Réflexions post-capitalistes
Une discussion entre Yves Branca et Costanzo Preve
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Costanzo Preve, né en 1943, est un
philosophes marxiste italien. Ses études à Paris,
où il a suivi les cours de Jean Hippolyte et
fréquenté le séminaire de Louis Althusser, lui ont
permis de rencontrer Jean-Paul Sartre et Roger Garaudy pendant les
années soixante. Professeur de philosophie en Italie, il
s'éloigne peu à peu du communisme politique dont il fut
un fervent partisan, critiquant notamment la dérive post-moderne
de la gauche italienne tout en restant un marxiste convaincu, mais l'un
de ceux qui n'hésitent pas à établir un lien entre
Marx, les penseurs présocratiques, Nietzsche, Heidegger.... Auteur de
nombreux ouvrages, il a multiplié les travaux sur la
géopolitique, le communautarisme, la question nationale et la
philosophie classique. En France, il collabore notamment aux revues Éléments, Krisis et Nouvelle École. Le texte inédit de Costanzo Preve ci-dessous décrit son itinéraire intellectuel. Nous nous sommes permis d'en surligner (en bleu) certains passages qui nous ont paru résumer la démarche de l'auteur et faciliter la mémorisation de cette longue réflexion à travers les méandres de l'idéologie (capitaliste et marxiste) contemporaine, et à travers les subtilités de la politique italienne. La critique radicale des idéologies gauchistes par Costanzo Preve a ceci d'original qu'elle reconnaît le marxisme historique comme une simple hérésie bourgeoise du capitalisme, par conséquent incapable de combattre efficacement ce dernier. Et les dérivés trotskistes ou maoïstes du marxisme ne sont (ou n'ont été) que les "hérésies de cette hérésie", donc tout aussi incapables d'échapper à leur matrice idéologique, notamment à sa vision linéaire du progrès. Preve propose en revanche une relecture "traditionnaliste" de Marx et Hegel qui les perçoit comme des antimodernes inspirés par un courant philosophique remontant jusqu'aux présocratiques, préoccupés par le "mode de production communautaire", la famille, l'État (ou la polis) tels qu'ils subsistent dans les sociétés (y compris chez nous) fondées sur d'autres normes que celles de la valeur d'échange dictées par le réductionnisme économique. Cette réinterprétation de Marx reste ouverte au débat, mais elle a le grand mérite de déconstruire une pseudo-révolution qui, malgré sa déconfiture face aux maux auxquels elle prétendait apporter un remède, continue chez une certaine gauche intellectuelle à poser comme une alternative sérieuse à l'hypercapitalisme alors même qu'elle s'acoquine toujours plus avec lui. Yves Branca est en France l'un des plus fidèles lecteurs de Costanzo Preve, dont il est le traducteur. Nous lui avons demandé de nous décrire son propre cheminement et les circonstances de sa rencontre avec l'auteur, ce qu'il fait de bonne grâce non sans un détour aventureux par la Chine maoïste qui a, ne l'oublions pas, captivée toute une génération de communistes sincères... Preve, et Branca aussi, nous parlent du contact qu'ils ont noué avec Alain de Benoist par-delà les cloisonnements que certains tentent d'imposer afin d'éviter les rencontres fécondes, diviser pour mieux régner au nom des dogmes nihilistes qui obscurcissent encore l'horizon. |
« Les lignes de la vie sont diverses/ Comme les routes
et les contours des montagnes/ Ce que nous sommes ici, un dieu peut le
parfaire là, … », a écrit
Friedrich Hölderlin dans un des ses derniers poèmes, dits
« de la folie » -- terme bien discutable: «
Was hier wir sind, kann dort ein Gott ergänzen » :
parfaire, achever. Ces trois vers, et spécialement le dernier,
et dans celui-ci le dernier mot, me sont souvent revenus en
mémoire depuis que j’ai le bonheur, non seule-ment
de m’initier dans la connaissance des oeuvres de Costanzo Preve,
mais d’avoir noué amitié avec lui.
Cela s’est fait très
naturellement : à l’ automne 2004, j’avais
mille raisons de me précipiter, sitôt que je la vis en
Kiosque, sur une remarquable livraison de la revue Éléments,
dont le dossier traitait de « Cette société
qui nous déprime » ; mille raisons qui dans le
fond tenaient toutes à celles, précisément, pour
lesquelles je n’en avais pas touché ni même vu un
seul numéro depuis l’année 1986. La suite
éclaircira sans doute ce propos sibyllin, mais un peu seulement,
et il n’en faut pas plus, puisqu’il ne s’agit ici que
de ce « moi » dont j’aime à dire
avec Pascal, mais dans un tout autre esprit que lui, qu’il
est «haïssable » ; comme Costanzo Preve
d’ailleurs le dit souvent aussi, à l’italienne, avec
Carlo Emilio Gadda. Bref, le dossier de la livraison suivante d’Éléments,
celle de l’hiver, s’intitulait « Libérons
Marx du marxisme », et le cœur en était un
entretien si riche entre Alain de Benoist et Costanzo Preve,
qu’il fut poursuivi dans le numéro suivant. D’une
part, j’avais découvert Costanzo, puisque, pour lesdites
mêmes raisons, j’ignorais que son étude sur les
essais d’ ontologie de Bloch et de Lukacs, et l’important
article qui marque sa rupture avec l’althussérisme,
thèmes qui pouvaient par excellence m’intéresser,
fussent parus en français, respectivement en 1986 et 1993.
D’autre part, ce retour à la lecture
régulière d’Éléments
fut mon premier pas dans une vraie découverte de la
« réflexion permanente » du GRECE depuis
40 ans, qui me conduisit à adhérer pour l’essentiel
aux thèses du Manifeste de l’an 2000
«Pour une renaissance européenne ». La lettre
publiée ci-dessous n’est pas le fruit d’un
échange de questions et de réponses, mais celle que
Costanzo Preve me fit aussitôt, lorsque, après avoir
traduit quelques-uns de ses articles et entretiens pour les revues Krisis, Nouvelle École, et Rébellion,
je me fus présenté à lui pour lui faire part de
mon intention de contribuer à faire mieux connaître son
œuvre en France. Il aime à exposer ainsi sa pensée
par points, à la manière de Spinoza dans ses premiers
traités, et l’auteur de l’Éthique
est un de ses maîtres. Peu après je reçus de lui
cinq de ses livres, qu’il considère comme les plus
importants.
Ce « défunt communisme historique du XXème
siècle ( 1917-1991) », que Preve distingue avec soin de ce
qu’il appelle, avec un oxymore délibéré,
« le communisme utopico-scientifique de Marx»,
j’ai personnellement fait l’expérience de sa forme
chinoise, du début de l’année 1974 jusqu’en
juin 1976, à l’époque de cette espèce
d’ « après- guerre civile
télécommandée »,
que l’histoire officielle du Parti Communiste Chinois
considère comme « la dernière période
de la Révolution culturelle », qui coïncide
très exactement avec les cinq années qui vont de la fin
de l’ «Affaire Lin Biao »,en septembre 1971
à la mort de Mao Zedong, en septembre 1976. Je puis maintenant
citer et développer un peu ce qui était le cœur de
ma première lettre à Costanzo, dont on va lire la
réponse :
« Me plongeant en 2005 dans tout ce que je trouvais de vous
en italien sur Internet, je ne fus pas seulement saisi d’un pur
intérêt intellectuel ; plus je
m’éclaircissais de votre itinéraire politique et
philosophique, plus j’avais le sentiment que j’allais voir
se développer dans votre œuvre, se confirmer, et en un mot
s’accomplir, selon votre envergure incommensurable à la
mienne, ce dont j’avais eu quelque intuition quarante ans
auparavant, ce que j’avais partiellement approché, et
presque ébauché ; dont je donnerai pour seul exemple
la critique radicale que je fis en 1969, dans un mémoire de
maîtrise de philosophie, du rejet du concept
d’ « aliénation » par Louis
Althusser, et de sa théorie de la «coupure »
entre les oeuvres « hegeliennes » du jeune Marx et
celles d’après 1845. Mais ces choses restèrent en
moi dans une sorte d’ état primitif involuté, qui
fut vite enseveli sous l’abondance d’élucubrations
produites, ou réveillées, par la fortune, et
l’infortune, d’un long séjour de travail en Chine,
aux Éditions en langues étrangères de
Pékin.
Mon
appréhension de l’épopée maoïste,
très marquée au fond par « la réduction
de la morale à l’esthétique » selon
Nietzsche ; les références perpétuelles
à l’histoire impériale et à
l’antiquité dans les dernières grande luttes
idéologiques du vieux Mao, par lesquelles toute la
littérature, la philosophie, et l’historiographie
nationales classiques reparaissaient dans les librairies chinoises
depuis 1973, avec des manuels pour réapprendre la vieille langue
écrite et les caractères non simplifiés, tandis
que les traductions de Molière, Balzac, Dickens, Maupassant,
Tolstoï, etc., demeuraient dans les caves où la
Révolution culturelle les avaient reléguées ;
mon expérience de la manière dont ces allusions à
l’histoire ancienne étaient saisies, et, dans la vie
quotidienne même, celle de mentalités et de
comportements harmoniques, au sein d’une antique autarcie
relevée et restaurée; tout me portait à la
contemplation fascinée de la fin d’une civilisation de
quatre mille ans, plus qu’ à une enquête sur la
faillite d’un certain modèle de communisme. Depuis les
palais gouvernementaux et les États majors cachés
derrière les hauts murs pourpres de l’ancienne Ville
Impériale, une pesante et tragique atmosphère de fin de
règne rendait Pékin étouffante, Shanghai
électrique, et gagnait sourdement les provinces les plus
reculées : je ne vous parle que de choses observées
lors de trois voyages. Mais ce qui donnait sur toute chose le
sentiment d’une fin imminente, d’un basculement prochain
dans l’inconnu, c’était, au milieu de tout ce
gauchisme schizophrène et mécanique hanté par les
fantômes du Premier Empereur, de ses légistes, et des
lettrés confucéens ensevelis avec leurs livres, la
contradiction explosive que révélait certaines images
effrayantes aux actualités
télévisées : réduit à
l’état de petit vieillard, celui qui, douze ans
auparavant, était apparu à André Malraux comme un
« empereur de bronze », recevait tour à tour
des personnages comme Madame Imelda Marcos, Nixon mis en retraite, et
le sinistre Kissinger. Mao sombrait dans
l’«atlantisme » par obsession du
« social-impérialisme révision-niste
soviétique ». Je décidai de fuir ce cauchemar
au début de l’été 1976; on refusa, «
pour mon confort », de me prendre des billets du
trans-mongolien et du trans-sibérien. On m’ imposa
l’avion. J’avais reçu jusqu’ au bout, tout
perdu que j’étais encore entre le marxisme et la
sinologie, d’excellentes « leçons de
choses »
(joli terme désuet de l’enseignement primaire de Jules
Ferry) sur le nationalisme, sur ce qu’on appelle
aujourd’hui « l’identité », et
sur la géo-politique. Elles allaient fructifier lentement.
Ce que j’ai appelé plus haut
« des élucubrations produites ou
réveillées par cette expérience », peut
se résumer à une errance dans une espèce de
traditionalisme entre Guénon, Evola, et, comme je n’ai
jamais rejeté certains principes socialistes et communistes,
l’idéal de la Cité du Soleil
de Campanella, plus conforme aux songes ou aux spéculations
réactionnaires sur les sociétés organiques. Un
récit de ma vie entre 1977 et 2004 serait celui de vingt-sept
ans de tribulations pour dissoudre un complexe
socialiste-réactionnaire-orientaliste-et-traditionaliste.
Après 1985, j’ ai recouru à la « vraie
poésie » dans le sens que Benedetto Croce donne
à ce terme, et dans la langue de mes ancêtres paternels
italiens, afin de retrouver mon assiette ; et à partir de
1992, la pensée de Raymond Abellio m’a beaucoup
aidé à unifier une vie volontairement marginale et
livrée à des expériences diverses de recherche du
sens, menées sur plusieurs plans, et un temps divergentes,
lorsqu’elles n’étaient pas de
diversion » ; puisque cette pensée est le
dépassement et la synthèse (« Aufhebung »)
ultérieurs de son passage du socialisme révolutionnaire
à un traditionalisme qui, dans « La fin du
nihilisme » est encore évident.
Etc. »
J’espère que l’on voit mieux pourquoi j’ai
ouvert ce préambule par ces trois vers de Hölderlin. Il ne
présente pas Costanzo Preve, qui le fait très bien lui
même. Il explique ma relation avec lui, et ce qu’ elle a
pour moi d’ essentiel.
Mais au moment de le laisser nous parler, je
voudrais éclairer sa lettre par un passage de la conclusion
d’ un de ses derniers ouvrages : Le paradoxe Alain de Benoist,
paru à la fin de 2006. En achevant d’y expliciter «
sa profonde affinité spirituelle avec Alain de
Benoist », Costanzo Preve nous éclaire très
heureusement sur lui-même.
Après avoir réfuté ceux qui
considèrent Alain de Benoist comme un intellectuel «
atypique » au sens vulgaire qu’ a ce terme
aujourd’hui, Preve poursuit :
Comme tu m’as écrit une
belle et émouvante lettre en langue italienne, je devrais
répondre en français. Il faut que tu m’excuses si
je ne le fais pas, et si je réponds en langue italienne. Ce
n’est pas par paresse, parce que mon français est assez
bon pour une réponse dans ta langue. C‘est que je veux
montrer cette lettre à des amis italiens qui ne savent pas le
français, et avec qui je veux discuter certaines thèses
à propos d’un chemin spirituel qui n’est pas
seulement le mien, mais qui appartient à notre
génération commune. Il faudra
évidemment
en discuter de vive voix. Pour l’instant, j’aligne certains
raisonnements sur ma propre voie spirituelle*, pour vérifier
s’il y a des éléments communs. Et alors, je passe
à l’italien.
1. Ce n’est évidemment pas à moi de reconstituer
mon parcours politique et philosophique. Le vieil Hegel a
écrit : « Tout ce qu’il y a de personnel
dans mon œuvre est faux ». Nous lisons Freud, et nous
savons que nous ne pouvons rien reconstituer de notre passé sans
tomber dans la fausse conscience, et dans les jeux du narcissisme et
des refoulements. Toutefois, si
je devais interpréter moi-même mon chemin spirituel et
politique, je dirais qu’il s’agit d’une
élaboration dialectique qui part de la déconstruction
progressive d’un code acquis dans ma jeunesse, le code de
l’hérésie d’une hérésie.
Mais expliquons nous mieux.
2. Le secret philosophique du succès du capitalisme consiste
dans la réussite de la mutation d’une genèse
particulière en une validité universelle. Le capitalisme
est une globalisation économique dépourvue
d’universalisme philosophique, et c’est ce
caractère qui lui fait préférer naturellement le
relativisme et le nihilisme à toute forme d’ontologie
universaliste. Ce n’est pas un hasard si les appareils
idéologiques serviles des facultés universitaires
de philosophie ont élaboré pour lui et
développé ces dernières décennies (avec des
exceptions qui confirment la règle), un code théorique
d’identification d’un type relativiste et nihiliste. Pour
le capitalisme, l’unique Absolu est la souveraineté de la
valeur d’échange, accessible de manière
différenciée selon la diversité du pouvoir
d’achat; tout le reste est naturellement relatif. Pour que ce
mécanisme se puisse reproduire, pas besoin d’aucun
fondement métaphysique transcendant, transcendantal, ni
même historico-dialectique : voilà pourquoi on parle
tant de nihilisme aujourd’hui. Le nihilisme est la philosophie spontanée du capitalisme, et le relativisme sa concrétisation idéologique.
Le pape
Ratzinger voudrait le capitalisme sans nihilisme et sans relativisme.
Cela me fait penser à un sot, qui voudrait avoir un foie sain,
tout en buvant tous les jours des litres d’alcool fort.
3. Le capitalisme naît en Europe occidentale, dans des conditions
historiques et culturelles bien spécifiques. Mais il
n’aurait pu se répandre partout avec tant de succès
s’il n’avait « rencontré » des
potentialités individualistes et mercatistes (1)
préexistantes, pour subordonnées qu’elles fussent,
dans les autres parties du monde ( l’Inde, la Chine, etc.).
C’est donc qu’il existe une sorte d’individualisme
anti-communautaire potentiel dans le monde entier, qui est passé
à l’acte en Europe occidentale en premier lieu ( je tiens
un langage aristotélicien), et qui s’est ensuite
« actualisé » ailleurs. Certes, on peut
parler aussi de colonialisme, d’impérialisme, etc.
Cependant, sans ce substrat potentiel d’individualisme
anti-communautaire ( déjà visible d’ail-leurs dans
la Grèce des pré-socratiques, dans l’Israël
des prophètes égalitaires, en Chine, etc.), et que
l’occidentalisme impérialiste et l’eurocentrisme
culturel ont fait passer de la puissance à l’acte, le
succès du capitalisme resterait tout à fait inexplicable.
4. Pour résumer les
choses à l’extrême, la pensée communiste de
Karl Marx a une genèse qui procède d’une
élaboration rationnelle systématique de la conscience
malheureuse bourgeoise ( et par conséquent n’a absolument
rien de « prolétarien »); et elle donne
lieu finalement à une hérésie capitaliste.
Par « hérésie
capitaliste », j’entends une pensée qui
s’appuie originairement sur les mêmes bases
« religieuses » bourgeoises : le mythe du
progrès dans l’histoire et le caractère central du
développement des forces productives ; en assume donc
intégralement les prémisses (critique envers la religion
antérieure et envers le caractère fondateur, porteur de
vérité, cognitif, et non seulement
épistémologique et gnoséologique(2) de la
philosophie) ; et rompt toutefois de manière
« hérétique » avec elles, sur le
fondement du fait incontestable que ni le progrès ni le
développement des forces productives ne conduisent à
l’égalité et à la liberté, mais
à leur contraire. La faiblesse des hérésies par
rapport aux religions nouvelles vient de ce qu’elles partagent
avec les orthodoxies auxquelles elles se rapportent les mêmes
bases dogmatiques, et que partant elles peuvent être facilement
«réabsorbées » à un moment
ultérieur. L’histoire de presque un siècle et demi
de « marxisme », considérée dans son
ensemble, est l’histoire d’une réabsorption
dans l’esprit capitaliste général, à partir
du moment surtout où la critique artistique et culturelle des
intellectuels d’« avant-garde » divorce de
la critique économico-sociale des classes subalternes (voir
Boltansky-Chiapello).
5. Si le capitalisme est la
religion qui a remporté la victoire dans les trois derniers
siècles, et le marxisme la principale hérésie de
cette religion, je suis l’enfant de l’hérésie
d’une hérésie; savoir, de cette culture
mêlée de trotskisme et de maoïsme que j’ai
absorbée en réalité dans le Paris des
années soixante, et non en Italie, où ce qui
prévalait était tout au plus
l’hérésie ouvriériste, dont le dernier
représentant postmoderne est Antonio Negri, lequel a fondu
ensemble le subjectivisme gentilien (3) de l’ouvriérisme
avec Foucault, Deleuze, et Guattari.
6. Cette « hérésie d’une
hérésie » que j’assimilais
n’était pas dépourvue de fondements,
puisqu’elle partait de l’observation parfaitement juste que
le communisme orthodoxe traditionnel montrait des tendances
évidentes à être réabsorbé dans le
capitalisme. Ses résultats postérieurs, en Chine et en
URSS, ont largement vérifié cette hypothèse ;
et en même temps, il faut partir du fait que cette
hérésie d’une hérésie (où
provisoirement je ne veux pas encore faire de distinction entre
trotskisme, maoïsme ni même d’autre
hérésies comme le conseillisme mystico-prolétarien
de Castoriadis, Lefort, et Lyotard) n’avait quand même pas
raison. Elle avait certes diagnostiqué la vraie pathologie ( la
réabsorption progressive de l’hérésie
communiste dans l’orthodoxie capita-liste), mais elle se flattait
toujours de l’illusion, que l’unique thérapie
consistât à radicaliser à l’extrême le
modèle hérétique originaire lui-même.
7. Mais dans tout cela, c’était
l’hérésie de l’hérésie du
maoïsme qui était encore la meilleure, ou si l’on
veut la moins pire.
Le conseillisme fondamentaliste de Socialisme ou
Barbarie ( dissout en 1965) se fondait sur un mythe sociologique
prolétarien, typiquement onirique, à base de purisme
moraliste greffé sur un économisme sociologique.
Quant à la stérilité
philosophique et politique du trotskisme, elle tenait à son
caractère eurocentrique. Il maintenait toutes les
prémisses de l’orthodoxie communiste
(hérésie elle-même du capitalisme, mais
basée sur les fondements mêmes de celui-ci) : savoir,
le mythe d’un salut exclusivement
sociologique-prolétarien, en introduisant
l’hypothèse facile, et démonologique, du rôle
central de la corruption bureaucratique due elle-même à un
développement insuffisant des forces productives. Une fois
encore, ce qu’on appelle la
« rareté », ce pilier de
l’économie politique capitaliste, devenait le facteur
explicatif fondamental d’une prétendue science de
l’histoire. L’hérésie de
l’hérésie trotskiste ( et je ne discute pas la
sincérité morale de ses meilleurs militants), demeure
entièrement enfermée dans la vision eurocentrique et
occidentaliste du monde.
Le maoïsme était certes une
phénomène profondément chinois, mais on ne peut
nier que certaines de ses thèses théoriques
n’eussent un caractère universel. Il reste vrai, par
exemple (et la suite l’a confirmé), qu’à
l’époque dite « de transition », et
dont nous savons aujourd’hui qu’elle ne
l‘était pas du tout, la
« bourgeoisie » (terme impropre et incorrect pour
désigner l’ensemble des agents stratégiques de
l’accumulation capitaliste) se rassemblaient surtout dans le
Parti communiste. C’est la réalité. Et cependant,
une stratégie extrémiste ( la Révolution
culturelle, la Bande des quatre, etc.) s’est
révélée inapte à contrecarrer ce processus,
elle l’a au contraire involontairement
accéléré et favorisé. Ci Ji -Wei ( dont
j’ai longuement présenté le livre) (4) a bien
montré que si la morale communautaire est
mécanisée par un projet politique théologique,
quand ce dernier s’effondre, elle l’accompagne logiquement
dans sa ruine.
Le maoïsme est toutefois un modèle meilleur que le
trotskisme, parce qu’il est moins ouvriériste, moins
eurocentrique, et que sa conception des classes est moins mythologique.
Du moins est-il vaguement averti de l’existence des peuples et
des nations, et il ne les « brouille » pas toutes
dans une improbable omelette sociologique prolétarienne. La
fureur avec laquelle le trotskisme s’est précipité
dans le pacifisme, le féminisme différenciateur, et
l’écologisme officiel ne peut s’expliquer que par un
refus ( largement inconscient) de critiquer radicalement cette attitude
sociologique prolétarienne, que l’on croit rendre plus
« intégrale » et perfectionner simplement
en lui « ajoutant » de nouvelles
catégories. Mais quand la viande est avariée, inutile
d’y ajouter du poivre, des épices, des piments, etc. .
8. Mon parcours peut donc
être interprété ( à tout le moins par
moi-même ) comme l’élaboration dialectique, ou, si
l’on veut, la déconstruction rationnelle) d’une
hérésie d’une hérésie ( beaucoup plus
maoïste que trotskiste). Je n’ai certes pas
été le seul à le faire dans le demi-siècle
qui s’achève ( 1960-2010). Je sais bien que beaucoup de
ceux qui ont mon âge sont pour la plupart restés
fidèles à leur vieille « hérésie
d’hérésie » de référence:
trotskiste (comme Daniel Bensaïd), ou maoïste (comme Alain
Badiou). Je crois que ma relative supériorité sur ces
deux respectable philosophes-militants ( que l’on me pardonne ma
présomption) vient de ce que j’ai su mieux radicaliser ma
déconstruction, ne restant pas à la surface, mais
parvenant à descendre jusqu’aux dernières bases
métaphysiques qui avaient premièrement constitué
l’hérésie (chez Marx), et ensuite
l’hérésie de l’hérésie (
trotskisme et maoïsme). Si en effet l’on
s’arrête à mi-chemin, on ne peut éviter
d’être refoulé vers l’origine par une
espèce de gravitation, une calamiteuse fatalité
idéologique d’appartenance et d’identité.

9. Par volonté de rupture avec les fondements religieux
précédents de l’état turco-ottoman
ruiné, Mustapha Kemal Atatürk commença par boire du
vin et par manger du porc en public, puis entreprit de supprimer
l’alphabet arabe. Je n’aborde pas ici la question de savoir
s’il a bien ou mal fait, je la laisse à la turcologie. Je
me borne à constater que Mustapha Kemal voulait sauver
l’Etat et le peuple turcs menacés d’entière
dissolution, et que, se fondant sur cette intention subjective, il
commença par enfreindre certains tabous alimentaires, puis alla
jusqu’à prendre la décision inouïe de changer
l’alphabet.
Depuis longtemps, je suis persuadé qu’il faut
changer l’alphabet dans lequel a été écrite
l’hérésie marxiste du capitalisme. Il faudra
toujours qu’il y ait des spécialistes capables
d’étudier et de lire l’alphabet
précédent, car sans mémoire du passé, il
n’y a pas de futur (et je suis donc pour les lettrés
confucéens et contre le brûlement des livres par ordre de
Qin Shi Huang-di, et par conséquent contre les campagnes
extrémistes de « critique de Lin-Biao et de
Confucius » à la fin de la Révolution
culturelle chinoise (5)). Mais l’alphabet doit être
changé. C’est l’alphabet dans lequel ont
été écrits les grands textes de
l’idéologie du progrès et de la
prééminence des forces productives, et par
surcroît, les classiques de l’Economisme, de
l’Historicisme, de l’Utopisme, etc. Mais il y a plus.
10. Pour des raisons qu’il serait trop long ici de
développer dialectiquement (mais rien n’est plus
facile), le petit monde autoréférentiel (6) des
intellectuels de gauche a gardé toute sa bigoterie narcissique,
après même la sécularisation post-moderne de la
vieille trame dogmatico-religieuse qui leur est propre. C’est
pour cette raison que ma collaboration à une revue sulfureuse
comme celle d’Alain de Benoist équivaut symboliquement
à Mustapha Ke-mal buvant de l’alcool, mais sans que je
dispose de la force militaire qui empêche la réaction
hystérique des « purs ». Bien! Je
l’ai fait, et même pis: je collabore à Eurasia,
etc. Il s’agit, évidemment, d’un acte symbolique;
mais aussi de quelque chose de plus. Il s’agit d’avoir
préféré le risque de la recherche aux fausses
sécurités de l’identité et de
l’appartenance. Peut-être qu’il intéressera le
lecteur de savoir comment je suis venu à cette décision.
Si ce n’était qu’un fait personnel, il ne vaudrait
pas la peine d’en parler. Pour les narcissiques, le miroir de la
salle de bain suffit. Mais je crois que mon dilemme a été
celui de toute ma génération politique. C’est
pourquoi je vais être obligé d’utiliser le
« je », pronom odieux.
11. Au point de vue de l’histoire du communisme, les vingt ans
qui vont de 1956 à 1976 présentent une certaine
unité, si l’on considère qu’ils partent de la
prétendue « déstalinisation » du XXème
congrès du PCUS et se terminent avec le coup d’État
contre la Bande des quatre, un mois après la mort de Mao Zedong.
Cependant, alors même que le temps écoulé depuis
permettrait déjà d’en faire un bilan historique
convaincant, des positions conservatrices qui existent dans la
communauté des intellectuels y font obstacle. Je me limiterai
ici à quelques observations, très insuffisantes.
En premier lieu, la représentation de Staline comme
« chef des bureaucrates soviétiques corrompus
» dominait dans les cercles intellectuels occidentaux. Le
paradoxe, c’est que le mouvement trotskiste organisé,
infime numériquement, était de fait majoritaire dans le
domaine intellectuel, et que par suite, la déstalinisation fut
subjectivement ressentie par les intellectuels (mais non certes
par les ouvriers communistes) comme un phénomène
politique « de gauche ». Il a fallu des dizaines
d’années pour comprendre que c’était faux,
que c’était tout le contraire. Cette remarque ne comporte
pas d’approbation de Staline ni de son système politique;
mais puisque les cercles intellectuels peuvent ainsi faire une erreur
de 180 degrés, il faut se demander pourquoi toute une culture
politique se fonde sur des illusions si fragiles et inconsistantes.
C’est ici que commencerait ce qu’en son temps Franco
Fortini (7) appela « la chaîne des
pourquoi ».
En
second lieu, l’énigme historique de ce qu’on appelle
« Mai 68 » n’a pas encore été
résolue d’une manière satisfaisante. Personne ne
soutient plus aujourd’hui que ce fut la «
répétition générale »
d’une révolution démocratique et socialiste dans
les pays du capitalisme avancé. Mais en même temps, son
image de mythe fondateur « jeuniste » d’un
capitalisme libéralisé dans ses mœurs et son
éthique sexuelle (v. Boltansky, Lipovetsky) n’est pas
entièrement satisfaisant. Est-il possible qu’une
génération entière ait été
abusée à ce point ? Pour
l’essentiel, il reste vrai, il est désormais
historiquement vérifié, que le capitalisme s’est
renforcé et non pas affaibli en se «
délestant » de la vieille éthique familiale
bourgeoise, ce qui devrait faire comprendre une bonne fois que
« capitalisme » et «
bourgeoisie » ne sont pas identiques. Toutefois, les
valeurs libertaires et communautaires de la génération
des années soixante ne peuvent être réduites
à une pure et simple « ruse de la
production capitaliste » (8). Il est réellement
possible de voir en Mai 68 un phénomène de gestion de
crise de la part des oligarchies dominantes, qui savent faire le tri
entre des exigences acceptables et inacceptables, et par là
divisent ceux qu’elles dominent, satisfaisant certains et isolant
les autres.
« Un se divise en deux » (9)
Sur ce point la philosophie chinoise avait raison. Les uns se sont
contentés de la victoire présumée de la
libéralisation des mœurs, les autres, les vaincus, et
j’en suis -- et je crois que je peux dire:nous en sommes --, a vu
rejetée son exigence d’une société autre.
12. Je vais parler un peu de l’Italie, et de
la seule Italie. La décennie 1976-1986 y a vu mourir le
communisme dans sa traditionnelle dimension politique de masses, alors
même que celle purement électorale a partiellement tenu
(en grande partie inertielle, identitaire, et relative au pouvoir local
dans certaines régions italiennes); ce qui a dissimulé
une absence critique de perspectives politiques.
Du point de vue de l’imagerie
idéologique, cette décennie a vu les intellectuels
italien passer de l’historicisme progressiste à un
désenchantement post-moderne d’épigones subalternes
des « nouveaux philosophes » (10) et de Lyotard.
Vattimo (11) a remplacé Gramsci, et le binôme
Nietzsche-Heidegger le précédent, Hegel-Marx. Lukacs
et Bloch ont été enterrés, mais Althusser
aussi, et on a vu proliférer les gender studies
(12) du féminisme différenciateur. Avec la distance de
maintenant un quart de siècle, l’unité de ce
phénomène est désormais évidente. Mais ce
n’en est pas l’aspect principal, parce que cet aspect
idéologico-philosophique n’a concerné que de petits
groupes universitaires. Le principal a été la
« reconversion idéologique » liée
à la personne de Berlinguer, et qui fut évidente
dès 1980 environ.
De fait, on a cessé de parler de la
supériorité du socialisme sur le capitalisme, et du
communisme sur l’impérialisme; on s’est mis à
parler de la «supériorité morale» des
communistes (entendus comme une classe politique : le PCI devenu
PDS ; DS, PD, etc. (13)), et de
l’« infériorité morale » des
démocrates chrétiens et des socialistes. L’ennemi
devenait un ennemi moralement corrompu (Craxi d’abord, et puis
Berlusconi), et c’est de cette manière que l’on se
préparait idéologiquement à affronter sans douleur
la ruine prochaine de la Maison communiste de référence,
à travers une sorte de « putsch moraliste ». La
légitimation de l’accès au pouvoir (non pour le
socialisme, mais pour un capitalisme
« moralisé ») ne consistait plus en une
majorité électorale obtenue pacifiquement, mais en une
sorte de « putschisme » judiciaire pour le bien,
destiné à remplacer des gens corrompus et immoraux par
d’honnêtes gens.
Ainsi commençait le scénario de la campagne Mani pulite. (14)
13. Que fut donc, historiquement, Mani pulite ? (abstraction, faite de la subjectivité de ses acteurs politiques et des faits de corruption bien réels).
Ce fut, en
1992 et 1993, un coup d’État judiciaire
extra-parlementaire qui visait à détruire le
précédent système de pouvoir co-associatif,
basé sur la représentation proportionnelle des partis,
dans un cadre keynésien de souveraineté monétaire
de l’État national. Il avait été
préparé idéologiquement dans la période
précédente à travers cette idéologie de
« putschisme moraliste », préconisant de
remplacer les corrompus par les « honnêtes
gens ». La prémisse était toute la
culture du Parti d’action piémontais (Gobetti, Robbio,
etc.), pour qui les « italiens » sont un peuple
corrompu (le peuple des singes, avait écrit Gobetti à
propos de l’adhésion au fascisme). Puisque la
majorité des italiens vote mal (Mussolini, la Démocratie
chrétienne, Craxi, et à présent Berlusconi, etc.),
il faudrait un supplément de moralité venu de
l’extérieur (la presse étrangère, le
libéralisme anglais, présentement Obama, des juges
honnêtes, des journalistes courageux, etc.)
14. C‘est bien à contre-cœur que je dois faire une
brève parenthèse sur le phénomène Silvio
Berlusconi. A l’étranger, les journalistes et les
intellectuels français, anglais et allemands ont enfin une cible
facile pour exprimer leur traditionnel mépris des italiens. Ils
trouvent en Italie une sorte de « cinquième
colonne » dans le parti dit des
« anti-italiens » (Montanelli, Scalfari, etc),
ceux qui continuent à penser qu’une belle réforme
protestante – mais à l’anglaise, et non à la
française ni à l’allemande – a manqué
à l’Italie, et qui voudraient que cette dernière
fût homologuée dans le monde anglo-saxon, et donc dans un
monde présumé capitaliste-libéral total, mais
où l’on respecte la queue au bureau de poste,
s’entend.
Les capitalistes
délèguent les pouvoirs secondaires à la classe
politique, formée d’employés dépourvus
de conscience malheureuse et de toute inquiétude philosophique.
Toutefois, ils surveillent indirectement cette classe politique au
moyen de deux espèces de gens encore plus fiables : les
journalistes et les juges. La campagne judiciaire et
journalistique contre la Première république,
déchaînée entre 1992 et 1994 aurait plu à
Marx, par la nature structurelle de phénomènes qui
n’étaient superficiels qu’en appa-rence.
Berlusconi a été un résultat involontaire de Mani pulite,
et il doit son pouvoir exclusivement à ce coup
d’État judiciaire extra-parlementaire, appuyé par
une campagne de presse envahissante et capillaire, sur le fond
idéologique de cet esprit de « putschisme
moraliste » semé partout depuis la dissolution du
défunt Parti Communiste Italien entre 1976 et 1991. Les juges
ont éloigné la classe politique toute
entière qui avait gouverné de 1948 à 1991:
Démocratie Chrétienne, Parti Socialiste Italien,
Parti Républicain Italien, Parti Social-Démocrate
Italien, Parti Libéral Italien. L’intention originaire
n’était pas de donner le pouvoir aux mercenaires
nihilistes du PCI-PDS, mais de favoriser un putschisme de mafias
oligarchiques (Segni, etc. (15)). Mais il en alla autrement. Dans le
fait, la seule classe politique professionnellement capable de mener la
transition du précédent capitalisme étatique
assisté jusqu’au nouveau scénario globalisé
néo-libéral était bien le mercenariat
bureaucratique et nihiliste PCI-PDI, tout autant dépourvu de
conscience malheureuse, et entièrement converti à
l’esprit putschiste moralistico-judiciaire.
Berlusconi, en tant que capitaliste
« privilégié » par le
précédent gouver-nement Craxi, avait peur que son
principal ennemi (le groupe financier Scalfari - De Benedetti des
journaux L’Espresso et La Repubblica)
n’en profitât pour le ruiner et le faire mettre en prison.
Il se disposa donc à se mettre à la tête de ces
soixante-dix pour cent des électeurs italiens auxquels ce
putschisme moraliste journalistico-judiciaire avait ôté sa
représentation politique. C’est en cela et en cela
seulement que consiste la base structurelle du succès de
Berlusconi. Et c’est évidemment ce que les putschistes
moralistes ne sauraient reconnaître, aussi recourent-ils aux
lieux communs traditionnels du
parti « anti-italien » ( les Italiens
seraient naturellement maffieux, avec un esprit de famille immoral, le
culte mussolinien du chef, un égoïsme exclusif, des harems
de gamines ambitieuses, etc.)
Voici donc vingt ans que nous sommes contraints en Italie
de subir ce scénario infect, où pas un des deux partis en
présence n’est digne du moindre respect ni de la moindre
préférence.
15. Comme si ce coup d’État judiciaire
extra-parlementaire de 1992 n’avait pas suffi, qui allait mettre
au pouvoir le mercenariat nihiliste
« métamorphique » PCI-PDS-DS-PD, il y en
eut un autre en 1999, qui porta l’Italie à la guerre
contre la Yougoslavie, en dépit de la charte de l’ONU, qui
ne la permettait pas, et de la constitution italienne elle-même,
qui bien explicitement ne la permettait pas non plus. Nous savons
parfaitement aujourd’hui qu’il s’agissait d’une
guerre géopolitique menée par les USA et l’OTAN,
couverte du manteau de la nouvelle idéologie politiquement
correcte des droits de l’homme (quoique proportionnée
à l’envergure de bombardements irrésistibles). Pour
gérer ce deuxième coup d’état, on fit appel
à d’Alema, ce moustachu cynique, ancien chef des Jeunesses
Communistes du PCI. Je t’épargne les détails, qui
seraient pourtant intéressants (j’ai écrit un livre
là-dessus, Le bombardement éthique, paru en 2000 aux éditions CRT, qui a été traduit en serbo-croate).
16. Si j’ai
ouvert cette brève parenthèse, c’est que
l’histoire de l’Italie telle que je l’ai vécue
entre 1992 et cette année 2009 a pris l’aspect d’un
véritable théâtre de l’absurde, qui rappelle
la lecture par Lénine de la Science de la logique de Hegel,
où toute chose se renverse en son contraire, et la civilisation
en barbarie (en l’occurrence, la guerre de 1914). Quant à
moi, j’ai vécu le retournement du communisme italien et sa
transformation en mercenariat cynique et nihiliste de l’Empire
des USA.
Par conséquent, si ma pensée naît certes de mes uniques capacités dialectiques personnelles, le « facteur externe » peut se résumer ainsi :
I)
Refus de la religion capitaliste-bourgeoise transmise par mes parents,
qui appartenaient à la génération fasciste
déçue, moins par le fascisme (auquel ils auraient
applaudi avec enthousiasme s’il avait gagné), que par sa
désastreuse défaite militaire et les bombardements de
1943-1945.
II) Adhésion au
communisme orthodoxe par une réaction largement oedipienne
à la religion capitaliste, et progressive mise en question
critique de cette hérésie de
l’hérésie.
III) Adhésion, au
début vaguement trotsko-maoïste, au monde extrémiste
et critique de l’hérésie de
l’hérésie. Mais les hérésies plus
précisément gauchistes (cf. Richard Gombin, Les origines du gauchisme,
1971) ne m’ont jamais intéressé, par leur
complète illusion que l’hérésie de
l’hérésie pourrait finalement constituer une
religion assez efficace pour abattre celle du capitalisme.
IV) Critique radicale de
l’hérésie d’une hérésie, sans
toutefois la pousser jusqu’à l’abandon de la
critique communiste du capitalisme. Cette critique radicale m’a
conduit à violer le « politiquement
correct » de la gauche, qui est la base unique de son code
d’appartenance identitaire (et je rappelle ici les gestes de
Mustapha Kemal). D’où ma critique de la théologie
interventionniste des Droits de l’homme, du code politiquement
correct, de la nouvelle religion de l’holocauste qui donne aval
au sionisme et à l’américanisme, de
l’antifascisme entretenu en l’absence complète de
fascisme, de l’indifférence générale
au « putschisme » purement moraliste du
code antiberlusconien des intellectuels italiens, etc.
V) Enfin, constatation que le
monde à l’envers des deux dernières
décennies (et particulièrement en Italie) exige un
renversement adéquat du code théorique
d’interprétation du monde. Et je crois que c’est
là-dessus, et précisément là-dessus, que se
sont greffées, dans l’histoire de ma vie, la
systématisation et la cohérence conceptuelles de ma
pensée depuis dix ans. Comme on le voit, toute pensée est
libre, mais tout ensemble historiquement déterminée. Et
nous pouvons donc enfin parler de philosophie.
16. Vint un moment, où
Mustapha Kemal s’est rendu compte qu’il ne suffisait pas de
boire du vin en public, et de remplacer le fez et le turban par le
chapeau et la casquette (tu m’excuseras si j’insiste
sur cette innocente analogie: c’est que j’ai fait aussi des
études de turcologie). Il a compris qu’il fallait aussi
changer purement et simplement d’alphabet. Mais mon analogie ne
signifie nullement que j’approuve ses choix (et en bon
hellénophile, je préfère même le vieux
multinationalisme du monde ottoman). Cela veut dire seulement que
tant que nous n’écrirons pas la vieille langue de Marx,
toujours bonne et valide, dans un alphabet nouveau, nous continuerons
à faire, comme les miniaturistes des manuscrits arabes, des
chefs d’œuvre artistiques merveilleux, mais toujours dans
les marges des mêmes textes religieux de légitimation.
17. Tâchons de poser correctement le problème dès
le commencement. Je tiens pour erronée la terminologie de Marx
et Engels touchant le « communisme primitif ». Le
terme de « mode de production communautaire »
aurait été meilleur, bien qu’il s’agisse
d’une chose qui diffère grandement selon les lieux. La
terminologie de Hosea Jaffe (16) est correcte : le mode de
production communautaire à l’origine sans classes,
où la division du travail se fonde sur les deux
complémentarités hommes - femmes, et jeunes-vieux,
s’est postérieurement transformée en despotisme
communautaire. La légitimation du despotisme communautaire est
de nature religieuse, il n’y a pas encore de philosophie. Le mode
de production esclavagiste, puis féodal (comme en Europe et au
Japon) sont des exceptions, et non la règle, au sein du
despotisme communautaire (Jaffe), que Samir Amin appelle quant à
lui « sociétés du tribut ». Ce
qu’on a appelé « mode de production
asiatique », avec des castes (en Inde) ou sans (en Chine)
représente l’évolution du despotisme communautaire.
Le communisme selon Marx pourrait être défini
comme le rétablissement du mode de production communautaire,
mais évidemment sur la base du développement des forces
productives industrielles, et de l’irréversible
constitution de l’individu moderne, lequel ne pourrait supporter
son hypothétique disparition au sein d’agrégats
sociaux organiques pré-modernes. Les deux conditions
préalables au rétablissement d’un mode de
production communautaire demeurent par conséquent des forces
productives sociales développées, et cette
irréversible constitution de l’individu moderne. Et le
problème devient alors, en le posant brièvement :
comment libérer le développement des forces productives
de leur soumission et incorporation à la
reproduction capitaliste, et d’autre part libérer la
constitution de l’individu moderne de son incorporation à
l’anomie individualiste et atomique des derniers
siècles ?
Jusqu’ici, ce que je dis est encore tout
à fait compatible avec le marxisme traditionnel, hormis de
notables innovations terminologiques, mais qui ne suffisent pas pour
effectuer une véritable révolution scientifique de
paradigme (je prends ce terme dans le même sens que Thomas Kuhn
(17)).
18. Si le diagnostic marxien impliquant le passage du
capitalisme au communisme était exact pour l’essentiel, il
est évident qu’il n’y aurait pas à
évoquer la communauté et le communautarisme. Mais il
n’est pas exact, et pour beaucoup de raisons. En premier lieu, il
n’est pas vrai que la bourgeoisie capitaliste devienne, à
un certain point de son développement, parasitaire comme les
classes féodales et seigneuriales, qui vivent de rentes et non
de profit, et qu’elle n’est plus capable de
développer les forces productives. Deuxièmement, il
n’est pas vrai qu’il existe des dynamiques internes au mode
de production capitaliste qui induisent à la constitution
d’un travailleur collectif par association coopérative, du
directeur d’usine jusqu’au dernier des manœuvres.
Troisièmement, il n’est pas vrai qu’il se forme au
sein même de la production un general intellect
potentiellement communiste, sans que l’on ait besoin d’y
greffer des pratiques communistes et communautaires fondées
philosophiquement. Quatrièmement, il n’est pas vrai
que les classes ouvrières, salariées et
prolétariennes produisent progressivement une conscience
révolutionnaire qui désintègre le système.
Cinquièmement, il est absolument illusoire que ces classes
puissent être « remplacées » par de
nouveaux sujets collectifs déterminées biologiquement
(les femmes, les jeunes, etc.) ou géographiquement (les paysans
pauvres des pays ex-colonisés, etc.
Je me suis borné à ces cinq points, mais
j’aurais pu en mettre beaucoup plus, dix ou quinze. La
réforme communautaire du communisme part de là, et non
d’instances réactionnaires ou
« irrationnalistes », comme le proclament les
scientistes marxistes de toutes sortes (en Italie,
l’althussérisme italien, surtout).
19. Il faut toutefois se garder de cacher sa tête dans le sable
comme une autruche pour ne pas voir que le vieux modèle marxiste
était capable de mettre en avant une déduction
scientifique ( fût-elle erronée) de la transition
historique et politique du capitalisme au communisme, tandis que le
nouveau modèle communautaire ne l’est pas, et ne recourt
qu’à des arguments très faibles et tout
extérieurs au sujet ( critique du productivisme, de
l’« horreur économique », de
l’individualisme anomique, exhortation à la
solidarité, etc.). Les adversaires du modèle
communautaire exploitent évidemment cette faiblesse,
qu’ils soient partisans de l’individualisme capitaliste, ou
du marxisme orthodoxe. Il serait donc absurde de la dissimuler. Mais la
meilleure manière de ne pas la cacher est de la revendiquer
hautement, comme une force. C’est ce qu’on ne fait pas, on
préfère se taire et rester tout confus. Ce n’est
pas de cette façon que l’on réussira à
sortir de l’impasse où nous nous trouvons. Il faut
transformer une faiblesse en force, et ne pas s’obstiner à
la dissimuler avec embarras.
20. La transformation gestaltique (18) est ce phénomène
de la perception visuelle par lequel, en regardant le même
dessin, on voit les grandes oreilles d’un lapin au lieu du bec
d’une oie.
La philosophie de la critique
communiste-communautaire du capitalisme a besoin d’une
transformation gestaltique radicale. C’est à la fin de
cette opération que l’on devra passer au changement de
l’alphabet, et Marx deviendra alors l’un des grands
penseurs de cette critique, et non plus l’unique, et encore moins
l’infaillible. Mais à cette heure, nous ne sommes pas
encore en mesure de proposer un changement d’alphabet. On ne nous
comprendrait pas, on nous exclurait aussitôt.
Cinq opérations principales sont nécessaires pour réaliser une transformation gestaltique :
1)
Abandonner le prétendu matérialisme dialectique pour
passer à une ontologie de l’être
social.
2) Abandonner la théorie des cinq stades de
l’évolution historique du prétendu
matérialisme historique et se diriger vers une conception
multilinéaire et non plus absurdement et mécaniquement
unilinéaire.
3) Primauté explicite de la philosophie sur la prétendue
« science », non pas d’une manière
générale, mais exclusivement dans le champs de la
société et de l’histoire, et donc du communisme
communautaire.
4) Changement de perspective radicale quant à la place de Marx
dans l’histoire de la pensée. Passer d’une
conception « futuriste » de Marx, selon laquelle
Marx aurait projeté Hegel dans le futur en lui ajoutant le futur
communiste, à une conception
« traditionaliste », selon laquelle Marx est un
épisode d’une tradition, née avec les
pré-socratiques, et qui oppose cycliquement aux tendances
dissolutives et destructrices de l’accumulation,
déréglée, anomique, de la richesse individuelle,
des tendances contraires de retour à l’association et
à la communauté.
5) Reconstruction de l’histoire universelle comparée des
peuples, sur le fondement du concept (presque absent chez Marx) de mode
de production communautaire, selon ses scissions et ses recompositions
toujours différentes.
21. On nous dira qu’il est inutile de mettre à
l’ordre du jour l’abandon du matérialisme
dialectique, puisque celui-ci est désormais un «chien
mort » que personne ne défend plus. Ce n’est
pas tout à fait vrai. Les systèmes scolastiques
d’enseignement du marxisme en Chine et à Cuba continuent
de le prêcher par inertie, ce qui ne démontre pas
seulement de l’inertie, mais une incapacité totale de
courage et d’innovation. Le fait que le matérialisme
dialectique, sous des formes diverses, ait été
défendu par Engels, Lénine, Staline, Trotski, Mao, et de
nombreux auteurs occidentaux (Sève, Geymonat, Rizakis), freine
tous ceux qui croient qu’il serait impossible de penser librement
sans commencer par sacrifier aux sacro-saintes autorités. Mais
il n’en va pas ainsi. Le grand Hegel a écrit :
« Dans l’étude, la voie royale et suprême
est de penser par soi même ».
En résumant les choses à
l’extrême : le matérialisme dialectique est une
variante positiviste tardive d’un code conceptuel primitif,
fondé sur l’indistinction et la fusion du macrocosme
naturel et du microcosme social. Mais si les membres des
communautés primitives avaient tous les droits de penser ainsi,
parce que leur propre survie communautaire dépendait directement
et strictement de la nature et qu’elle était absolument
inconcevable coupé d’elle, les positivistes avaient un
tout autre motif, qui était la primauté du modèle
épistémologique des sciences de la nature dans la science
de la connaissance de la société (et depuis Auguste Comte
jusqu’à Althusser en passant par Engels, il y a là
une continuité tragi-comique).
Bien peu soutiennent toujours la forme traditionnelle du
matérialisme dialectique, il est vrai ; mais sa
néfaste influence dure encore, dans l’idée que la
connaissance et la transformation de la société
dériveraient de la structure conceptuelle des sciences de la
nature, en unifiant tout ceci d’une manière
expéditive et arbitraire sous le terme unique de
« science ».
Il n’est pas
de compromis possible entre le modèle du matérialisme
dialectique et le modèle d’une ontologie (exclusive) du
(seul) être social. Une telle ontologie de l’être
social n’est en principe ni idéaliste, ni
matérialiste, et refuse par conséquent cette dichotomie
inutile basée sur la gnoséologie. Par sa nature
même, elle requiert une pensée de la totalité
expressive (son élément idéaliste),
complétée par une méthode d’examen de la
structure de tel mode de production (son élément
matérialiste). Georges Lukacs en a donné un premier
modèle, qui doit à mon avis être modifié et
perfectionné, parce qu’il s’efforce encore de
maintenir cette inutile dichotomie entre idéalisme et
matérialisme, et en outre de « sauver »
Marx toujours et quoi qu’il en soit sans jamais reconnaître
les erreurs de celui-ci, dont il « charge »
le seul Engels, etc. Le meilleur modèle philosophique pour une
pensée communiste-communautaire est donc une ontologie du (seul)
être social, mais nous en sommes hélas encore bien loin.
22. La théorie
unilinéaire obligée de la succession des cinq stades de
l’histoire universelle (communisme primitif, mode de production
esclavagiste, modes de production féodal et capitaliste, et
communisme comme fin de l’histoire) est aujourd’hui
discréditée et complètement abandonnée. Il
s’agit là d’une occidentalisation eurocentrique
impropre, arbitrairement étendue au monde entier, et qui devait
servir (elle l’a fait pendant au moins un demi-siècle),
d’idéologie de légitimation de
l’universalité du modèle russo-bolchévique
de révolution socialiste. Il ne fut pas difficile
d’y ajouter le « mode de production
asiatique », parce qu’il était lui-même
repris de l’Écriture Sainte : les Grundrisse
(Fondements de la critique de l’économie politique) de
Marx. On ajouta ensuite les modes de production
« antico-oriental » (Égypte,
Mésopotamie), « mesoaméricain » et
«africain ». On parla de «mode de production
tributaire » (Samir Amin) et de « despotisme
communautaire » (Jaffe). Les études historiques de
Perry Anderson finirent par faire sauter le schéma stalinien, et
l’on pourrait évidemment continuer.
Et cependant,
bien qu’elle ait perdu sa légitimité, la
théorie des cinq stades a continué d’exercer son
influence négative, pace que le sens commun de ce qui reste des
militants communistes « de base » est toujours
caractérisé par l’économisme, par le
déterminisme, et par la téléologie obligée.
L’échafaudage des cinq stades s’est formellement
écroulé, mais il en demeure l’économisme,
quant au passage d’un mode de production à un autre, et le
finalisme idéologique de la pacification finale des luttes
historiques dans un communisme communautaire sans conflits. Le
schéma de Staline est aboli, mais il reste l’idée
de la « grande narration » ( Lyotard) et de la
sécularisation de l’eschatologie
judéo-chrétienne dans le langage de
l’économie politique ( Löwith).
Il faut par
conséquent mener à son terme le processus d’abandon
de ce schéma, et déclarer ouvertement que ce n’est
pas la règle qu’il y ait une succession
« progressiste » évolutive du cours de
l’histoire; qu’il n’est rigoureusement pas de
science de l’histoire qui soit comparable, fût-ce par
analogie, aux sciences naturelles et à la médecine; et
qu’il peut exister tout au plus, sans qu’on puisse rien
prétendre d’autre, une philosophie universaliste de
l’histoire sur une base ontologique qui utilise une
méthode d’analyse déduite de la théorie de
Marx et de ses catégories. On ne peut absolument pas aller
au-delà. Comme le chien d’Esope, qui tenait dans sa gueule
un morceau de viande, le lâcha pour mordre son reflet qu’il
voyait dans l’eau, et de la sorte n’en mangea aucun au lieu
de deux, de même, si l’on rejette la philosophie
universaliste et ontologique de la communauté pour atteindre
à la prétendue « science », non
seulement on n’aura aucune science, mais on perdra aussi la
philosophie qu’on avait déjà.
Mais tout cela demande à être approfondi.
23. Après une
réflexion de plus de quarante années, je suis
arrivé à la conclusion bien méditée que la
connaissance philosophique est supérieure à la
connaissance dite « scientifique », et
qu’on ne doit pas avoir la moindre honte de le revendiquer
ouvertement. Evidemment que cela sonne comme un ridicule
blasphème réactionnaire et irrationaliste dans les
milieux dits « marxistes », mais tout autant
d’un point de vue individualistico-capitaliste pur, lequel sur ce
point (et ce n’est pas un hasard) est en général
plus « marxiste » que les marxistes même
les plus extrémistes.
Cette formulation est de toute façon ambiguë
et incorrecte ; en ce qui me concerne, j’appartiens à
l’école philosophique qui considère qu’il
existe une « science philosophique » (chez
Aristote, Hegel, et Marx lu selon les codes d’Aristote et de
Hegel), laquelle s’oppose aux philosophies basées sur la
souveraineté indécidable (19) des opinions, au
relativisme, à l’empirisme, au nihilisme, etc. Mais on
emploie ici le langage ordinaire, où la philosophie est
considérée comme une forme d’interrogation
discutable sur la signification de la totalité sociale, et la
«science » comme la méthode des sciences
naturelles modernes depuis le XVIIème siècle,
avec toutes les transitions et les lacunes internes de la
médecine, de la pharmacologie, de l’astronomie, de la
physique, de la chimie, de la biologie, de la génétique,
etc.
Il
s’agit de briser un lieu commun, qui s’est confirmé
à partir du positivisme d’Auguste Comte entre 1830 et
1850, et qui a produit dans la suite, entre 1875 et 1895, le code
théorique du marxisme comme « science »,
que tous les marxistes conservent comme on garde l’uniforme
militaire d’une guerre finie depuis longtemps. Je me rends
parfaitement compte de toutes les raisons de la pesante inertie de ces
habitudes qui ont la vie dure.
En premier lieu, il semble aussitôt que
l’affirmation de la supériorité de la connaissance
philosophique sur celle dite scientifique (élaborée en
son temps pour donner réponse au problème de la
connaissance de la nature, et seulement de cette dernière) soit
un retour à des formes de superstition, du passéisme, du
conservatisme traditionaliste, etc. Quoi! Ne sommes-nous pas dans la
modernité ! Comment peut-on dire de telles choses dans la
modernité! Devant pareille tautologie, qui se donne pour un
argument rationnel, l’envie me vient de répondre comme fit
en son temps Roland Barthes : « Un moment vint
où il m’est devenu subitement indifférent
d’appartenir plus ou moins à la
modernité ! » On ne pouvait mieux dire. L’orthodoxie
capitaliste, l’hérésie communiste, et
l’hérésie de l’hérésie
trotskiste et maoïste ont toutes trois en commun la même
base dogmatique : le fétichisme historiciste du
progrès irréversible de la modernité, pris comme
un article de foi religieuse. Mais le temps est venu de défier
les faux dieux.
En second lieu, on a souvent une peur obscure de
tomber dans des positions irrationalistes de mépris pour ce
qu’on appelle « la science ». Mais
c’est une peur infondée, induite par la pression
conformiste du scientisme qui domine autour de nous (ici je citerai
Marx : les idées dominantes sont celles de la classe
dominante). La science moderne de la nature est une idéation
cognitive merveilleuse, incomparable pour ce qui est des sciences de la
nature et l’innovation et le perfectionnement technologiques,
incomparable à l’égard de la nature supposée
« séparée » de la sphère
humaine et sociale. Mais cette merveille devient absolument inutile en
ce qui concerne l’orientation de l’homme dans le monde, et
la légitimation d’un choix communautaire contre
l’individualisme déréglé. La connaissance
scientifique est ici non seulement inutile, mais encore illusoire,
parce qu’elle fait imaginer ce qui n’est pas, ce qui par
nécessité décevra tôt ou tard: que la
méthode scientifique pourrait nous orienter, touchant non
seulement ce qu’on appelle les « valeurs »,
mais aussi l’évaluation de la nature de la totalité
expressive de la vie humaine, privée et/ou communautaire.
Le tir de barrage scientiste sera terrible, on se
répandra en injures et en invectives (métaphysique,
passéisme, nostalgie, traditionalisme, conservatisme,
anti-modernité, anti-postmodernité, irrationalisme,
etc.). Disons-le très simplement : peut-être que ceux
qui sauront résister à et
contre-attaquer avec succès cette batterie d’injures
« modernes » seront capables de contribuer
à une nouvelle manière de penser. Mais celui qui
s’épouvante et recule démontre qu’il ne
parvient pas à comprendre la nature du problème culturel
qui est devant nous.
24. On peut dire qu’en plus d’un siècle, la
marxologie a bien travaillé. La grande majorité des
inédits de Marx ont été publiés au
siècle dernier. Il en reste, mais il est improbable qu’une
image complètement nouvelle de Marx puisse sortir de la
marxologie. Certains points sont désormais bien connus. Nous
savons que l’on ne peut trouver chez Marx la justification du
matérialisme dialectique. Nous savons qu’on ne peut y
trouver la théorie des cinq stades préfixés du
développement historique. Nous savons que la théorie de
la coupure épistémologique et de la suppression de la
catégorie d’« aliénation » (20)
n’a aucune preuve philologique. Nous savons que Marx n’a
jamais rompu avec Hegel, mais qu’il l’a
métabolisé de diverses manières, et que dans ses
dernières années, il alla jusqu’à se «
réconcilier » complètement avec la philosophie
de Hegel. Nous savons, par conséquent, qu’un marxisme
anti-philosophique et anti-hégelien sont une légende
née d’un positivisme attardé. Nous savons encore
beaucoup d’autres choses.
Le secret de Marx est toutefois absolument
indépendant de ces disciplines nécessaires, mais tout
à fait secondaires et auxiliaires, que sont la marxologie, la
philologie, et la citatologie justificative. Dans l’optique
d’un séminaire universitaire sérieux et bien
mené, elles sont les cent pour cent du problème. Dans
celle d’une
insertion « métaphysique » de Marx au
sein d’une perception globale de l’histoire universelle
prise comme un unique concept transcendantal réflexif (21),
elles n’en font pas cinq pour cent, elles ne sont rien. Il
s’agit en effet de choisir entre deux images holistes (22) de
Marx. Marx est-il un penseur « futuriste », qui
futurise Hegel et ouvre une période qualitativement nouvelle de
l’histoire de la philosophie (et donc de
l’« histoire historique »), ou bien un
penseur « traditionaliste », qui se relie
d’une façon nouvelle à une tradition antique
remontant véritablement aux présocratiques grecs ( sans
parler de leurs équivalents indiens et chinois): la tradition de
la réaction solidariste et communautaire qui se produit
justement pour contrecarrer la décomposition privative et
mercatique ?
Sur ce point l’exégèse marxologique
est muette, parce qu’il est possible de tirer du texte même
de Marx autant d’éléments (et d’interminables
chaînes de citations) pour soutenir la thèse futuriste que
la thèse traditionaliste. Et je veux bien admettre encore, non
seulement que la thèse futuriste correspond mieux aux intentions
subjectives de Marx, mais qu’elle ressort davantage de toute une
liste de citations. Et pourtant, selon moi, si on ne rejette pas cette
thèse, la crise de la validité et de
l’utilité politiques et historiques de la pensée de
Marx pour le présent ne pourra jamais être
surmontée. Comprendre ce point crucial constitue
désormais quatre vingt pour cent du problème que certains
appellent celui de « Marx aujourd’hui »
(23).
Il semble à première vue que
l’interprétation « futuriste »
de Marx soit une simple « futurisation »
dialectique de la philosophie de l’histoire de Hegel (comme par
exemple chez Ernst Bloch). Cela est seulement en partie vrai, et en
toutes choses, en philosophie surtout, une demi-vérité
donne une entière erreur. En réalité, la
thèse de la « futurisation » de Hegel par
Marx suppose une évaluation fausse du même Hegel, qui fait
de lui, en un certain sens, le couronnement suprême de la
philosophie des Lumières. Cela n’est pas ce que je pense.
Hegel n’eut certes pas à l’égard de la
philosophie des Lumières une attitude de rejet ( comme tout un
courant, qui va de Burke et de Maistre jusqu’à Horkheimer
et Adorno) ; il l’a traitée selon sa méthode
caractéristique de « Aufhebung »
( dépassement, où ce qui est supprimé est
conservé).Toutefois, l’aspect principal de sa Aufhebung
des Lumières fut le dépassement, et non la conservation,
c’est à dire : la critique des fondements
individualistes, et du « mauvais infini »
du mythe du
progrès.
Au lieu que l’interprétation futuriste de
Marx reste entièrement dans la sphère d’une
systématisation de plus en plus dure et cohérente du
mythe bourgeois du progrès, mythe idéologiquement
apparenté au nouveau primat du profit (d’un type
linéaire), qui se substitue au vieux primat de la rente
(d’un type cyclique, parce qu’il était lié
aux saisons et aux récoltes). La structure ontologique du
progrès se rapporte à l’infini et à
l’illimité, exactement comme celle à laquelle
s’opposèrent les premiers philosophes grecs (Anaximandre,
Pythagore, etc.), qui virent justement dans une telle structure
ontologique la cause de la dissolution individualiste, privative, et
chrématistique de la société. En outre, le
futurisme de la théorie du progrès va de pair avec
l’idée de l’accélération de
l’histoire (excellemment étudiée par Kosellek),
laquelle se rapporte au positivisme, qui voit dans la science et son
application les seuls instruments pratiques possibles pour
réaliser sûrement l’accélération du
temps.
Cependant, la philosophie de Hegel, prise dans son
ensemble, doit être considérée comme une
réaction communautariste au précédent
individualisme des Lumières (bien qu’il soit
évident qu’elle est communautaire-bourgeoise, et non
communautaire-communiste). Si au contraire on fait de Hegel le
grand continuateur et de sa pensée la synthèse des
Lumières, et que Marx lui soit (correctement) relié, il
s’ensuit que la pensée de Marx apparaît comme la
synthèse suprême des mêmes Lumières :
depuis le mythe du progrès jusqu’à
l’empirisme fondé sur l’individualisme : nous
avons là toutes les conditions qui préparent la
réabsorption de l’héritage marxiste dans les
conceptions du monde progressistes-bourgeoises ; et c’est
ainsi que l’interprétation futuriste de Marx conduit
dialectiquement au suicide de la dialectique.
L’interprétation traditionaliste de
Marx que je propose renverse complètement la perspective, et
elle n’est possible que sur la base d’une radicale
transformation gestaltique. Dans l’abstrait, les conditions
seraient favorables, à partir d’au moins deux facteurs
historiques : la dérive destructrice sans limites de
l’actuel hyper-capitalisme post-bourgeois et
post-prolétarien, et d’autre part le bilan de la faillite
intégrale du marxisme historique
« futuriste » participant des Lumières et
du positivisme ; mais en réalité il n’en est
rien, parce que les quatre vingt-quinze pour cent de la
communauté intellectuelle « marxiste » ne
sont pas disposés, actuellement et pour bien longtemps encore,
à abandonner le vieux modèle. Vico aurait parlé de
« l’orgueil des doctes » ; Ennio
Flajano (24) aurait dit « La situation est
désespérée, mais pas sérieuse ».
Et pourtant, c’est dans la pensée
individualiste de Thomas Hobbes, ouvertement
anti-aristotélicienne, dans l’empirisme de John Locke,
dans la critique corrosive de Voltaire, dans l’économie
politique de David Hume et d’Adam Smith, sans fondements
philosophique et communautaire et ne reposant que sur soi-même,
etc., que réside l’innovation décisive de la
modernité. Et c’est à une telle nouveauté
empirico-individualiste (à laquelle, en dernier résultat,
appartient le criticisme de Kant lui-même), que Hegel et Marx
répondent, par un mouvement conservateur et communautaire, qui
procède en dernière analyse de la tradition philosophique
grecque.
Si le propos est à peine entamé, je
crois que par nature il est déjà compréhensible.
25. Pour résumer les choses à
l’extrême, nous pouvons dire que la stratégie de
Marx concerne la communauté humaine, et sa tactique la classe
prolétarienne. Ou autrement dit : le communautarisme est la
stratégie, la lutte des classes la tactique. Le mouvement
communiste a transformé la tactique en stratégie –
ce qui était certainement inévitable dans des conditions
d’alors ; c’est bien pourquoi je n’entends pas
le moins du monde me laisser aller à une critique facile et
pédantesque. La cause dernière de sa provisoire faillite
historique consiste précisément dans la dynamique
dissolvante de cette fin tactique prise pour la fin stratégique.
Si l’on comprend la société communautaire comme une
radicalisation despotique de la lutte des classes (comme Staline, la
Bande des quatre, Pol Pot, etc.) il est inévitable que ne
naissent tôt ou tard des mouvements de masse de
contre-révolution sociale restauratrice, dont les couches
moyennes ( les anciennes et les nouvelles) sont la base de classe.
Le passage théorique de la lutte des classes
au communautarisme n’efface donc pas les bonnes raisons
historiques et sociales de celle-ci; il les insère
seulement dans une nouvelle conception de l’histoire plus
cyclique et moins progressiste (c’est-à-dire, plus
grecque, et participant moins des Lumières), et il ne vise
surtout pas à rompre avec la meilleure part de
l’héritage de Marx. Par exemple, le concept marxien de
mode de production reste valable, et jusqu’à ce jour non
surpassé (si on le débarrasse de ses déviations
économistes, historicistes, déterministes,
mécanistes, qui toutes finalement se ramènent au
modèle positiviste du primat d’une science sans fondements
philosophiques, et à la saint-simonienne
« administration des choses »). C’est pour
cela qu’il faut légitimer le concept de « mode
de production communautaire », qui prévaut aussi bien
au concept de « communisme primitif »
qu’à celui de « communisme du
futur » -- ce rêve individualiste, ou ce cauchemar, de
la disparition de la famille, de la société civile et de
l’État. Personne ne l’a encore fait: cela ne
signifie pas qu’on ne puisse pas le faire, ouvertement et
méthodiquement.
26. Deux mots, pour terminer, sur le marxisme italien. Il a
pratiquement disparu de la scène publique depuis vingt ans. Je
crois qu’à l’étranger, l’on n’a
pas compris à fond, même chez les italianistes, la
puissance dissolvante du vieux PCI, qui a agi sous une forme
narcissique, avec des personnages tragi-comiques et grotesques comme
Armando Cossuta et Fausto Bertinotti, sans parler de la
« reconversion » médiatique
d’anciens extrémistes comme Soffri, etc., en
propagandistes de l’empire américain et du sionisme. Le
pays de Labriola et de Gramsci est aujourd’hui l’un de ceux
où l’héritage de Marx est plus ridiculisé et
marginal. Je sais bien qu’il en est de même en France, mais
à un moindre degré, je le crois.
Qui est
aujourd’hui le plus grand marxiste italien vivant ? Question
de café du commerce, mais si je devais y répondre, je
dirais que c’est Domenico Losurdo. Losurdo maintient la relation
entre Hegel et Marx (bien qu’il la présente comme du
réalisme politique et une justification historique), la critique
de l’impérialisme, la légitimité
géopolitique de la défense contre
l’impérialisme américain, la condamnation du
sionisme, etc. Il s’agit là d’aspects
«fondamentaux», et à cet égard il serait
souhaitable que s’achevât l’époque
tragi-comique de Bertinotti, ce destructeur confus et narcissique. Et
Lossurdo et ses idées sont, honnêtement, le
« moins pire ».
27. Cela dit, sans aucune
hypocrisie et fausse modestie, je ne cache pas que je me
considère comme un penseur dans l’ensemble meilleur et
plus profond que Losurdo, par une meilleure
« radicalité » critique touchant
l’héritage philosophique du passé (les grecs,
Hegel, et Marx surtout). C’est pour cette raison
qu’abstraction faite de ma reconnaissance par autrui (qui est
nulle, de toute façon), je devrais dire que le meilleur penseur
italien d’orientation marxiste, c’est moi. Tu comprends
bien qu’il n’y a ni paranoïa ni mégalo-manie
dans cette conviction, mais une simple évaluation du travail que
j’ai accompli depuis presque trente ans. Les textes parlent
d’eux-mêmes, si on veut bien les lire.
Cependant, je suis
condamné à la solitude et à l’exclusion. Je
me moque de la diffamation, elle m’est indifférente ;
mais ce qui, psychologiquement, ne m’est pas indifférent,
c’est le manque de toute défense publique de la part de
ceux qui me connaissaient bien, comme Lossurdo lui-même, qui
n’a pas eu un mot en public, mais pas un seul, pour me soutenir,
bien qu’en privé, par téléphone, il
m’ait assuré plusieurs fois de son insignifiant et
« platonique » soutien. Il n’y a pas
d’issue. Je ne peux renoncer à des convictions qui sont
les miennes, qu’elles soient justes ou erronées, pour
pouvoir accéder à l’audience du politiquement
correct de gauche. Le politiquement correct de gauche veut à
tout prix qu’on lui dise que la modernité est
irréversible, que Marx est quelqu’un de bien parce
qu’il est placé à l’avant-garde du futurisme,
qu’il ne reste plus rien des grecs si ce n’est des sujets
d’études pour doctes à perruque
poudrée, que Berlusconi est l’équivalent
médiatique du fascisme éternel, que la dichotomie
droite/gauche est un dogme indiscutable et un article de foi, que
l’antifascisme est toujours valable en l’absence même
évidente de fascisme, que la religion n’est qu’un
truquage des prêtres fondé sur l’ignorance des
simples, que la géopolitique est une invention des fascistes,
qu’il suffit d’ un contact avec Alain de Benoist pour
être contaminé, etc.
Comme tu le
vois, si j’acceptais ce code traditionnel du politiquement
correct, peut-être pourrais-je
« retourner » partiellement dans le cirque
(ou le milieu, comme disent les marseillais), mais je devrais me
suicider en tant que penseur radical et original.
Tu m’excuseras de ce texte trop long. Mais
j’ai tenu à l’écrire, cher Branca, pour
perfectionner ta connaissance de ma pensée, dont tu as
déjà une idée puisque tu m’as traduit. Je
t’en suis reconnaissant au delà de ce que tu peux
imaginer, parce que, pour des raisons personnelles, je m’estime
encore plus attaché à la France qu’à
l’Italie.
Je etc.
Costanzo.
Notes du traducteur (Yves Branca)
* On aura noté ce terme, qui
s’accorde parfaitement avec sa conception d’une
« ontologie de l’être social » qui ne
soit « ni matérialiste, ni
idéaliste ». v. § 21
1) Preve emploie l' adjectif mercatistico,
néologisme qu' il dérive de "mercatistica", nom qui
correspond en italien à la "mercatique", ce mot que les
défenseurs du français proposent pour "marketing",
mais qui signifie plutôt "l'étude de la
commercialisation", que la " commercialisation"; mais il donne à
"mercatiste" (mercatistico) un
sens très large, qualifiant par ce néologisme, la
tendance du marché à s'accroître et à
dominer sur la société, à devenir une
économie artificielle qui prévaut contre tout.
2) Ce dernier caractère provient de la philosophie de Kant. V. infra, à propos de Kant.
3) Allusion au subjectivisme actualiste de Giovanni Gentile (1875-1944).
4) Le livre de Ci Ji-Wei De l’utopie à l’hédonisme, dialectique de la Révolution en Chine ,
traduit en italien en 2002, n’existe pas en français, mais
on peut prendre connaissance des idées de l’auteur par un
article paru en 2008 dans le n° de janvier de la revue
« Diogène » : La crise morale de la
Chine post-maoïste
5 )1973-76. Cette période coïncide très exactement
avec les trois dernières années de la vie de Mao Zedong.
Celui-ci, dans ses derniers mois, déjà à demi
paralysé, lança encore, au printemps de 1976, une
campagne de « critique des vestiges du droit bourgeois dans
le régime socialiste » et rappela que « la
bourgeoisie était dans le parti ».
6 ) « Il y a autoréférence quand le discours
se prend lui même comme référent ». (Dictionnaire de philosophie de Christian Godin, Fayard, 2004)
7) (1917-1994) Important essayiste, poète, critique
littéraire et traducteur italien. Fut lié entre autres
à Eugenio Montale et à Pasolini. Traducteur de Ramuz, de
Proust, de Brecht, de Goethe, de Simone Weil, etc.
8) Allusion à la « ruse de la raison » selon Hegel.
9) Maxime chinoise taoïste en quatre caractère (Yin fen wei
er), que Mao Zedong aimait à répéter dans ses
articles, discours, et essais philosophiques, pour résumer et en
quelque sorte « siniser » la dialectique
marxiste. (v. De la contradiction (1937), De la juste solution des contradictions au sein du peuple (1957), etc, in Cinq essais philosophiques, Éditions en langues étrangères de Pékin, 1971).
10) Évidemment, en français dans le texte.
11) Gianni Vattimo, (né en 1936 à Turin) est un
philosophe et homme politique italien, ancien élève de
Luigi Pareyson. Il a introduit en Italie la pensée de Karl
Löwith et de Hans-Georg Gadamer. Chargé de la chaire
d'herméneutique philosophique à l'Université de
Turin, il est considéré comme un représentant
typique de la post-modernité. Ancien membre du Parti Radical
Italien, il a été de 1999 à 2004 membre du
Parlement européen, élu sous les couleurs des
Démocrates de gauche. Il est réélu en 2009 sous
l'étiquette de l'Italie des valeurs.
12) Gender studies (études
de genre) :« Apparues dans les années 70 aux
États-Unis, les gender studies ont profondément
renouvelé l'étude des rapports homme/femme en posant que
la différence de sexe est une construction sociale. »
(Sandrine Teixido, in « Sciences humaines.com »)
13 )Le Parti Communiste Italien s’est dissous lui-même en 1991 pour devenir le Parti des Démocrates Sociaux.
14) En italien: « Mains propres »
15) Mario Segni (né en 1939) en Sardaigne, est un homme
politique italien issu de la Démocratie chrétienne.
Député européen de 1999 à 2004 dans le
groupe Union pour l’Europe des Nations, après avoir
fondé « Le Pacte », allié avec
l’ « Alliance nationale » en 1999. En 2003,
il a préféré s’allier avec un
Libéral-démocrate, Carlo Scognamiglio, pour fonder le
Parti des Libéraux-démocrates, qui a repris le symbole du
Pacte.
16) Hosea Jaffe est né au Cap en 1921. Mathématicien,
militant anti-apartheid, il est l’auteur de nombreux livres sur
l’histoire de l’Afrique, le colonialisme et le
système économique mondial. Il a enseigné en
Afrique du Sud, au Kenya, en Éthiopie, en Grande-Bretagne et au
Luxembourg. En 1943, il a été l’un des
co-fondateurs du Non European Unity Movement, organisation anti-apartheid et anti-impérialiste.
17) L’épistémologie de Thomas Kuhn (1922-1996),
s’attache au problème du remplacement par un paradigme
supérieur des théories scientifiques imposant leur cadre
et leur contenu pendant un temps déterminé ;
paradigme est un terme platonicien synonyme d’
« idée », de
« forme », et repris au sens de
« modèle ».
18) Selon la Théorie de la forme, élaborée par
Köhler (+1967), Wertheimer (+1943) et Koffka (+1941), une
perception n’est pas un ensemble de sensations
agglomérées, mais d’emblée la saisie
d’une totalité – ainsi que le montrent les illusions
d’optique.
19) Se dit proprement en logique classique d’une proposition dont
on ne peut établir ni le caractère contradictoire ni le
caractère non-contradictoire avec l’ensemble de la
théorie dont elle fait partie. Derrida en a fait l’outil
de sa « théorie et pratique de la
déconstruction »,
l’indécidabilité perdant son caractère de
singularité logique pour devenir la règle commune des
mots et du sens. L’équivoque et le flottement des termes
subvertissent radicalement la hiérarchie du Logos.
20) C‘est la théorie de Louis Althusser
21) Souligné par Y.B.
22) Terme à prendre ici dans un sens logique et
méthodologique de « relatif au tout, à
l’ensemble » (de l’œuvre).
23) C’est l’objet, par exemple, de la revue française Actuel Marx.
24) Ennio Flajano (ou Flaiano) (1910-1972) a notamment collaboré aux scénarios de I. Vitelloni, La dolce vita, et Huit et demi,
de Federico Fellini. Une de ses boutades est particulièrement
célèbre en Italie : « En Italie, les
fascistes se divisent en deux camps : les fascistes, et les
antifascistes ». Pasolini l’a reprise allusivement
dans les titres de deux articles sur « Le fascisme des
antifascistes » réunis dans ses Écrits Corsaires (1975).