Civisme contre ethnisme (ou communautarisme),
un faux problème
Dans
le cadre de nos réflexions sur
l’identité européenne, nous vous
proposons
un article intitulé “ Le mythe du nationalisme
civique ”, publié
initialement dans le journal canadien National Post
(1er juillet 2000).
L’auteur, Bernard Yack, y réfléchit sur
deux variétés du sentiment
d’appartenance nationale,
l’une,
dite “civique”,
basée sur la
volonté de vivre ensemble autour de valeurs politiques
communes, l’autre,
“ethnique”, fondée sur
l’héritage et le particularisme culturels, qui
semblent s’opposer toujours davantage dans l’esprit
des intellectuels et des
politiciens. Bernard Yack met en évidence les limites
respectives de ces “
nationalismes ” et nous rappelle la définition
véritable et complète que
donnait Ernest Renan de la nation :
héritage
et volonté de vivre ensemble. Ces réflexions nous
paraissent fécondes pour
tous les niveaux de la construction européenne
(régional, national et
fédéral) en déjouant le
piège d’une fausse
alternative.
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L’auteur
canadien Michael Ignatieff est l’un des principaux propagateurs de
la notion, toujours plus populaire, de “
nationalisme civique ”. Il définit une nation
civique comme “ une communauté
de citoyens égaux et pourvus de droits, unis dans un
attachement patriotique à
un ensemble de pratiques et de valeurs politiques partagées
”. Selon
Ignatieff, le nationalisme civique transforme “
l’appartenance nationale en
une forme d’attachement rationnel ”, en un choix
plutôt qu’un héritage
que nous recevons de nos ancêtres. Le nationalisme ethnique,
au contraire,
insiste sur le fait que “ l’attachement le plus
profond ressenti par un
individu est hérité et non choisi ” et
que “ c’est la communauté
nationale qui définit l’individu et non les
individus qui définissent la
communauté nationale ”. Si l’on en croit
Hans Kohn, le grand historien
d’après-guerre du nationalisme, les nations
civiques telles que la France,
les États-Unis et le Canada “ regardent vers
l’avenir ” et célèbrent
“
une conception rationnelle et universelle de la liberté
”. Les nations
ethniques, telles la Serbie, l’Allemagne ou le Japon, au
contraire, “ se
tournent vers l’histoire, les monuments et les
cimetières ” et célèbrent
une sorte de “
solidarité tribale ”.
Méfions-nous
des principes exclusifs !
Ignatieff
et Kohn appartiennent à un large mouvement
d’auteurs contemporains qui
consacrent leur temps et leur énergie à
démystifier les mythes chauvinistes
qui exagèrent les vertus et l’antiquité
des nations. Et
avec raison. Car ces mythes – par exemple sur le martyre
serbe ou sur l’ancien Volk allemand
– ne déforment pas seulement
l’histoire. Ils enflamment les passions qui
déclenchent des conflits
ethniques. Il n’est dès lors pas surprenant que
les théoriciens politiques
nous rappellent que les nations sont des “
communautés imaginées ” ou “
construites ” ou “
inventées ”,
plutôt que simplement transmises par nos ancêtres.
Mais
en démystifiant un ensemble de
préjugés, Ignatieff, Kohn et consorts en ont
par inadvertance ranimé d’autres : ceux qui
exagèrent notre indépendance
des contingences de la naissance et de l’héritage
culturel. L’un de ces
mythes est la croyance au nationalisme civique,
considérée de manière
croissante comme acquise par les commentateurs et les
décideurs politiques
internationaux. Ce mythe suggère que, dans les
démocraties occidentales, des
principes librement choisis ont remplacé les
héritages culturels en tant que
base de la solidarité politique. Par conséquent,
pour préserver la liberté
et la rationalité dans la vie moderne, il faut persuader
– ou forcer – les
peuples à passer d’un nationalisme ethnique
à un nationalisme civique. Si
seulement, tel est leur argument, nous pouvions convaincre les Serbes
– ou les
Albanais du Kosovo, ou même les
Québécois – de remplacer leur vision de
l’unité ethnique ou culturelle par notre
conception de la solidarité
civique, alors le nationalisme n’aurait plus besoin de
promouvoir la violence
et l’intolérance. Pour attractif que ce
remède puisse paraître, il est un
peu trop beau pour être vrai. Lorsque l’on avance
que la bonne manière,
rationnelle et volontaire, de faire les chose est nôtre et
que la mauvaise, basée
sur l’émotion et héritée,
est à chercher chez les autres, alors il est
temps de procéder à un examen critique de notre
point de vue. Prévue pour
nous protéger des dangers associés aux politiques
ethnocentriques, la
promotion du nationalisme civique est elle-même
ethnocentrique ; elle est une
illusion réconfortante, l’expression
d’une autosatisfaction qui nous fait
prendre nos rêves pour des réalités.
Le
" tout civique " contre l’histoire ?
Il
y a trois problèmes principaux avec le portait des
démocraties libérales
comme communautés purement civiques.
Premièrement, cette vision se méprend
sur l’histoire. Les soi-disant nations civiques telles que la
France, le
Canada et les États-Unis ont pu devenir des
sociétés relativement ouvertes qui
offrent à tous les droits liés à la
citoyenneté, mais elles n’ont pas
débuté
ainsi. Dans chaque cas, tout a commencé avec des
communautés de taille réduite
– qu’elles aient été
blanches, catholiques, britanniques ou européennes
–, qui menèrent une politique
d’expansion. Par conséquent, lorsque nous
demandons à des nationalistes, disons en Bosnie ou au
Kosovo, de suivre notre
exemple et de fonder des nations sur la seule base de principes
politiques
partagés, nous leur demandons de faire quelques chose que
nous n’avons jamais
fait nous-mêmes. Deuxièmement,
et
c’est plus important, la promotion du nationalisme civique
représente mal les
communautés démocratiques libérales,
non seulement à leur origine, mais
aussi dans leur forme actuelle. La prétendue
nationalité civique
canadienne n’est pas moins héritée que
la supposée
identité ethnique québécoise.
Être Canadien implique toutes sortes de
bagages culturels transmis : le lien à la Grande-Bretagne et
aux traditions
politiques britanniques, l’histoire de tensions et de
coopérations entre les
francophones et les anglophones, la relation ambivalente avec le
surpuissant
voisin du Sud, etc. La même chose est vraie pour les
États-Unis et pour la
France. Quels que soient les efforts entrepris pour arriver
à des principes
politiques abstraits, chaque identité nationale est
chargée d’un bagage
culturel hérité de son histoire
particulière.
Civisme,
conformisme et déviance
Finalement,
même avec une description précise de ses
caractéristiques, je doute qu’une
nation purement civique puisse être l’environnement
idéal pour la diversité
sociale et les droits individuels. En fait je suppose que
c’est seulement
parce que si peu d’entre nous prennent au sérieux
l’idée d’une communauté
de principes partagés que nous y pensons comme antidote
à l’exclusion
politique et à l’intolérance. Car
même un bref coup d’œil à
l’histoire nous apprend que la vertu collective peut inspirer
autant de
violence et d’intolérance que qu’un
ethnocentrisme irresponsable.
Les
Jacobins, par exemple, imposèrent leur règne de
terreur, pendant la Révolution
française, au nom de principes civiques plutôt
qu’au nom de la solidarité
ethnique. Et, pendant la chasse aux sorcières maccarthyste
des années 1950, le
Comité des activités anti-américaines
ne recherchait pas les immigrés
clandestins, mais les éléments subversif
occultes.
L’adhésion
à des principes politiques comme base d’une
allégeance collective peut,
semble-t-il, nous rendre plus, et non moins, soupçonneux les
uns envers les
autres. Il est aisé de voir pourquoi. Si la seule raison de
nous faire
confiance entre nous est notre engagement en faveur de certains
principes
politiques, alors nous serons probablement toujours plus
préoccupés de savoir
si l’engagement de notre voisin est réel ou non.
Et puisqu’il n’y a aucun
moyen de réfuter une fois pour toute la mise en doute de
notre sincérité,
l’examen toujours plus poussé de nos engagements
politiques ne pourra que généraliser
la méfiance des
citoyens les uns
envers les autres. C’est une des raisons pour lesquelles les
révolutions
s’effondrent si souvent : devant le soupçon mutuel
et l’accusation de
trahison. Les révolutionnaires
exigent
entre eux un engagement fort et principiel, dont ils remettent
rapidement en
question la sincérité.
Ce
que Renan a vraiment dit
Pour
ces raisons, le mythe du nationalisme civique exagère aussi
bien la valeur que
la dimension du type de communautés qu’il
recommande. Les démocraties libérales
occidentales telles que la France, le Canada et les
États-Unis n’ont pas changé
“ l’appartenance nationale en une sorte
d’attachement rationnel ”. Et même
si cela avait été le cas, cela n’en
ferait pas nécessairement des pays plus
tolérants où l’on vit plus
confortablement. Les défenseurs de ce mythe
citent souvent la fameuse définition d’Ernest
Renan, l’historien français
du XIXe siècle, qui décrit
la nation comme un " plébiscite de tous les
jours ", expression suggérant
que le consentement est la source de l’identité
nationale. Mais ils font
rarement remarquer que cette expression n’est que la
moitié de la définition
que donne Renan de la nation :
“
Deux choses, souligne Renan, constituent la nation :
L’une
est dans le passé, l’autre dans le
présent. L’une est la possession en
commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est
le consentement actuel, le
désir de vivre ensemble, la volonté de continuer
à faire valoir l’héritage
qu’on a reçu indivis ” .
Acceptons
la complexité du réel
Les
auteurs contemporains ont donc raison de nous rappeler que les
communautés
nationales sont imaginées, inventées ou
construites. Mais elles sont imaginées,
inventées ou construites non pas par des individus
déconnectés ou purement
indépendants, mais par des peuples qui s’efforcent
de procéder à un tri
dans la masse des nombreuses relations, complexes et souvent
contradictoires,
par lesquelles ils se trouvent liés les uns aux autres.
Parmi
ces liens, les plus proéminents sont constitués
par les loyautés entre générations,
qui découlent des contingences de la naissance. Nous devons
donc être
prudents, lorsque nous démasquons des mythes conservateurs
sur la division
naturelle de la population du monde en nations : il
s’agit de ne pas ranimer
des mythes libéraux insistant sur notre capacité
à refaçonner le monde de
manière à ce qu’il corresponde
à nos attentes. Car tandis que les mythes
conservateurs dissimulent la manière dont nous donnons
nous-mêmes forme à nos
communautés, les mythes libéraux cachent les
relations qui, les premières,
nous amènent à former des communautés.
La
vision nationaliste civique de la communauté politique offre
une inspiration
alternative à l’ethnocentrisme et à
l’intolérance. Elle est
particulièrement
attractive pour de nombreux Nord-américains, dont
l’héritage national
particulier – avec les vagues successives
d’immigration et plusieurs
fondations constitutionnelles – favorise l’illusion
que leur association
mutuelle est basée uniquement sur des principes choisis
consciemment. Mais
cette vision dénature la réalité
politique aussi sûrement que les mythes du
nationalisme ethnique qu’elle s’attache
à combattre. De plus, la
propagation d’un nouveau mythe politique me semble
être un moyen particulièrement
mal adapté pour défendre la liberté
politique du danger provenant des
passions politiques nationaliste
Bernard Yack
Traduit de l’anglais par Jan Mahnert