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Études  Métapolitique Sommaire

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Jaime Semprun

PENSÉES DU FOND DE L'ABÎME


   Jaime Semprun est mort, aussi discrètement qu'il a vécu, le 3 août 2010. Fils de l'écrivain Jorge Semprùn, cinéaste, il est surtout connu pour l'édition d'une Encyclopédie des nuisances, série d'attaques sans concessions de notre modernité factice et dégénérée, dans la mesure où elle s'est coupée de toute valeur humaine authentique. Disciple de George Orwell dont il a réédité plusieurs écrits importants, il fut aussi, dans le cadre de l'Internationale situationniste, l'ami de Guy Debord et, plus récemment, de Baudoin de Bodinat et René Riesel, tous deux collaborateurs de son projet encyclopédique.
   Les extraits reproduits ci-dessous proviennent de L’abîme se repeuple
(Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances 1997), véritable manifeste contre-moderne qui porte l'estocade au cœur de notre civilisation moribonde.
   Nous n'avons pas connu Jaime Semprun, mais de même que pour Philippe Muray, Jean Baudrillard et notre ami Jean-Claude Valla, nous le regrettons comme un frère d'armes.
   S'il est une chose qu'il faut retenir de cet abîme où est plongée l'Europe et d'où l'on ne peut que remonter, c'est qu'il faut éviter à tout prix de nous laisser mener vers de faux combats contre de faux ennemis... comme ont tendance à le faire certains "nationalistes" ou "identitaires" mal inspirés. Le vrai combat, ne peut être, en tant qu'individus et membres d'une communauté qui se respecte, qu'en nous-mêmes, et contre nous-mêmes. Le véritable ennemi est celui qui nous incite à nous oublier , à nous perdre dans le nihilisme d'une consommation insensée, et à chercher des boucs-émissaires pour pallier nos propres carences...
Jacques Marlaud



Post-histoire et vibrations consensuelles

    "À  ceux-là, à tous ceux qui sont sortis de l’histoire et vivent dans la superstition technique (dans un bonheur auquel ils sont les seuls à croire), il devient tout à fait superflu d’inculquer que vouloir « refaire le monde » revient fatalement à tenter d'instaurer une utopie totalitaire, tentative qui ne peut déboucher que sur le chaos et la violence : ils sont en effet tout disposés à aimer ce monde qui se défait pour ce qu’il est, et même peut-être bientôt en tant précisément qu’il sera chaotique et violent. Pour ces individus-atomes, façonnés par l’isolement sensoriel de la société industrielle de masse, l’essentiel c’est de « vibrer », et il ne manque pas d’organisateurs pour leur fournir, outre le fun, des identifications collectives de substitution et des mobilisations programmées dont ils puissent être en toute spontanéité les acteurs. « Nous sommes une seule famille », tel était le mot d’ordre des convulsionnaires de Berlin, mais derrière ce « signe d’amour sur terre » se profilent l’unanimité obligatoire et la haine de l’autonomie individuelle, comme aussi derrière les « révoltes citoyennes » dont le généreux enthousiasme est surtout d’adhérer à un consensus préfabriqué."

Puérilisme et consumérisme

    "... quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : « Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? », il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : « A quels enfants allons-nous laisser le monde ? »
    Jamais sans doute une société n’aura vanté à ce point la jeunesse, comme modèle de comportement et d’usage de la vie, et jamais elle ne l’aura dans les faits aussi mal traitée. Chesterton avait pressenti dans Divorce, que le sens ultime des théories pédagogiques alors les plus avancées, selon lesquelles il convenait de considérer l’enfant comme un individu complet et déjà autonome, était de vouloir « que les enfants n’aient point d’enfance » (Hannah Arendt a redit cela beaucoup plus tard, à sa manière). S’étant débarrassé, avec l’individualité, du problème de sa formation, la société de masse se trouve en mesure de réaliser ce programme, et dialectiquement de le compléter avec ce que l’on a appelé son « puérilisme », en faisant en sorte que les adultes n’aient point de maturité. Les consommateurs étant traités en enfants, les enfants peuvent bien l’être en consommateurs à part entière (« prescripteurs », comme tous les publicitaires le savent, d’une part sans cesse croissante des achats de leurs parents). De tout ce qu’un dressage si précoce à la consommation dirigée entraîne d’infirmités et de pathologies diverses, les honnêtes gens soucieux de « protection de l’enfance » parlent fort peu...."

Sur l'exrême-gauche

    "...l’extrême- gauchisme se contente de renverser les termes de la propagande policière : là où celle-ci désigne des barbares, venus d’un infra-onde extérieur aux valeurs de la société civilisée, il prône des sauvages étrangers au monde de la marchandise et décidés à le détruire. C’est la « révolution par les cosaques », avec les banlieues en guise de steppes. Tout ce que veut bien concéder une telle apologie, c’est que ce refus est assez peu conscient, fort mal raisonné en tout cas, quoique bel et bien là par l’intention. Mais si l’on quitte le ciel des bonnes intentions – le gauchisme vit de bonnes intentions, les siennes et celle qu’il prête à ses héros négatifs – pour redescendre sur terre, le problème n’est pas que ces barbares refusent, même très mal, le nouveau monde de la brutalité généralisée ; c’est au contraire qu’ils s’y adaptent très bien, plus vite que beaucoup d’autres, qui sont encore encombrés de fictions conciliatrices."

Fin des enjeux historiques
et "basculement dans la falsification"


"Autrefois, on pouvait dire que ce qui constituait une génération, c’était une expérience historique singulière, de pouvoir par exemple se souvenir de ce qu’était le monde avant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, chaque génération (ou demi-génération, ou quart de génération, le cycle de renouvellement des choses étant plus court désormais que celui du renouvellement du matériel humain) est marqué par un moment de la consommation, un stade de la technique, des modes crétinisantes et universelles : plus que quoi que ce soit d’autre, on est le contemporain de certains produits de l’industrie, et c’est en évoquant des souvenirs de téléspectateurs qu’on se reconnaîtra avec d’autres une jeunesse commune. La dernière génération au sens proprement historique rassemble ainsi tous ceux qui ayant été témoins dans leur jeunesse du basculement dans la falsification – en France dans les années soixante et jusqu’au début des années soixante-dix –, ont préféré s’en accommoder, et même pour la plupart y adhérer fébrilement. Puisqu’ils ont malgré tout connu autre chose, qu’ils veulent lâchement l’oublier, et qu’il leur faut pour cela se cacher l’enjeu historique de cette époque décisive, ils doivent se montrer tout particulièrement vindicatifs dans l’amnésie, l’identification à la modernisation, la haine de la critique."

Mécanisation et "avalement du monde"

    "Combattant de la liberté de circuler emprisonné dans son enveloppe métallique, l’automobiliste est donc en première ligne de la lutte continuelle, exténuante, pour une vie débarrassée de l’effort. Mais cette lutte fait rage partout : il n’est même plus d’autre rage que celle-là. « Le pire, c’est les machines à balles rondes, où l’accidenté est littéralement avalé », lit-on dans un journal, à propos des nouveaux accidents du travail de l’agriculture industrielle. Après avoir avalé les haies, les chemins, les fermes, les villages, les savoirs, toute la réalité tangible de la campagne, et donc tout réalité tangible et intelligible, la mécanisation avale ce travailleur stressé qu’est devenu le paysan. La dévoration de l’humanité par la carapace technique qui devait la protéger des épreuves du monde naturel évoque une ancienne Chimère, que nous avions placée en frontispice du premier tome de l’Encyclopédie des Nuisances. Pourtant il y a plus horrible que cette vision où malgré tout victime et bourreau sont encore distincts : l’idée que l’enchevêtrement de l’homme et des prothèses mécaniques au profit desquelles il a abdiqué ses facultés est devenu à ce point inextricable qu’on ne pourra plus jamais restaurer celles-ci dans leur intégrité. (...)
     Toutes les tortures, tous les tourments infligés par le travail industriel se condensent et se durcissent dans ses produits, dans ces objets si banals qu’on ne les distingue même plus, mais qui, chargés de malignité, la diffusent dans les organes de leurs utilisateurs, indurent leur cœur et leur chair. Des ouvrières de vingt ans, chiourmes d’un « parc industriel » installé sur une île au large de Singapour («avec ses hauts grillages, ses tranchées et ses caméras de surveillance »), perdent la vue en deux ou trois années à fabriquer des télécommandes ; et au loin, ignorants de ces yeux éteints, manipulant distraitement le boîtier renfermé sur ces souffrances inconnues, d’autres esclaves s’appliquent à éteindre leur propre regard devant les télécrans, tandis que partout autour d’eux la lumière se tait et tombe la nuit de la raison."

Barbares d'aujourd'hui

    Les barbares ne viennent donc pas d’une lointaine et archaïque périphérie de l’abondance marchande, mais de son centre même. A qui a su garder à peu près intacte sa sensibilité, en s’efforçant de réduire autant que possible ses rapports avec les techniques de la vie aliénée, il suffit pour s’en persuader de côtoyer un instant ceux qui ont été formés et déformés dès l’enfance par cet appareillage de la paupérisation ; car ils sont aussi loin de la nature que de la raison, et c’est à cela que l’on reconnaît la barbarie. Ces estropiés de la perception, mutilés par les machines de la consommation, invalides de la guerre commerciale, arborent leurs stigmates comme des décorations, leur infirmité comme un uniforme, leur insensibilité comme un drapeau. (...)
    Endurcis au contact de leur environnement technique, rompus aux ordres qu’ils ne cessent d’en recevoir, ceux qui ont grandi sous les coups et les chocs des « sensations fortes » produites industriellement cherchent à montrer une dureté plus grande encore, une dureté d’affranchis, sur le modèle de ces héros de notre temps que sont les durs entre les durs : les seigneurs de la guerre économique, indistinctement policiers ou gangsters, chefs d’industries ou de mafias. En les voyant, ces militants du totalitarisme marchand et de son dynamisme sans but, on pense à ce que disait Chesterton du slogan nietzschéen : « Soyez durs » : qu’il signifiait en réalité « Soyez morts ». (...)
    Les « banlieues », comme on dit dans les médias pour désigner en fait l’ensemble du territoire urbanisé (les centres historiques anciens, principalement dévolus à l’usage touristique et marchand, n’ayant presque plus rien de l’heureuse confusion qui faisait une ville), sont donc devenues, avec leur jeunesse barbare, le « problème » qui résume providentiellement tous les autres : une « bombe à retardement » placée sous le siège de ceux qui du coup pourraient se croire des assis. Comme bien d’autres « problèmes », on parle de celui-là non pour le résoudre (et comment le pourrait-on ?) mais pour le gérer, comme ils disent : en bon français pour le laisser pourrir..."

Sur la fin de la civilisation

    "... c’est l’idée même d’une civilisation à continuer qui s’est volatilisée comme la couche d’ozone, fissurée comme le sarcophage de Tchernobyl, dissoute comme les nitrates dans la nappe phréatique. Toute entreprise escomptant la durée est frappée de dérision, le monde appartient maintenant à ceux qui en jouissent vite, sans scrupules ni précautions d’aucune sorte, dans le mépris non seulement de tout intérêt humain universel, mais aussi de toute intégrité individuelle. La qualité de cette jouissance du monde est exactement celle que permet son caractère hâtif, instantané, voué à la volatilisation immédiate et donc à la seule intensité sans son contenu : « Le temps ne respecte pas ce que l’on fait sans lui. » L’usage des drogues en est à la fois la plus simple expression et le complément logique, avec leur pouvoir d’émietter le temps en une suite d’instants sans processus (Baudelaire disait, et ce n’était qu’à propos du haschisch, qu’un gouvernement intéressé à corrompre sa population n’aurait qu’à en encourager l’usage.)"

Les "émeutes de carrefour" profitent au système

    "« Ce n’est pas avec des émeutes de carrefour qu’on peut régénérer un monde usé qui s’est trompé dans sa destination.» Cette réflexion qu’inspirait à Nodier un précoce désenchantement historique, est aujourd’hui devenue une vérité pratique qu’il faut formuler plus nettement encore : les « émeutes de carrefour » et autres déchaînements de violence sans conscience ne servent qu’à ceux qui veulent prolonger la dégénérescence d’un monde usé et égaré. A preuve, la façon dont les défenseurs d’un État « social » et « national » contre l’économie mondialisée espèrent ouvertement tirer parti de troubles de ce genre, et invoquent assez balourdement (mais d’autres provocateurs peuvent être plus habiles) « l’obligation de révolte » et « le droit à l’émeute » (Ignacio Ramonet, « Régimes globalitaires », Le Monde diplomatique, janvier 1997)."

Affinités entre le novhomme du gauchisme et celui de la Mégamachine

    "Pour apprécier à sa juste valeur la part du gauchisme dans la création du novhomme et dans la réquisition de la vie intérieure, il suffit de se souvenir qu’il est caractérisé par le dénigrement des qualités humaines et des formes de conscience liées au sentiment d’une continuité cumulative dans le temps (mémoire, opiniâtreté, fidélité, responsabilité, etc.) ; par l’éloge, dans son jargon publicitaire de « passions » et de « dépassements », des nouvelles aptitudes permises et exigées par une existence vouée à l’immédiat (individualisme, hédonisme, vitalité opportuniste) ; et enfin par l’élaboration des représentations compensatrices dont ce temps invertébré créait un besoin accru (du narcissisme de la « subjectivité » à l’intensité vide du « jeu » et de la « fête »). Puisque le temps social, historique, a été confisqué par les machines, qui stockent passé et avenir dans leurs mémoires et scénarios prospectifs, il reste aux hommes à jouir dans l’instant de leur irresponsabilité, de leur superfluité, à la façon de ce qu’on peut éprouver, en se détruisant plus expéditivement, sous l’emprise de ces drogues que le gauchisme ne s’est pas fait faute de louer. La liberté vide revendiquée à grand renfort de slogans enthousiastes était bien ce qui reste aux individus quand la production de leur conditions d’existence leur a définitivement échappé : ramasser les rognures de temps tombées de la mégamachine. Elle est réalisée dans l’anomie et la vacuité électrisée des foules de l’abîme, pour lesquelles la mort ne signifie rien, qui n’ont rien à perdre, mais non plus rien à gagner, « qu’une orgie finale et terrible de vengeance » (Jack London).
    Véritable avant-garde de l’adaptation, le gauchisme (et surtout là où il était le moins lié au vieux mensonge politique) a prôné à peu près toutes les simulations qui font maintenant la monnaie courante des comportements aliénés. Au nom de la lutte contre la routine et l’ennui, il dénigrait tout effort soutenu, toute appropriation, nécessairement patiente, de capacités réelles : l’excellence subjective devait, comme la révolution, être instantanée. Au nom de la critique d’un passé mort et de son poids sur le présent, il s’en prenait à toute tradition et même à toute transmission d’un acquis historique. Au nom de la révolte contre les conventions, il installait la brutalité et le mépris dans les rapports humains. Au nom de la liberté des conduites, il se débarrassait de la responsabilité, de la conséquence, de la suite dans les idées. Au nom du refus de l’autorité, il rejetait toute connaissance exacte et même toute vérité objective : quoi de plus autoritaire en effet que la vérité, et comme délires et mensonges sont plus libres et variés, qui effacent les frontières figées et contraignantes du vrai et du faux. Bref, il travaillait à liquider toutes ces composantes du caractère qui, en structurant le monde propre de chacun, l’aidaient à se défendre des propagandes et des hallucinations marchandes. (...) La carrière banale de l’ancien gauchiste, qui a troqué l’instantanéité révolutionnaire (« Tout, tout de suite ! ») contre l’instantanéité marchande, est répétée en accéléré par chaque consommateur hédoniste, qui n’affirme l’autonomie et la singularité de son plaisir que pour l’abdiquer en se livrant sans restriction aux stimuli de la vie mécanisée, à ses sensations « prêtes à l’emploi », à ses distractions frénétiques, etc."

Le militantisme de l'endurcissement et celui de la tolérance : deux modes d'adaptation et de soumission

    "Quand il se manifeste sous des formes agressives et délirantes, ce nihilisme est blâmé par les défenseurs de la civilisation de la machine, comme s’il était essentiellement différent de celui qui, propagé par les médias de l’instantanéité, se manifeste plutôt sous la forme, alors très appréciée, d’un soutien docile aux bonnes causes et enthousiasmes collectifs promus par le moralisme et la correction politique. Mais les journées de l’Amour et les journées de la Haine mobilisent les mêmes foules d’individus malléables, disponibles à toutes les émotions simplifiées, massifiées, prometteuses d’intégration positive à la collectivité. Le militantisme de l’endurcissement et celui de la tolérance sont simplement deux modes de l’adaptation par le sacrifice du moi : non seulement ils ne sont pas exclusifs l’un de l’autre, mais ils vont de pair, et on les trouve très souvent chez les mêmes individus, se succédant d’un instant à l’autre. C’est que la brutalité n’est pas plus la fermeté que la sensiblerie n’est l’humanité. (...)
    De même les foules rassemblées par les promoteurs de telle ou telle bonne cause platonique s’occupent surtout à s’admirer elles-mêmes d’être là réunies dans l’euphorie d’une généreuse unanimité dont elles sont bien tranquilles qu’elle est sans conséquence, qu’elle ne les engage à rien. Et à cet égard bien peu de chose différencie les bons sentiments de la propagande humanitaire, démocratiste, antiraciste, des appels au meurtre des vedettes de la violence simulée, comme bien peu de chose sépare, par la conscience, la foule des émeutiers d’un soir de celles qui s’assemblent pour d’autres « transes urbaines », où l’on s’enivre d’identification mimétique en vibrant sous les coups de la musique de masse."

Dans la guerre civile mondiale, l'Europe est déjà conquise de l'intérieur

    L’abîme se repeuple donc : dans une lointain brouillé de reportages télévisés, des pays entiers y sont précipités par la modernisation qu’exige la fuite en avant économique ; et ici même ce sont des foules stupéfaites qu’on pousse avec de moins en moins de ménagements rejoindre tous ceux qui y croupissent déjà. En Europe occidentale, le choc en retour de la décomposition imposée à la planète, du saccage planifié de toute indépendance matérielle et spirituelle à l’égard des rapports marchands, commence seulement à faire pleinement sentir ses effets. Mais le flot de réfugiés qui viennent battre les frontières de ce très relatif abri européen apportent la nouvelle : le déclenchement d’une espèce de guerre civile mondiale, sans fronts précis ni camps définis, et qui se rapproche inexorablement, à l’Est, au Sud. De bonnes âmes pétitionnaires s’inquiètent de voir la France déroger à ses traditions historiques, se fermer aux étrangers, etc. Leurs protestations peuvent être d’autant plus vertueuses qu’elles ne tiennent aucun compte du monde réel et qu’elles ne se soucient pas un instant de ce que pourrait être une transcription dans la pratique des principes qu’elles invoquent (puisque au demeurant ce n’est pas l’abolition de l’État qu’elles réclament.) De toute façon le problème de savoir s’il faut ou non défendre l’Europe, ou la France, comme une forteresse assiégée, va être réglé autrement, ainsi qu’il est habituel pour ce genre de faux problèmes : cette forteresse étant déjà prise de l’intérieur, disloquée par le même cours accéléré des choses sur lesquels personne ne peut rien mais que tout le monde pressent désastreux.

Qui ose s'en prendre à l'ennemi principal ?

    On sait tout ou presque des conséquences inévitables de la modernisation économique, et on réclame du « respect », des dirigeants qui disent la vérité, etc. On se fait peur avec de terribles éventualités (« Et s’il nous arrivait de ne plus vivre en démocratie ? », s’inquiète cet auteur), pour se rassurer en fin de compte, faire comme si on était bien installé dans la paix, la démocratie, puisque vers ce quoi nous allons ne ressemble à aucune forme de dictature connue à ce jour et répertoriée comme telle par les démocrates. En tous cas on ne s’en prend jamais au contenu et aux finalités de la production industrielle, à la vie parasitaire qu’elle nous fait mener, au système de besoins qu’elle définit ; on déplore seulement que la cybernétique n’ait pas été à l’arrivée l’émancipation attendue (...) ce sont les « nouveaux maîtres du monde » qui doivent être responsables de nos malheurs: ces prédateurs apatrides (ou « transnationaux»), cyniques et jouisseurs, on nous les dépeint comme s’ils étaient les seuls à vivre insouciants de l’avenir et indifférents à tout ce qui n’est pas leur satisfaction immédiate ; comme si ailleurs, dans on ne sait quel peuple fermement attaché à ses traditions, s’étaient conservées intactes, hors d’atteinte du nihilisme marchand, l’honnêteté, la prévoyance, la décence et la mesure.
Ces dénonciations moralistes de l’horreur économique s’adressent en premier lieu aux employés menacés par l’accélération de la modernisation, à cette classe moyenne salariée qui s’était rêvée bourgeoise et se réveille prolétarisée (et même lumpenproléarisée) Mais ses peurs et sa fausse conscience sont partagées par tous ceux qui ont quelque chose à perdre au dépérissement de l’ancien État national qu’organisent les pouvoirs qui contrôlent le marché mondial : travailleurs des secteurs industriels jusque-là protégés, employés des services publics, gestionnaires divers du système de garanties sociales maintenant mis à la casse. Tous ceux-là forment la masse de manœuvre d’une espèce de front national-étatique, un informel « parti de Décembre » où une sauce idéologique anti-mondialiste lierait toutes sortes de rebuts politiques avariés : républicains à la mode Chevènement-Seguin-Pasqua, débris staliniens, écologistes socialisants, gaucho-humanitaristes en mal de « projet social ». Ce parti de la stabilisation n’a une vague apparence d’exister que pour fournir un exutoire aux récriminations contre les excès des partisans de l’accélération : il a pour raison d’être une protestation sans effet, et qui se sait elle-même vaincue d’avance, n’ayant rien à opposer à la modernisation technique et sociale selon l’économie unifiée. (...)
    Une telle représentation des mécontentements sert surtout à intégrer la protestation dans des pseudo-luttes où l’on se farde toujours de parler de l’essentiel et où l’on revendique les conditions capitalistes de la période précédente, que la propagande désigne sous le nom d’Etat-providence; elle ne pourrait prendre quelque consistance, comme relève politique, qu’à l’occasion de troubles graves, mais ce serait alors pour étaler son impuissance à restaurer quoi que ce soit. En réalité, le rôle historique de cette fraction nationale-étatique de la domination, et son seul avenir, est de préparer les populations – puisque tout le monde au fond se résigne à ce qui est admis comme inévitable – à une dépendance et à une soumission plus profondes. Car le fond de tout cela, de toutes ces « luttes » pour le service public et le civisme, c’est la réclamation, présentée à la société administrée, de nous éviter les désordres que répand partout la loi du marché, pour laquelle « l’Etat coûte trop cher ». Et comment le pourrait-elle, sinon par de nouvelles coercitions, seules capables de tenir ensemble ces agrégations de folies que sont devenues les sociétés humaines civilisées ? (...)
    Attendre d’un seuil franchi dans la dégradation de la vie qu’il brise l’adhésion collective et la dépendance vis-à-vis de la domination en obligeant les hommes à l’autonomie, c’est méconnaître que pour simplement percevoir qu’un seuil a été franchi, sans même parler d’y voir une obligation de se libérer, il faudrait ne pas avoir été corrompu par tout ce qui a mené là ; c’est ne pas vouloir admettre que l’accoutumance aux conditions catastrophiques est un processus commencé de longtemps, qui permet en quelque sorte sur sa lancée, quand un seuil est un peu brutalement franchi dans le délabrement, de s’en accommoder vaille que vaille (...)
     Non seulement on ne saurait espérer d’une bonne catastrophe qu’elle éclaire enfin les gens sur la réalité du monde dans lequel ils vivent (ce sont à peu près les termes mêmes d’Orwell), mais on a toutes les raisons de redouter que, face aux calamités inouïes qui vont déferler, la panique ne renforce les identifications et les liens collectifs fondés sur la fausse conscience. (...)


NB : on pourra lire l'ensemble de cette analyse sur le pdf de 28 pages disponible ici :
http://inventin.lautre.net/livres/Jaime-Sumprun-L-abime-se-repeuple.pdf

 

 

Études  Métapolitique Sommaire

Capturé par MemoWeb à partir de http://esprit-europeen.fr/etudes_metapo_argoaz4.htm.htm le 16/11/2005