Lectures L'esprit des livres Sommaire
Europe Fédéralisme, ethnies, langues, institutions... Géopolitique Philosophie, idéologie, religions Histoire Récits, biographies, littérature
Géopolitique
(voir aussi nos articles de réflexion sur le thème de la Géopolitique ainsi que nos recensions dans L'esprit des revues )
Jean-Dominique Merchet, Défense européenne, la grande illusion
Marc Rousset,
La nouvelle Europe. Paris-Berlin-Moscou
William
Blum,
Les
guerres scélérates
Philippe
Boulanger, Les démons de
l’Europe. Nations, Empire, Tribus
Michel
Bugnon-Mordant
Noam Chomsky,
De la guerre comme politique
étrangère des États-Unis
Alexandre
Del Valle, Guerres contre l’Europe. Bosnie
- Kosovo - Tchétchénie…
Henri de
Grossouvre, Paris, Berlin, Moscou, La voie de
l’indépendance et de la
paix
Rémi
Kauffer, L’arme de la
désinformation. Les multinationales américaines
en guerre contre l’Europe
Jacques
Marlaud, Comprendre le bombardement de New
York. Contre-enquête
Henri
Mendras, l’Europe des
Européens, Sociologie de l’Europe occidentale
Dominique
Reyné,
La
fracture occidentale, Naissance d’une opinion
européenne
Franck de La
Rivière, L’Europe de Gibraltar
à Vladivostok
Christian
Saint-Étienne, La puissance ou la mort.
L’Europe face à l’empire
américain
François
Thual, Contrôler et contrer.
Stratégies géopolitiques
Tzvetan
Todorov, Le nouveau désordre
mondial. Réflexion d'un Européen
Pierre
Verluise, Géopolitique de
l'Europe
Bernard
Wicht, L’OTAN attaque !
![]()
rvention
Eurfor au Tchad en 2007-2008. Si on ajoute à cette situation une
absence de hiérarchie militaire solide et une « autonomie »
de facto de chaque contringent national, alors on peut constater que
l’Europe a au moins réussi à créer une 7ème Compagnie à
l’échelle continentale.*

Intérêt particulier de l’ouvrage
I) Ce livre unique est un ouvrage de référence
géopolitique de même niveau, de même
intérêt et en tous points comparables au « best
seller » de Samuel P. Huntington : « Le Choc
des civilisations ».
Mais alors que le Professeur Huntington
de Harvard pense monde, l’approche est
exclusivement européenne, celle du continent paneuropéen
de Brest à Vladivostok face aux défis et dangers du XXIe
siècle.
II) Marc Rousset, diplômé H.E.C, Docteur ès
Sciences Economiques, MBA Columbia University, AMP Harvard Business
School, a occupé pendant 20 ans des fonctions de Directeur
Général dans des groupes multinationaux. Il a
écrit « Pour le Renouveau de
l’Entreprise » préfacé par
l’ancien Premier Ministre Raymond Barre. Il a ensuite obtenu le
Prix de l’Académie des Sciences Morales et
Politiques avec « La Nouvelle Europe de
Charlemagne » préfacée par le Ministre et
Académicien Alain Peyrefitte. Il a ensuite écrit
« Les Euroricains », préfacé par
Yvon Gattaz, ancien Président du MEDEF et membre de
l’Institut.
III) La préface du Professeur Roubinski de
l’Académie des Sciences de Russie est une caution
supplémentaire de l’intérêt particulier
et de la qualité remarquable de l’ouvrage.
IV) Ce livre très travaillé, très
documenté, avec indication de dates et de faits historiques a
demandé 7 années de travail et d’abnégation
à l’auteur. Il a été écrit cependant
avant tout pour le grand public, l’auteur cherchant
à expliciter et à démontrer de façon
réaliste, en parlant un langage clair, simple,
accessible à tous.
V) L’ouvrage devrait recevoir plusieurs Prix dont celui de
l’Académie des Sciences Morales et Politiques. Il est
déjà assuré d’être traduit en
plusieurs langues dont le russe.
VI) L’ouvrage est très complet, clair, dense et
synthétique car au-delà du thème classique de
l’Europe contrepoids par rapport aux Etats-Unis sont
abordés dans les Titres I et II d’une façon
exhaustive avec une approche paneuropéenne tous les
thèmes économiques et géopolitiques du
libre-échange, de la défense, de la démographie,
de l’immigration, de l’islam, du terrorisme, du
contrôle des sources d’énergie, des oléoducs
et gazoducs en Asie centrale, dans le Caucase et dans l’Est
européen, de l’enjeu de la Sibérie pour les
Paneuropéens face à la Chine et à une possible
Alliance Chine/Japon.
VII) L’originalité de l’ouvrage est aussi
d’aborder d’une façon très
complète dans le Titre III le problème linguistique
européen. Quelle langue pour l’Europe : le
français, le latin ou l’espéranto ?
VIII) Pour les raisons ci-dessus évoquées, les lecteurs de cet ouvrage nous paraissent être :
-Le Grand Public
-Tous les Cadres du privé ou de la fonction publique
-Les étudiants et les professeurs qui trouveront un
ouvrage formateur et de référence sur le thème
original du rapprochement continental entre la France,
l’Allemagne et la Russie.
• Romolo Gobbi, Un grand peuple élu . Messianisme et antieuropéanisme aux États-Unis des origines à nos jours, Parangon, 2006, 222 p., 15 €.
Lorsque,
à la fin de l’année 1999, l’historien
italien Romolo Gobbi apporta le manuscrit de son ouvrage, America
contro
Europa, chez la maison d’édition qui
avait accepté de le publier, on lui
proposa d’ajouter une seconde partie sur
l’antiaméricanisme des Européens.
Il refusa
et eut bien du mal à trouver un
autre (petit) éditeur italien, au bout de trois ans, pour
cet ouvrage à
contre-courant dont la traduction française est disponible
depuis 2006*1.
Cette
mésaventure illustre le fait que la thèse, qui
traverse
cette étude sérieuse et
bien étayée par d’abondantes sources,
selon
laquelle la politique états-unienne
est essentiellement motivée par un
anti-européanisme
systématique depuis sa
naissance puritaine en 1620 jusqu’à nos jours, est
très mal acceptée, même en
Italie où un terrorisme intellectuel à la
française n’a pas stérilisé
le vrai
débat d’idées, même chez les
éditeurs
de gauche peu réputés pour leur
américanophilie. On aurait pu à la rigueur
accepter
qu’une mesure
d’antieuropéanisme, indéniable mais
modérée, fût contrebalancée
par
l’histoire
connue, étalée, amplifiée,
claironnée
à la manière de Jean-François Revel (L’obsession
antiaméricaine, 2002) de
l'antiaméricanisme en Europe.
Mais inverser
la vapeur en écrivant, comme le fait Romolo Gobbi, que
l’antiaméricanisme des
Européens est récent,
localisé,
circonstanciel, souvent épidermique alors que
l’antieuropéanisme est chevillé
à
l’histoire, à l’esprit même de
l’Amérique originelle, celle des Pères
Pèlerins
qui inspire aujourd’hui encore la politique de la grande
nation
nord-américaine, c’est impertinent et
inadmissible. Et
pourtant…
« Alors
que l’antiaméricanisme s’est
développé progressivement en Europe,
l’antieuropéanisme débuta
dès l’arrivée des premiers colons
anglais en
Amérique, du moins parmi ceux qui avaient
émigré pour des raisons religieuses. »*2
« Ce
qui demeure indélébile dans toute
l’histoire américaine est le souvenir de leur
lutte pour la liberté religieuse contre
l’Église d’Angleterre et surtout contre
le catholicisme, la popery, le gouvernement absolu
et corrompu de
l’Église catholique et ses persécutions
religieuses. Cela signifie que, dès la
formation de la conscience collective américaine,
s ‘est enraciné le
mépris pour une Europe "féodale" : cette
Europe avec ses rois,
ses empereurs, ses princes, ses papes toujours en guerre entre eux,
utilisant
la religion à des fins politiques et ne cherchant jamais
à instaurer un
gouvernement équitable ou à œuvrer pour
la liberté et le bonheur des citoyens. »
*3
Ainsi,
depuis qu’ils ont posé le pied sur le continent
américain, les Pères Pèlerins
et leurs descendants se sont imprégnés de
l’idée que leur histoire était,
à
l’instar de celle des Hébreux décrits
par la Bible, celle d’un pacte avec Dieu
qui leur donnait pour mission, en échange du paradis du
nouveau monde qu’il
leur confiait, de sauver et de convertir le reste du monde en proie aux
affres
de la guerre et de la corruption.
« Les
textes du XVIIe siècle contiennent
plusieurs mentions de la
condition de peuple élu : " les élus ",
" le peuple de Dieu
", " le peuple du Christ ", " les saints visibles ".
Mes parents appelaient l’État du Massachussetts
(patrie originelle des
Puritains nord-américains, ndlr)
God’s country (le pays de Dieu), de
la même manière que l’on appelle le
Québec " la belle province
". »*4
L’auteur
des lignes sus-citées, qui s’est exilé
au Québec pour échapper à la
suffisance
puritaine de son cercle familial et national, estime que
« cette idée
de supériorité par rapport aux autres nations
explique dans une large mesure
les aspects impérialistes de la politique
extérieure des États-Unis. »*5
Romolo
Gobbi est strictement du même avis :
«
La certitude d’être le " peuple
élu " et leur
sentiment de
supériorité vis-à-vis des autres
peuples, en
particulier des Européens furent
ancrés dans la culture des Américains par
l’histoire des Pères Pèlerins. Leur
identification avec les Juifs de Palestine et leur appui inconditionnel
à
l’État d’Israël doit en fait
plus à
cette idéologie qu’à la pression
exercée
par la communauté juive américaine. »*6
Cette
dernière nuance est importante car elle s’inscrit
en faux contre une opinion
assez répandue qui tend à surévaluer
le rôle du lobby juif, certes bien
implanté et puissant aux États-Unis, dans les
décisions politiques prises à
Washington, et notamment celles qui concernent la relation
spéciale avec
Tel-Aviv et les rapports tendus avec le monde musulman. C’est
l’autosatisfaction de peuple élu (de Dieu, mais
aussi du Progrès, de la
science, de la démocratie, du libéralisme
économique, de la bonne gouvernance
mondiale, etc.) qui inspire les affinités et les
répulsions et dicte les choix
politiques plus que toute influence extérieure, si forte
soit-elle. Le succès
des divers lobbies tient avant tout à leur
capacité à s’engouffrer dans les
portes ouvertes par la mentalité propre aux
États-Unis dans la mesure où ils
éprouvent des affinités électives
mutuelles (notamment celle de la proximité
religieuse entre les fondamentalismes calviniste et judaïque).
Inversement,
« la doctrine de la
prédestination calviniste et puritaine a propagé
dans l’histoire des États-Unis
l’habitude de considérer leurs ennemis,
européens ou non, comme des incarnations du mal. »*7
En
1942, le politologue allemand Carl Schmitt abondait
déjà dans ce sens en
reconnaissant que l’idéologie calviniste de la
prédestination garantissant
l’immunité morale à ses élus
les dotait d’un conscience supérieure (en termes
psychologiques : un complexe de
supériorité) par rapport au reste du monde
composé de non-élus. L’histoire
politique des États-Unis est pour l’essentiel
imputable au déploiement de ce complexe qui s’est
tantôt illustré par la fuite
et le rejet (Mayflower, politiques isolationnistes,
doctrine Monroe),
tantôt par la conquête et l’extermination
des non-élus (guerres indiennes,
guerre civile, expansion coloniale à travers
l’océan Pacifique, guerres
mondiales avec les bombardements massifs de populations civiles
jusqu’à leurs
prolongements actuels).
« Tout
non-calviniste ne pouvait que s’effrayer de la foi
calviniste, en particulier
de cette idée, indéracinable, de
prédestination humaine de toute
éternité. Or,
sur le plan profane, la doctrine de la prédestination
n’est que la montée aux
extrêmes d’une conscience humaine qui
prétend appartenir à un monde autre
qu’un
monde corrompu et mortifère. Dans le langage sociologique
moderne, on dirait
qu’elle est le degré suprême de
l’auto-conscience d’une élite
assurée de son
rang et de son heure historiques. C’est, plus simplement, la
certitude d’être
sauvé, et ce salut n’est autre que le sens de
toute l’histoire du monde, qui
éclipse toute autre idée. »*8
Bien
entendu, cette auto-conscience existait avant la fondation des
États-Unis. Née
dans l’Europe moderne avec les Huguenots et les
« gueux de la mer »
Hollandais, elle fut reprise par la Grande –Bretagne,
maîtresse incontestée
« des vagues » pour aboutir aux
États-Unis. Mais ce n’est que
dans le « nouveau
monde » qu’elle
parvint à maturation en coïncidant, dans sa
formulation profane, avec les
idéaux d’une démocratie
libérale universelle incorporés dans la
Constitution et
véhiculés par le way of life
le plus imité de la planète. Le
président
Theodore Roosevelt en était imprégné
lorsque, pour justifier la guerre contre
l’Espagne, il écrivait :
« C’est
notre devoir envers les peuples qui vivent dans la barbarie de les voir
débarrassés de leurs chaînes et nous ne
pouvons les libérer qu’en détruisant
cette barbarie »*9
Cette rhétorique de la libération a permis
de légitimer toutes les interventions militaires US contre
les empires centraux
de l’Europe, l’Allemagne nazie, le Japon
impérial, face à la Russie soviétique
et ses alliés, jusqu’à la Serbie et
l’Irak d’aujourd’hui*10.
![]()
• William Blum, Les guerres scélérates, Parangon, 2004, 451 p., 20 €.
L’auteur du percutant L’État voyou (Parangon 2002) récidive, persiste et signe dans l’accusation la plus grave et la mieux documentée qui ait jamais été portée publiquement par un ancien fonctionnaire du département d’État américain contre son propre pays. Les premières lignes de son introduction donnent le ton : « Les Américains (ont) eux aussi perpétré un holocauste et (...) le nier est aussi scandaleux que de nier l’holocauste nazi. La négation de l’holocauste américain est si largement et si profondément ancrée (...) que ses négationnistes ne soupçonnent même pas qu’il y a eu des victimes. Pourtant, plusieurs millions de personnes en sont mortes et encore plus de millions ont été condamnées à vivre dans la misère, en raison des interventions américaines, de la Chine et la Grèce dans les années quarante à l’Afghanistan et à l’Irak de nos jours. »
L’auteur étudie 55 États particulièrement affectés, souvent dévastés, ruinés et politiquement stérilisés, ou profondément blessés et devenus paranoïaques à la suite des interventions, ouvertes ou couvertes des États-Unis dans leurs affaires intérieures. Ces ingérences ont pris de multiples formes: de l’invasion des Marines (Haïti, Panama, Irak...) aux manipulations politiques de la CIA (Italie, ex-Yougoslavie, Bulgarie, Iran...) en passant par l’entretien d’armées terroristes ( Nicaragua, Angola, Afghanistan, Kosovo...) ou d’escadrons de la mort (Brésil, Uruguay, Colombie...) et la liquidation de chefs d’États hostiles (Indonésie, Iran, Panama, Chili...)
Avec Noam Chomsky et quelques autres, William Blum met fin à la légende dorée de la civilisation américaine. Il ouvre courageusement le livre noir des États-Unis. Ceux-ci ne pourront plus éluder bien longtemps le parallèle avec les méfaits du communisme et ceux du nazisme.
S’il est, compte tenu de l’actualité récente, un “ travail de mémoire ” salutaire qui s’impose, et qui devrait permettre aux Européens de résister au chantage exercé par nos “ libérateurs ”, c’est bien celui-ci : lisez et diffusez Blum sans modération !
P.K.
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*
Philippe Boulanger, Les démons
de l’Europe. Nations, Empire, Tribus,
Sang de la terre, Paris, 1999, 188 pages, 98FF
Voici
un jeune diplômé de l’Institut
d’études européennes de
l’Université
Paris VIII et du DESS de Géopolitique européenne
de l’Université Paris XII
qui ne mâche pas ses mots. L’Europe, à
laquelle, dit-il, il a beaucoup cru,
est devenue une conjonction d’impuissances, de mauvaises
volontés et d’intérêts
divergents. Les politiques nationales ont peu à peu
abandonné leurs prérogatives
aux technocrates de Bruxelles qui, eux-mêmes,
s’alignent systématiquement
sur Washington. Ce qui est très grave dans le domaine de la
politique étrangère,
notamment, qui est la plus importante de toutes les politiques
d’une nation.
Autrement dit, la capacité de décision des
gouvernants européens, perdue au
niveau national, ne se retrouve pas au niveau européen, car
la souveraineté de
l’ancien continent reste une chimère.
Philippe
Boulanger, qui avait tout misé sur l’Europe,
adopte à présent le
souverainisme à la mode. Il croit, en outre, à
l’avenir d’une alliance
trans-méditerranéenne, vieux serpent de mer
post-colonial que l’on ressort
face à une Allemagne dont les intérêts
géopolitiques s’identifient
naturellement à ceux du centre et de l’est du
continent. Malgré ces options
que nous ne sommes pas obligés de partager, on trouve dans
ce livre une grande
érudition historique, et de nombreux renseignements
anecdotiques et étymologiques
ainsi que des critiques appuyées des valeurs dominantes,
comme celle-ci :
“L’Égalité
est sans doute la plus obsédante des trois valeurs qui
composent le triptyque républicain
, d’influence chrétienne; c’est
presqu’une tyrannie de
l’égalité.
Obsession du chômage, de l’immigration, du racisme
: tout part de la valeur
d’égalité.” Nous
avions déjà lu dans Marianne,
une critique
corsée de la morale et du moralisme, de ce même
auteur, dont le républicanisme
s’avère teinté
d’aristocratisme nietszchéen (même si on
ne trouve pas
cette référence chez lui).
Mais
lorsqu’il s’agit de désigner
l’ennemi potentiel le plus menaçant de
l’Europe,
Philippe Boulanger ne tergiverse pas:
“Si
Europe Unie il doit y avoir, cela passe par la libération de
la méditerranée
de la dépendance stratégico-militaire
américaine. Si l’Europe doit se poser
en s’opposant à un opposant, il vaut mieux que
celui-ci soit les États-Unis
plutôt que le monde musulman: les risques de conflit
armé sont nuls avec les
premiers, potentiels avec le second, surtout si les barons de Bruxelles
poussent
un peu trop loin la “rhétorique catholique”.
Voilà qui est bien envoyé à la figure de ceux qui hurlent au “danger islamique”, pendant que les flottes US sillonnent le MARE NOSTRUM, et que les “boys” et leurs missiles s’enfoncent toujours plus au cœur de notre continent.
Yves Argoaz
![]()
Michel
Bugnon-Mordant
Voilà très certainement LE livre européen de l’année, " ouvrage de combat " selon les propres termes de l’auteur, qui s’était déjà fait remarquer par son livre précédent, L’Amérique totalitaire. Dans son nouvel essai, Michel Bugnon-Mordant ne se contente pas seulement de disséquer et de critiquer le pouvoir hégémonique des États-Unis et la manière dont se construit actuellement l’Union européenne. Il propose de surcroît une alternative qui mérite d’être examinée attentivement. Nul doute qu’elle en dérangera plus d’un, car elle va à contre-courant de ce qui se pense aujourd’hui. Pour ne citer que quelques propositions : procéder à la dératification des traités (Maastricht, etc.), ce qui rend caduque l’Europe de Bruxelles et ses institutions néolibérales ; récupération par les États de leurs privilèges régaliens ; établissement d’une démocratie directe, qui se passe de l’intermédiaire des partis politiques, otages des grands acteurs financiers; éducation civique digne de ce nom ; refus de la marchandisation de l’éducation ; réforme de la scolarité dans le sens d’un approfondissement des connaissances, de la capacité de réflexion ; construction d’une Europe confédérale, impériale et souveraine ; naissance d’un sentiment patriotique simultanément national et européen, c’est-à-dire à strates multiples ; démantèlement de l’OTAN et mise sur pied d’une défense purement européenne ; quitter l’OMC ; exclusion de la Grande-Bretagne (cheval de Troie des Etats-Unis) de la Confédération européenne… Ce livre est un formidable coup de pied dans la fourmilière. Certains ne manqueront pas de reprocher à l’auteur d’être utopique ou excessif. L’utopie nous paraît pourtant permettre de réenchanter l’Europe terne qui se construit en ce moment (après l’american dream , place au rêve européen !) et les excès de l’auteur pourraient bien n’être qu’une réaction proportionnelle aux dangers qui menacent l’Europe. Au train où vont les choses, c’est au XXIe siècle en effet qu’elle pourrait se faire ou disparaître, en tant que civilisation, en tant que force politique, en tant qu’alternative. Ni plus, ni moins. Lisez ce livre, méditez-le, parlez-en autour de vous, faites-le circuler ! Que vous soyez ou non de l’avis de l’auteur.
Jan Mahnert
![]()
Michel Bugnon-Mordant
Michel Bugnon-Mordant,
États-Unis,
la manipulation planétaire, Favre, Lausanne,
2003, 296 pages, 22 €
Présenté comme un cri d’alarme, le premier de ces deux ouvrages s’attache à retracer l’histoire de ce que l’on a pris pour habitude de nommer l’impérialisme américain. Les nombreux exemples historiques, bien étayés et qui vont de l’Ordonnance sur la vente des terres de l’Ouest (1785) aux Accords de Dayton, sont autant d’illustrations d’une brutalité et d’une arrogance de plus en plus ouverte. L’ouvrage serait incomplet s’il ne s’attardait pas sur les fondements spirituels et idéologiques de l’attitude nord-américaine : influence du messianisme biblique, conviction d’avoir une mission à accomplir sur terre, prosélytisme, volonté de domination et de monopole. Michel Bugnon-Mordant pense que la prise de conscience est le premier pas vers la résistance. L’éducation, ensuite, doit " viser à former des individus conscients, cultivés, lucides. Avec une tête bien faite, une vision claire de l’histoire, des sciences, des littératures, des philosophies, des arts ; avec une connaissance approfondie des langues, anciennes et modernes ; avec une maîtrise la plus complète possible de sa propre langue maternelle, orale et écrite, l’étudiant moderne sera le citoyen de demain, critique, tolérant, intransigeant sur sa citoyenneté et son appartenance culturelle. Il comprendra que priorité doit être conférée au politique, que l’économique doit être remis à sa place, subordonnée au politique, c’est-à-dire à la volonté du citoyen " (p.273). Digne d’intérêt : la courte préface de Pierre Salinger, ou le regard d’un Américain sur les mentalités de son pays.
La plus surprenante de ces manipulations, et la moins connue du grand public, est la fameuse opération Nortwoods envisagée en 1962 par le Pentagone pour permettre une attaque massive et l'asservissement politique de Cuba. Des attaques sous faux drapeau castristes étaient planifiées contre des navires US, la base Us de Guantanamo et des bateaux chargés de réfugiés cubains. Le détournement d'un avion de ligne rempli d'étudiants étatsuniens était prévu ainsi que de faux attentats suivis d'arrestations, etc... Mais au dernier moment, le gouvernement de John Kennedy décida de mettre au placard le plan des généraux Lemnitzer et Lansdale conçu pendant les derniers mois de la présidence Eisenhower. Ces plans ont ressurgi avec une autre équipe et d'autres adversaires un an avant le 11 septembre dans le document intitulé Project for a New American Centyury (PNAC) où il était écrit que seule une catastrophe politique majeure, comme une série de graves attentats, mettrait les citoyens états-uniensdans la disposition d'esprit nécessaire aux nouveaux défis guerriers qui les attendent . L'attentat est survenu comme prévu et on connaît la suite.
Michel Bugnon-Mordant estime que "la volonté de dominer la planète est inscrite pour ainsi dire dans le patrimoine génétique américain",.que la "tentation génocidaire" inhérente à la culture politique usaméricaine provient de sa suffisance de peuple prédestiné par sa croyance religieuse à exploiter la terre et à montrer le chemin de la civilisation aux barbares du reste du monde. Les guerres auxquelles nous assistons ne sont pour ces "élus de Dieu" que des étapes intermédiaires de la "guerre absolue et totale afin d'imposer la république totalitaire qu'ils rêvent d'incarner depuis des siècles (...) ils useront de toutes les forces, de tous les éléments, de toutes les ruses susceptibles de leur assurer la victoire dans tous les domaines : militaire, économique, politique, culturel, scientifique." Mais y parviendront-ils ? Ne sont-ils pas en bout de course, comme le démontre le bourbier irakien (encore plus évident en ce début novembre 2006 que lorsque ce livre parût, juste avant l'attaque d'avril 2003) et les soubresauts de leur économie prédatrice et surendettée ? "L'empire américain est-il sur le déclin ainsi que l'affirme Emmanuel Todd, et devons-nous croire que nous sommes entrés dans l'après-empire ? Rien ne me paraît plus improbable. Mais quel que soit l'état de l'empire, nous savons déjà devoir attendre le pire de la première tyrannie globale de l'Histoire..."
Patrick Keridan
![]()
• Xavier de C***, L’édit de Caracalla ou plaidoyer pour des États-Unis d’Occident, suivi d’une épitaphe par Régis Debray, Fayard, 2002, 10 €
Du pan-occidentalisme
Fayard
a publié récemment L’édit
de Caracalla ou plaidoyer pour des États-Unis
d’Occident.
Régis Debray traduit de
l’américain la lettre d’un ami
qu’il assortit d’une épitaphe.
Décédé
en Afghanistan au moment de l’intervention
étatsunienne, l’auteur, Xavier
de C***, conserve un semi-anonymat. Debray parlera plus tard de Xavier
de
Chayssac au cours d’une émission nocturne de
Franz-Olivier Gisbert sur la
troisième chaîne française, puis dans
Marianne du 14 au 20 juin 2004. Issu
d’une vieille souche aristocratique vieille France, fin
lettré, latiniste intéressé
par l’histoire du Bas-Empire romain (IIIe
- IVe siècles
de notre ère), Xavier de C*** est un haut-fonctionnaire
retraité.
Dans
son épitaphe qui retrace rapidement la vie de son
condisciple normalien, Debray
salue au passage l’œuvre de Georges
Dumézil. C*** “ emboîtait le pas de
son maître Georges Dumézil. […] On sait
que le maître des études
indo-européennes occupa six ans
d’affilée à
l’université d’Istanbul
une chaire d’histoire des religions spécialement
créée à son intention par
Mustapha Kemal ”.
Au
début des années 1990, C*** abandonne la
haute-administration, puis il se lie
aux think tanks conservatrices outre-Atlantique. En
2001, le patriote “
gaulliste républicain ” français,
estimant que “ ses employeurs n’étaient
plus dignes, à ses yeux ”, quitte “ le
service d
Un
plaidoyer pan-occidental
Sur
le départ et avant de mourir en Asie centrale, C*** envoie
donc à Debray une
longue lettre dans laquelle il lui explique pourquoi l’avenir
de la France ne
passe ni par le souverainisme, ni par la construction
européenne, mais par
l’intégration occidentale. Il ne plaide pas pour
l’atlantisme désuet. “
L’atlantisme en charentaise est mort en même temps
que la Forteresse Amérique
”, précise-t-il. À ses yeux, le 11
septembre 2001 a ouvert une nouvelle ère.
“ La guerre au barbare sonne l’heure de la
relève au cran géopolitique
d’après, le seul viable désormais :
l’Union pan-occidentale. ” À ceux
qui croient que le XXIe siècle sera
encore un siècle américain, il leur
rétorque
que “ le siècle nouveau sera occidental,
peut-être, avec un peu de chance,
mais à condition de le vouloir et seulement si nous le
faisons tel. Par une
conversion intellectuelle, morale et institutionnelle. Par une mutation
à la
taille du défi, en rupture avec tout le suranné
intergouvernemental qui
continue à régir les relations transatlantiques
de notre mare nostrum”…
Xavier de C*** serait-il un “ défenseur de
l’Occident ” ? Debray
avertit le “ lecteur guetté par le
stéréotype [qu’il] aurait bien tort de
le confondre
avec les ultras du “ monde libre ”, les
croisés
de l’Occident obnubilés par les visibles
fantasmes du complot, des puissances occultes et du gouvernement
invisible
”… C*** dénonce ainsi la
thèse de Huntington
qui n’est qu’une “ idée-bateau
”. À ses yeux, Huntington oublie un
élément
capital : la division du monde
en États. Le succès de Huntington
résulte surtout
de la paresse
intellectuelle du clergé médiatique. “
“
Civilisation ” est sublime, “
organisation ” trivial; nos bruyants
préfèrent le
flou. ” Or “ pour un
homme d’action, le problème consiste justement
à
faire coïncider cultures
et structures ”.
Pour
C***, cette structure ne peut être que les “
États-Unis d’Occident ”,
une
“ communauté de destin des
sociétés
libérales fragilisées ”, seule
capable d’arrêter un lent déclin
démographique séculaire. Pour atteindre
cet “ Empire machinal et bienveillant ”, C*** pense
que
“ ce sera aux
Européens de prendre les devants pour bousculer, mobiliser,
réquisitionner ”
l’administration et les cénacles
américains. Car
seuls les Européens
gardent en eux la nostalgie impériale…
“
Féconde matrice seyante à
l’identité plurielle qui est redevenue la
nôtre, le
rétro impérial se
retrouve futuriste quand le présent se fait polyphonique et
métissé. C’est
le cadre qui rendra l’Occident divisible en autant de
terroirs
qu’on voudra,
et néanmoins cohérent. ”
L’Union occidentale
maintiendrait évidemment
les “ gouvernements nationaux [qui], telles des
mairies
d’arrondissement, pourront, à l’avenir,
garder
l’administration de
proximité comme échelon de recours et de
médiation
”. Pour emporter la décision
de la fusion, il est indispensable qu’un quelconque
président de la
Commission écrive au locataire de la Maison blanche. Il y
démontrerait les mérites
de ce mariage géopolitique. Ainsi, “ la promotion
des
élites de la périphérie
servira la cause d’un pouvoir fort grâce
à
l’apport d’experts en réglementation
- je pense aux Français cartésiens en particulier
-
rompus aux rouages et
astreintes de l’État unitaire ”. Ces
légistes
modernes pourraient enfin
“ rééquilibrer au profit de
l’exécutif
le surpoids des groupes d’intérêt
”.
Géographiquement,
l’Occident uni inclurait, outre
l’Amérique du Nord et une Union
européenne
à 35, “ Israël, non la Palestine. Le
Mexique, jusqu’au Chiapas exclu. La côte
nord de la Méditerranée, non le Maghreb.
Peut-être la Russie, certainement
pas la Chine. Peut-être la Turquie […],
certainement pas le Moyen-Orient ni
l’Asie centrale ”. Ce projet
géopolitique ambitieux se veut comme une réponse
à l’inconsistance de l’Europe. C***
exécute la construction européenne :
“ L’Europe-puissance dont nous fûmes
quelques-uns à rêver, celle qui
aurait relayé le vieux royaume de France pour venir
embêter le monde, n’aura
été qu’une parade d’orphelins
inconsolés ”. on y lit l’amertume
d’un Européen déçu. Il
s’irrite de l’aseptisation de l’Europe,
lui
qui ne rêve que de tempêtes
géopolitiques et de mobilisations totales.
Pour
une résurgence de la politique
Debray
et C*** se rejoignent dans la dénonciation de
l’actuelle construction européenne.
Toutefois, Debray continue à croire que “
l’Europe unie pourrait être
autre chose qu’une douce anesthésie collective, si
des hommes et des femmes
de cœur lui redonnent demain le goût perdu du
risque et de l’effort ”.
Introduire le logiciel républicain dans
l’ordinateur Europe ! Tel est le fol
espoir de Debray ! Vouloir le retour du politique est une noble
espérance,
d’autant que l’un et l’autre
n’ignorent pas sa dimension polémique,
brutale, violente. C*** en appelle à son retour brusque et
rude, à
l’histoire portée à
l’incandescence. Il se détourne de cette
soi-disant
ambition européenne qui ne se vautre que dans le pacifisme.
“ L’Europe
n’a pas d’âme parce qu’elle ne
veut surtout pas de sang impur pour
abreuver ses sillons. L’Europe-marché
s’est faite pour rendre la vie facile
aux Européens, non pour qu’ils la mettent en jeu.
On comprend mieux pourquoi
Régis Debray est le destinataire du courrier. Ne
préconise-t-il pas lui aussi
un ressourcement de la République dans le fer et le feu ?
Si, pour l’un, le réveil
des Européens passerait par les États-Unis
d’Occident et, “ ainsi
fédérés,
les Européens dépolitisés pourront
enfin refaire de la politique ”, pour
l’autre, la renaissance de la politique se lie à
la résurrection de la République.
L’argumentation
de C*** est rigoureuse et, surtout, intellectuellement audacieuse.
Certes, on
s’agace que l’auteur esquisse des
parallèles permanents entre le temps présent
occidental et la crise romaine de l’Antiquité
tardive. Il souhaiterait que le
président des États-Unis étende la
citoyenneté étoilée à tous
les
Occidentaux comme l’empereur Caracalla accorda en 212 la
citoyenneté romaine
à tous les pérégrins (hommes libres
non romains) de l’Empire. Loin d’être
un acte généreux, Caracalla voulait
élargir ainsi la base fiscale d’un État
en sur-faillite. Et quand bien même le débat se
poursuit, les historiens
jugent que cette décision sapa les fondements de la virtu
romaine, ce
qui accentua le déclin.
Pour
l’instant, la proposition de C*** reste à
l’état de spéculation. En
effet, les États-Unis n’envisagent pas,
même sur le long terme, cette hypothèse.
Déjà, l’idée
d’une “ Anglosphère
” (unir dans un seul
ensemble politique les États-Unis, l’Australie, la
Nouvelle-Zélande, le
Canada anglophone et la Grande-Bretagne, ou au moins
l’Angleterre), soutenue
par quelques ténors néo-conservateurs -
idéalistes ? -, leur apparaît osée
! Plus prosaïquement, la Maison blanche et le Pentagone
réalisent un vœu cher
au Che puisque les troupes étatsuniennes
s’embourbent dans deux, trois,
quatre… nouveaux Vietnams (Afghanistan, Irak, Colombie,
Philippines) ! Les néo-conservateurs
- pragmatiques ? - et les militaires élaborent une
remarquable tactique de
domination mondiale, mais ils oublient la stratégie.
En
Europe, les idées “ grandes-occidentales
” de C***,
quand elles sont
connues, n’engendrent que le scepticisme. Chez les
nationaux-républicains
d’abord,
ces
“ républicains vieux jeu ” selon Debray,
pour qui
l’espèce humaine
n’est qu’un seul peuple. C***
élève un
contre-modèle tout aussi universel
à l’universalité nationiste
laïque, avec
l’indéniable avantage de peser
sur les esprits plus facilement encore que la scolarisation
grâce
au déferlement
de l’américanisation.
Une
suggestion géopolitique intempestive
C***
apparaît surtout comme un farfelu tant chez les
inénarrables nationalistes
hexagonaux, chantres formolés du Pré
carré vaubanien et de l’éternelle
ligne bleue des Vosges, que chez les européistes sous
cellophane qui se
plaisent à démolir depuis cinquante ans
l’avenir de l’Europe. Proposer
l’union politique, car stratégique, de tous les
États occidentaux, vous
n’y pensez pas ! Quelle vulgarité ! Debray les
rejoint un instant quand il
estime que la thèse ne recouvre que le banal instinct de se
mettre au service
du plus fort en l’occurrence Washington. Georges Henry, un
lecteur de Marianne
(du 25 au 31 mars 2002) qui a lui aussi bien connu C*** au cours de ses
séjours
aux États-Unis, estime qu’il était
“ typique du Français immigré aux
États-Unis
: plus américain que les Américains pour faire
oublier ses antécédents français,
mais fier de sa culture gréco-latine pour marquer quand
même sa supériorité
européenne ”.
C***
regarde trop le passé romain. Il croît un peu
naïvement que l’Amérique est
une nouvelle Rome. Il sous-estime l’Amérique
profonde, celle de la Bible Belt
puritaine qui rêve d’Armaggeddon,
d’Apocalypse et de conversions violentes
des hérétiques chrétiens et des
infidèles musulmans, hindous, etc. C***
souhaiterait que l’Amérique devienne
impériale et altruiste. Il se méprend
lourdement. Dans leur mue, les États-Unis
délaissent leur égoïsme suffisant
pour adopter un égotisme arrogant. Et au lieu de focaliser
sur Rome,
l’ex-Français antiquiste aurait dû
redécouvrir l’histoire grecque parce
que si empire U.S. il y a, son destin suivra celui
d’Alexandre : il sera
éphémère.
Pour
nous autres bons Européens, l’union de
l’Occident est la pire des
solutions. Ordonnée autour de l’hyperpuissance,
elle marquerait la consécration
finale du mode de vie étatsunien et, par
conséquent, la disparition programmée
de nos vieilles cultures, n’en déplaise
à C*** qui considère notre
continent comme une nouvelle Athènes prête
à se donner à la nouvelle Rome.
Or il paraît très difficile de
considérer Washington comme la IIIe
Rome. Tant par l’histoire que par les mentalités
religieuses et les
comportements sociaux, l’Europe est
l’anti-Amérique tandis que les
États-Unis
se sont formés et imaginés comme une anti-Europe.
Au-delà du discours
officiel sur les valeurs transatlantiques
héritées et partagées, rien
n’est
commun entre les deux rives de l’océan. Les
intellectuels étatsuniens
peuvent bien se réclamer de Marx, d’Althusser, de
Freud, de Léo Strauss, de
Burke, leur message restera typiquement américain. C***
aurait pu lire les
essais du “ populiste de gauche ”
Christopher Lasch qui, lui, privilégiait le Middle West aux
littoraux oriental
et occidental engoncés, pour l’un, dans le
technocratisme bureaucratique, et,
pour l’autre, dans les délires
scientifico-religieux du New Age. Si la
civilisation occidentale d’émanation
américaine peut être sauvée,
c’est
à partir des orientations esquissées par Lasch,
pas autrement. Les Étatsuniens
aboliraient alors définitivement leur ultime
frontière : celle qui sépare le
politique du tragique.
Patrick
Keridan
![]()
* Noam CHOMSKY, De la guerre comme politique étrangère des États-Unis, Agone, coll. “Contre-feux”, 2001, 203 p., 12,95 €
On ne
présente
plus Noam Chomsky, linguiste et philosophe américain,
grand défenseur de la liberté
d’expression face aux inquisiteurs de tout
poil, que le New-York
Times, qui ne l’apprécie
guère, désigne
comme “le plus grand intellectuel vivant” pour
critiquer aussitôt les
“bêtises”
qu’il profère lorsqu’il
s’exprime sur la politique internationale de son
pays
Ce
petit ouvrage, qui vient dans la foulée, en France, du (Le)
nouvel humanisme
militaire (éd. Page deux, 2000), est certainement
l’une de ses “bêtises”
majeures, puisqu’il remonte jusqu’à la
source de l’interventionnisme
militaire américain dans le monde dont le principe
directeur, avoué par des
responsables comme Henry Stimson et Georges Kennan, dès les
années 1940, puis
vite occulté, consiste, sous un paravent de
slogans idéalistes, à défendre
coûte que coûte le
déséquilibre mondial en faveur de
l’industrie américaine,
notamment en empêchant que les États clients des
USA -virtuellement tous les
États du monde- puissent développer des
économies et des politiques
autarciques.
D’où
les interventions des USA à Cuba, au Nicaragua, au Salvador,
au Chili, au
Panama, au Vietnam, en Iran, en Irak, en Indonésie, en
Yougoslavie... D’où
la création des sinistres “escadrons de la
mort”, les embargos économiques
et les tapis de bombes pour anéantir toute
velléité d’indépendance.
Chomsky fournit des analyses rigoureuses de ce que recouvrent la notion d’ “État scélérat” et son antonyme, “la mission de justice des "États éclairés" au service du "nouvel humanisme"”. Bref, une démolition en règle de la pseudo-éthique dont se parent les nouveaux barbares.
![]()
*
Alexandre Del Valle, Guerres contre
l’Europe. Bosnie - Kosovo -
Tchétchénie…,
Éditions des Syrtes (74, rue de Sèvres, 75007
Paris), 2000, 431 p., 159 F, 24
€.
Diplômé
de géopolitique, Alexandre Del Valle
n’hésite pas à bousculer le discours
dominant avec une thèse provocante : l’Europe
serait menacée par la
collusion
de
l’“
hyperpuissance ” américaine et
l’islamisme. S’appuyant sur une grille de
lecture mise en valeur par le géopoliticien Samuel
Huntington ( Le choc des
civilisations ), l’auteur étaye sa
démonstration à partir d’exemples
récents, les conflits bosniaque, caucasien et kosovar. Il y
dénonce
l’alliance entre Washington et les “ sanctuaires
” de l’islamisme
radical militant que sont le Pakistan, l’Afghanistan,
l’Arabie Saoudite et
la Turquie.
Cette
entente paradoxale entre les États-Unis et les hauts lieux
du puritanisme
sunnite serait incompréhensible si les enjeux
stratégiques et économiques
n’étaient pas considérables. Par son
soutien financier, technique, voire
militaire, le gouvernement américain cherche à se
dédouaner auprès des
populations musulmanes pour son soutien constant apporté
à Israël. Il vise en
outre à empêcher que l’Europe devienne
une puissance politique en maintenant
des foyers d’instabilité dans les Balkans, et
tente de chasser, par tous les
moyens, la Russie de ses zones d’influence traditionnelle
afin de contrôler,
via les grandes compagnies pétrolières, le
Caucase et l’Asie centrale
ex-soviétique. Guerres contre l’Europe met par
ailleurs clairement en évidence
le rôle extrêmement déstabilisateur de
la Turquie qui ne souhaite adhérer à
l’Union européenne que pour revenir dans les
Balkans. Nullement occidentalisée,
Ankara rêve d’un nouveau destin ottoman.
Mais,
avertit Alexandre Del Valle, la politique que mène le
Secrétariat d’État
est
très dangereuse, car elle n’empêche pas
l’essor d’un anti-américanisme
virulent au sein des mouvements islamistes. Indépendamment,
l’islam militant
n’est pas aux ordres des
États-Unis.
Il reste autonome et ambitionne de conquérir
au nom du Coran le monde entier. Dans ce but, l’Europe
devient une proie toute
désignée. Prospère et vieillissante,
l’ennemie historique de l’islam
représente
une cible assez facile pour les “ fous d’Allah
”, surtout si
l’immigration facilite à terme son islamisation,
partielle ou totale.
L’auteur considère que les Européens,
imprégnés d’images sorties des
firmes hollywoodiennes qui leur font oublier leur culture,
méconnaissent le
danger.
Contre
ce double péril (le Djihad et le MacWorld),
Alexandre Del Valle
en appelle à la
“ Grande Europe des nations ” du
Portugal au détroit de Behring. Fondée sur un
Pacte confédéral paneuropéen,
cette Grande Europe comprendrait trois niveaux institutionnels :
l’instance
supranationale, les “ Eurorégions ” qui
seraient des regroupements de
nations selon des affinités culturelles, historiques,
géographiques ou économiques,
et les
États-nations.
Afin de mener à bien cette
Confédération, il faut
dissoudre l’OTAN, renvoyer les troupes américaines
chez elles et créer une
Union européenne de défense, qui disposerait
d’un “ conseil de sécurité
européen ”, capable de définir une
Stratégie de défense européenne et une
Base industrielle de défense commune.
Nourri d’une foule de références, de citations et de cartes, l’ouvrage d’Alexandre Del Valle ne manque pas d’intérêt même si l’on peut le juger choquant. Toutefois, on peut lui reprocher de ne se focaliser que sur deux menaces visibles, l’américaine et la musulmane. Or, au XXIe siècle, l’Europe se verra très certainement confronter à la redoutable compétition, démographique, économique et technologique, des sociétés asiatiques. Cet essai souligne néanmoins que l’Europe politique organisée est désormais une ardente nécessité.
![]()
• Henri
de
Grossouvre, Paris, Berlin, Moscou, La voie de
l’indépendance et de la
paix, L’Âge
d’Homme, 2002, 175 p., 18 €
Le fils cadet du
conseiller secret de François Mitterand dont la mort
étrange défraya la
chronique du règne finissant, se
révèle un analyste lucide et passionné
des
grands enjeux de l’Europe en devenir.
Son
livre part du
constat que les traditionnels clivages droite-gauche qui meublent le
champ
politique français ne sont plus pertinents,
puisqu’on
retrouve dans le camp atlantiste des gens venus de
l’extrême-gauche
comme D.Cohn-Bendit, B.-H. Lévy, A. Glucksmann et de
l’extrême-droite comme
A. Madelin. Même chose pour le camp opposé.
Autres constats
de
base: le déclin indéniable de la France et la
domination incontestable des États-Unis
qui redoublent d’efforts pour empêcher toute
alliance continentale
suffisamment puissante pour menacer leur
hégémonie.
Or,
l’histoire et
l’intérêt bien compris des
Européens plaident en faveur du nouvel axe
Paris-Berlin-Moscou, contre l’alliance actuelle
Londres-Washington-Berlin à
laquelle Paris se raccroche tant bien que mal malgré sa
différence de façade.
L’histoire
souligne le lent et inéluctable rapprochement
franco-allemand d’une part, et
d’autrepart: le nouveau dynamisme de l’Ostpolitik
allemande depuis le repli
communiste.
L’intérêt
de ce
renversement d’alliance se fonde sur la théorie
des avantages comparatifs de
Ricardo. Les vastes ressources énergétiques de la
Russie viennent à point
nommé abreuver une Europe de l’Ouest
assoiffée et dépendante, en échange
de la sophistications de ses industries secondaires et tertiaires.
Tout cela est
très
juste et pas très nouveau (de l’amiral Castex au
général Gallois, cette
stratégie a été défendue en
vain jusqu’à présent). Par contre, on
est
surpris de lire : “ L’éclatement de
la France et de l’Europe en grandes régions, dont
les identités seraient de
plus en plus fortes, et où le breton, le basque,
l’alsacien, le corse
prendraient une place de plus en plus importante (...)
entraînerait rapidement
une dilution de l’identité
française...”
Quelle est donc cette “identité” qui, malgré son indiscutable, souvent pesante, souveraineté, craint l’éveil des peuples si longtemps assoupis sous sa tutelle ? Henri de Grossouvre, hélas, reste un jacobin.
J.M.
"Au secours, Bush s'en va et Hillary revient ! " pourrait-on s'écrier en ce début novembre 2006 au vu des résultats des élections de mi-mandat aux États-Unis. Sauf retournement, causé par exemple par une nouvelle "opportunité" terroriste de grande ampleur, les "neo-cons", et avec eux le parti républicain au pouvoir ne passeront pas le cap des prochaines élections présidentielles dans deux ans. Du point de vue européen cela n'est pas une bonne nouvelle, car ce sont précisément la fureur et la bêtise guerrière de l'équipe en place, sa rigidité puritaine, sa difficulté à mettre de l'huile dans les rouages qui ont incité, un bref instant, les Européens à se ressaisir, à constituer un axe de résitance, Paris-Berlin-Moscou, pour dire non à Bush et à sa coalition de laquais atlantistes.
Quel que soit le résultat de ces élections, une chose est sûre, une constante jamais démentie : c'est la continuité de la stratégie géopolitique étatsunienne, que la Maison Blanche et les chambres soient aux mains des Républicains ou des Démocrates. Cela s'est vérifié en 1961 lorsque John Kennedy, en autorisant l'attaque le la Baie des Cochons contre Cuba, appliquait une décision prise par le gouvernement de son prédécesseur, Eisenhower. Même chose avec Bill Clinton qui, vis-à vis de l'ex-Yougoslavie, a poursuivi la politique agressive de son prédécesseur, Georges Bush père, en attaquant la Serbie à propos du Kosovo. Idem pour l'Irak où il n'a pas déserré d'un cran l'étau des sanctions malgré les innombrables victimes de la famine. Or cette politique est véritablement dangereuse pour le monde et tout à fait funeste pour la souveraineté des Européens qu'elle cherche à diviser pour mieux régner sur eux. Le sourire d'Hillary est un piège d'autant plus redoutable qu'il répond à la sympathie pro-américaine d'une Angela Merkel en Allemagne et surtout à celle des favoris des prochaines élections présidentielles françaises : M. Sarkozy, qui ne perd pas une occasion d'encenser le modèle américain, et Mme Royal qui vient de montrer qu'elle favorisait la politique insoutenable du gouvernement israélien en Palestine et qu'elle était prête à s'aligner sur Washington et Tel-Aviv pour faire de l'Iran un État délinquant au risque d'embraser un peu plus une région enlisée dans une guerre sans fin qui menace de déborder vers l'Europe.
Hillary-Angela-Sarko-Sego même combat ? Le pitoyable combat d'une Europe qui n'en finit pas de s'incliner devant une Amérique ennivrée de sa propre puissance et désireuse de l'étendre toujours plus ? Jacques Chirac, malgré ses humeurs et ses inconstances s'inscrivait encore dans cette tradition française qui cherchait à maintenir une un équilibre au Proche-Orient. Avec ses successeurs potentiels, toutes les barrières de la prudence et de l'intérêt général européen semblent avoir sauté. Attention !
Il est d'autant plus urgent de lire et de faire lire l'ouvrage de J-P Immarigeon commenté ci-dessous. Pour comprendre pourquoi le mariage entre l'Europe et les États-Unis est une union contre-nature. Le divorce s'impose. Et il nous faut élire des dirigeants européens qui cessent de se laisser hypnotiser par les maîtres actuels du monde, qui cessent de s'aligner sur leur politique irresponsable et agressive. Des dirigeants qui aient une vision claire de l'Europe et de ce qu'elle peut apporter au monde.
*Notes
![]()
*
Rémi
Kauffer, L’arme de la
désinformation. Les multinationales américaines
en guerre contre l’Europe,
Grasset, 1999, 311 p., 19,67 €.
Parue en 1999,
l’enquête du journaliste Rémi Kauffer
montre que les firmes transnationales
d’origine américaine ont
déclaré la guerre aux États
européens - donc à
l’Union européenne. Dans cette guerre, tous les
moyens sont utilisés parmi
lesquels la désinformation. “ Arme
d’excellence du grand affrontement idéologique
Est-Ouest, elle s’est muée en un instrument de
guerre industrielle et
commerciale redoutable ” parce qu’il faut
constamment conquérir de
nouvelles parts de marché au détriment des
rivaux. Quand la qualité du
produit vendu ne suffit plus, “ cette guerre se traduit par
le conditionnement
de l’opinion, la manipulation des consommateurs, le
discrédit jeté sur la
concurrence. En bref, le formatage des esprits. ”
Rémi Kauffer expose alors
quelques facettes de ce conflit dans lequel la Grande-Bretagne joue la
balance,
tantôt du côté américain,
tantôt du côté des Européens.
Les exemples
qu’il prend sont éclairants. Pourquoi la firme
Total a-t-elle été
violemment dénigrée par la presse internationale
après qu’elle ait conclu
un accord pétrolier avec la junte socialiste birmane ? Parce
que les compagnies
américaines guettaient le pétrole birman et elles
se sont vengées d’être
écartées du marché…
L’auteur
consacre
plusieurs chapitres à l’industrie du
médicament.
L’univers pharmaceutique
est une véritable jungle hyper-concurrentielle où
se
côtoient des entreprises
que Kauffer dépeint comme des “
éléphants
”, des “ tigres ” et
des “ serpents
” (les entreprises européennes). En
s’appuyant sur
des cas
d’affrontements tels que le Redux/Isoméride ou le
Prozac,
il plonge le
lecteur dans un univers peuplé de chausse-trappes et de
pièges diaboliques
destinés à faire perdre des milliards de dollars
aux
concurrents. Dans ce
contexte de tensions permanentes, la désinformation
“ vise
soit à jeter le
discrédit sur un médicament par le mensonge et
l’insinuation, soit, au
contraire, à en vanter les mérites par
l’hyperbole
et la rumeur ”. En évoquant
la domination du “ pharmanglais ”, il souligne
aussi la
grande attirance du
modèle américain et n’hésite
pas à
montrer l’“
américano-dépendance
” psychologique des chercheurs européens
exaspérés par les lourdeurs
administratives et universitaires en vigueur en Europe. Il mentionne le
copinage
entre les firmes pharmaceutiques et la direction des
universités
américaines
qui reçoivent les premières
d’importantes
subventions, déguisées ou non,
et entre ces mêmes firmes et l’administration.
Enfin, R.
Kauffer présente
l’ambition secrète de l’industrie
pharmaceutique :
médicaliser
l’ensemble du corps social afin de ne découvrir
que des
malades imaginaires
et ainsi d’écouler ses produits. En partant de
cette
intention, les campagnes
de presse contre la médication biologique, voire contre le
refus
de la
vaccination obligatoire, ne seraient-elles pas en fin de compte
financées par
les entreprises du médicament ?
La
rivalité
industrielle entre les deux rives de l’Atlantique se retrouve
à propos
d’Airbus. Pour conquérir 50 % du marché
mondial et déjouer les nombreux
coups tordus des avionneurs américaines, Airbus a
usé des mêmes méthodes de
guerre psychologique, avec succès ! Grâce
à Kauffer, on découvre sa préhistoire.
Dans les années 1960, chaque mois se réunit au
restaurant La Trinité
Saint-Honoré à Paris le Charles’Club.
Fondé par le héros Pierre
Clostermann, ce club informel regroupe onze gaullistes, anciens
résistants ou
de la France libre, et un douzième coopté, bien
qu’il fut trop jeune pour
avoir vécu les exploits de ses aînés.
Un jour, le club invite Henri Ziegler
dit “ Zig ”. Grand résistant,
spécialiste de l’aéronautique et
administrateur-directeur général de la
Société des ateliers d’aviation
Louis-Bréguet, l’ancien président
d’Air-France dénonce avec virulence le
projet franco-britannique du Concorde voulu par le
Général de Gaulle. Il juge
ce projet contraire à l’émergence
d’une Europe industrielle à très haute
qualification technique débarrassée de
l’atlantisme. Comme alternative
industrielle crédible, il suggère
l’Aérobus qui deviendra plus tard Airbus.
Enthousiasmés par le projet, les douze convives
décident de le soutenir. Le
cadet du groupe se transformera en porte-parole de “ Zig
” auprès du
Premier ministre Georges Pompidou : il se nomme Jacques
Chirac… Avec quarante
ans d’avance, Henri Ziegler avait cerné et compris
les enjeux stratégiques
et économiques d’une industrie
aéronautique européenne indépendante.
Certes, Airbus continue à subir l’atlantisme de
certains gouvernements. Sa
version militaire d’avion transporteur A-400 M reste en
suspens du fait des réticences
budgétaires de Berlusconi. Les Européens ont
là un instrument - très concret
- d’affirmer leur émancipation de la tutelle
américaine. En auront-ils
l’audace ?
Dans ce livre
très
riche en anecdotes révélatrices des coups
fourrés, Kauffer ne rate pas les
turpitudes bruxelloises en matière de
désinformation. Lors de la crise de la
vache folle, une note interne de la Commission déclarait :
“ Sur le plan
général, il faut minimiser cette affaire en
pratiquant la désinformation. Il
vaut mieux dire que la presse a tendance à
exagérer… ” En janvier 1999,
une autre note interne allait plus loin en exposant
qu’“ une dose de cynisme
- et parfois d’hypocrisie - dans la manière de
diffuser l’information est
parfois nécessaire ”. Et après, la
Commission s’étonnera de la réaction
violente des peuples ! On se demande parfois si les hauts
fonctionnaires de
Bruxelles n’auraient pas été
formés par le KGB ? L’ouvrage de Rémi
Kauffer a l’immense mérite d’indiquer
que la puissance ne se restreint pas
à la politique ou à la défense. Elle
innerve toutes les sphères, de la santé
à l’éducation, de la culture
à la technique. Les Européens doivent
réagir
dans tous les domaines.
![]()
•Jacques
Marlaud, Comprendre le bombardement de New
York. Contre-enquête,
Éditions
du Cosmogone (coll. "Rayon de
pensée") Lyon, 2001, 132 p., 9
€, 59 F.
On peut penser
qu’un livre de plus sur le
terrible attentat qui a endeuillé
l’Amérique est superflu. Et pourtant,
celui-ci surprend à la fois par sa concision, sa profondeur
et la vigueur de
son style.
Après avoir écarté la superficialité des analyses médiatiques encombrées d’émotions et de propagandes manichéennes, l’auteur défriche le terreau géopolitique qui a vu prospérer les nouvelles formes de terrorisme. Ses références sont sérieuses : François Thual, Richard Labévière et Noam Chomsky, entre autres. Mais le sous-titre, "Contre-enquête", semble abusif, car si l’on n’a pas de mal à suivre l’auteur lorsqu’il met en doute la version officielle du complot, on reste sur sa faim quant à la solution de l’énigme - du moins par rapport à ce qu’on savait déjà avant le 11 septembre fatidique ( à savoir, que les Américains sont les principaux instigateurs du terrorisme qui sévit actuellement sur la planète ).
Conclusion peu
politiquement correcte . Mais
seule la vérité blesse les petites natures.
On y lira également une attaque violente du nanisme politique de l’Europe qui, malgré ses ressources et son imagination, ne parvient pas à inventer d’autre politique que celle de l’alignement automatique sur Washington.
![]()

Henri
Mendras, l’Europe des
Européens, Sociologie de l’Europe occidentale,
Gallimard, Paris, 1997, Folio, 400 p.
Henri
Mendras est un sociologue de formation qui a écrit
là un important ouvrage
mixte, dans la mesure où il acquiert une dimension
philosophique et géopolitique
significative.
L’Europe
a pour lui une dimension essentiellement idéologique et
secondairement géopolitique.
Les frontières qu’on veut bien lui donner,
qu’elles s’arrêtent à
l’Oural;
ou qu’elles aillent jusqu’à
Vladivostock, que notre portion de continent
soit “l’Eurosibérie” ou
qu’elle se contente de la position d’un
“petit cap de l’Asie”
(Valéry), ont toujours été
perméables et
fluctuantes. Pendant plus d’un millénaire, entre
le Ve et le
XVIIe siècles, Huns,
Petchenègues, Finno-ougriens, Mongoles, Turcs
et Arabes , sont venus les battre et les traverser comme pour
démontrer
qu’elles ne sont pas de vraies barrières.
La
véritable frontière de l’Europe, qui
est ici assimilée à l’Occident,
c’est son idéologie. Pour H. Mendras,
quatre traits définissent l’Occident
de l’Europe:
1)
L’individualisme évangélique et romain
qui pose l’individu comme premier,
loin devant le groupe social, dont la fonction est en fait de servir
l’individu, de satisfaire ses besoins et ses
désirs.
2)
L’idée de nation qui a
détrôné
l’idéal impérial des siècles
antérieurs,
faisant passer les paysans de la condition féodale
à
celle des bourgeois
contemporains.
3)
Le capitalisme, apparu dès le XVIe
siècle (il existait à Venise et dans
les Flandres, bien avant, objectera-t-on), fondé
sur l’industrie et un
rapport nouveau entre sciences et techniques.
4)
La démocratie, non pas l’institution organique et
participative des anciens
Grecs, mais le gouvernement de la majorité, fondé
(théoriquement) sur le
respect du droit des minorités.
Ces
quatre caractéristiques constituent, avec quelques autres
qui en découlent
(comme la religion, libérale, de
l’économie de marché), le viatique
incontournable de l’Europe occidentale. Henri Mendras en est
bien conscient.
Il remarque que l’individualisme, tel qu’il est
pratiqué chez nous,
“oppose l’Europe occidentale à toutes
les autres civilisations y compris
celles de l’Autre Europe, pour lesquelles l’homme
est avant tout, membre de
sa société à laquelle il doit se
soumettre parce que sans elle il n’est
rien.”
Mais
cette unicité triomphante est très
localisée: ni l’État-nation, ni le
capitalisme, ni la démocratie moderne, ni même
l’individualisme ne sont
parvenus à s’imposer hors de notre petit cap
occidental, hormis chez son
monstrueux appendice, l’Amérique du nord.
À nos portes même, il y a cette
Autre Europe qui semble vouloir à tout prix rentrer dans nos
grands marchés,
et dans notre système de sécurité (
à l’ombre des bombardiers de l’OTAN)
mais qui ne le veut pas vraiment de bon cœur et dont nous
nous doutons bien que
la colonisation actuelle finira, elle aussi par un drame de la
décolonisation
d’une ampleur incalculable.
L’Autre Europe serait-elle une chance tragique pour notre Europe de renouer avec elle-même, c’est-à-dire avec le fond de son esprit non-occidental ?
P.K.
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• Dominique Reyné, La fracture occidentale, Naissance d’une opinion européenne, La Table Ronde, 2004, 205 p., 15 €.
L’Europe politique, comme chacun sait, est plutôt en panne. Le non-débat sur la pseudo-constitution n’a pas déplacé les foules lors des dernières élections. Et pourtant, une nouvelle Europe populaire s’est manifestée avec force au moment de l’agression anglo-américaine contre l’Irak. Celle des peuples qui refusent de se laisser entraîner dans la spirale d’une guerre aux motivations douteuses décidée par-dessus leur tête par les puissants de ce monde. Depuis la crise des euromissiles qui a vu la rue mettre à mal l’arrogance reagano-thatcherienne, on avait jamais vu ça. Entre janvier et avril 2003, plus de 35 millions de personnes ont défilé contre l’intervention américaine en Irak. Plus de 20 millions d’entre elles étaient des Européens.
Et à cette occasion, nous avons pu assister à la naissance d’une opinion publique européenne radicalement distincte de celle qui prévaut aux États-Unis. Au-delà du différend à propos de l’Irak, c’est une véritable fracture qui s’est produite entre deux conceptions du droit, de la justice sociale, des mœurs, de la morale, voire de la religion. Comme le révèle Dominique Reyné à travers les nombreuses analyses de son état de l’opinion européenne comparée à l’opinion états-unienne.
Les chefs de gouvernement qui, au moment de la crise, ont su exprimer cette résistance (comme Chirac et Schröder) ont, un bref instant, incarné cette volonté générale européenne, socle d’une société civile émergente par-delà les États et les technostructures. Les autres, quel qu’ait été leur niveau de popularité antérieure (Blair, Berlusconi, Aznar) payent durement leur manque de sensibilité.
Ce petit livre inaugure une double réflexion : la première porte sur l’importance croissante du populisme dans le débat politique. La seconde aborde l’irréversibilité de la fracture euro-américaine. Une Europe européenne est encore possible à brève échéance. Encore une crise ou deux et nous y arriverons. Merci M. Bush !
Y.A.
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•
Franck de La Rivière, L’Europe
de Gibraltar à Vladivostok,
L’Age d’Homme, collection “ Mobiles
géopolitiques ”, 2001, 128 p.,
19,82 €, 130 FF . (Librairie L’Âge
d’Homme, 5, rue Férou, 75006 Paris).
Les
éditions L’Âge d’Homme
publient un essai dont le titre ne coïncide
exactement qu’avec la troisième partie. Homme
d’affaires international,
Franck de La Rivière porte un regard sans concession sur la
société française
contemporaine. Son diagnostic est dévastateur.
Dès les premières pages, il
met en accusation les maux intellectuels qui rongent l’Europe
et, plus précisément,
la France. Il dénonce pêle-mêle,
d’une colère froide et qui se voudrait
vaguement polémique, le “ politiquement correct
”, la tolérance
obligatoire pour les idées molles, la transparence
obligée, l’indignation
télévisuelle
commandée, la repentance
généralisée, le mythe
révolutionnaire, la
domination de la bureaucratie et des médias,
l’absence de la démocratie, etc…
La charge est violente, même s’il s’agit
d’une énième vague contre des
travers bien connus.
L’auteur
s’inquiète du déclin
démographique et économique de
l’Europe. Très
critique envers l’Union européenne, Franck de La
Rivière n’hésite pas à
parler du sabordage de l’Europe. Afin de réveiller
le “ Vieux Continent
”, il propose le vaste projet d’une Europe qui
irait de Gibraltar à
Vladivostok et qui intégrerait dans l’ensemble
européen la Russie et, plus
généralement,
le monde slave-orthodoxe. Toutefois, l’auteur ne donne pas
plus de précisions
sur l’agencement politique de cet ensemble. A plusieurs
reprises, on a
l’impression, en le lisant, à avoir affaire
à un souverainiste éclairé
convaincu de la nécessité d’une
coopération continentale. Il juge cette
coopération indispensable pour relever les défis
du nouveau siècle. S’il
entérine la mondialisation comme un fait acquis
irréversible, il n’accepte
pas la dissolution des nations dans un brouet informe.
Néanmoins le combat
d’arrière-garde d’un José
Bové, soi-disant défenseur de paysans qui
n’existent plus, ne l’attire guère.
Pragmatique, cet ancien partisan de l’Occident du temps de la Guerre froide se désole que les intérêts divergent dorénavant entre les États-Unis et l’Europe. Face à l’onde de choc planétaire ultra-libéral, Franck de La Rivière tient à saluer le modèle “ national-capitaliste ” mis en place dans les NPI (nouveaux pays industrialisés) d’Asie du Sud-Est. Il attire l’attention du lecteur sur l’importance de la “ seconde Révolution culturelle ” chinoise voulue et initiée par feu Deng Xiao-ping. Sinophile (par passion ou par raison ?), F. de La Rivière propose un retour à l’indispensable et vieille connivence entre les deux extrémités de l’Eurasie : l’Europe et la Chine reliée par de nouvelles Routes de la Soie aériennes, ferroviaires et par pipes lines . En jouant l’alliance avec la Russie et avec la Chine désormais réveillée, la “« maxi-Europe » de Gibraltar à Vladivostok est le seul projet qui puisse garantir la survie de l’Europe, et être bénéfique tant aux Européens qu’au reste du monde ”. Un ouvrage au résultat inégal, mais dont certaines analyses demeurent stimulantes.
M.M.
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• Christian Saint-Étienne, La puissance ou la mort. L’Europe face à l’empire américain, Le Seuil, Paris, 2003, 190 p., 18 €.
Universitaire et économiste, l’auteur s’alarme pour l’avenir de l’Europe. Si les gouvernants ne cherchent pas à rattraper au plus vite l’écart technologique, démographique et politique qui se creuse entre l’Union européenne et les autres puissances de la planète, alors l’Europe ne sera qu’une puissance naine en déclin. Contre cette course à l’abîme, il appelle les Européens au sursaut. Ils les invite à engager une véritable révolution dans les domaines économique, scientifique, culturel, technique et politique afin de disposer des moyens de la puissance. Il implore aussi les dirigeants européens de doter l’Union d’une constitution et d’une direction politique véritable pour rivaliser correctement avec les puissances nationalistes de ce premier tiers du XXIe siècle (les États-Unis, la Chine, l’Inde, la Russie et le Japon). Au passage, Christian Saint-Étienne pense que l’islamisme radical sera à terme défait parce qu’il mène une guerre simultanée contre les intérêts américains, chinois, russes et indiens. Plus pessimiste, on pourrait ajouter que l’islam radical réoriente par conséquent ses objectifs vers ce nouveau « ventre mou » planétaire qu’est le continent européen.
Pour redonner le goût de la puissance aux Européens, l’auteur esquisse un nouveau contrat social baptisé « modèle démocratique de la nouvelle modernité ou de la modernité durable ». Favorable au maintien de l’Alliance atlantique et à un rééquilibrage des rapports transatlantiques, il suggère par ailleurs la création de deux entités européennes : une Europe ouverte à trente ou quarante États, qui serait une zone de coopérations au sein de laquelle existerait un noyau dur : une Europe unie « réduite aux pays qui partagent la vision d’une Europe capable de mener une politique stratégique autonome permettant d’édifier une puissance positive durable inscrite dans l’espace politique européen. L’Europe unie serait une Fédération d’États-nations mise en place sur la base d’une Constitution fédérale… ». Mais « que devront faire la France et l’Allemagne si l’Europe continue à se diviser entre les partisans d’une Europe unie capable de conduire une politique stratégique autonome et les adeptes d’une zone de libre-échange ? » Christian Saint-Étienne répond par une formule-choc : la République du Rhin. Partisan d’une Confédération franco-allemande, il l’élargit au Bénélux , voire à la Suisse. Cette République du Rhin « servira de graine pour faire germer une future Europe unie. […] L’avenir de l’Europe se décide dans les prochains mois. Le choix fondateur s’exprime clairement : la puissance ou la mort de l’Europe ». Un livre coruscant à lire et à méditer d’urgence !
M.M.
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François THUAL,
Contrôler et contrer. Stratégies
géopolitiques,
Ellipses Édition, 2000, 192 p., 19,82 €,
130 FF .
Auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur la
géopolitique internationale,
publiés pour la plupart depuis moins de dix ans,
François Thual est
devenu, avec Yves Lacoste et Michel Foucher l’un des
principaux connaisseurs
de ce domaine en France. Ses Méthodes de la
géopolitique (Ellipses, 1996) et
son Dictionnaire de Géopolitique (en
collaboration avec Aymeric Chauprade,
Ellipses, 1998) sont des manuels de référence au
sein des universités -encore
trop rares hélas !- qui abordent ce champ
d’investigation, généralement
dans le cadre de DEA ou de DESS consacrés aux affaires
internationales.
Contrôler et contrer est une remarquable
défense et illustration de cette
discipline récemment redécouverte chez nous
après les années de purgatoire où
l’avaient reléguée ceux qui
considéraient que cette “science
allemande”
et “belligène” nuisait à
leurs utopies pacifistes, fussent-elles libérales
ou socialistes. Thual pose le problème en ces termes :
“À une époque de
médiatisation où les États et les
partenaires géopolitiques
ont une tendance à se présenter selon une
déontologie officielle
“correcte”, mettant en avant leur désir
de paix et de coopération
internationale, la géopolitique se doit de demeurer une
école du soupçon et
une école de l’insatisfaction des apparences. La
scène mondiale, malgré le
bruit des médias, est dominée par beaucoup de
non-dits et de choses non
avouables. Faire passer les faits aux aveux, en débusquant
les intentions des
acteurs de la scène internationale, est une oeuvre
salutaire. C’est là,
semble-t-il , la mission de la géopolitique, pour laquelle
l’histoire
territoriale demeure la voie d’accès royale
à l’inconscient des nations
formé par une volonté de puissance en
général élégamment
habillée et
masquée par des prétextes identitaires
acceptables.”
L’ouvrage réunit de nombreux articles concis mais
complets, illustrés par
les cartes explicatives de l’auteur. Il survole une bonne
partie des problématiques
géopolitiques issues de l’histoire
européenne et de ses prolongements dans
le monde, notamment au Moyen-Orient et en Afrique. Mais aussi
jusqu’au Bengale
et à l’Amérique latine. À sa
lecture, on comprend vite que les
affrontements d’aujourd’hui ont de lointaines
racines qu’un diplomate
ne peut ignorer impunément.
Outre
sa profondeur historique, qui fait défaut à de
nombreux traités des relations
internationales, le livre brille par la hauteur de sa perspective, le
sens
critique et l’imagination conceptuelle de l’auteur
dont la citation que
l’on vient de lire donne une idée : la
réflexion géopolitique y atteint une
hauteur philosophique.
François Thual semble souvent avoir une longueur
d’avance sur les politiciens
qui gouvernent nos destinées. C’est le cas, par
exemple, lorsqu’il déclare
que depuis le début, il a toujours pensé que la
solution au Kosovo “résidait
dans la partition”. C’est aussi le cas, sans doute,
lorsqu’il nous invite
à réfléchir au “concept de
sous-impérialisme” illustré par la
captation
et la satellisation des empires coloniaux portuguais, italien et
hollandais par
la Grande-Bretagne, ou, plus récemment, par “ le
micro-empire vietnamien
communiste formé entre 1975 et 1990 par la satellisation du
Laos et du Cambodge
pour le plus grand bonheur stratégique de
l’U.R.S.S.”, ou encore par
le Brésil dont “ la position
géopolitiquement dominante en Amérique du Sud
fonctionne comme un relais de
l’hégémonie nord-américaine
exercé depuis
plus de soixante ans sur le sous-continent
latino-américain.”
Une pensée vient immédiatement à
l’esprit (européen) en lisant cela : qui
oserait nier que l’Allemagne
d’aujourd’hui est le principal levier du
sous-impérialisme américain en Europe, et que
l’Europe de l’Ouest, dans
son ensemble exerce face au reste du monde une fonction
sous-impériale au
service des États-Unis ?
Certains y voient une raison de s’opposer à
l’Europe alors que le vrai combat consiste à
parachever la libération de
l’Europe.
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• Tzvetan Todorov, Le nouveau désordre mondial. Réflexion d'un Européen, Robert Laffont, 2003, 112 p., 10 €.
Tzvetan Todorov, spécialiste français du langage et de la littérature, d'origine bulgare, nous a habitué, depuis quelques années à une critique à la fois radicale et sereine d'une certaine idéologie dominante qui cède trop souvent à " la tentation du bien ", à un dangereux " droit d'ingérence ", ou instrumentalise le " devoir de mémoire "pour défendre des causes intéressées, injustifiables par elles-mêmes.
On retrouve ces thèmes dans le court essai ci-contre, publié en septembre dernier en réaction à l'agression militaire de l'Irak par les États-Unis avec l'appui de la Grande Bretagne. " Les victimes de la tentation du Bien sont infiniment plus nombreuses que celles de la tentation du mal " à travers l'histoire, rappelle-t-il en soulignant qu'en Irak, celles du " hachoir à viande " constitué par les 24 000 bombes larguées et les 800 missiles tirés se sont comptées - discrètement - par dizaines de milliers, contre quelques dizaines de pertes dans le camp des agresseurs.
Une telle situation ne s'est pas produite à cause d'un manquement au droit international. Car chacun sait que sans un appui sur la force militaire, le droit ne vaut rien : à preuve, celui que les Européens revendiquaient par le truchement de l'O.N.U. n'a pu s'imposer face à la décision états-unienne. Pour parer à cette grave lacune, Todorov se fait l'avocat d'une " Europe-puissance ", dotée de sa propre défense. Ce qu'il appelle " la puissance tranquille " serait en fait la constitution d'un "grand espace " européen, assurant son auto-défense avec la dernière énergie et par ses moyens propres, et pratiquant une politique de non-ingérence volontaire à l'échelle internationale, sans pour autant rester neutre vis-à-vis des menaces contre la paix du monde. Pour accélérer la construction de cette Europe libre face à tous ceux qui, pour des raisons diverses ne se sentent pas concernés, la solution est une Europe à plusieurs cercles concentriques : 1) le noyau dur intérieur, ou "fédération", dont la défense fusionnerait, en plus des autres secteurs d'association (économie, justice, police, culture, éducation). Les États fondateurs de l'Union ont tous vocation à l'intégrer. 2) l'Union européenne sous sa forme actuelle, qui comportera bientôt vingt-cinq, puis trente-cinq membres. 3) Le troisième cercle d'alliance privilégiée pourrait déborder les frontières de l'Europe sans être impliqué dans son gouvernement.
Propositions aussi séduisantes que pratiques qui occupent déjà beaucoup d'esprits européens. On reprochera toutefois à Todorov d'inclure automatiquement la Turquie dans l'Union européenne et d'en exclure tout aussi péremptoirement la Russie, jugée trop grande et menaçante (c'est le Bulgare qui parle ?). Le débat à ce sujet vient de s'ouvrir et rien n'est encore joué dans un sens ni dans l'autre.
P.K.
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Pierre VERLUISE, Géopolitique de l'Europe, Ellipses, Paris, 2005, 160 p., 16 €.
L'auteur, directeur du séminaire " Géopolitique de l'Europe " au Collège Interarmées de Défense, nous offre ce qui est sans doute la première réflexion de fond sur la situation géopolitique du continent européen depuis l'effondrement du monde soviétique, qui, en mettant fin à la guerre froide, a changé les rapports de force internationaux.
Il entre dans le vif du sujet avec une analyse détaillée et sombre de l'évolution démographique européenne qui, au mieux, stagne, ou, le plus souvent, régresse dramatiquement, notamment chez les nouveaux membres de l'Union européenne, les PECO (pays d"Europe centrale et orientale). Comme leur grand voisin, la Russie, la Lettonie, la Bulgarie, l'Estonie, la Lituanie, la Hongrie, la République tchèque, la Roumanie et la Pologne (depuis peu, pour cette dernière) perdent chaque année des citoyens, en grande partie à cause d'un accroissement naturel négatif auquel s'ajoute parfois un solde migratoire déficient. Pour la plupart des pays d'Europe de l'Ouest, la situation n'est pas bien meilleure. Si ceux-ci parviennent à conserver une démographie positive, c'est en grande partie grâce à un apport migratoire massif d'origine non-européenne qui ne peut, à terme, qu'altérer la substance ethnique des populations concernées. Les pays Méditerranéens (Italie, Espagne, Portugal, Grece...), qui étaient naguère pourvoyeurs de migrants vers le nord du continent, sont les plus touchés par la combinaison délétère de ces deux phénomènes : forte décroissance interne / forte pression migratoire allogène. Seule la Turquie, sur les marges de l'Europe méditerranéenne, tire son épingle du jeu avec une forte progression, ce qui, à terme, ne plaide pas en faveur de son entrée dans une Europe en voie d'affaiblissement, car, précise l'auteur, elle est de loin le pays le plus pauvre d'Europe (environ 27% du PIB/habitant de la moyenne des membres de l'UE), et son intégration ne ferait qu'encourager les pressions migratoires, déjà fortes, vers l'Ouest.
Ainsi, une dynamique de dépopulation menace l'Europe au moment où ses grands rivaux, notamment les États-Unis, l'ensemble du continent américain, l'Inde et la Chine sont parvenus à préserver un taux raisonnable de renouvellement des générations. La poltique de naturalisation massive (300 000 par an en Allemagne, 100 000 en France) n'est qu'une réponse palliative dont les effets se mesureront plus tard. Dans quelle proportion ces néo-citoyens d'origine ethnique et culturelle souvent très éloignée, feront ils de bons Européens ?
Au chapitre économique, Pierre Verluise montre que " les États-Unis consolident à travers l'élargissement leur place de premier partenaire de l'Union européenne. Le déficit commercial des États-Unis avec l'UE diminuerait (...), ce qui devrait satisfaire Washington."
La grande carence de cette Europe élargie est la dilution et l'opacité relative de son fonctionnement institutionnel qui, en l'état actuel (dérivé du Traité de Nice), favorise largement les coalitions de petits pays face aux grands pesant démographiquement et économiquement beaucoup plus. "Pour résumer, chacun voit que les 57% de la population (Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, n'ont que 36% des voix au Conseil." Le géant est donc menacé de paralysie. La prise de décision à la majorité qualifiée, dans la plupart des cas, et susceptible d'être entravée par le droit de veto dans les autres, notamment la politique étrangère, y est rendue extrêmement compliquée dès que des points de friction apparaissent. Cette situation favorise le lobbying : "plus de 3 000 groupes d'intérêts les plus variés pèsent sur les institutions communautaires, à travers plus de 10 000 lobbyistes." Situation qui bafoue de facto la démocratie en encourageant toutes sortes de pressions, de techniques d'influence, voire de corruption. " Un exemple : la mission des États-Unis auprès de l'Union européenne a réalisé le 22 juin 2003 une opération de lobbying pour valoriser auprès de vingt-deux journalistes des pays candidats la vision américaine de la construction communautaire (...) L'un des joiurnalistes invités raconte : « En quelques heures, nous étion briefés sur la politique américaine par rapport à l'Europe. Avec, en toile de fond, le constat qu'il n'y a pas de réel fossé entre les États-Unis et l'Europe, mais que les médias gonflent le moindre désaccord ». "
On peut regretter que le chapitre véritablement consacré aux projets géopolitique de l'Europe ne commence qu'à la page 105 dans un ouvrage qui en contient 160. C'est pourtant le plus enrichissant. Pierre Verluise retrace l'histoire contemporaine qui a survalorisé le " poids persistent de la guerre froide " dans la politique extérieur de notre petit cap de l'Asie. La responsabilité des démocraties occidentales dans le coup d'État permanent qui permit à Staline et ses successeurs de faire main basse sur l'Europe centrale et orientale, n'est plus à démontrer. Aujourd"hui, le poids de la guerre froide est dans l'autre plateau de la balance :
" La référence explicite faite à l'OTAN dans le traité de l'UE consolidé donne-t-elle aux États memebres de l'UE et de l'OTAN un pouvoir réel au sein de cette organisation ? Fort de son expérience de Directeur d'Amérique au ministère des Affaires étrangères, l'ambassadeur de France, Bernard Dorin répond sans ambiguïté. « En ce qui concerne l'OTAN, il n'y a qu'un pays qui décide: les États-Unis. La France n'étant que d'un orteil dans cette organisation, elle n'y a pratiquement aucune influence ». "
L'influence de l'hyper-puissance fut mise en évidence lors du différend à propos de l'attaque contre l'Irak en 2003 lorsque, en plus des alliés traditionnels de Washington (Angleterre, Italie, Espagne, 12 nouveaux memebres de l'OTAN, ou sur le point de l'être, signèrent des lettres d'appui aux États-Unis, critiquant la décision de Paris, Berlin et Moscou de ne pas se joindre à la croisade contre Saddam Hussein. Il est vrai que Washington jouait sur du velours en cette occasion, en enrégimentant à coup de promesses d'investissements, de prêts, et de couverture défensive réelle, des pays à peine sortis de l'emprise soviétique et peu convaincus des capacités d'une Union européenne divisée et avare en matière de défense, de leur procurer une couverture crédible contre les menaces environnantes, y compris celles des nostalgiques de l'empire soviétique.
Le chapitre géopolitique se clôt avec une étude détaillée des avantages et désavantages pour l'Europe d'une entrée de la Turquiedans l'Union. Le bilan est largement négatif dans le contexte actuel et plus encore à l'avenir, vu le poids démographique grandissant de la Turquie. Pierre Verluise, en s'appuyant sur un spécialiste, le journaliste Jules Mardirossian, démontre aisément que les grands bénéficiaires et promoteurs de cette éventualité sont les États-Unis et leurs alliés au Moyen-Orient. Ce faisant les USA obtiendraient :
- Une meilleure intégration de la défense européenne dans l'OTAN dont la Turquie est membre depuis longtemps.
- Un renforcement économique, militaire et politique de la Turquie ( à travers les aides américaines et européennes), donc de l'influence déséquilibrante de ce pays sur le Moyen-Orient mais aussi sur la Transcaucasie particulièrement pauvre, afin de mieux asseoir l'hégémonie américaine...
- Une dilution et un affaiblissement de la cohérence de l'Union européenne, déjà handicappée par son élargissement aussi soudain que désordonné, alors qu'elle accueillait des pays beaucoup mieux intégrables que la Turquie, à tout point de vue.
- La création d'un environnement sécurisé pour la production et l'acheminement pétrolier sous la houlette de Washington.
- L'extension de l'influence américaine en Transcaucasie jusqu'à l'Asie centrale...
- De nouveaux positionnements militaro-stratégiques des États-Unis accentuant leur présence dans certains pays afin de mieux surveiller les nids terroristes qui sont dispersés au Moyen-Orient; De son côté, Israël angoissé par sa sécurité essaie de « faire le ménage » en Palestine. En fait, la recomposition du Moyen-Orient est à l'ordre du jour..."
Tout cela, bien entendu, n'intègre éventuellement, que d'une façon tout-à-fait marginale, l'intérêt général européen, et va même souvent - il faudrait oser le dire - à son encontre. Pierre Verluise, comme son directeur de collection, le géopolitologue Aymeric Chauprade, est l'un de ceux qui osent.
J.M.
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Bernard WICHT, L’OTAN
attaque ! Georg, Genève,
Mai 2000, 120 p., 50FF.
Docteur
en droit, l’auteur est membre du Service historique de
l’armée suisse. Il a
déjà publié, entre autres,
L’idée de milice et le modèle suisse
dans la
pensée de Machiavel, et L’art
de la guerre au XXIe siècle.
Parmi ses
citations favorites, outre Machiavel, on trouve Clausewitz et Michel
Foucault.
Ses
réflexions
sur la stratégie se fondent sur l’histoire des
révolutions militaires. Celle
qui se produit sous nos yeux laisse apparaître trois facteurs
“particulièrement
frappants” :
-
D’abord
la constitution d’un dispositif militaire supranational
d’une efficacité inégalée
dans l’histoire militaire (ce qui n’implique pas
son invulnérabilité);
-
ensuite,
l’abandon du principe traditionnel
d’équilibre des puissances occidentales, et
-
en
troisième lieu, le remplacement du droit par des valeurs et
un discours jugés
universels.
“
Dans
le cas qui nous occupe ici, il apparaît clairement que la
crise du Kosovo a
permis de mettre en lumière un tel mouvement de fond,
à savoir l’émergence
d’un ordre qui se veut universel et pour lequel la
liberté des États ne
compte pas.”
L’État
universel prophétisé par Kant, Hegel et Fukuyama
comme l’aboutissement
ultime de l’histoire humaine, et annoncé plus
modestement par Ernst Jünger
comme une figure provisoire, se profile comme un horizon vers lequel
tendent nos
vieilles nations fatiguées.
Il est d’abord militaire et policier. Les droits de l’homme et le devoir d’ingérence sont la novlangue dont il enrobe ses agressions et oppressions, passant outre les traités et les conventions, étendant ses réseaux d’espionnage (Échelon), ses base militaires, ses réseaux d’alliance et d’intimidation d’une façon que n’auraient osé imaginer Tocqueville, Orwell et autres Huxley.
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•
Donald William,
Le choc des temps.
Géopolitiques : rétrospectives et prospectives
d’un siècle à l’autre,
Science & Culture / Frison-Roche, 2000, 223 p., 23,63
€.
Sous ce titre
quelque peu énigmatique,
l’auteur, spécialiste canadien de
géopolitique, dresse un bilan géopolitique
du XXe siècle et émet des
hypothèses sur un espace restreint, celui du monde
transatlantique septentrional entre l’Europe et
l’Amérique du Nord.
Son
préfacier, Gérard A. Montifroy, le
signale : Donald William est un "mal-pensant".
Il appartient à ce “ groupe
d’intellectuels nord-américains qui ont le
courage et l’intelligence de voir plus loin que
l’apparence des intérêts
immédiats de l’actuelle « hyperpuissance
» ”. Que tend donc à
démontrer
ce géopoliticien si incorrect ?
Après
cinq cents ans d’imbrications
historiques et de relations étroites, les espaces
européen et nord-américain
se distendent parce que les intérêts de
l’un ne
coïncident plus avec ceux
de l’autre. Ouverts sur deux océans et une mer
quasi-intérieure (le Golfe du
Mexique), les États-Unis n’ont pas la
même
appréciation stratégique que
les Européens. Pour William, cette rupture
renforcée par
la vogue actuelle du
multiculturalisme, apparaîtra aux Américains comme
une
libération. Néanmoins,
il leur importe de rester l’unique grande puissance. Par
conséquent, il est
indispensable que la politique américaine sur le Vieux
Continent
empêche toute
entente durable inter-européenne. Les États-Unis
incitent
à la fragmentation
de l’Europe et soutiennent indirectement tout “
refus
d’Europe ” en
alimentant les guérillas du Caucase aux Balkans.
Un des
chapitres du livre, “ Amérique - Europe, du
rêve au
désenchantement
”, est très clair à ce sujet. Donald
William
souligne que “ par son
existence, [l’Europe] constitue un reproche
perpétuel
à l’orientation que
prend la société américaine
”.
Alors que les relations internationales se déroulent dans un chaos planétaire tempéré par l’unipolarisme de Washington, le monde commence une mutation majeure avec de nouvelles configurations géopolitiques. Le duel entre les États-Unis et l’Europe sera-t-il inévitable au début du XXIe siècle ? Les beaux discours n’y feront rien. Les lois implacables de la géopolitique s’imposent durablement tant aux peuples qu’à leurs dirigeants !
M.M.
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