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Études  Métapolitique Sommaire

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Pensées pour moi-même

de Marc-Aurèle (121-180), empereur de Rome

Sources : http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/marcaurele/table.htm
Extraits choisis par L'Esprit Européen (Septembre 2009).




   Pour mes enfants et mes amis :

   Voici l'une des plus belles leçons de maîtrise de soi et d'amor fati rédigée voici dix-huit siècles, dont on ne saurait trop recommander l'apprentissage.
   Depuis leur découverte peu avant ma vingtième année, ces préceptes, avec quelques autres maîtres-ouvrages comme les fragments des présocratiques et « Le Gai Savoir » de Nietzsche, ont accompagné l'aventure de ma vie, m'aidant à résister aux coups du sort, à rester serein dans l'épreuve, face à la futilité et l'ignominie du monde, en pensant toujours au bel exemple de celui qui se tient seul, debout, imperturbable et droit, accomplissant son devoir au coeur des éternelles tempêtes qui malmènent nos vaisseaux, ébranlent les certitudes de nos existences.
   On ne peut que présenter ce prince philosophe comme un ami de toute confiance, le guide le plus sûr pour les traversées difficiles.

Jacques Marlaud





LIVRE PREMIER
 
que l'on pourrait intituler :
« Ma reconnaissance envers ceux qui m'ont aidé à devenir celui que je suis »


    
I

Exemples que j’ai reçus de mon grand-père Verus[1] : la bonté et la douceur, qui ne connaît point la colère.

II

Du père qui m’a donné la vie[2] : la modestie et la virilité, du moins si je m’en rapporte à la réputation qu’il a laissée et au souvenir personnel[3] qui m’en reste.

III

De ma mère[4] : la piété et la générosité ; l’habitude de s’abstenir non pas seulement de faire le mal, mais même d’en concevoir jamais la pensée ; et aussi, la simplicité de vie, si loin du faste ordinaire des gens opulents.




IV

A mon bisaïeul[5], je suis redevable de n’avoir point fréquenté les écoles publiques, d’avoir profité dans ma famille des leçons d’excellents maîtres, et d’avoir appris par moi-même que, pour l’éducation des enfants, il ne faut ménager aucune dépense[6].

V

A mon gouverneur[7], de n’avoir jamais été de la faction des Verts ou des Bleus[8], ni de celle des Petits-boucliers ou des Grands-boucliers[9] ; il m’a montré aussi à endurer la fatigue, à restreindre mes besoins, à faire beaucoup par moi-même, à diminuer le nombre des affaires, et à n’accueillir que très difficilement les dénonciations[10].

VI

A Diognète[11], j’ai dû de ne pas m’appliquer à des riens ; de ne jamais croire à tout ce que les sorciers et les charlatans[12] débitent de leurs incantations et des conjurations de démons, ni à tant d’autres inventions aussi fausses. Je lui ai dû encore de ne pas me plaire à élever des cailles de combat[13] et de ne point me passionner pour ces puérilités ; de savoir supporter la franchise de ceux qui me parlent ; d’avoir contracté le goût de la philosophie ; d’avoir suivi d’abord les leçons de Bacchius, puis ensuite celles de Tandasis[14] et de Marcien[15] ; d’avoir composé des dialogues dès mon enfance[16], et de m’être fait une joie du grabat, du simple cuir[17], et de tous les ustensiles dont se compose la discipline des philosophes grecs.

VII

A Rusticus[18], j’ai dû de m’apercevoir que j’avais à redresser et à surveiller mon humeur ; de ne point me laisser aller aux engouements de la sophistique ; de ne point écrire sur les sciences spéculatives ; de ne pas déclamer de petits sermons vaniteux ; de ne point chercher à frapper les imaginations en m’affichant pour un homme plein d’activité ou de bienfaisance ; de me défendre de toute rhétorique, de toute poésie et de toute affectation dans le style. Je lui dois encore de n’avoir pas la sottise de me promener en robe traînante à la maison, et de me défendre de ces molles habitudes ; d’écrire sans aucune prétention[19] ma correspondance, dans le genre de la lettre qu’il écrivit lui-même de Sinuesse[20] à ma mère. Il m’a montré aussi à être toujours prêt à rappeler ou à accueillir ceux qui m’avaient chagriné ou négligé, dès le moment qu’ils étaient eux-mêmes disposés à revenir ; à toujours apporter grande attention à mes lectures, et à ne pas me contenter de comprendre à demi ce que je lisais ; à ne pas acquiescer trop vite aux propositions qui m’étaient faites. Enfin, je lui dois d’avoir connu les Commentaires d’Épictète[21], qu’il me prêta de sa propre bibliothèque.





VIII

D’Apollonius[22], j’ai appris à avoir l’esprit libre et à être ferme sans hésitation ; à ne regarder jamais qu’à la raison, sans en dévier un seul instant ; à conserver toujours une parfaite égalité d’âme contre les douleurs les plus vives, la perte d’un enfant par exemple ou les longues maladies. J’ai vu clairement en lui ; par un exemple vivant, qu’une même personne peut être tout ensemble pleine de résolution et de facilité ; et qu’on peut n’être point rude en enseignant ; il m’a donné le spectacle éclatant d’un homme qui regarde comme la moindre de ses qualités de savoir transmettre la science à autrui, avec une rare expérience et tout en courant. C’est lui encore qui m’a appris l’art de recevoir de la main de mes amis de prétendus services, sans en être diminué, et sans y paraître insensible quand je ne croyais pas devoir les accepter.

IX

De Sextus[23], j’ai appris ce que c’est que la bienveillance, une famille paternellement gouvernée et le vrai sens du précepte Vivre selon la nature ; la gravité sans prétention ; la sollicitude qui devine les besoins de nos amis ; la patience à supporter les fâcheux et leurs propos irréfléchis ; la faculté de s’entendre si bien avec tout le monde que son simple commerce semblait plus agréable que ne peut l’être aucune flatterie, et que ceux qui l’entretenaient n’avaient jamais plus de respect pour lui que dans ces rencontres ; l’habileté à saisir, à trouver, chemin faisant, et à classer les préceptes nécessaires à la pratique de la vie ; le soin de ne jamais montrer d’emportement ni aucune autre passion excessive ; le talent d’être à la fois le plus impassible et le plus affectueux des hommes ; le plaisir à dire du bien des gens mais sans bruit ; enfin une instruction immense sans ostentation.

X

Par l’exemple d’Alexandre[24] le grammairien, j’ai appris à ne jamais choquer les gens, à ne les point heurter par une brusquerie blessante pour un barbarisme qu’ils auraient commis, pour une tournure fautive ou une prononciation vicieuse qui leur serait échappée ; mais à m’arranger adroitement dans la conversation pour que le mot qui aurait dû être choisi d’abord reparût, par manière de réponse ou de confirmation, en donnant mon avis sur la chose même sans m’arrêter du tout à l’expression malheureuse, ou en prenant soigneusement tel autre détour pour dissimuler l’allusion.

XI

De Fronton[25], j’ai pu apprendre tout ce qu’un tyran peut ressentir de jalousie, et avoir de duplicité, et de fourberie, et combien ceux que nous appelons Patriciens ont, pour la plupart, peu de bonté et d’affection dans le cœur.





XII

D’Alexandre le Platonicien[26], j’ai appris à ne pas dire aux gens à tout propos et sans nécessité, quand je leur parle ou que je leur réponds par lettre : « Je n’ai pas le temps » ; et à ne pas décliner constamment, par cette facile excuse, mes devoirs divers envers ceux qui vivent avec moi, en alléguant les affaires qui me pressent.

XIII

De Catulus[27], j’ai appris à ne jamais négliger les plaintes d’un ami, même quand il se plaint sans motif, mais à tout essayer pour l’adoucir et pour rétablir l’ancienne intimité ; il m’a appris aussi à louer mes maîtres de tout cœur[28], comme avaient coutume de le faire, à ce qu’il rapportait, Domitius et Athénodote[29] ; et à ressentir pour mes enfants le dévouement le plus sincère.


XIV

De mon frère Severus[30], j’ai appris à aimer la famille, à aimer le vrai, à aimer le juste ; grâce à lui, j’ai apprécié Thraséas[31], Helvidius[32], Caton[33], Dion[34] et Brutus[35] ; j’ai pu me faire l’idée de ce que serait un État où régnerait une égalité complète des lois, avec l’égalité des citoyens[36] jouissant de droits égaux ; et l’idée d’une royauté qui respecterait par-dessus tout la liberté des sujets. C’est lui qui m’a appris à vouer à la philosophie un culte constant et inaltérable ; à être bienfaisant ; à donner sans me lasser ; à garder toujours bonne espérance ; à me confier à l’affection de mes amis ; à ne plus rien cacher à ceux qui s’étaient réconciliés, après leur pardon ; à ne pas forcer mes intimes, sans cesse inquiets, à se demander : « Que veut-il ? Que ne veut-il pas ? » mais à être toujours net et franc avec eux.


XV

De Maxime[37], j’ai appris ce que c’est que d’être maître de soi ; de ne jamais rester indécis ; de supporter de bon cœur toutes les épreuves, y compris les maladies ; de tempérer son caractère par un mélange d’aménité et de tenue ; d’exécuter sans marchander toutes les obligations qu’on a ; d’inspirer à tout le monde cette conviction que, quand on parle, on dit toujours ce qu’on pense, et que, quand on agit, on a l’intention de bien faire ; de ne s’étonner de rien ; de ne se point troubler ; de ne jamais se presser ni se laisser aller à l’indolence ; de ne jamais se déconcerter dans le désespoir en s’abandonnant soi-même et en s’anéantissant ; ou de ne pas reprendre trop subitement du courage et une confiance exagérée ; d’être serviable et prompt à l’indulgence ; en un mot, de donner de soi plutôt l’idée d’un homme qui ne change pas que celle d’un homme qui se réforme, de quelqu’un dont jamais personne n’a dû croire être dédaigné, et à qui personne ne s’est jamais cru supérieur ; enfin de tacher d’être affable pour tout le monde.




XVI

De mon père adoptif[38], j’ai appris la bonté ; l’inébranlable constance dans les jugements qui ont été une fois mûris par la réflexion ; le dédain pour ces honneurs factices qui séduisent la vanité ; la passion du travail ; l’application perpétuelle ; la disposition à prêter l’oreille à toutes les idées qui concernent l’intérêt public ; l’invariable attention à rendre à chacun selon son mérite ; le discernement à juger des occasions où l’on doit tendre les ressorts et de celles où on peut les relâcher ; la sévérité à poursuivre et à punir les amours pour les jeunes gens[39] ; le dévouement au bien de l’État ; la liberté qu’il laissait à ses amis, sans les astreindre nécessairement à partager tous ses repas, ou à le suivre dans tous ses voyages ; l’absolue égalité d’humeur, où le retrouvaient au retour ceux qui avaient dû le quitter pour quelque cause urgente ; la consciencieuse analyse des choses dans toutes les délibérations ; la persistance à ne point se départir de son examen, en se contentant des premières solutions qui se présentaient ; l’attachement rempli de soins pour ses amis, aussi peu porté à se dégoûter d’eux sans raison qu’à les aimer à la fureur ; l’indépendance d’esprit en toutes choses et la sérénité ; la prévoyance à longue vue et la vigilance à régler les moindres détails, sans en faire tragiquement étalage ; la précaution de repousser les acclamations populaires et la flatterie sous toutes ses formes ; l’économie à ménager les ressources nécessaires à l’autorité ; la retenue dans les dépenses pour les fêtes, tout prêt à souffrir les critiques sur ce chapitre ; la piété sans superstition envers les dieux ; la dignité avec le peuple, qu’il ne fatigua jamais de ses adulations ni de son empressement à complaire à la foule ; la sobre mesure en toutes choses ; le solide respect de toutes les convenances, sans un goût trop vif pour les nouveautés ; l’usage, sans faste et aussi sans façon, des choses qui rendent la vie plus douce dans les occasions où c’est le hasard qui les offre, les prenant quand elles se trouvaient sous sa main avec indifférence, et n’en ayant nul besoin, si elles venaient à manquer ; l’attitude de quelqu’un dont on ne peut dire ni qu’il est un sophiste, ni qu’il est un provincial, ni qu’il est entiché de l’école, mais d’un homme dont on dit qu’il est mûr et complet, au-dessus de la flatterie, capable d’être à la tête de ses affaires propres et des affaires des autres. Ajoutez-y encore l’estime pour les vrais philosophes ; l’indulgence exempte de blâme pour les philosophes prétendus, sans d’ailleurs être jamais leur dupe ; le commerce facile ; la bonne grâce sans fadeur ; un soin modéré de sa personne, comme il convient quand on n’est pas trop amoureux de la vie, sans songer à rehausser ses avantages, mais aussi sans négligence, de manière à n’avoir presque jamais besoin, grâce à ce régime tout individuel, ni de médecine, ni de remèdes intérieurs ou extérieurs ; la facilité extrême à s’effacer sans jalousie devant les gens qui s’étaient acquis une supériorité quelconque, soit en éloquence, soit en connaissance approfondie des lois, des mœurs, et des matières de cet ordre ; la condescendance qui s’associait à leurs efforts pour les faire valoir, chacun dans leur domaine spécial ; la fidélité en toutes choses aux traditions des ancêtres, sans d’ailleurs vouloir se donner l’air d’y tenir essentiellement ; un esprit qui n’était ni mobile, ni agité, mais sachant endurer la monotonie des lieux et des choses ; reprenant ses occupations habituelles, dès que le permettaient des maux de tête cruels, avec plus d’ardeur et de vivacité que jamais ; n’ayant pas beaucoup de secrets qui lui appartinssent, et ces secrets en très petit nombre et fort rares ne concernant guère que l’État ; circonspect et attentif dans la célébration des fêtes solennelles, dans le développement des travaux publics, dans les distributions au peuple ; et quand il les croyait nécessaires, ayant en vue ce que la convenance exigeait bien plutôt que le renom qu’il en pourrait retirer pour ce qu’il aurait fait ; ne prenant jamais de bains hors des heures régulières ; sans passion pour les bâtisses ; ne songeant nullement à la composition de ses repas, ni à la qualité ou à la couleur de ses habits, ni à la beauté de ses gens. Ses vêtements étaient faits de la laine de Lorium[40], sa petite ferme, et le plus souvent de la laine de Lanuvium[41] ; le manteau qu’il avait à Tusculum était d’emprunt ; et toute sa façon était aussi simple. Jamais rien de dur, rien même de brusque, rien de pressé, et comme dit le proverbe : « Jamais jusqu’à la sueur : » mais toute chose faite avec pleine réflexion, comme à loisir, sans le moindre trouble, dans un ordre absolu, robustement, et en harmonieuse correspondance de toutes les parties. C’est bien à lui que s’applique cette louange adressée jadis à Socrate[42] « qu’il savait s’abstenir et jouir de ces choses dont la plupart des hommes ne s’abstiennent qu’à contrecœur, et dont ils jouissent en s’y abandonnant avec ivresse. » Demeurer fort dans l’une et l’autre rencontre, conserver constamment sa vigueur et sa tempérance, n’appartient qu’à l’homme qui a l’âme ferme et invincible, comme fut mon père durant la maladie de Maxime[43].

XVII

Je dois aux Dieux d’avoir eu de bons aïeuls, de bons parents, une bonne sœur[44], de bons maîtres, des serviteurs, des proches, des amis, qui tous étaient bons également presque sans exception.

A l’égard d’aucun d’eux, je ne me suis jamais laissé aller à quelque inconvenance, bien que par disposition naturelle je fusse assez porté à commettre des fautes de ce genre ; mais la clémence des Dieux a voulu qu’il ne se rencontrât jamais un tel concours de circonstances qui pût révéler en moi ce mauvais penchant. Grâce à eux encore, j’ai pu ne pas rester trop longtemps chez la concubine de mon grand-père ; j’ai pu sauver la fleur de ma jeunesse, sans me faire homme avant le moment[45] ; j’ai pu même sous ce rapport gagner un peu de temps ; vivre sous la main d’un prince et d’un père qui devait déraciner en moi tout orgueil, et m’amener a être convaincu qu’on peut, tout en vivant dans une cour, n’avoir nul besoin ni de gardes, ni de costumes éclatants, ni de lampes, ni de statues, ni de tout ce faste inutile, et qu’on peut toujours s’arranger pour se rapprocher le plus possible de la condition privée, sans avoir pour cela plus de timidité ou de faiblesse quand il faut donner des ordres au nom de l’intérêt public. Les Dieux m’ont aussi accordé d’avoir un frère[46] dont le caractère était fait pour éveiller ma vigilance sur moi-même et qui en même temps faisait mon bonheur par la confiance et l’affection qu’il me montrait. Grâce à eux aussi, je n’ai point éprouvé le malheur d’avoir des enfants laids ou contrefaits ; je n’ai point poussé plus loin qu’il ne fallait la Rhétorique, la Politique, ni tant d’autres études où j’aurais peut-être été retenu plus que de raison, si j’avais trouvé que j’y fisse de faciles progrès. Je me suis hâté d’élever tous les maîtres qui avaient fait mon éducation aux honneurs qu’ils me semblaient désirer, et je ne les ai point bercés de l’espoir que, puisqu’ils étaient jeunes encore, ce ne serait que plus tard que je m’occuperais d’eux. Les Dieux m’ont accordé la faveur de connaître Apollonius, Rusticus, Maxime[47], qui m’ont donné l’idée claire et lumineuse de ce que doit être la vie selon la nature, et qui souvent m’en ont offert l’exemple dans toute sa réalité. De telle sorte que, du côté des Dieux, par leurs bienfaits, leurs secours et leurs inspirations, rien ne me manque plus pour vivre comme la nature le veut, et que, si je suis encore loin du but, je ne puis m’en prendre qu’à moi-même de n’avoir point écouté leurs conseils, et je pourrais dire leurs leçons. Si mon corps a supporté jusqu’à cette heure les règles d’une telle vie ; si je n’ai touché ni à Bénédicta, ni à Théodote[48] ; si plus tard, livré aussi aux passions de l’amour, j’ai pu en guérir ; si dans mes fréquentes colères contre Rusticus, je n’ai jamais rien fait de plus que j’aie eu à regretter ; si ma mère[49], qui devait mourir à la fleur de son âge, a pu cependant passer avec moi ses dernières années ; si jamais dans les occasions où j’ai voulu secourir quelqu’un dans un besoin d’argent ou dans tout autre embarras, je ne me suis entendu répondre que je ne pouvais avoir les fonds nécessaires à mon dessein ; si jamais nécessité pareille de recevoir quelque chose d’autrui n’a pesé sur moi ; si ma femme[50] est d’une nature docile, affectueuse et simple ; si j’ai pu rencontrer tant d’excellentes personnes pour l’éducation de mes enfants ; si des remèdes m’ont été révélés dans mes songes, particulièrement contre les crachements de sang et les vertiges, à Gaëte tout comme à Chlyse[51] ; si, dans ma passion pour la philosophie, je ne suis pas tombé aux mains de quelque sophiste ; si je ne me suis pas entêté aux ouvrages de quelque écrivain, ou à la solution des syllogismes, ou à la recherche des phénomènes célestes ; tant d’avantages ne peuvent venir que de l’aide des Dieux[52] et des grâces qu’ils daignent accorder.

Écrit chez les Quades[53], au bord du Granoua[54].

II
XVII


Le temps que dure la vie de l’homme n’est qu’un point[45] ; son être est dans un perpétuel écoulement ; ses sensations ne sont que ténèbres. Son corps composé de tant d’éléments est la proie facile de la corruption ; son âme est un ouragan ; son destin est une énigme obscure ; sa gloire un non-sens. En un mot, tout ce qui regarde le corps est un fleuve qui s’écoule ; tout ce qui regarde l’âme n’est que songe et vanité ; la vie est un combat, et le voyage d’un étranger ; et la seule renommée qui nous attende après nous, c’est l’oubli. Qui peut donc nous diriger au milieu de tant d’écueils ? Il n’y a qu’un seul guide, un seul, c’est la philosophie[46]. Et la philosophie, c’est de faire en sorte que le génie qui est en nous[47] reste pur de toute tache et de tout dommage, plus fort que les plaisirs ou les souffrances, n’agissant en quoi que ce soit ni à la légère, ni avec fausseté ou dissimulation, sans aucun besoin de savoir ce qu’un autre fait ou ne fait pas, acceptant les événements de tout ordre et le sort qui lui échoit, comme une émanation de la source d’où il vient lui-même, et par-dessus tout, attendant, d’une humeur douce et sereine, la mort, qu’il prend pour la simple dissolution des éléments dont tout être est composé. Or si, pour les éléments eux-mêmes, ce n’est point un mal quelconque que de changer perpétuellement les uns dans les autres, pourquoi regarder d’un mauvais œil le changement et la dissolution de toutes choses ? Ce changement est conforme aux lois de la nature ; et dans ce que fait la nature, il n’y a jamais rien de mal.

Écrit à Carnuntum[48].
 

III

V

N’apporte jamais dans ce que tu fais ni mauvaise volonté, ni humeur insociable, ni hauteur inabordable[24], ni préoccupation qui te distraie. Que l’affectation ne soit jamais la parure de ta pensée ; ne dis jamais beaucoup de mots ; n’aie jamais beaucoup d’affaires[25]. Que le Dieu qui réside en toi[26] n’ait à y protéger qu’un être viril et fort, un être digne de respect, un ami de la société, un Romain[27], un être qui se commande en maître, parce qu’il s’est discipliné lui-même, comme un guerrier qui n’attend que l’appel de la trompette[28], toujours prêt à faire le sacrifice de sa vie, sans avoir besoin ni de prêter serment[29], ni d’être surveillé par qui que ce soit. C’est en cela que consiste l’indépendance qui sait se passer de tout secours étranger, et même de cette tranquillité que les autres peuvent nous assurer ; car ce qu’il faut à l’homme, c’est d’être droit ; ce n’est pas d’être redressé.

XII


Si, dans l’affaire qui t’occupe[51] actuellement, tu n’obéis qu’à la droite raison avec amour, avec courage, avec douceur, sans la moindre déviation, gardant toujours pur et sans tache le génie qui réside en toi[52], comme si tu avais à le restituer à l’instant même ; si tu sais remplir toutes ces conditions sans rien craindre et sans rien éviter, ne t’occupant que de l’acte que tu as présentement à faire, selon la loi de la nature, et de l’héroïque vérité qui doit régner dans tout ce que tu dis ou tu exprimes, tu te conduiras aussi bien qu’il est possible de se conduire ; et personne au monde ne peut te ravir ce bonheur.
 

IV

III

On va se chercher de lointaines retraites[4] dans les champs, sur le bord de la mer, dans les montagnes ; et toi-même aussi tu te laisses volontiers porter par les mêmes désirs. Mais que tout cela est vulgaire, puisque tu peux toujours, quand tu le veux, à ton heure, trouver un asile en toi-même ! Nulle part, en effet, l’homme ne peut goûter une retraite plus sereine ni moins troublée que celle qu’il porte au dedans de son âme, surtout quand on possède en soi-même de telles ressources[5] auxquelles il suffit d'avoir recours un instant, pour qu’aussitôt on se sente dans une parfaite quiétude. Et par la « Quiétude », je n’entends pas autre chose qu’une entière soumission à la règle et à la loi. Tâche donc de t’assurer ce constant refuge, et viens t’y renouveler toi-même perpétuellement. Conserve en ton cœur de ces brèves et inébranlables maximes que tu n’auras qu’à méditer un moment, pour qu’à l’instant ton âme entière recouvre sa sérénité, et pour que tu en reviennes, exempt de toute amertume, reprendre le commerce de toutes ces choses où tu retournes. A qui, je te le demande, pourrais-tu en vouloir ? Est-ce à la perversité des humains ? Mais si tu rappelles à ta mémoire cet axiome que tous les êtres doués de raison sont faits les uns pour les autres, que se supporter réciproquement[6] est une partie de la justice, et que tant de gens qui se sont détestés, soupçonnés, haïs, querellés, sont étendus dans la poussière et ne sont plus que cendres, tu t’apaiseras peut-être assez aisément. Ou bien, par hasard, est-ce que tu en veux au sort qui t’a été réparti dans l’ordre universel ? Alors considère de nouveau cette alternative : De deux choses l’une, ou il y a une Providence[7], ou il n’y a que des atomes. Pense aussi à cette vieille démonstration d’où il ressort que le monde n’est après tout qu’une vaste cité. Sont-ce les choses corporelles qui ont encore prise sur toi ? Dis-toi alors, à part toi, que la pensée, une fois qu’elle a pu se saisir elle-même et comprendre son essence propre, ne se confond plus avec les mouvements du souffle vital qui t’anime, que d’ailleurs ce mouvement soit puissant ou débile. Ou bien encore, rappelle-toi toutes ces maximes qu’on t’a apprises et que tu as acceptées sur la douleur et le plaisir. Serait-ce par hasard la vaine opinion des hommes[8] qui t’agite et te déchire ? Alors regarde un peu l’oubli rapide de toutes choses, l’abîme du temps pris dans les deux sens[9], l’inanité de ce bruit et de cet écho, la mobilité et l’incompétence des juges, qui semblent t’applaudir, et l’exiguïté du lieu où la renommée se renferme. La terre entière n’est qu’un point, et la partie que nous habitons n’en est que le coin le plus étroit. Là même, ceux qui entonneront tes louanges[10], combien sont-ils et quels sont-ils encore ?

Il reste donc uniquement à te souvenir que tu peux toujours faire retraite[11] dans cet humble domaine qui n’appartient qu’à toi. Avant tout, garde-toi de t’agiter, de te raidir ; conserve ta liberté, et envisage les choses comme doit le faire un cœur énergique, un homme, un citoyen, un être destiné à mourir. Puis, entre les maximes où la réflexion peut s’arrêter le plus habituellement, place ces deux-ci : la première, que les choses ne touchent pas directement notre âme[12], puisqu’elles sont en dehors d’elle, sans qu’elle puisse les modifier, et que nos troubles ne viennent que de l’idée tout intérieure que nous nous en faisons ; la seconde, que toutes ces choses que tu vois vont changer dans un instant[13], et que tout à l’heure elles ne seront plus. Enfin, rappelle-toi sans cesse tous les changements que tu as pu toi-même observer. Le monde n’est qu’une transformation perpétuelle ; la vie n’est qu’une idée et une opinion.


XXI

Ne point se laisser entraîner par le tourbillon ; mais, dans toute entreprise, s’appliquer à ce qui est juste ; et, dans toute pensée, conserver avant tout la plénitude de l’intelligence, qui comprend les choses.


XXII

Ô monde[43], tout me convient de ce qui peut convenir à ton harmonie ; rien n’est pour moi prématuré ni tardif de ce qui pour toi vient à son temps. Tout est fruit pour moi, ô nature, de ce que produisent les saisons fixées par toi. Tout vient de toi, tout vit en toi, tout retourne en toi. Dans la tragédie[44], un personnage s’écrie : « Ô douce cité de Cécrops ! » Et toi, tu ne t’écrierais pas : « Ô douce cité de Jupiter ! »



XLII

Le temps est comme un fleuve[81] qui entraîne toutes choses ; c’est comme un torrent irrésistible. A peine a-t-on pu y apercevoir une chose qu’elle disparaît entraînée dans le tourbillon ; le flot en apporte une nouvelle, qui à son tour sera bientôt emportée.

XLIII

Tout ce qui nous arrive est aussi ordinaire et aussi prévu que la rose au printemps, ou la moisson en été[82]. Telles sont aussi pour nous la maladie, la mort, la calomnie[83] qui nous déchire, l’inimitié qui nous tend des piéges, et tant d’autres événements, qui sont pour les ignorants des sujets de joie ou d’affliction.

XLVII

(…)  On doit donc passer ce moment imperceptible de la durée conformément à la nature et quitter la vie avec sérénité, comme une olive mûre[94], qui tombe en remerciant la terre qui l’a produite et en rendant grâces à l’arbre qui l’a portée.

XLVIII

Se rendre ferme comme le roc[95] que les vagues ne cessent de battre. Il demeure immobile, et l’écume de l’onde tourbillonne à ses pieds. ― « Ah ! quel malheur pour moi, dis-tu, que cet accident me soit arrivé ! ― Tu te trompes ; et il faut dire : « Je suis bien heureux, malgré ce qui m’arrive, de rester à l’abri de tout chagrin[96], ne me sentant, ni blessé par le présent, ni anxieux de l’avenir. » Cet accident en effet pouvait arriver à tout le monde ; mais tout le monde n’aurait pas reçu le coup avec la même impassibilité que toi. Pourquoi donc tel événement passe-t-il pour un malheur plutôt que tel autre pour un bonheur ? Mais peux-tu réellement appeler un malheur pour l’homme ce qui ne fait point déchoir en quoi que ce soit la nature de l’homme ? Or, crois-tu qu’il y ait une vraie déchéance de la nature humaine, là où il n’est rien qui soit contraire au vœu de cette nature ? Et quoi ! tu connais précisément ce qu’est ce vœu ; et tu croirais que cet accident qui t’arrive peut t’empêcher d’être juste, magnanime, sage, réfléchi, circonspect, sincère, modeste, libre, et d’avoir toutes ces autres qualités qui suffisent pour que la nature de l’homme conserve tous ses caractères propres ! Quant au reste, souviens-toi, dans toute circonstance qui peut provoquer ta tristesse, de recourir à cette utile maxime : « Non seulement l’accident qui m’est survenu n’est point, un malheur ; mais de plus, c’est un bonheur véritable, si je sais le supporter[97] avec un généreux courage. »

V

I

Le matin, quand tu as de la peine à te lever[1], voici la réflexion que tu dois avoir présente à l’esprit : « Je me lève pour faire mon œuvre d’homme ; je vais remplir les devoirs pour lesquels je suis né et j’ai été envoyé en ce monde. Pourquoi donc faire tant de difficultés ? Ai-je été créé pour rester ainsi chaudement sous des couvertures ? ― Mais cela me fait plus de plaisir ! » ― Es-tu donc né pour le plaisir uniquement ? N’est-ce pas au contraire pour toujours travailler et toujours agir ? Ne vois-tu pas que les plantes, les oiseaux, les fourmis, les araignées, les abeilles concourent, chacune dans leur ordre, à l’ordre universel ? Et toi, tu refuserais d’accomplir tes fonctions d’homme ! Tu ne t’élancerais pas avec ardeur à ce qui est si conforme à ta nature ! ― Mais, diras-tu, il faut bien que je me repose. ― D’accord ; le repos est nécessaire ; mais la nature a mis aussi des bornes à ce besoin, comme elle en a mis au besoin de manger et de boire. En cela pourtant, tu vas au-delà des bornes[2], et tu dépasses ce qu’il te faut. Au contraire, quand tu agis, tu n’en fais pas autant ; et tu restes en deçà de ce que tu pourrais faire. Cette négligence tient à ce que tu ne t’aimes pas sérieusement toi-même ; car autrement tu aimerais ta nature. Ceux qui aiment réellement l’art spécial qu’ils cultivent se dessèchent sur les œuvres que cet art leur inspira, oublieux du boire, oublieux du manger. Et toi, tu apprécies ta propre nature moins que le tourneur n’apprécie l’art du tour, moins que le danseur n’apprécie l’art de la danse, moins que l’avare n’apprécie son argent, ou le glorieux, sa vaine gloire : quand tous ces gens-là sont à leur ardent labeur, ils songent moins à manger ou à dormir qu’à avancer l’œuvre dont ils s’occupent si passionnément. Et toi, tu trouves les devoirs que la société impose à ses membres[3] moins importants et moins dignes de tes soins !

II

Qu’il est commode d’écarter et d’effacer toute imagination fâcheuse ou inconvenante, et de retrouver aussitôt un calme profond[4] !

XXIII

Considère souvent en ton cœur[58] la rapidité du mouvement qui emporte et fait disparaître tous les êtres et tous les phénomènes. L’être est comme un fleuve qui coule perpétuellement ; les forces de la nature sont dans des changements continuels ; et les causes présentent des milliers de faces diverses. Rien pour ainsi dire n’est stable ; et cet infini qui est si près de toi est un abîme insondable, où tout s’engloutit, soit dans le passé, soit dans l’avenir. Ne faut-il pas être insensé pour que tout cela puisse vous gonfler d’orgueil[59], ou vous tourmenter, ou vous rendre malheureux, quand on songe combien de temps dure ce trouble et combien il est peu de chose ?

VI

XXX


Veille à ne pas tomber au nombre des Césars[68], à ne pas t’empreindre de leur couleur[69], comme cela s’est vu. Tâche donc de rester simple, honnête, intègre, digne, sans faste, ami de la justice, plein de piété envers les Dieux, bienveillant, dévoué à ceux que tu aimes, toujours prêt à remplir les devoirs qui sont les tiens. Combats sans cesse, pour demeurer tel que la philosophie a voulu te rendre[70]. Adore les Dieux ; protége les Hommes. La vie est courte ; et l’unique fruit de la vie que nous menons sur terre, c’est une disposition sainte de notre cœur[71] ; ce sont des actes utiles à la communauté[72].

Tout cela, c’est l’enseignement qui convient à l’élève d’Antonin[73]. Souviens-toi de tout ce qu’il était ; rappelle-toi sa fermeté dans l’exécution des actes qu’inspirait la raison, son égalité d’humeur dans toutes les conjonctures, sa sainteté, la sérénité de son visage, sa douceur, son dédain de la vaine opinion ; son amour-propre à bien saisir le sens des choses, son habitude de ne jamais en laisser une seule sans l’avoir approfondie et parfaitement comprise ; de supporter avec patience les reproches injustes, sans jamais s’oublier à les rendre ; de ne jamais rien précipiter ; de ne pas accueillir les calomnies ; de scruter avec le plus scrupuleux examen les caractères et les actes des gens ; de ne jamais se permettre contre personne des injures, de mauvais propos, des soupçons, des sophismes. Rappelle-toi sa simplicité à se contenter de peu pour son logis, pour son vêtement, pour sa table, pour son service personnel ; son amour du travail ; sa longanimité ; sa sobriété, qui, grâce à la régularité de sa vie, lui permettait de travailler jusqu’au soir, sans même éprouver aucune nécessité en dehors de l’heure accoutumée ; la sûreté et la parfaite égalité de son commerce avec ses amis ; sa patience à supporter les contradictions qu’on opposait à ses idées ; sa satisfaction quand on lui montrait une idée meilleure ; enfin sa dévotion sincère sans superstition.

N’oublie jamais tant de vertus, afin que l’heure suprême te trouve comme elle l’a trouvé, avec la conscience du bien que tu auras tâché de faire.

XLIV

Si les Dieux ont décrété ce que je dois être et tout ce qui doit m’arriver dans cette vie, leurs décrets sont admirables ; car un Dieu sans sagesse, ce n’est pas même chose facile à se figurer. Et par quel motif imaginable les Dieux pourraient-ils jamais songer à me faire du mal ? Que pourrait-il leur en revenir, soit pour eux d’abord, soit pour cette universelle communauté des choses, qui est le plus cher objet de leur providence ? Si l’on me dit qu’ils ne se sont pas occupés de moi en particulier, du moins ils se sont occupés bien certainement de l’ordre général, lequel doit me faire accueillir et aimer tout ce qui m’arrive comme sa conséquence nécessaire. Croire que les Dieux ne s’occupent en rien de nous[97], c'est une impiété; car alors nous n'avons plus à leur offrir ni sacrifices, ni prières, ni serments ; il n'y a plus aucun sens à tant d'utres actes que nous faisons, et qui supposent toujours que les Dieux sont présents et qu'ils partagent notre vie. Mais, que si à toute force les Dieux ne s'occupent en rien de ce qui nous regarde, il m'est du moins permis de m'occuper de moi-même[98] ; je puis réfléchir à ce qui importe à chacun de nous. Or ce qui importe à chacun de nous, c'est de se conduire selon son organisation et sa nature. Mais ma nature est essentiellement raisonnable et sociable[99]. La cité la patrie, pour moi comme pour Antonin[100], c'est Rome[101] ; mais en tant que je suis un être humain, ma patrie, c'est le monde ; il n'y a de choses bonnes pour moi que celles qui sont utiles aux cités diverses[102] dont je fais partie.

L
Efforçons-nous de persuader les gens ; mais, s’ils ne t’écoutent pas, n’en agis pas moins selon les lois de la justice, qui doit seule te conduire. Que si quelqu’un arrête ton action en t’opposant la force, tâche alors de bien prendre la chose et de ne pas t’en chagriner. Que l’obstacle même qui te gêne soit l’occasion pour toi de t’exercer à une autre vertu[112]. Souviens-toi que ton désir ne pouvait être que conditionnel, et que tu ne peux désirer rien d'impossible. Que voulais-tu donc en effet ? Rien que de former en toi ce même désir[113] ; or, tu as atteint ce but ; et ainsi le résultat que nous poursuivions est atteint.

LI
Quand on aime la gloire, on fait consister son propre bien dans l’acte d’autrui [114] ; quand on aime son plaisir, on place son bien dans sa satisfaction propre ; mais, si l'on est vraiment intelligent, on ne place jamais son bien que dans l'acte qu'on accomplit soi-même.
LII
Il m’est possible de m’abstenir de tout jugement [115] sur une chose, et de faire qu'elle ne trouble point mon âme ; car les choses ne sont pas par elles-mêmes de nature à pouvoir former nos jugements.
LIII
Accoutume-toi à écouter sans distraction[116] intérieure ce qu'un autre te dit ; et, autant qu'il est possible, entre dans la pensée[117] de la personne qui te parle.

LIV
Ce qui n’est pas utile à l’essaim[118] ne peut pas non plus être utile à l'abeille.

LVIII
Personne au monde ne peut t’empêcher[122] de vivre selon la loi raisonnable de ta nature propre ; et rien ne peut t'arriver jamais contre la loi de la commune nature.
LIX
Qu’est-ce que sont les gens[123] auxquels on s'efforce de plaire ! Et pour quels résultats ! Et par quels moyens ! Avec quelle rapidité le temps effacera[124] tout cela ! Et combien de choses n'a-t-il pas déjà effacées !

VII

III
Les vains raffinements du luxe, les pièces jouées au théâtre, ces immenses assemblées, ces troupeaux, ces combats[6] de gladiateurs, tout cela est comme un os jeté aux chiens, comme un morceau de pain lancé aux poissons du vivier, comme les labeurs des fourmis s'épuisant à traîner leur fardeau, comme les courses extravagantes des souris effarées, comme des marionnettes qu'un fil fait mouvoir. Contre toutes ces séductions[7], il faut savoir conserver son coeur parfaitement calme, et ne pas montrer non plus un mépris trop altier. Mais du moins, tu peux en tirer cette conséquence que, tant vaut l'homme[8], tant valent les choses auxquelles il accorde ses soins.

XVII
Le bonheur, c’est d’avoir un bon génie[32] ; c'est de faire le bien. Que viens-tu donc faire ici, ô imagination aux décevantes apparences[33] ? Va-t-en, au nom des Dieux, ainsi que tu es venue. Je n'ai que faire de toi. Tu es arrivée en moi, je le sais, par une habitude bien ancienne ; aussi je ne t'en veux pas[34]. Seulement, retire-toi.

XLIII
Ne pas se lamenter avec les autres hommes, ne pas palpiter comme eux[79].

XLVII
Étudier le cours des astres[82], en se disant qu'on est emporté avec eux[83] dans leur cercle, et penser souvent aux permutations des éléments les uns dans les autres[84]. Des considérations de cet ordre purifient la vie terrestre[85] de ses souillures.

LII
« Tout est vain : aliments, boissons, philtres, magie,
« Pour repousser la mort et sauver notre vie[91]. »
«  Le vent qui nous emporte est soufflé par les Dieux ;
«  Il nous faut l'accepter sans pleurs, ni cris honteux[92]. »

LXII
L’art de la vie[111] se rapproche de l'art de la lutte, bien plus que de celui de la danse, puisqu'il y faut toujours être prêt, et inébranlable, à tous les accidents qui peuvent survenir et qu'on ne saurait prévoir.

VIII

XVII
Si la chose ne dépend que de toi, alors pourquoi la faire ? Si elle dépend d’autrui, à qui vas-tu t’en prendre ? Est-ce aux atomes ou aux Dieux[38] ? De part et d'autre, ce serait une égale erreur. N'accuse donc personne. Si tu le peux, corrige celui qui a commis la faute ; si tu ne le peux pas, corrige du moins la chose ; et si tu ne peux pas même cela, à quoi te servirait-il de te fâcher ? C'est qu'en effet il ne faut jamais rien faire en pure perte.

XXXVI
Prends garde de te troubler en essayant d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de ta vie[98] ; ne t'agite pas à la pensée de tous les événements qui, selon toute probabilité peuvent t'assaillir encore : Mais contente-toi dans chaque occurrence de t'occuper uniquement du présent[99], et demande-toi : «  Est-ce qu'il y a dans ce qui m'arrive quelque chose de vraiment intolérable[100], et que je ne puisse endurer ? » Tu rougiras alors à tes propres yeux de t'avouer ta faiblesse[101]. Puis souviens-toi bien encore que ce n'est ni l'avenir ni le passé qui te presse, mais que c'est toujours le présent. Or le présent se réduit à bien peu de chose[102], si tu te bornes à ne considérer que lui, et que tu sois prêt à gourmander ton coeur de ne pas savoir tenir contre un adversaire réduit à des forces aussi mesquines.

XLV
Saisis-moi[127], jette-moi où bon te semble. Là comme partout ailleurs, j’aurai mon génie[128], qui ne me sera pas moins favorable, je veux dire, qui saura se contenter de vivre et d’agir conformément aux lois de son organisation propre. Qu’y a-t-il donc là qui mérite que mon âme en soit en rien troublée, et que, se ravalant elle-même, elle s’abaisse, se passionne, et se laisse aller à l’abattement ou à l’épouvante ? Mais où trouver jamais[129] quelque chose qui puisse valoir ce sacrifice ?

XLVIII
Souviens-toi bien que le principe qui nous gouverne est absolument invincible[136], quand, replié sur lui-même[137], il se contente d’être ce qu’il est, pouvant ne pas faire ce qu’il ne veut point[138], en supposant même que sa résistance ne soit pas raisonnable. Que sera-ce donc quand il a la raison pour lui, et qu’il ne juge d’un objet qu’après l’avoir examiné attentivement[139] ? C’est là ce qui fait qu’une âme libre des passions[140] est une véritable forteresse[141], et l’homme n’a pas de rempart plus fort, où il puisse se réfugier et se mettre pour jamais à l’abri de toute attaque. Ne pas voir cela, c’est être aveugle ; et quand on voit cet asile, et qu’on ne s’y réfugie pas, on est bien malheureux.

LI
Quand on agit, ne point hésiter[147], quand on s’entretient avec les gens, ne point s’animer ; dans les perceptions qu’on reçoit, ne pas se tromper[148] ; ne pas se concentrer en soi-même tout d’une pièce, et n’en pas sortir trop inopinément ; ne point être affairé dans la vie. Les hommes se tuent, se massacrent, s’accablent d’exécrations. Mais qu’est-ce que tout cela fait pour le devoir qu’a ton âme de rester pure, intelligente, sage et juste ? (...)

LVIII
Quand on craint la mort, cela revient à craindre, ou de ne plus rien sentir[167] du tout, ou de sentir autrement que dans cette vie. Mais, si tu ne sens plus quoi que ce soit, tu ne peux par conséquent ressentir aucun mal ; et, si tu as une sensibilité différente, alors tu ne seras qu'un autre être ; mais tu ne cesses pas de vivre[168].

IX

I
(…) Ainsi donc, en ce qui concerne la douleur et le plaisir, la mort et la vie, la gloire et l’obscurité, toutes choses dont la commune nature fait indistinctement usage, on se rend coupable d’une impiété évidente, si l’on n’est pas aussi impassible que la nature elle-même. Et quand je, dis que la commune nature est indifférente à tout cela, et qu’elle en fait un égal usage, je veux faire entendre que tout cela arrive indistinctement à tous les êtres qui se succèdent, les uns à la suite des autres, ou qui apparaissent dans le monde, en vertu d’une impulsion première de la Providence[12] ; car elle a dès l’origine des choses réglé l’ordre entier de l’univers, et y a déposé les raisons de tout ce qui devait être dans un avenir sans fin, en déterminant l’empire de toutes les forces qui ont été les germés des existences, des changements, et des révolutions de tout genre que nous pouvons observer.

XIII
Aujourd’hui, je suis sorti de tous mes embarras ; ou, pour mieux dire, j’ai mis tous mes embarras de côté ; car ils n’étaient pas au dehors ; ils étaient tout intérieurs, c’est-à-dire dans les idées que je m’en faisais[45].

XXIII
Comme tu n’es toi-même qu’un complément du système entier que la cité compose[60], de même il faut aussi que chacun de tes actes tende à compléter la vie de la cité. Si donc une quelconque de tes actions n’a pas un rapport, soit direct, soit éloigné, avec le but commun de la société[61], cette action brise ta vie sociale, et en rompt l’unité ; elle est factieuse, au même titre qu’est factieux le citoyen qui, pour sa part personnelle, s’écarte de l’harmonie qui ressemble à celle-là et qui est si nécessaire au peuple.

XXVIII
Les choses de ce monde roulent toujours, en haut, en bas, dans le même cercle[73], qu’elles parcourent perpétuellement d’âge en âge. Ou bien, l’intelligence universelle s’occupe de chacune d’elles spécialement ; et alors, si cela est, tu dois adorer ce qu’elle a réglé elle-même[74] ; ou bien, elle s’est contentée de donner une première impulsion[75], à laquelle toutes choses obéissent les unes à la suite des autres ; ou bien enfin, il n’y a que des atomes, c’est-à-dire des indivisibles. En un mot, si Dieu existe, dès lors tout est bien[76]. Si tout va au hasard, toi du moins tu n’y es pas soumis[77]. Bientôt la terre nous aura tous cachés dans son sein ; puis, elle-même changera comme nous ; ce qui succédera changera encore à l’infini, et ce changement sera éternel[78]. Aussi, en considérant ces flots accumulés de révolutions et la rapidité de ces vicissitudes incessantes, on se sentira pris, pour tout ce qui est mortel[79], d’un bien profond dédain.


XXIX
La cause universelle est un torrent qui entraîne toutes choses. Aussi, qu’ils sont naïfs même ces prétendus hommes d’État qui s’imaginent régler par la philosophie la pratique des affaires[80] ! Ce sont des enfants qui ont encore la morve au nez. Ô homme, que te faut-il donc ? Borne-toi à faire ce que présentement[81] la nature exige. Agis, puisque tu le peux ; et ne t’inquiète pas de savoir si quelqu’un regarde ce que tu fais[82]. Ne va pas espérer non plus la République de Platon[83] ; mais sache te contenter du plus léger progrès ; et si tu réussis, ne crois pas avoir gagné si peu de chose. Qui peut en effet changer l’esprit des hommes ? Et tant qu’on ne parvient pas à modifier les cœurs et les opinions[84], qu’obtient-on, si ce n’est l’obéissance d’esclaves, qui gémissent[85], et d’hypocrites, qui feignent de croire à ce qu’ils font[86] ? Poursuis donc maintenant[87] ; et continue à me citer Alexandre, Philippe et Démétrius de Phalère. On verra s’ils ont bien compris ce que veut la commune nature, et s’ils ont su faire leur propre éducation. Mais s’ils n’ont eu qu’un personnage plus ou moins dramatique[88], je ne connais personne qui puisse me condamner à les imiter. L’œuvre de la philosophie est aussi simple que modeste[89]. Ne me pousse donc pas à une morgue solennelle.

XXX
Regarde d’un peu haut ces rassemblements innombrables[90], ces innombrables cérémonies de tout ordre, ce voyage fait[91] dans toutes les conditions de tempête et de calme, ces diversités infinies d’êtres naissant, coexistant, mourant ; songe aussi un peu à cette vie que tant d’autres ont jadis vécue comme toi, à cette vie qu’après toi d’autres vivront encore, à la vie que mènent à cette heure tant de nations barbares ; et calcule combien il y a d’hommes qui n’ont, jamais entendu même prononcer ton nom[92], combien qui l’oublieront dans un moment, combien qui peut-être te louent aujourd’hui et qui demain s’empresseront de te déchirer. Et tu te diras que le souvenir des hommes est certainement bien peu de chose, que la gloire ne vaut pas davantage[93], et que rien dans tout cela ne mérite notre estime[94].

XXXII
Il est une foule d’embarras gratuits que tu peux aisément t’épargner ; puisqu’ils n’ont rien de réel que dans l’idée que tu t’en formes[98]. Il te sera toujours facile de donner à ton esprit une immense carrière[99], en embrassant par la pensée l’univers entier, en songeant à l’éternité du temps, au changement rapide de chacune des parties de ce monde, à l’intervalle si étroit qui sépare leur naissance de leur destruction, à l’abîme sans fond qui a précédé leur existence, et à l’infini non moins insondable qui suivra leur dissolution.

XXXIV
Quelles âmes sont les leurs[102] ! A quels objets appliquent-ils leurs soins les plus ardents ! Dans quelles vues prodiguent-ils leur amour et leur respect ! Essaie un peu de voir à nu leur cœur misérable[103]. Quelle déception de s’imaginer que le blâme de telles gens puisse nous faire quelque tort, ou que leurs louanges les plus vives puissent nous servir à quelque chose !


X

I
Ô mon âme[1], quand sauras-tu donc enfin être bonne, simple, parfaitement une, toujours prête à te montrer à nu, plus facile à voir que le corps matériel qui t’enveloppe[2] ? Quand pourras-tu goûter pleinement la joie d’aimer et de chérir toutes choses ? Quand seras-tu remplie uniquement de toi-même, dans une indépendance absolue, sans aucun regret, sans aucun désir, sans la moindre nécessité d’un être quelconque vivant ou privé de vie, pour les jouissances que tu recherches ; sans avoir besoin, ni du temps pour prolonger tes plaisirs, ni de l’espace, ni du lieu, ni de la sérénité des doux climats, ni même de la concorde des humains ? Quand seras-tu satisfaite de ta condition présente, contente de tous tes biens présents, persuadée que tu as tout ce que tu dois avoir, que tout est bien en ce qui te touche, que tout te vient des Dieux[3], que, dans l’avenir qui t’attend, tout sera également bien pour toi de ce qu’ils décideront dans leurs décrets, et de ce qu’ils voudront faire pour la conservation de l’être parfait[4], bon, juste, beau, qui a tout produit, renferme tout, enserre et comprend toutes les choses, lesquelles ne se dissolvent que pour en former de nouvelles pareilles aux premières ? Quand seras-tu donc telle, ô mon âme, que tu puisses vivre enfin dans la cité des Dieux et des hommes[5], de manière à ne leur jamais adresser une plainte, et à n’avoir jamais non plus besoin de leur pardon ?

XV
Ce qui te reste à vivre est bien peu de chose[62]. Vis donc comme si tu étais au sommet d’un mont[63] ; car il n’importe point qu’on soit ici ou qu’on soit là, puisque partout on est dans le monde comme dans une cité. Que les humains puissent enfin voir et contempler à leur aise un homme véritable, qui vit selon les lois de la nature. Que s’ils ne peuvent pas en supporter la vue, qu’ils l’égorgent[64] ; car, pour lui, la mort serait préférable à la vie que mène le vulgaire.

XI


XXI
Quand on n’a pas dans la vie un seul et unique but[90], toujours identique, il est bien impossible d’être soi-même, durant sa vie entière, toujours un et toujours égal. Mais cette généralité ne suffit pas, et il faut encore déterminer précisément quel doit être ce but ; car, de même qu’il ne faut pas considérer indistinctement comme de véritables biens ceux que la majorité des hommes prend pour tels, mais qu’on ne doit s’attacher qu’à des biens d’une certaine espèce, je veux dire les biens communs à tout le monde, de même aussi on doit ne prendre pour but de la vie que l’intérêt de la communauté[91] et l’intérêt de la Cité[92] ; car c’est en dirigeant toujours sur cet unique but ses tendances personnelles qu’on rendra toutes ses actions uniformes, et que, grâce à cette règle, on se montrera constamment le même.

XII


XXII                
Sache bien que les choses ne sont que l’idée que tu t’en fais[57]. Or cette idée dépend toujours de toi ; supprime-la donc, quand tu le veux ; et, ainsi qu’un vaisseau qui a doublé un promontoire, tu trouveras une mer calme, une pleine tranquillité, et un port à l'abri des vagues [58].




NOTES

De Barthelemy Saint-Hilaire, auteur de cette traduction française en 1876, dont nous ne nous sommes autorisés que de rares simplifications de style dans la version abrégée présentée ici (JM).


[1] Le grand père de Marc-Aurèle, du côté de son père, se nommait M. Annius Verus. Il était consul en 121, l’armée même de la naissance de son petit-fils ; il le fut encore une fois cinq ans après, en 126. Il avait été préfet de Rome, et ait patricien par Vespasien et Titus. Le père de M. Annius Verus, c’est-à-dire le bisaïeul de Marc-Aurèle, était originaire de Succube, municipe de la Bétique, en Espagne ; il avait été lui aussi créé sénateur. Marc-Aurèle était né dans la maison de son aïeul, à Rome, près de palais Lateran, en l’an 121, le 6e jour des calendes de mai. Quand il avait perdu son père, mort jeune, il avait été adopté par son grand-père, qui l’éleva. Ainsi, outre l’affection naturelle, Marc-Aurèle devait beaucoup à M. Annius Verus, qui avait en grande partie dirigé son éducation. Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. I, dit positivement : « Après la mort de son père, il fut adopté et élevé par son aïeul paternel. »

[2] Marc-Aurèle emploie cette expression pour distinguer son père naturel de son père adoptif, l’empereur Antonin le Pieux, dont il sera question plus bas, dans ce même livre, § 16.

[3] Marc-Aurèle pouvait juger de son père par ce qu’il en avait entendu dire plutôt qu’il ne pouvait en juger par lui-même. Il était fort jeune encore quand il devint orphelin ; mais on ne sait pas précisément quel âge il avait, sept oit huit ans peut-être ; Capitolin ne le dit pas. Son père se nommait Publius Annius Verus, fils de M. Annius Verus, dont il est parlé dans la note 1.

[4] Elle se nommait Domitia Lucilla et non pas Domitia Calvilla, comme le dit Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. I. Borghesi a rectifié l’erreur de Capitolin ; voir son mémoire dans le Giornale Arcadico, tome I, pp. 359-369 ; et M. Noël Desvergers, Essai sur Marc-Aurèle, p. 3 en note. Domitia Lucilla possédait une briqueterie dans un de ses domaines, et il reste une quantité de briques qui portent son nom comme marque de fabrique. Les vertus que Marc-Aurèle attribue à sa mère sont celles qui il a lui-même pratiquées le mieux : piété, générosité, horreur du anal, simplicité ; il a suivi l’exemple maternel, qui lui avait été donné dès sa naissance. Marc-Aurèle a conservé, comme tant d’autres grands hommes, l’empreinte morale qu’il avait reçue dans les premiers jours de sa vie. La nature sans doute avait beaucoup fait pour la beauté de son âme ; mais sa mère n’y contribua pas moins ; et l’éducation acheva le reste. Marc-Aurèle ne dut qu’à lui-même de choisir et d’aimer le Stoïcisme, parmi toutes les autres philosophies. Voir plus loin, liv. III, § 3.

[5] Il faut ajouter : Maternel. Il se nommait Catilius Severus ; il avait été préfet de Rome et consul en l’an 120. Capitolin dit : Deux fois consul, Vie de Marc-Aurèle, ch. XXIII. ― De n’avoir point fréquenté les écoles publiques. Capitolin, ch. III, dit au contraire que Marc-Aurèle fréquenta les écoles publiques de déclamation ; mais, sur un fait personnel de ce genre, le témoignage de Marc-Aurèle est péremptoire.

[6] Il est évident que pour l’éducation de Marc-Aurèle on n’avait rien épargné ; et par les détails qu’il donne lui-même sur ses nombreux maîtres, on peut juger avec quels soins et quelle vigilance intelligente il avait été élevé. Il est vrai qu’il en a profité, tandis que son frère adoptif et son collègue à l’Empire, Lucius Verus, et son fils Commode, n’ont pu être adoucis et domptés par la même discipline, à laquelle ils avaient été également soumis.

[7] Il est singulier que le nom de ce gouverneur ne soit pas expressément cité par Marc-Aurèle. Voir plus bas, § 8. Les leçons de cet inconnu ont été précieuses, et les principes suivis par lui dans l’éducation qu’il dirigeait sont excellents au physique comme au moral. Endurer la fatigue, restreindre ses besoins, faire beaucoup par soi-même, sont des habitudes viriles qui conviennent à tout le monde, et aux fils des grandes familles plus encore qu’à personne. Diminuer le nombre des affaires, repousser les délations, sont des qualités non moins estimables, mais encore plus rares dans un empereur. Il est donc à regretter que le nom d’un si sage et si ferme instituteur ne nous ait pas été conservé par son noble et reconnaissant élève. C’est certainement un oubli involontaire. D’après un passage de Capitolin, vie d’Antonin le Pieux, il est probable que ce gouverneur était Apollonius de Chalcis ou peut-être de Chalcédoine, philosophe stoïcien, qu’Antonin le Pieux avait appelé tout exprès pour lui confier son fils adoptif. Il parait, d’après le même passage, que Marc-Aurèle avait conservé de son gouverneur un souvenir très affectueux, et qu’il le perdit après assez peu de temps.

[8] Il est à croire que ces factions avaient commencé tout récemment ; elles étaient alors dans toute l’ardeur de leur origine ; plus tard, elles en vinrent à jouer un rôle politique.

[9] C’étaient sans doute des distinctions entre les gladiateurs pour lesquels se passionnait la foule qui se pressait dans le cirque et aux théâtres. Les gladiateurs Thraces spécialement avaient un petit bouclier, étroit et court, appelé Parma. Le grand bouclier oblong, le Scutum, était en général porté par l’infanterie. Les gladiateurs avaient dû adopter le bouclier de la cavalerie, qui était beaucoup plus léger.

[10] Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. XI, rappelle aussi que Marc-Aurèle arrêta le cours des délations, quoiqu’elles rapportassent beaucoup au fisc, et qu’il flétrit rigoureusement les délateurs par l’infamie.

[11] C’est le nom que donne Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. IV ; d’autres auteurs disent : Diogénète. Il semble, d’après Capitolin, que Diognète n’enseigna que la peinture à son élève. Suivant ce que dit ici Marc-Aurèle lui-même, les soins de Diognète se seraient étendus beaucoup plus loin.

[12] Devenu empereur, Marc-Aurèle se souvint des avis de son maître, et il fit des lois contre les sorciers, qui abusaient de la crédulité populaire.

[13] Non seulement on faisait battre des cailles, et l’on pariait ; mais on prétendait encore tirer de leurs luttes des pronostics sur l’avenir.

[14] Ces deux personnages sont inconnus ; Capitolin ne les nomme pas parmi les maîtres de Marc-Aurèle.

[15] Capitolin, ch. III, nomme Lucius Volusius Mæcianus comme ayant donné des leçons de droit à Marc-Aurèle. Peut-être faut-il confondre Marcien avec Mæcien.

[16] Par opposition sans doute aux petits sermons vaniteux dont il est parlé au paragraphe suivant.

[17] Si l’on s’en rapporte à Capitolin, ch. II, c’est dès l’âge de douze ans que Marc Aurèle contracta toute la discipline des philosophes grecs. Sa mère s’effrayait de tant d’austérité pour la santé de l’enfant.

[18] Junius Rusticus, philosophe stoïcien, était très particulièrement aimé et estimé de Marc-Aurèle. L’empereur fut toujours plein de respect et de déférence pour ses lumières dans la guerre et dans la paix. Il l’admettait à tous ses conseils publics et privés. Il lui donnait l’accolade en présence des préfets du prétoire. Il le désigna consul pour la deuxième fois ; et après la mort de Rusticus, il demanda pour lui des statues au Sénat. On peut voir tous ces détails dans Capitolin, ch. III.

[19] On ne peut pas tout à fait appliquer cet éloge aux lettres de Marc-Aurèle à son maître Fronton.

[20] Ville de Campanie, au Nord-Est de Rome.

[21] On ne sait pas au juste quel ouvrage Marc-Aurèle entend désigner ici. C’est sans doute celui d’Arrien, puisque Épictète n’a rien écrit lui-même. Il est d’ailleurs bien présumable que cette lecture produisit grand effet sur l’esprit du jeune homme.

[22] Parmi les maîtres de Marc-Aurèle, Capitolin nomme deux Apollonius : l’un, qui est sans doute celui-ci, philosophe stoïcien, de Chalcédoine, Vie de Marc-Aurèle, ch. II ; l’autre, qui est de Chalcis, et qui est peut-être le gouverneur dont il est parlé plus haut, § 5. Peut-être aussi les deux noms doivent-ils se confondre, et ne désignent-ils qu’un seul personnage. Cette dernière supposition est moins vraisemblable. Quoi qu’il en soit, Marc-Aurèle appréciait assez les leçons d’Apollonius pour que, déjà élevé à la dignité impériale, il allât encore chez lui l’entendre et profiter de sa sagesse. Voir Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. III.

[23] Capitolin, Vie de Marc-Aurèle, ch. III, dit que ce Sextus était de Chéronée et petit-fils de Plutarque. L’éloge qu’en fait son élève est bien complet ; et Sextus semble avoir reproduit en partie le caractère et l’érudition de son grand-père. C’était un stoïcien, si l’on en croit Capitolin.

[24] Ces remarques de Marc-Aurèle ont d’autant plus d’intérêt que cet Alexandre de Phrygie a été son précepteur pour le grec, et que c’est lui qui lui a enseigné la langue dans laquelle l’Empereur a écrit ses monologues les plus intimes. Il est évident, par les détails où entre Marc-Aurèle, qu’Alexandre devait avoir grand soin d’éviter tout ce qui sentait le pédantisme. C’est une preuve de bon goût. Plus loin, § 12, Marc-Aurèle parle d’un Alexandre le platonicien, qu’il ne faut pas confondre sans doute avec Alexandre le grammairien. Capitolin, ch. II, qui cite ce dernier, ne semble pas connaître l’autre.

[25] C’est le plus célèbre des maîtres de Marc-Aurèle, et celui qu’il semble avoir le plus aimé, si l’on en juge par le recueil des lettres qu’a retrouvées M. Angelo Mai, et qu’a traduites M. Cassan. Capitolin, ch. II, affirme que Marc-Aurèle honora particulièrement Fronton entre tous ses maîtres, et qu’il alla jusqu’à demander pour lui une statue au Sénat. Ce qui nous reste de Fronton ne semble pas justifier tout à fait une aussi grande admiration. Fronton était spécialement pour Marc-Aurèle son précepteur d’éloquence latine. Si d’ailleurs Fronton donnait à son élève des leçons de politique aussi hautes que celles qui sont rappelées ici, on conçoit l’estime reconnaissante que ces leçons avaient dû inspirer. Mais elles expliquent aussi comment l’Empereur put le faire consul en 161, et l’employer à des choses très importantes. On ne sait pas la date précise de la mort de Fronton.

[26] Il est possible qu’il s’agisse d’Alexandre de Séleucie, en Silicie, dont Philostrate a écrit la vie, liv. II, ch. V. Envoyé en ambassade auprès d’Antonin le Pieux, il l’avait choqué par la recherche de sa toilette et même par sa beauté, qui parait avoir été remarquable. Plus tard, il s’était établi à Athènes, où il s’acquit bientôt une assez grande réputation ; et c’est de là sans doute que Marc-Aurèle l’avait fait venir à son camp de Pannonie, comme secrétaire pour la correspondance grecque. Du reste, le conseil que rappelle ici Marc-Aurèle est excellent ; mais tout utile qu’il est, c’est sans contredit un de ceux qu’on a le plus de peine à suivre au milieu des affaires. Philostrate, loc. cit., rappelle qu’on surnommait cet Alexandre le Péloplaton, c’est-à-dire le Platon de boue ou de lie ; la boue, la lie de Platon. Ce surnom a quelque chose de bien méprisant, et ne répond guère à la distinction dont l’Empereur honora cet Alexandre.

[27] Ou, comme l’écrit Capitolin, ch. III, Cinna Catullus, philosophe stoïcien, qu’il nomme en compagnie de Junius Rusticus et de Claudius Maximus. Catulus n’est pas autrement connu.

[28] On voit que l’élève avait parfaitement profité de cette sage leçon.

[29] Tous deux sont inconnus.

[30] Le mot de Frère a fait difficulté, attendu qu’ai ne peut pas ici le prendre dans son sens strict. Marc-Aurèle n’a jamais eu qu’un frère adoptif, Lucius Verus, qui ne lui a pas donné de si bons exemples, ni de tels conseils. L’expression grecque peut aussi ne signifier que Cousin, et on se rappelle alors que, parmi les ascendants de la mère de Marc-Aurèle, il y eu avait un du nom de Severus. Ce qui est plus vraisemblable, c’est qu’il s’agit ici de Claudius Severus, le philosophe péripatéticien, que cite Capitolin, ch. III, à côté de Junius Rusticus, le stoïcien. Le mot de Frère serait alors uniquement un témoignage d’affection.

[31] Voir sa mort dans Tacite, Annales, liv. XVI, ch. XXXV. C’est sur une phrase inachevée de ce récit pathétique que cessent les Annales mutilées du grand historien.

[32] Helvidius Priscus, gendre de Thraséas, digne de son beau-père.

[33] D’Utique.

[34] L’ennemi du jeune Denys.

[35] Le meurtrier de César. Ces exemples proposés à un empereur étaient hardis ; mais l’âme de Marc-Aurèle était capable de les comprendre.

[36] Voir plus haut, § 11, ce qui est dit des Patriciens.

[37] Claudius Maximus, comme l’appelle Capitolin, ch. III. C’était un philosophe stoïcien, qu’il ne faut pas confondre avec le rhéteur Maxime de Tyr, dont, Marc-Aurèle a peut-être reçu aussi quelques leçons.

[38] Le texte dit seulement : Mon père, ce qui n’est pas tout à fait exact, quoique ce soit un vif témoignage d’affection. Plus haut, § 2, Marc-Aurèle a parlé de Celui qui lui a donné la vie. Le père adoptif de Marc-Aurèle était, comme on l’a dit, l’Empereur Antonin le Pieux. Il faut rapprocher le portrait qui en est fait ici de la biographie écrite par Capitolin. Tous les traits se ressemblent ; et la physionomie admirable qu’a tracée le fils adoptif ne parait pas avoir aucune exagération. C’est un modèle accompli que feraient bien de méditer tous les hommes d’Etat. Voir aussi le complément de ce portrait plus loin, liv. VI, § 30.

[39] Allusion peut-être aux vices de l’Empereur Hadrien.

[40] Petite ville d’Étrurie, où mourut Antonin le Pieux, à cinq ou six lieues de Rome, sur la voie Aurélienne.

[41] Ou Lavinium, sur la voie Appienne, où sans doute l’Empereur avait aussi une ferme.

[42] Je ne sais où cette louange est expressément formulée ; mais dans les Mémoires de Xénophon sur Socrate, liv. I, ch. V, on peut trouver plusieurs fois des idées qui reviennent à peu près à celle-là.

[43] Dont il est fait grand éloge plus haut, § 15.

[44] Annia Cornificia, comme nous l’apprend Capitolin, ch. I.

[45] Cette observation est aussi délicate que profonde.

[46] Lucius Verus, qui semble avoir été bien peu digne des sentiments exprimés ici pour lui. Adopté aussi par Antonin le Pieux, il avait été associé à l’Empire par Marc-Aurèle, qui lui avait, en outre, donné sa fille en mariage, en 161.

[47] Pour ces trois personnages, voir plus haut, §§ 7, 8 et 15.

[48] Ce sont sans doute des noms de serviteurs, femme et homme, attachés à l’intérieur du palais.

[49] Voir plus haut, § 3.

[50] Faustine, dont on a récemment essayé de réhabiliter la mémoire. Le témoignage personnel de son mari doit être d’un grand poids.

[51] Villes d’Italie.

[52] Cet acte de grâces adressé aux Dieux termine parfaitement ce livre rempli des sentiments les meilleurs de gratitude.

[53] Les Quades occupaient une partie de la Hongrie.

[54] Aujourd’hui Gran en Madgyare, rivière dans le Comitat de Gamor ou Gœmor. Le Gran se jette dans le Danube, sur la rive gauche, à douze lieues de Bude, au Nord-Ouest. Pour les Quades, voir Tacite, De Moribus Germanorum, ch. XLII.


II, XVII

[45] Ces pensées ont la grandeur de Pascal, sans en avoir l’incurable tristesse. Voir plus loin, liv. III, § X.

[46] Un seul guide, un seul, c’est la philosophie. Magnifique et juste éloge de la philosophie bien placé dans la bouche d’un tel élève. Sénèque a dit : « Voulez-vous savoir ce que la, philosophie promet à tout le genre humain ? De bons avis. » Épître XLVIII, à Lucilius.

[47] Voir plus haut, § 13.

[48] Dans la Pannonie supérieure, un peu à l’Est de Vienne et sur le Danube. Il parait que cette ville avait été fondée par une colonie de Carnutes, venus de la Gaule ; elle devint après Marc-Aurèle un municipe romain. Il y résida longtemps pour ses préparatifs militaires contre les barbares de ces contrées. On a vu plus haut que le premier livre des réflexions intimes de Marc-Aurèle avait été écrit chez les Quades, au bord du Gran. Le second est écrit dans les mimes contrées et aussi dans les mêmes conditions. On peut remarquer qu’à quinze ou seize cents ans de distance, ce fut à peu près dans le même pays et dans un quartier d’hiver, que Descartes conçut le projet de sa Méthode, pas très loin des lieux où Marc-Aurèle avait écrit : « J’étais alors en Allemagne, où l’occasion des guerres, qui ne sont pas encore finies, m’avait rappelé, etc. » Discours de la méthode, 2e partie, p. 132, édit. de M. V. Cousin. Il est regrettable que Marc-Aurèle n’ait pas daté tous les livres de ses Pensées, comme il a daté les deux premiers. Autant qu’on en peut juger d’après le récit, d’ailleurs très confus, de Capitolin, l’Empereur dut faire au moins deux expéditions en Germanie, et contre les Quades sur les bords du Danube. On peut croire que c’est dans la dernière de ces expéditions qu’il écrivit ses Pensées, c’est-à-dire vers l’an 178 ou 179 après Jésus-Christ.


III, V XII


[24] Ces préceptes sont bien dignes d’estime quand on songe au poste que Marc-Aurèle occupait.

[25] Cette opposition est encore plus marquée dans le texte.

[26] C’est notre raison, notre intelligence, qui est en nous, mais qui vient d’une source plus haute.

[27] Voir plus haut, liv. II, § V. Ce juste orgueil que ressent une âme aussi indépendante et aussi désintéressée que celle de l’Empereur philosophe, est de toutes les nations et de tous les temps. Mais chez aucun peuple, il n’a été porté aussi loin que chez les Romains. Il est encore dans toute son énergie à la fin du second siècle de notre ère, après toutes les merveilles de courage et de patriotisme qu’il avait fait accomplir depuis la fondation de Rome. C’est comme une religion, qui a aussi ses indomptables martyrs.

[28] L’expression grecque a cette force, bien qu’elle n’ait pas toute cette précision.

[29] Je crois que ceci continue la métaphore sous-entendue plutôt que formellement exprimée dans ce qui précède. L’homme de bien n’a pas besoin pour faire son devoir de prêter serment, comme on le demande aux soldats. Quelques traducteurs ont compris ce passage un peu différemment ; il signifierait selon eux que la parole d’un homme de bien suffit, à elle seule, sans qu’elle ait besoin d’être appuyée par un serment ou par le témoignage de personne.



[51] Suite et répétition de ce qui précède.

[52] Voir plus haut, § 5 et 6.


IV, XIII



[4] La pensée de ce paragraphe est juste au fond ; mais il ne faudrait pas l’exagérer. L’isolement des champs, la retraite dans les diverses conditions oit on peut la prendre, aident beaucoup au recueillement de l’âme, que Marc-Aurèle recommande avec tant de sagesse. Ce recueillement est beaucoup plus difficile au milieu du monde et des affaires, où, de plus, il n’est jamais assez complet. Il y a donc de bons motifs pour s’exiler. Mais ce qui est vrai, c’est que rarement les loisirs qu’on se donne par les voyages ou les séjours loin de la ville, sont au profit de l’âme. Ce sont des plaisirs divers qu’on se procure, et l’on ne rentre guère en soi-même, quoiqu’on n’eût rien de mieux à faire.

[5] Un peu plus bas, on verra que ces ressources toutes morales soit les fortes maximes qui doivent régler la vie et gouverner l’homme.

[6] Maxime aussi pratique que profonde, qui est faite pour adoucir et faciliter la société des hommes, mais qui n’est à l’usage que des cœurs les plus magnanimes et les plus désintéressés.

[7] Voir plus haut, liv. II, § 11, et liv. III, § 3, la même pensée plus développée qu’elle ne l’est ici.

[8] Pascal n’est pas plus dédaigneux de l’opinion commune. La pensée n’est pas fausse ; mais il faut la bien comprendre ; et si l’homme doit supporter ses semblables et ses frères afin d’être réciproquement supporté par eux, il ne doit pas trop mépriser ce qu’ils pensent ; car, à ce prix, la vie serait bien difficile, pour ne pas dire impossible, avec eux.

[9] Ces deux infinis de la durée, le passé et l’avenir, que sépare sans cesse un instant, qui est lui-même insaisissable. Voir plus haut des réflexions analogues, liv. II, §§ 13, 14 et 17.

[10] La colonne Antonine, qu’on voit encore à Rome, a été élevée à Marc-Aurèle post mortem. Quoi qu’en dise ici le philosophe, on peut croire que son âme stoïque aurait été touchée de cet hommage posthume, que lui rendait la reconnaissance d’un grand peuple.

[11] C’est profondément vrai ; mais il faut une longue habitude et un ascétisme énergique pour arriver à se posséder si pleinement soi-même.

[12] C’est la grande distinction d’Epictète entre les choses qui dépendent de nous, et celles qui n’en dépendent pas.

[13] C’est là ce qui fait que dans la vie il ne faut jamais se décourager en face des revers, pas plus qu’il ne faut avoir une confiance aveugle à des succès passagers. Comme tout change, en effet, le malheur est tout près de finir ; et la prospérité n’est pas moins éphémère. Mais combien d’âmes sont assez vigoureuses pour être si sensées ! Sénèque a dit : « De là ces voyages sans suite, ces courses errantes sur les rivages, cette mobilité qui essaie tantôt de la mer, tantôt de la terre, toujours ennemie du présent. Maintenant, allons en Campanie. Bientôt on se dégoûte des belles campagnes ; il faut voir des pays incultes ; parcourons les forêts du Bruttium et de la Lucanie. » De la tranquillité de l’âme, ch. II. Lucrèce, cité par Sénèque, avait dit avant lui : « C’est ainsi que chacun se fuit toujours soi-même. » Job, traduit par Bossuet, avait dit : « Ô vous qui naviguez sur les mers, vous qui trafiquez dans les contrées lointaines et qui nous en rapportez des marchandises si précieuses, dites-nous, n’avez-vous point reconnu dans vos longs et pénibles voyages, n’avez-vous point reconnu où réside l’intelligence, et dans quelles bienheureuses provinces la sagesse s’est retirée ? » Sermon sur la Loi de Dieu, premier point.

 [43] Tournure qui détonne un peu avec le diapason habituel du style de Marc-Aurèle ; mais qui n’a rien de déclamatoire ni de faux.

[44] Je n’ai pas trouvé dans les tragédiens grecs et dans les fragments qui nous en restent, le passage qui est cité ici. Il est d’ailleurs aussi clair que possible. Voir plus haut dans ce livre, § 10.

 [81] Ces images, qui peuvent nous sembler aujourd’hui un peu usées parce qu’elles sont trop connues, étaient neuves au temps de Marc-Aurèle.

[82] Images gracieuses, pour une idée qui au fond est assez triste.

[83] Cette pensée n’est peut-être pas très juste ; et le sage ne peut mettre sur la même ligne ce qui dépend de la nature et ce qui dépend de la volonté libre de l’homme. On peut dédaigner la calomnie, et c’est ce que le philosophe a de mieux à faire ; mais elle est faite pour indigner sa conscience, tandis que la mort réglée par les décrets mêmes de Dieu ; doit toujours nous paraître un bienfait, dont nous n’avons qu’à te remercier, loin d’avoir à nous en plaindre.

 [94] C’est ainsi que Marc-Aurèle lui-même a accueilli la mort, quand elle est venue le surprendre à un âge peu avancé et au milieu des plus graves devoirs, qu’il accomplissait énergiquement dans des contrées barbares, pouf défendre l’Empire, qui lui était confié. Sénèque a dit : « Craindrai-je donc de périr quand la terre elle-même périt avant moi, quand le globe, qui fait trembler toutes choses, tremble le premier et ne nue porte atteinte qu’à ses propres dépens ? Hélice et Buris ont été totalement englouties par la mer ; et je craindrais pour ma chétive et unique personne ! » Questions naturelles, liv. VI, ch. XXXII.

 [95] Voir une comparaison toute pareille dans Homère, Iliade, chant XV, vers 620 et 621.

[96] C’est la fermeté inébranlable du sage selon le stoïcisme, et sa constante tranquillité d`âme, même au milieu des événements que le vulgaire regarde comme d’effroyables malheurs. C’est la résignation chrétienne, jointe au plus réel courage. Sous les empereurs despotiques qui avaient précédé Marc-Aurèle, le stoïcisme avait préparé au martyre bien des âmes qui ne fléchirent pas. Horace avait déjà célébré et recommandé ces vertus, qui élèvent l’homme, au-dessus de lui-même : Justum ac tenacem propositi virum. Le stoïcisme n’a jamais rien dit de mieux ; et l’exemple de Thraséas, avec tant d’autres, a montré que ce n’étaient pas de vains mots.

[97] Tout est là, quoique bien souvent la sensibilité de l’homme se révolte, et qu’elle résisté à la raison. Sénèque, qui avait si bien parlé, au nom du stoïcisme, du repos du sage et de la tranquillité de l’âme, a su mourir avec un courage inébranlable, quoique sa conscience ne fût peut-être pas absolument tranquille à ce moment suprême.



V, I, II...

 [1] Il est assez probable que, ceci fait allusion à quelque habitude personnelle. D’ailleurs le conseil s’adresse à tout le monde ; et chacun de nous peut en profiter par les raisons très solides que l’empereur se donne ici à lui-même. Voir plus loin, liv. VIII, 5 12, la répétition des mêmes pensées à peu prés.

[2] C’est une observation qui s’applique parfaitement à notre vie actuelle, mais qui est fort ancienne, comme on le voit.

[3] C’est une préoccupation constante de Marc-Aurèle ; et elle découle naturellement de l’idée qu’il se fait des devoirs de l’homme en ce monde. La cité politique doit être l’image de la grande cité de l’univers ; et les devoirs qu’on y remplit sont la suite du devoir général que la nature impose à l’homme doué de raison et capable de sagesse.

[4] Il faut une bien longue et bien sérieuse culture de l’âme, pour que l’on puisse rétablir si vite l’équilibre troublé par les accidents extérieurs.

 [58] Admirable maxime, exprimée avec une simplicité qui en augmente encore la profondeur. Pourtant, quelque vraie et quelque utile qu’elle soit, elle est d’une application difficile au milieu des affaires et de toutes les diversions de la vie extérieure. Mais, puisqu’un empereur pouvait la faire, ce doit être une démonstration pour tout le monde et un encouragement à l’imiter. Cette considération de la mobilité de toutes choses est d’une grande importance ; A il est certain que, dans la plupart des cas, elle pourrait beaucoup contribuer à assagir l’âme de l’homme. C’est le Dabit deus his quoque finem de Virgile. Ce n’est pas là du reste diminuer le prix de la vie ; c’est la mesurer à sa véritable valeur ; et la philosophie donne en cela les mains à la doctrine chrétienne et biblique.

[59] Cette humilité a d’autant plus de poids qu’elle est dans la bouche d’un maître du monde. Bossuet a dit : « Qu’est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu ! J’entre dans la vie pour en sortir bientôt ; je vais me montrer comme les autres. Après, il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort ; la nature, comme si elle était presque envieuse du bien qu’elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier quelle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu’elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains et qui doit être éternellement dans le commerce. Elle en a besoin pour d’autres formes ; elle le redemande pour d’autres ouvrages. » Sermon sur la Mort.


VI, XXX...

[68] L’expression ne semblera pas trop dure si l’on se rappelle quelques noms, Tibère, Claude, Caligula, Néron, Vitellius, Domitien, et tant d’autres que l’on pourrait citer, moins illustres, mais tout aussi vicieux. Marc-Aurèle a raison de s’éloigner avec une sorte d’horreur de semblables modèles. Mais il fallait beaucoup de franchise et de courage pour le dire si hautement.

[69] L’expression grecque est peut-être encore plus énergique.

[70] On a vu par le premier livre quels maîtres la philosophie avait donnés à Marc-Aurèle, et la reconnaissance profonde qu’il gardait de leurs leçons.

[71] On ne saurait assigner à la vie un but plus élevé, ni plus vrai.

[72] On a déjà indiqué plus haut, liv. II, § 13, et liv. VI, § 7, dans quel sens il fallait entendre ce mot de Communauté, et pourquoi il faut le préférer à celui de Société, qui serait un peu trop étroit.

[73] On se rappelle que Marc-Aurèle avait été adopté par Antonin le Pieux. Le fils adoptif a déjà tracé le portrait de son père vénéré, plus haut, liv. I, § 16 ; et il l’a présenté sous les couleurs les plus favorables, et à la fois les plus vraies. Mais cet unique témoignage d’admiration et de gratitude ne lui a pas suffi ; et le second éloge complète heureusement le premier. On peut remarquer aussi qu’il a grande importance pour l’histoire en ce qu’il fait pénétrer intimement dans l’étude de l’administration de l’Empire. On voit pleinement à quels devoirs s’astreignaient les Empereurs qui prenaient leurs fonctions au sérieux ; et l’exemple d’Antonin pourrait guider encore aujourd’hui tous les souverains et tous les hommes d’État.

[97)  Il faut lire dans le Xe livre des Lois les admirables démonstrations de Platon sur ce point spécial, pp. 252 et suiv., traduction de M. V. Cousin.
[98] Cette seconde partie de l’alternative est absolument évidente et peut braver toute contradiction.

[99]  Ce sont les deux caractères essentiels de la nature humaine et que toute l’antiquité lui avait reconnus.

[100]  Souvenir pieux de Marc-Aurèle pour son père adoptif.

[101]  Pour les modernes, c’est Paris, Londres, etc. ; mais chacun de nous n’en a pas moins en outre la cité universelle, dont il est membre, comme Marc-Aurèle se faisait gloire de l’être.

[102]  La société particulière et la patrie, où l’on est né ; et le monde, dont on fait partie.

[112]  Il n’y a guère de cas dans la vie où l’on ne puisse appliquer ce conseil. C’est prendre les choses du bon côté ; et le Stoïcisme n raison quand il croit que la misère et la douleur ne sont pas des maux véritables, si l’âme est assez forte pour les tourner au bien. Mais ces transformations morales ne sont qu’à l’usage  des plus forts et des plus exercés.

[113]  De ne jamais vouloir l’impossible et de se résigner, en face d’obstacles insurmontables. Voir plus haut, liv. V, § 20, une réflexion presque semblable.

[114]  La gloire résulte de l’approbation plus ou moins fondée des autres hommes ; et, en ce sens, celui qui recherche la gloire dépend nécessairement de ceux qui la lui donnent par leurs louanges.

[115]  C’est une des grandes maximes du Stoïcisme. La suspension du Jugement est chose fort difficile, à cause de la connexion si étroite de la sensibilité et de l’intelligence. La sensation violente le plus souvent notre jugement, et il faut beaucoup d’habitude et de domination de soi pour ne pas se laisser aller instinctivement à ce penchant presque irrésistible de notre nature.

[116]  Les hommes d’État ont plus de peine que d’autres, mais aussi plus d’avantage, à prêter une attention complète à ce qu’on leur dit. La multiplicité des affaires est une cause de distraction à peu près inévitable ; et quand on a trop de choses à écouter, on les écoute assez mal.
[117]  Le texte dit positivement : « Sois dans l’âme de celui qui te parle. »

[118]  Comparaison délicate du genre de celles que l’on a déjà vues plus haut, liv. III, §§ 4 et 13 ; liv. IV, §§ 15, 44 et 48, et liv. V, § 8.

[122]  Voir la même pensée plus haut, liv. II, § 9, et liv. V, § 10.

[123]  Autre expression du dédain de la gloire. En elle-même, elle n’est qu’un bruit ; et la foule qui la distribue si arbitrairement est composée presque entièrement de gens sans réelle valeur.

[124]  Avec quelques différences cependant : ainsi la juste gloire de Marc-Aurèle est venue jusqu’à nous et n’est pas près de s’éteindre. Pascal a médit aussi de la gloire : « La plus grande bassesse de l’homme est la recherche de la gloire ; mais c’est cela même qui est la plus grande marque de son excellence ; car, quelque possession qu’il ait sur la terre, quelque santé et commodité essentielle qu’il ait, il n’est pas satisfait s’il n’est dans l’estime des hommes. » Pensées, art. I, § 5, édit. Haret, p. 20 : Et ailleurs : « La douceur de la gloire est si grande qu’à quelque chose qu’on l’attache, même à la mort, on l’aime. » Art. 2, § 1.

VII, III...

[6]  La plupart des traducteurs ont compris ce passage différemment. Selon eux, il s’agit ici de grands troupeaux de bêtes domestiques, de moutons et de bœufs. Le contexte ne se prête pas à ce sens ; et je préfère entendre le mot de Troupeaux avec la même nuance d’ironie nue nous y attachons, quand nous parlons de ces troupeaux d’hommes assemblés pour quelque fête publique, pièces de théâtre, combats de gladiateurs. Il me semble que la pensée ainsi comprise a plus d’unité et de teneur.

[7]  Le cœur du philosophe en a de plus dangereuses à éviter ; mais celles-là sont peut-être les plus ordinaires et les plus nombreuses. Celles du luxe surtout et de la mollesse sont les plus redoutables.

[8]  L’observation est très juste ; et l’on peut juger de quelqu’un par les amusements et les distractions qu’il se donne.

[32]  On pourrait dire, en prenant un langage qui serait le nôtre plus particulièrement : « Une bonne conscience ». On peut croire que cette expression de Génie, qu’emploie si souvent Marc-Aurèle, n’est qu’une tradition socratique recueillie par le Stoïcisme. Le génie, le démon de Socrate n’est que sa conscience.

[33]  C’est la paraphrase du mot grec, dont le mot d’Imagination n’aurait pas à lui seul rendu toute la force.

[34]  On peut trouver, au premier abord, quelque chose d’un peu singulier dans cette apostrophe à l’imagination ; mais le mouvement n’a cependant rien d’une fausse rhétorique, parce qu’on sent qu’il est très sincère, si ce n’est très naturel.

[79] J’ai rendu le texte avec toute sa concision. Ceci veut dire : Ne pas faire comme les autres hommes, qui se laissent aller aux émotions les plus vives, et dont le cœur palpite sous les désirs qui les bouleversent.

[82]  Il est certain que l’étude de l’astronomie devrait élever l’âme plus que celle de toute autre science, parce que plus que toute autre elle nous fournit une idée de l’immensité de l’univers. Elle semble plus près de l’infini.

[83]  Ceci parait impliquer la notion du mouvement de la terre. Mais peut-être n’est-ce aussi qu’une métaphore.

[84]  Voir plus haut, dans ce livre, §§ 18, 23 et 25.

[85]  Le mot à mot serait : « La vie terre à terre. »

[91]  Ces deux premiers vers sont d’Euripide, Les Suppliantes, Vers 1110 et 1111.

[92]  Je ne sais de quel auteur sont ces deux autres vers. Il se peut qu’ils appartiennent également à Euripide.

[111]  C’est en ce sens que Socrate avait dit que le combat de la vie est le plus beau des combats. Voir la République, liv. X, p. 265, traduction de M. V. Cousin.

VIII
[38]  C’est-à-dire à la matière ou à l’intelligence, à la force aveugle qui mène la nature, ou à la Providence divine ? Dans un cas, la plainte est puérile ; et dans l’autre, elle est sacrilège. Voir plus haut, liv. IV, § 3, la même opposition entre les atonies et Dieu.

[98]  Ceci semble se rapporter plus particulièrement, au passé, de même que ce qui suit se rapporte davantage à l’avenir. La suite du paragraphe précise ce sens plus que ne le font les deux premières phrases.

[99]  Il ne faudrait pas appliquer ce conseil à la rigueur, car ce serait renoncer à la fois et aux levons de l’expérience que donne : le passé, et aux prévisions que la prudence de l’homme essaie d’arracher à l’avenir.

[100]  Voir plus haut, liv. VII, § 64.

[101]  Le texte est moins précis ; mais le sens ne peut être douteux.

[102]  Ceci n’est pas toujours vrai ; mais ce qui l’est, c’est que l’homme, fortifié par la sagesse, peut toujours résister et triompher moralement, si d’ailleurs son corps succombe à des causes irrésistibles et toutes physiques.

[127]  Marc-Aurèle s’adresse ici à la Providence pour faire acte encore une fois de parfaite soumission à ses volontés, tout ensemble souveraines et justes. Voir plus haut, liv. V, § 16.

[128]  Ma raison, ou, comme dirait le Christianisme sous une autre forme : « Mon ange gardien. »

[129]  Réflexion profondément sensée pour qui a su discerner les vrais biens et les vrais maux, mais que le sage lui-même n’a pas toujours le temps de faire, sous le coup de la passion, qui nous aveugle et nous emporte.

[136]Voilà le fondement du Stoïcisme, et comme la pierre angulaire de toute la doctrine. Cette base est en effet inébranlable de sa nature ; mais il est peu d’entre nous qui puissent le comprendre et sentir la force qu’ils portent en eux. Cette force s’accroît par l’exercice, et c’est surtout l’exercice qui manque à la plupart des hommes.

[137]  Voir plus haut, liv. VII, § 29.

[138]  Le libre arbitre est une force incoercible, comme on dit dans le langage de la physique.

[139]  Voir plus haut, liv. III, § 12.

[140]  Voilà la grande difficulté ; et c’est là aussi ce qui fait que la vieillesse est plus sage, parce que les passions sont amorties, ou domptées, ce qui vaut mieux.

[147]  C’est aussi une des quatre maximes pratiques de Descartes, et la seconde de sa « morale par provision ». Discours de la Méthode, pp. 146 et 148. édit. de V. Cousin.

[148]  Par le moyen indiqué plus haut, § 49.

[167]  Voir le Phédon de Platon, pp. 207 et suiv., traduction de M. V. Cousin.

[168]  Il semble bien que c’est à cette solution spiritualiste une Marc-Aurèle incline, comme le Stoïcisme de Sénèque.

IX,
 [12] On peut croire que l’univers a été créé et ordonné par Dieu de toute éternité ; mais la Providence continue de veiller à son œuvre, après l’avoir réglée dès l’origine.

[45] Voir plus haut, liv. VIII, § 49.

[60] Il s’agit ici de la cité universelle, du système général des choses, et non pas seulement de la cité politique et sociale que les hommes forment entre eux.

[61] Universelle, qui comprend tout ensemble les hommes, les choses et les Dieux. Le sens de ce passage est déterminé par la fin même.

[73] Plusieurs fois déjà Marc-Aurèle est revenu sur cette uniformité et cette monotonie des choses. Voir plus haut, liv. II, § III, et liv. VII, § 1. Cette idée est juste si on la prend d’une manière générale ; elle ne l’est plus si l’on veut la pousser trop loin. En dépit de Marc-Aurèle et aussi de l’Ecclésiaste, il y a tous les jours quelque chose de nouveau sous le soleil, quoiqu’il y ait un certain fond qui subsiste et est immuable.

[74]  C’est le parti que Marc-Aurèle a pris lui-même dans la vie, et la confiance absolue en Dieu est la première de ses vertus.

[75]  Voir plus haut, liv. VII, § 75. C’est là d’ailleurs une question qui est surtout théorique ; et soit que Dieu agisse d’une façon continue, soit qu’il n’ait agi qu’à l’origine, le monde n’en est pas moins dirigé par sa providence et sa bonté.

[76] Il faut ajouter quelque chose à cette idée, à savoir que notre raison doit croire que tout est bien, quoique souvent notre sensibilité ou notre orgueil se révolte.

[77]  C’est la grandeur indéfectible de l’âme humaine ; et le Stoïcisme l’a senti aussi profondément que possible. Le libre arbitre fait de l’homme un être absolument à part. Entre lui et l’animal, l’hiatus est infranchissable, comme le dit Cuvier. Voir plus haut, liv. II, § 11, l’affirmation énergique du libre arbitre.

[78] Il y a donc du nouveau dans le monde, puisque tout y change sans cesse. Voir le début de ce paragraphe.

[79] Cette restriction est nécessaire ; mais les choses de ce monde, si elles sont variables, portent en elles des principes qui ne le sont pas.

[80] La critique peut être juste ; mais Marc-Aurèle serait un des premiers à la mériter ; car on ne peut pas douter qu’il n’ait essayé autant qu’il l’a pu d’appliquer la philosophie au gouvernement de l’empire qui lui était confié. Ailleurs, liv. II, § il, il fait un magnifique éloge de la philosophie ; et il a bien raison.

[81  Voir plus haut, dans ce livre, § 6, le développement de cette pensée. Le passé n’est plus à nous ; l’avenir n’y est pas encore, et n’y sera peut-être jamais ; le présent seul nous appartient ; et encore !

[82]  Voir plus haut, liv. VIII, § 56.

[83]   Ainsi Marc-Aurèle prend la république de Platon pour un idéal inaccessible. Certainement il n’ignorait pas les objections irréfutables d’Aristote ; mais il considérait sans doute les principes platoniciens plutôt que le gouvernement dont Platon a essayé de faire la théorie. Les préceptes sont admirables en effet ; mais la combinaison imaginée par le philosophe ne l’est pas ; et surtout elle n’a rien de pratique.

[84  Excellentes maximes, qui sont bien dignes d’une âme telle que celle de Marc-Aurèle et que méconnaissent presque tous les gouvernements.

[85]  Rien de plus noble que ces sentiments dans la bouche d’un empereur romain.

[86]  C’est le rôle habituel des courtisans.

[87] Les idées ne paraissent pas ici très suivies.

[88]   Ceci s’applique surtout à Alexandre, dont la vie a, en effet, été si tragique.

[89]  C’est ainsi que Pythagore, Socrate, Epictète, Descartes, ont compris le rôle : de la philosophie. Marc-Aurèle sur le trône n’a rien perdu des qualités viriles que d’autres ont montrées dans la pauvreté ou dans l’esclavage.

[90] Le mot dont se sert le texte signifie plus simplement des rassemblements de bétail ; mais le sens généôà certaines éée, pour des solennités politiques ou religieuses.

[91] C’est sans doute du voyage de la vie que Marc-Aurèle veut parler, en prenant cette expression toute générale.

[92]  C’est tout simple pour le vulgaire des hommes ; mais, pour un empereur, cette franchise est plus pénible, sans être moins vraie. Voir liv. IV, § 3, et liv. VIII, § 21.

[93]  Voir plus haut, liv. III, § 10, et liv. IV, § 19, où la vanité de la gloire est blâmée encore plus vivement qu’ici.

[94]  C’est un peu trop absolu ; il y a de vraies gloires, comme celle de Marc-Aurèle lui-même ; et il y en a de fausses.

[98]  C’est une théorie un peu absolue ; ouais cette exagération même fait le plus grand honneur au Stoïcisme. Marc-Aurèle y a déjà bien des fois insisté, et notamment liv. VIII, §§ 40 et 47.

[99]  C’est là, en effet, un des moyens les plus assurés de se fortifier l’âme et de se consoler de bien des soucis. L’esprit se retrempe dans cette haute et pure atmosphère ; et il a plus d’énergie, après cette diversion, pour dédaigner les vaines préoccupations de la vie. La contemplation de l’être infini, de l’éternité du temps, de l’immensité de l’espace, soutient, guérit et vivifie. C’est le grand côté de l’homme et le rachat de son infirmité.
 

[102] Le texte est aussi vague que la traduction. La fin du paragraphe explique très clairement la pensée, qui est d’ailleurs d’une profonde justesse. On peut voir plus haut, liv. VI, § 59, des réflexions analogues, et aussi la réponse qu’on y peut faire au nom de Pascal. L’âme humaine, même quand elle est vicieuse, a une valeur propre dont il nous faut tenir compte ; et la gloire, même quand c’est le vulgaire qui la donne, n’est jamais entièrement dénuée de prix.

[103] Précepte excellent ; de réduire toujours les hommes à leur valeur personnelle ; mais il est difficile de les isoler complètement de tout ce qui les environne et les cache. Sénèque a dit : «éé. Détachez-le même de son corps ; et considérez son â» Épître LXXV, à Lucilius.

X
[1] Cette tournure, qui peut paraître aujourd’hui un peu usée, était bien neuve au temps de Marc-Aurèle ; et je ne sais pas si ce n’est point lui qui s’en sera servi le premier. Ce retour de l’âme sur elle-même et ce dialogue intime supposent des analyses antérieures bien constantes et bien délicates. Voir plus haut, liv. II, § 6 ; et plus loin, liv. XI, § 1, la description de l’âme.

[2]  Ceci est parfaitement vrai des âmes limpides et pures ; un coup d’œil suffit pour les voir, jusqu’au fond, parce qu’elles n’ont rien à cacher, ni à elles-mêmes, ni aux autres.

[3]  C’est le solide fondement de l’optimisme. Voir plus haut, liv. III, § 11.

[4]  L’expression doit paraître un peu singulière ; mais le texte ne peut pas recevoir une autre interprétation.

[62] Le texte n’est pas aussi précis ; mais la suite prouve que c’est bien là le sens.

[63]  La pensée ici non plus n’est pas assez claire ; et elle n’est qu’incomplètement rendue. C’est peut-être de l’isolement moral du sage que Marc-Aurèle veut parler ; c’est peut-être aussi du spectacle qu’il donne aux autres hommes, qui peuvent le voir de toute part, comme de toute part on voit la cime élevée d’une montagne. Je préfère le premier sens au second. Voir plus loin, § 23.

[64]  C’est le destin de Socrate ; c’est le destin de Jésus-Christ.

[90] Voilà une admirable maxime, d’une utilité pratique incontestable, et qui suffit à régler toute la conduite de la vie. Dans la Morale à Nicomaque, un des premiers soins d’Aristote est de montrer de quelle importance suprême il est pour l’homme de se fixer un but dans la vie, a afin que, comme des archers qui « visent à un but bien marqué, nous soyons alors mieux en état « de remplir notre devoir », liv. I, ch. I, § 7, de ma traduction, p. 4.
[91]  C’est-à-dire, l’obéissance absolue aux lois de l’ordre universel.

[92]  C’est la règle supérieure dans la vie civile et dans la vie politique, où l’intérêt général doit toujours l’emporter sur l’intérêt particulier.


XII
[57] C’est une des maximes favorites du Stoïcisme ; elle est vraie, à certains égards ; mais elle est excessive. Sans doute, nous exagérons souvent les maux ou les biens par l’idée que nous nous en faisons. Mais les choses ont une nature propre, qu’il ne nous est pas possible de changer. Il est bon de n’y pas céder, par trop d’indulgence pour nous-mêmes ; mais il y a des limites à notre résistance, et c’est la sensibilité qui pose ces limites.

[58]  Images fort bien choisies, qui étaient neuves au temps de Marc-Aurèle, si aujourd’hui elles nous paraissent un peu vieilles.



 


 

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