politiques anglo-saxons. On pense évidemment
à Margaret Thatcher, qui déclarait en 2000, lors d’une conférence donnée aux
États-Unis, que « le pouvoir dominant est l’Amérique, le langage dominant
est l’anglais, le modèle économique dominant est le capitalisme
anglo-saxon » [1]. On connaît moins
les propos tout aussi brutaux mais plus détaillés de David Rothkopf, un ancien
responsable de l’administration Clinton, qui valent pourtant leur pesant de
cacahuètes :
« Il y va de l’intérêt économique et politique des États-Unis de veiller à
ce que, si le monde adopte une langue commune, ce soit l’anglais ; que,
s’il s’oriente vers des normes communes en matière de télécommunications, de
sécurité et de qualités, ces normes soient américaines ; que, si ses
différentes parties sont reliées par la télévision, la radio et la musique, les
programmes soient américains ; et que, si s’élaborent des valeurs
communes, ce soient des valeurs dans lesquelles les Américains se
reconnaissent… Les Américains ne doivent pas nier le fait que, de toutes les
nations dans l’histoire du monde, c’est la leur qui est la plus juste, la plus
tolérante, la plus désireuse de se remettre en question et de s’améliorer en
permanence, et le meilleur modèle pour l’avenir [2]. »
Reste que l’impérialisme linguistique n’est pas une nouveauté et n’est pas la propriété exclusive de la langue anglaise. On connaît l’impérialisme du latin, à l’origine des langues romanes, celui de l’arabe accompagnant le développement de l’islam en Méditerranée, celui du castillan en Amérique dite « latine », ou encore, plus récemment, celui du russe à l’intérieur des républiques soviétiques. Sans oublier bien sûr celui du français, encore très vivant aujourd’hui et qui se verrait bien comme alternative mondiale au « tout anglais », à travers la notion controversée de « francophonie ».
La langue française n’est pas menacée de mort comme le prétendent certains, elle continue d’avoir un statut privilégié dans les relations internationales et est parlée par environ 175 millions de locuteurs. Par contre, chaque année, on estime qu’il y a en moyenne 25 langues qui meurent dans le monde, sur un total d’environ 5 000 langues (estimation de Claude Hagège, à partir d’une fourchette allant de 4 500 à 6 000 langues selon les auteurs). Claude Hagège assimile ce phénomène à celui de l’extinction des espèces naturelles [4]. Précision : sur ces 5000 langues, seules 77 ont le statut de langue officielle, mais chacune est le reflet d’une culture propre, qui s’éteint lorsque la langue meurt.
1. Qu’est-ce qu’une langue ? D’abord un outil de communication permettant à des interlocuteurs de se comprendre, et dans ce sens on pourrait dire que c’est l’anglais qui joue le mieux ce rôle sur le plan mondial. Mais les fonctions d’une langue ne se limitent pas à ce seul aspect pratique. La relation entre langue et pensée est essentielle, et on ne pense pas « pareil » dans toutes les langues. Sans approfondir, on peut citer de grandes différences sur l’axe syntagmatique (construction de la phrase) et surtout sur l’axe paradigmatique (choix des mots utilisés dans la phrase). La plupart des langues disposent d’un important stock de synonymes se différenciant par le niveau de langage (vulgaire, courant ou soutenu), le degré d’intensité, la spécialisation etc. Il est évident que ces synonymes, souvent métaphoriques, ne sont pas facilement traduisibles, d’autant que leur emploi est intimement lié à la pensée du locuteur. On pourra citer aussi le genre, très variable selon les langues, qui lui aussi détermine une certaine forme de pensée, tout comme le fait qu’une langue soit ou non agglutinante.
La langue véhicule aussi une culture, un mode de vie, un système
économique et politique, et force est de reconnaître qu’aujourd’hui l’anglais
est devenu la langue de la financiarisation du monde. Quand on parle économie
ou finances, c’est soit en anglais, soit en utilisant une multitude de termes
anglo-américains souvent incompréhensibles pour la plupart d’entre nous. Le
langage des milieux financiers est, si l’on peut dire, un véritable charabia.
Un exemple parmi tant d’autres, la définition du mot stock-picking
trouvé dans un lexique boursier sur internet :
« Méthode de gestion dite de la sélection de valeurs. Le stock-picking
consiste à miser sur les valeurs les plus prometteuses de la cote, en
s’assurant simplement que ce choix à la base (bottom) n’est pas en
contradiction manifeste avec les tendances globales du marché (up)…
L’approche bottom-up et le stock-picking donnent des résultats
plus réguliers que la stratégie topdown, mais ils exigent de la
patience, un suivi particulièrement attentif de la vie des sociétés et un
surcroît de self-control. [5] »
2. L’appauvrissement des échanges avec le « tout-anglais ». L’anglais est une langue beaucoup plus difficile à maîtriser qu’on ne le croit. Son emploi par des non-anglophones natifs s’accompagne d’un grand appauvrissement et d’une absence souvent quasi totale de maîtrise de la langue utilisée. Il donne aussi naissance à de curieux sabirs ou, mieux, à de véritables langues de relation appelées « pidgins » (prononciation chinoise du mot « business » !). On a même donné le nom de « globish » (Global English) à une version simplifiée de l’anglais créée en 1998, n’utilisant de cette langue que les mots et expressions les plus courants.
3. Institutions internationales et problèmes linguistiques : l’Union européenne est sans doute la mieux lotie, avec vingt-trois langues officielles, dans lesquelles tous les textes doivent être traduits. Les traductions sont excellentes… quand elles existent. De nombreux documents de travail de la Commission restent pendant des mois uniquement disponibles en langue anglaise. C’est encore plus grave avec la Banque centrale européenne (BCE), dont le site web, à l’exception du chapeau de présentation, n’est disponible qu’en anglais. Ce qui est vrai en partie pour l’UE l’est évidemment beaucoup plus dans le cadre d’institutions telles que l’OMC, où la plupart des dossiers, rédigés en anglais, ne sont jamais traduits. À noter que le site web de l’OMC n’est disponible qu’en trois langues : anglais, espagnol, français. Quant à l’ONU, avec ses 192 États, elle ne dispose que de six langues officielles : anglais, arabe, chinois, espagnol, français, russe.
4. L’usage de l’anglais dans le monde du travail. C’est sans doute là que les problèmes sont les plus sérieux, que ce soit en France ou dans les autres pays non anglophones du monde. La connaissance de l’anglais est devenue la condition sine qua non de la réussite sociale, et certaines familles sont prêtes à tout pour que leurs chérubins acquièrent une parfaite maîtrise de cette langue. L’exemple le plus caricatural est celui de la Corée du Sud, où l’on va même jusqu’à pratiquer une opération chirurgicale de la langue afin de rendre celle-ci plus agile à prononcer certains sons étrangers [6]. Le tout sans grands résultats, sinon un appauvrissement de la connaissance du coréen sans pour autant que l’enfant parle bien l’anglais.
De tels comportements absurdes montrent bien à quel point la pression est forte. En France, l’usage de l’anglais dans les entreprises technologiques et financières devient quasi systématique, au mépris de la loi Toubon de 1994 et de son application dans le code du travail. L’article L.122-39-1 de ce dernier stipule pourtant que « Tout document comportant des obligations pour le salarié ou des dispositions dont la connaissance est nécessaire à celui-ci pour l’exécution de son travail doit être rédigé en français ». De récents procès ont permis d’ailleurs de condamner des entreprises n’appliquant pas cette règle. Encore faut-il avoir l’organisation et le courage nécessaires pour intenter de tels procès, surtout dans des petites entreprises, en particulier les startups, où les syndicats sont inexistants.
L’usage du tout anglais dans les entreprises accentue le stress de celles et ceux qui ne maîtrisent pas suffisamment cette langue, tout en créant une élite à partir de critères pour le moins discutables. Il est également dangereux lorsque les logiciels ou les notices d’utilisation ne sont pas traduits : il semble bien que cette absence de traduction soit en grande partie à l’origine des surexpositions radioactives constatées à l’hôpital d’Épinal au début de l’année 2007. Il est enfin le plus souvent inutile, voire contreproductif : ainsi, lors de la fusion Renault-Nissan de 1999, les dirigeants de l’entreprise ont voulu que les échanges franco-japonais s’effectuent en anglais. Au bout de quelques mois, les résultats s’avérant désastreux, on a décidé que les Français apprendraient le japonais et inversement !
[1] Cité par Le Figaro, article du 22/07/2000
[2] In Praise of Cultural Imperialism ?,
1997
[3] Discours de Nicolas Sarkozy à Dakar, le 26 juillet 2007
[4] Claude Hagège, Halte à la mort des langues, éd. Odile Jacob, 2000-2002
[5] http://www.tradingsat.com/Stock-picking-lexique-boursier-212.html
[6] cf. un article de Philippe Pons dans le journal Le Monde du 19/04/02
Quels
remèdes ?
(solutions proposées au cours de la discussion par Susan George, Robert Joumard et divers participants de l’atelier)
Si les causes du « mal » sont assez faciles à identifier, les remèdes sont plus difficiles à trouver, d’autant qu’on doit envisager le problème à l’échelle mondiale, et qu’aucune solution n’est vraiment satisfaisante. Il faut reconnaître que la tentation est grande d’adopter l’anglais « malgré tout », comme c’est bien souvent le cas au sein du mouvement altermondialiste. Après tout, l’anglais n’est pas lié par essence à la financiarisation, et son emploi résout bien des problèmes ! Outre les problèmes évoqués plus haut, le principal danger est sans doute que seule une élite peut manipuler aisément l’anglais, que ce soit à l’écrit ou à l’oral, d’autant qu’en France, pour des raisons parfois difficilement explicables, l’apprentissage des langues étrangères s’apparente à un véritable parcours du combattant. La discussion fait apparaître trois types de solutions :
1. Un meilleur apprentissage des langues : dès l’âge de trois ans, l’enfant apprendrait à maîtriser trois langues, dont bien évidemment sa langue maternelle, sachant qu’il y a de fortes chances pour que l’anglais fasse partie des trois langues choisies par les parents.
2. L’intercompréhension passive, parfois appelée simplement « intercompréhension » : il s’agit, à l’intérieur d’un même groupe linguistique, de pouvoir échanger dans sa propre langue avec des interlocuteurs parlant une langue voisine. Il faut cependant savoir que, si ce type d’intercompréhension est relativement aisé dans les langues slaves ou germaniques, ce n’est pas forcément le cas pour nous, le français ayant connu une évolution phonétique qui l’a beaucoup éloigné de l’italien et des autres langues romanes. Une telle intercompréhension peut se pratiquer dans les régions frontalières (nombreux exemples fournis par les comités locaux concernés), elle est beaucoup plus problématique ailleurs. Elle devient par contre plus facile si les échanges se font à l’aide d’un traducteur, comme nous l’avons expérimenté à Attac lors du week-end « Construisons notre Europe » à Toulouse, du 11 au 13 mai 2007. Mais, dans ce cas, on ne peut plus vraiment parler d’intercompréhension passive.
3. L’usage d’une langue véhiculaire internationale : soit un anglais international moins pauvre que le globish, soit une langue artificielle, la plus connue d’entre elles étant l’espéranto. Cette dernière existe depuis 120 ans et, même si les évaluations sont difficiles, on estime qu’elle regroupe environ deux millions de locuteurs. La plupart des linguistes sont sceptiques, par exemple Claude Hagège selon qui, s’il est possible de ressusciter une langue morte, à l’image de l’hébreu, il est impossible d’imposer une langue artificielle. Reste que les linguistes n’ont pas toujours forcément raison. D’où l’idée, proposée par un espérantiste membre d’Attac, que, lors de la prochaine Université d’été, un atelier permanent soit consacré à l’espéranto, de même qu’il y en a eu un cette année sur les logiciels libres. Après tout, le combat est un peu le même !
Quelles que soient les solutions choisies, une chose est sûre : il est hors de question de laisser mourir les langues maternelles, que ce soit dans la pratique quotidienne ou sur les lieux de travail. C’est vrai pour le français, c’est également vrai pour les autres langues vernaculaires du monde, ce que les partisans de la francophonie ont hélas trop souvent tendance à oublier.

L’altermondialisme est-il un
alteridiomisme ?
Claude Bourrinet
ATTAC, qui fédère des sensibilités diverses et militantes opposées à la globalisation libérale, passe aux yeux de l’opinion publique, des medias et des pouvoirs politiques pour l’un des courants les plus contestataires et les plus efficaces, comme en a témoigné sa campagne victorieuse contre le projet de constitution européenne présenté aux suffrages des Français lors du referendum de 2005. Malgré les dissensions récurrentes qui brouillent parfois son message, et des enjeux internes de pouvoirs, il est légitime de considérer ATTAC comme un porte-parole politique représentatif du courant altermondialiste.
La question touchant l’emploi des langues, ou d’une langue, dans les échanges internationaux, économiques, culturels, diplomatiques, politiques, soulève une série d’interrogations cruciales, car impliquant des choix civilisationnels à long terme. L’idiome dans lequel les êtres humains partagent leurs idées, leurs émotions, leurs cultures, ou bien explicitent leurs désaccords ou leurs affrontements, conditionne, comme tous les linguistes et les sémiologues le savent, les contenus, les signifiés, les significations et jusqu’aux affects qui s’attachent à l’utilisation de certains termes, ce que l’on nomme les connotations, et que parfois seuls les utilisateurs « naturels » de ces langues peuvent saisir. C’est ce que voit très bien Jean Tosti [1] lorsqu’il rappelle qu’ « on ne pense pas « pareil » dans toutes les langues », d’où les difficultés inhérentes à la traduction, qui s’avère presque nécessairement une trahison. Il souligne aussi fort justement que « l’anglais est devenu la langue de la financiarisation du monde », en remarquant au passage combien ce « sabir » est jargonneux et quasi incompréhensible pour le profane. Paradoxalement, l’anglo-américain présente dans la pratique un écart abyssal entre une utilisation hyperspécialisée de la part d’une élite intégrée dans le commerce mondial, et un usage appauvri (le « globish ») de la part de « non-anglophones natifs », pour qui son apprentissage est très difficile. Cet état de chose linguistique accroît évidemment la « fracture » sociale. Fort pertinemment, Jean Tosti observe que les instances dirigeantes européennes et nationales encouragent, contre la loi d’ailleurs, les échanges en anglais, dans l’administration ou dans les entreprises [2]. Jean Tosti invoque aussi Claude Hagège pour rappeler que, chaque année, 25 langues (sur 4500 à 6000) disparaissent dans le monde, phénomène qui impose la comparaison avec les espèces en voie d’extinction.
« Les
remèdes ? » Ou une tempête dans un verre d’eau.
Jusque là, le diagnostic de la maladie linguistique mondiale est tout à fait juste. Mais comme bien souvent dans le courant altermondialiste, les conséquences n’en sont pas tirées pour des raisons qui tiennent autant aux outils conceptuels utilisés qu’à des considérations strictement idéologiques.
Constatons que le paragraphe consacré aux « remèdes » débute par un aveu d’impuissance, d’autant plus attendu qu’il sanctionne une ambition que d’aucuns jugeraient exagérée. Car il s’agit, pour Jean Tosti, de trouver une langue de communication mondiale. Qui trop embrasse mal étreint, bien sûr… La réponse est en outre contenue dans le primat du questionnement : nous avons déjà dores et déjà une langue mondiale, et c’est l’anglais ! [3] Postuler comme il le fait qu’une langue est d’abord un instrument de communication entraîne inévitablement une vision utilitaire de son usage, donc le choix de l’anglais. Tout ce qui avait été, au début de l’article, évoqué au sujet de la singularité des langues, des visions et des genres de vies idoines qu’elles impliquent est soudain occulté par l’unique contrainte communicationnnelle, « véhiculaire ». Exit donc les identités culturelles, ethniques, nationales etc. ! [4]
C’est pourquoi, inévitablement, les mesures qu’il envisage restent caduques, ou à l’état de vœux pieux. Il est pour le moins significatif qu’à l’évocation de l’espéranto, condamné avec justesse pour son artificialité [5], Jean Tosti passe rapidement sur l’excellente remarque de Claude Hagège, pour qui « s’il est possible de ressusciter une langue morte, à l’image de l’hébreu, il est impossible d’imposer une langue artificielle ». Comme il ne semble pas qu’ATTAC propose l’hébreu comme langue internationale, on s’étonne néanmoins qu’il n’ait été fait aucune allusion au latin.
ATTAC, un organisme très
intégré
Jean Tosti concède que, dans les réunions internationales tenues par ATTAC, hormis quelques essais, comme à Toulouse 11 au 13 mai 2007, qui cependant aboutissent à des échanges « intercompréhension passive », il est fait surtout usage de l’anglais. Il est évident qu’ATTAC, nolens volens, appartient à cette élite globale qu’elle combat par ailleurs. Il serait stupide de lui reprocher l’origine de ses membres, leur culture, leur maîtrise de l’anglais, mais on est en droit de s’interroger sur les limites d’un raisonnement, qui aboutit cependant à de bonnes conclusions, comme la dénonciation « d’une volonté de conquête » de la part des Anglo-saxons, mais qui reste bloqué devant quelques « interdits » idéologiques.
Et l’on notera que si la duplicité en matière linguistique des gouvernants européens est condamnée, il n’est fait mention nulle part de l’hypothèse d’une langue commune pour notre continent, et que l’on ne ressent pas, à la lecture de Monsieur Tosti, la présence d’un fort patriotisme européen.
Le patriotisme, au demeurant, semble, à ATTAC, surtout défendu quand il est question de peuples victimes de la colonisation. On peut comprendre le rejet de certaines langues de la part d’ethnies qui ont été spoliés par un autre peuple, mais l’agressivité manifestée, dans l’article, contre la francophonie, contre une langue française dont on apprend avec stupeur qu’elle ne court aucun danger (les enseignants apprécieront) laisse dubitatif. Le discours tiers-mondiste n’est évidemment pas étranger à cette diatribe.
Cependant, le principal obstacle qui interdit de penser dans sa radicalité la question des langues est l’universalisme dont hérite ATTAC, comme tous les courants de pensée qui se réclament des Lumières, comme le libéralisme et le marxisme. Faute de porter jusqu’au bout la critique, c’est-à-dire de la décliner en termes d’identités, de racines (pas seulement celles du « Tiers-monde !), le mouvement altermondialiste ne peut que s’inscrire dans la logique de ceux contre qui il prétend lutter.
Castoriadis disait plaisamment que le trotskisme était la fraction exilée de la bureaucratie soviétique. ATTAC ne serait-elle pas la fraction chagrine de la bourgeoisie mondiale ?
Et si finalement cette association ne visait qu’à rendre acceptable le « nouvel ordre mondial » ?
C B, 3/09/08
[1] Intervention relative à la mainmise de l’anglo-américain dans le domaine des relations internationales dans un article publié le 11/10/07 lors de l’Université d’été d’ATTAC organisée à Toulouse en 2007.
[2] Voir les exemples donnés par Jean Tosti dans son
article publié sur la toile, intitulé
« F7. L'impérialisme linguistique. Le tout anglais vecteur de la
mondialisation libérale »
[3] « Qu’est-ce qu’une langue ? D’abord un outil de communication permettant à des interlocuteurs de se comprendre, et dans ce sens on pourrait dire que c’est l’anglais qui joue le mieux ce rôle sur le plan mondial. »
[4] Malgré son souhait, qui ressemble à une incantation : « il est hors de question de laisser mourir les langues maternelles, que ce soit dans la pratique quotidienne ou sur les lieux de travail ». De toute façon, la question des échanges internationaux subsiste.
[5] Pourtant, cette langue ectoplasmique semble connaître quelque succès parmi des membres d’ATTAC. Ne serait-ce pas parce qu’elle est bardée de bons sentiments ?