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Métapolitique
Sommaire

Jaime Semprun
PENSÉES DU FOND DE L'ABÎME
Jaime
Semprun est mort, aussi discrètement qu'il a vécu, le 3 août 2010. Fils
de l'écrivain Jorge Semprùn, cinéaste, il est surtout connu pour
l'édition d'une Encyclopédie des nuisances,
série d'attaques sans concessions de notre modernité factice et
dégénérée, dans la mesure où elle s'est coupée de toute valeur humaine
authentique. Disciple de George Orwell dont il a réédité plusieurs
écrits importants, il fut aussi, dans le cadre de l'Internationale situationniste,
l'ami de Guy Debord et, plus récemment, de Baudoin de Bodinat et René
Riesel, tous deux collaborateurs de son projet encyclopédique.
Les extraits reproduits ci-dessous proviennent de L’abîme se repeuple (Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances 1997), véritable manifeste contre-moderne qui porte l'estocade au cœur de notre civilisation moribonde.
Nous n'avons pas connu Jaime Semprun, mais de même que
pour Philippe Muray, Jean Baudrillard et notre ami Jean-Claude Valla,
nous le regrettons comme un frère d'armes.
S'il est une chose qu'il faut retenir de cet abîme où est
plongée l'Europe et d'où l'on ne peut que remonter, c'est qu'il faut
éviter à tout prix de nous laisser mener vers de faux combats contre de
faux ennemis... comme ont tendance à le faire certains "nationalistes"
ou "identitaires" mal inspirés. Le vrai combat, ne peut être, en tant
qu'individus et membres d'une communauté qui se respecte, qu'en
nous-mêmes, et contre nous-mêmes. Le véritable ennemi est celui qui
nous incite à nous oublier , à nous perdre dans le nihilisme d'une
consommation insensée, et à chercher des boucs-émissaires pour pallier
nos propres carences...
Jacques Marlaud
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Post-histoire et vibrations consensuelles
"À
ceux-là, à tous ceux qui sont sortis de l’histoire et vivent dans la
superstition technique (dans un bonheur auquel ils sont les seuls à
croire), il devient tout à fait superflu d’inculquer que vouloir «
refaire le monde » revient fatalement à tenter d'instaurer une utopie
totalitaire, tentative qui ne peut déboucher que sur le chaos et la
violence : ils sont en effet tout disposés à aimer ce monde qui se
défait pour ce qu’il est, et même peut-être bientôt en tant précisément
qu’il sera chaotique et violent. Pour ces individus-atomes, façonnés
par l’isolement sensoriel de la société industrielle de masse,
l’essentiel c’est de « vibrer », et il ne manque pas d’organisateurs
pour leur fournir, outre le fun, des identifications collectives de
substitution et des mobilisations programmées dont ils puissent être en
toute spontanéité les acteurs. « Nous sommes une seule famille », tel
était le mot d’ordre des convulsionnaires de Berlin, mais derrière ce «
signe d’amour sur terre » se profilent l’unanimité obligatoire et la
haine de l’autonomie individuelle, comme aussi derrière les « révoltes
citoyennes » dont le généreux enthousiasme est surtout d’adhérer à un
consensus préfabriqué."
Puérilisme et consumérisme
"... quand le citoyen-écologiste prétend poser la
question la plus dérangeante en demandant : « Quel monde allons-nous
laisser à nos enfants ? », il évite de poser cette autre question,
réellement inquiétante : « A quels enfants allons-nous laisser le monde
? »
Jamais sans doute une société n’aura vanté à ce
point la jeunesse, comme modèle de comportement et d’usage de la vie,
et jamais elle ne l’aura dans les faits aussi mal traitée. Chesterton
avait pressenti dans Divorce, que le sens ultime des théories
pédagogiques alors les plus avancées, selon lesquelles il convenait de
considérer l’enfant comme un individu complet et déjà autonome, était
de vouloir « que les enfants n’aient point d’enfance » (Hannah Arendt a
redit cela beaucoup plus tard, à sa manière). S’étant débarrassé, avec
l’individualité, du problème de sa formation, la société de masse se
trouve en mesure de réaliser ce programme, et dialectiquement de le
compléter avec ce que l’on a appelé son « puérilisme », en faisant en
sorte que les adultes n’aient point de maturité. Les consommateurs
étant traités en enfants, les enfants peuvent bien l’être en
consommateurs à part entière (« prescripteurs », comme tous les
publicitaires le savent, d’une part sans cesse croissante des achats de
leurs parents). De tout ce qu’un dressage si précoce à la consommation
dirigée entraîne d’infirmités et de pathologies diverses, les honnêtes
gens soucieux de « protection de l’enfance » parlent fort peu...."
Sur l'exrême-gauche
"...l’extrême- gauchisme se contente de renverser
les termes de la propagande policière : là où celle-ci désigne des
barbares, venus d’un infra-onde extérieur aux valeurs de la société
civilisée, il prône des sauvages étrangers au monde de la marchandise
et décidés à le détruire. C’est la « révolution par les cosaques »,
avec les banlieues en guise de steppes. Tout ce que veut bien concéder
une telle apologie, c’est que ce refus est assez peu conscient, fort
mal raisonné en tout cas, quoique bel et bien là par l’intention. Mais
si l’on quitte le ciel des bonnes intentions – le gauchisme vit de
bonnes intentions, les siennes et celle qu’il prête à ses héros
négatifs – pour redescendre sur terre, le problème n’est pas que ces
barbares refusent, même très mal, le nouveau monde de la brutalité
généralisée ; c’est au contraire qu’ils s’y adaptent très bien, plus
vite que beaucoup d’autres, qui sont encore encombrés de fictions
conciliatrices."
Fin des enjeux historiques
et "basculement dans la falsification"
"Autrefois, on pouvait dire que ce qui constituait une génération,
c’était une expérience historique singulière, de pouvoir par exemple se
souvenir de ce qu’était le monde avant la Seconde Guerre mondiale.
Aujourd’hui, chaque génération (ou demi-génération, ou quart de
génération, le cycle de renouvellement des choses étant plus court
désormais que celui du renouvellement du matériel humain) est marqué
par un moment de la consommation, un stade de la technique, des modes
crétinisantes et universelles : plus que quoi que ce soit d’autre, on
est le contemporain de certains produits de l’industrie, et c’est en
évoquant des souvenirs de téléspectateurs qu’on se reconnaîtra avec
d’autres une jeunesse commune. La dernière génération au sens
proprement historique rassemble ainsi tous ceux qui ayant été témoins
dans leur jeunesse du basculement dans la falsification – en France
dans les années soixante et jusqu’au début des années soixante-dix –,
ont préféré s’en accommoder, et même pour la plupart y adhérer
fébrilement. Puisqu’ils ont malgré tout connu autre chose, qu’ils
veulent lâchement l’oublier, et qu’il leur faut pour cela se cacher
l’enjeu historique de cette époque décisive, ils doivent se montrer
tout particulièrement vindicatifs dans l’amnésie, l’identification à la
modernisation, la haine de la critique."
Mécanisation et "avalement du monde"
"Combattant de la liberté de circuler emprisonné
dans son enveloppe métallique, l’automobiliste est donc en première
ligne de la lutte continuelle, exténuante, pour une vie débarrassée de
l’effort. Mais cette lutte fait rage partout : il n’est même plus
d’autre rage que celle-là. « Le pire, c’est les machines à balles
rondes, où l’accidenté est littéralement avalé », lit-on dans un
journal, à propos des nouveaux accidents du travail de l’agriculture
industrielle. Après avoir avalé les haies, les chemins, les fermes, les
villages, les savoirs, toute la réalité tangible de la campagne, et
donc tout réalité tangible et intelligible, la mécanisation avale ce
travailleur stressé qu’est devenu le paysan. La dévoration de
l’humanité par la carapace technique qui devait la protéger des
épreuves du monde naturel évoque une ancienne Chimère, que nous avions
placée en frontispice du premier tome de l’Encyclopédie des Nuisances.
Pourtant il y a plus horrible que cette vision où malgré tout victime
et bourreau sont encore distincts : l’idée que l’enchevêtrement de
l’homme et des prothèses mécaniques au profit desquelles il a abdiqué
ses facultés est devenu à ce point inextricable qu’on ne pourra plus
jamais restaurer celles-ci dans leur intégrité. (...)
Toutes les tortures, tous les tourments
infligés par le travail industriel se condensent et se durcissent dans
ses produits, dans ces objets si banals qu’on ne les distingue même
plus, mais qui, chargés de malignité, la diffusent dans les organes de
leurs utilisateurs, indurent leur cœur et leur chair. Des ouvrières de
vingt ans, chiourmes d’un « parc industriel » installé sur une île au
large de Singapour («avec ses hauts grillages, ses tranchées et ses
caméras de surveillance »), perdent la vue en deux ou trois années à
fabriquer des télécommandes ; et au loin, ignorants de ces yeux
éteints, manipulant distraitement le boîtier renfermé sur ces
souffrances inconnues, d’autres esclaves s’appliquent à éteindre leur
propre regard devant les télécrans, tandis que partout autour d’eux la
lumière se tait et tombe la nuit de la raison."
Barbares d'aujourd'hui
Les barbares ne viennent donc pas d’une lointaine et
archaïque périphérie de l’abondance marchande, mais de son centre même.
A qui a su garder à peu près intacte sa sensibilité, en s’efforçant de
réduire autant que possible ses rapports avec les techniques de la vie
aliénée, il suffit pour s’en persuader de côtoyer un instant ceux qui
ont été formés et déformés dès l’enfance par cet appareillage de la
paupérisation ; car ils sont aussi loin de la nature que de la raison,
et c’est à cela que l’on reconnaît la barbarie. Ces estropiés de la
perception, mutilés par les machines de la consommation, invalides de
la guerre commerciale, arborent leurs stigmates comme des décorations,
leur infirmité comme un uniforme, leur insensibilité comme un drapeau.
(...)
Endurcis au contact de leur environnement technique,
rompus aux ordres qu’ils ne cessent d’en recevoir, ceux qui ont grandi
sous les coups et les chocs des « sensations fortes » produites
industriellement cherchent à montrer une dureté plus grande encore, une
dureté d’affranchis, sur le modèle de ces héros de notre temps que sont
les durs entre les durs : les seigneurs de la guerre économique,
indistinctement policiers ou gangsters, chefs d’industries ou de
mafias. En les voyant, ces militants du totalitarisme marchand et de
son dynamisme sans but, on pense à ce que disait Chesterton du slogan
nietzschéen : « Soyez durs » : qu’il signifiait en réalité « Soyez
morts ». (...)
Les « banlieues », comme on dit dans les médias pour
désigner en fait l’ensemble du territoire urbanisé (les centres
historiques anciens, principalement dévolus à l’usage touristique et
marchand, n’ayant presque plus rien de l’heureuse confusion qui faisait
une ville), sont donc devenues, avec leur jeunesse barbare, le «
problème » qui résume providentiellement tous les autres : une « bombe
à retardement » placée sous le siège de ceux qui du coup pourraient se
croire des assis. Comme bien d’autres « problèmes », on parle de
celui-là non pour le résoudre (et comment le pourrait-on ?) mais pour
le gérer, comme ils disent : en bon français pour le laisser pourrir..."
Sur la fin de la civilisation
"... c’est l’idée même d’une civilisation à
continuer qui s’est volatilisée comme la couche d’ozone, fissurée comme
le sarcophage de Tchernobyl, dissoute comme les nitrates dans la nappe
phréatique. Toute entreprise escomptant la durée est frappée de
dérision, le monde appartient maintenant à ceux qui en jouissent vite,
sans scrupules ni précautions d’aucune sorte, dans le mépris non
seulement de tout intérêt humain universel, mais aussi de toute
intégrité individuelle. La qualité de cette jouissance du monde est
exactement celle que permet son caractère hâtif, instantané, voué à la
volatilisation immédiate et donc à la seule intensité sans son contenu
: « Le temps ne respecte pas ce que l’on fait sans lui. » L’usage des
drogues en est à la fois la plus simple expression et le complément
logique, avec leur pouvoir d’émietter le temps en une suite d’instants
sans processus (Baudelaire disait, et ce n’était qu’à propos du
haschisch, qu’un gouvernement intéressé à corrompre sa population
n’aurait qu’à en encourager l’usage.)"
Les "émeutes de carrefour" profitent au système
"« Ce n’est pas avec des émeutes de carrefour qu’on
peut régénérer un monde usé qui s’est trompé dans sa destination.»
Cette réflexion qu’inspirait à Nodier un précoce désenchantement
historique, est aujourd’hui devenue une vérité pratique qu’il faut
formuler plus nettement encore : les « émeutes de carrefour » et autres
déchaînements de violence sans conscience ne servent qu’à ceux qui
veulent prolonger la dégénérescence d’un monde usé et égaré. A preuve,
la façon dont les défenseurs d’un État « social » et « national »
contre l’économie mondialisée espèrent ouvertement tirer parti de
troubles de ce genre, et invoquent assez balourdement (mais d’autres
provocateurs peuvent être plus habiles) « l’obligation de révolte » et
« le droit à l’émeute » (Ignacio Ramonet, « Régimes globalitaires », Le
Monde diplomatique, janvier 1997)."
Affinités entre le novhomme du gauchisme et celui de la Mégamachine
"Pour apprécier à sa juste valeur la part du
gauchisme dans la création du novhomme et dans la réquisition de la vie
intérieure, il suffit de se souvenir qu’il est caractérisé par le
dénigrement des qualités humaines et des formes de conscience liées au
sentiment d’une continuité cumulative dans le temps (mémoire,
opiniâtreté, fidélité, responsabilité, etc.) ; par l’éloge, dans son
jargon publicitaire de « passions » et de « dépassements », des
nouvelles aptitudes permises et exigées par une existence vouée à
l’immédiat (individualisme, hédonisme, vitalité opportuniste) ; et
enfin par l’élaboration des représentations compensatrices dont ce
temps invertébré créait un besoin accru (du narcissisme de la «
subjectivité » à l’intensité vide du « jeu » et de la « fête »).
Puisque le temps social, historique, a été confisqué par les machines,
qui stockent passé et avenir dans leurs mémoires et scénarios
prospectifs, il reste aux hommes à jouir dans l’instant de leur
irresponsabilité, de leur superfluité, à la façon de ce qu’on peut
éprouver, en se détruisant plus expéditivement, sous l’emprise de ces
drogues que le gauchisme ne s’est pas fait faute de louer. La liberté
vide revendiquée à grand renfort de slogans enthousiastes était bien ce
qui reste aux individus quand la production de leur conditions
d’existence leur a définitivement échappé : ramasser les rognures de
temps tombées de la mégamachine. Elle est réalisée dans l’anomie et la
vacuité électrisée des foules de l’abîme, pour lesquelles la mort ne
signifie rien, qui n’ont rien à perdre, mais non plus rien à gagner, «
qu’une orgie finale et terrible de vengeance » (Jack London).
Véritable avant-garde de l’adaptation, le gauchisme
(et surtout là où il était le moins lié au vieux mensonge politique) a
prôné à peu près toutes les simulations qui font maintenant la monnaie
courante des comportements aliénés. Au nom de la lutte contre la
routine et l’ennui, il dénigrait tout effort soutenu, toute
appropriation, nécessairement patiente, de capacités réelles :
l’excellence subjective devait, comme la révolution, être instantanée.
Au nom de la critique d’un passé mort et de son poids sur le présent,
il s’en prenait à toute tradition et même à toute transmission d’un
acquis historique. Au nom de la révolte contre les conventions, il
installait la brutalité et le mépris dans les rapports humains. Au nom
de la liberté des conduites, il se débarrassait de la responsabilité,
de la conséquence, de la suite dans les idées. Au nom du refus de
l’autorité, il rejetait toute connaissance exacte et même toute vérité
objective : quoi de plus autoritaire en effet que la vérité, et comme
délires et mensonges sont plus libres et variés, qui effacent les
frontières figées et contraignantes du vrai et du faux. Bref, il
travaillait à liquider toutes ces composantes du caractère qui, en
structurant le monde propre de chacun, l’aidaient à se défendre des
propagandes et des hallucinations marchandes. (...) La carrière banale
de l’ancien gauchiste, qui a troqué l’instantanéité révolutionnaire («
Tout, tout de suite ! ») contre l’instantanéité marchande, est répétée
en accéléré par chaque consommateur hédoniste, qui n’affirme
l’autonomie et la singularité de son plaisir que pour l’abdiquer en se
livrant sans restriction aux stimuli de la vie mécanisée, à ses
sensations « prêtes à l’emploi », à ses distractions frénétiques, etc."
Le militantisme de l'endurcissement et celui de la tolérance : deux modes d'adaptation et de soumission
"Quand il se manifeste sous des formes agressives et
délirantes, ce nihilisme est blâmé par les défenseurs de la
civilisation de la machine, comme s’il était essentiellement différent
de celui qui, propagé par les médias de l’instantanéité, se manifeste
plutôt sous la forme, alors très appréciée, d’un soutien docile aux
bonnes causes et enthousiasmes collectifs promus par le moralisme et la
correction politique. Mais les journées de l’Amour et les journées de
la Haine mobilisent les mêmes foules d’individus malléables,
disponibles à toutes les émotions simplifiées, massifiées, prometteuses
d’intégration positive à la collectivité. Le militantisme de
l’endurcissement et celui de la tolérance sont simplement deux modes de
l’adaptation par le sacrifice du moi : non seulement ils ne sont pas
exclusifs l’un de l’autre, mais ils vont de pair, et on les trouve très
souvent chez les mêmes individus, se succédant d’un instant à l’autre.
C’est que la brutalité n’est pas plus la fermeté que la sensiblerie
n’est l’humanité. (...)
De même les foules rassemblées par les promoteurs de
telle ou telle bonne cause platonique s’occupent surtout à s’admirer
elles-mêmes d’être là réunies dans l’euphorie d’une généreuse unanimité
dont elles sont bien tranquilles qu’elle est sans conséquence, qu’elle
ne les engage à rien. Et à cet égard bien peu de chose différencie les
bons sentiments de la propagande humanitaire, démocratiste,
antiraciste, des appels au meurtre des vedettes de la violence simulée,
comme bien peu de chose sépare, par la conscience, la foule des
émeutiers d’un soir de celles qui s’assemblent pour d’autres « transes
urbaines », où l’on s’enivre d’identification mimétique en vibrant sous
les coups de la musique de masse."
Dans la guerre civile mondiale, l'Europe est déjà conquise de l'intérieur
L’abîme se repeuple donc : dans une lointain
brouillé de reportages télévisés, des pays entiers y sont précipités
par la modernisation qu’exige la fuite en avant économique ; et ici
même ce sont des foules stupéfaites qu’on pousse avec de moins en moins
de ménagements rejoindre tous ceux qui y croupissent déjà. En Europe
occidentale, le choc en retour de la décomposition imposée à la
planète, du saccage planifié de toute indépendance matérielle et
spirituelle à l’égard des rapports marchands, commence seulement à
faire pleinement sentir ses effets. Mais le flot de réfugiés qui
viennent battre les frontières de ce très relatif abri européen
apportent la nouvelle : le déclenchement d’une espèce de guerre civile
mondiale, sans fronts précis ni camps définis, et qui se rapproche
inexorablement, à l’Est, au Sud. De bonnes âmes pétitionnaires
s’inquiètent de voir la France déroger à ses traditions historiques, se
fermer aux étrangers, etc. Leurs protestations peuvent être d’autant
plus vertueuses qu’elles ne tiennent aucun compte du monde réel et
qu’elles ne se soucient pas un instant de ce que pourrait être une
transcription dans la pratique des principes qu’elles invoquent
(puisque au demeurant ce n’est pas l’abolition de l’État qu’elles
réclament.) De toute façon le problème de savoir s’il faut ou non
défendre l’Europe, ou la France, comme une forteresse assiégée, va être
réglé autrement, ainsi qu’il est habituel pour ce genre de faux
problèmes : cette forteresse étant déjà prise de l’intérieur, disloquée
par le même cours accéléré des choses sur lesquels personne ne peut
rien mais que tout le monde pressent désastreux.
Qui ose s'en prendre à l'ennemi principal ?
On sait tout ou presque des conséquences inévitables
de la modernisation économique, et on réclame du « respect », des
dirigeants qui disent la vérité, etc. On se fait peur avec de terribles
éventualités (« Et s’il nous arrivait de ne plus vivre en démocratie ?
», s’inquiète cet auteur), pour se rassurer en fin de compte, faire
comme si on était bien installé dans la paix, la démocratie, puisque
vers ce quoi nous allons ne ressemble à aucune forme de dictature
connue à ce jour et répertoriée comme telle par les démocrates. En tous
cas on ne s’en prend jamais au contenu et aux finalités de la
production industrielle, à la vie parasitaire qu’elle nous fait mener,
au système de besoins qu’elle définit ; on déplore seulement que la
cybernétique n’ait pas été à l’arrivée l’émancipation attendue (...) ce
sont les « nouveaux maîtres du monde » qui doivent être responsables de
nos malheurs: ces prédateurs apatrides (ou « transnationaux»), cyniques
et jouisseurs, on nous les dépeint comme s’ils étaient les seuls à
vivre insouciants de l’avenir et indifférents à tout ce qui n’est pas
leur satisfaction immédiate ; comme si ailleurs, dans on ne sait quel
peuple fermement attaché à ses traditions, s’étaient conservées
intactes, hors d’atteinte du nihilisme marchand, l’honnêteté, la
prévoyance, la décence et la mesure.
Ces dénonciations moralistes de l’horreur économique s’adressent en
premier lieu aux employés menacés par l’accélération de la
modernisation, à cette classe moyenne salariée qui s’était rêvée
bourgeoise et se réveille prolétarisée (et même lumpenproléarisée) Mais
ses peurs et sa fausse conscience sont partagées par tous ceux qui ont
quelque chose à perdre au dépérissement de l’ancien État national
qu’organisent les pouvoirs qui contrôlent le marché mondial :
travailleurs des secteurs industriels jusque-là protégés, employés des
services publics, gestionnaires divers du système de garanties sociales
maintenant mis à la casse. Tous ceux-là forment la masse de manœuvre
d’une espèce de front national-étatique, un informel « parti de
Décembre » où une sauce idéologique anti-mondialiste lierait toutes
sortes de rebuts politiques avariés : républicains à la mode
Chevènement-Seguin-Pasqua, débris staliniens, écologistes socialisants,
gaucho-humanitaristes en mal de « projet social ». Ce parti de la
stabilisation n’a une vague apparence d’exister que pour fournir un
exutoire aux récriminations contre les excès des partisans de
l’accélération : il a pour raison d’être une protestation sans effet,
et qui se sait elle-même vaincue d’avance, n’ayant rien à opposer à la
modernisation technique et sociale selon l’économie unifiée. (...)
Une telle représentation des mécontentements sert
surtout à intégrer la protestation dans des pseudo-luttes où l’on se
farde toujours de parler de l’essentiel et où l’on revendique les
conditions capitalistes de la période précédente, que la propagande
désigne sous le nom d’Etat-providence; elle ne pourrait prendre quelque
consistance, comme relève politique, qu’à l’occasion de troubles
graves, mais ce serait alors pour étaler son impuissance à restaurer
quoi que ce soit. En réalité, le rôle historique de cette fraction
nationale-étatique de la domination, et son seul avenir, est de
préparer les populations – puisque tout le monde au fond se résigne à
ce qui est admis comme inévitable – à une dépendance et à une
soumission plus profondes. Car le fond de tout cela, de toutes ces «
luttes » pour le service public et le civisme, c’est la réclamation,
présentée à la société administrée, de nous éviter les désordres que
répand partout la loi du marché, pour laquelle « l’Etat coûte trop cher
». Et comment le pourrait-elle, sinon par de nouvelles coercitions,
seules capables de tenir ensemble ces agrégations de folies que sont
devenues les sociétés humaines civilisées ? (...)
Attendre d’un seuil franchi dans la dégradation de
la vie qu’il brise l’adhésion collective et la dépendance vis-à-vis de
la domination en obligeant les hommes à l’autonomie, c’est méconnaître
que pour simplement percevoir qu’un seuil a été franchi, sans même
parler d’y voir une obligation de se libérer, il faudrait ne pas avoir
été corrompu par tout ce qui a mené là ; c’est ne pas vouloir admettre
que l’accoutumance aux conditions catastrophiques est un processus
commencé de longtemps, qui permet en quelque sorte sur sa lancée, quand
un seuil est un peu brutalement franchi dans le délabrement, de s’en
accommoder vaille que vaille (...)
Non seulement on ne saurait espérer d’une
bonne catastrophe qu’elle éclaire enfin les gens sur la réalité du
monde dans lequel ils vivent (ce sont à peu près les termes mêmes
d’Orwell), mais on a toutes les raisons de redouter que, face aux
calamités inouïes qui vont déferler, la panique ne renforce les
identifications et les liens collectifs fondés sur la fausse
conscience. (...)
NB : on pourra lire l'ensemble de cette analyse sur le pdf de 28 pages disponible ici :
http://inventin.lautre.net/livres/Jaime-Sumprun-L-abime-se-repeuple.pdf
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