
| Pour mes enfants et mes amis : Voici l'une des plus belles leçons de maîtrise de soi et d'amor fati rédigée voici dix-huit siècles, dont on ne saurait trop recommander l'apprentissage. Depuis leur découverte peu avant ma vingtième année, ces préceptes, avec quelques autres maîtres-ouvrages comme les fragments des présocratiques et « Le Gai Savoir » de Nietzsche, ont accompagné l'aventure de ma vie, m'aidant à résister aux coups du sort, à rester serein dans l'épreuve, face à la futilité et l'ignominie du monde, en pensant toujours au bel exemple de celui qui se tient seul, debout, imperturbable et droit, accomplissant son devoir au coeur des éternelles tempêtes qui malmènent nos vaisseaux, ébranlent les certitudes de nos existences. On ne peut que présenter ce prince philosophe comme un ami de toute confiance, le guide le plus sûr pour les traversées difficiles. Jacques Marlaud
|
I
Exemples que j’ai
reçus de mon grand-père Verus[1] : la bonté et la
douceur, qui ne connaît point la colère.
II
Du père qui m’a
donné la vie[2] : la modestie et la virilité, du moins si
je m’en rapporte à la réputation qu’il a
laissée et au souvenir personnel[3] qui m’en reste.
III
De ma mère[4] : la
piété et la générosité ;
l’habitude de s’abstenir non pas seulement de faire le mal,
mais même d’en concevoir jamais la pensée ; et
aussi, la simplicité de vie, si loin du faste ordinaire des gens
opulents.
IV
A mon bisaïeul[5], je suis
redevable de n’avoir point fréquenté les
écoles publiques, d’avoir profité dans ma famille
des leçons d’excellents maîtres, et d’avoir
appris par moi-même que, pour l’éducation des
enfants, il ne faut ménager aucune dépense[6].
V
A mon gouverneur[7], de
n’avoir jamais été de la faction des Verts ou des
Bleus[8], ni de celle des Petits-boucliers ou des Grands-boucliers[9] ;
il m’a montré aussi à endurer la fatigue, à
restreindre mes besoins, à faire beaucoup par moi-même,
à diminuer le nombre des affaires, et à
n’accueillir que très difficilement les
dénonciations[10].
VI
A Diognète[11], j’ai
dû de ne pas m’appliquer à des riens ; de ne jamais
croire à tout ce que les sorciers et les charlatans[12]
débitent de leurs incantations et des conjurations de
démons, ni à tant d’autres inventions aussi
fausses. Je lui ai dû encore de ne pas me plaire à
élever des cailles de combat[13] et de ne point me passionner
pour ces puérilités ; de savoir supporter la franchise de
ceux qui me parlent ; d’avoir contracté le goût de
la philosophie ; d’avoir suivi d’abord les leçons de
Bacchius, puis ensuite celles de Tandasis[14] et de Marcien[15] ;
d’avoir composé des dialogues dès mon enfance[16],
et de m’être fait une joie du grabat, du simple cuir[17],
et de tous les ustensiles dont se compose la discipline des philosophes
grecs.
VII
A Rusticus[18], j’ai
dû de m’apercevoir que j’avais à redresser et
à surveiller mon humeur ; de ne point me laisser aller aux
engouements de la sophistique ; de ne point écrire sur les
sciences spéculatives ; de ne pas déclamer de petits
sermons vaniteux ; de ne point chercher à frapper les
imaginations en m’affichant pour un homme plein
d’activité ou de bienfaisance ; de me défendre de
toute rhétorique, de toute poésie et de toute affectation
dans le style. Je lui dois encore de n’avoir pas la sottise de me
promener en robe traînante à la maison, et de me
défendre de ces molles habitudes ; d’écrire sans
aucune prétention[19] ma correspondance, dans le genre de la
lettre qu’il écrivit lui-même de Sinuesse[20]
à ma mère. Il m’a montré aussi à
être toujours prêt à rappeler ou à accueillir
ceux qui m’avaient chagriné ou négligé,
dès le moment qu’ils étaient eux-mêmes
disposés à revenir ; à toujours apporter grande
attention à mes lectures, et à ne pas me contenter de
comprendre à demi ce que je lisais ; à ne pas acquiescer
trop vite aux propositions qui m’étaient faites. Enfin, je
lui dois d’avoir connu les Commentaires
d’Épictète[21], qu’il me prêta de sa
propre bibliothèque.
VIII
D’Apollonius[22], j’ai
appris à avoir l’esprit libre et à être ferme
sans hésitation ; à ne regarder jamais qu’à
la raison, sans en dévier un seul instant ; à conserver
toujours une parfaite égalité d’âme contre
les douleurs les plus vives, la perte d’un enfant par exemple ou
les longues maladies. J’ai vu clairement en lui ; par un exemple
vivant, qu’une même personne peut être tout ensemble
pleine de résolution et de facilité ; et qu’on peut
n’être point rude en enseignant ; il m’a donné
le spectacle éclatant d’un homme qui regarde comme la
moindre de ses qualités de savoir transmettre la science
à autrui, avec une rare expérience et tout en courant.
C’est lui encore qui m’a appris l’art de recevoir de
la main de mes amis de prétendus services, sans en être
diminué, et sans y paraître insensible quand je ne croyais
pas devoir les accepter.
IX
De Sextus[23], j’ai appris
ce que c’est que la bienveillance, une famille paternellement
gouvernée et le vrai sens du précepte Vivre selon la
nature ; la gravité sans prétention ; la sollicitude qui
devine les besoins de nos amis ; la patience à supporter les
fâcheux et leurs propos irréfléchis ; la
faculté de s’entendre si bien avec tout le monde que son
simple commerce semblait plus agréable que ne peut
l’être aucune flatterie, et que ceux qui
l’entretenaient n’avaient jamais plus de respect pour lui
que dans ces rencontres ; l’habileté à saisir,
à trouver, chemin faisant, et à classer les
préceptes nécessaires à la pratique de la vie ; le
soin de ne jamais montrer d’emportement ni aucune autre passion
excessive ; le talent d’être à la fois le plus
impassible et le plus affectueux des hommes ; le plaisir à dire
du bien des gens mais sans bruit ; enfin une instruction immense sans
ostentation.
X
Par l’exemple
d’Alexandre[24] le grammairien, j’ai appris à ne
jamais choquer les gens, à ne les point heurter par une
brusquerie blessante pour un barbarisme qu’ils auraient commis,
pour une tournure fautive ou une prononciation vicieuse qui leur serait
échappée ; mais à m’arranger adroitement
dans la conversation pour que le mot qui aurait dû être
choisi d’abord reparût, par manière de
réponse ou de confirmation, en donnant mon avis sur la chose
même sans m’arrêter du tout à
l’expression malheureuse, ou en prenant soigneusement tel autre
détour pour dissimuler l’allusion.
XI
De Fronton[25], j’ai pu
apprendre tout ce qu’un tyran peut ressentir de jalousie, et
avoir de duplicité, et de fourberie, et combien ceux que nous
appelons Patriciens ont, pour la plupart, peu de bonté et
d’affection dans le cœur.
XII
D’Alexandre le
Platonicien[26], j’ai appris à ne pas dire aux gens
à tout propos et sans nécessité, quand je leur
parle ou que je leur réponds par lettre : « Je n’ai
pas le temps » ; et à ne pas décliner constamment,
par cette facile excuse, mes devoirs divers envers ceux qui vivent avec
moi, en alléguant les affaires qui me pressent.
XIII
De Catulus[27], j’ai appris
à ne jamais négliger les plaintes d’un ami,
même quand il se plaint sans motif, mais à tout essayer
pour l’adoucir et pour rétablir l’ancienne
intimité ; il m’a appris aussi à louer mes
maîtres de tout cœur[28], comme avaient coutume de le
faire, à ce qu’il rapportait, Domitius et
Athénodote[29] ; et à ressentir pour mes enfants le
dévouement le plus sincère.
XIV
De mon frère Severus[30],
j’ai appris à aimer la famille, à aimer le vrai,
à aimer le juste ; grâce à lui, j’ai
apprécié Thraséas[31], Helvidius[32], Caton[33],
Dion[34] et Brutus[35] ; j’ai pu me faire l’idée de
ce que serait un État où régnerait une
égalité complète des lois, avec
l’égalité des citoyens[36] jouissant de droits
égaux ; et l’idée d’une royauté qui
respecterait par-dessus tout la liberté des sujets. C’est
lui qui m’a appris à vouer à la philosophie un
culte constant et inaltérable ; à être bienfaisant
; à donner sans me lasser ; à garder toujours bonne
espérance ; à me confier à l’affection de
mes amis ; à ne plus rien cacher à ceux qui
s’étaient réconciliés, après leur
pardon ; à ne pas forcer mes intimes, sans cesse inquiets,
à se demander : « Que veut-il ? Que ne veut-il pas ?
» mais à être toujours net et franc avec eux.
XV
De Maxime[37], j’ai appris
ce que c’est que d’être maître de soi ; de ne
jamais rester indécis ; de supporter de bon cœur toutes
les épreuves, y compris les maladies ; de tempérer son
caractère par un mélange d’aménité et
de tenue ; d’exécuter sans marchander toutes les
obligations qu’on a ; d’inspirer à tout le monde
cette conviction que, quand on parle, on dit toujours ce qu’on
pense, et que, quand on agit, on a l’intention de bien faire ; de
ne s’étonner de rien ; de ne se point troubler ; de ne
jamais se presser ni se laisser aller à l’indolence ; de
ne jamais se déconcerter dans le désespoir en
s’abandonnant soi-même et en s’anéantissant ;
ou de ne pas reprendre trop subitement du courage et une confiance
exagérée ; d’être serviable et prompt
à l’indulgence ; en un mot, de donner de soi plutôt
l’idée d’un homme qui ne change pas que celle
d’un homme qui se réforme, de quelqu’un dont jamais
personne n’a dû croire être dédaigné,
et à qui personne ne s’est jamais cru supérieur ;
enfin de tacher d’être affable pour tout le monde.
XVI
De mon père adoptif[38],
j’ai appris la bonté ; l’inébranlable
constance dans les jugements qui ont été une fois
mûris par la réflexion ; le dédain pour ces
honneurs factices qui séduisent la vanité ; la passion du
travail ; l’application perpétuelle ; la disposition
à prêter l’oreille à toutes les idées
qui concernent l’intérêt public ; l’invariable
attention à rendre à chacun selon son mérite ; le
discernement à juger des occasions où l’on doit
tendre les ressorts et de celles où on peut les relâcher ;
la sévérité à poursuivre et à punir
les amours pour les jeunes gens[39] ; le dévouement au bien de
l’État ; la liberté qu’il laissait à
ses amis, sans les astreindre nécessairement à partager
tous ses repas, ou à le suivre dans tous ses voyages ;
l’absolue égalité d’humeur, où le
retrouvaient au retour ceux qui avaient dû le quitter pour
quelque cause urgente ; la consciencieuse analyse des choses dans
toutes les délibérations ; la persistance à ne
point se départir de son examen, en se contentant des
premières solutions qui se présentaient ;
l’attachement rempli de soins pour ses amis, aussi peu
porté à se dégoûter d’eux sans raison
qu’à les aimer à la fureur ;
l’indépendance d’esprit en toutes choses et la
sérénité ; la prévoyance à longue
vue et la vigilance à régler les moindres détails,
sans en faire tragiquement étalage ; la précaution de
repousser les acclamations populaires et la flatterie sous toutes ses
formes ; l’économie à ménager les ressources
nécessaires à l’autorité ; la retenue dans
les dépenses pour les fêtes, tout prêt à
souffrir les critiques sur ce chapitre ; la piété sans
superstition envers les dieux ; la dignité avec le peuple,
qu’il ne fatigua jamais de ses adulations ni de son empressement
à complaire à la foule ; la sobre mesure en toutes choses
; le solide respect de toutes les convenances, sans un goût trop
vif pour les nouveautés ; l’usage, sans faste et aussi
sans façon, des choses qui rendent la vie plus douce dans les
occasions où c’est le hasard qui les offre, les prenant
quand elles se trouvaient sous sa main avec indifférence, et
n’en ayant nul besoin, si elles venaient à manquer ;
l’attitude de quelqu’un dont on ne peut dire ni qu’il
est un sophiste, ni qu’il est un provincial, ni qu’il est
entiché de l’école, mais d’un homme dont on
dit qu’il est mûr et complet, au-dessus de la flatterie,
capable d’être à la tête de ses affaires
propres et des affaires des autres. Ajoutez-y encore l’estime
pour les vrais philosophes ; l’indulgence exempte de blâme
pour les philosophes prétendus, sans d’ailleurs être
jamais leur dupe ; le commerce facile ; la bonne grâce sans
fadeur ; un soin modéré de sa personne, comme il convient
quand on n’est pas trop amoureux de la vie, sans songer à
rehausser ses avantages, mais aussi sans négligence, de
manière à n’avoir presque jamais besoin,
grâce à ce régime tout individuel, ni de
médecine, ni de remèdes intérieurs ou
extérieurs ; la facilité extrême à
s’effacer sans jalousie devant les gens qui
s’étaient acquis une supériorité quelconque,
soit en éloquence, soit en connaissance approfondie des lois,
des mœurs, et des matières de cet ordre ; la
condescendance qui s’associait à leurs efforts pour les
faire valoir, chacun dans leur domaine spécial ; la
fidélité en toutes choses aux traditions des
ancêtres, sans d’ailleurs vouloir se donner l’air
d’y tenir essentiellement ; un esprit qui n’était ni
mobile, ni agité, mais sachant endurer la monotonie des lieux et
des choses ; reprenant ses occupations habituelles, dès que le
permettaient des maux de tête cruels, avec plus d’ardeur et
de vivacité que jamais ; n’ayant pas beaucoup de secrets
qui lui appartinssent, et ces secrets en très petit nombre et
fort rares ne concernant guère que l’État ;
circonspect et attentif dans la célébration des
fêtes solennelles, dans le développement des travaux
publics, dans les distributions au peuple ; et quand il les croyait
nécessaires, ayant en vue ce que la convenance exigeait bien
plutôt que le renom qu’il en pourrait retirer pour ce
qu’il aurait fait ; ne prenant jamais de bains hors des heures
régulières ; sans passion pour les bâtisses ; ne
songeant nullement à la composition de ses repas, ni à la
qualité ou à la couleur de ses habits, ni à la
beauté de ses gens. Ses vêtements étaient faits de
la laine de Lorium[40], sa petite ferme, et le plus souvent de la laine
de Lanuvium[41] ; le manteau qu’il avait à Tusculum
était d’emprunt ; et toute sa façon était
aussi simple. Jamais rien de dur, rien même de brusque, rien de
pressé, et comme dit le proverbe : « Jamais
jusqu’à la sueur : » mais toute chose faite avec
pleine réflexion, comme à loisir, sans le moindre
trouble, dans un ordre absolu, robustement, et en harmonieuse
correspondance de toutes les parties. C’est bien à lui que
s’applique cette louange adressée jadis à
Socrate[42] « qu’il savait s’abstenir et jouir de ces
choses dont la plupart des hommes ne s’abstiennent
qu’à contrecœur, et dont ils jouissent en s’y
abandonnant avec ivresse. » Demeurer fort dans l’une et
l’autre rencontre, conserver constamment sa vigueur et sa
tempérance, n’appartient qu’à l’homme
qui a l’âme ferme et invincible, comme fut mon père
durant la maladie de Maxime[43].
XVII
Je dois aux Dieux d’avoir eu
de bons aïeuls, de bons parents, une bonne sœur[44], de bons
maîtres, des serviteurs, des proches, des amis, qui tous
étaient bons également presque sans exception.
A l’égard
d’aucun d’eux, je ne me suis jamais laissé aller
à quelque inconvenance, bien que par disposition naturelle je
fusse assez porté à commettre des fautes de ce genre ;
mais la clémence des Dieux a voulu qu’il ne se
rencontrât jamais un tel concours de circonstances qui pût
révéler en moi ce mauvais penchant. Grâce à
eux encore, j’ai pu ne pas rester trop longtemps chez la
concubine de mon grand-père ; j’ai pu sauver la fleur de
ma jeunesse, sans me faire homme avant le moment[45] ; j’ai pu
même sous ce rapport gagner un peu de temps ; vivre sous la main
d’un prince et d’un père qui devait déraciner
en moi tout orgueil, et m’amener a être convaincu
qu’on peut, tout en vivant dans une cour, n’avoir nul
besoin ni de gardes, ni de costumes éclatants, ni de lampes, ni
de statues, ni de tout ce faste inutile, et qu’on peut toujours
s’arranger pour se rapprocher le plus possible de la condition
privée, sans avoir pour cela plus de timidité ou de
faiblesse quand il faut donner des ordres au nom de
l’intérêt public. Les Dieux m’ont aussi
accordé d’avoir un frère[46] dont le
caractère était fait pour éveiller ma vigilance
sur moi-même et qui en même temps faisait mon bonheur par
la confiance et l’affection qu’il me montrait. Grâce
à eux aussi, je n’ai point éprouvé le
malheur d’avoir des enfants laids ou contrefaits ; je n’ai
point poussé plus loin qu’il ne fallait la
Rhétorique, la Politique, ni tant d’autres études
où j’aurais peut-être été retenu plus
que de raison, si j’avais trouvé que j’y fisse de
faciles progrès. Je me suis hâté
d’élever tous les maîtres qui avaient fait mon
éducation aux honneurs qu’ils me semblaient
désirer, et je ne les ai point bercés de l’espoir
que, puisqu’ils étaient jeunes encore, ce ne serait que
plus tard que je m’occuperais d’eux. Les Dieux m’ont
accordé la faveur de connaître Apollonius, Rusticus,
Maxime[47], qui m’ont donné l’idée claire et
lumineuse de ce que doit être la vie selon la nature, et qui
souvent m’en ont offert l’exemple dans toute sa
réalité. De telle sorte que, du côté des
Dieux, par leurs bienfaits, leurs secours et leurs inspirations, rien
ne me manque plus pour vivre comme la nature le veut, et que, si je
suis encore loin du but, je ne puis m’en prendre
qu’à moi-même de n’avoir point
écouté leurs conseils, et je pourrais dire leurs
leçons. Si mon corps a supporté jusqu’à
cette heure les règles d’une telle vie ; si je n’ai
touché ni à Bénédicta, ni à
Théodote[48] ; si plus tard, livré aussi aux passions de
l’amour, j’ai pu en guérir ; si dans mes
fréquentes colères contre Rusticus, je n’ai jamais
rien fait de plus que j’aie eu à regretter ; si ma
mère[49], qui devait mourir à la fleur de son âge,
a pu cependant passer avec moi ses dernières années ; si
jamais dans les occasions où j’ai voulu secourir
quelqu’un dans un besoin d’argent ou dans tout autre
embarras, je ne me suis entendu répondre que je ne pouvais avoir
les fonds nécessaires à mon dessein ; si jamais
nécessité pareille de recevoir quelque chose
d’autrui n’a pesé sur moi ; si ma femme[50] est
d’une nature docile, affectueuse et simple ; si j’ai pu
rencontrer tant d’excellentes personnes pour
l’éducation de mes enfants ; si des remèdes
m’ont été révélés dans mes
songes, particulièrement contre les crachements de sang et les
vertiges, à Gaëte tout comme à Chlyse[51] ; si, dans
ma passion pour la philosophie, je ne suis pas tombé aux mains
de quelque sophiste ; si je ne me suis pas entêté aux
ouvrages de quelque écrivain, ou à la solution des
syllogismes, ou à la recherche des phénomènes
célestes ; tant d’avantages ne peuvent venir que de
l’aide des Dieux[52] et des grâces qu’ils daignent
accorder.
Écrit chez les Quades[53], au bord du Granoua[54].
Le temps que dure la vie de
l’homme n’est qu’un point[45] ; son être est
dans un perpétuel écoulement ; ses sensations ne sont que
ténèbres. Son corps composé de tant
d’éléments est la proie facile de la corruption ;
son âme est un ouragan ; son destin est une énigme obscure
; sa gloire un non-sens. En un mot, tout ce qui regarde le corps est un
fleuve qui s’écoule ; tout ce qui regarde
l’âme n’est que songe et vanité ; la vie est
un combat, et le voyage d’un étranger ; et la seule
renommée qui nous attende après nous, c’est
l’oubli. Qui peut donc nous diriger au milieu de tant
d’écueils ? Il n’y a qu’un seul guide, un
seul, c’est la philosophie[46]. Et la philosophie, c’est de
faire en sorte que le génie qui est en nous[47] reste pur de
toute tache et de tout dommage, plus fort que les plaisirs ou les
souffrances, n’agissant en quoi que ce soit ni à la
légère, ni avec fausseté ou dissimulation, sans
aucun besoin de savoir ce qu’un autre fait ou ne fait pas,
acceptant les événements de tout ordre et le sort qui lui
échoit, comme une émanation de la source
d’où il vient lui-même, et par-dessus tout,
attendant, d’une humeur douce et sereine, la mort, qu’il
prend pour la simple dissolution des éléments dont tout
être est composé. Or si, pour les éléments
eux-mêmes, ce n’est point un mal quelconque que de changer
perpétuellement les uns dans les autres, pourquoi regarder
d’un mauvais œil le changement et la dissolution de toutes
choses ? Ce changement est conforme aux lois de la nature ; et dans ce
que fait la nature, il n’y a jamais rien de mal.
Écrit à Carnuntum[48].
V
N’apporte jamais dans ce que
tu fais ni mauvaise volonté, ni humeur insociable, ni hauteur
inabordable[24], ni préoccupation qui te distraie. Que
l’affectation ne soit jamais la parure de ta pensée ; ne
dis jamais beaucoup de mots ; n’aie jamais beaucoup
d’affaires[25]. Que le Dieu qui réside en toi[26]
n’ait à y protéger qu’un être viril et
fort, un être digne de respect, un ami de la
société, un Romain[27], un être qui se commande en
maître, parce qu’il s’est discipliné
lui-même, comme un guerrier qui n’attend que l’appel
de la trompette[28], toujours prêt à faire le sacrifice de
sa vie, sans avoir besoin ni de prêter serment[29], ni
d’être surveillé par qui que ce soit. C’est en
cela que consiste l’indépendance qui sait se passer de
tout secours étranger, et même de cette
tranquillité que les autres peuvent nous assurer ; car ce
qu’il faut à l’homme, c’est d’être
droit ; ce n’est pas d’être redressé.
XII
Si, dans l’affaire qui
t’occupe[51] actuellement, tu n’obéis
qu’à la droite raison avec amour, avec courage, avec
douceur, sans la moindre déviation, gardant toujours pur et sans
tache le génie qui réside en toi[52], comme si tu avais
à le restituer à l’instant même ; si tu sais
remplir toutes ces conditions sans rien craindre et sans rien
éviter, ne t’occupant que de l’acte que tu as
présentement à faire, selon la loi de la nature, et de
l’héroïque vérité qui doit
régner dans tout ce que tu dis ou tu exprimes, tu te conduiras
aussi bien qu’il est possible de se conduire ; et personne au
monde ne peut te ravir ce bonheur.
III
On va se chercher de lointaines
retraites[4] dans les champs, sur le bord de la mer, dans les montagnes
; et toi-même aussi tu te laisses volontiers porter par les
mêmes désirs. Mais que tout cela est vulgaire, puisque tu
peux toujours, quand tu le veux, à ton heure, trouver un asile
en toi-même ! Nulle part, en effet, l’homme ne peut
goûter une retraite plus sereine ni moins troublée que
celle qu’il porte au dedans de son âme, surtout quand on
possède en soi-même de telles ressources[5] auxquelles il
suffit d'avoir recours un instant, pour qu’aussitôt on se
sente dans une parfaite quiétude. Et par la «
Quiétude », je n’entends pas autre chose
qu’une entière soumission à la règle et
à la loi. Tâche donc de t’assurer ce constant
refuge, et viens t’y renouveler toi-même
perpétuellement. Conserve en ton cœur de ces brèves
et inébranlables maximes que tu n’auras qu’à
méditer un moment, pour qu’à l’instant ton
âme entière recouvre sa sérénité, et
pour que tu en reviennes, exempt de toute amertume, reprendre le
commerce de toutes ces choses où tu retournes. A qui, je te le
demande, pourrais-tu en vouloir ? Est-ce à la perversité
des humains ? Mais si tu rappelles à ta mémoire cet
axiome que tous les êtres doués de raison sont faits les
uns pour les autres, que se supporter réciproquement[6] est une
partie de la justice, et que tant de gens qui se sont
détestés, soupçonnés, haïs,
querellés, sont étendus dans la poussière et ne
sont plus que cendres, tu t’apaiseras peut-être assez
aisément. Ou bien, par hasard, est-ce que tu en veux au sort qui
t’a été réparti dans l’ordre universel
? Alors considère de nouveau cette alternative : De deux choses
l’une, ou il y a une Providence[7], ou il n’y a que des
atomes. Pense aussi à cette vieille démonstration
d’où il ressort que le monde n’est après tout
qu’une vaste cité. Sont-ce les choses corporelles qui ont
encore prise sur toi ? Dis-toi alors, à part toi, que la
pensée, une fois qu’elle a pu se saisir elle-même et
comprendre son essence propre, ne se confond plus avec les mouvements
du souffle vital qui t’anime, que d’ailleurs ce mouvement
soit puissant ou débile. Ou bien encore, rappelle-toi toutes ces
maximes qu’on t’a apprises et que tu as acceptées
sur la douleur et le plaisir. Serait-ce par hasard la vaine opinion des
hommes[8] qui t’agite et te déchire ? Alors regarde un peu
l’oubli rapide de toutes choses, l’abîme du temps
pris dans les deux sens[9], l’inanité de ce bruit et de
cet écho, la mobilité et l’incompétence des
juges, qui semblent t’applaudir, et l’exiguïté
du lieu où la renommée se renferme. La terre
entière n’est qu’un point, et la partie que nous
habitons n’en est que le coin le plus étroit. Là
même, ceux qui entonneront tes louanges[10], combien sont-ils et
quels sont-ils encore ?
Il reste donc uniquement à
te souvenir que tu peux toujours faire retraite[11] dans cet humble
domaine qui n’appartient qu’à toi. Avant tout,
garde-toi de t’agiter, de te raidir ; conserve ta liberté,
et envisage les choses comme doit le faire un cœur
énergique, un homme, un citoyen, un être destiné
à mourir. Puis, entre les maximes où la réflexion
peut s’arrêter le plus habituellement, place ces deux-ci :
la première, que les choses ne touchent pas directement notre
âme[12], puisqu’elles sont en dehors d’elle, sans
qu’elle puisse les modifier, et que nos troubles ne viennent que
de l’idée tout intérieure que nous nous en faisons
; la seconde, que toutes ces choses que tu vois vont changer dans un
instant[13], et que tout à l’heure elles ne seront plus.
Enfin, rappelle-toi sans cesse tous les changements que tu as pu
toi-même observer. Le monde n’est qu’une
transformation perpétuelle ; la vie n’est qu’une
idée et une opinion.
XXI
Ne point se laisser
entraîner par le tourbillon ; mais, dans toute entreprise,
s’appliquer à ce qui est juste ; et, dans toute
pensée, conserver avant tout la plénitude de
l’intelligence, qui comprend les choses.
XXII
Ô monde[43], tout me
convient de ce qui peut convenir à ton harmonie ; rien
n’est pour moi prématuré ni tardif de ce qui pour
toi vient à son temps. Tout est fruit pour moi, ô nature,
de ce que produisent les saisons fixées par toi. Tout vient de
toi, tout vit en toi, tout retourne en toi. Dans la
tragédie[44], un personnage s’écrie : «
Ô douce cité de Cécrops ! » Et toi, tu ne
t’écrierais pas : « Ô douce cité de
Jupiter ! »
XLII
Le temps est comme un fleuve[81]
qui entraîne toutes choses ; c’est comme un torrent
irrésistible. A peine a-t-on pu y apercevoir une chose
qu’elle disparaît entraînée dans le tourbillon
; le flot en apporte une nouvelle, qui à son tour sera
bientôt emportée.
XLIII
Tout ce qui nous arrive est aussi
ordinaire et aussi prévu que la rose au printemps, ou la moisson
en été[82]. Telles sont aussi pour nous la maladie, la
mort, la calomnie[83] qui nous déchire, l’inimitié
qui nous tend des piéges, et tant d’autres
événements, qui sont pour les ignorants des sujets de
joie ou d’affliction.
XLVII
(…) On doit donc
passer ce moment imperceptible de la durée conformément
à la nature et quitter la vie avec
sérénité, comme une olive mûre[94], qui
tombe en remerciant la terre qui l’a produite et en rendant
grâces à l’arbre qui l’a portée.
XLVIII
Se rendre ferme comme le roc[95]
que les vagues ne cessent de battre. Il demeure immobile, et
l’écume de l’onde tourbillonne à ses pieds. ―
« Ah ! quel malheur pour moi, dis-tu, que cet accident me soit
arrivé ! ― Tu te trompes ; et il faut dire : « Je suis
bien heureux, malgré ce qui m’arrive, de rester à
l’abri de tout chagrin[96], ne me sentant, ni blessé par
le présent, ni anxieux de l’avenir. » Cet accident
en effet pouvait arriver à tout le monde ; mais tout le monde
n’aurait pas reçu le coup avec la même
impassibilité que toi. Pourquoi donc tel événement
passe-t-il pour un malheur plutôt que tel autre pour un bonheur ?
Mais peux-tu réellement appeler un malheur pour l’homme ce
qui ne fait point déchoir en quoi que ce soit la nature de
l’homme ? Or, crois-tu qu’il y ait une vraie
déchéance de la nature humaine, là où il
n’est rien qui soit contraire au vœu de cette nature ? Et
quoi ! tu connais précisément ce qu’est ce
vœu ; et tu croirais que cet accident qui t’arrive peut
t’empêcher d’être juste, magnanime, sage,
réfléchi, circonspect, sincère, modeste, libre, et
d’avoir toutes ces autres qualités qui suffisent pour que
la nature de l’homme conserve tous ses caractères propres
! Quant au reste, souviens-toi, dans toute circonstance qui peut
provoquer ta tristesse, de recourir à cette utile maxime :
« Non seulement l’accident qui m’est survenu
n’est point, un malheur ; mais de plus, c’est un bonheur
véritable, si je sais le supporter[97] avec un
généreux courage. »
I
Le matin, quand tu as de la peine à te lever[1], voici la
réflexion que tu dois avoir présente à
l’esprit : « Je me lève pour faire mon œuvre
d’homme ; je vais remplir les devoirs pour lesquels je suis
né et j’ai été envoyé en ce monde.
Pourquoi donc faire tant de difficultés ? Ai-je
été créé pour rester ainsi chaudement sous
des couvertures ? ― Mais cela me fait plus de plaisir ! » ― Es-tu
donc né pour le plaisir uniquement ? N’est-ce pas au
contraire pour toujours travailler et toujours agir ? Ne vois-tu pas
que les plantes, les oiseaux, les fourmis, les araignées, les
abeilles concourent, chacune dans leur ordre, à l’ordre
universel ? Et toi, tu refuserais d’accomplir tes fonctions
d’homme ! Tu ne t’élancerais pas avec ardeur
à ce qui est si conforme à ta nature ! ― Mais, diras-tu,
il faut bien que je me repose. ― D’accord ; le repos est
nécessaire ; mais la nature a mis aussi des bornes à ce
besoin, comme elle en a mis au besoin de manger et de boire. En cela
pourtant, tu vas au-delà des bornes[2], et tu dépasses ce
qu’il te faut. Au contraire, quand tu agis, tu n’en fais
pas autant ; et tu restes en deçà de ce que tu pourrais
faire. Cette négligence tient à ce que tu ne
t’aimes pas sérieusement toi-même ; car autrement tu
aimerais ta nature. Ceux qui aiment réellement l’art
spécial qu’ils cultivent se dessèchent sur les
œuvres que cet art leur inspira, oublieux du boire, oublieux du
manger. Et toi, tu apprécies ta propre nature moins que le
tourneur n’apprécie l’art du tour, moins que le
danseur n’apprécie l’art de la danse, moins que
l’avare n’apprécie son argent, ou le glorieux, sa
vaine gloire : quand tous ces gens-là sont à leur ardent
labeur, ils songent moins à manger ou à dormir
qu’à avancer l’œuvre dont ils s’occupent
si passionnément. Et toi, tu trouves les devoirs que la
société impose à ses membres[3] moins importants
et moins dignes de tes soins !
II
Qu’il est commode d’écarter et d’effacer toute
imagination fâcheuse ou inconvenante, et de retrouver
aussitôt un calme profond[4] !
XXIII
Considère souvent en ton cœur[58] la rapidité du
mouvement qui emporte et fait disparaître tous les êtres et
tous les phénomènes. L’être est comme un
fleuve qui coule perpétuellement ; les forces de la nature sont
dans des changements continuels ; et les causes présentent des
milliers de faces diverses. Rien pour ainsi dire n’est stable ;
et cet infini qui est si près de toi est un abîme
insondable, où tout s’engloutit, soit dans le
passé, soit dans l’avenir. Ne faut-il pas être
insensé pour que tout cela puisse vous gonfler
d’orgueil[59], ou vous tourmenter, ou vous rendre malheureux,
quand on songe combien de temps dure ce trouble et combien il est peu
de chose ?
XXX
Veille à ne pas tomber au nombre des Césars[68], à
ne pas t’empreindre de leur couleur[69], comme cela s’est
vu. Tâche donc de rester simple, honnête, intègre,
digne, sans faste, ami de la justice, plein de piété
envers les Dieux, bienveillant, dévoué à ceux que
tu aimes, toujours prêt à remplir les devoirs qui sont les
tiens. Combats sans cesse, pour demeurer tel que la philosophie a voulu
te rendre[70]. Adore les Dieux ; protége les Hommes. La vie est
courte ; et l’unique fruit de la vie que nous menons sur terre,
c’est une disposition sainte de notre cœur[71] ; ce sont
des actes utiles à la communauté[72].
Tout cela, c’est l’enseignement qui convient à
l’élève d’Antonin[73]. Souviens-toi de tout
ce qu’il était ; rappelle-toi sa fermeté dans
l’exécution des actes qu’inspirait la raison, son
égalité d’humeur dans toutes les conjonctures, sa
sainteté, la sérénité de son visage, sa
douceur, son dédain de la vaine opinion ; son amour-propre
à bien saisir le sens des choses, son habitude de ne jamais en
laisser une seule sans l’avoir approfondie et parfaitement
comprise ; de supporter avec patience les reproches injustes, sans
jamais s’oublier à les rendre ; de ne jamais rien
précipiter ; de ne pas accueillir les calomnies ; de scruter
avec le plus scrupuleux examen les caractères et les actes des
gens ; de ne jamais se permettre contre personne des injures, de
mauvais propos, des soupçons, des sophismes. Rappelle-toi sa
simplicité à se contenter de peu pour son logis, pour son
vêtement, pour sa table, pour son service personnel ; son amour
du travail ; sa longanimité ; sa sobriété, qui,
grâce à la régularité de sa vie, lui
permettait de travailler jusqu’au soir, sans même
éprouver aucune nécessité en dehors de
l’heure accoutumée ; la sûreté et la parfaite
égalité de son commerce avec ses amis ; sa patience
à supporter les contradictions qu’on opposait à ses
idées ; sa satisfaction quand on lui montrait une idée
meilleure ; enfin sa dévotion sincère sans superstition.
N’oublie jamais tant de vertus, afin que l’heure
suprême te trouve comme elle l’a trouvé, avec la
conscience du bien que tu auras tâché de faire.
XLIV
Si les Dieux ont décrété ce que je dois être
et tout ce qui doit m’arriver dans cette vie, leurs
décrets sont admirables ; car un Dieu sans sagesse, ce
n’est pas même chose facile à se figurer. Et par
quel motif imaginable les Dieux pourraient-ils jamais songer à
me faire du mal ? Que pourrait-il leur en revenir, soit pour eux
d’abord, soit pour cette universelle communauté des
choses, qui est le plus cher objet de leur providence ? Si l’on
me dit qu’ils ne se sont pas occupés de moi en
particulier, du moins ils se sont occupés bien certainement de
l’ordre général, lequel doit me faire accueillir et
aimer tout ce qui m’arrive comme sa conséquence
nécessaire. Croire que les Dieux ne s’occupent en rien de
nous[97], c'est une impiété; car alors nous n'avons plus
à leur offrir ni sacrifices, ni prières, ni serments ; il
n'y a plus aucun sens à tant d'utres actes que nous faisons, et
qui supposent toujours que les Dieux sont présents et qu'ils
partagent notre vie. Mais, que si à toute force les Dieux ne
s'occupent en rien de ce qui nous regarde, il m'est du moins permis de
m'occuper de moi-même[98] ; je puis réfléchir
à ce qui importe à chacun de nous. Or ce qui importe
à chacun de nous, c'est de se conduire selon son organisation et
sa nature. Mais ma nature est essentiellement raisonnable et
sociable[99]. La cité la patrie, pour moi comme pour
Antonin[100], c'est Rome[101] ; mais en tant que je suis un être
humain, ma patrie, c'est le monde ; il n'y a de choses bonnes pour moi
que celles qui sont utiles aux cités diverses[102] dont je fais
partie.
L
Efforçons-nous de persuader les gens ; mais, s’ils ne
t’écoutent pas, n’en agis pas moins selon les lois
de la justice, qui doit seule te conduire. Que si quelqu’un
arrête ton action en t’opposant la force, tâche alors
de bien prendre la chose et de ne pas t’en chagriner. Que
l’obstacle même qui te gêne soit l’occasion
pour toi de t’exercer à une autre vertu[112]. Souviens-toi
que ton désir ne pouvait être que conditionnel, et que tu
ne peux désirer rien d'impossible. Que voulais-tu donc en effet
? Rien que de former en toi ce même désir[113] ; or, tu as
atteint ce but ; et ainsi le résultat que nous poursuivions est
atteint.
LI
Quand on aime la gloire, on fait consister son propre bien dans
l’acte d’autrui [114] ; quand on aime son plaisir, on place
son bien dans sa satisfaction propre ; mais, si l'on est vraiment
intelligent, on ne place jamais son bien que dans l'acte qu'on
accomplit soi-même.
LII
Il m’est possible de m’abstenir de tout jugement [115] sur
une chose, et de faire qu'elle ne trouble point mon âme ; car les
choses ne sont pas par elles-mêmes de nature à pouvoir
former nos jugements.
LIII
Accoutume-toi à écouter sans distraction[116]
intérieure ce qu'un autre te dit ; et, autant qu'il est
possible, entre dans la pensée[117] de la personne qui te parle.
LIV
Ce qui n’est pas utile à l’essaim[118] ne peut pas non plus être utile à l'abeille.
LVIII
Personne au monde ne peut t’empêcher[122] de vivre selon la
loi raisonnable de ta nature propre ; et rien ne peut t'arriver jamais
contre la loi de la commune nature.
LIX
Qu’est-ce que sont les gens[123] auxquels on s'efforce de plaire
! Et pour quels résultats ! Et par quels moyens ! Avec quelle
rapidité le temps effacera[124] tout cela ! Et combien de choses
n'a-t-il pas déjà effacées !
III
Les vains raffinements du luxe, les pièces jouées au
théâtre, ces immenses assemblées, ces troupeaux,
ces combats[6] de gladiateurs, tout cela est comme un os jeté
aux chiens, comme un morceau de pain lancé aux poissons du
vivier, comme les labeurs des fourmis s'épuisant à
traîner leur fardeau, comme les courses extravagantes des souris
effarées, comme des marionnettes qu'un fil fait mouvoir. Contre
toutes ces séductions[7], il faut savoir conserver son coeur
parfaitement calme, et ne pas montrer non plus un mépris trop
altier. Mais du moins, tu peux en tirer cette conséquence que,
tant vaut l'homme[8], tant valent les choses auxquelles il accorde ses
soins.
XVII
Le bonheur, c’est d’avoir un bon génie[32] ; c'est
de faire le bien. Que viens-tu donc faire ici, ô imagination aux
décevantes apparences[33] ? Va-t-en, au nom des Dieux, ainsi que
tu es venue. Je n'ai que faire de toi. Tu es arrivée en moi, je
le sais, par une habitude bien ancienne ; aussi je ne t'en veux
pas[34]. Seulement, retire-toi.
XLIII
Ne pas se lamenter avec les autres hommes, ne pas palpiter comme eux[79].
XLVII
Étudier le cours des astres[82], en se disant qu'on est
emporté avec eux[83] dans leur cercle, et penser souvent aux
permutations des éléments les uns dans les autres[84].
Des considérations de cet ordre purifient la vie terrestre[85]
de ses souillures.
LII
« Tout est vain : aliments, boissons, philtres, magie,
« Pour repousser la mort et sauver notre vie[91]. »
« Le vent qui nous emporte est soufflé par les Dieux ;
« Il nous faut l'accepter sans pleurs, ni cris honteux[92]. »
LXII
L’art de la vie[111] se rapproche de l'art de la lutte, bien plus
que de celui de la danse, puisqu'il y faut toujours être
prêt, et inébranlable, à tous les accidents qui
peuvent survenir et qu'on ne saurait prévoir.
XVII
Si la chose ne dépend que de toi, alors pourquoi la faire ? Si
elle dépend d’autrui, à qui vas-tu t’en
prendre ? Est-ce aux atomes ou aux Dieux[38] ? De part et d'autre, ce
serait une égale erreur. N'accuse donc personne. Si tu le peux,
corrige celui qui a commis la faute ; si tu ne le peux pas, corrige du
moins la chose ; et si tu ne peux pas même cela, à quoi te
servirait-il de te fâcher ? C'est qu'en effet il ne faut jamais
rien faire en pure perte.
XXXVI
Prends garde de te troubler en essayant d’embrasser d’un
coup d’œil l’ensemble de ta vie[98] ; ne t'agite pas
à la pensée de tous les événements qui,
selon toute probabilité peuvent t'assaillir encore : Mais
contente-toi dans chaque occurrence de t'occuper uniquement du
présent[99], et demande-toi : « Est-ce qu'il y a
dans ce qui m'arrive quelque chose de vraiment intolérable[100],
et que je ne puisse endurer ? » Tu rougiras alors à
tes propres yeux de t'avouer ta faiblesse[101]. Puis souviens-toi bien
encore que ce n'est ni l'avenir ni le passé qui te presse, mais
que c'est toujours le présent. Or le présent se
réduit à bien peu de chose[102], si tu te bornes à
ne considérer que lui, et que tu sois prêt à
gourmander ton coeur de ne pas savoir tenir contre un adversaire
réduit à des forces aussi mesquines.
XLV
Saisis-moi[127], jette-moi où bon te semble. Là comme
partout ailleurs, j’aurai mon génie[128], qui ne me sera
pas moins favorable, je veux dire, qui saura se contenter de vivre et
d’agir conformément aux lois de son organisation propre.
Qu’y a-t-il donc là qui mérite que mon âme en
soit en rien troublée, et que, se ravalant elle-même, elle
s’abaisse, se passionne, et se laisse aller à
l’abattement ou à l’épouvante ? Mais
où trouver jamais[129] quelque chose qui puisse valoir ce
sacrifice ?
XLVIII
Souviens-toi bien que le principe qui nous gouverne est absolument
invincible[136], quand, replié sur lui-même[137], il se
contente d’être ce qu’il est, pouvant ne pas faire ce
qu’il ne veut point[138], en supposant même que sa
résistance ne soit pas raisonnable. Que sera-ce donc quand il a
la raison pour lui, et qu’il ne juge d’un objet
qu’après l’avoir examiné attentivement[139] ?
C’est là ce qui fait qu’une âme libre des
passions[140] est une véritable forteresse[141], et
l’homme n’a pas de rempart plus fort, où il puisse
se réfugier et se mettre pour jamais à l’abri de
toute attaque. Ne pas voir cela, c’est être aveugle ; et
quand on voit cet asile, et qu’on ne s’y réfugie
pas, on est bien malheureux.
LI
Quand on agit, ne point hésiter[147], quand on
s’entretient avec les gens, ne point s’animer ; dans les
perceptions qu’on reçoit, ne pas se tromper[148] ; ne pas
se concentrer en soi-même tout d’une pièce, et
n’en pas sortir trop inopinément ; ne point être
affairé dans la vie. Les hommes se tuent, se massacrent,
s’accablent d’exécrations. Mais qu’est-ce que
tout cela fait pour le devoir qu’a ton âme de rester pure,
intelligente, sage et juste ? (...)
LVIII
Quand on craint la mort, cela revient à craindre, ou de ne plus
rien sentir[167] du tout, ou de sentir autrement que dans cette vie.
Mais, si tu ne sens plus quoi que ce soit, tu ne peux par
conséquent ressentir aucun mal ; et, si tu as une
sensibilité différente, alors tu ne seras qu'un autre
être ; mais tu ne cesses pas de vivre[168].
I
(…) Ainsi donc, en ce qui concerne la douleur et le plaisir, la
mort et la vie, la gloire et l’obscurité, toutes choses
dont la commune nature fait indistinctement usage, on se rend coupable
d’une impiété évidente, si l’on
n’est pas aussi impassible que la nature elle-même. Et
quand je, dis que la commune nature est indifférente à
tout cela, et qu’elle en fait un égal usage, je veux faire
entendre que tout cela arrive indistinctement à tous les
êtres qui se succèdent, les uns à la suite des
autres, ou qui apparaissent dans le monde, en vertu d’une
impulsion première de la Providence[12] ; car elle a dès
l’origine des choses réglé l’ordre entier de
l’univers, et y a déposé les raisons de tout ce qui
devait être dans un avenir sans fin, en déterminant
l’empire de toutes les forces qui ont été les
germés des existences, des changements, et des
révolutions de tout genre que nous pouvons observer.
XIII
Aujourd’hui, je suis sorti de tous mes embarras ; ou, pour mieux
dire, j’ai mis tous mes embarras de côté ; car ils
n’étaient pas au dehors ; ils étaient tout
intérieurs, c’est-à-dire dans les idées que
je m’en faisais[45].
XXIII
Comme tu n’es toi-même qu’un complément du
système entier que la cité compose[60], de même il
faut aussi que chacun de tes actes tende à compléter la
vie de la cité. Si donc une quelconque de tes actions n’a
pas un rapport, soit direct, soit éloigné, avec le but
commun de la société[61], cette action brise ta vie
sociale, et en rompt l’unité ; elle est factieuse, au
même titre qu’est factieux le citoyen qui, pour sa part
personnelle, s’écarte de l’harmonie qui ressemble
à celle-là et qui est si nécessaire au peuple.
XXVIII
Les choses de ce monde roulent toujours, en haut, en bas, dans le
même cercle[73], qu’elles parcourent perpétuellement
d’âge en âge. Ou bien, l’intelligence
universelle s’occupe de chacune d’elles spécialement
; et alors, si cela est, tu dois adorer ce qu’elle a
réglé elle-même[74] ; ou bien, elle s’est
contentée de donner une première impulsion[75], à
laquelle toutes choses obéissent les unes à la suite des
autres ; ou bien enfin, il n’y a que des atomes,
c’est-à-dire des indivisibles. En un mot, si Dieu existe,
dès lors tout est bien[76]. Si tout va au hasard, toi du moins
tu n’y es pas soumis[77]. Bientôt la terre nous aura tous
cachés dans son sein ; puis, elle-même changera comme nous
; ce qui succédera changera encore à l’infini, et
ce changement sera éternel[78]. Aussi, en considérant ces
flots accumulés de révolutions et la rapidité de
ces vicissitudes incessantes, on se sentira pris, pour tout ce qui est
mortel[79], d’un bien profond dédain.
XXIX
La cause universelle est un torrent qui entraîne toutes choses.
Aussi, qu’ils sont naïfs même ces prétendus
hommes d’État qui s’imaginent régler par la
philosophie la pratique des affaires[80] ! Ce sont des enfants qui ont
encore la morve au nez. Ô homme, que te faut-il donc ? Borne-toi
à faire ce que présentement[81] la nature exige. Agis,
puisque tu le peux ; et ne t’inquiète pas de savoir si
quelqu’un regarde ce que tu fais[82]. Ne va pas espérer
non plus la République de Platon[83] ; mais sache te contenter
du plus léger progrès ; et si tu réussis, ne crois
pas avoir gagné si peu de chose. Qui peut en effet changer
l’esprit des hommes ? Et tant qu’on ne parvient pas
à modifier les cœurs et les opinions[84],
qu’obtient-on, si ce n’est l’obéissance
d’esclaves, qui gémissent[85], et d’hypocrites, qui
feignent de croire à ce qu’ils font[86] ? Poursuis donc
maintenant[87] ; et continue à me citer Alexandre, Philippe et
Démétrius de Phalère. On verra s’ils ont
bien compris ce que veut la commune nature, et s’ils ont su faire
leur propre éducation. Mais s’ils n’ont eu
qu’un personnage plus ou moins dramatique[88], je ne connais
personne qui puisse me condamner à les imiter.
L’œuvre de la philosophie est aussi simple que modeste[89].
Ne me pousse donc pas à une morgue solennelle.
XXX
Regarde d’un peu haut ces rassemblements innombrables[90], ces
innombrables cérémonies de tout ordre, ce voyage fait[91]
dans toutes les conditions de tempête et de calme, ces
diversités infinies d’êtres naissant, coexistant,
mourant ; songe aussi un peu à cette vie que tant d’autres
ont jadis vécue comme toi, à cette vie
qu’après toi d’autres vivront encore, à la
vie que mènent à cette heure tant de nations barbares ;
et calcule combien il y a d’hommes qui n’ont, jamais
entendu même prononcer ton nom[92], combien qui
l’oublieront dans un moment, combien qui peut-être te
louent aujourd’hui et qui demain s’empresseront de te
déchirer. Et tu te diras que le souvenir des hommes est
certainement bien peu de chose, que la gloire ne vaut pas
davantage[93], et que rien dans tout cela ne mérite notre
estime[94].
XXXII
Il est une foule d’embarras gratuits que tu peux aisément
t’épargner ; puisqu’ils n’ont rien de
réel que dans l’idée que tu t’en formes[98].
Il te sera toujours facile de donner à ton esprit une immense
carrière[99], en embrassant par la pensée l’univers
entier, en songeant à l’éternité du temps,
au changement rapide de chacune des parties de ce monde, à
l’intervalle si étroit qui sépare leur naissance de
leur destruction, à l’abîme sans fond qui a
précédé leur existence, et à l’infini
non moins insondable qui suivra leur dissolution.
XXXIV
Quelles âmes sont les leurs[102] ! A quels objets appliquent-ils
leurs soins les plus ardents ! Dans quelles vues prodiguent-ils leur
amour et leur respect ! Essaie un peu de voir à nu leur
cœur misérable[103]. Quelle déception de
s’imaginer que le blâme de telles gens puisse nous faire
quelque tort, ou que leurs louanges les plus vives puissent nous servir
à quelque chose !
I
Ô mon âme[1], quand
sauras-tu donc enfin être bonne, simple, parfaitement une,
toujours prête à te montrer à nu, plus facile
à voir que le corps matériel qui t’enveloppe[2] ?
Quand pourras-tu goûter pleinement la joie d’aimer et de
chérir toutes choses ? Quand seras-tu remplie uniquement de
toi-même, dans une indépendance absolue, sans aucun
regret, sans aucun désir, sans la moindre
nécessité d’un être quelconque vivant ou
privé de vie, pour les jouissances que tu recherches ; sans
avoir besoin, ni du temps pour prolonger tes plaisirs, ni de
l’espace, ni du lieu, ni de la sérénité des
doux climats, ni même de la concorde des humains ? Quand seras-tu
satisfaite de ta condition présente, contente de tous tes biens
présents, persuadée que tu as tout ce que tu dois avoir,
que tout est bien en ce qui te touche, que tout te vient des Dieux[3],
que, dans l’avenir qui t’attend, tout sera également
bien pour toi de ce qu’ils décideront dans leurs
décrets, et de ce qu’ils voudront faire pour la
conservation de l’être parfait[4], bon, juste, beau, qui a
tout produit, renferme tout, enserre et comprend toutes les choses,
lesquelles ne se dissolvent que pour en former de nouvelles pareilles
aux premières ? Quand seras-tu donc telle, ô mon
âme, que tu puisses vivre enfin dans la cité des Dieux et
des hommes[5], de manière à ne leur jamais adresser une
plainte, et à n’avoir jamais non plus besoin de leur
pardon ?
XV
Ce qui te reste à vivre est
bien peu de chose[62]. Vis donc comme si tu étais au sommet
d’un mont[63] ; car il n’importe point qu’on soit ici
ou qu’on soit là, puisque partout on est dans le monde
comme dans une cité. Que les humains puissent enfin voir et
contempler à leur aise un homme véritable, qui vit selon
les lois de la nature. Que s’ils ne peuvent pas en supporter la
vue, qu’ils l’égorgent[64] ; car, pour lui, la mort
serait préférable à la vie que mène le
vulgaire.
XXI
Quand on n’a pas dans la vie un seul et unique but[90], toujours
identique, il est bien impossible d’être soi-même,
durant sa vie entière, toujours un et toujours égal. Mais
cette généralité ne suffit pas, et il faut encore
déterminer précisément quel doit être ce but
; car, de même qu’il ne faut pas considérer
indistinctement comme de véritables biens ceux que la
majorité des hommes prend pour tels, mais qu’on ne doit
s’attacher qu’à des biens d’une certaine
espèce, je veux dire les biens communs à tout le monde,
de même aussi on doit ne prendre pour but de la vie que
l’intérêt de la communauté[91] et
l’intérêt de la Cité[92] ; car c’est en
dirigeant toujours sur cet unique but ses tendances personnelles
qu’on rendra toutes ses actions uniformes, et que, grâce
à cette règle, on se montrera constamment le même.
XXII
Sache bien que les choses ne sont
que l’idée que tu t’en fais[57]. Or cette
idée dépend toujours de toi ; supprime-la donc, quand tu
le veux ; et, ainsi qu’un vaisseau qui a doublé un
promontoire, tu trouveras une mer calme, une pleine
tranquillité, et un port à l'abri des vagues [58].

De Barthelemy
Saint-Hilaire, auteur de cette traduction française en 1876,
dont nous ne nous sommes autorisés que de rares simplifications
de style dans la version abrégée présentée
ici (JM).
[1] Le grand père de Marc-Aurèle, du côté de
son père, se nommait M. Annius Verus. Il était consul en
121, l’armée même de la naissance de son petit-fils
; il le fut encore une fois cinq ans après, en 126. Il avait
été préfet de Rome, et ait patricien par Vespasien
et Titus. Le père de M. Annius Verus, c’est-à-dire
le bisaïeul de Marc-Aurèle, était originaire de
Succube, municipe de la Bétique, en Espagne ; il avait
été lui aussi créé sénateur.
Marc-Aurèle était né dans la maison de son
aïeul, à Rome, près de palais Lateran, en l’an
121, le 6e jour des calendes de mai. Quand il avait perdu son
père, mort jeune, il avait été adopté par
son grand-père, qui l’éleva. Ainsi, outre
l’affection naturelle, Marc-Aurèle devait beaucoup
à M. Annius Verus, qui avait en grande partie dirigé son
éducation. Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. I, dit
positivement : « Après la mort de son père, il fut
adopté et élevé par son aïeul paternel.
»
[2] Marc-Aurèle emploie cette expression pour distinguer son
père naturel de son père adoptif, l’empereur
Antonin le Pieux, dont il sera question plus bas, dans ce même
livre, § 16.
[3] Marc-Aurèle pouvait juger de son père par ce
qu’il en avait entendu dire plutôt qu’il ne pouvait
en juger par lui-même. Il était fort jeune encore quand il
devint orphelin ; mais on ne sait pas précisément quel
âge il avait, sept oit huit ans peut-être ; Capitolin ne le
dit pas. Son père se nommait Publius Annius Verus, fils de M.
Annius Verus, dont il est parlé dans la note 1.
[4] Elle se nommait Domitia Lucilla et non pas Domitia Calvilla, comme
le dit Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. I. Borghesi a
rectifié l’erreur de Capitolin ; voir son mémoire
dans le Giornale Arcadico, tome I, pp. 359-369 ; et M. Noël
Desvergers, Essai sur Marc-Aurèle, p. 3 en note. Domitia Lucilla
possédait une briqueterie dans un de ses domaines, et il reste
une quantité de briques qui portent son nom comme marque de
fabrique. Les vertus que Marc-Aurèle attribue à sa
mère sont celles qui il a lui-même pratiquées le
mieux : piété, générosité, horreur
du anal, simplicité ; il a suivi l’exemple maternel, qui
lui avait été donné dès sa naissance.
Marc-Aurèle a conservé, comme tant d’autres grands
hommes, l’empreinte morale qu’il avait reçue dans
les premiers jours de sa vie. La nature sans doute avait beaucoup fait
pour la beauté de son âme ; mais sa mère n’y
contribua pas moins ; et l’éducation acheva le reste.
Marc-Aurèle ne dut qu’à lui-même de choisir
et d’aimer le Stoïcisme, parmi toutes les autres
philosophies. Voir plus loin, liv. III, § 3.
[5] Il faut ajouter : Maternel. Il se nommait Catilius Severus ; il
avait été préfet de Rome et consul en l’an
120. Capitolin dit : Deux fois consul, Vie de Marc-Aurèle, ch.
XXIII. ― De n’avoir point fréquenté les
écoles publiques. Capitolin, ch. III, dit au contraire que
Marc-Aurèle fréquenta les écoles publiques de
déclamation ; mais, sur un fait personnel de ce genre, le
témoignage de Marc-Aurèle est péremptoire.
[6] Il est évident que pour l’éducation de
Marc-Aurèle on n’avait rien épargné ; et par
les détails qu’il donne lui-même sur ses nombreux
maîtres, on peut juger avec quels soins et quelle vigilance
intelligente il avait été élevé. Il est
vrai qu’il en a profité, tandis que son frère
adoptif et son collègue à l’Empire, Lucius Verus,
et son fils Commode, n’ont pu être adoucis et
domptés par la même discipline, à laquelle ils
avaient été également soumis.
[7] Il est singulier que le nom de ce gouverneur ne soit pas
expressément cité par Marc-Aurèle. Voir plus bas,
§ 8. Les leçons de cet inconnu ont été
précieuses, et les principes suivis par lui dans
l’éducation qu’il dirigeait sont excellents au
physique comme au moral. Endurer la fatigue, restreindre ses besoins,
faire beaucoup par soi-même, sont des habitudes viriles qui
conviennent à tout le monde, et aux fils des grandes familles
plus encore qu’à personne. Diminuer le nombre des
affaires, repousser les délations, sont des qualités non
moins estimables, mais encore plus rares dans un empereur. Il est donc
à regretter que le nom d’un si sage et si ferme
instituteur ne nous ait pas été conservé par son
noble et reconnaissant élève. C’est certainement un
oubli involontaire. D’après un passage de Capitolin, vie
d’Antonin le Pieux, il est probable que ce gouverneur
était Apollonius de Chalcis ou peut-être de
Chalcédoine, philosophe stoïcien, qu’Antonin le Pieux
avait appelé tout exprès pour lui confier son fils
adoptif. Il parait, d’après le même passage, que
Marc-Aurèle avait conservé de son gouverneur un souvenir
très affectueux, et qu’il le perdit après assez peu
de temps.
[8] Il est à croire que ces factions avaient commencé
tout récemment ; elles étaient alors dans toute
l’ardeur de leur origine ; plus tard, elles en vinrent à
jouer un rôle politique.
[9] C’étaient sans doute des distinctions entre les
gladiateurs pour lesquels se passionnait la foule qui se pressait dans
le cirque et aux théâtres. Les gladiateurs Thraces
spécialement avaient un petit bouclier, étroit et court,
appelé Parma. Le grand bouclier oblong, le Scutum, était
en général porté par l’infanterie. Les
gladiateurs avaient dû adopter le bouclier de la cavalerie, qui
était beaucoup plus léger.
[10] Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. XI, rappelle aussi que
Marc-Aurèle arrêta le cours des délations,
quoiqu’elles rapportassent beaucoup au fisc, et qu’il
flétrit rigoureusement les délateurs par l’infamie.
[11] C’est le nom que donne Capitolin, Vie de Marc-Aurèle,
ch. IV ; d’autres auteurs disent : Diogénète. Il
semble, d’après Capitolin, que Diognète
n’enseigna que la peinture à son élève.
Suivant ce que dit ici Marc-Aurèle lui-même, les soins de
Diognète se seraient étendus beaucoup plus loin.
[12] Devenu empereur, Marc-Aurèle se souvint des avis de son
maître, et il fit des lois contre les sorciers, qui abusaient de
la crédulité populaire.
[13] Non seulement on faisait battre des cailles, et l’on pariait
; mais on prétendait encore tirer de leurs luttes des pronostics
sur l’avenir.
[14] Ces deux personnages sont inconnus ; Capitolin ne les nomme pas parmi les maîtres de Marc-Aurèle.
[15] Capitolin, ch. III, nomme Lucius Volusius Mæcianus comme
ayant donné des leçons de droit à
Marc-Aurèle. Peut-être faut-il confondre Marcien avec
Mæcien.
[16] Par opposition sans doute aux petits sermons vaniteux dont il est parlé au paragraphe suivant.
[17] Si l’on s’en rapporte à Capitolin, ch. II,
c’est dès l’âge de douze ans que Marc
Aurèle contracta toute la discipline des philosophes grecs. Sa
mère s’effrayait de tant d’austérité
pour la santé de l’enfant.
[18] Junius Rusticus, philosophe stoïcien, était
très particulièrement aimé et estimé de
Marc-Aurèle. L’empereur fut toujours plein de respect et
de déférence pour ses lumières dans la guerre et
dans la paix. Il l’admettait à tous ses conseils publics
et privés. Il lui donnait l’accolade en présence
des préfets du prétoire. Il le désigna consul pour
la deuxième fois ; et après la mort de Rusticus, il
demanda pour lui des statues au Sénat. On peut voir tous ces
détails dans Capitolin, ch. III.
[19] On ne peut pas tout à fait appliquer cet éloge aux
lettres de Marc-Aurèle à son maître Fronton.
[20] Ville de Campanie, au Nord-Est de Rome.
[21] On ne sait pas au juste quel ouvrage Marc-Aurèle entend
désigner ici. C’est sans doute celui d’Arrien,
puisque Épictète n’a rien écrit
lui-même. Il est d’ailleurs bien présumable que
cette lecture produisit grand effet sur l’esprit du jeune homme.
[22] Parmi les maîtres de Marc-Aurèle, Capitolin nomme
deux Apollonius : l’un, qui est sans doute celui-ci, philosophe
stoïcien, de Chalcédoine, Vie de Marc-Aurèle, ch. II
; l’autre, qui est de Chalcis, et qui est peut-être le
gouverneur dont il est parlé plus haut, § 5.
Peut-être aussi les deux noms doivent-ils se confondre, et ne
désignent-ils qu’un seul personnage. Cette dernière
supposition est moins vraisemblable. Quoi qu’il en soit,
Marc-Aurèle appréciait assez les leçons
d’Apollonius pour que, déjà élevé
à la dignité impériale, il allât encore chez
lui l’entendre et profiter de sa sagesse. Voir Capitolin, Vie de
Marc-Aurèle, ch. III.
[23] Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. III, dit que ce Sextus
était de Chéronée et petit-fils de Plutarque.
L’éloge qu’en fait son élève est bien
complet ; et Sextus semble avoir reproduit en partie le
caractère et l’érudition de son grand-père.
C’était un stoïcien, si l’on en croit Capitolin.
[24] Ces remarques de Marc-Aurèle ont d’autant plus
d’intérêt que cet Alexandre de Phrygie a
été son précepteur pour le grec, et que
c’est lui qui lui a enseigné la langue dans laquelle
l’Empereur a écrit ses monologues les plus intimes. Il est
évident, par les détails où entre
Marc-Aurèle, qu’Alexandre devait avoir grand soin
d’éviter tout ce qui sentait le pédantisme.
C’est une preuve de bon goût. Plus loin, § 12,
Marc-Aurèle parle d’un Alexandre le platonicien,
qu’il ne faut pas confondre sans doute avec Alexandre le
grammairien. Capitolin, ch. II, qui cite ce dernier, ne semble pas
connaître l’autre.
[25] C’est le plus célèbre des maîtres de
Marc-Aurèle, et celui qu’il semble avoir le plus
aimé, si l’on en juge par le recueil des lettres
qu’a retrouvées M. Angelo Mai, et qu’a traduites M.
Cassan. Capitolin, ch. II, affirme que Marc-Aurèle honora
particulièrement Fronton entre tous ses maîtres, et
qu’il alla jusqu’à demander pour lui une statue au
Sénat. Ce qui nous reste de Fronton ne semble pas justifier tout
à fait une aussi grande admiration. Fronton était
spécialement pour Marc-Aurèle son précepteur
d’éloquence latine. Si d’ailleurs Fronton donnait
à son élève des leçons de politique aussi
hautes que celles qui sont rappelées ici, on conçoit
l’estime reconnaissante que ces leçons avaient dû
inspirer. Mais elles expliquent aussi comment l’Empereur put le
faire consul en 161, et l’employer à des choses
très importantes. On ne sait pas la date précise de la
mort de Fronton.
[26] Il est possible qu’il s’agisse d’Alexandre de
Séleucie, en Silicie, dont Philostrate a écrit la vie,
liv. II, ch. V. Envoyé en ambassade auprès
d’Antonin le Pieux, il l’avait choqué par la
recherche de sa toilette et même par sa beauté, qui parait
avoir été remarquable. Plus tard, il s’était
établi à Athènes, où il s’acquit
bientôt une assez grande réputation ; et c’est de
là sans doute que Marc-Aurèle l’avait fait venir
à son camp de Pannonie, comme secrétaire pour la
correspondance grecque. Du reste, le conseil que rappelle ici
Marc-Aurèle est excellent ; mais tout utile qu’il est,
c’est sans contredit un de ceux qu’on a le plus de peine
à suivre au milieu des affaires. Philostrate, loc. cit.,
rappelle qu’on surnommait cet Alexandre le Péloplaton,
c’est-à-dire le Platon de boue ou de lie ; la boue, la lie
de Platon. Ce surnom a quelque chose de bien méprisant, et ne
répond guère à la distinction dont
l’Empereur honora cet Alexandre.
[27] Ou, comme l’écrit Capitolin, ch. III, Cinna Catullus,
philosophe stoïcien, qu’il nomme en compagnie de Junius
Rusticus et de Claudius Maximus. Catulus n’est pas autrement
connu.
[28] On voit que l’élève avait parfaitement profité de cette sage leçon.
[29] Tous deux sont inconnus.
[30] Le mot de Frère a fait difficulté, attendu
qu’ai ne peut pas ici le prendre dans son sens strict.
Marc-Aurèle n’a jamais eu qu’un frère
adoptif, Lucius Verus, qui ne lui a pas donné de si bons
exemples, ni de tels conseils. L’expression grecque peut aussi ne
signifier que Cousin, et on se rappelle alors que, parmi les ascendants
de la mère de Marc-Aurèle, il y eu avait un du nom de
Severus. Ce qui est plus vraisemblable, c’est qu’il
s’agit ici de Claudius Severus, le philosophe
péripatéticien, que cite Capitolin, ch. III, à
côté de Junius Rusticus, le stoïcien. Le mot de
Frère serait alors uniquement un témoignage
d’affection.
[31] Voir sa mort dans Tacite, Annales, liv. XVI, ch. XXXV. C’est
sur une phrase inachevée de ce récit pathétique
que cessent les Annales mutilées du grand historien.
[32] Helvidius Priscus, gendre de Thraséas, digne de son beau-père.
[33] D’Utique.
[34] L’ennemi du jeune Denys.
[35] Le meurtrier de César. Ces exemples proposés
à un empereur étaient hardis ; mais l’âme de
Marc-Aurèle était capable de les comprendre.
[36] Voir plus haut, § 11, ce qui est dit des Patriciens.
[37] Claudius Maximus, comme l’appelle Capitolin, ch. III.
C’était un philosophe stoïcien, qu’il ne faut
pas confondre avec le rhéteur Maxime de Tyr, dont,
Marc-Aurèle a peut-être reçu aussi quelques
leçons.
[38] Le texte dit seulement : Mon père, ce qui n’est pas
tout à fait exact, quoique ce soit un vif témoignage
d’affection. Plus haut, § 2, Marc-Aurèle a
parlé de Celui qui lui a donné la vie. Le père
adoptif de Marc-Aurèle était, comme on l’a dit,
l’Empereur Antonin le Pieux. Il faut rapprocher le portrait qui
en est fait ici de la biographie écrite par Capitolin. Tous les
traits se ressemblent ; et la physionomie admirable qu’a
tracée le fils adoptif ne parait pas avoir aucune
exagération. C’est un modèle accompli que feraient
bien de méditer tous les hommes d’Etat. Voir aussi le
complément de ce portrait plus loin, liv. VI, § 30.
[39] Allusion peut-être aux vices de l’Empereur Hadrien.
[40] Petite ville d’Étrurie, où mourut Antonin le
Pieux, à cinq ou six lieues de Rome, sur la voie
Aurélienne.
[41] Ou Lavinium, sur la voie Appienne, où sans doute l’Empereur avait aussi une ferme.
[42] Je ne sais où cette louange est expressément
formulée ; mais dans les Mémoires de Xénophon sur
Socrate, liv. I, ch. V, on peut trouver plusieurs fois des idées
qui reviennent à peu près à celle-là.
[43] Dont il est fait grand éloge plus haut, § 15.
[44] Annia Cornificia, comme nous l’apprend Capitolin, ch. I.
[45] Cette observation est aussi délicate que profonde.
[46] Lucius Verus, qui semble avoir été bien peu digne
des sentiments exprimés ici pour lui. Adopté aussi par
Antonin le Pieux, il avait été associé à
l’Empire par Marc-Aurèle, qui lui avait, en outre,
donné sa fille en mariage, en 161.
[47] Pour ces trois personnages, voir plus haut, §§ 7, 8 et 15.
[48] Ce sont sans doute des noms de serviteurs, femme et homme, attachés à l’intérieur du palais.
[49] Voir plus haut, § 3.
[50] Faustine, dont on a récemment essayé de
réhabiliter la mémoire. Le témoignage personnel de
son mari doit être d’un grand poids.
[51] Villes d’Italie.
[52] Cet acte de grâces adressé aux Dieux termine
parfaitement ce livre rempli des sentiments les meilleurs de gratitude.
[53] Les Quades occupaient une partie de la Hongrie.
[54] Aujourd’hui Gran en Madgyare, rivière dans le Comitat
de Gamor ou Gœmor. Le Gran se jette dans le Danube, sur la rive
gauche, à douze lieues de Bude, au Nord-Ouest. Pour les Quades,
voir Tacite, De Moribus Germanorum, ch. XLII.
II, XVII
[45] Ces pensées ont la grandeur de Pascal, sans en avoir
l’incurable tristesse. Voir plus loin, liv. III, § X.
[46] Un seul guide, un seul, c’est la philosophie. Magnifique et
juste éloge de la philosophie bien placé dans la bouche
d’un tel élève. Sénèque a dit :
« Voulez-vous savoir ce que la, philosophie promet à tout
le genre humain ? De bons avis. » Épître XLVIII,
à Lucilius.
[47] Voir plus haut, § 13.
[48] Dans la Pannonie supérieure, un peu à l’Est de
Vienne et sur le Danube. Il parait que cette ville avait
été fondée par une colonie de Carnutes, venus de
la Gaule ; elle devint après Marc-Aurèle un municipe
romain. Il y résida longtemps pour ses préparatifs
militaires contre les barbares de ces contrées. On a vu plus
haut que le premier livre des réflexions intimes de
Marc-Aurèle avait été écrit chez les
Quades, au bord du Gran. Le second est écrit dans les mimes
contrées et aussi dans les mêmes conditions. On peut
remarquer qu’à quinze ou seize cents ans de distance, ce
fut à peu près dans le même pays et dans un
quartier d’hiver, que Descartes conçut le projet de sa
Méthode, pas très loin des lieux où
Marc-Aurèle avait écrit : « J’étais
alors en Allemagne, où l’occasion des guerres, qui ne sont
pas encore finies, m’avait rappelé, etc. » Discours
de la méthode, 2e partie, p. 132, édit. de M. V. Cousin.
Il est regrettable que Marc-Aurèle n’ait pas daté
tous les livres de ses Pensées, comme il a daté les deux
premiers. Autant qu’on en peut juger d’après le
récit, d’ailleurs très confus, de Capitolin,
l’Empereur dut faire au moins deux expéditions en
Germanie, et contre les Quades sur les bords du Danube. On peut croire
que c’est dans la dernière de ces expéditions
qu’il écrivit ses Pensées,
c’est-à-dire vers l’an 178 ou 179 après
Jésus-Christ.
III, V XII
[24] Ces préceptes sont bien dignes d’estime quand on songe au poste que Marc-Aurèle occupait.
[25] Cette opposition est encore plus marquée dans le texte.
[26] C’est notre raison, notre intelligence, qui est en nous, mais qui vient d’une source plus haute.
[27] Voir plus haut, liv. II, § V. Ce juste orgueil que ressent
une âme aussi indépendante et aussi
désintéressée que celle de l’Empereur
philosophe, est de toutes les nations et de tous les temps. Mais chez
aucun peuple, il n’a été porté aussi loin
que chez les Romains. Il est encore dans toute son énergie
à la fin du second siècle de notre ère,
après toutes les merveilles de courage et de patriotisme
qu’il avait fait accomplir depuis la fondation de Rome.
C’est comme une religion, qui a aussi ses indomptables martyrs.
[28] L’expression grecque a cette force, bien qu’elle n’ait pas toute cette précision.
[29] Je crois que ceci continue la métaphore sous-entendue
plutôt que formellement exprimée dans ce qui
précède. L’homme de bien n’a pas besoin pour
faire son devoir de prêter serment, comme on le demande aux
soldats. Quelques traducteurs ont compris ce passage un peu
différemment ; il signifierait selon eux que la parole
d’un homme de bien suffit, à elle seule, sans
qu’elle ait besoin d’être appuyée par un
serment ou par le témoignage de personne.
[51] Suite et répétition de ce qui précède.
[52] Voir plus haut, § 5 et 6.
IV, XIII
[4] La pensée de ce paragraphe est juste au fond ; mais il ne
faudrait pas l’exagérer. L’isolement des champs, la
retraite dans les diverses conditions oit on peut la prendre, aident
beaucoup au recueillement de l’âme, que Marc-Aurèle
recommande avec tant de sagesse. Ce recueillement est beaucoup plus
difficile au milieu du monde et des affaires, où, de plus, il
n’est jamais assez complet. Il y a donc de bons motifs pour
s’exiler. Mais ce qui est vrai, c’est que rarement les
loisirs qu’on se donne par les voyages ou les séjours loin
de la ville, sont au profit de l’âme. Ce sont des plaisirs
divers qu’on se procure, et l’on ne rentre guère en
soi-même, quoiqu’on n’eût rien de mieux
à faire.
[5] Un peu plus bas, on verra que ces ressources toutes morales soit
les fortes maximes qui doivent régler la vie et gouverner
l’homme.
[6] Maxime aussi pratique que profonde, qui est faite pour adoucir et
faciliter la société des hommes, mais qui n’est
à l’usage que des cœurs les plus magnanimes et les
plus désintéressés.
[7] Voir plus haut, liv. II, § 11, et liv. III, § 3, la
même pensée plus développée qu’elle ne
l’est ici.
[8] Pascal n’est pas plus dédaigneux de l’opinion
commune. La pensée n’est pas fausse ; mais il faut la bien
comprendre ; et si l’homme doit supporter ses semblables et ses
frères afin d’être réciproquement
supporté par eux, il ne doit pas trop mépriser ce
qu’ils pensent ; car, à ce prix, la vie serait bien
difficile, pour ne pas dire impossible, avec eux.
[9] Ces deux infinis de la durée, le passé et
l’avenir, que sépare sans cesse un instant, qui est
lui-même insaisissable. Voir plus haut des réflexions
analogues, liv. II, §§ 13, 14 et 17.
[10] La colonne Antonine, qu’on voit encore à Rome, a
été élevée à Marc-Aurèle post
mortem. Quoi qu’en dise ici le philosophe, on peut croire que son
âme stoïque aurait été touchée de cet
hommage posthume, que lui rendait la reconnaissance d’un grand
peuple.
[11] C’est profondément vrai ; mais il faut une longue
habitude et un ascétisme énergique pour arriver à
se posséder si pleinement soi-même.
[12] C’est la grande distinction d’Epictète entre
les choses qui dépendent de nous, et celles qui n’en
dépendent pas.
[13] C’est là ce qui fait que dans la vie il ne faut
jamais se décourager en face des revers, pas plus qu’il ne
faut avoir une confiance aveugle à des succès passagers.
Comme tout change, en effet, le malheur est tout près de finir ;
et la prospérité n’est pas moins
éphémère. Mais combien d’âmes sont
assez vigoureuses pour être si sensées !
Sénèque a dit : « De là ces voyages sans
suite, ces courses errantes sur les rivages, cette mobilité qui
essaie tantôt de la mer, tantôt de la terre, toujours
ennemie du présent. Maintenant, allons en Campanie.
Bientôt on se dégoûte des belles campagnes ; il faut
voir des pays incultes ; parcourons les forêts du Bruttium et de
la Lucanie. » De la tranquillité de l’âme, ch.
II. Lucrèce, cité par Sénèque, avait dit
avant lui : « C’est ainsi que chacun se fuit toujours
soi-même. » Job, traduit par Bossuet, avait dit : «
Ô vous qui naviguez sur les mers, vous qui trafiquez dans les
contrées lointaines et qui nous en rapportez des marchandises si
précieuses, dites-nous, n’avez-vous point reconnu dans vos
longs et pénibles voyages, n’avez-vous point reconnu
où réside l’intelligence, et dans quelles
bienheureuses provinces la sagesse s’est retirée ? »
Sermon sur la Loi de Dieu, premier point.
[43] Tournure qui détonne un peu avec le diapason habituel
du style de Marc-Aurèle ; mais qui n’a rien de
déclamatoire ni de faux.
[44] Je n’ai pas trouvé dans les tragédiens grecs
et dans les fragments qui nous en restent, le passage qui est
cité ici. Il est d’ailleurs aussi clair que possible. Voir
plus haut dans ce livre, § 10.
[81] Ces images, qui peuvent nous sembler aujourd’hui un
peu usées parce qu’elles sont trop connues, étaient
neuves au temps de Marc-Aurèle.
[82] Images gracieuses, pour une idée qui au fond est assez triste.
[83] Cette pensée n’est peut-être pas très
juste ; et le sage ne peut mettre sur la même ligne ce qui
dépend de la nature et ce qui dépend de la volonté
libre de l’homme. On peut dédaigner la calomnie, et
c’est ce que le philosophe a de mieux à faire ; mais elle
est faite pour indigner sa conscience, tandis que la mort
réglée par les décrets mêmes de Dieu ; doit
toujours nous paraître un bienfait, dont nous n’avons
qu’à te remercier, loin d’avoir à nous en
plaindre.
[94] C’est ainsi que Marc-Aurèle lui-même a
accueilli la mort, quand elle est venue le surprendre à un
âge peu avancé et au milieu des plus graves devoirs,
qu’il accomplissait énergiquement dans des contrées
barbares, pouf défendre l’Empire, qui lui était
confié. Sénèque a dit : « Craindrai-je donc
de périr quand la terre elle-même périt avant moi,
quand le globe, qui fait trembler toutes choses, tremble le premier et
ne nue porte atteinte qu’à ses propres dépens ?
Hélice et Buris ont été totalement englouties par
la mer ; et je craindrais pour ma chétive et unique personne !
» Questions naturelles, liv. VI, ch. XXXII.
[95] Voir une comparaison toute pareille dans Homère, Iliade, chant XV, vers 620 et 621.
[96] C’est la fermeté inébranlable du sage selon le
stoïcisme, et sa constante tranquillité d`âme,
même au milieu des événements que le vulgaire
regarde comme d’effroyables malheurs. C’est la
résignation chrétienne, jointe au plus réel
courage. Sous les empereurs despotiques qui avaient
précédé Marc-Aurèle, le stoïcisme
avait préparé au martyre bien des âmes qui ne
fléchirent pas. Horace avait déjà
célébré et recommandé ces vertus, qui
élèvent l’homme, au-dessus de lui-même :
Justum ac tenacem propositi virum. Le stoïcisme n’a jamais
rien dit de mieux ; et l’exemple de Thraséas, avec tant
d’autres, a montré que ce n’étaient pas de
vains mots.
[97] Tout est là, quoique bien souvent la sensibilité de
l’homme se révolte, et qu’elle résisté
à la raison. Sénèque, qui avait si bien
parlé, au nom du stoïcisme, du repos du sage et de la
tranquillité de l’âme, a su mourir avec un courage
inébranlable, quoique sa conscience ne fût peut-être
pas absolument tranquille à ce moment suprême.
V, I, II...
[1] Il est assez probable que, ceci fait allusion à
quelque habitude personnelle. D’ailleurs le conseil
s’adresse à tout le monde ; et chacun de nous peut en
profiter par les raisons très solides que l’empereur se
donne ici à lui-même. Voir plus loin, liv. VIII, 5 12, la
répétition des mêmes pensées à peu
prés.
[2] C’est une observation qui s’applique parfaitement
à notre vie actuelle, mais qui est fort ancienne, comme on le
voit.
[3] C’est une préoccupation constante de
Marc-Aurèle ; et elle découle naturellement de
l’idée qu’il se fait des devoirs de l’homme en
ce monde. La cité politique doit être l’image de la
grande cité de l’univers ; et les devoirs qu’on y
remplit sont la suite du devoir général que la nature
impose à l’homme doué de raison et capable de
sagesse.
[4] Il faut une bien longue et bien sérieuse culture de
l’âme, pour que l’on puisse rétablir si vite
l’équilibre troublé par les accidents
extérieurs.
[58] Admirable maxime, exprimée avec une simplicité
qui en augmente encore la profondeur. Pourtant, quelque vraie et
quelque utile qu’elle soit, elle est d’une application
difficile au milieu des affaires et de toutes les diversions de la vie
extérieure. Mais, puisqu’un empereur pouvait la faire, ce
doit être une démonstration pour tout le monde et un
encouragement à l’imiter. Cette considération de la
mobilité de toutes choses est d’une grande importance ; A
il est certain que, dans la plupart des cas, elle pourrait beaucoup
contribuer à assagir l’âme de l’homme.
C’est le Dabit deus his quoque finem de Virgile. Ce n’est
pas là du reste diminuer le prix de la vie ; c’est la
mesurer à sa véritable valeur ; et la philosophie donne
en cela les mains à la doctrine chrétienne et biblique.
[59] Cette humilité a d’autant plus de poids qu’elle
est dans la bouche d’un maître du monde. Bossuet a dit :
« Qu’est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu !
J’entre dans la vie pour en sortir bientôt ; je vais me
montrer comme les autres. Après, il faudra disparaître.
Tout nous appelle à la mort ; la nature, comme si elle
était presque envieuse du bien qu’elle nous a fait, nous
déclare souvent et nous fait signifier quelle ne peut pas nous
laisser longtemps ce peu de matière qu’elle nous
prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains et qui
doit être éternellement dans le commerce. Elle en a besoin
pour d’autres formes ; elle le redemande pour d’autres
ouvrages. » Sermon sur la Mort.
VI, XXX...
[68] L’expression ne semblera pas trop dure si l’on se
rappelle quelques noms, Tibère, Claude, Caligula, Néron,
Vitellius, Domitien, et tant d’autres que l’on pourrait
citer, moins illustres, mais tout aussi vicieux. Marc-Aurèle a
raison de s’éloigner avec une sorte d’horreur de
semblables modèles. Mais il fallait beaucoup de franchise et de
courage pour le dire si hautement.
[69] L’expression grecque est peut-être encore plus énergique.
[70] On a vu par le premier livre quels maîtres la philosophie
avait donnés à Marc-Aurèle, et la reconnaissance
profonde qu’il gardait de leurs leçons.
[71] On ne saurait assigner à la vie un but plus élevé, ni plus vrai.
[72] On a déjà indiqué plus haut, liv. II, §
13, et liv. VI, § 7, dans quel sens il fallait entendre ce mot de
Communauté, et pourquoi il faut le préférer
à celui de Société, qui serait un peu trop
étroit.
[73] On se rappelle que Marc-Aurèle avait été
adopté par Antonin le Pieux. Le fils adoptif a
déjà tracé le portrait de son père
vénéré, plus haut, liv. I, § 16 ; et il
l’a présenté sous les couleurs les plus favorables,
et à la fois les plus vraies. Mais cet unique témoignage
d’admiration et de gratitude ne lui a pas suffi ; et le second
éloge complète heureusement le premier. On peut remarquer
aussi qu’il a grande importance pour l’histoire en ce
qu’il fait pénétrer intimement dans
l’étude de l’administration de l’Empire. On
voit pleinement à quels devoirs s’astreignaient les
Empereurs qui prenaient leurs fonctions au sérieux ; et
l’exemple d’Antonin pourrait guider encore
aujourd’hui tous les souverains et tous les hommes
d’État.
[97) Il faut lire dans le Xe livre des Lois les admirables
démonstrations de Platon sur ce point spécial, pp. 252 et
suiv., traduction de M. V. Cousin.
[98] Cette seconde partie de l’alternative est absolument évidente et peut braver toute contradiction.
[99] Ce sont les deux caractères essentiels de la nature humaine et que toute l’antiquité lui avait reconnus.
[100] Souvenir pieux de Marc-Aurèle pour son père adoptif.
[101] Pour les modernes, c’est Paris, Londres, etc. ; mais chacun de nous n’en a pas moins en outre la cité universelle, dont il est membre, comme Marc-Aurèle se faisait gloire de l’être.
[102] La société particulière et la patrie, où l’on est né ; et le monde, dont on fait partie.
[112] Il n’y a guère de cas dans la vie où l’on ne puisse appliquer ce conseil. C’est prendre les choses du bon côté ; et le Stoïcisme n raison quand il croit que la misère et la douleur ne sont pas des maux véritables, si l’âme est assez forte pour les tourner au bien. Mais ces transformations morales ne sont qu’à l’usage des plus forts et des plus exercés.
[113] De ne jamais
vouloir l’impossible et de se résigner, en face
d’obstacles insurmontables. Voir plus haut, liv. V, § 20,
une réflexion presque semblable.
[114] La gloire résulte de l’approbation plus ou
moins fondée des autres hommes ; et, en ce sens, celui qui
recherche la gloire dépend nécessairement de ceux qui la
lui donnent par leurs louanges.
[115] C’est une des grandes maximes du Stoïcisme. La suspension du Jugement est chose fort difficile, à cause de la connexion si étroite de la sensibilité et de l’intelligence. La sensation violente le plus souvent notre jugement, et il faut beaucoup d’habitude et de domination de soi pour ne pas se laisser aller instinctivement à ce penchant presque irrésistible de notre nature.
[116] Les hommes
d’État ont plus de peine que d’autres, mais aussi
plus d’avantage, à prêter une attention
complète à ce qu’on leur dit. La
multiplicité des affaires est une cause de distraction à
peu près inévitable ; et quand on a trop de choses
à écouter, on les écoute assez mal.
[117] Le texte dit positivement : « Sois dans l’âme de celui qui te parle. »
[118] Comparaison
délicate du genre de celles que l’on a déjà
vues plus haut, liv. III, §§ 4 et 13 ; liv. IV, §§
15, 44 et 48, et liv. V, § 8.
[122] Voir la même pensée plus haut, liv. II, § 9, et liv. V, § 10.
[123] Autre expression du dédain de la gloire. En elle-même, elle n’est qu’un bruit ; et la foule qui la distribue si arbitrairement est composée presque entièrement de gens sans réelle valeur.
[124] Avec
quelques différences cependant : ainsi la juste gloire de
Marc-Aurèle est venue jusqu’à nous et n’est
pas près de s’éteindre. Pascal a médit aussi
de la gloire : « La plus grande bassesse de l’homme est la
recherche de la gloire ; mais c’est cela même qui est la
plus grande marque de son excellence ; car, quelque possession
qu’il ait sur la terre, quelque santé et commodité
essentielle qu’il ait, il n’est pas satisfait s’il
n’est dans l’estime des hommes. » Pensées,
art. I, § 5, édit. Haret, p. 20 : Et ailleurs : « La
douceur de la gloire est si grande qu’à quelque chose
qu’on l’attache, même à la mort, on
l’aime. » Art. 2, § 1.
VII, III...
[6] La plupart des traducteurs ont compris ce passage
différemment. Selon eux, il s’agit ici de grands troupeaux
de bêtes domestiques, de moutons et de bœufs. Le contexte
ne se prête pas à ce sens ; et je préfère
entendre le mot de Troupeaux avec la même nuance d’ironie
nue nous y attachons, quand nous parlons de ces troupeaux
d’hommes assemblés pour quelque fête publique,
pièces de théâtre, combats de gladiateurs. Il me
semble que la pensée ainsi comprise a plus d’unité
et de teneur.
[7] Le cœur du philosophe en a de plus dangereuses à éviter ; mais celles-là sont peut-être les plus ordinaires et les plus nombreuses. Celles du luxe surtout et de la mollesse sont les plus redoutables.
[8] L’observation est très juste ; et l’on peut juger de quelqu’un par les amusements et les distractions qu’il se donne.
[32] On pourrait dire, en prenant un langage qui serait le nôtre plus particulièrement : « Une bonne conscience ». On peut croire que cette expression de Génie, qu’emploie si souvent Marc-Aurèle, n’est qu’une tradition socratique recueillie par le Stoïcisme. Le génie, le démon de Socrate n’est que sa conscience.
[33] C’est la paraphrase du mot grec, dont le mot d’Imagination n’aurait pas à lui seul rendu toute la force.
[34] On peut trouver, au premier abord, quelque chose d’un peu singulier dans cette apostrophe à l’imagination ; mais le mouvement n’a cependant rien d’une fausse rhétorique, parce qu’on sent qu’il est très sincère, si ce n’est très naturel.
[79] J’ai rendu le texte avec toute sa concision. Ceci veut dire : Ne pas faire comme les autres hommes, qui se laissent aller aux émotions les plus vives, et dont le cœur palpite sous les désirs qui les bouleversent.
[82] Il est certain que l’étude de l’astronomie devrait élever l’âme plus que celle de toute autre science, parce que plus que toute autre elle nous fournit une idée de l’immensité de l’univers. Elle semble plus près de l’infini.
[83] Ceci parait impliquer la notion du mouvement de la terre. Mais peut-être n’est-ce aussi qu’une métaphore.
[84] Voir plus haut, dans ce livre, §§ 18, 23 et 25.
[85] Le mot à mot serait : « La vie terre à terre. »
[91] Ces deux premiers vers sont d’Euripide, Les Suppliantes, Vers 1110 et 1111.
[92] Je ne sais de quel auteur sont ces deux autres vers. Il se peut qu’ils appartiennent également à Euripide.
[111] C’est en ce sens que Socrate avait dit que le combat de la vie est le plus beau des combats. Voir la République, liv. X, p. 265, traduction de M. V. Cousin.
VIII
[38] C’est-à-dire à la matière ou
à l’intelligence, à la force aveugle qui
mène la nature, ou à la Providence divine ? Dans un cas,
la plainte est puérile ; et dans l’autre, elle est
sacrilège. Voir plus haut, liv. IV, § 3, la même
opposition entre les atonies et Dieu.
[98] Ceci semble se rapporter plus particulièrement, au passé, de même que ce qui suit se rapporte davantage à l’avenir. La suite du paragraphe précise ce sens plus que ne le font les deux premières phrases.
[99] Il ne faudrait pas appliquer ce conseil à la rigueur, car ce serait renoncer à la fois et aux levons de l’expérience que donne : le passé, et aux prévisions que la prudence de l’homme essaie d’arracher à l’avenir.
[100] Voir plus haut, liv. VII, § 64.
[101] Le texte est moins précis ; mais le sens ne peut être douteux.
[102] Ceci n’est pas toujours vrai ; mais ce qui l’est, c’est que l’homme, fortifié par la sagesse, peut toujours résister et triompher moralement, si d’ailleurs son corps succombe à des causes irrésistibles et toutes physiques.
[127] Marc-Aurèle s’adresse ici à la Providence pour faire acte encore une fois de parfaite soumission à ses volontés, tout ensemble souveraines et justes. Voir plus haut, liv. V, § 16.
[128] Ma raison, ou, comme dirait le Christianisme sous une autre forme : « Mon ange gardien. »
[129] Réflexion profondément sensée pour qui a su discerner les vrais biens et les vrais maux, mais que le sage lui-même n’a pas toujours le temps de faire, sous le coup de la passion, qui nous aveugle et nous emporte.
[136]Voilà le fondement du Stoïcisme, et comme la pierre angulaire de toute la doctrine. Cette base est en effet inébranlable de sa nature ; mais il est peu d’entre nous qui puissent le comprendre et sentir la force qu’ils portent en eux. Cette force s’accroît par l’exercice, et c’est surtout l’exercice qui manque à la plupart des hommes.
[137] Voir plus haut, liv. VII, § 29.
[138] Le libre arbitre est une force incoercible, comme on dit dans le langage de la physique.
[139] Voir plus haut, liv. III, § 12.
[140] Voilà la grande difficulté ; et c’est là aussi ce qui fait que la vieillesse est plus sage, parce que les passions sont amorties, ou domptées, ce qui vaut mieux.
[147] C’est aussi une des quatre maximes pratiques de Descartes, et la seconde de sa « morale par provision ». Discours de la Méthode, pp. 146 et 148. édit. de V. Cousin.
[148] Par le moyen indiqué plus haut, § 49.
[167] Voir le Phédon de Platon, pp. 207 et suiv., traduction de M. V. Cousin.
[168] Il semble
bien que c’est à cette solution spiritualiste une
Marc-Aurèle incline, comme le Stoïcisme de
Sénèque.
IX,
[12] On peut croire que l’univers a été
créé et ordonné par Dieu de toute
éternité ; mais la Providence continue de veiller
à son œuvre, après l’avoir
réglée dès l’origine.
[45] Voir plus haut, liv. VIII, § 49.
[60] Il s’agit ici de la cité universelle, du système général des choses, et non pas seulement de la cité politique et sociale que les hommes forment entre eux.
[61] Universelle, qui comprend tout ensemble les hommes, les choses et les Dieux. Le sens de ce passage est déterminé par la fin même.
[73] Plusieurs fois déjà Marc-Aurèle est revenu sur cette uniformité et cette monotonie des choses. Voir plus haut, liv. II, § III, et liv. VII, § 1. Cette idée est juste si on la prend d’une manière générale ; elle ne l’est plus si l’on veut la pousser trop loin. En dépit de Marc-Aurèle et aussi de l’Ecclésiaste, il y a tous les jours quelque chose de nouveau sous le soleil, quoiqu’il y ait un certain fond qui subsiste et est immuable.
[74] C’est
le parti que Marc-Aurèle a pris lui-même dans la vie, et
la confiance absolue en Dieu est la première de ses vertus.
[75] Voir plus haut, liv. VII, § 75. C’est là
d’ailleurs une question qui est surtout théorique ; et
soit que Dieu agisse d’une façon continue, soit
qu’il n’ait agi qu’à l’origine, le monde
n’en est pas moins dirigé par sa providence et sa
bonté.
[76] Il faut ajouter quelque chose à cette idée, à
savoir que notre raison doit croire que tout est bien, quoique souvent
notre sensibilité ou notre orgueil se révolte.
[77] C’est
la grandeur indéfectible de l’âme humaine ; et le
Stoïcisme l’a senti aussi profondément que possible.
Le libre arbitre fait de l’homme un être absolument
à part. Entre lui et l’animal, l’hiatus est
infranchissable, comme le dit Cuvier. Voir plus haut, liv. II, §
11, l’affirmation énergique du libre arbitre.
[78] Il y a donc du nouveau dans le monde, puisque tout y change sans cesse. Voir le début de ce paragraphe.
[79] Cette restriction est nécessaire ; mais les choses de ce monde, si elles sont variables, portent en elles des principes qui ne le sont pas.
[80] La critique peut être juste ; mais Marc-Aurèle serait un des premiers à la mériter ; car on ne peut pas douter qu’il n’ait essayé autant qu’il l’a pu d’appliquer la philosophie au gouvernement de l’empire qui lui était confié. Ailleurs, liv. II, § il, il fait un magnifique éloge de la philosophie ; et il a bien raison.
[81 Voir plus
haut, dans ce livre, § 6, le développement de cette
pensée. Le passé n’est plus à nous ;
l’avenir n’y est pas encore, et n’y sera
peut-être jamais ; le présent seul nous appartient ; et
encore !
[82] Voir plus haut, liv. VIII, § 56.
[83] Ainsi Marc-Aurèle prend la république de
Platon pour un idéal inaccessible. Certainement il
n’ignorait pas les objections irréfutables
d’Aristote ; mais il considérait sans doute les principes
platoniciens plutôt que le gouvernement dont Platon a
essayé de faire la théorie. Les préceptes sont
admirables en effet ; mais la combinaison imaginée par le
philosophe ne l’est pas ; et surtout elle n’a rien de
pratique.
[84 Excellentes maximes, qui sont bien dignes d’une
âme telle que celle de Marc-Aurèle et que
méconnaissent presque tous les gouvernements.
[85] Rien de plus noble que ces sentiments dans la bouche d’un empereur romain.
[86] C’est le rôle habituel des courtisans.
[87] Les idées ne paraissent pas ici très suivies.
[88] Ceci s’applique surtout à Alexandre, dont la vie a, en effet, été si tragique.
[89] C’est ainsi que Pythagore, Socrate, Epictète,
Descartes, ont compris le rôle : de la philosophie.
Marc-Aurèle sur le trône n’a rien perdu des
qualités viriles que d’autres ont montrées dans la
pauvreté ou dans l’esclavage.
[90] Le mot dont se sert le texte signifie plus simplement des
rassemblements de bétail ; mais le sens
généôà certaines éée, pour des
solennités politiques ou religieuses.
[91] C’est sans doute du voyage de la vie que Marc-Aurèle veut parler, en prenant cette expression toute générale.
[92] C’est
tout simple pour le vulgaire des hommes ; mais, pour un empereur, cette
franchise est plus pénible, sans être moins vraie. Voir
liv. IV, § 3, et liv. VIII, § 21.
[93] Voir plus haut, liv. III, § 10, et liv. IV, § 19,
où la vanité de la gloire est blâmée encore
plus vivement qu’ici.
[94] C’est un peu trop absolu ; il y a de vraies gloires,
comme celle de Marc-Aurèle lui-même ; et il y en a de
fausses.
[98] C’est une théorie un peu absolue ; ouais cette
exagération même fait le plus grand honneur au
Stoïcisme. Marc-Aurèle y a déjà bien des fois
insisté, et notamment liv. VIII, §§ 40 et 47.
[99] C’est là, en effet, un des moyens les plus
assurés de se fortifier l’âme et de se consoler de
bien des soucis. L’esprit se retrempe dans cette haute et pure
atmosphère ; et il a plus d’énergie, après
cette diversion, pour dédaigner les vaines préoccupations
de la vie. La contemplation de l’être infini, de
l’éternité du temps, de l’immensité de
l’espace, soutient, guérit et vivifie. C’est le
grand côté de l’homme et le rachat de son
infirmité.
[102] Le texte est aussi vague que la traduction. La fin du paragraphe
explique très clairement la pensée, qui est
d’ailleurs d’une profonde justesse. On peut voir plus haut,
liv. VI, § 59, des réflexions analogues, et aussi la
réponse qu’on y peut faire au nom de Pascal.
L’âme humaine, même quand elle est vicieuse, a une
valeur propre dont il nous faut tenir compte ; et la gloire, même
quand c’est le vulgaire qui la donne, n’est jamais
entièrement dénuée de prix.
[103] Précepte
excellent ; de réduire toujours les hommes à leur valeur
personnelle ; mais il est difficile de les isoler complètement
de tout ce qui les environne et les cache. Sénèque a dit
: «éé. Détachez-le même de son corps ;
et considérez son â» Épître LXXV,
à Lucilius.
X
[1] Cette tournure, qui peut paraître aujourd’hui un peu
usée, était bien neuve au temps de Marc-Aurèle ;
et je ne sais pas si ce n’est point lui qui s’en sera servi
le premier. Ce retour de l’âme sur elle-même et ce
dialogue intime supposent des analyses antérieures bien
constantes et bien délicates. Voir plus haut, liv. II, § 6
; et plus loin, liv. XI, § 1, la description de l’âme.
[2] Ceci est
parfaitement vrai des âmes limpides et pures ; un coup
d’œil suffit pour les voir, jusqu’au fond, parce
qu’elles n’ont rien à cacher, ni à
elles-mêmes, ni aux autres.
[3] C’est le solide fondement de l’optimisme. Voir plus haut, liv. III, § 11.
[4] L’expression doit paraître un peu
singulière ; mais le texte ne peut pas recevoir une autre
interprétation.
[62] Le texte n’est pas aussi précis ; mais la suite prouve que c’est bien là le sens.
[63] La
pensée ici non plus n’est pas assez claire ; et elle
n’est qu’incomplètement rendue. C’est
peut-être de l’isolement moral du sage que
Marc-Aurèle veut parler ; c’est peut-être aussi du
spectacle qu’il donne aux autres hommes, qui peuvent le voir de
toute part, comme de toute part on voit la cime élevée
d’une montagne. Je préfère le premier sens au
second. Voir plus loin, § 23.
[64] C’est le destin de Socrate ; c’est le destin de Jésus-Christ.
[90] Voilà une admirable maxime, d’une utilité
pratique incontestable, et qui suffit à régler toute la
conduite de la vie. Dans la Morale à Nicomaque, un des premiers
soins d’Aristote est de montrer de quelle importance
suprême il est pour l’homme de se fixer un but dans la vie,
a afin que, comme des archers qui « visent à un but bien
marqué, nous soyons alors mieux en état « de
remplir notre devoir », liv. I, ch. I, § 7, de ma
traduction, p. 4.
[91] C’est-à-dire, l’obéissance absolue aux lois de l’ordre universel.
[92] C’est la règle supérieure dans la vie
civile et dans la vie politique, où l’intérêt
général doit toujours l’emporter sur
l’intérêt particulier.
XII
[57] C’est une des maximes favorites du Stoïcisme ; elle est
vraie, à certains égards ; mais elle est excessive. Sans
doute, nous exagérons souvent les maux ou les biens par
l’idée que nous nous en faisons. Mais les choses ont une
nature propre, qu’il ne nous est pas possible de changer. Il est
bon de n’y pas céder, par trop d’indulgence pour
nous-mêmes ; mais il y a des limites à notre
résistance, et c’est la sensibilité qui pose ces
limites.
[58] Images fort bien choisies, qui étaient neuves au
temps de Marc-Aurèle, si aujourd’hui elles nous paraissent
un peu vieilles.