L'humanisme
n'est pas l'humanitarisme
Pierre Le
Vigan
L’humanisme
est une question qui déroute. Pour faire court on a jamais
autant parlé de
l’amour de l’homme depuis qu’on le
massacre. Ce n’est pas engageant.
Question : que faut-il sauver sinon de l’amour pour
l’homme du moins de
l’intérêt pour
l’homme ? L’humanisme a deux ennemis. Le
premier est
l’humanitarisme. La centralité de la
préoccupation de l’homme qui le
caractérise laisse perplexe. L’humanitarisme et
l’idéologie des droits de
l’homme voit la dignité de l’homme comme
s’il s’agissait d’une donnée
de fait,
d’un attribut naturel et non d’une construction
à faire par chacun, s’il le
peut. Julien Benda indiquait comme tâche :
« Dénoncer
l’humanitarisme comme une déchéance
morale, bien mieux comme une déchéance
intellectuelle » (La trahison des clercs, 1927).
C’était bien vu.
Le
second ennemi de l’humanisme est l’anti-humanisme.
Ce dernier voit l’homme agi
plus qu’acteur, l’histoire
déterminée plus que libre,
l’inconscient tout
puissant et la volonté une illusion, le monde
conditionné et fini plus qu’à
construire ou à inventer.
On
comprend bien sur quoi s’appuie cet anti-humanisme. Les
limites
du savoir-faire
humain, les effets des actes inverses aux volontés
– ce
que Jules Monnerot
appelait l’hétérotélie
– sont une
évidence. Pour autant l’humanisme n’est
pas
invalidé : il y a humanisme dés lors
que le
discours sur l’homme ne
s’abrite pas derrière des textes
sacrés.
L’humanisme est ainsi une possibilité
offerte à toutes les époques, sachant que le
sacré
ne disparaît jamais mais
toujours se métamorphose et parfois même se grime
en
humanisme.
Les
Anciens ont rarement pensé l’homme comme une
essence mais bien plutôt comme un
fil tendu entre l’animal et les dieux. Ainsi les Romains
pensaient l’humain
comme le contraire de l’immanent.
L’éthique elle-même, en tant que
recherche du
comportement que l’homme doit avoir, de la tenue
qu’il doit adopter, suppose
une sociabilité, une certaine entente mutuelle (paideia).
L’homme n’est
pas du coté de l’immanence du monde, mais du
coté d’une transcendance comme
projection, comme tentative d’être ce
qu’il veut être. Aussi, pour Cicéron
l’humanité c’est la
sociabilité.
L’ « humanisme »
du Romain
n’est donc pas la compassion mais l’idée
que l’essence de l’homme c’est sa
culture.
Pour le Romain l’humanitas c’est
la douceur qui complète et en même
temps s’oppose à la virtus,
qui est l’énergie et le courage.
L’humanisme
de la Renaissance donne son sens moderne à la notion
d’humanisme. Il est marqué
notamment par Erasme qui défend l’idée
de l’épanouissement nécessaire de la
volonté humaine dans un monde guéri du mal par la
grâce, une conception proche
de celle de Pélage. L’innocence de la
volonté est en d’autres termes la
conséquence de l’innocence de Dieu.
Avec
Pétrarque et Rabelais l’homme est mis au dessus de
toute la création. De son
coté, à l’encontre de toute
réduction de l’humanisme à un simple
style moral,
les « humanités », Pic
de la Mirandole voit l’homme comme un œil
interne au monde. L’homme n’a pas selon lui de
dignité d’origine, ni de dignité
d’essence. C’est à l’homme de
définir sa nature c’est-à-dire de se
donner
forme. Pic situe la voie propre de l’homme dans la
canalisation de ses affects
pour arriver à la contemplation du divin. Il associe
« purification »
de l’esprit et compréhension toujours plus
complète, toujours plus intime du
monde et du divin. Pour Pic, l’humanisme est une voie
d’accès à une totalité.
Le monde de l’homme prend place selon Pic à
coté de celui de dieu, à coté du
monde céleste, à coté de la
matière première, et c’est un micro-monde
qui participe de tous les autres.+
Cette
conception mêle l’idéalisme de Platon et
le christianisme – un christianisme
plus mystique que rationaliste (et que l’on trouve par
exemple aussi chez
Etienne Dolet). Cet humanisme mystique est le prélude
à l’illusion
totalitaire ; c’est le rêve d’un
homme coïncidant totalement avec lui-même
et avec son histoire – d’où, quelques
siècles plus tard, aussi bien les mythes
de pureté de la race – une seule race noble
–, que les mythes de société sans
classe – une seule classe noble –, et de fin de
l’histoire dans le communisme,
ou bien dans le libéralisme, une forme plus subtile de
totalitarisme.
***
L’expérience
encore valide de l’humanisme ne peut être
qu’autre chose. C’est
l’expérience de
la confrontation entre la vérité et la vie. La
vérité entière oblige à ne
pas
se contenter de puiser dans les humanités mais à
refonder à chaque époque un
monde pour l’homme. L’homme doit se jeter dans
l’in-humain qu’est le
monde. Il doit toujours faire et refaire monde. La refondation
d’un poème du
monde est la tâche de chaque
génération.
L’
« humanisme » à
pratiquer – et on peut choisir un autre nom – , en
tout cas l’humanitude qui nous échoit, ne
réside ni dans le rejet de la
« nature humaine » –
l’anti-humanisme qui dit que l’homme
n’est agi
que par des structures et ne peut rien construire – ni dans son apologie
– l’optimisme humanitariste qui croit
naïvement que la vocation naturelle de l’homme est
de faire du bien à l’homme.
Contrairement à ce que croyait Pierre Leroux,
l’humanité ne saurait être le
nouveau messianisme post-chrétien (et
néo-chrétien). Le positivisme humaniste
n’ a rien à nous dire sur l’essentiel
c’est-à-dire sur la fragilité de
l’être-au-monde qu’est l’homme
jeté en ce monde et sur l’énergie
nécessaire
pour surmonter cette fragilité. Mais la
déconstruction qui réduit le monde et
la pensée à
un simple système de signes
non plus. Comme le montre fort bien Angèle Kremer-Marietti
(« l’humanisme
entre positivisme et nihilisme » in L’art
du comprendre 15, 2006),
la question qui se pose à nous n’est pas celle de
la « nature
humaine » mais celle de la condition humaine.
En
un premier mouvement, l’humanisme
a
créé la modernité,
c’est-à-dire que
l’autonomie de l’homme mue par sa
volonté
et sa raison a été le moteur d’une
production
historique intense, marquée par
l’usage et le développement massif des techniques.
Cette
modernité s’est
concrétisée par l’arraisonnement du
monde par
l’homme. Ainsi l’homme s’est-il
trouvé peu à peu décentré
par rapport
à lui-même, perdu dans
l’océan des signes
de ses propres productions. De là est venue une vague de
nihilisme et de là est
venu l’anti-humanisme théorique. Or la
modernité
est indissociable du
rationalisme, – de l’idée de Kant
qu’il
n’y a aucune sphère qui ne relève de la
raison – mais ses racines viennent aussi d’un
certain
humanisme mystique et de
l’illuminisme, comme l’avait pressenti
Schopenhauer.
C’est en partie de ce
courant que la déconstruction s’inspire, par un
étonnant retour aux sources que
sont un certain humanisme assimilant l’homme à
dieu et
à l’infini même.
La
question centrale est maintenant de comprendre que l’on peut
refuser l’idée de
clôture de l’homme, que l’on peut croire
qu’effectivement la nature de l’homme
est sa culture tout en se désintéressant des
promesses prométhéennes, tout
en assignant
à l’homme comme tâche de
protéger le monde, d’être le gardien de
la maison-terre, de notre
« terre-patrie » comme dit fort
bien Edgar Morin, de son propre gîte.
S’occuper du gîte de l’homme et oublier
l’Homme avec un grand H est sans doute
le meilleur service que l’homme peut se rendre à
lui-même.
PLV