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Ce mercredi soir 1er décembre
2010, un peu en avance sur le jour fatidique du 23 décembre, on célèbre le 20e
anniversaire de la disparition de Pierre Gripari à la librairie L'Âge
d'Homme, à Paris (5 rue Férou, 75006). Anne Martin-Conrad et
Jacques Marlaud dédicaceront leur bio-bibliographie Gripari—Qui-suis-je ? (Pardès, 2010, cf. notre recension ici).
Alain Paucard y signera son Gripari, mode d'emploi, et Wladimir Dimitrijevic, son éditeur, tient à la disposition des amateurs la trentaine d'ouvrages en tous genres de l'écrivain publiés par ses soins, notamment les récentes rééditions de La patrouille du conte, et des Rêveries d'un Martien en exil. À cette occasion, L'Esprit Européen sort de derrière les fagots un texte pas piqué des vers de Jacques Marlaud qui aborde de front certains aspects sulfureux de la pensée de cet auteur anti-conformiste. Ce texte était initialement destiné à la revue Éléments qui n'a pu le publier à temps. En exergue, voici une belle appréciation de Patrick Besson dans le Figaro Littéraire du 30 mars 2000, retrouvée par Alain Paucard, lors de cet in memoriam du 1er décembre : "On a tellement l'habitude chez les écrivains européens de la fin du XXe
siècle, de trouver une hypocrisie moite et tremblante censée protéger
leurs intérêts financiers et médiatiques, que l'insouciance tranquille
de Gripari, qui est, après tout, la moindre des choses pour un artiste,
prend une beauté qui nous aveugle."
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Pierre
Gripari vendeur de mèche
Pierre Gripari ne fait pas dans la dentelle, ni pour
les enfants ni pour les adultes. C'est ce côté infréquentable qui lui a
valu d'être battu froid par les colporteurs de petites morales bigotes
qui hantent les marchés culturels contemporains. Dans sa quête sans
relâche de véridicité, comme Céline, il n'hésite pas à aborder les
sujets intouchables sans mâcher ses mots.
Grand pourfendeur de bigoterie et de tromperie
métaphysique, il retrace la source des pieux mensonges qui encombrent
notre fin de civilisation : le judéo-christianisme, et le judaïsme en
tant que tel, qui inspirent peu ou prou toutes les cabales des dévots
modernes, tout comme leurs dérivés laïques (communisme, nazisme,
démocratie...) ou leurs rivaux monothéistes (les diverses branches de
l'islam et leurs dérivés).
Au détour de quelques contes, ou franchement, à
travers plusieurs de ses essais et entretiens, on découvre le fond de
sa pensée qui rejoint sur ce point celle de Nietzsche entre autres :
l'irruption du judéo-christianisme, et en particulier de la pensée
judaïque dans l'aire culturelle européenne est la matrice des
principales bigoteries politiques, idéologiques ou religieuses dont
nous subissons encore les conséquences.
Précisons tout de suite que la pensée de Gripari est
nuancée : les juifs n'ont pas inventé la bigoterie dont les Grecs
antiques comme les Hindous d'aujourd'hui ne sont pas exempts. Dans une
lettre qu'il m'écrivit le 21 janvier 1985, juste après avoir lu les
quelques reproches que je lui faisais dans ma thèse sur le paganisme
dans la pensée française1, notamment au sujet de sa
méconnaissance apparente des immenses travaux de Georges Dumézil sur
l'idéologie tripartie des Indo-européens, il précise :
« Mes positions sont en effet, sur bien des
points, celle du GRECE : Nietzsche, l'Europe, le paganisme. Mais je me
fiche un peu, au fond des « trois fonctions » du père
Dumézil, et je me sens beaucoup plus attiré par l'islam sunnite (arabe)
que par le chiisme (iranien), par l'épopée de Gilgamesh que par Evola,
par les romans chinois (Si-Yeou-ki) et par le taoïsme que par la
bigoterie hindouiste, pourtant plus proche de nous... En un mot, je
suis Européen, mais pas « aryen » à tout crin...
Par ailleurs, j'admets aussi dans la culture
européenne la littérature yiddisch, la géorgienne et la hongroise.
Enfin, je me sens écrivain avant tout, et à ce titre j'aime à la folie
des tas de gens qui ne pensent pas comme moi ni comme nous : Balzac,
Victor Hugo, Barbey d'Aurevilly, d'autres encore. »
Dans un autre courrier (30 avril 1988), il revient
sur cette nuance si importante pour lui :
« Le paganisme, hélas, n'exclut pas la
bigoterie, et Julien est un bigot ! D'autre part, comme Jean Cau l'a
fort bien remarqué, le Christ aussi est un dieu solaire, agraire,
etc... transformé en Sauveur, exactement comme Tammouz, Adonis,
Perséphone ou le Dionysos des mystères – sans oublier Osiris ! St Paul
est un païen ! »
Bien entendu, ces jugements, subjectifs sans pour
autant être dénués de vérité, appellent des commentaires, voire des
objections. Nous ne les reproduisons que pour souligner la démarche
intellectuelle toute en nuances d'un auteur que certains qualifient
d'extrémiste, voire d'antisémite (P.-A. Taguieff).
« Il est Dieu ? Eh bien, et moi ? Je suis pas
un dieu peut-être ? Certainement, je le suis, et depuis plus longtemps
que lui ! Avant que notre ciel ne soit envahi par tous ces Juifs...
Mais, Père Noël, vous êtes antisémite ! s'écrie le reporter horrifié;
Ben oui, je suis antichrétien ! (...) Est-ce qu'un chrétien est autre
chose qu'un Juif hérétique ?»2
Ces propos désabusés du Père Noël écœuré de se voir
évincé du ciel par Jésus et son clan « juif » illustrent la
position de l'auteur sur la question juive. Autrement dit, il n'a rien
contre les juifs en tant que tels, contre leurs particularités
ethniques (ou leur diversité, plutôt, car pour la plupart des
ethnologues, il est abusif de parler d'un peuple juif ), leur religion,
leur mentalité monothéiste... Son reproche s'adresse au fait
qu'ils aient envahi « notre ciel », qu'ils l'aient peuplé des
créatures de leur type et en aient chassé les nôtres, ravalées au rang
d'idoles et de superstitions.
Le juif n'est jamais mis en cause comme tel, en tant qu'être humain de
tel ou tel terroir, ou de nulle part, de la diaspora, de l'exil comme
tous ces peuples qui ont été contraints par un sort contraire, une
histoire malheureuse, à quitter leur patrie, à subir le joug de
conquérants, à subir viols, déprédations, massacres...
La seule mise en cause des juifs et du judaïsme par
Gripari concerne leur racisme, et son antisémitisme, parfois avoué
comme tel car il n'avait peur de rien, sans toutefois donner à ce mot
la signification de ses calomniateurs (comme P.-A. Taguieff), est dicté
par un antiracisme authentique. Les quelques citations ci-dessous, en
plus de celles que nous avons citées auparavant à propos du Méchant Dieu, ne laissent planer
aucun doute à ce sujet :
« L’antisémitisme n’est pas un " crime gratuit ",
résultat de la névrose d’un seul homme ni même d’un seul peuple. En
fait, la Bible en fait foi, il est aussi vieux que la loi juive
elle-même : c’est un contre-racisme, un réflexe de colonisé. » […]
« Si j’écrivais l’histoire, je ferais de la
grande épopée de 1939-1945 quelque chose comme une révolution vaincue –
ce qu’est la Commune de Paris pour les marxistes : une tentative
maladroite, discutable, mais pleine de promesses… Hitler, dirais-je,
commit encore l’erreur de raisonner comme un juif religieux et comme un
jacobin allemand, mais ses adversaires, en fin de compte, étaient bien
les nôtres, à savoir : la haute finance anglo-saxonne et la
bureaucratie bolchevique. Et la Résistance était bien une cinquième
colonne au service de l’ennemi, chargée de provoquer, en s’appuyant sur
les éléments les plus réactionnaires, les plus nationalistes,
l’escalade des atrocités. » 3
« La Torah est raciste. […] Il y a un livre, un seul, qui prêche le
génocide. Ce livre, ce n’est pas Mein
Kampf, c’est l’Ancien Testament. […] (c’est) le premier
manifeste écrit d’un racisme […] intellectualisé. »
« L’Europe survivra grâce à l’antiracisme, lequel lui permettra de
s’unir, de s’allier aux Arabes, pendant que le judaïsme, lui, mourra,
non parce qu’il est raciste, mais, plus précisément, parce qu’il est LE
racisme. » 4
Avec cette dernière phrase, Pierre Gripari ne
voulait certainement pas dire que le judaïsme plurimillénaire était en
voie d'extinction, mais que ses aspects racistes, notamment ceux
qu'exacerbe le sionisme contemporain, le conduisent dans l'impasse de
conflits qu'il aura de plus en plus de mal à surmonter. Bon nombre de
juifs non- ou anti-sionistes ne renieraient pas une telle proposition.
De la même manière, l'antiracisme dans lequel il
voit la condition de survie de l'Europe n'a rien à voir avec
l'idéologie antiraciste que Renaud Camus qualifie, dans un récent essai
portant ce titre, de « communisme
du XXIe siècle 5»
et qui est précisément LE racisme en habit des droits de l'homme. Au
contraire, le droit à la différence, individuelle et collective, qu'il
approuvait, ne peut s'identifier au devoir d'exclusion des doctrines
racistes, qu'il exécrait, dont la source idéologique remonte, si l'on
s'en tient aux textes, au monothéisme judaïque.
Cette confrontation avec l'intolérance monothéiste
et ses dérivés politiques qu'il impute au rameau judaïque (ou
judaïsant) du christianisme, comme beaucoup d'auteurs, de Voltaire à
Marcel Pagnol en passant par Nietzsche, traverse toute l'œuvre
pour adultes de Gripari. Plusieurs essais y font d'amples références,
mais aussi plusieurs romans comme La
vie, la mort et la résurrection de Socrate-Marie Gripotard (1968), Patrouille du conte (1983) ou Le canon
(1986), ainsi que sa dramaturgie, notamment plusieurs de ses Pièces
mystiques et de ses Pièces poétiques. À ceux qui lui reprochent une
sorte d'obsession à propos de la question juive, il répond :
« Ce que je dis des juifs n'est pas autre chose
que ce qu'ils disent et pensent d'eux-mêmes. Je regrette beaucoup, mais
les textes sont là, il suffit de savoir lire. On ne lit pas assez la
Bible. »6
« Le racisme hébreu est infiniment plus ancien
que l'antisémitisme. Les Juifs n'ont pas commencé à pratiquer le
racisme, car cela, tous les peuples l'ont fait,mais à le codifier, à le
transformer en idéologie. »7
En fait, pour lui, le problème juif, celui que pose
leur façon propre de se distinguer du commun des mortels, « n'est
pas plus important que le problème franc-maçon, témoin de Jéhovah ou
pédéraste... Seulement les juifs l'ont tellement gonflé que c'est
devenu maintenant l'obsession de notre époque. Il y a une caste juive,
une censure juive, une police idéologique juive, et pas seulement en
Palestine occupée ! »8
En réponse à Alain Paucard qui lui demande s'il ne
croit pas que ça va se terminer comme le problème janséniste, que tout
le monde va laisser tomber, il approuve :
« Ça ne peut se terminer que comme ça. C'est la
bonne solution, celle dont personne ne veut, ni les juifs, ni les
antisémites, mais c'est la seule possible. Alors il y faudra du temps.
Un jour, ils cesseront enfin de croire qu'ils sont juifs, nous
cesserons, nous aussi, de croire qu'ils sont juifs, pas plus juifs en
tout cas que les Palestiniens, les Grecs, les Espagnols, bref tout le
monde... Et tout ça se laissera oublier. Mais pour l'instant, ils sont
en pleine paranoïa raciste, ils sont dingues ! Mille fois plus qu'en
1946, juste après la guerre ! »9
Aujourd'hui, un quart de siècle après ce constat,
rien hélas, n'a changé. Gripari, Paucard et tous ceux qui sont d'accord
avec eux, donc à peu près tout le monde à l'exception des juifs
sionistes et de leurs frères-ennemis antisémites, n'auraient pas une
seule virgule à reprendre d'un tel constat, et ils ne pourraient que
souhaiter la solution finale la plus heureuse pour tous à cette
question qui déchire l'Occident depuis si longtemps : la fin de la
guerre faute de combattants car les juifs cesseraient enfin de se
prendre pour des juifs, sauf peut-être, pour quelques-uns d'entre eux,
au point de vue strictement religieux, comme d'autres sont bouddhistes,
orthodoxes ou catholiques. On mesure l'importance d'une telle
révolution, si elle se produisait, au fait que la question juive, par
le biais du judéo-christianisme et de ses succédanés politiques que
sont l'antisémitisme, le communisme, le nazisme (qui n'est qu'un
exemple notoire dans la longue liste des nationalismes de droit divin),
et, last but not least, le
libéralisme, est chevillée au corps historique de l'Occident. La fin de
cette identification au peuple élu, par l'assimilation, puis par la
rivalité (chrétienne), suivie de son rejet par la haine (messianismes
chrétiens et post-chrétiens), signifie tout bonnement la fin, tant
attendue depuis Spengler, de l'Occident, partant la libération
spirituelle des peuples occidentalisés (judéo-christiannisés), y
compris des Européens.
Ce que le petit monde des gens de lettres ne
pardonne pas à Pierre Gripari, c'est sa lucidité et sa liberté de ton à
ce sujet. Certes, l'antisémitisme est une imbécillité, juge-t-il,
« mais cette imbécillité n'est elle-même que l'image renversée de
l'imbécillité juive. Elle la suppose, elle la complète, elle est
conditionnée par elle. Tant qu'il y aura des gens pour se dire juifs,
il y aura des antisémites. Ce sont là deux faces de la même fausse
monnaie. Le racisme hitlérien n'est lui-même qu'une espèce de
néo-judaïsme, repensé au bénéfice du peuple allemand... Un antisémite,
c'est un juif à rebours. »10
Jean-Charles Angrand commente : « C'est ce
langage sans détour, ce langage satirique et glacé, qui débusque les
faux-semblants des lieux communs qui a été rudement reproché à
l'auteur. On ne se permet plus de parler comme cela, en cette ère
consensuelle. Bien sûr, parfois Gripari est injuste, mais il l'est
comme peut l'être un polémiste ou un caricaturiste : cela fait partie
de son talent. »11
Pierre Gripari a accepté dès le début de sa carrière
d'écrivain anticonformiste, d'assumer, comme ses aînés et ses modèles,
Céline et Marcel Aymé, la posture de l'infréquentable avec tout ce que
cela implique : l'isolement, la solitude, la calomnie... Comme il le
reconnaît lui-même, il s'est installé confortablement dans l'atmosphère
de polémique que sa franchise et son attachement à la vérité lui ont
valu en aggravant son cas :
« Lorsqu'on est en butte à certaines attaques,
débitées sur un certain ton, faisant appel à certains ressorts, la
seule ressource est d'aggraver son cas, d'affermir sa position, d'en
rajouter s'il en faut. On ne discute pas avec la bigoterie, la bassesse
ou la démagogie. On ne les réfute pas, car ce sont des comportements de
masse, des comportements instinctifs, et les instincts sont à l'épreuve
des arguments. On ne les traite pas non plus par le mépris,
l'indignation ou le scandale, car les idéologues, les foules, les
églises, les sectes ont un moral d'acier, une bonne conscience presque
pathologique, un état de grâce pour tout dire, égal à leur sottise.
Tout ce que peut faire, en face de telles puissances, le pauvre honnête
homme, c'est, je le répète, s'enfermer dans sa petite idée, la pousser
jusqu'au bout, la faire fructifier enfin pour donner
une moisson de conséquences baroques, incongrues, délirantes,
irremplaçables. C'est ainsi qu'en opposant le culot au culot, la
passion à la passion et l'image à l'image, il aura quelque chance de
combattre l'ennemi avec ses propres armes. »12
On connaît Gripari surtout pour son ironie et sa critique sans
concession des idées reçues, des grandes causes, de l'engagement tel
qu'il est préconisé par les idéologies modernes, soi-disant humanistes
et démocratiques, dont il se méfiait comme de la peste. On le connaît
moins pour la ferveur qui était la sienne à l'égard de la grande patrie
et de l'idée européenne. Elle s'exprime pourtant clairement dans les
quelques pages finales de ses entretiens avec Alain Paucard dont voici
quelques extraits significatifs :
« Il y a toujours eu une unité culturelle
européenne. C'est tellement évident pour moi que je considère
sincèrement les deux
guerres mondiales comme deux crimes, voire deux trahisons. C'est au
point qu'en me baladant à Moscou, avec les idées que tu me connais,
c'est-à-dire très anti-communistes (nous étions encore en plein régime
communiste, ndlr), j'ai eu, au bout de deux jours, la curieuse
impression de me trouver chez moi. Et, curieusement, Camille-Marie
Galic, de Rivarol, m'a dit
avoir éprouvé le même sentiment. Tout d'un coup, c'est comme si on
était là depuis des années. Non que les moscovites soient
particulièrement aimables, au contraire, ils vous font la gueule, ils
sont très xénophobes […] Mais, même dans leur façon de râler, de vous
regarder de traviole, ils ont quelque chose de proche, ils sont de chez
nous, ils sont nous... Alors qu'à Alexandrie d'Égypte, qui est une
ville charmante, que j'ai beaucoup aimée, il n'y a pas de doute, c'est
ailleurs, je ne suis plus en Europe. À Moscou, j'y suis... »13
L'importante distinction entre ce qui est européen
et ce qui ne l'est pas, la reconnaissance de ceux avec qui l'on
ressent, selon l'expression de Goethe, des « affinités
électives » qui peuvent nous porter à nous sentir chez nous
lorsque nous visitons ces étrangers proches, n'implique pas un rejet du
non-européen :
« Dès qu'on parle de culture avec un "
Soviétique ", on sent tout de suite que c'est un frère. Ça peut être un
frère ennemi, ce n'est pas la première fois, hélas, mais c'est un frère
quand même. Cela dit, les Arabes, qui ne sont pas des Européens, sont
solidaires de l'Europe et resteront nos partenaires désignés, quoi
qu'on fasse et quoi qu'on dise. On ne peut pas dissocier les deux rives
de la Méditerranée. »14
Reconnaissance de l'autre, l'Arabe, en l'occurrence,
qu'il considère comme un voisin géographique et historique avec lequel
une association est souhaitable, sans pour autant le confondre avec les
nôtres, Européens de tout poil partageant, malgré leur diversité, une
même culture plurimillénaire. Par ailleurs, sa xénophilie n'empêche pas
Gripari de se déclarer contre l'immigration étrangère massive :
« ...nous ne devons pas nous laisser coloniser,
à aucun prix. Un pays pluri-ethnique, c'est toujours un pays raciste,
un pays où la guerre raciale sévit en permanence. »15
À l'intérieur d'une grande Europe réunifiée, il se
prononce pour l'abolition des nations, responsables selon lui des
guerres incessantes qui ont opposé les Européens entre eux :
« Malgré mes sympathies, très réelles, pour
l'extrême-droite, je suis anti-nationaliste, je suis même contre les
nations. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie,
etc. sont des entités qui se sont formées dans un contexte du XIXe
siècle, contexte fort malsain, de guerre permanente, où le voisin était
considéré comme l'ennemi, et où chacun cherchait à se retrancher
derrière des frontières " naturelles ". De là ce découpage absurde, qui
n'a même pas l'excuse de correspondre aux réalités nationales. Parce
que la réalité, c'est aussi la Bretagne, le pays basque, la Catalogne,
la Croatie, la Slovaquie, la Transylvanie et tout le reste... »16
Mais l'Europe à l'époque où s'exprimait Gripari,
tout comme aujourd'hui, n'était qu'un embryon de puissance, à
souveraineté limitée, sans volonté propre, cernée par de redoutables
ennemis qui la maintenaient dans un état de soumission permanente.
« L'Europe est maintenant dans la même
situation qu'à l'époque de la Sainte-Alliance, avec la même police
idéologique anti-européenne. Ou encore comme l'Allemagne et l'Italie
avant leur unité. L'Europe est une nation vaincue à la recherche de son
unité, de son indépendance. Elle restera dans cet état d'infériorité
aussi longtemps qu'elle n'aura pas trouvé le moyen de s'unifier
politiquement .»17
Les ennemis de l'Europe, disait-il, « sont
toujours les mêmes : la Sainte-Alliance des vainqueurs de 1945 »
dont l'un des partenaires a, depuis lors, déclaré forfait, alors que
nous savons que pour des raisons « bêtement géographiques, jamais
les États-Unis n'auront les mêmes intérêts que nous. » Pourtant,
aujourd'hui peut-être encore plus qu'hier, certains hauts personnages
de la République française montrent qu'ils ne le savent toujours pas,
ou plutôt, qu'ils ne veulent pas le savoir. La Sainte-Alliance est
essentiellement un ennemi intérieur de l'Europe. Celle-ci n'en est
restée qu'au stade du rêve pour la minorité d'Européens fidèles à leur
plus longue mémoire ( le rêve européen ), ce qui n'est pas négligeable,
car :
« Les rêves sont la moitié de la vie. L'homme
n'est pas seulement ce qu'il mange, ni ce qu'il pense, encore moins ce
qu'il croit. Mais il est ce qu'il rêve. » 18
Pour clore ce chapitre, il convient de s'interroger
à propos de la figure intellectuelle qui définit le mieux l'écrivain
Pierre Gripari parmi celles qui défilent sur l'horizon du XXe
siècle. Un peu philosophe, il n'est pas un pur penseur, comme ont pu
l'être Jean-Paul Sartre, et, dans une autre dimension, Heidegger. Les
grands systèmes philosophiques, philologiques ou sociologiques l'ont
toujours rebuté (comme nous l'avons vu à propos de Dumézil) sans que
cela l'empêche de puiser son inspiration aux plus vénérables sagesses
(Lucrèce, le Tao, les soufis...), comme l'atteste son Évangile du rien.
Fabuleux conteur, s'il en est, son oeuvre ne se réduit pas à la faculté
de conter, de romancer ou de dramatiser les produits de sa foisonnante
imagination ou ceux qu'il retravaille à partir des trésors de
l'imaginaire européen. Soldat politique passé du communisme stalinien à
l'extrême-droite lepéniste, il n'a jamais vraiment pris la politique au
sérieux et récuse même l'étiquette d'anarchiste de droite que certains
lui attribuent. Presque toujours drôle, il est plus qu'un comique, plus
qu'un simple bouffon. D'un esprit critique sans concession,
il ne verse pas dans la mélancolie ni l'amertume sans espoir. La devise
du Taciturne « il n'est pas nécessaire d'espérer pour
entreprendre, ni de réussir pour persévérer » lui va comme un
gant. Le don de soi justifie, rachète, enrichit la plus horrible des
existences, pense-t-il comme tous les auteurs maudits :
« ...la conclusion de L'évangile du rien,
c'est que la sagesse antique, dans le sens du non-désir et de
l'adaptabilité parfaite, eh bien, ça ne suffit pas. Si cela suffisait,
le drogué, le schizophrène seraient des sages. Or il ne suffit pas à
l'homme de ne pas souffrir, il a besoin de donner, de se donner. C'est
pour cela que j'étais si violent contre la révolution de mai 68. Celui
qui n'a rien à donner, le pur consommateur, celui-là est un pauvre
type, un être déséquilibré. » 19
Et quel est le don spécifique de Gripari à ses
lecteurs, petits et grands, celui qui reste lorsqu'on referme les
livres, qui nous ragaillardit, nous réconcilie avec une vie qui, sans
être la vallée de larmes des désespérés, n'est pas non plus une
promenade de tout repos ? C'est l'impertinence du vendeur de mèche qui
nous apprend à ne croire en rien pour mieux chercher nos propres
vérités, à désespérer de bonne heure pour ne pas nous laisser prendre aux
miroirs aux alouettes tendus par les marchands de faux bonheurs, pour
suivre notre propre voie et donner notre propre mesure.
Pierre Gripari, comme Céline et Marcel Aymé, vend la mèche des fausses
croyances, des faux prophètes et des politiciens véreux qui
enrégimentent les masses. Comme Guy Debord, Jean Baudrillard et
Philippe Muray, chacun à sa façon, il dévoile le complot permanent de
la société du spectacle et de la consommation qui réduit en esclavage
consentant tous ceux qui se laissent piéger par ses appâts. Comme
Dieudonné Mbala Mbala, il ne craint pas de pointer le doigt vers les
vrais criminels qui ont, depuis la nuit des temps, l'habileté de se
déguiser en victimes :
« – Un crime ? Oh... oui et non ! Si c'étaient
d'autres qu'eux, là bien sûr, ce serait criminel... Seulement eux,
voyez-vous, ce n'est pas la même chose... Ils ont des droits
particuliers que les autres n'ont pas, ils sont protégés... ils ont
beaucoup souffert ! »
Pour ne prendre que des agressions récentes, le
crime ainsi nié ou atténué aurait pu être, le bombardement de
Belgrade en 1999 ou celui de Bagdad en 2003 par les Anglo-américains,
ou encore la pulvérisation du Liban en 2006 et de Gaza en 2009 par les
Israéliens...
Détrompez-vous, ces remarques ne concernent que les
trois petits cochons qui ont dévoré le chat de la Mère Michel dans la
Patrouille du conte.20
Notes
1) Jacques Marlaud, Le renouveau païen dans la pensée française, 1986, réédition L'Æncre, 2010
2) Pierre Gripari, « Qui êtes-vous Père Noël ? » in L'arrière-monde, 1980
3) Pierre Gripari, Critique et autocritique, 1981
4) Pierre Gripari, Reflets et réflexes, 1983
5) Renaud Camus, Le communisme du XXIe siècle, 2007
6) Alain Paucard, Gripari mode d'emploi, 1985
7) Pierre Gripari, La vie, la mort et la résurrection de Socrate-Marie Gripotard, 1968
8) Alain Paucard, op. cit.
9) Ibid.
10) Solution facilitée aujourd'hui par les récents travaux des historiens révisionnistes juifs, tels Shlomo Sand qui dans Comment le peuple juif fut inventé (Fayard, 2008), déconstruit l'idée (sioniste) de l'unité ethnique des juifs, la légende de l'exil, et fait des Palestiniens, convertis à l'islam et au christianisme, les véritables héritiers des juifs de l'Israël antique.
11) La vie, la mort et la
résurrection de Socrate-Marie Gripotard, op. cit.
12) Pierre Gripari, Contes cuistres, 1987
13) Alain Paucard, op. cit.
14) Ibid.
15) Ibid.
16) Ibid.
17) Ibid.
18) Pierre Gripari, Reflets et réflexes, 1983
19) Alain Paucard, op. cit.
20) Pierre Gripari, Patrouille du conte, 1983
JM