La religion de l'Europe n'est pas encore faite
Jacques Marlaud
Cet
article publié en juillet 2003 sous l'égide
du
CERCLE DE RECHERCHES ET D’ÉTUDES
MÉTAPOLITIQUES (CRÉM)
, repris sur plusieurs sites Internet, se
présentait comme
une “méditation pour les vacances”.
Son actualité et l’originalité de sa
critique
nuancée du
christianisme — ou plutôt de certaines
prétentions
chrétiennes à
“chapeauter l’Europe”, tout comme la mise
en exergue
de l’indigence de
la réponse laïque, en font un objet de
méditation
urgente. Mais à seule fin
d’ouvrir le débat sur la grande question de savoir
quelles
valeurs choisir et
affirmer pour l’Europe au moment historique de
l’élargissement.
Les “grandes vacances” de l’Europe se terminent. Voici un devoir de rentrée aussi difficile que nécessaire.
Y.A.
***
Le
sommet constitutionnel réuni à Salonique en ces
chaudes journée de solstice
d’été 2003 (21 et 22 juin) a
présenté l’esquisse d’une
ébauche
d’embryon de constitution. De timides pas ont
été accomplis vers un
renforcement du processus décisionnel communautaire par le
vote à la majorité
qualifiée dans un nombre limité de domaines, la
création d’un président du
Conseil européen et d’un ministre des affaires
étrangères de l’Union.
Mais ce
ne sont là que des propositions qui devront être
approuvées à l’unanimité
des 25 États constituants lors d’une
conférence intergouvernementale , du
mois d’octobre prochain à mai 2004. Or, plusieurs
constituants ont déjà
fait savoir qu’ils s’opposeraient au projet : les
britanniques entendent préserver
leur souveraineté intégrale en refusant toute
évolution vers une constitution
fédérale. L’Espagne, la Pologne et
l’Autriche contestent la répartition
des votes au Conseil des ministres, qui leur est moins favorable que
celle
accordée par le traité de Nice...
Gageons
que ces nouvelles
pommes de
discorde (en plus de celles qui ont été
jetées
à propos de l’Irak, de la
Turquie, de la politique agricole commune...) occuperont les
prétoires de l’Europe
virtuelle pendant longtemps. C’est exactement ce
qu’attend
le grand rival américain
qui a clairement et cyniquement annoncé que sa politique
vis-à-vis du vieux
continent serait fondée sur le vieux principe du
“diviser
pour mieux régner”.
L’Europe, toujours plus présente dans les
discours, semble
encore loin de se
réaliser dans les faits, même si la
sphère
d’intérêts communs grandit et
finira par nous contraindre à définir
l’intérêt général
européen et
à
le faire prévaloir sur les égoïsmes
tribaux,
fût-ce ceux des vieux États-nations,
lorsqu’une divergence, réelle ou imaginaire, les
sépare.
RACINES
CHRÉTIENNES ?
Une
autre querelle de clochers concerne la religion de l’Europe.
Lors du sommet de
Salonique, plusieurs pays, dont l’Espagne, le Portugal et la
Pologne, ont
insisté pour que la future constitution de l’Union
européenne “mentionne
explicitement les racines chrétiennes de
l’Europe”. Le premier ministre
polonais, Leszek Miller, a particulièrement
insisté sur cette exigence en
disant : “On ne peut parler d’Europe sans parler de
chrétienté”. Le
“club chrétien” n’a pas eu
gain de cause en l’occurrence puisque le préambule
proposé par la Convention sur l’avenir de
l’Europe se contente de
mentionner “les héritages culturels, religieux et
humanistes de l’Europe,
dont les valeurs sont toujours présentes dans son
patrimoine”.
Le
plaidoyer pour la référence au christianisme dans
le préambule de la future
Constitution européenne est une position défendue
avec ardeur par un certain
nombre de personnalités notamment
d’obédience catholique qui voient là
l’occasion de relégitimer au niveau
paneuropéen des valeurs religieuses en
perte de vitesse. Cette offensive s’inscrit dans la
stratégie médiatique du
pape Jean-Paul II qui cherche à remobiliser les foules
autour du thème chrétien
à travers ses multiples voyages et les manifestations du
genre des Journées
mondiales de la jeunesse. Luthériens, calvinistes et
orthodoxes gardent généralement
une réserve prudente sur ce sujet qui a le don
d’irriter le clan des laïcs
(ceux-ci y voient non sans raison une dangereuse immixtion du religieux
dans le
champ politique). Voici quelques mois, Joseph Yacoub, professeur de
relations
internationales à l’université
catholique de Lyon, résumait cette prise de
position avec les arguments suivants :
“L’Europe
est diverse mais elle est aussi chrétienne comme
d’autres mondes sont
musulmans, hindous, bouddhistes, taoïstes ou animistes. Le
dire n’est en rien
préjudiciable aux autres religions présentes dans
ce continent comme le judaïsme
et l’islam (...) Le reconnaître solennellement,
l’affirmer et
l’incorporer dans les considérants
préambulaires de la loi fondamentale,
sans effet juridique, ne porte aucune atteinte aux autres croyances et
convictions. Au contraire, cela permet de mieux se définir
dans le débat avec
les autres religions.” (Le Figaro,
Débats et opinions, 31/10/2002).
On peut
s’attendre à ce que le “club
chrétien” (qu’il conviendrait
d’appeler
“christianiste” pour mieux définir sa
volonté d’influence dans le
domaine politique) revienne à la charge pendant la
conférence
intergouvernementale d’ octobre à mai pour tenter
de modifier la définition
laïque de l’Europe proposée à
Nice en décembre 2000 et reprise à
Salonique en juin 2003.
Si
on
peut comprendre cette offensive idéologique du point de vue
d’un chrétien
engagé dans la politique, on ne saurait accepter
qu’elle
aboutisse à imposer
à tous les Européens, chrétiens ou
non, le
chapeautage d’une référence
chrétienne suprême, même sans effet
juridique
(référence qui, notons-le en
passant, arrangerait bien, outre Rome, pour des raisons
d’influence morale et
politique, l’axe Washington/Tel-Aviv) . C’est le
point de
vue que je défends
ici, non comme une conclusion ferme et définitive mais comme
l’ouverture
d’un débat face à ceux qui
souhaiteraient le clore
une fois pour toute par
l’arbitraire d’une définition
générale
imposée à tous comme principal
référent
religieux de nos peuples. Car c’est bien de cela
qu’il
s’agit, que la
position soit exprimée de façon maximaliste
(“on ne
saurait parler d’Europe
sans parler de chrétienté”) ou
minimaliste
(“l’Europe est diverse mais
elle est aussi chrétienne comme d’autres mondes
sont
musulmans...”).
LE
CHRISTIANISME N’EST PAS UN FERMENT
D’UNITÉ POUR L’EUROPE
Une
première série d’objections concerne
l’identité du christianisme et de
l’Europe. Voici les remarques de l’historien
René Sédillot :
“Il
faut reconnaître que le christianisme n’est
européen en aucune manière.
Pourquoi chercherait-il à s’incorporer au petit
continent qui sert de
presqu’île à l’Asie ? Il vise
à la fois plus haut et moins loin.
Le
christianisme, comme l’Empire romain, a des ambitions
universelles, et il les
légitime d’avantage. Quand Saint Paul
s’adresse aux Colossiens, il parle
pour tous les hommes de tous les temps : “Il n’est
plus question de Grec ou
de Juif, de Barbare, de Scythe, d’esclave, d’homme
libre ; il n’y a que le
Christ, qui est tout et en tout” (...) comprenons
qu’en supprimant la clôture
qui, dans le temple de Jérusalem, isolait le parvis des
Juifs de celui des
Gentils, il a refusé les frontières entre les
hommes (...) La religion
nouvelle se dit catholique, d’un mot grec qui signifie
universel.(...) Plus
qu’européen, le christianisme est oriental.
Jésus le Nazaréen est d’Asie,
et il ne quitte la Palestine que pour une fuite africaine. Des douze
apôtres,
onze sont de Galilée, Judas est peut-être de
Judée. Deux seulement, Pierre et
André, ont dû mettre le pied sur le continent
européen. Saint Paul est un Hébreu
né en Cilicie (...)
Ce
christianisme d’ambition universelle et d’essence
orientale n’est
d’ailleurs pas, pour l’Europe, un
véritable ferment d’unité, parce
qu’il est lui-même divisé...”
Suit
une brève description des multiples
hérésies, dissidences, réformes et
contre-réformes et des guerres de religion auxquelles elles
ont donné lieu.
(Survol
de l’histoire de l’Europe, Fayard, 1967)
René
Sédillot
reconnaît par ailleurs que
l’universalité de la règle monastique
et les
croisades ont contribué à unifier
l’Europe. Mais il est facile de répliquer
que les croisades ont également opposé les
Européens entre eux, notamment la
campagne contre les Albigeois, et que certains ordres monastiques comme
les
Dominicains se sont particulièrement illustrés
pendant les siècles d’épuration
religieuse aux mains de l’Inquisition. Plus
généralement, les guerres de
religion atteignent des sommets d’horreur avec la Guerre de
Trente Ans au
XVIIe siècle, véritable guerre civile
européenne qui a donné le ton aux
affrontements idéologiques ultérieurs.
La
religion en général et le christianisme en
particulier, surtout lorsqu’ils
sont exacerbés par une instrumentalisation politique,
constituent,
aujourd’hui encore, d’importants facteurs de
division entre Européens.
L’exemple de l’Irlande et des Balkans ne permet pas
d’en douter.
Que
l’idéologie chrétienne, de nature
apolitique, ait pu être instrumentalisée
au service de l’unité européenne
à certains tournants de l’histoire,
notamment à l’époque carolingienne, est
indéniable, même si cet effort
d’unification s’est soldé par
l’extermination et la conversion forcée
des peuples hérétiques (Saxons, Wisigoths,
Lombards...) Mais cela ne saurait
nous faire oublier la guerre de religion comme puissant facteur ou,
à tout le
moins, comme complice de la grande fracture continentale.
L’argument de la chrétienté
comme ciment de l’Europe ne tient pas la route, encore moins
aujourd’hui, à
l’heure de la grande désaffection — et
de la prolifération des obédiences
sectaires — qu’hier.
Notons
en passant que “ce christianisme d’ambition
universelle et d’essence
orientale” (Sédillot) s’est
transplanté hors d’Europe, notamment dans
les deux Amérique, où il a pris racine avec une
vigueur proportionnelle à
celle avec laquelle il s’estompait du sol
européen. Voici quelques mois, le
Congrès des États-Unis, par 346 voix contre 49,
recommandait “ le jeûne et
la prière pour que Dieu protège
l’Amérique” (formule employée
par
Abraham Lincoln en 1863). Il n’est pas un conseil de
ministres étatsunien,
pas une assemblée politique de quelque importance qui ne
débute ni ne s’achève
par une prière collective. Cette expression politique de
valeurs religieuses
est aux antipodes de la tradition laïque à laquelle
adhèrent les sociétés
européennes qui, depuis de nombreuses décennies,
ont cessé de confondre salut
public et salut éternel, même si, comme le
souligne Joseph Yacoub, la référence
chrétienne est encore présente en filigrane dans
la politique de certains États
européens (Norvège, Danemark, Allemagne, Italie,
Espagne, Pologne, entre
autres).
Que les
États-Unis soient plus chrétiens que
l’Europe ne garantit pas qu’ils
soient plus justes ou plus raisonnables
dans
leurs pratiques politiques internationales comme nous avons pu le
constater lors
des récents conflits internationaux. On peut même
penser que l’audace et
l’agressivité parfois criminelle des
“faucons” autour du président
étatsunien
(depuis la période Kissinger) obtiennent dans le public un
degré de légitimation
et de ferveur proportionnel au niveau de bonne conscience
procurée par la
certitude d’être dans le camp de la
“vraie foi”. L’incompréhension
à
l’égard des Arabes et le favoritisme
exagéré envers Israël qui interdisent
tout règlement équitable de la question
palestinienne s’abreuvent à la même
source monothéiste.
LES
VALEURS AU CRIBLE DU STAR SYSTEM
Il en
va autrement pour l’Europe qui, sans avoir rompu ouvertement
avec l’héritage
judéo-chrétien, s’en est
éloignée sensiblement depuis un bon
demi-siècle.
Si l’on additionne le nombre des athées
avoués (qui se comptent par dizaines
de millions dans l’Europe de l’Est), le nombre des
non-pratiquants (une
large majorité en France) et celui des croyants
hérétiques (comme les
nombreux admirateurs du dissident Eugen Drewermann en Allemagne), force
est de
conclure que le référent chrétien au
sens orthodoxe ne peut s’appliquer
qu’à une minorité
d’Européens qui sont d’ailleurs loin
d’être
d’accord entre eux sur sa signification
(l’œcuménisme ne prend pas,
malgré
les efforts du pape).
Reste
la question des valeurs. Des trois mondes qui structurent
aujourd’hui nos
existences d’après le sociologue Helmut Schelsky (Politik
und Publizität,
Seewald, 1983), la famille (foyer de valeurs communautaires), le
travail (source
des valeurs économiques) et les médias (terrain
d’expression des mythes de
la modernité), aucun n’est
imprégné de valeurs typiquement
chrétiennes,
sauf pour une petite minorité de croyants-pratiquants (pas
plus de 10 à 15%
des Français). Quant aux valeurs idéales, aux
“grands récits” mythiques,
il y a belle lurette que le star system a soufflé la vedette
au catéchisme chrétien
comme d’ailleurs à la
catéchèse laïque et
républicaine (la silhouette au
chapeau de Jean Moulin est une figure de mode aussi peu signifiante
politiquement que l’était celle du Che au
béret, à l’époque
où elle
donnait le ton). C’est parce qu’ils ont su se
fondre dans le star system,
producteur incessant de symboles
éphémères, pieux ou profanes, que des
exceptions comme l’abbé Pierre et mère
Thérésa (et Jésus superstar) ont
pu rivaliser avec Johnny, Madonna et Lady Diana.
Si le
recours au référent chrétien
n’est pas une réponse crédible
à la grande
question des valeurs de l’Europe, qu’en est-il de
la laïcité qui nous est
scandée à tout bout de champ comme une
panacée universelle ? Schelsky,
entre autres, estime que l’homme occidental,
“écartelé” entre ses trois
univers contradictoires (famille, travail, médias) tombe
dans une dépendance
accrue à l’égard du
troisième (télémania,
pub-idéologie,
hyperconsommation). Or, les
valeurs
laïques s’avèrent incapables de faire
face à l’extraordinaire subversion
médiatique des esprits. Les dérisoires combats
publicitaires d’arrière-garde
menés à grands frais par certains gouvernements
contre la consommation de
tabac, de drogue, d’alcool, contre la vitesse au volant, les
comportements
racistes, l’incivisme, etc. apportent la preuve de cette
carence. Les valeurs
laïques se caractérisent par leur
négativité, leur refus de laisser les
idéologies
religieuses considérées comme
“privées”, voire sectaires ou tribales,
s’emparer du champ politique censé rester neutre.
Mais cette neutralité est
toute relative et imprégnée de valeurs qui,
à défaut de l’expression
politique qui leur sont refusées, n’en continuent
pas moins d’exercer une
influence sur le milieu socio-politique. Les
sociétés contemporaines
laïcisées
ne proposent que des anti-valeurs assez incapables de
résister aux diverses
subversions communautaires ou publicitaires qui les assaillent de tous
côtés.
Elles finissent souvent, comme aux États-Unis, par devenir
la proie des lobbies
et des minorités influentes qui imposent, au hasard des
changements politiques,
une formule idéologique fondée sur un
équilibre oligarchique plutôt que sur
les objectifs démocratiques mis en avant par le principe de
laïcité.
PENSER
L’EMPIRE ET “DEVENIR-GREC”
Si la réponse
laïque, acceptée par défaut, est tout
aussi insuffisante que la réponse chrétienne
à la question des valeurs de l’Europe, vers
quelles sources les Européens
pourraient-ils se tourner afin de cesser d’être
ballottés par des enjeux
qu’ils ne maîtrisent pas et qui, pourtant,
décident de leur sort ?
Un
indice nous est fourni par le jeune philosophe allemand Peter
Sloterdijk qui a récemment
défrayé la chronique bien-pensante en soulignant
les insuffisances de
l’humanisme de pacotille face aux enjeux du monde
réel. Dans un petit essai
intitulé Si l’Europe
s’éveille ( Mille et une nuits, 2003),
il part
du constat que l’Europe, prise dans
l’étau de deux impérialismes
concurrents, a végété dans des
idéologies de l’absence (existentialisme,
esthétisme culturel...) depuis 1945, date de son retrait de
la scène
internationale. Or, l’étau se desserre,
l’assoupissement des deux
demi-Europe à l’ombre des parapluies
nucléaires des “Grands” n’est
plus de mise. C’est alors que réapparaît
la mythomotricité des tournants de
l’histoire européenne, celle qui a permis la
transmission (ou translation) de
l’empire de Rome aux Carolingiens, puis aux Hohenstaufen et
aux Habsbourg. Il
ne peut s’agir, bien sûr de la même forme
d’empire dynastique
aujourd’hui. Mais, sauf à vouloir rester
à la remorque d’un impérialisme
étranger, les Européens devront concevoir une
grande politique (le mot de
Nietzsche est cité en exergue par l’auteur)
à la fois impériale et démocratique
pour se montrer à la hauteur de la situation nouvelle qui
est la leur. Voilà
le terreau de valeurs politiques nobles, venu de
l’Antiquité, qui pourrait
bientôt se superposer aux idéologies de
l’absence et au désespérant petit
individualisme consommateur offert aux masses
indifférenciées par les
multinationales du divertissement.
Une
autre piste nous est enseignée par le philosophe
français Marcel Conche qui a
récemment confié ses pensées
à son élève, André
Comte-Sponville (Confession
d’un philosophe, Albin Michel, 2002). Dans une
conférence à
l’université de Neuchâtel
intitulée “Devenir grec” reprise par la Revue
philosophique (janvier -mars 1996), puis par la revue Krisis
(janvier
2000), il explique qu’il a
délibérément choisi de remonter
jusqu’à la
source la plus ancienne de l’esprit européen,
celle des antésocratiques à
partir de Homère, car elle contient les leçons
d’héroïsme les plus précieuses
que tout un chacun gagnerait à méditer :
(A
propos du choix d’Achille, qui est, somme toute, celui de
l’Europe) : “D’un
côté, le bonheur, de l’autre la
grandeur, le fécond sacrifice de soi-même
(...) Entre l’insignifiance et le sens, il faut choisir (...)
Comment vivre
sensément ? Chacun de nous, Occidentaux, peut
s’essayer à devenir oriental,
peut essayer sur lui une sagesse orientale, mais, pour autant
qu’il reste fidèle
à l’esprit de l’Occident, il
n’y a que deux solutions : grecque ou chrétienne
(ou judéo-chrétienne), rationnelle ou
irrationnelle, philosophique ou
religieuse : ou la raison ou la Révélation, ou la
philosophie ou la religion,
ou Athènes ou Jérusalem. Pour le philosophe, en
tout cas, il faut choisir.
Tout philosophe est, en droit, l’enfant de la
Grèce. Qu’advient-il
lorsqu’il a eu, comme aujourd’hui souvent, une
éducation chrétienne ? Il
doit s’en défaire, se dépouiller de
toutes les croyances qui ne lui viennent
pas de la lumière naturelle. Au “devenir
chrétien” de Kierkegaard,
j’oppose le devenir-païen ou plutôt le
devenir-grec (...) La véritable
avancée consiste à reculer jusqu’aux
Grecs, et ici je dis : jusqu’à
Homère.”
Ces
exemples de réflexion sur une autre façon de
concevoir l’avenir de l’Europe,
ont été offerts dans le sens d’une
ouverture de la question des valeurs
contre la clôture à
l’intérieur du sempiternel dialogue de sourds
entre
christianisme et laïcité (tous deux,
d’ailleurs, dépassés par les
événements
du devenir continental) au sein duquel certains voudraient
l’enfermer.
L’Europe
sort lentement d’un long interrègne au cours
duquel elle fut écartelée
entre deux matérialismes totalitaires. Pendant cet
intermède, sa culture
traditionnelle fut laminée par les idéologies
productivistes qui lui apportèrent
du bien-être matériel au prix
(écologique, social et culturel) que l’on
sait. Cette période s’achève et nous
voici exposés au risque — et à
l’extraordinaire aventure — qui consiste
à faire un bilan et un tri, à
refonder nos propres valeurs en tirant le meilleur parti de
l’antique héritage.
Il serait dommage de gâcher l’occasion en
continuant de nous chamailler à
propos de valeurs moribondes.
Sans
doute sommes-nous, pour une bonne majorité d’entre
nous (Européens), sans
toujours le savoir ni le vouloir vraiment, un peu chrétiens,
un peu athées ou
laïcs et un peu païens avec une bonne dose de
scepticisme. “Le choix de
Dieu” (Lustiger) au sens chrétien, juif ou
musulman, l’adhésion rigoureuse
au credo monothéiste, ne concerne qu’une
minorité d’Européens et n’est
pas nécessairement lié au choix de
l’Europe comme patrie en attente de
reconnaissance. Au contraire, une telle vocation, dans la mesure de son
exclusivité, dévalue les autres valeurs de
l’Europe , celles d’Homère,
Eschyle, Machiavel ou Giono : l’érotisme au sens
poétique, l’amour de la
nature, l’héroïsme guerrier, le
politique...
Avec le
recul constant de la conscience historique et des enseignements
classiques, le
triomphe d’un individualisme de
l’indifférence, combien d’entre nous
seraient capables de “penser l’empire“,
et de devenir — ou redevenir —
grecs et romains-germaniques comme le permet, comme l’exige
la situation
nouvelle ?
C’est
la question. En attendant de pouvoir y répondre, en
attendant l’avènement
d’une véritable haute éducation
à l’esprit européen, condition de notre
renaissance culturelle, en attendant qu’un
élargissement spirituel se
superpose à l’élargissement
géographique et économique de l’Union
européenne,
le préambule à la constitution de
l’Europe doit rester ouvert et laisser les
générations montantes assumer leur destin en
puisant dans le patrimoine de
valeurs qu’elles jugeront à la hauteur de
l’heure historique.
Jacques MARLAUD