De la servitude volontaire aujourd'hui :
Nos sociétés sont depuis trop
longtemps abatardisées et la manipulation démocratique
trop raffinée pour qu’ils soit encore nécessaire de
faire régner l’ordre par les armes, et nous aurions tort
de penser selon le vieux schéma : si les masses savaient, si on
ne leur cachait pas la vérité, elles se
révolteraient. L’histoire moderne n’a pas
été avare d’exemples contraires, illustrant
plutôt, chez les dites masses, une assez constante
détermination à ne pas se révolter en dépit
de ce qu’elles savaient, et même - depuis les camps
d’extermination jusqu’à Tchernobyl - à ne pas
savoir en dépit de l’évidence, ou du moins à
se comporter en dépit de tout comme si elles ne savaient pas.

Les masses ont été trop longuement
entraînées aux sophismes de la résignation et aux
consolations de l’impuissance pour ne pas rester impavide devant
la destruction du monde qui se déroule devant eux. Tout
démontre que l’identification avec le mouvement et le
conformisme absolu semblent avoir détruit jusqu’à
la faculté d’être atteint par
l’expérience la plus directe.
L’artifice de la propagande consiste à
affirmer à la fois que l’avenir est l’objet
d’un choix conscient, que l’humanité pourrait faire
collectivement, comme un seul homme, en toute connaissance de cause une
fois instruite par les experts est régi par un implacable
déterministe qui ramène le choix à celui de vivre
ou de périr ; c’est-à dire de vivre selon les
directives des gouvernements ou de périr parce que l’on
sera resté sourd à leurs mises en garde. Un tel choix se
ramène donc à une contrainte qui règle le vieux
problème de savoir si les hommes aiment la servitude, puisque
désormais ils sont contraint de l’aimer.
Selon Arendt, le problème de la domination
totale était de fabriquer quelque chose qui n’existe pas :
à savoir une sorte d’espèce humaine qui ressemble
aux autres espèces animales et dont la seule «
liberté » consisterait à « conserver
l’espèce » (Le Totalitarisme). Sur la terre
ravagée par une pandémie, ce programme cessera
d’être une théorie de la domination pour devenir une
revendication des dominés.
Il n’y aura d’ailleurs bientôt plus d’alternatives qu’entre la soumission et le pur nihilisme.
Ceux qui refuseront de se
«responsabiliser», de participer avec zèle à
la « gestion citoyenne » de la crise et à
l’embrigadement dans l’Union sacrée pour «
sauver le monde », peuvent s’attendre à être
bientôt traités comme le sont en temps de guerre les
déserteur et le saboteurs. Car l’état de
nécessité et les pénuries qui vont
s’accumuler pousseront d’abord à réclamer de
nouvelles formes d’asservissement, pour sauver ce qui peut
l’être encore de la survie garantie là où
elle l’est encore quelque peu.
Cependant le rôle de l’imagination théorique reste de discerner,
dans un présent écrasé par la probabilité
du pire, les diverses possibilités qui n’en demeurent pas
moins ouvertes.
Pris comme n’importe qui à
l’intérieur d’une réalité aussi
mouvante que violemment destructrice, nous nous gardons d’oublier
ce fait d’expérience que l’action de quelques
individus, ou de groupes humains très restreints, peut, avec un
peu de chance, de rigueur, de volonté, avoir des
conséquences incalculables.