Benjamin Constant et Tocqueville :
Liberté
des Anciens ou liberté des Modernes ?
On sait que Benjamin
Constant distinguait dans un célèbre discours de
1819 la
liberté des Anciens et la liberté des
Modernes. La première réside dans la
participation aux affaires publiques, la
seconde dans la garantie des jouissances privées. Dans la
première, il y a
selon Constant « asservissement de l'existence
individuelle au corps
collectif ». C’est pourquoi il
défend la seconde conception de la liberté,
celle des Modernes. En un sens, la conception de Benjamin Constant a
fondé un
certain libéralisme. Il est toutefois patent
qu’une autre grande figure
libérale, ou plutôt peut-être devrait-on
dire conservatrice, a souligné que la
liberté des Modernes ne suffisait pas. Cette figure
c’est Tocqueville. Il est
constant que pour Tocqueville la liberté des Modernes
même corrigée par la
morale chrétienne ne suffit pas. « Les
devoirs des hommes entre eux en
tant que citoyens, les obligations des citoyens envers la patrie me
paraissent
mal définis et assez négligés dans la
morale du christianisme. C’est là, ce me
semble, le coté faible de cette admirable morale de
même que le seul coté
vraiment fort de la morale antique. » note
Tocqueville (Lettre à Arthur de
Gobineau, 5 septembre 1848).
Si la morale civique tend à
disparaître c’est encore pour une raison que
Tocqueville a parfaitement
analysée. C’est du fait de la montée de
l’individualisme. L’égalité
de principe
des hommes « abolit le prestige des noms pour lui
substituer la force du
nombre. » note Finkielkraut. En
conséquence se développe l’esprit
moutonnier et le conformisme de masse dont nous voyons
aujourd’hui les effets
poussés à l’extrême. Plus les
hommes sont égaux en principe plus se manifeste
l’envie, la recherche du bien-être,
l’hédonisme. Le régime des
désirs tend à
être la loi de l’économie. Ce
« chacun pour soi » et ce
désinvestissement de l’engagement civique et
politique donne au
despotisme toutes les chances de
s’imposer. Il aggrave alors l’individualisme.
« Il retire aux citoyens
toute passion commune, tout besoin mutuel, toute
nécessité de s’entendre, toute
occasion d’agir ensemble ; il les mure, pour ainsi
dire, dans la vie
privée (…). La liberté seule, au
contraire, peut combattre efficacement dans
ces sortes de sociétés les vices qui leur sont
naturels et les retenir sur la
pente où elles glissent. Il n’y a
qu’elle en effet qui puisse retirer les
citoyens de l’isolement dans
lequel
l’indépendance même de leur condition
les fait vivre, pour les contraindre à se
rapprocher les uns des autres, qui les réchauffe et les
réunisse chaque jour
par la nécessité de s’entendre, de se
persuader, et de complaire mutuellement
dans la pratique d’affaires communes. Seule elle est capable
de les arracher au
culte de l’argent
et aux petits tracas
journaliers de leurs affaires particulières pour leur faire
apercevoir et
sentir à tout moment la patrie au-dessus et à
côté d'eux ; seule elle substitue
de temps à autre à l'amour du bien-être
des passions plus énergiques et plus
hautes, fournit à l'ambition des objets plus grands que
l'acquisition des
richesses, et crée la lumière qui permet de voir
et de juger les vices et les
vertus des hommes. » (L’Ancien
régime et la Révolution).
Si chacun ne se saisit pas
de la liberté, une liberté de faire, une
liberté des Anciens, et non une simple
liberté de ne pas être
contrôlé, encadré par l’Etat,
la liberté des Modernes,
alors le despotisme menace d’autant plus fortement que la
société est justement
démocratique. Tocqueville
remarque : « Je pense que
l'espèce d'oppression dont les peuples
démocratiques sont menacés ne ressemblera
à rien de ce qui l'a
précédée dans le
monde ; nos contemporains ne sauraient en trouver l'image dans leurs
souvenirs.
Je cherche en vain en moi-même une expression qui reproduise
exactement l'idée
que je m'en forme et la renferme ; les anciens mots de despotisme et de
tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc
tâcher de la
définir, puisque je ne peux la nommer. Je veux imaginer sous
quels traits
nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une
foule
innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans
repos sur eux-mêmes
pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent
leur âme.
Chacun d'eux, retiré à l'écart, est
comme étranger à la destinée de tous
les
autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute
l'espèce
humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à
côté d'eux et ne les
voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en
lui-même et
pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille, on peut dire du
moins
qu'il n'a plus de patrie. Au-dessus d'eux s'élève
un pouvoir immense et
tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et
de veiller sur leur
sort. Il est absolu, détaillé,
régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait
à
la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de
préparer les
hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au
contraire qu'à les fixer
irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se
réjouissent, pourvu
qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille
volontiers à leur bonheur ;
mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; il
pourvoit à leur
sécurité, prévoit et assure leurs
besoins, facilite leurs plaisirs, conduit
leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle
leurs successions,
divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter
entièrement le trouble de
penser et la peine de vivre ? » (De
la démocratie en Amérique). Tocqueville
peut ainsi conclure : « Le despotisme me parait
particulièrement à
redouter dans les âges démocratiques.
» Face
au triomphe conjoint de l’individualisme et du despotisme, la
société
s’atomise, comme avait bien vu Tocqueville. C’est
ce que le « Comité
invisible » aura bien défini quelque 150
ans après sa mort, dans L’insurrection
qui vient : «
Le couple est comme le dernier échelon de la grande
débâcle sociale. C’est
l’oasis au milieu du désert humain. On vient y
chercher sous les auspices de
l’« intime » tout ce qui a si
évidemment déserté les rapports
sociaux
contemporains: la chaleur, la simplicité, la
vérité, une vie sans théâtre
ni
spectateur. » (La fabrique, 2007). Avant de
préciser que le couple
n’échappe pas à la tourmente de la
société-machine et marchandise.