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Études  Métapolitique Sommaire

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SOUS LE RÈGNE DES « CAILLERAS » :

LA VIOLENCE ENTRE PEURS ET REALITÉS

                                                                                               Michel Lhomme *

                                                                                                                                                   

La politique de la peur spectacle

        Dans les dernières décennies, Hollywood s’est converti en une véritable machine de guerre à produire de la violence. La spectacularisation de la violence, comme divertissement massif, est le signe des temps. Dans l’actualité immédiate, le cinéaste Oliver Stone fut, par exemple, invité à accompagner récemment Hugo Chavez, dans la jungle colombienne, pour une première tentative ratée de récupération d’otages sur fond de ballet d’hélicoptères secouristes. Aujourd’hui, une grande partie de la socialisation des enfants passe par la télévision et les jeux vidéos, les fameux « jeux de rôle en ligne massivement multi joueurs », causes de la cyberdépendance1, où de jeunes adolescents obèses qui ne sortent plus dehors, passent onze heures devant leur écran d’ordinateur, en vociférant des insanités sans nom et des insultes à tout bout de champ. Les jeux vidéo ont un effet de désinhibition, de désensibilisation. A force d’assister à des scènes de meurtre, de crimes, de bagarres, celles-ci apparaissent comme banales. Que peut alors l’école face à une telle socialisation par la violence, une telle addiction à la brutalité ?

        S’il est vrai qu’un spectacle est, par définition, la représentation d’un fait réel ou imaginé, il sert aussi la plupart du temps de moyen de contrôle diffus par les sentiments qu’il éveille chez celui qui le regarde. Or, derrière tout montage télévisé, il y a une intention et elle anticipe forcément les réactions de l’audimat. Par exemple, la peur devant un événement violent est une réponse quasi naturelle et prévisible et, dans de nombreux cas, elle est le mobile principal de plus d’un homme politique qui, avide de pouvoir, cherche à s’y maintenir, à n’importe quel prix. Machiavel, premier penseur de l’ « opinion publique » et de l’efficacité pragmatique, avait parfaitement analysé cette dialectique paradoxale de la violence, en recommandant au Prince, une violence occasionnelle, rapide et éphémère qui impressionnerait les esprits à la place d’une violence installée qui exaspérerait tout le monde. La violence politique directe ne pouvant plus s’exercer dans les démocraties moralisées, le spectacle des dérives civiles et des faits divers l’ont remplacé. Mais ce spectacle qui se livre pratiquement à chaque ouverture de journal télévisé fait partie intégrante de la stratégie de la scène politique. Ce n’est un mystère pour personne : tous ceux, qui ont en charge un gouvernement, commencent toujours par s’assurer du contrôle de la population, à travers la désinformation et la manipulation des événements et en particulier des faits divers. La réflexion sur la violence ne peut faire l’impasse sur cette politique généralisée de la peur à des fins de propagande. Il fallait, par précaution méthodologique, commencer d’abord, par rappeler cette « politique de la peur » d’autant que nous sommes, en France, dans un régime hyper présidentialisé.

        L’Église a été pionnière dans ce genre d’artifices, voir tout l’attirail et le bric-à-brac saint-sulpicien qui accompagna l’Inquisition. Par ses mises en scènes qui suscitaient crainte et suspicion, délations et punitions, la terreur et le châtiment prétendaient contraindre l’Autre, celui qui n’avait pas le Pouvoir, celui d’ « en-bas » à se soumettre coûte que coûte. L’Inquisition maintenait « en-haut » ceux qu’elle estimait devoir l’être. L’Eglise, née dans le refuge timoré des catacombes, substitua la peur physique et la terreur psychologique au pain et au cirque de l’Antiquité romaine.

        La France de 2007 a peur ou du moins, lui fait-on peur. L’élite française est politiquement à bout de souffle et sans réelle prise sur la réalité. Nicolas Sarkozy, depuis vingt ans, a connu cette dégradation administrative du territoire, cette incompétence notoire des chefs de service et d’Human Bomb, il apprit, en direct, que peur et instinct sécuritaire, vous transforment vite en héros populaire2. Tout groupe humain, soumis à la peur individuelle de sortir le soir, de vivre normalement dans son quartier, traduit immédiatement une société vulnérable, capable d’accepter tout en échange de sa sécurité. La « karchérisation » des cités, la chasse aux sans papiers qui se substitue, sournoisement et par « objectifs », à l’incapacité et au renoncement policier à chasser les vrais délinquants, souligne cet autoritarisme prétentieux mais, sans effet, qui flotte partout dans les allées du pouvoir.

        En fait, Sarkozy fut élu sur et par la peur : l’incertitude économique, l’appauvrissement salarial, la violence gratuite de bus et voitures régulièrement incendiées. Il a, face à lui, ce terrain bourbeux de banlieues en friche. La peur, plus que jamais, devient le moyen idéal d’inaugurer la fonction présidentielle et de s’y maintenir, sauf qu’elle n’est pas un sentiment politique, simplement une tendance sociologique négative. A moins de désigner clairement un ennemi et de l’identifier, la peur ne saurait solutionner les problèmes sans produire une réalité dichotomique et un clivage sociétal, une anomie très vite ingérable et surtout inadministrable par un État de droit. C’est ainsi que par l’invention de la peur et la spectacularisation de la violence, par son utilisation comme argument électoral, on en vient très vite à sa réalité.

La réalité de la violence intérieure

        La violence est-elle grandissante ? Il y a, sans doute, incontestablement plus de violence. Elle est plus visible. Pourtant, son seuil de tolérance s’est considérablement élevé et si on compare nos routes aux chemins pavés du Moyen-âge ou aux agressions aux « chauffeurs » des campagnes du dix-neuvième siècle, la violence aurait décru3. C’est, on le sait, toute la disproportion considérable qu’il y a entre la perception de la violence et sa « réalité effective »4.  

        Ceci étant dit par prudence, certains chiffres, concernant la violence dite « passionnelle », sont consternants5. Par exemple, dans le département du Nord, entre juillet 2004 et juillet 2005, on note une augmentation de la délinquance de l’ordre de 10,73 % (constat de la police et de la gendarmerie) et la progression la plus marquée de ces chiffres concerne les violences contre les personnes (violences physiques et sexuelles, menaces de violence, agressions de rue), avec une croissance en 2005 de plus 23,32 % par rapport à 2004. Or, comme le souligne Chesnais, dans son Histoire de la violence : « La violence, au sens strict, la seule violence mesurable et contestable est la violence physique. C’est l’atteinte directe, corporelle, contre les personnes ; elle revêt un triple caractère brutal, extérieur et douloureux. Ce qui la définit est l’usage matériel de la force, la rudesse volontairement commise aux dépens de quelqu’un »6.

        Tous les rapports de sécurité intérieure qui se suivent, sont plus ou moins alarmistes et depuis vingt ans7, la sonnette d’alarme, dans les milieux policiers, a été tirée sans qu’aucun haut fonctionnaire ne s’en émeuve et ne décide de passer à l’action8. Dans la nuit du 26 décembre 2007, c’est une gendarmerie de la banlieue lyonnaise qui a proprement été attaquée par cocktails molotovs et grenailles. Jusque là, les gendarmeries, encore sous tutelle du Ministère de la Défense jusqu’en 20099, étaient épargnées par des attaques pourtant devenues courantes sur les commissariats de banlieue. En novembre 2007, les émeutes de Villiers-le-Bel, avec leurs tirs à balle réelle dirigés contre des policiers et des pompiers, ont surpris tout le monde alors qu’on savait depuis longtemps que les caves des cités ou les conduites d’escalier regorgeaient d’armes ou en tout cas, d’engins incendiaires, prêts à l’emploi et que même plusieurs fois, de tels « incidents » ont été répertoriés10. Etonnante, d’ailleurs, fut la réaction policière qui suivit, appelant à la délation publique et à la chasse à prime c’est-à-dire avouant son incompétence à pénétrer dans le quartier, à noyauter les groupes de jeunes ou à pouvoir pratiquer une vraie politique de renseignement intérieur !

        Combien y a t il de zones dites pudiquement de « non droit » ? 300 ? 500 ? 800 ?11 Certaines, maintenant, existeraient même dans des départements ruraux ! Le quadrillage de nuit, de certains grands ensembles par des hélicoptères,  paraît une image de guérilla urbaine hollywoodienne et bien surréaliste au pays des Droits de l’Homme ! Comme le souligne, à juste titre, Alain de Benoist : « En fait, loin de s’orienter vers une vie politique plus consensuelle, la société française est aujourd’hui en cours de radicalisation »12.

        Dans sa Géographie criminelle de la France13, Alain Bauer termine par une des conclusions les plus préoccupantes pour l’avenir : une augmentation de la délinquance des mineurs avec des actes criminels d’enfants de dix ans (!), une plus grande violence de ces jeunes et une hausse alarmante des récidives qui souligneraient dramatiquement la perte de toute notion morale de repentir. Du coup, l’absence de réelle volonté d’y mettre fin nous pousse presque à croire à une instrumentalisation politique de la situation. Si nous n’osons pas, c’est que l’échec de toutes les politiques de la ville menées jusqu’alors pâtit, à la fois, d’une non remise en question de la ségrégation immobilière et d’un arsenal répressif des mentalités, répression effective, peut-être, dans les rondes de nuit (et encore !) mais en tout cas, certainement pas sur le papier.

        La loi française est parmi les plus répressives, au monde, sur les conduites privées. L’interdiction sur le tabac de janvier 2008 en est une parfaite illustration mais sait-on que, par exemple, avec ces milliers de kilomètres de côte, il est officiellement prohibé de bivouaquer sur la plage ou d’y faire un feu de bois ! Il y a, en France, 10 500 lois et plus de 12 000 décrets ! La loi est répressive mais… ?  On est en droit de se demander comment une poignée de jeunes incultes et sans conscience politique peuvent si facilement et cycliquement ébranler la légitimité de toute autorité et mettre à nu la faiblesse identitaire de l’une des plus anciennes et des plus puissantes nations d’Europe ? Il y a des lois mais elles n’ont aucun suivi ! La loi est écrite mais il y a l’impunité administrative de la loi ! 

        Par exemple, la peine avec sursis pour le « tabassage » violent d’un professeur se transforme en contrat policier (style « rappel à la loi », caricature même de l’incapacité répressive, très en vogue actuellement dans les gendarmeries et les commissariats !) et une mise sous contrôle judiciaire, c’est-à-dire pour être franc : rien. Le problème, en France, est donc moins dans la rédaction de nouvelles lois (l’inflation juridique, en un certain sens, est à son comble !) que dans sa réelle mise en application : la question du passage à l’acte de la loi. En sorte, on a des idées (l’inflation juridique) mais pas d’acte (la porosité des frontières terrestres et maritimes, par exemple, est assez stupéfiante !).

        Faute de moyens, faute d’organisation rationnelle et efficace, prisonnière du pédagogisme et du discours éducatif, la justice répond à la violence par la nov’langue d’Orwell et ce depuis pratiquement 1972, où l’éducatif s’est substitué au discours répressif et où il s’est agi avant tout de gérer la violence pour garantir la paix sociale, de tolérer des conduites délinquantes pour éviter des coûts sociaux plus majeurs. Pourtant, depuis les années 80, les années Le Pen et celle du terrorisme à Paris, le discours sécuritaire n’a jamais cessé d’être porté en avant.  Quelle est donc la moisson de cette sécurité renforcée et vigipiratée, qui offre chaque jours à nos balcons le pire des laisser-aller : les trafics de drogue sous le nez même de la police ?

        La sectorisation accrue de la violence (« les violences familiales », « la violence à l’école ») et l’idéologie victimaire14 renforcent en l’atomisant l’impression que la violence est partout et sans digues réelles pour l’arrêter. En fait, il faut relativiser. Premièrement, en France, le mot « violence » suscite le réflexe immédiat d’une concentration sur la violence intérieure, sur l’insécurité, le fameux « problème des banlieues et de l’école » alors que dans le monde, la violence internationale la plus traditionnelle est persistante, malgré la globalisation et les politiques de la « bonne gouvernance ». Deuxièmement, la violence intérieure est quasi « géographiée », délimitée, parquée aux quartiers dit « sensibles ». Néanmoins, cela n’en pose pas moins deux problèmes sérieux : un, l’évidente montée sous tension de ces quartiers, progressive mais, en même temps, inéluctable (le cercle vicieux de la violence répression /transgression/ répression) et deux, l’impossibilité de mener réellement une politique d’intégration et de mixité sociale puisqu’il est presque plus sûr pour les forces de l’ordre de laisser parquer les minorités dans des espaces clos et clairement définis plutôt que de les voir dispersées un peu partout sur le territoire. Enfin, pour comparer, par exemple, à l’Amérique latine, que nous connaissons bien, il faut quand même relever que les conditions d’existence françaises et disons européennes, sont beaucoup plus tranquilles et moins violentes que là-bas ou qu’en Afrique ! Nonobstant, les évolutions des conduites délinquantes peuvent aller très vite et il importe, par principe de précaution, d’être excessivement prudent15. Pour certains, d’ailleurs, cette violence française participerait de l’évolution générale du monde vers une anarchie généralisée, allant des ghettos américains à la Bosnie, en passant par le Libéria ou les bandes de jeunes de l’Amérique centrale, un chaos où se mêleraient à chaque fois drogues, conflits ethniques, gangs de jeunes et démissions successives de l’Etat16.

        D’autre part, si la perception de la violence change dans le temps et dans l’espace, elle ne saurait faire oublier les souffrances journalières du « petit peuple » qui voit, par exemple, les marchés traditionnels de ses villages se transformer peu à peu en souks et en médinas, les portes de ses maisons taguées, les ascenseurs inutilisables. Car enfin, c’est aussi de cela dont il s’agit, une sorte d’expulsion intérieure de son chez soi, violence psychologique réelle que tout lecteur ici aura forcément vécu à un moment ou un autre sur le territoire de la « douce France » et qu’oublient trop souvent nos intellectuels en chambre, habitués des forfaits hôteliers à Saint-Domingue ou à l’île Maurice et enfermés dans la conviction qu’un « fantasme sécuritaire » rôde comme autrefois la « bête immonde ».

        Si nous n’excluons pas, comme on l’a vu, l’existence d’une instrumentalisation de la peur de la violence par le pouvoir en place, faute d’une lutte efficace contre la délinquance, nous ne pouvons pas non plus nous voiler la face devant la réalité de déviances urbaines, de plus en plus déstabilisatrices. Sébastien Roché, directeur de recherches au CNRS et responsable du pôle « sécurité et société » de Sciences Po Grenoble n’est, comme nous, pas un extrémiste. Il n’en constatait pas moins - il y a, déjà, près d’un an ! -, une dégradation de la situation des banlieues françaises : « Certes, disait-il, le virus a un cycle de vie court – trois ou quatre jours -, mais il se transmet rapidement à d’autres villes et encercle Paris. Une contamination par proximité qui touche les grandes villes de province. Plus de 500 communes ont été concernées ! Ces événements ont été tellement minimisés qu’on en oublie l’ampleur. Il y a eu 3 000 interpellations (et plus de 400 condamnations), ce qui veut dire que des dizaines de milliers de personnes étaient dans la rue, attaquant la police, brûlant plus de 10  000 voitures, 200 bâtiments publics et 74 locaux privés »17. Chacun se souvient du décompte ubuesque et matinal, à la radio, des chiffres officiels des préfectures, concernant les véhicules incendiés ! Le nombre d’incendies volontaires recensés dans le cadre des violences urbaines au sein des quartiers difficiles a considérablement augmenté18. Et des scénarios catastrophes circulent dans les couloirs ministériels : du style, si la situation dégénérait, il serait possible de couper les liaisons ferroviaires avec la banlieue et d’envoyer quelques véhicules blindés, voire une poignée de chars, pour bloquer les routes vers le centre de la capitale (et d’autres grandes villes) afin de laisser les CRS faire leur « travail » !...

Les souffrances du petit peuple

        Les banlieues des grandes villes sont devenues, réellement, des cadres de vie insupportables. Or, comme nous l’évoquions plus haut, c’est le lot quotidien de nombre de nos compatriotes, qu’ils soient de souche ou de récents naturalisés19. Tous, ici, sont logés à la même enseigne et n’ont plus aucun droit à la tranquillité. L’enseigne, c’est celle de dégradations et de rackets continuels, d’incivilités régulières et d’atteintes aux biens et aux personnes, toutes sortes de violences quotidiennes que la police ne comptabilise même plus20. Pourtant, l’explication purement sociologique de la délinquance ne tient pas. La France s’étonnait en novembre 2005 des titres des journaux étrangers qui parlaient littéralement de guerre civile ou d’ « Intifada afro-française »21. N’empêche qu’en décembre, l’état d’urgence fut déclaré et qu’on évoquait même en haut lieu la possibilité d’avoir recours à l’article 16 de la Constitution, celle qui instaure une dictature provisoire du Président de la République, seule manière juridique d’avoir recours à l’armée. Or, l’Etat n’avait jamais, ces dernières années, donné autant d’argent à ses quartiers, autant « socialisé » le problème ! Comment interpréter, alors, un tel échec politique ?

        Il y a, sur les raisons de la violence, trois « écoles » : les thèses de type éthologistes, psychologiques (tendance « psychologie des foules » à la Le Bon ou psychologie évolutionniste à la Ardrey ou à la Pinker) ou neurobiologiques (en France, Boris Cyrulnik), les thèses, dites de la frustration relative et pour finir, les thèses culturalistes. Le schéma de la frustration relative s’applique assez bien au problème des banlieues. La violence urbaine résulte, en effet, d’un décalage entre les attentes et les réalisations. Le schéma descriptif de ce comportement est le suivant : frustration / colère / identification d’une cible / infliction d’un dommage / réduction de la colère / et retour à la normale22. Sans revendication politique ostentatoire, sans porte-drapeau ni leader, sans cible déterminée, le mouvement des banlieues paraît presque individuel et l’expression d’une frustration générale, des plus jeunes par rapport à l’école dont les programmes, à coup d’égalitarisme forcené et d’un élitisme immodéré, sont complètement obsolètes, ne fabricant que de l’échec scolaire en primaire, des analphabètes en sixième, de l’absentéisme au lycée ou des orientations par défaut dans les filières professionnelles tandis que chez les plus vieux, le ressentiment est surtout porté contre les contrôles de police brutaux et maladroits, vécus comme des humiliations identitaires. La thèse culturaliste quant à elle, la plus présente dans les commentaires, insiste sur les mécanismes culturels d’intériorisation et d’apprentissage de la violence, sur les cultures spécifiques et le choc de leurs différences, sur une subculture urbanisée contemporaine qui valoriserait une réaction violente de rejet, de reconnaissance et de gratification, associée à la force physique et au culte de valeurs viriles ségrégatives. Rejoignant l’explication purement sociologique de la délinquance, elle a pris un sérieux coup dans l’aile car après tout, il n’y a jamais eu autant d’aides sociales et de recours pour les familles les plus démunies, autant d’assistanat en tous genres au point qu’il faut bien se rendre à l’évidence morale : l’intégrité, comme la droiture, ne sont ni synonymes d’argent, ni le privilège d’une classe aisée. On ne fera croire à personne qu’une famille indigente est incapable d’éduquer correctement ses enfants et que la notion de bien et de mal peut être édulcorée par le social. Toutes les filles de bidonvilles, dans le Tiers Monde, ne sont pas des prostituées : il n’y en a, somme toute, que quelques unes qui descendent le soir, au centre ville, peinturlurées et en talons aiguilles.

        Rien ne saurait donc occulter ou disculper les souffrances réelles du peuple, celles des pauvres gens, des « gens de peu » qui ont, par exemple, économisé toute leur vie pour s’acheter un pavillon ou un appartement et qui ne peuvent plus déménager ou revendre leurs biens parce qu’ils sont complètement dévalorisés sur le marché de l’immobilier ! Qui irait, en effet, habiter aujourd’hui, volontairement, dans une banlieue dite « sensible » ? Ce sont les drames secrets de personnes âgées dépouillées, de jeunes filles violées, de jeunes gens terrorisés par le chantage aux fringues de marque. Et, nous n’évoquons même pas la ridiculisation des valeurs anciennes, la pollution du tam-tam dans les ruelles, la prolifération des mosquées sauvages, la fermeture des usines et l’ouverture des prisons ! Les trafics de drogue se déroulent au vu et au su de tout le monde et l’hostilité, envers les gens de l’extérieur, est palpable. Les actes de violence pourrissent bien la vie des Français « d’en-bas » mais on dit qu’ils exagèrent forcément et que les voitures, de toutes façons, sont assurées ! Bref, les conduites déviantes n’apparaissent même plus marginales tant elles sont répandues ! Comment expliquer une telle situation, spécifiquement française, même si, depuis quelque temps, des signes inquiétants sont apparus aux Pays-Bas23 ou en d’autres pays européens ? 



Entre deux feux : l’immigration, la police et l’administration

 

        Le premier facteur est bien sûr l’immigration. Chacun sait que les journalistes télévisés évitent de citer les noms et prénoms des auteurs de délits : leurs patronymes contrastent sérieusement avec celui des députés ! Or, même triturés, les chiffres sont quand même sans appel : en France, le nombre d’immigrés a crû de près de 20% en quinze ans24, essentiellement d’Afrique subsaharienne et maghrébine mais aussi indienne, pakistanaise et chinoise. Il est logique qu’un exil ainsi forcé soit déstabilisateur – on peut, presque dire, pour l’occupant comme pour l’occupé, tant les vagues actuelles d’immigration s’apparentent, géopolitiquement, à une sorte d’invasion économico-politique du Sud au Nord. Or, l’immigration est, par nature, criminogène25. De plus, cette immigration, pour des raisons économiques de survie, reste concentrée sur quelques régions, toujours les mêmes, c’est-à-dire celles qui sont déjà saturées : l’Ile-de-France, Rhône-Alpes et la Provence Côte d’Azur. Ces régions rassemblent à elles seules près de 60% des immigrés. Or, - et c’est d’Afrique de l’Est que nous écrivons !-, il va de soi que la vie africaine n’a rien à voir avec la vie européenne ! Autres espaces, autres mœurs, autres règles !...

        La politique suicidaire du regroupement familial et du droit du sol était et reste une véritable machine à nationaliser. Si en 1974, les frontières du travail furent fermées, c’est bien qu’on est passé d’une immigration du travail temporaire à une véritable immigration de peuplement. C’est cette transformation substantielle de l’immigration de travail en immigration de peuplement qu’on a délibérément caché aux Français ou qu’on a voulu ou fait semblant d’ignorer (loi Giscard du regroupement familial). Or, s’il n’y a plus de travail ou de possibilités de revenus par le travail (entre 1970 et 1980, la restructuration de l’automobile française conduisit à la perte de 500 000 emplois immigrés), l’immigration était forcément condamnée à l’assistanat, à l’économie parallèle ou à la délinquance. « L’oisiveté est la mère de tous les vices » rappelait déjà, en son vieux temps, Saint Benoît. Rien ne pouvait stopper une dérive inquiétante, pas même les aides au retour de Stoleru26. Il ne s’agit pas forcément de parler d’une « ethnicisation » des banlieues mais de faire une simple analyse sociodémographique des immigrés : familles nombreuses, échecs scolaires liés à un bilinguisme non traité, chômage chronique par des discriminations réelles à l’embauche, familles de plus en plus éclatées, parents démissionnaires et déchirés entre tradition et modernité et dont l’autorité paraît totalement désavouée. Les maux ont été analysés. Curieusement, beaucoup de sociologues les ignorent !

        Le deuxième facteur serait : la fracture civique et le dysfonctionnement citoyen de la démocratie car, mis à part les slogans béats humanitaristes de «touche pas à mon pote ! », avons-nous pensé la nationalisation forcée de musulmans dans un pays non musulman ? Avons-nous formé les policiers mais aussi les chefs de service administratif, à gérer les différences ? Jamais ! On a cru que tout n’était qu’une question d’argent, de moyens, de subventions associatives, de constructions de gymnases et de foyers et le petit peuple, disons « autochtone », était exclu, dans la plus grande des injustices, celle du favoritisme non avoué, d’une discrimination positive larvée : emplois-jeunes, aides du Fonds d’Action Sociale, bourses intégrales, allocations diverses, loyers et électricité gratuits aux foyers des « primo arrivants ».Même la politique des médiateurs sociaux fut un échec et renforça l’ethnicisation des problèmes comme si les problèmes sociaux des populations immigrées ne pouvaient être traités que par certains de leurs membres27 !

        Parallèlement et pour éviter de faire des vagues c’est-à-dire devoir réveiller le préfet en pleine nuit pour lui demander des renforts de police, on ne pénétrait plus dans les quartiers difficiles. On avait, tout bonnement, supprimé, la police de proximité en perdant, du coup, tout contact direct avec les minorités28.

        C’est ici que nous voudrions raconter une anecdote personnelle à laquelle nous avons assisté dans la banlieue de Londres. C’était un dimanche après-midi, il faisait chaud, les fenêtres étaient laissées ouvertes, je travaillais chez un ami britannique. Soudain, vers trois heures de l’après-midi, un groupe de « blacks » débarqua dans le jardin public d’en face. Ils sortirent leurs gamelles et leur sono et ce fut une véritable discothèque en plein air, un bon vacarme rasta. Je me dis que cela ne pouvait durer, que sans doute des voisins du quartier allaient se plaindre, qu’un fourgon de police débarquerait, bref, je me croyais en France ! Mais, rien de tout cela ne se passa jusqu’à dix heures du soir où surprise, effectivement la police passa non pour réprimander le groupe informel mais pour l’aider à rentrer son fourbi. De gros gaillards du groupe discutaient calmement avec les policiers. A dix heures trente, le silence, dans le quartier, était total…

        Fallait-il donc vraiment railler à ce point la « police sociale »29 ?

        La France glisse doucement vers une récession endémique30. Sa croissance est parmi la plus basse d’Europe et son déficit ne parvient plus à être comblé31. La France est, de plus, fracturée : fracture géographique avec la crise des banlieues, fracture générationnelle avec  le désastre de l’Education nationale, fracture politique avec la démocratie confisquée par les politiques professionnels et enfin, fracture civique et éthique qu’illustre le comportement de sa police, adepte du « sale nègre » et du tutoiement.

        La réforme de la police s’impose et rapidement32. Formation, organisation, déontologie, moyens et finalités, tout doit être révisé et toiletté. Le problème de la violence endémique des banlieues est, peut-être d’abord, d’ordre institutionnel. C’est tout l’organigramme de la police qu’il nous semble, par exemple, important de revoir et de corriger. Sur ce point et pour être concret, la France souffre d’une police de maintien de l’ordre mais en même temps chargée de tout, c’est-à-dire de faire maintenant surtout de l’assistanat social. Or, la police, pour être efficace, se doit d’être diversifiée et séparée. On peut envisager une police de pur maintien de l’ordre (Crs) mais aussi une police de proximité, une police de quartier, une police pour les touristes, une police des femmes, une police communautaire33 mais on ne saurait faire porter le même chapeau au même corps. Certes, c’est, un peu, vouloir suivre le modèle américain - ou disons anglo-saxon -, sauf qu’il n’y a pas aux États-Unis, comme en France, de police propre au maintien de l’ordre, ce qui explique d’ailleurs cette incapacité de l’Etat fédéral, à gérer des émeutes à grande échelle comme par exemple, celles survenues à Seattle lors d’une réunion de l’OMC, ou les pillages de la Nouvelle Orléans, après le cyclone Katerina, situations de désordres exceptionnels et de débordements qui se soldent, chez les Américains, par une véritable pagaille du côté des forces de sécurité ! On pourrait aussi envisager la création d’une sorte de Garde Nationale ou le retour des Voltigeurs34.En tout cas, il faut réformer pour se préparer rapidement à une sorte de « trouble généralisé », que tous les experts de sécurité intérieure prévoient à plus ou moins brève échéance. En 2003, un rapport interne du Ministère de l’Intérieur indiquait les dates de 2010, 201535 ! 

        La criminalité n’est-elle pas de plus en plus organisée et ramifiée ? L’attaque de services publics, de commerces, de structures de quartier, brûlés le plus souvent et qui entraînent l’abandon immédiat de leurs propriétaires et la fermeture immédiate des locaux ne s’apparente-elle pas, parfois, à une « tactique » de terre brûlée ? Ne coïncide-t-elle pas, par exemple, avec une emprise délinquante professionnelle sur les quartiers en question, « sécurisé » alors mais par les malfrats et pour les conduites maffieuses ? De toutes façons et vu la situation, gouverner, n’est-ce pas se préparer au pire des scénarios ?... Comme le souligne Etienne Jusset : « Que sera l’insécurité –en bon français : que seront les désordres – dans dix ans ? Les experts parient sur le pire (faut-il rappeler que la création du G.I.R. a montré des désordres que l’on ne soupçonnait pas ?... À un moment donné la police et la gendarmerie seront débordées : or l’armée n’est pas faite pour les tâches proches du « maintien de l’ordre » (sauf à la rigueur pour le combat de rues …) »36. La question se pose : et si tous ces micro événements n’étaient qu’un exercice d’entraînement, une sorte de répétition générale d’un grand soulèvement social et ethnique à venir ?

        Enfin, troisième facteur, l’inertie administrative, l’immobilisme politique, liés au système de recrutement de la haute administration française, au manque de solidarité entre les services, aux ambitions et « places dorées », au carriérisme de nature courtisan, qui empêche souvent la remontée directe des informations sur le terrain ou la mise en application rapide des mesures décidées. Il faudrait, par exemple, en finir au plus vite –sauf, peut-être, en ce qui concerne les relations diplomatiques - avec le soi-disant « devoir de réserve », véritable frein à l’expression de la vérité et à la levée des tabous. Au lieu et place d’un Ministère de l’immigration et de l’identité nationale, il aurait mieux valu réorganiser toute la sécurité intérieure au sein, par exemple, d’un grand Ministère de la Sécurité37

        En tout cas, on l’aura compris, certains n’hésitent plus à parler en France –comme en Europe – de menace de « guerre civile »38.

Violence nihiliste ou violence politique ?

        Bref, il y a deux sources de violence intérieure dans la société française : d’une part, la marginalité sociale, ce qu’on appelle en termes châtiés, l’exclusion ou le défaut d’intégration et d’autre part, les migrations en direction des pays développés de ressortissants des pays du Sud. Les violences extérieures (religieuses, géopolitiques comme le conflit israélo-palestinien ou terroristes) ne viennent, pour l’instant, que se greffer à la marge de ces mouvements, faute d’une conscience idéologisée des banlieues, en raison, disons-le aussi, d’une inculture criarde. Peut-on, pour autant, parler d’apolitisme des banlieues ?

        Ce serait forcément méconnaître la charge politique de toute violence mythique, collective et urbaine. Aristocratique et vieille société de castes, la France a toujours compté, dans sa population, une frange agressive, prête à en découdre avec les autorités, à résoudre les problèmes sociaux par la violence et à ne jamais reconnaître, comme sien, l’Etat français. Même, après le déclin du marxisme comme référentiel de lutte et le renforcement consumériste de l’individualisme, la violence de rue n’est jamais vraiment « gratuite » au sens de sans effets politiques sur les acteurs. Les commentateurs voudraient qu’il en soit ainsi mais ils se trompent. La violence même désorganisée, de nature « anarchiste » ou « nihiliste », demeure une force de transformation psychologique et sociale. Détruire pour exister est aussi, pour ces jeunes, une façon d’appartenir politiquement à une société qui a préféré les ignorer et qui, justement, ne reconnaît leur existence que lorsqu’ils mettent le feu aux voitures. Certes, il n’y ni « Grand Soir » en perspective, ni réunion dans les caves d’une avant-garde éclairée, intellectualisée et révoltée mais cela n’empêche pas une maturation possible, l’essaimage de groupes mobiles de contestation plus politisés, comme ceux qui s’en sont pris récemment aux rackets organisés des radars d’autoroutes ou le Black Guerilla Armée de Grigny, dans l’Essonne. Depuis peu, on a même vu apparaître des débuts de mise en scène de la violence soft ou hard, s’exprimant, particulièrement, sur des blogs de banlieue. On peut y lire des slogans comme « Les Mureaux en force », « Sevran baise tout le 93 », « 93, département le plus hardcore » « 4 000 nique tout »39 !... Beaucoup de surenchère verbale au service de la rivalité entre bandes de quartier, du style, « le quartier de France  le plus chaud », « le plus craint », « le plus ghetto » mais aussi forcément, début de mise en forme politique de la rivalité lorsque de tels blogs, forcément identitaires, expriment la fierté et la puissance du sentiment d’appartenance par le biais d’une violence symbolisée mais active. On y note, à la fois, une stratégie de victimisation (« la pire des tess », la « crème des cités ») et la médiatisation d’actions collectives, bien sûr suicidaires au sens de la politique classique par l’exposition d’une violence brute qui ne pourra jamais attirer sur elle le soutien populaire ou une légitimité politique dans la société policée et domestiquée qu’est devenue la nôtre40. Nonobstant, un tel reflux de la violence directe dans l’opinion n’empêche pas la défiance à la loi et l’illégalisme, en se généralisant, peut menacer le système. Les affirmations à visage découvert, sur le net, d’une violence exposée d’appels à la baston ou à l’illégalisme définit bien une autre morale, une morale perçue comme supérieure et qui se sait populaire, une éthique collective de révolte et de rébellion, telle qu’en parlait Sorel, à propos de la classe ouvrière. On aurait donc tort, à notre avis, de croire cette rébellion sourde et sporadiquement explosive, si apolitique, si « innocente » ou si « neutre » que cela. On peut évoquer le début d’une « désobéissance civile », pour l’instant de basse intensité mais réellement menaçante pour les autorités. D’ailleurs, comme l’altermondialisme, il y a déjà quelques années, il est significatif que ce soit sur Internet d’abord que cette écriture de la rébellion a, pour la première fois, été mise en forme par les « gangstas » (les gangsters) et les « bogoss » (les beaux gosses), les « couzins » et les « potos », ennemis des « bolos »41 et des « rageux ». Certes, l’argumentaire n’est pas encore véritablement construit et est loin d’être cohérent sur l’utilisation volontaire et à des fins politiques de la violence mais celle-ci est bien en train de se singulariser, de s’affirmer, de se revendiquer. Par là, on peut croire que de vraies poches de rébellion, irrécupérables à l’avenir, se forment, un peu partout, sur le territoire. Avec la fin de la lutte de classe et le décès du communisme, les classes populaires ne sont plus ouvrières, au sens prolétarien du terme. Il n’y a plus de « banlieues rouges » et de conflits codifiables dans le rapport de forces politiques et la vie collective. Les banlieues de « la galère »42 marquent à leur manière cette décomposition de toute la classe ouvrière par le néo-capitalisme et la société de consommation.

 

        Après la mort de la gauche, la fin de l’idéal socialiste et communiste, le triomphe du Capital et de la consommation, après la mondialisation, quel autre type d’alternative politique est-il d’ailleurs possible si ce n’est le terrorisme ou une sorte d’anarchisme généralisé ? N’est-ce pas ce que remarquait, à sa manière, le regretté Jean Baudrillard : « Ce qui peut faire échec au système, ce ne sont pas des alternatives positives, ce sont des singularités. Or, celles-ci ne sont ni positives, ni négatives. Elles ne sont pas une alternative, elles sont d’un autre ordre. Elles n’obéissent plus à un jugement de valeur ni à un principe de réalité politique. Elles peuvent donc être le meilleur ou le pire43. » Certes, Baudrillard ajoute que les singularités peuvent ne pas être violentes et comme intellectuel parisien, habitué aux spectacles, il évoque l’art, le corps (il songeait sans doute aux « nouveaux chorégraphes » et aux performances des galeries !), la culture mais il ajoute, incluant le terrorisme, qu’ « il en est de violentes (…) celle qui venge toutes les cultures singulières qui ont payé de leur disparition l’instauration de cette seule puissance mondiale44 ». Les violences urbaines s’inscrivent bien dans ce mouvement général, non pas du « choc de civilisation » de Huntington, mais d’un affrontement diffus, anthropologique, « viral » dirait dans son vocabulaire Baudrillard, entre une culture universelle indifférenciée, la mondialisation, le triomphe libéral et « tout ce qui, dans quelque domaine que ce soit, garde quelque chose d’une altérité irréductible45 ». Les parents des années 70 et du début des années 80 avaient encore subi, en baissant la tête et en se résignant la désindustrialisation, les pertes d’emploi, la précarisation, le chômage. Ils s’étaient repliés sur eux-mêmes au moment où la chute du Mur de Berlin ne leurs donnait plus aucun espoir d’alternative ou de « changer la vie ». Leurs enfants de 90 et de 2000 relèvent la tête comme ils peuvent mais ils ne sont pas paralysés dans leur être social. Il y a donc bien une ambivalence des mouvements urbains, à la fois une délinquance et une criminalité relativement classiques et l’expression d’une vraie injustice sociale qui ne trouve pas encore, au sens schmittien, son « ennemi ». Comme le souligne Michel Wieviorka : « Une des grandes leçons des travaux contemporains sur les jeunes des quartiers populaires passés à l’émeute ou développant la haine, la rage et diverses conduites de violence, notamment à l’école, est que celles-ci traduisent un ressentiment, un sentiment de non-reconnaissance et, plus profondément peut-être, l’incapacité d’étayer leur existence faute d’une relation sociale dans laquelle ils pourraient se définir par rapport à un adversaire, un dominant, un exploiteur »46. Les conduites des bandes seraient finalement des issues de secours individualistes47, la recherche de la transformation d’un univers strictement matériel et désolant en un lieu de vie, humain et revalorisant, à l’intérieur d’une société devenue hyper individualisée et n’offrant par conséquent aucune issue collective au désespoir social48.

De l’État social à l’État pénal…

        Alors, quelles perspectives, quelles prospectives ?... Le constat édifiant de développement d’une sous-culture périphérique qui freinerait toute résolution éventuelle des problèmes et se confronterait, forcément, à l’empathie naturelle de la société civile ?... Il faut savoir que, de toutes façons, aucune société ne digère la violence et qu’au fur et à mesure de la montée en puissance des victimes (surtout dans la classe moyenne), il y aura accroissement de la réaction. Il va de soi que vu l’engorgement de la justice, cette réaction ne pourra être que vengeresse ou revancharde, bref que la réaction dangereuse des conduites extrêmes ne pourra que satisfaire, encore, un désir secret de violence, de ce fatal qui accompagne les voleurs quand il rôdent la nuit, hallucinés, la mort sous les semelles et que le cœur bat, juste avant de s’élancer, juste avant de casser une vitre, de casser le silence de la nuit bourgeoise dans le plaisir physique d’agir – les mains agiles, les pieds rapides, les jambes souples, les crampes au clair de lune – la course, l’intense joie de courir, d’avoir risqué, d’avoir gagné contre la nuit, contre la peur fabriquée et utilisée. Le poète, aussi, soulignait jadis, au détour de quelques phrases, la fécondité sociale de la violence. Comme l’écrivait Héraclite : « Le conflit est commun, la discorde est le droit, et toutes choses naissent et meurent selon discorde et nécessité ». Tout projet de société qui, en soi, refoule l’hostilité, interdit tout conflit et conçoit le lien social exclusivement en termes d’amitié, de compassion, de pitié, de concorde et de médiation - le projet post-libéral de la démocratie médiatique actuelle – ne peut déboucher que sur une « paix totalitaire ». Il faut donc forcément insister, même en philosophe, sur la dimension conflictuelle c’est-à-dire pluraliste de toute communauté humaine. Il ne peut y avoir de société intégralement pacifiée comme il ne saurait y avoir de « bon gouvernement ». D’ailleurs, comme le remarquait Alexandre Passerin d’Entrèves : « D’un point de vue purement empirique, L’Etat n’ « existe » que comme une sorte de rapport de forces entre les hommes – bien que l’ultime élément de force soit déguisé par les auteurs modernes sous des expressions plus vagues et plus anodines telles que « pression », « influence », « contrôle », etc., expressions qu’ils préfèrent au terme plus cru de « puissance ».49 »

C’est pour cela qu’au début, nous évoquions justement l’usage politique de la peur par le Prince. La peur ?... Cette sorte d’adrénaline qui parcourt notre corps à sentir quelque chose qu’objectivement, nous ne saurions  voir mais que, néanmoins, nous ne cessons de regarder tel, ce mort sur le bas côté de l’autoroute, celui que nous entrevoyons entre nos doigts, en passant près des barrières de sécurité, à cause de la main sur le visage mais avec des doigts qui se sont tout de même et contre notre volonté apparente, ouverts lentement ou la peur de ce film d’horreur de série B que nous apprécions, pinçant l’ami d’à-côté et retenant notre envie de pisser pour ne pas devoir aller seul et sans lumière, aux toilettes.  Mais ici, il s’agit d’une autre peur bien évidemment, la peur sociale et civile, celle où un tag est découvert, un matin, sur le mur intérieur de sa maison et qui prouve de façon tangible qu’un « délinquant » est passé par là ! Cette certitude entraîne la peur sociale et chacun sait bien ce que la peur sociale peut engendrer politiquement : la violence et la guerre civile. 

        La modernité nous expose à la peur mais la peur est aussi une qualité inhérente à notre condition humaine. Politiquement, c’est quand l’État est réduit à la paralysie budgétaire, à la portion congrue qu’il a besoin de la peur, besoin de conflits internes pour se légitimer comme Etat pénal. C’est parce qu’il a fui ses responsabilités en matière d’économie et qu’il a renoncé à réparer, à poser des digues et des remparts contre les dommages collatéraux de la logique de marché sur les classes populaires, qu’il s’est désengagé, qu’il a ruiné l’autorité publique, que l’Etat a besoin de la peur des citoyens et qu’il se transforme, sous la pression des révoltes nécessaires, petit à petit, en Etat pénal50 où la sécurité devient le premier plan de la lutte politique51 et la construction des prisons le nec plus ultra de la légitimation gouvernementale. Les révoltés sont alors criminalisés et les rebelles dépolitisés par une véritable politique de déclassement prolongé des couches populaires, assimilées comme de coutume aux « classes criminelles », aux « classes dangereuses ».

        Anthropologiquement, l’homme n’est pas un animal tendre. Est-ce à dire que, pour autant, la violence serait instinctive ? Pour René Girard, la violence, justement, ne l’est pas : elle est intersubjective et sociale. Toute société s’instaurerait sur la base d’ « une violence fondatrice » qui supplanterait toutes les autres violences, effectives ou latentes. Les Romains ne jouissaient-ils pas de voir les chrétiens succomber, en martyrs ridicules, sous les griffes des tigres du cirque ? Les habitants de Jérusalem ne poussaient-ils pas des cris d’extase, au son du marteau et des clous, sur la croix ? Les foules ne se pressaient-elles pas, enjouées et contentes, aux gibets ou aux supplices de la roue sur les parvis des Hôtels de Ville médiévaux, demandant à chaque fois au bourreau, un « petit plus » ?...   

        Rituels symboliques de violence certes, mais violences bien réelles. Aux Comores et dans tout l’Océan Indien, des mrengué (le « mouringue » à la Réunion et à Madagascar), combats de boxe entre villages, ponctuent régulièrement l’année de la brousse. Deux équipes, deux villages s’affrontent, dans une lutte, deux par deux qui ressemblent à de la boxe mais où en fait, il y a beaucoup de parades et peu de coups durant une bonne partie des échanges, tout se jouant sur la rapidité. Un meneur surveille et on n’est pas censé se blesser réellement. Le combat s’apparente plus à une chorégraphie, presque sensuelle, qui se déroule toute la nuit : les filles attendent, d’ailleurs, à la fin du « combat », la clef de la chambre du garçon qui sera leur futur partenaire, le vrai vainqueur du petit matin. Cette symbolisation archaïque de la violence opère une véritable catharsis entre les jeunes gens vigoureux, toujours prêts à en découdre souvent à cause de  l’alcool et de l’herbe. J’ai même noté qu’en brousse, les dates de ces mrengué sont souvent judicieusement choisies par les chefs de village pour désamorcer les crises entre villages. Indéniablement, il y a, dans les crises récurrentes des banlieues, l’expression de vieux rituels enfouis d’initiation virile : « nous ne sommes pas des taffioles ! »52. Or, dans un État laïc et athée, aucune Tradition n’est capable de transposer une violence instinctive sur un plan symbolique. Dans le monde traditionnel et archaïque, la violence est sacrée et rituelle. Dans le monde moderne et désenchanté, elle est forcément nihiliste, sadique et fonctionnelle. Girard l’avait noté : le fait de la persécution est le principe originaire et structurel de tout ordre social et les rituels traditionnels et religieux ne faisaient que répéter, dans la perspective d’une maîtrise rationalisée des pulsions, le mécanisme inéluctable de la violence. Il fallait évacuer cette violence fondamentale et naturelle qui ne peut être que gérée, canalisée mais jamais annihilée. Or, dans les galeries commerciales ou la course aux marques, nouvel uniforme de la rébellion, la violence gratuite est sans limites, l’agression verbale ou physique ne peut être sublimée : elle ne peut conduire qu’au pénitencier, véritable école du crime, pour la jeunesse. La violence c’est aussi l’échec d’une société de consommation, incapable d’insérer sa relève autrement que matériellement, incapable de former spirituellement la jeunesse ou de relever ses défis physiques. Comme le souligne Hugues Lagrange, ce qu’il faudrait c’est « trouver des formes sportives contrôlées de prises de risques valorisantes pour ceux qui les accomplissent, et non destructrices pour les autres »53.   

        L’Histoire avance pas à pas et elle suppose qu’au fur et à mesure que s’ajustent nos systèmes politiques, nous puissions obtenir une meilleure sécurité, une plus grande confiance en nous-mêmes. En tout cas, l’État libéral visait précisément cela c’est-à-dire qu’il se proposait d’être le garant et le protecteur des droits des personnes. Mais, paradoxalement, l’État libéral parce que permissif est producteur de violence et au lieu de protéger les citoyens, il finit par les menacer.  Pour qu’il fonctionne avec un minimum de légitimité, il lui a été nécessaire d’inventer des « ennemis » et finalement, des « conflits », souvent extérieurs, génériques, imprécis et nébuleux.

        Après le 11 septembre 2001, les États-Unis déclarèrent la guerre au « terrorisme international ». Cette déclaration de guerre fut si convaincante qu’elle engagea des interventions armées qui, faut-il le souligner, furent définies comme « humanitaires ». Le temps montra, hélas, qu’elles n’avaient, bien entendu, rien d’ « humanitaires » ! Il est bien discutable de croire que la démocratie occidentale et son concept étrange de « société civile » soit la panacée de toute organisation sociale ou qu’il ne saurait exister d’autres rationalités que la nôtre. C’est précisément le problème des banlieues c’est-à-dire celui de l’hétérogénéité culturelle, de la mixité ethnique, maintenant greffée définitivement sur l’arbre de la « nation » (qu’on se le dise : ils ne quitteront pas le territoire, on ne pourra les faire déguerpir, ils sont français !...). La violence des banlieues ne trouvera jamais de solutions sans la reconnaissance explicite d’une autre rationalité. Nous tenons, ici, le contraire du discours oppressif et totalitaire de l’ « intégration » qui, en fait, suppose au nom de l’autonomie individuelle, une sorte d’acte de foi miraculeux dans la liberté de chacun, une séparation sociétale du groupe d’appartenance, une aliénation au groupe dominant, la capacité de s’arracher aux soi-disant « pièges de l’enfance, de la famille et de la « tribu », bref une disqualification identitaire et le refus d’une altérité authentique. Or, n’y aurait-t-il qu’une seule forme de rationalité ? N’en existerait-il pas plusieurs, au sein de chaque système de représentation du monde ? Dès lors n’est-il pas aberrant – mais aussi, vain – de vouloir venir à bout des dérives et des aberrations banlieusardes en faisant de notre seule rationalité, le mètre étalon de tous les comportements ?

        Il faut arriver à penser et à administrer l’interconnexion des systèmes de références. Cela vaut pour les interdits alimentaires, sexuels, vestimentaires ou ceux liés à l’espace, ou au calendrier. Il faut admettre des manières et non plus, une « bonne manière ». Il faut laisser de côté la prétention narcissique et autocratique d’ « infaillibilité » afin que, comme l’aurait dit Jaurès, il n’y ait plus de réprouvés et qu’ainsi, par delà les peurs irrationnelles, notre démocratie ne se « tropicalise » pas, sous l’effet réitéré d’annonces douteuses comme celle de la « recrudescence du terrorisme », d’une
« délinquance incontrôlable », de « banlieues survoltées », de « jeunes qui débordent » et tout ce genre de titres, diffusés régulièrement et avec une délectation morbide par les journaux gratuits.

        Pourtant, -et c’est comme une autocritique !- célébrer la multiplicité, face à une réalité, de fait, multiculturelle, peut paraître une sorte d’incantation idéaliste, vide et sans effets. La reconnaissance de la multiplicité ne peut être effective qu’à l’intérieur d’une identité reconstruite et cette identité reste à définir. Le terme de « multiculturalisme », c’est-à-dire la coexistence pacifique de personnes de cultures et de traditions différentes, a été inventé en Suisse, à la fin des années 50. Il est entré dans le langage européen, au milieu des années 80. C’est une idée libérale, celle de croire que toute communauté nationale ou religieuse pourrait constituer un élément à part entière de la société, tout en conservant sa spécificité. Le melting-pot américain n’est pas, en fait, multiculturel. C’est l’identité de citoyen des États-Unis qui supplante notoirement outre-Atlantique l’appartenance communautaire. De plus, la France se trouve confrontée à une métamorphose religieuse : la religion musulmane sera bientôt sa première religion ! La question du lien entre multiculturalité et identité y est donc plus aigu que pour tout autre pays, sans compter avec cette mentalité spécifique, ce trait de la culture française qui consiste à ne pas accepter les cultures de l’autre et à se considérer un peu comme le nombril de l’univers. « Si un homme vaut plus, lui seul, que tout le reste de la ville, il n’aurait pas raison de se vouloir perdre pour la sauver », écrivait déjà Descartes, en plein conflit religieux. Si la diversité est, en effet, un état de fait, il ne sert à rien de vouloir la porter, à bout de bras, comme un idéal. Cela rassure peut-être le public des colloques mais ne solutionne pas le problème de l’identité. Il importe avant tout de définir la société, de conceptualiser ce qui peut la définir. Puisque la France a perdu son identité, que son « modèle social » a échoué, que ses « valeurs » ne sont plus partagées, sur quoi peut-elle alors se reconstruire ? C’est ce à quoi nous nous employons sans cesse en nous demandant : À quoi sert la politique ? Qui sommes-nous en tant que citoyens et européens ? Qu’est-ce qui définit notre humanité ? Ou plus précisément, comment rétablir une conscience commune et des buts partagés ? A moins de vouloir acquiescer au tournant contemporain : la construction de l’État pénal, ce modèle déjà appliqué aux États-Unis mais que l’Europe, pourtant, s’est toujours refusé de suivre.

 * Michel Lhomme collabore aux revues Nouvelle École et Éléments



Notes et références

1 Sur les problèmes sérieux de cyberdépendance adolescente, voir : Claude Olivenstein, Ces dépendances qui nous gouvernent, Calmann-Lévy, Paris, 2007 ; Michel Lejoyeux, Plaisirs et dépendances, La Martinière, Paris, 2007.

2 Human Bomb fut le surnom que se donna le preneur d’otages de l’école maternelle de Neuilly avec lequel le jeune Sarkozy négocia directement devant les caméras, en portant les enfants libérés dans ses bras.

3 Dès le début de son Histoire de la violence, Jean-Claude Chesnais écrit : « L’histoire de la violence contredit l’imaginaire social, nourri de préjugés et de nostalgies (…) Il y a eu, au cours des derniers siècles, une régression considérable de la violence criminelle ». Jean-Claude Chesnais, Histoire de la violence, Robert Laffont, Paris,

4 On évoque, bien sûr, ici les « violences urbaines ». Lucienne Bui Trong, commissaire et philosophe définissait ainsi la « violence urbaine » : « Le concept de violence urbaine était déjà en usage, dès 1988 (…) L’expression était entrée dans le jargon policier pour désigner les violences commises ouvertement par des jeunes regroupés en bandes plus ou moins informelles, plus ou moins organisées. D’abord utilisée pour le repérage des groupes mobiles du mouvement « zoulou » présent en Ile de France à cette époque, et des groupes de supporters violents du football, elle avait ensuite commencé à se focaliser sur les violences commises, au quotidien ou lors de crises graves, au sein de petits territoires fermés, dans  quelques quartiers excentrés des banlieues des grandes villes »,  dans Violences urbaines, Bayard, Paris, 2000. Sur la violence, lire en particulier, les travaux originaux du philosophe Yves Michaud : Changements dans la violence, essai sur la bienveillance universelle et la peur, Odile Jacob, Paris, 2002 ; La Violence apprivoisée, Hachette, Paris, 1996 ; La Violence, Puf, coll. »Que sais-je ? », Paris, 1998 mais aussi, Michel Wieviorka, De la violence, Balland, Paris, 2004 et sous sa direction  Violence en France, Seuil, Paris, 1999 ; Sciences Humaines « Violences », n°47, Hors Série, décembre 2004, janvier-février 2005 ; Hugues Lagrange, De l’affrontement à l’esquive. Violences, délinquances et usages de drogues, Syros, 2001 et Demandes de sécurité. France,Europe, Etats-Unis,Seuil, Paris, 2003 ; Laurent Mucchieli, Violences et insécurité, La Découverte, Paris, 2001 ; pour les politiques, Julien Dray, Etat de violence, Editions 1, Paris, 1999 et Christian Estrosi, Insécurité, sauver la république, éd. Du Rocher, Monaco, 2001 ;

5 Xavier Crettiez distingue trois formes de violence en exercice : la violence instrumentale (violence rationnelle, stratégique et proportionnée au but à atteindre), la violence passionnelle (violence colérique, impulsive, irrationnelle, imprévisible, disproportionnée et peu durable) et la violence identitaire. Les violences des banlieues s’apparentent plus à la violence passionnelle et colérique, même si un passage à une violence identitaire, en général plus organisée et plus brutale, n’est pas à exclure. Xavier Crettiez, « Violence symbolique d’Etat contre violence terroriste basque » dans Labyrinthe, n°2, p.59-75.

6 J.C Chesnais, Histoire de la violence, Robert Laffont, Paris, p. 32. Concernant les chiffres de la violence, notons que lors de sa conférence de presse du mercredi 16 janvier 2008, Michèle Alliot-Marie, Ministre de l’Intérieur, a divulgué les chiffres 2007 de la délinquance : - 3,6 % concernant les crimes et délits et – 0,21 % concernant les violences physiques contre les personnes. Elle a, par ailleurs, annoncé à la surprise générale, le retour d’une police de quartier.

7 Un de ces rapports les plus célèbres, honnête et pourtant enterré aussitôt fut celui du sociologue Adil Jazouli, fondateur des Banlieuescopies, Banlieues : les nouvelles frontières intérieures. Notons que déjà en 1969, un rapport d’Etat indiquait qu’il fallait stopper l’immigration pour ne pas se retrouver dans la situation du multiculturalisme britannique !

8 La littérature d’anciens policiers, partis à la retraite et vidant leur sac est abondante sur le sujet. On retiendra Olivier Foll, L’insécurité en France. Un grand flic accuse, Flammarion, Paris, 2002.

9 Pour beaucoup, c’est la fin de la Gendarmerie nationale ! Souvent respectée et fière de ses codes militaires et de son éthique d’honneur, la gendarmerie n’a pas toujours été aussi servile, en effet, que la police nationale ! Or, déjà, les commandants de gendarmerie ne dépendent plus de la Défense mais du préfet qui les nomme. Tenant leur déroulement de carrière de celui-ci, ils n’ont pas intérêt à contrecarrer la politique officielle et la langue de bois. Ainsi, la politique absurde et pernicieuse des quotas de reconduites aux frontières des clandestins amènent certaines gendarmeries, en particulier en outre-mer (Mayotte, Guyane, les Antilles françaises) à commettre de véritables rafles, sans aucun respect du droit élémentaire des personnes (expulsion des parents par exemple sans leurs enfants). Certains gendarmes, souvent en fin de carrière, au nom de leurs principes militaires, protestent ouvertement mais ce ne sera bientôt plus le cas des nouvelles recrues, pains bénis du Ministre de l’Intérieur et son préfet !

10 Le premier incident de cet ordre fut celui de la fête du quartier de Montconseil à Corbeil-Essonnes, dans la banlieue parisienne, en l’an 2000 : des pierres avaient été lancées sur les forces de l’ordre et cinq coups de feu avaient été tirés dans leur direction, sans toutefois les atteindre.

11 En 2002 – et vu l’absence de mesures, c’est déjà loin ! -, Olivier Foll, ancien directeur général de la police judiciaire, en dénombrait exactement 834 : « Il y a 834 zones de non-droit sur notre territoire. 834 ghettos dans lesquels la hiérarchie administrative recommande aux forces de police de ne plus intervenir de manière à ne pas provoquer de remous » écrit-il dans L’insécurité en France. Un grand flic accuse, Flammarion, Paris, 2002, p.45. Erreur bien sûr fatale et qui se payera, un jour, très cher puisque ces ghettos constituent  une véritable école du crime, à ciel ouvert et aussi la principale explication du rajeunissement des délinquants (le petit prenant très vite l’exemple sur le « grand frère » qui, lui, n’a que quinze ou seize ans !).

12 Alain de Benoist, « Retour sur l’élection présidentielle » dans Eléments, n°126, automne 2007, p.24.

13 Alain Bauer, Géographie criminelle de la France, Odile Jacob, Paris, 2007.

14 Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière, Le temps des victimes, Albin Michel, Paris, 2007.

15 New York avait connu, avant la « tolérance zéro », une telle dégradation que reflétait, en son temps, l’excellent film du cinéaste britannique, Michael Winner, Un justicier dans la ville. La « tolérance zéro » est partie d’un texte fondamental de James Q. Wilson et Georges Kelling, Broken Windows, traduit en français sous son titre original de « Vitres cassées » et paru dans Les Cahiers de la sécurité intérieure, n°15, 1er trimestre 1994, pp.163-180. Il faut néanmoins souligner que la politique de la « tolérance zéro » de l’ancien maire de New York, Rudolph Giuliani, actuellement candidat républicain pour les primaires à la Maison Blanche, n’a été appliquée qu’au prix d’un véritable nettoyage social de la ville, les pauvres étant quasiment interdits de séjourner dans la ville et la pauvreté étant, pour la première fois, criminalisée à grande échelle, dans tout le district. Par ailleurs, la politique de la « tolérance zéro » venait après l’échec cuisant d’une police de proximité à New York. Enfin,  pour une analyse nuancée (mais trop sociologique et condescendante, à notre avis) des violences urbaines françaises, entre fantasmes et  réalités, voir Laurent Mucchielli, Violences et Insécurité, La Découverte, Paris, 2001.  

16 Cette école est représentée, par exemple, aux Etats-Unis  par des essayistes qui furent en vogue à la Maison Blanche comme H.Enzensberger, Civil Wars from Los Angeles to Bosnia, New-York Free Press, 1994 et R.Kaplan, « The Coming anarchy » dans Atlantic Monthly, février 1994.

17 Sébastien Roché, « Face aux violences urbaines, la police a été désarmée » dans L’Expansion, n°714, décembre 2006, pp.132-135. (C’est nous qui soulignons) : du même auteur, lire également, Police de proximité, Seuil, Paris, 2005 et Le Frisson de l’émeute, violences urbaines et banlieues, Seuil, Paris, 2006.

18 Pour donner un exemple significatif, les incendies volontaires sont passés de 1 168 en 1993 à 29 142, en l’an 2000 !

19 Sur la souffrance des « gens de peu », comme disait Pierre Sansot, voir le documentaire réaliste sur les cités d’Amiens, Lyon et Marseille de Patric Jean, La raison du plus fort, AVprod, dvd, Paris, 2005.

20 . A la fin du gouvernement socialiste de Lionel Jospin, le directeur de la police nationale décida de débrancher les compteurs du Système d’analyse informatique des violences urbaines (les chiffres, bien entendu, étant mauvais !) A son arrivée au Ministère de l’Intérieur, Sarkozy s’est bien gardé de les rebrancher et avait même supprimé l’étalon de mesure du thermomètre sécuritaire ! Un nouvel indicateur, plus souple, fut défini au début 2005, soit trois ans après ce flou statistique. 

21 C’était un titre racoleur, mais pas si inexact que cela, de la Komsomolskaïa Pravda de Russie en octobre 2005.

22 Xavier Crettiez, « Comprendre la violence » dans Labyrinthe, « Actualité de la recherche », n°5, pp.129-132, Paris, 2005.

23 « La crainte d’un scénario « à la française » après les violences près d’Amsterdam » dans Le Monde du 24 octobre 2007, p.10.

24 Le Monde du 25 Août 2006, p.7 et Catherine Borrel, « Près de cinq millions d’immigrés à la mi-2004 », Insee première, n°1098, août 2006. Notons que nous nous appuyons sur les chiffres officiels et les rapports de l’Insee dont on connaît, surtout depuis la manipulation des chiffres du chômage, le manque de fiabilité scientifique et les manipulations partisanes dont l’institut gouvernemental est devenu spécialiste. Les chiffres officiels deviennent, en effet, ou de plus en plus fantaisistes ou inexistants!

25 Les mouvements migratoires sont, par essence, criminogènes. Ils portent, en eux, la violence. Cela a été vrai, à toutes les latitudes et à toutes les époques. Voir au dix-neuvième siècle, les gangs irlandais de New York qui deviendront les piliers réputés de la police new-yorkaise, une fois que les italiens les auront relayés dans les rangs des célèbres maffias.  Même si les statistiques de la délinquance française sont soigneusement épurées, elles font apparaître, comme partout dans le monde, un taux de délinquance moyen dans les populations immigrées très largement supérieur au taux de délinquance général. Selon le Ministère américain de la Justice, 49% des 16 500 victimes de meurtres en 2005 étaient noires alors que les Afro-américains ne représentent que 12,8% de la population du pays, selon le journaliste Serge Halimi, dans un  article du Monde Diplomatique, n°642, septembre 2007. Il note aussi qu’en 2004, 24% des Noirs américains, âgés de 22 à 30 ans, avaient été au moins une fois incarcérés. Voir aussi M.Tuner, H.Wolman, « Processus et politiques de ségrégation raciale aux Etats-Unis » dans Ghettos américains, banlieues françaises, n° 122 d’Hérodote, Paris, année 2006 ; Xavier Raufer, Analyse des menaces criminelles contemporaines, Paris II Panthéon-Assas ; L.Mucchieli, « Délinquance et immigration en France : un regard sociologique » dans Criminologie, n°2, année 2003. En politique internationale, le concept de nouvelle violence vise à expliquer la prégnance de conflits, malgré la libéralisation économique et politique et la fin des guerres froides, censées y mettre un terme. La nouvelle violence met en cause et souligne surtout l’ethnicité et le pillage comme facteurs déterminants et déclencheurs des nouveaux conflits. Voir sur le sujet, J.Cartier-Bresson, « Comprendre et limiter les violences : une présentation » dans Revue Tiers Monde, « Entendre les violences », n°174, avril-juin 2003, t.XLIV, Puf, pp.249-267. Sur l’immigration, lire aussi de Maxime Tandonnet, Immigration : sortir du chaos, Flammarion, Paris, 2006.

26 En 1978, le ministre Lionel Stoleru, célèbre dans certains milieux pour son fameux « L’immigration, une chance pour la France », proposa, aux étrangers, une aide au retour, équivalente à son époque à 1 500 euros. La mesure n’eut, contre toute attente, aucun succès ! Apparemment, l’avantage comparatif entre partir ou rester, c’était rester ! Lionel Stoleru, avec son allure altière et si méprisante, prenait-il, finalement, les étrangers pour des êtres incapables de tout calcul rationnel ?... !

27 Sophie Divay, « Les limites de la médiation sociale » dans Sciences Humaines, Hors Série, n°47, pp.82-85 et Philippe Milburn, La médiation : expériences et compétences, La Découverte, Paris, 2002.

28 Sébastien Roché, Police de proximité, Seuil, Paris, 2005.

29 L’expression est de Nicolas Sarkozy, dénonçant sous ce terme, à son arrivée au Ministère de l’Intérieur, la « police de proximité ». Rappelons que pour le Président de la République, la police se doit de répondre à la délinquance par sa seule activité, un point, c’est tout ! Elle ne doit viser qu’à « faire du chiffre », (obligation de résultats). C’est, ce qu’on appelle dans le jargon sécuritaire, une « police d’interpellation », comme celle qu’on voit au cinéma, dans les séries B américaines ! En novembre 2005, commentant le soulèvement des banlieues, Sarkozy écrivait : « Les médiateurs sont faits pour dialoguer, les forces de l’ordre d’abord pour arrêter les délinquants : c’est peut-être ça le vrai changement et l’origine des affrontements présents » dans Le Monde du 6 novembre 2005.

30 Le coût réel de l’immigration en France est, sans cesse, contesté et discuté. Récemment, Jacques Attali, ancien sherpa de François Mitterrand recommandait même une augmentation de celle-ci pour relancer la croissance : Le Figaro du 10 janvier 2008 alors qu’on sait que l’immigration est facteur de sortie de devises – aide au développement déguisé. Sur ce point, « Immigration/intégration : un essai d’évaluation des coûts économiques et financiers » sous la direction d’Yves-Marie Laulan, L’Harmattan, Paris, 2005 et  du même, Président de l’Institut de géopolitique des populations,  « L’immigration a-t-elle un coût » dans Polémia, 2 octobre 2006 sur www.polemia.com. Fidèle à sa politique d’objectifs et de résultats, la lutte contre l’immigration clandestine, effectuée dans des conditions lamentables (voir la situation inhumaine des centres de rétention, dont en particulier celui de Vincennes, de Guyane et de Mayotte) ne parvient même pas à remplir ses objectifs : en 2007, sur les 25 000 reconduites à la frontière programmées, seules 21 000 furent effectives, statistiques qui incluent de plus l’expulsion quotidienne et rocambolesque (aussitôt pris, aussitôt revenus !) des Anjouanais de Mayotte ! D’ailleurs, on attend avec impatience la notation de Brice Hortefeux puisque, comme on le sait, les Ministres, depuis janviers 2008, vont être évalués par une entreprise de conseil privé sur « leurs résultats comptables » ! Ainsi, l’Education nationale sera-t-elle « évaluée » sur le nombre d’heures supplémentaires, effectuées par chaque prof, c’est-à-dire sur la capacité du Ministre, à fermer des postes ! On comprendra, d’ailleurs aisément que s’il s’agit d’évaluer les résultats des examens des élèves, cela ne servirait à rien puisque, par complaisance, ils sont tous reçus ! La politique chiffrée du résultat a d’autres effets pervers incorrigibles. S’il faut, en effet, faire baisser les chiffres de la délinquance quotidienne, rien de mieux que de donner ordre aux commissariats de police de dissuader les gens de porter plainte. Quiconque a eu affaire, un jour, au poste se souvient du zèle employé par le planton de service à ne pas ouvrir une procédure, prétextant par exemple qu’un vol d’espèces ne relève pas du droit pénal !

31 En 2007, la bourse de Paris ne progressait que de 1,5 % tandis que celle de Francfort avait, en Allemagne, une croissance de plus de 20 %. Cf. Les Echos du 31 décembre 2007. Les chiffres officiels de l’Insee rendus publics par la Documentation Française, en décembre 2007, parlent d’un taux de pauvreté, atteignant le chiffre record pour un pays développé de 12,1% !

32 Déjà, dans son rapport –ô combien prémonitoire !- mais pourtant toujours contesté par les hauts fonctionnaires en place, le sociologue Adil Jazouli écrivait en 1992 : « Il faut aussi s’interroger sur l’activité policière parce que les habitants de ces quartiers ne comprennent pas, mais pas du tout pourquoi les trafics les plus divers se passent sous leurs yeux sans qu’il y ait intervention rapide et efficace d’une police sensée appliquer la loi » dans Le Figaro du 15 janvier 1999, p.9.

33 Beaucoup de spécialistes des questions de sécurité intérieure soulignent les mérites et les bienfaits de la police de proximité. Ce n’est pas le cas des professionnels, qui préfèrent le vieil îlotage. Certes, comme le rappelle Sébastien Roché, « Il est plus difficile d’attaquer des policiers qui connaissent tout le monde dans le quartier, vont aux réunions locales, appellent certains jeunes par leurs prénoms et sont au contact de leurs parents. (…) On n’attaque pas une police en qui on a confiance » dans L’Expansion, article cité note 17  mais une telle police suppose aussi une mentalité collaboratrice, de type anglo-saxonne, qui ne correspond pas du tout à la mentalité latine de la population française. La police de proximité de Lionel Jospin fut, par exemple, une véritable catastrophe : moyens dispendieux dilapidés sous forme d’ « adjoints de sécurité » en culotte courte et mal formés, rondes réduites souvent à des caillassages en règle résolus aux flash-ball, la population des cités parla ironiquement des « cow-boys » ! 

34 Les Voltigeurs furent des soldats d’infanterie qui constituèrent un corps levé à part et qui servait avec la gendarmerie au maintien de l’ordre, au XIXème siècle. Ce corps fut organisé par le Général Couture, en 1822. Il fut utilisé, par exemple, en Corse, face aux bandits de grand chemin et aux vendettas familiales. La Garde Nationale existait avant 1871. C’était une force supplétive, civile, de volontaires, avec un commandement particulier qui lui permettait d’assurer des tâches de police hic et nunc, en renfort des unités régulières et de gendarmerie. La Garde Nationale fut supprimée par la nouvelle Chambre de Thiers, siégeant à Bordeaux. Ce fut, d’ailleurs, la première mesure prise pour désarmer la Commune car, très populaire, la Garde Nationale joua un rôle clef dans le siège de Paris et la résistance aux Versaillais. Notons aussi que depuis la suppression du service militaire, il n’y a plus, en France, de réserves, ni de réservistes. Aux Etats-Unis, la Garde Nationale est largement appréciée car très démocratique et populaire, elle subit un entraînement spécial, prisé dans les campagnes, par les jeunes américains volontaires.

35 Etienne Jousset, « Intérieur : pour la création d’une garde nationale » dans La Revue administrative, n°331, janvier 2003, pp.63-64. (L’article est daté du 16 décembre 2002 !). Tous s’interrogent, sceptiques, sur les moyens de faire face à une véritable contagion des émeutes sur tout le territoire -et même en recourrant à l’armée ! -, car dans le cas où les événements s’étendraient, par  exemple, sur plusieurs départements, voire à l’outre-mer, les gendarmes mobiles seraient forcément très vite fatigués ou indisponibles, employés qu’ils seraient à chaque coin du territoire !

36 Ibid, p.64.

37 Tel que le définit, par exemple, Olivier Foll dans l’ouvrage cité, pp.198-199.

38 Déjà, Eric Werner l’évoquait dans son ouvrage, L’avant-guerre civile, L’Age d’Homme, mais on le devine aussi dans l’article récent de David Cumin, consacré à Carl Schmitt. A la fin de son texte, il écrit en effet : « Le danger de la déclaration américaine de « guerre au terrorisme », c’est qu’elle fait courir le risque d’une « guerre civile » en Europe et en France : entre musulmans et non musulmans, entre pro- et anti-américains, clivages s’ajoutant à ceux sur la construction européenne, l’immigration, Israël, la colonisation, le Front National » puis  ajoutant que la perspective de la fin du mandat de Georges W. Bush en 2008 fait écarter l’hypothèse d’une mondialisation de la « guerre au terrorisme », l’auteur n’en conclut pas moins : « Cette hypothèse, il est vrai, ne ferait pas disparaître les facteurs susmentionnés de crise en Europe et en France… » Voir David Cumin, « Actualité et discours de Carl Schmitt » dans Eléments, n°126, automne 2007, p.42.

39 Voir article de Luc Bronner sur les blogs de banlieues dans Le Monde du 11 octobre 2006.

40 A moins justement d’entrer dans la « guerre civile » !?...

41 « Bolos » veut dire « victime » ; « se faire boloss » signifie « se faire agresser ».

42 François Dubet, La Galère, Fayard, 1988 ; Younès Amrani, Stéphane Beaud, « Pays de Malheur ! », un jeune de cité écrit à un sociologue,  La Découverte/Poche, Paris, 2005 et comme pamphlet satirique, Pierre Jourde, Carnets d’un voyageur zoulou dans les banlieues en feu, Gallimard, Paris, 2007.

43 Jean Baudrillard, « La violence du mondial » dans Power Inferno, Galilée, Paris, 2002, p.74.

44 Ibid, p.75.

45 Ibid. Inconsciemment, les conseillers de Sarkozy ne s’y trompent pas lorsque celui-ci reprend comme solution aux maux du pays, lors de ses vœux de 2008, la notion bien vague d’Edgar Morin de « politique de civilisation ».

46 Michel Wievorka, « Les vertus paradoxales du conflit » dans Sciences Humaines, Hors Série, n°47, p23.

47 C’est exactement ce que relève André Iteanu dans « Violences et territoire en banlieue parisienne » dans R.Verdier (dir.), Vengeance. Le face-à-face victime/agresseur, Autrement, Paris, 2004 et « Banlieue : le mythe de la guerre des bandes » dans Sciences Humaines, Hors Série, n°47, pp.46-47, textes intéressants car remettant en question les lieux communs sur les bandes de jeunes qui circulent ici et là, sous fond d’ethnicisation abusive du problème. Sur le problème des bandes, voir l’analyse toujours classique de P.Robert et P.Lascoumes, Les Bandes d’adolescents. Une théorie de la ségrégation, Editions Ouvrières, Paris, 1974 mais aussi, M.Esterle-Haudibel, La Bande, le risque et l’accident, L’Harmattan, Paris, 1997.

48 I.Taviss Thomson, In Conflict no Longer : Self and society in contemporary America, Rauman and Littlefield Publishers, 2000. L’auteur parle d’un “pur individualisme” et de la fin du modèle classique du conflit social : “Il y a eu glissement d’un modèle du conflit à un autre modèle, dans lequel l’individu est encapsulé dans la société ». (C’est nous qui soulignons).

49 Alexandre Passerin d’Entrèves, La Notion d’Etat, Sirey, 1969, p.78.

50 Zygmunt Bauman note que dans une mondialisation qui se caractérise par l’entassement d’habitants dans les espaces urbains, il n’existe plus de territoires vierges – de paradis coloniaux – de relégations possibles où envoyer les rebuts humains que génère tout ordre social : Zygmunt Bauman, L’amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes, Le Rouergue/ Chambon, Rodez, 2004.

51 Voir le durcissement de la législation qui fait l’unanimité de la classe politique (loi sur la sécurité quotidienne, plan Vigipirate renforcé, amendement restrictif sur la présomption d’innocence, peines plancher pour les récidivistes, prsion-hôpital en fin de peine pour les délinquants sexuels) associée à de nombreuses sanctions locales et municipales (couvre-feu pour les mineurs, interdiction de regroupement dans les halls d’immeubles, peines de prison aux fraudeurs des transports, sanctions financières et même pénales aux parents de mineurs récidivistes…). L’avocat et sénateur Robert Badinter dénonçait, à juste titre, le 7 janvier 2008, au journal de vingt heures d’Antenne 2 la profonde remise en question juridique de la proposition de loi du garde des Sceaux, Rachida Dati sur les fins de peine, la dénommée « rétention de sûreté » : l’individu ne serait plus jugé pour ses actes, pour les faits mais pour ce qu’il est ou du moins ce que des experts psychiatres prétendent qu’il est. A noter que lors du vote de la loi, le 9 janvier 2008, les députés durcirent la proposition initiale du projet réservée normalement aux seuls délinquants sexuels : ils l’étendirent à « tous les délinquants dangereux » ! Par ailleurs, il y a bien de véritables abus et dénis de justice à l’égard souvent de petits délinquants de banlieue, dont on veut faire trop rapidement et de manière incohérente, souvent par les procédures expéditives de la comparution immédiate, des « exemples » comme tel jeune qui se serait pris un an de prison ferme pour récidive de détention de cannabis alors qu’il n’avait que 3 grammes de H sur lui tandis qu’aux Halles, certains après-midi, l’odeur de l’herbe est si forte qu’elle n’importune même pas les agents qui discutent entre eux, à côté ! Ils ont sans doute le nez bouché par les intempéries sociétaux ! 

52 Au grand dam des homosexuels qui « flashent » sur les « lascars », ceux-ci ont la plupart du temps pour les premiers des propos ouvertement homophobes. Voir D. Welzer-Lang, « Virilité et virilisme dans les quartiers populaires en France » dans Vei Enjeux, n°128, mars 2002 et Pierre Bourdieu, La domination masculine, Seuil, Paris, 1998. Quant aux phénomènes médiatisés des  « tournantes », attribués très vite à quelque chose qui serait propre à l’immigration maghrébine en mal de masculinité, il doit être relativisé. Le phénomène a toujours existé chez une certaine classe d’adolescents : voir sur le sujet, Laurent Mucchielli, « Délinquance juvénile : le cas des viols collectifs » dans Sciences Humaines, Hors Série, n°47, pp.50-53.

53 Hugues Lagrange, « La violence des jeunes, prix de la société du risque » dans Sciences Humaines, Hors Série, n°47, p.49. Dans ce texte et à juste titre, Lagrange renvoie à la classification des jeux de Roger Caillois dans Les Jeux et les Hommes (1958), rééd. Gallimard, Paris, 1991. Celui-ci, rappelons-le, proposait une classification en quatre catégories, selon le principe que les jeux mettent en œuvre : l’âgon (compétition), l’alea (le hasard), la mimicry (l’imitation) et l’ilinx (le vertige). Les révoltes de banlieue s’apparenteraient au premier et au quatrième type. 

 

Études  Métapolitique Sommaire

Capturé par MemoWeb à partir de http://esprit-europeen.fr/etudes_metapo_argoaz3.htm.htm le 16/11/2005