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Europe

   Jean-Michel Vernochet, Europe, Chronique d'une mort annoncée                                      

   Jean-Michel Vernochet, Manifeste pour une Europe des peuples                    

dé animé André Fraigneau, Escales d'un Européen 

dé animé Stéphane Marchand,  L'Europe est mal partie

dé animé Peter Sloterdijk,  Si l'Europe s'éveille

dé animé George Steiner,  Une certaine idée de l'Europe

 

Europe
Chronique d’une mort annoncée

Jean-Michel Vernochet   

    Jadis placée au centre de l’histoire, l’Europe tend à présent, de plus en plus, à n’en  occuper que la périphérie. À la crise institutionnelle survenue après les non français et  hollandais au projet de Constitution européenne, renforcé par le non irlandais au traité de Lisbonne, à l’impuissance politique face aux conflits qui se multiplient à sa périphérie, à l’aventurisme militaire en Afghanistan, en Irak et peut-être bientôt ailleurs, conséquence directe de l’inféodation politique aux intérêts stratégiques américains, sont venus s’ajouter le  détramage du tissu industriel et l’implosion financière. Toutes choses concourant à marginaliser un continent désormais ligoté par ses alliances, plombé par sa monnaie, handicapé par un système faussement social d’assistanat généralisé et asservi par le fétichisme de pseudos droits de l’homme.    

    Dans ce glissement vers la marginalisation, les élites européennes portent à l’évidence une lourde responsabilité. Ayant abdiqué de leurs devoirs envers leur communauté nationale, trahi leur héritage historique et spirituel, récusé les principes du Christianisme fondateur de la Civilisation européenne, les élites ont contribué progressivement à réduire l’Europe à un trivial espace économique… Un espace anonyme de pur libre-échange que les crises financières et économiques rendent peu à peu inviable, et que n’anime in fine aucun élan ou projet porteur, bref, dénué de réelle « espérance de vie » !

     Enlisée dans la sacralisation du Marché, un nouveau monothéisme, l’Union européenne est ainsi devenue une machine à conditionner et à formater les esprits autant que les âmes. Prise dans les rets d’un projet utopique, l’Europe est maintenant confrontée à un risque géopolitique majeur : celui d’une sortie sans retour de l’histoire. La septuple crise - financière, économique, énergétique, démographique, politique, géostratégique et militaire – dont les sombres nuées montent à l’heure actuelle à l’assaut de l’horizon, porte  en elle la perspective, non seulement d’une marginalisation de l’Union sur la scène internationale, mais pire, son éventuelle désagrégation géopolitique et territoriale. À terme, c’est donc le maintien et même la survie de l’Europe comme aire de rayonnement civilisationnel qui sont en jeu.
    Ce livre trace le fil rouge, la ligne directrice qu’il conviendra de suivre pour retrouver les chemins d’une Europe maîtresse d’elle-même et de ses destinées. Car à l’heure des périls, seule l’intelligence des événements et des forces de dissociation à l’œuvre pourra éviter aux Européens l’aboutissement de la logique catastrophique dans laquelle ils se trouvent  aujourd’hui largement engagés à leur corps défendant.    Dans une analyse lucide et sans concession, Jean-Michel Vernochet dresse l’inventaire  d’un sous-continent européen partant à la dérive et confronté à une inexorable montée des périls.

    Jean-Michel Vernochet est écrivain, journaliste et politologue.    Fondateur de l’Association « Terre Future » il est un ardent militant de la cause animale et environnementale.


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• Jean-Michel Vernochet, Manifeste pour une Europe des peuples, éditions du Rouvre, 388 p., 27€ (32€ port compris)

"Les conditions pour une Europe solide"
Recension de Maria Poumier, source : http://www.plumenclume.net/textes/2007/vernochet160607.htm

Manifeste pour une Europe des peuples : les conditions pour une Europe solide
    Un livre met à plat les résultats de l’Europe, telle qu’elle a été fricotée, dans le dos des peuples, depuis un demi-siècle ; et donne des pistes pour sa reprise en main par les Européens. Le Manifeste pour une Europe des Peuples, réflexions et propositions pour une refondation du projet européen, sous la direction de Jean-Michel Vernochet (aux éditions du Rouvre) est un outil bien conçu pour franchir cette première étape. Les 17 auteurs qui se retrouvent dans ces pages ne sont pas d’accord sur tout, en particulier sur l’euro. Les chapitres sur la politique de défense et de la place du nucléaire sont les plus équivoques (Pierre-Marie Gallois, Henri Paris) On y sent une hésitation sur l’évaluation de l’autonomie européenne réelle. Mais tous sont d’accord : la libre circulation des biens et des personnes n’est pas un idéal justifiant les autres effets néfastes de la soi-disant construction européenne. « L’Union » a été voulue par les USA comme outil pour nous vassaliser, et contre les anciennes nations : c’est l’équivalent de l’ALENA, regroupant USA, Canada et Mexique, que les USA veulent consolider maintenant : un espace de libre échange, extensible à volonté, et des institutions sans aucune limite de compétence. Le Traité constitutionnel est un fourbi incohérent qui permettait toutes les dérives, contre la volonté populaire, bien au-delà des questions de protection sociale. Au départ, c’est l’idée paneuropéenne de Richard de Coudenhove Kalergi, dès 1922, qui visa à insérer l’Europe dans la mondialisation (Pierre Hillard). L’ennemi est donc l’idée d’empire atlantique, intériorisé, assumé par les gestionnaires politiques de chaque pays ; et son visage se précise si on met l’accent sur son appendice israélien, fondé sur l’apartheid et l’arnaque : c’est l’empire USraélien, unifié par la marchandisation, le mensonge systématique, l’ambition totalitaire et le détournement de toute valeur à son profit. La critique juridique de l’actuelle Union (par Anne-Marie Le Pourhiet) est un socle : il s’agit de piétiner le droit de chaque nation et les libertés individuelles, en ce moment sous prétexte de combattre le terrorisme, à terme pour empêcher toute opinion populaire de s’exprimer, pour abolir la démocratie.

    Les chapitres les plus lumineux sont consacrés à l’agriculture et à l’esprit-culture, les deux bouts d’une chaîne de rationalité se dégageant du bon sens et du passé au long cours. Le monde paysan est en voie de disparition, et l’Europe est dépendante, ne saurait nourrir sa population ((François Lucas, Pascal Laigneau). Tout cela est masqué par les excédents dans certains domaines, les jachères qui donnent à penser qu’on respecte sagement le repos nécessaire à la terre, les subventions qui font taire. Mais un pays dont on a chassé les paysans, les gens modestement attachés à leur terre et à leur fonction nourricière sacrée, est un pays dessouché, un pays vidé de sa sève, apte à la colonisation. Or c’est un constat qui fait l’unanimité : les urbains ont eux aussi, la nostalgie des solides paysans de jadis, des étables et des poulaillers, remplacés par les camps de concentration pour animaux. Avoir permis la destruction de la paysannerie est un crime contre l’esprit, et donc un crime contre l’humanité, comportant le déracinement des populations, la disparition d’une immense personne collective, et la négation du crime, masqué par la propagande officielle.

    Les chapitres consacrés à la « révolution culturelle » nécessaire, contre « l’idiotie obligatoire » feront tout autant l’unanimité. Ils expriment un point de vue chrétien de gauche, soucieux de fraternité (Philippe Arondel, Jean-Michel Vernochet). Ainsi donc, par l’hommage aux ancêtres paysans devenus fantômes en souffrance, et à la tradition religieuse d’un espace géographique incontestable, ce livre fonde l’Europe dans la longue durée, reprend l’histoire en main [1].

    Les autres chapitres sont les applications naturelles de la méthode consistant à prendre les problèmes à la racine, méthode qui pourrait devenir la bannière des Européens, car sur ce terrain, ils ne sont pas concurrents, alors qu’ils le sont en tant que rouages économiques, et que politiquement, les cicatrices sont éminemment douloureuses (Olivier Gohin, Pierre Leconte, Edouard Husson). Les auteurs veulent une confédération, le développement auto-centré (François Morvan) et l’application du principe de la préférence européenne (Maurice Allais), à la place du fédéralisme dissolvant qu’on nous propose en fait, et qui n’a pas de raison d’être, parce qu’il n’y a pas au départ d’Europe des peuples (Nicolas Dupont-Aignan).

    17 des 25 États de l’Union actuelle sont membres de l’OTAN, ce qui entre en contradiction avec la déclaration de principe des 6 pays fondateurs de l’AEC, la LOL (Grande Bretagne, France, Allemagne, Espagne, Italie, Suède, grand exportateur d’armes), proclamée en 1998; l’étape prévue pour finir de balkaniser l’Europe des nations, l’Europe vivante, est l’intégration de la Turquie, processus en marche malgré toutes les protestations et dénégations officielles.

    Mais si l’on ressuscite les nations (Jacques Myard), quelle garantie pour que celles-ci se battent « comme un seul homme » pour l’Europe ? Les migrations n’ont-elles pas installé au cœur de chacune l’ortie aux longues racines à fleur de terre, qui est l’ethnisation, avec son urticaire, la haine raciale ? L’immigration massive a déjà été utilisée par les USA pour briser la Yougoslavie, processus qui pourrait s’étendre à l’Europe entière, et les instances actuelles de l’Europe la défendent, sous prétexte de fournir de la main d’œuvre à l’industrie ; en fait, l’industrie délocalise et produit du chômage ; il s’agit donc avant tout d’une arme pour casser les salaires, les acquis sociaux, et les unités nationales, afin que partout, se polarisent en noir et blanc les rancunes stériles, et que soient détournées du véritable ennemi commun les colères salutaires. Or la lutte des classes n’a pas disparu, elle s’est complexifiée par le fait que les anciennes « classes dangereuses » sont désormais reconnaissables à un aspect physique qui n’est pas celui de la majorité. Le livre nous plaît, par sa critique radicale de la pseudo Europe existante, et la limpidité de ses propositions sur le thème populaire du « y a qu’à ». Mais l’alignement de préceptes vertueux (Anne-Marie le Pourhiet, Robert Charvin, Christophe Beaudoin) ne suffira jamais à redonner vie à la démocratie, comme idéal réveillant l’enthousiasme général [2].

    Si la douche froide des bons écrits réveillait les élites, et si l’on imagine les Européens se levant pour défendre l’agriculture et l’esprit, on se trouverait devant une révolution, une vague debout, dont la puissance ferait table rase des précaires édifices actuels, bâtis sur le sable de la haute finance, la chimérique croissance, l’idolâtrie de la nouveauté et du progrès matériel, et sur le pouvoir de la « classe bavarde », les commissaires européens et leur cour.

    Or il n’y a de révolution que portée par les plus misérables, qui sont les plus têtus, et contre les privilèges des élites. Le livre de Jean-Michel Vernochet ne pose pas la question de la lutte des classes. Dans un louable souci de réconciliation nationale, probablement, et de prudence par rapport à la censure qu’impose le dogme du monothéisme du marché, il évite de nommer l’ennemi intérieur, de se poser la question de savoir qui sont, sociologiquement parlant, les eurocrates. Christophe Beaudoin pose la question de ce qu’il appelle pudiquement la « délinquance européenne ». Dénoncer plus précisément les mécanismes d’alliance avec les plus gros capitaux, par lesquels les eurocrates se laissent corrompre, ce serait déjà les combattre et mobiliser les lecteurs [3]. Proposer la révision drastique des émoluments, cumuls et privilèges tribaux des eurocrates serait déjà l’imposer dans les esprits. Et si les mécanismes électoraux peuvent encore contrecarrer les anesthésiants injectés par les médias, alors les candidats et les élus au Parlement européen seraient nos héros, car les vendus déserteraient en masse cette arène. Tout consultatif qu’il soit, ce parlement serait un bélier contre l’exécutif européen, issu de la cooptation et de la pression des lobbies.

    Le philosophe Manuel de Diéguez pense qu’outre sa créativité technologique, l’Europe s’est distinguée des autres civilisations par le culte de la sobriété, d’un certain ascétisme, et que cela a fait d’elle un empire plus fort que d’autres. Endosser l’armure du guerrier contre le gaspillage, comme le propose Jean-Michel Vernochet, est d’une extrême urgence. Mais il faut être radical, lier ce vœu au devoir de fraternité, lui redonner son statut d’impératif religieux, catégorique et incontournable : ni gaspillage entre riches frileux, ce que nous rêvons d’être, ni pillage de tous les autres. En ce moment, les mouvements de population depuis l’Europe de l’Est vers celle de l’Ouest sont spécialement encouragés, à titre de population ethniquement homogène : il s’agit en fait de renforcer le rejet populaire de l’immigration non européenne, et principalement africaine, destinée à servir de repoussoir dans l’imaginaire, sur le thème du terrorisme et de la barbarie antisémite, afin de justifier une restriction croissante des libertés et de l’égalité. Mais si le pillage de l’Afrique se poursuit, celle-ci continuera d’envoyer outre Méditerranée ses troupes entreprenantes et déstabilisatrices, que ce soit à l’abri des accords de Schengen ou selon d’autres modalités ...

    L’Europe des nations et des peuples doit se reconstruire par un bond en avant, l’affirmation de la pleine humanité et citoyenneté de tous ses habitants, et non pas seulement des plus blancs. Les immigrants ayant en commun, globalement, leur fidélité à des croyances religieuses, ils peuvent résister bien mieux que les Européens déchristianisés à l’hédonisme destructeur et à ses sophismes pervers. Voilà le levier à actionner, pour le bien de tous : c’est ce qui peut rendre à l’Europe une pensée universelle, une santé morale, et donc l’imagination qui lui manque en ce moment. Créer une armée européenne, par conscription, dynamiserait le brassage ethnique indispensable, la loyauté et l’enracinement, outre que cela atténuerait le chômage, en rendant la place qu’ils méritent à ceux que l’école rejette, et qui sont un pourcentage incompressible de la population. Pour cela, il faudrait faire confiance aux jeunes les plus humiliés, et d’abord réintroduire un service militaire obligatoire dans chaque pays, selon des normes communes. Et l’on aurait une armée révolutionnaire…. Avec elle, on pourrait imposer l’arrêt du gaspillage et du pillage, s’attaquer physiquement à la caste au pouvoir. Cette armée nous libérerait du grillage idéologique où l’on veut nous enfermer. Nous n’avons pas le choix entre mondialisme-Europe vassalisée ou Confédération de nations sur la défensive, fortes parce que réactionnaires : ces deux tournures d’esprit ont en commun le consumérisme, l’ambition de se retrouver du bon côté, celui de l’opulence et de la jouissance, contre les nouveaux pauvres de l’Europe, et contre le reste du monde. Mais l’économisme, qui a besoin de la croyance au « droit » de consommation sans limites, est une perversion de l’esprit, pour toutes les religions ; en un sens, le rejet de l’économisme est même très exactement ce sur quoi elles concordent !

    Le Manifeste pour une Europe des peuples est un bréviaire utile. Jean-Michel Vernochet a su réunir les auteurs compétents, les données fondamentales (les notes du dernier chapitre sont une mine), les thèmes qui font l’assentiment des gens honnêtes contre les bonimenteurs serviles ; et il trouve, dans son chapitre de conclusion, les formules et les mots de bon aloi, qui font faire des bonds à la réflexion. Mais pour ressusciter la morte Europe, il faut un amour plus violent de la justice.

    Le non au traité constitutionnel de l’Europe en 2005 n’a été qu’un coup de frein à l’anarchie capitaliste que les eurocrates veulent imposer aux Européens. Il reste beaucoup de chemin à faire aux Européens pour assumer le prix de leur dignité. Au moment où les Français viennent de choisir Sarkozy, il faut bien le constater : ce sont des Européens de tout âge et de toute condition, qui sont tentés par le conformisme fortifié, par la sécurité que semble garantir un petit voyou malin et sûr de lui, au sourire de crocodile. Des Européens barricadés, mais du côté des gendarmes, voilà ce qui s’est exprimé en France, comme choix de politique intérieure, aux dernières élections ; les manifestants nus dans la mer à Rostock, pour accueillir et défier George Bush, sont l’autre face de l’Europe, celle qui se soucie de politique étrangère et qui va au devant des confrontations glaciales ; Astérix, apparemment, s’est vendu, mais il y aussi l’autre face de l’Europe, celle qui a la beauté du risque. Or il n’y aura d’Europe qu’extrême, de droite ET de gauche, des jeunes imaginatifs d’aspect physique divers et des vieux blancs échaudés, ensemble.

Notes
[1] La revue italienne Eurasia, rivista di Studi Geopolitici, dans son numéro de janvier à mars 2007 complète cette démarche, en proposant un article de Claudio Moffa sur le processus d’intégration depuis l’empire romain, et une recherche de Come Carpentier de Gourdon sur les racines de l’identité culturelle et politique européenne.

[2] Un philosophe s’estimant, peut-être à juste titre, le Platon de notre Europe conclut, de la pauvreté d’esprit de notre classe politique, que l’Europe est morte, tout simplement, et il situe le problème au niveau même qui a fait le rayonnement de l’Europe, depuis la Renaissance, notre foi en la technique, qui insensiblement, a donné lieu à la réification de l’intelligence : « l'agonie foudroyante qui, dans le passé, a frappé les civilisations de la technique, nous enseigne qu'une manière de raison étriquée, peureuse et devenue toute administrative s'insinue dans l'intelligence politique normale et que l'infiltration bureaucratique conquiert le rang d'un acteur insidieusement souverain de l'histoire » (Manuel de Diéguez, « La mort politique de l’Europe », 6 juin). Cela rejoint la critique de l’énarchie, pour le cas français.

[3] Michel Dakar, par exemple, sur son site www.aredam.net , a reconstitué des bribes du tissu des accointances entre banques et magistrats de la Cour Européenne. Voilà un travail à prolonger et à étendre.

 

 

• André Fraigneau, Escales d'un Européen, préface de Pol Vandromme, Éditions du Rocher, 2005, 228 p.,  15,90 €.  

Voici un livre dont chaque chapitre est le produit du croisement entre un poème ou un tableau et un récit de voyage sur les plus beaux sites d'Europe qui vous donnent envie de partir pour y voir ou y revoir tout ce qui échappe au touriste ordinaire souvent caractérisé par une atrophie du cœur et de l'âme lui celant la beauté subtile des paysages. " Parisien de Paris, nous confie l'auteur, j'ai visité le monde en ne me fiant qu'aux battements de mon cœur. On m'a souvent traité de coureur de villes et de filles. Je n'ai pas à protester. C'est exact. Entre certains paysages et certains visages, l'échange est si subtil, l'accord si parfait que je me garderais bien de séparer les éléments de cette gerbe enivrante."

C'est donc à Paris que commence cette Odyssée de haute volée, avec les splendeurs germanopratines des années trente ou le "village" et ses cafés (si chers à George Steiner, voir infra) rappelle étrangement la Grèce à André Fraigneau : " Rien de plus grec en effet, que ce bruissement de conversations civilisées, de jeunes rires, autour des tables du Café des Deux-Magots. Seul, le célèbre pâtissier Yanakis, à Athènes, possède une clientèle vespérale à la conversation plus ailée, une cohorte de jeunes femmes plus élégantes, surtout plus naturellement élégantes. " Mais la source grecque a éveillé l'enfant rêveur beaucoup plus tôt, au Parc Monceau où il jouait encore aux billes à la veille de la Grande guerre : " Je ne sais quel matin de grâce, le demi-cercle charmant des colonnes qui se réfléchissent dans l'eau du bassin, ponctuée de feuilles de saule, m'ouvrit au sentiment de l'Art (...) Et mon cœur qui avait commencé de battre pour une certaine forme de la beauté au spectacle de ce faux portique sur le ciel changeant de l'Île-de-France, ne devait pas s'étonner vingt ans plus tard, en découvrant l'origine d'une telle beauté, les colonnes de l'Érechtéion, sur l'Acropole d'Athènes ! Pèlerin obstiné et un peu somnambule j'aboutissais sur cette esplanade des dieux, préparé à la Merveille par mon premier éblouissement d'enfant. "

Depuis lors, André Fraigneau, quelle que fût l'escale de ses nombreux voyages, n'a plus jamais quitté cette esplanade des dieux d'où émane l'inextinguible beauté qui nourrit ses récits. Des Puy d'Auvergne à la plaine d'Alsace, d'Olympie à Venise et Florence, du Rhin au Carnaval de Bâle, des truculences bruxelloises au chevaleresque Hohenschwangau, royaume des cygnes perdu dans les brumes wagnériennes, jusqu'aux musées de New-York et de Boston, la qualité du regard, du palais -"quelle cuisine ! "- et du pinceau (l'heure du Piranèse à Paris, les teintes de Fragonard un peu partout) inspire sa plume riche et alerte tout au long de cette quarantaine d'articles et de lettres, agrémentés de quelques graves réflexion sur le destin, qui courent sur un grand demi-siècle sans perdre leur attrait : celui de la jeunesse éternelle. Qui hésiterait, pour conclure à restituer à ce fin poète la louange qu'il avait accordé en 1943 à un petit texte de Valery Larbaud et qui va droit au cœur de tout esprit européen  :

" Je(le) recommande comme une des plus belles proses de ces trente dernières années aux jeunes-gens qui ne peuvent plus parcourir une Europe que l'on mutile, que l'on détruit, dont on saccage les plus beaux profils (...)

C'est un des derniers fruits d'or mûris pour eux, chez eux, dans leur pays, témoin d'un jardin des Hespérides en disparition, et dont les ruines mêmes sauront bien les enivrer, leur garder de nobles leçons, les sacrer encore de ce titre auquel ils ont droit, tel qu'il fit l'orgueil d'un Stendhal, d'un Valery Larbaud, celui d'Européen. " 

                                                                                                                                                                                                               

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Stéphane Marchand, L'Europe est mal partie, Fayard, 2005, 374 p.,  20 €.

Voici sans doute le plus complet des ouvrages récents sur ce qu'on peut bien appeler le grand marasme européen. Sorti en février 2005, il ne pouvait pas connaître le rejet français du projet de constitution du 29 mai dernier ni le vote négatifs des Hollandais peu après. Mais l'issue désastreuse (pour le projet européen) de ces referenda mal venus sur une "constitution" improbable, tant par son contenu que par son emballage, confirme les intuitions de l'auteur. Selon lui, rien n'est encore perdu pour l'Europe qui, bon an mal an, a progressé, mais face aux nouveaux défis, si nous ne voulons pas stagner indéfiniment, voire régresser irrémédiablement sur le nouveau théâtre mondial, nous ne pourrons pas faire l'économie d'imagination et de bonne volonté (politique), vertus qui font cruellement défaut aux stratèges et aux décideurs européens en ces années décisives.

La France contre l'Allemagne

" Le premier échec français, constate l'auteur à propos du catastrophique sommet de Nice en décembre 2000, est allemand. En dépit des tirades rituelles sur le caractère vital de l'axe franco-allemand, le grand couple européen n'a pas fonctionné (...) Cette incapacité à s'entendre sur ces questions cruciales (la pondération des votes au Conseil, l'étendue des champs de décision prises à la majorité qualifiée, la composition de la future Commission), on peut, sans forcer le trait, l'imputer à l'arrogance de la France. Elle n'a pas voulu reconnaître que l'Allemagne réunifiée est en Europe une plus grande puissance qu'elle. Que, la guerre froide terminée, la France a plus besoin de l'Allemagne que l'inverse. En l'an 2000, l'orgueilleux aveuglement des responsables français est devenu un danger mortel pour les intérêts de la France en Europe. Au lieu d'accepter l'évidence, de comprendre que c'est de l'Europe qu'elle doit tirer sa force si elle veut grandir, la France campe sur cette étrange idée qu'il faut que l'Europe soit une France en plus grand, et elle s'arc-boute sur ces égalités fictives (entre la France et l'Allemagne, ndlr) qu'elle estime mériter. "

Les Allemands, peu désireux de saboter les faibles acquis de l'unité ont laissé faire, même si le chancelier Schröder a avoué que ces querelles de marchands de tapis qui se poursuivaient jusqu'au petit matin le      " rendaient malade ". Ce geste généreux de nos partenaire d'outre-Rhin a permis de résister en 2003 à la politique unilatérale et agressive du gouvernement Bush (attaque de l'Irak) et de ses alliés européens Aznar, Blair et Berlusconi. Alliés auxquels il faut ajouter les nouveaux membres de l'Europe des 25 qui, incrédules face à l'hypothétique Europe de la défense, ont opté pour l'OTAN, et pour l'achat d'avions de combat et de missiles américains au moment même où ils entraient dans l'Union européenne, pesant de tout leur poids pour son atlantisation, autant dire pour son inféodation à Washington. Aujourd'hui, le couple franco-allemand, battu en brèche par se mauvais résultats économiques et politiques est sur le point de céder la place à des politiciens pro-étatsuniens (Merkel-Sarkozy) qui feront sans doute leur possible pour faire rentrer leurs peuples réticents dans la famille euratlantique.

La boursouflure libérale du projet de Constitution

" Sur le demi-millier d'articles de la Constitution, 342 s'attellent à définir les politiques que devra conduire l'Union en matière de marché intérieur, d'agriculture, d'emploi, de transports de santé et de fiscalité, dans le respect d'une « économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée». Tous ces articles, expliquent les juristes dans leur écrasante majorité, n'ont pas leur place dans une vraie Constitution. Le problème n'est pas qu'ils véhiculent une pensée économique libérale, mais qu'un tel texte n'a pas à prendre parti pour telle ou telle politique. Lisons à nouveau Dominique    Rousseau : « Une constitution n'est pas une loi ordinaire. Elle est la Loi commune, celle sous laquelle vivent tous les citoyens et qui, pour cette raison, ne doit privilégier a priori aucun choix politique ».

" La « soft-idéologie », celle qui fait l'apologie de l'Europe-marché au détriment de l'Europe-puissance, est à la manœuvre avec la complicité bienveillante du  Financial Times, le quotidien de la City qui fait la pluie et le beau temps à Bruxelles ".

Sans évolution vers un système fédéral, l'Union restera impuissante

" Mais il ne faut pas se voiler la face : l'Europe n'existera que si émerge une certaine forme de fédération européenne, c'est-à-dire un transfert de souveraineté calibré des États vers une fédération. Même « l'Europe des nations » si chère aux politiciens français, si elle veut représenter autre chose qu'une formule creuse, doit comporter une dose de « fédéral » (...) Le fédéralisme est le meilleur garant de la diversité des cultures et des traditions. Opposé aucentralisme, il assure les droits des communautés et des minorités, il unit les États en respectant leurs particularités."

Sans frontières et sans définition de l'être européen, l'Europe reste une pâte à modeler informe et incertaine sujette à toutes les pressions extérieures  

" C'est un problème capital. Aux termes de l'article 49 du traité sur l'Union, qui reprend mot pour mot l'article 237 du traité de Rome, « tout État européen peut demander à devenir membre » de l'Union sous réserve de respecter les principes énoncés à l'article 6 (démocratie, droits de l'homme...). (...) L'article 49 présuppose que l'on ait défini ce qu'est un « État européen ». Or, rien dans le traité ne permet de dresser la liste des « États européens » admissibles. Ce flou dans la définition des frontières de l'Union n'a jamais fait l'objet d'un débat jusqu'à l'automne 2004, quand on s'est mis à parler de l'entrée de la Turquie. Cette lacune, dont on sait qu'elle correspond à une volonté des gouvernements des États membres, a un effet anxiogène sur les opinions publiques européennes et contribue à nourrir le sentiment anti-européen. (...)

"Quels critères utiliser pour s'offrir la possibilité de dire un jour : stop ! (...) Le plus simple aurait été le critère géographique : le Bosphore, la Méditerranée, l'Atlantique sont des frontières naturelles dont les prolongements politiques peuvent être aisément justifiés. En acceptant de classer la Turquie parmi les pays candidats à l'adhésion, le Conseil européen de décembre 1999 à Helsinki a renoncé à ce critère pratique et objectif, compromettant sans doute à jamais la fixation de frontières ultimes pour l'Union. (...)

"L'Europe possède en 2005 vingt-cinq membres. La Bulgarie et la Roumanie adhéreront en 2007. (...) La Moldavie et l'Ukraine sont devenues candidates à la candidature. L'hypothèse ukrainienne est particulièrement instructive, car elle fait à maints égards penser à la candidature de la Turquie. De fortes pressions américaines pourraient s'exercer sur l'Union pour y intégrer ce pays. Puisque Washington a intérêt à affaiblir la Russie, attirer l'Ukraine et la Biélorussie dans le giron européen, voire au sein de l'OTAN, serait un beau coup. (...)

"Élargir, oui; approfondir, non ! Ces « marchands » prennent volontiers des accents idéalistes, voire messianiques. Ils transcendent le concept géographique d'Europe pour lui substituer une dynamique quasi philosophique et très mercantile. (...) L'Europe, ce pourrait donc à ce compte être un jour le monde  entier : même les États-Unis seraient qualifiés ! (...) À partir de quand l'élargissement devient-il étirement ? À partir de quand vire-t-il à l'écartèlement ? "

Le couplage OTAN-Europe est un assujettissement qui empêche la naissance d'une Europe véritablement souveraine, indépendante en ce qui concerne sa politique internationale et sa propre défense

Rien n'a changé en la matière depuis que Madeleine Albright, au sommet de Washington d'avril 1999, juste avant les bombardements conjoints de la Serbie, les premiers au cœur de l'Europe depuis 1945, a énoncé, comme condition d'une autonomie accrue des Européens en matière de défense, la fameuse (et infamante) doctrine des « trois D » : "  Ni découplage, ni discrimination, ni duplication. À ces réserves près, l'OTAN reconnaît la pertinence d'une politique de sécurité et de défense. Elle s'engage à soutenir l'Identité européenne de sécurité et de défense (IESD) au sein de l'OTAN. " (soulignement : L'Esprit Européen).

On ne peut être plus clair : la souveraineté, l'indépendance, la liberté de l'Europe ont été hypothéquée  pour une durée indéfinie auprès de " l'ami américain ". Les valets peuvent parfois refuser une corvée, se contorsionner en postures diverses, mais hormis pendant l'inversion festive du carnaval, il ne leur sera jamais permis de se confondre avec le maître, même chez eux.

La politique américaine à l'égard de l'Europe n'est un secret pour personne : oui à l'Europe-ectoplasme qui participe aux frais des guerres préventives, qui fournit des supplétifs, des installations, ouvre ses ports (et même ses services de renseignements), s'aligne sur les concoctions idéologiques émanant des think tanks US et n'envisage aucune alternative à l'axe diplomatique et stratégique qui relie Berlin à Washington en passant par Paris et Londres. Par contre les velléités d'indépendance politique et stratégique sur la scène internationale sont proscrites. Toute coalition européenne qui iraient dans ce sens doit être combattue par la vieille méthode du divide et impera. " John Hulsman, chercheur à la Heritage Foundation de Washington, le dit sans détour: « L'Amérique doit en permanence prendre note des désaccords intra-européens afin de les exploiter pour mettre sur pied des coalitions volontaires sur telle ou telle initiative politique. Seule une Europe qui s'élargit au lieu de s'approfondir, une Europe à la carte où les efforts vers une plus grande centralisation et une plus grande homogénéisation sont maintenus à leur minimum, répondrait à la fois aux intérêts des États-Unis et à ceux des citoyens européens. » ( cf. www.heritage.org 10/02/2003). " Le souci de M. Hulsman pour l'intérêt des citoyens européens est touchant ! 

  Conclusion : Laissons de côté cette Europe mal partie et refondons une Europe souveraine à partir du noyau dur d'un groupe d'États volontaires

" Pour que son destin s'accomplisse sans que sa mission déraille, l'Union n'a pas le choix : elle doit se dédoubler. Imaginer qu'à vingt-cinq, puis à trente, voire un jour à trente-cinq, l'Union puisse progresser dans les domaines cruciaux de son intégration, à égalité de participation de tous ses membres, voilà une fiction qui n'est pas seulement inutile, mais tout bonnement dangereuse. (...)

" Comment procéder ? Comment résoudre la quadrature du cercle européen ? En créant des cercles, précisément : des cercles concentriques ayant des diamètres différents mais partageant tous le même centre, le même « noyau ». (...)

" Pour que le premier cercle (l'avant-garde des pays de la zone euro ayant entamé des coopérations renforcées) ait une chance d'exister un jour, il est évident qu'il faudra que l'Allemagne et la France fasse converger leurs politiques bien plus qu'aujourd'hui. Cela suppose qu'aucun de ces deux pays ne se sente lésé par l'autre. En 1994, deux responsables de la démocratie-chrétienne, Wolfgang Schäuble et Karl Lamers avaient déjà proposé la création d'un « noyau dur » au sein de l'Union européenne, mais la France avait renâclé (...) Voilà au moins une douzaine d'années de perdues !

" Au-delà, le deuxième cercles accueillerait les membres « ordinaires » de l'Union qui participent aux politiques communautaires - libre-échange, concurrence, politique agricole commune, fonds structurels -, mais sans les pousser aussi loin.

" Dans cette logique, le troisième cercle comprendrait les pays avec lesquels l'Union souhaite engager des « partenariats renforcés » et qui seraient situés juste au-delà des frontières de l'Union.

" Enfin, le quatrième cercle serait composé des autres partenaires de l'Union.

" On peut sans risque prédire des désaccords dans certains cas : la Turquie, qui souhaite manifestement intégrer l'un des deux premiers cercles, serait peut-être bien mieux à sa place dans le troisième. "

Autrement dit, il faut permettre à cette « Europe light  » désirée par les petits nouveaux d'exister sans pour autant renoncer au but final d'une Europe véritablement unie et souveraine parlant d'une seule voix dans les affaires du monde. Il s'agit, comme le recommande le professeur Christian Saint-Étienne de         " créer une Europe unie au sein d'une Europe ouverte ".

Non seulement cela tombe sous le sens pour tous les Européens de cœur et d'esprit, mais c'est la seule proposition sincère et concrète à appliquer d'urgence pour sortir du marasme, car il y a péril en la demeure Europe. 

Patrick Keridan

 

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•  Peter Sloterdijk,  Si l'Europe s'éveille,  Mille et une nuits,  2003, 95 p., 9 €.

Nous avons affaire ici à un philosophe de poids, élève, entre autres, de Nietzsche et Heidegger, dont la Critique de la raison cynique (1983) a été saluée comme une œuvre majeure, et qui a défrayé la chronique avec sa critique sans complaisance de l'impuissance des incantations humanistes face aux biotechnologies.

Son propos dans ce bref essai, très vite lu sans pour autant manquer de densité, est que l'Europe n'a pas encore  pensé ce qui lui arrive. Jusqu'à la  Seconde Guerre mondiale,  l'Europe se pensait en termes de transmission d'empire (translatio imperii), dont l'une ou l'autre des grandes puissances continentales prétendait assumer la relève. Après l'issue désastreuse du conflit, ne se voyant plus que comme prise entre les tenailles de deux impérialismes extérieurs qui se sont affrontés sur le sol allemand, elle a végété pendant un demi-siècle dans diverses "idéologies  européennes de l'absence " telles que l'existentialisme ou l'esthétisme littéraire (surréalistes à gauche, hussards à droite, humanistes partout). Le tout fut couronné par un consumérisme effréné qui s'accordait avec la vision libérale, apolitique, venue d'outre-Atlantique. " Dans la culture de l'amusement, l'image de l'homme capable de vouloir  est devenue obsolète  ".         

Mais dès 1989, après l'effondrement du mur de Berlin, l'esprit du temps, celui d'une fuite éperdue devant les responsabilités, changea. On parla d'un " retour de l'Europe ". Soudain, l'ancienne " mytho-motricité " qui a caractérisé toutes les tentatives d'unification du continent depuis l'ancienne Rome, revient " avec une virulence insoupçonnée sur le devant de la scène ".

" Peut-on donner des contenus contemporains aux mots de Nietzsche sur l' " obligation d'une grande politique " ? " Les Européens, chassés du vide et revenant de l'absence, réapprendront-ils un jour à " exiger de  la grandeur d'eux-mêmes " comme le voudrait leur rentrée inéluctable dans un horizon de grands et de très grands défis ? "

Grandes et urgentes questions !

Pour approfondir, on pourra consulter l'excellente étude de Emmanuelle Tricoire, "Sloterdijk en Politique.", EspacesTemps.net, Mensuelles, 05.11.2003
http://espacestemps.net/document640.html

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George Steiner, Une certaine idée de l'Europe, Actes Sud, 2005, 65 p.,  10 €.  

George Steiner est l'une de ces bons Européens "d'origine incertaine" comme aimait à se définir Arthur Koestler. Né à Paris (d'où son lien étroit avec la culture francophone) d'origine judéo-germanique (ce qui explique l'improbable fil qui, par lui, relie Vienne, Athènes et Jérusalem), il enseigne à l'Université de Genève après avoir enseigné à l'Université de Cambridge.

Son intérêt pour l'Europe est celui d'un humaniste pétri de culture antique. Le petit essai ici décrit reprend le texte d'une conférence présentée à l'invitation du think tank brittanique Nexus, de tendance néo-libérale. Il s'articule autour des " cinq axiomes " qui, selon l'auteur, définissent l'Europe : le café comme lieu de rendez-vous intellectuel et culturel, le paysage à échelle humaine de l'Europe pédestre et péripatéticienne, les rues et les places qui portent des noms chargés d'histoire, " notre double filiation avec Athènes et Jérusalem " et l'appréhension d'une fin du monde (ou de la civilisation), eschatologie judéo-chrétienne qui part du Jugement dernier pour aboutir à la " fin de l'Histoire " du néo-hégélien Fukuyama .

De ce petit voyage à travers notre Belle époque discrètement obnubilée par le pressentiment d'une fin tragique sous une optimisme de façade, nous avons retenu deux conclusions qui laissent songeur. La première est que l'opposition entre l'esprit philosophique d'Athènes et la croyance monothéiste venue de Jérusalem, qui se poursuit à travers la modernité post-chrétienne de Marx, Freud, Einstein, n'est pas résolue, comme Steiner l'avait déjà souligné dans ses précédents ouvrages, Dans le château de Barbe-Bleue (1971) et Errata (1997): " Le plus souvent, l'humanisme européen, d'Érasme à Hegel, cherche des formes diverses de compromis entre les idéaux attiques et hébraïques. Mais après toute une vie de recherche scrupuleuse, Leo Strauss, également imprégné du Talmud et d'Aristote, de Socrate et de Maïmonide, conclut à l'impossibilité de négocier un accord satisfaisant entre les impératifs ultimes de la raison philosophique et scientifique tels qu'établis dans notre héritage grec et ceux de la foi et de la révélation proclamés dans la Torah. Le syncrétisme, si ingénieux soit-il, sera toujours imparfait. L'idée d'Europe est donc bien " un conte de deux villes ". Mais cette tension schizoïde n'est-elle pas l'une des causes de la longue division de l'Europe contre elle-même, des guerres de religion, des cent millions de morts de notre guerre civile à l'échelle planétaire ?

On peut en tout cas, avec Nietzsche, Louis Rougier et Marcel Conche, pour ne citer qu'eux, faire le choix de trancher ce nœud gordien, rejeter le monothéisme  et renouer sans hésitation avec l'esprit d'Homère et d'Héraclite. Mais pour le moment, il est vrai, l'esprit du temps ne va pas dans ce sens. 

C'est cette option, difficile mais salutaire, que semble nous présenter George Steiner, lorsqu'il s'agit d'opposer l'idéal européen de l'harmonie des contraires, du respect de la diversité, à l'uniformisation forcenée (monothéiste) véhiculée par la culture états-unienne : 

" Rien ne fait peser sur l'Europe une menace plus radicale - à la racine - que la progression exponentielle et détergente de l'anglo-américain et l'uniformité des valeurs et de l'image du monde que cet espéranto dévorant apporte avec lui. L'ordinateur, la culture du populisme et le marché de masse parlent anglo-américain des night-clubs du Portugal aux centres commerciaux et aux fast-foods de Vladivostok. L'Europe périra assurément, si elle ne se bat pas pour ses langues, ses traditions locales et ses autonomies sociales. Si elle oublie que «Dieu réside dans le détail». 

Derrière la posture un peu facile de l'humaniste, c'est avec plaisir qu'on retrouve la qualité, plus rare, de l'Européen de cœur et d'esprit ! 

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