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Europe
Jean-Michel Vernochet, Europe, Chronique d'une mort annoncée
Jean-Michel Vernochet, Manifeste pour une Europe des
peuples
André
Fraigneau, Escales d'un Européen
Stéphane
Marchand,
L'Europe
est mal partie
Peter
Sloterdijk,
Si l'Europe s'éveille
George
Steiner,
Une
certaine idée de l'Europe
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Jadis
placée au centre de l’histoire, l’Europe tend
à présent, de plus en plus, à n’en
occuper que la périphérie. À la crise
institutionnelle survenue après les non français et
hollandais au projet de Constitution européenne, renforcé
par le non irlandais au traité de Lisbonne, à
l’impuissance politique face aux conflits qui se multiplient
à sa périphérie, à l’aventurisme
militaire en Afghanistan, en Irak et peut-être bientôt
ailleurs, conséquence directe de l’inféodation
politique aux intérêts stratégiques
américains, sont venus s’ajouter le détramage
du tissu industriel et l’implosion financière. Toutes
choses concourant à marginaliser un continent désormais
ligoté par ses alliances, plombé par sa monnaie,
handicapé par un système faussement social
d’assistanat généralisé et asservi par le
fétichisme de pseudos droits de l’homme.
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André Fraigneau, Escales d'un
Européen, préface de Pol
Vandromme, Éditions du Rocher,
2005, 228 p., 15,90
€.
Voici un livre dont chaque chapitre est le produit du croisement entre un poème ou un tableau et un récit de voyage sur les plus beaux sites d'Europe qui vous donnent envie de partir pour y voir ou y revoir tout ce qui échappe au touriste ordinaire souvent caractérisé par une atrophie du cœur et de l'âme lui celant la beauté subtile des paysages. " Parisien de Paris, nous confie l'auteur, j'ai visité le monde en ne me fiant qu'aux battements de mon cœur. On m'a souvent traité de coureur de villes et de filles. Je n'ai pas à protester. C'est exact. Entre certains paysages et certains visages, l'échange est si subtil, l'accord si parfait que je me garderais bien de séparer les éléments de cette gerbe enivrante."
C'est donc à Paris que commence cette Odyssée de haute volée, avec les splendeurs germanopratines des années trente ou le "village" et ses cafés (si chers à George Steiner, voir infra) rappelle étrangement la Grèce à André Fraigneau : " Rien de plus grec en effet, que ce bruissement de conversations civilisées, de jeunes rires, autour des tables du Café des Deux-Magots. Seul, le célèbre pâtissier Yanakis, à Athènes, possède une clientèle vespérale à la conversation plus ailée, une cohorte de jeunes femmes plus élégantes, surtout plus naturellement élégantes. " Mais la source grecque a éveillé l'enfant rêveur beaucoup plus tôt, au Parc Monceau où il jouait encore aux billes à la veille de la Grande guerre : " Je ne sais quel matin de grâce, le demi-cercle charmant des colonnes qui se réfléchissent dans l'eau du bassin, ponctuée de feuilles de saule, m'ouvrit au sentiment de l'Art (...) Et mon cœur qui avait commencé de battre pour une certaine forme de la beauté au spectacle de ce faux portique sur le ciel changeant de l'Île-de-France, ne devait pas s'étonner vingt ans plus tard, en découvrant l'origine d'une telle beauté, les colonnes de l'Érechtéion, sur l'Acropole d'Athènes ! Pèlerin obstiné et un peu somnambule j'aboutissais sur cette esplanade des dieux, préparé à la Merveille par mon premier éblouissement d'enfant. "
Depuis lors, André Fraigneau, quelle que fût l'escale de ses nombreux voyages, n'a plus jamais quitté cette esplanade des dieux d'où émane l'inextinguible beauté qui nourrit ses récits. Des Puy d'Auvergne à la plaine d'Alsace, d'Olympie à Venise et Florence, du Rhin au Carnaval de Bâle, des truculences bruxelloises au chevaleresque Hohenschwangau, royaume des cygnes perdu dans les brumes wagnériennes, jusqu'aux musées de New-York et de Boston, la qualité du regard, du palais -"quelle cuisine ! "- et du pinceau (l'heure du Piranèse à Paris, les teintes de Fragonard un peu partout) inspire sa plume riche et alerte tout au long de cette quarantaine d'articles et de lettres, agrémentés de quelques graves réflexion sur le destin, qui courent sur un grand demi-siècle sans perdre leur attrait : celui de la jeunesse éternelle. Qui hésiterait, pour conclure à restituer à ce fin poète la louange qu'il avait accordé en 1943 à un petit texte de Valery Larbaud et qui va droit au cœur de tout esprit européen :
" Je(le) recommande comme une des plus belles proses de ces trente dernières années aux jeunes-gens qui ne peuvent plus parcourir une Europe que l'on mutile, que l'on détruit, dont on saccage les plus beaux profils (...)
C'est un des derniers fruits d'or mûris pour eux, chez eux, dans leur pays, témoin d'un jardin des Hespérides en disparition, et dont les ruines mêmes sauront bien les enivrer, leur garder de nobles leçons, les sacrer encore de ce titre auquel ils ont droit, tel qu'il fit l'orgueil d'un Stendhal, d'un Valery Larbaud, celui d'Européen. "
•
Stéphane Marchand, L'Europe
est mal partie, Fayard, 2005, 374 p.,
20 €.
Voici sans doute le plus complet des ouvrages récents sur ce qu'on peut bien appeler le grand marasme européen. Sorti en février 2005, il ne pouvait pas connaître le rejet français du projet de constitution du 29 mai dernier ni le vote négatifs des Hollandais peu après. Mais l'issue désastreuse (pour le projet européen) de ces referenda mal venus sur une "constitution" improbable, tant par son contenu que par son emballage, confirme les intuitions de l'auteur. Selon lui, rien n'est encore perdu pour l'Europe qui, bon an mal an, a progressé, mais face aux nouveaux défis, si nous ne voulons pas stagner indéfiniment, voire régresser irrémédiablement sur le nouveau théâtre mondial, nous ne pourrons pas faire l'économie d'imagination et de bonne volonté (politique), vertus qui font cruellement défaut aux stratèges et aux décideurs européens en ces années décisives.
La France contre l'Allemagne
" Le premier échec français, constate l'auteur à propos du catastrophique sommet de Nice en décembre 2000, est allemand. En dépit des tirades rituelles sur le caractère vital de l'axe franco-allemand, le grand couple européen n'a pas fonctionné (...) Cette incapacité à s'entendre sur ces questions cruciales (la pondération des votes au Conseil, l'étendue des champs de décision prises à la majorité qualifiée, la composition de la future Commission), on peut, sans forcer le trait, l'imputer à l'arrogance de la France. Elle n'a pas voulu reconnaître que l'Allemagne réunifiée est en Europe une plus grande puissance qu'elle. Que, la guerre froide terminée, la France a plus besoin de l'Allemagne que l'inverse. En l'an 2000, l'orgueilleux aveuglement des responsables français est devenu un danger mortel pour les intérêts de la France en Europe. Au lieu d'accepter l'évidence, de comprendre que c'est de l'Europe qu'elle doit tirer sa force si elle veut grandir, la France campe sur cette étrange idée qu'il faut que l'Europe soit une France en plus grand, et elle s'arc-boute sur ces égalités fictives (entre la France et l'Allemagne, ndlr) qu'elle estime mériter. "
Les Allemands, peu désireux de saboter les faibles acquis de l'unité ont laissé faire, même si le chancelier Schröder a avoué que ces querelles de marchands de tapis qui se poursuivaient jusqu'au petit matin le " rendaient malade ". Ce geste généreux de nos partenaire d'outre-Rhin a permis de résister en 2003 à la politique unilatérale et agressive du gouvernement Bush (attaque de l'Irak) et de ses alliés européens Aznar, Blair et Berlusconi. Alliés auxquels il faut ajouter les nouveaux membres de l'Europe des 25 qui, incrédules face à l'hypothétique Europe de la défense, ont opté pour l'OTAN, et pour l'achat d'avions de combat et de missiles américains au moment même où ils entraient dans l'Union européenne, pesant de tout leur poids pour son atlantisation, autant dire pour son inféodation à Washington. Aujourd'hui, le couple franco-allemand, battu en brèche par se mauvais résultats économiques et politiques est sur le point de céder la place à des politiciens pro-étatsuniens (Merkel-Sarkozy) qui feront sans doute leur possible pour faire rentrer leurs peuples réticents dans la famille euratlantique.
La boursouflure libérale du projet de Constitution
" Sur le demi-millier d'articles de la Constitution, 342 s'attellent à définir les politiques que devra conduire l'Union en matière de marché intérieur, d'agriculture, d'emploi, de transports de santé et de fiscalité, dans le respect d'une « économie de marché ouverte où la concurrence est libre et non faussée». Tous ces articles, expliquent les juristes dans leur écrasante majorité, n'ont pas leur place dans une vraie Constitution. Le problème n'est pas qu'ils véhiculent une pensée économique libérale, mais qu'un tel texte n'a pas à prendre parti pour telle ou telle politique. Lisons à nouveau Dominique Rousseau : « Une constitution n'est pas une loi ordinaire. Elle est la Loi commune, celle sous laquelle vivent tous les citoyens et qui, pour cette raison, ne doit privilégier a priori aucun choix politique ».
" La « soft-idéologie », celle qui fait l'apologie de l'Europe-marché au détriment de l'Europe-puissance, est à la manœuvre avec la complicité bienveillante du Financial Times, le quotidien de la City qui fait la pluie et le beau temps à Bruxelles ".
Sans évolution vers un système fédéral, l'Union restera impuissante
" Mais il ne faut pas se voiler la face : l'Europe n'existera que si émerge une certaine forme de fédération européenne, c'est-à-dire un transfert de souveraineté calibré des États vers une fédération. Même « l'Europe des nations » si chère aux politiciens français, si elle veut représenter autre chose qu'une formule creuse, doit comporter une dose de « fédéral » (...) Le fédéralisme est le meilleur garant de la diversité des cultures et des traditions. Opposé aucentralisme, il assure les droits des communautés et des minorités, il unit les États en respectant leurs particularités."
Sans frontières et sans définition de l'être européen, l'Europe reste une pâte à modeler informe et incertaine sujette à toutes les pressions extérieures
" C'est un problème capital. Aux termes de l'article 49 du traité sur l'Union, qui reprend mot pour mot l'article 237 du traité de Rome, « tout État européen peut demander à devenir membre » de l'Union sous réserve de respecter les principes énoncés à l'article 6 (démocratie, droits de l'homme...). (...) L'article 49 présuppose que l'on ait défini ce qu'est un « État européen ». Or, rien dans le traité ne permet de dresser la liste des « États européens » admissibles. Ce flou dans la définition des frontières de l'Union n'a jamais fait l'objet d'un débat jusqu'à l'automne 2004, quand on s'est mis à parler de l'entrée de la Turquie. Cette lacune, dont on sait qu'elle correspond à une volonté des gouvernements des États membres, a un effet anxiogène sur les opinions publiques européennes et contribue à nourrir le sentiment anti-européen. (...)
"Quels critères utiliser pour s'offrir la possibilité de dire un jour : stop ! (...) Le plus simple aurait été le critère géographique : le Bosphore, la Méditerranée, l'Atlantique sont des frontières naturelles dont les prolongements politiques peuvent être aisément justifiés. En acceptant de classer la Turquie parmi les pays candidats à l'adhésion, le Conseil européen de décembre 1999 à Helsinki a renoncé à ce critère pratique et objectif, compromettant sans doute à jamais la fixation de frontières ultimes pour l'Union. (...)
"L'Europe possède en 2005 vingt-cinq membres. La Bulgarie et la Roumanie adhéreront en 2007. (...) La Moldavie et l'Ukraine sont devenues candidates à la candidature. L'hypothèse ukrainienne est particulièrement instructive, car elle fait à maints égards penser à la candidature de la Turquie. De fortes pressions américaines pourraient s'exercer sur l'Union pour y intégrer ce pays. Puisque Washington a intérêt à affaiblir la Russie, attirer l'Ukraine et la Biélorussie dans le giron européen, voire au sein de l'OTAN, serait un beau coup. (...)
"Élargir, oui; approfondir, non ! Ces « marchands » prennent volontiers des accents idéalistes, voire messianiques. Ils transcendent le concept géographique d'Europe pour lui substituer une dynamique quasi philosophique et très mercantile. (...) L'Europe, ce pourrait donc à ce compte être un jour le monde entier : même les États-Unis seraient qualifiés ! (...) À partir de quand l'élargissement devient-il étirement ? À partir de quand vire-t-il à l'écartèlement ? "
Le couplage OTAN-Europe est un assujettissement qui empêche la naissance d'une Europe véritablement souveraine, indépendante en ce qui concerne sa politique internationale et sa propre défense
Rien n'a changé en la matière depuis que Madeleine Albright, au sommet de Washington d'avril 1999, juste avant les bombardements conjoints de la Serbie, les premiers au cœur de l'Europe depuis 1945, a énoncé, comme condition d'une autonomie accrue des Européens en matière de défense, la fameuse (et infamante) doctrine des « trois D » : " Ni découplage, ni discrimination, ni duplication. À ces réserves près, l'OTAN reconnaît la pertinence d'une politique de sécurité et de défense. Elle s'engage à soutenir l'Identité européenne de sécurité et de défense (IESD) au sein de l'OTAN. " (soulignement : L'Esprit Européen).
On ne peut être plus clair : la souveraineté, l'indépendance, la liberté de l'Europe ont été hypothéquée pour une durée indéfinie auprès de " l'ami américain ". Les valets peuvent parfois refuser une corvée, se contorsionner en postures diverses, mais hormis pendant l'inversion festive du carnaval, il ne leur sera jamais permis de se confondre avec le maître, même chez eux.
La politique américaine à l'égard de l'Europe n'est un secret pour personne : oui à l'Europe-ectoplasme qui participe aux frais des guerres préventives, qui fournit des supplétifs, des installations, ouvre ses ports (et même ses services de renseignements), s'aligne sur les concoctions idéologiques émanant des think tanks US et n'envisage aucune alternative à l'axe diplomatique et stratégique qui relie Berlin à Washington en passant par Paris et Londres. Par contre les velléités d'indépendance politique et stratégique sur la scène internationale sont proscrites. Toute coalition européenne qui iraient dans ce sens doit être combattue par la vieille méthode du divide et impera. " John Hulsman, chercheur à la Heritage Foundation de Washington, le dit sans détour: « L'Amérique doit en permanence prendre note des désaccords intra-européens afin de les exploiter pour mettre sur pied des coalitions volontaires sur telle ou telle initiative politique. Seule une Europe qui s'élargit au lieu de s'approfondir, une Europe à la carte où les efforts vers une plus grande centralisation et une plus grande homogénéisation sont maintenus à leur minimum, répondrait à la fois aux intérêts des États-Unis et à ceux des citoyens européens. » ( cf. www.heritage.org 10/02/2003). " Le souci de M. Hulsman pour l'intérêt des citoyens européens est touchant !
Conclusion : Laissons de côté cette Europe mal partie et refondons une Europe souveraine à partir du noyau dur d'un groupe d'États volontaires
" Pour que son destin s'accomplisse sans que sa mission déraille, l'Union n'a pas le choix : elle doit se dédoubler. Imaginer qu'à vingt-cinq, puis à trente, voire un jour à trente-cinq, l'Union puisse progresser dans les domaines cruciaux de son intégration, à égalité de participation de tous ses membres, voilà une fiction qui n'est pas seulement inutile, mais tout bonnement dangereuse. (...)
" Comment procéder ? Comment résoudre la quadrature du cercle européen ? En créant des cercles, précisément : des cercles concentriques ayant des diamètres différents mais partageant tous le même centre, le même « noyau ». (...)
" Pour que le premier cercle (l'avant-garde des pays de la zone euro ayant entamé des coopérations renforcées) ait une chance d'exister un jour, il est évident qu'il faudra que l'Allemagne et la France fasse converger leurs politiques bien plus qu'aujourd'hui. Cela suppose qu'aucun de ces deux pays ne se sente lésé par l'autre. En 1994, deux responsables de la démocratie-chrétienne, Wolfgang Schäuble et Karl Lamers avaient déjà proposé la création d'un « noyau dur » au sein de l'Union européenne, mais la France avait renâclé (...) Voilà au moins une douzaine d'années de perdues !
" Au-delà, le deuxième cercles accueillerait les membres « ordinaires » de l'Union qui participent aux politiques communautaires - libre-échange, concurrence, politique agricole commune, fonds structurels -, mais sans les pousser aussi loin.
" Dans cette logique, le troisième cercle comprendrait les pays avec lesquels l'Union souhaite engager des « partenariats renforcés » et qui seraient situés juste au-delà des frontières de l'Union.
" Enfin, le quatrième cercle serait composé des autres partenaires de l'Union.
" On peut sans risque prédire des désaccords dans certains cas : la Turquie, qui souhaite manifestement intégrer l'un des deux premiers cercles, serait peut-être bien mieux à sa place dans le troisième. "
Autrement dit, il faut permettre à cette « Europe light » désirée par les petits nouveaux d'exister sans pour autant renoncer au but final d'une Europe véritablement unie et souveraine parlant d'une seule voix dans les affaires du monde. Il s'agit, comme le recommande le professeur Christian Saint-Étienne de " créer une Europe unie au sein d'une Europe ouverte ".
Non seulement cela tombe sous le sens pour tous les Européens de cœur et d'esprit, mais c'est la seule proposition sincère et concrète à appliquer d'urgence pour sortir du marasme, car il y a péril en la demeure Europe.
Patrick Keridan
• Peter Sloterdijk, Si l'Europe s'éveille, Mille et une nuits, 2003, 95 p., 9 €.
Nous avons affaire ici à un philosophe de poids, élève, entre autres, de Nietzsche et Heidegger, dont la Critique de la raison cynique (1983) a été saluée comme une œuvre majeure, et qui a défrayé la chronique avec sa critique sans complaisance de l'impuissance des incantations humanistes face aux biotechnologies.
Son propos dans ce bref essai, très vite lu sans pour autant manquer de densité, est que l'Europe n'a pas encore pensé ce qui lui arrive. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, l'Europe se pensait en termes de transmission d'empire (translatio imperii), dont l'une ou l'autre des grandes puissances continentales prétendait assumer la relève. Après l'issue désastreuse du conflit, ne se voyant plus que comme prise entre les tenailles de deux impérialismes extérieurs qui se sont affrontés sur le sol allemand, elle a végété pendant un demi-siècle dans diverses "idéologies européennes de l'absence " telles que l'existentialisme ou l'esthétisme littéraire (surréalistes à gauche, hussards à droite, humanistes partout). Le tout fut couronné par un consumérisme effréné qui s'accordait avec la vision libérale, apolitique, venue d'outre-Atlantique. " Dans la culture de l'amusement, l'image de l'homme capable de vouloir est devenue obsolète ".
Mais dès 1989, après l'effondrement du mur de Berlin, l'esprit du temps, celui d'une fuite éperdue devant les responsabilités, changea. On parla d'un " retour de l'Europe ". Soudain, l'ancienne " mytho-motricité " qui a caractérisé toutes les tentatives d'unification du continent depuis l'ancienne Rome, revient " avec une virulence insoupçonnée sur le devant de la scène ".
" Peut-on donner des contenus contemporains aux mots de Nietzsche sur l' " obligation d'une grande politique " ? " Les Européens, chassés du vide et revenant de l'absence, réapprendront-ils un jour à " exiger de la grandeur d'eux-mêmes " comme le voudrait leur rentrée inéluctable dans un horizon de grands et de très grands défis ? "
Grandes et urgentes questions !
Pour approfondir,
on pourra consulter l'excellente étude de Emmanuelle
Tricoire, "Sloterdijk en Politique.", EspacesTemps.net,
Mensuelles,
05.11.2003
http://espacestemps.net/document640.html
•
George
Steiner, Une certaine idée de l'Europe,
Actes Sud, 2005,
65 p., 10
€.
George Steiner est l'une de ces bons Européens "d'origine incertaine" comme aimait à se définir Arthur Koestler. Né à Paris (d'où son lien étroit avec la culture francophone) d'origine judéo-germanique (ce qui explique l'improbable fil qui, par lui, relie Vienne, Athènes et Jérusalem), il enseigne à l'Université de Genève après avoir enseigné à l'Université de Cambridge.
Son intérêt pour l'Europe est celui d'un humaniste pétri de culture antique. Le petit essai ici décrit reprend le texte d'une conférence présentée à l'invitation du think tank brittanique Nexus, de tendance néo-libérale. Il s'articule autour des " cinq axiomes " qui, selon l'auteur, définissent l'Europe : le café comme lieu de rendez-vous intellectuel et culturel, le paysage à échelle humaine de l'Europe pédestre et péripatéticienne, les rues et les places qui portent des noms chargés d'histoire, " notre double filiation avec Athènes et Jérusalem " et l'appréhension d'une fin du monde (ou de la civilisation), eschatologie judéo-chrétienne qui part du Jugement dernier pour aboutir à la " fin de l'Histoire " du néo-hégélien Fukuyama .
De ce petit voyage à travers notre Belle époque discrètement obnubilée par le pressentiment d'une fin tragique sous une optimisme de façade, nous avons retenu deux conclusions qui laissent songeur. La première est que l'opposition entre l'esprit philosophique d'Athènes et la croyance monothéiste venue de Jérusalem, qui se poursuit à travers la modernité post-chrétienne de Marx, Freud, Einstein, n'est pas résolue, comme Steiner l'avait déjà souligné dans ses précédents ouvrages, Dans le château de Barbe-Bleue (1971) et Errata (1997): " Le plus souvent, l'humanisme européen, d'Érasme à Hegel, cherche des formes diverses de compromis entre les idéaux attiques et hébraïques. Mais après toute une vie de recherche scrupuleuse, Leo Strauss, également imprégné du Talmud et d'Aristote, de Socrate et de Maïmonide, conclut à l'impossibilité de négocier un accord satisfaisant entre les impératifs ultimes de la raison philosophique et scientifique tels qu'établis dans notre héritage grec et ceux de la foi et de la révélation proclamés dans la Torah. Le syncrétisme, si ingénieux soit-il, sera toujours imparfait. L'idée d'Europe est donc bien " un conte de deux villes ". Mais cette tension schizoïde n'est-elle pas l'une des causes de la longue division de l'Europe contre elle-même, des guerres de religion, des cent millions de morts de notre guerre civile à l'échelle planétaire ?
On peut en tout cas, avec Nietzsche, Louis Rougier et Marcel Conche, pour ne citer qu'eux, faire le choix de trancher ce nœud gordien, rejeter le monothéisme et renouer sans hésitation avec l'esprit d'Homère et d'Héraclite. Mais pour le moment, il est vrai, l'esprit du temps ne va pas dans ce sens.
C'est cette option, difficile mais salutaire, que semble nous présenter George Steiner, lorsqu'il s'agit d'opposer l'idéal européen de l'harmonie des contraires, du respect de la diversité, à l'uniformisation forcenée (monothéiste) véhiculée par la culture états-unienne :
" Rien ne fait peser sur l'Europe une menace plus radicale - à la racine - que la progression exponentielle et détergente de l'anglo-américain et l'uniformité des valeurs et de l'image du monde que cet espéranto dévorant apporte avec lui. L'ordinateur, la culture du populisme et le marché de masse parlent anglo-américain des night-clubs du Portugal aux centres commerciaux et aux fast-foods de Vladivostok. L'Europe périra assurément, si elle ne se bat pas pour ses langues, ses traditions locales et ses autonomies sociales. Si elle oublie que «Dieu réside dans le détail».
Derrière la posture un peu facile de l'humaniste, c'est avec plaisir qu'on retrouve la qualité, plus rare, de l'Européen de cœur et d'esprit !
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