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Europe  Fédéralisme,  ethnies, langues, institutions...   Géopolitique   Philosophie, idéologie, religions    Histoire   Récits, biographies, littérature

                                                                                                                                                                                                                                                       

Récits, biographies, littérature


dé animé  Giuseppe Garibaldi, Clelia

dé animé  Pierre Gripari, Qui suis-je ?

dé animé  Ippolito Nievo, poète et héros

dé animé  Lucien Rebatet, Les deux étendards (une conférence du cercle Jacques Bainville)

dé animé  Michèle Gally, Le bûcher des humanités           

dé animé Avec Michel d'Urance, Une invitation à connaître et aimer knut Hamsun 
  

dé animé Pierre Le Vigan, L'inventaire de la modernité, avant liquidation 
    entretien avec l'auteur, suivi d'une recension par Patrick Keridan
                                          

dé animé  Ghislain de Diesbach, Petit dictionnaire des idées mal reçues
      entretien avec Christopher Gérard

                                       
                                                                      

dé animé Jean Bothorel, Un terroriste breton

dé animé Érik Saint-Jall, La Compagnie de la Grande Ourse

dé animé Yves Sente et André Juillard, Les Sarcophages du Sixième Continent

littérature







    Garibaldi romancier, lui dont la vie légendaire fut un roman mis en scènes, entre autres, par Alexandre Dumas ? Invraisemblable ! Et pourtant, ce marin dont la carrière commença comme mousse à quinze ans, devenu corsaire en Amérique du Sud où il se battit pour la liberté de petits États (Rio Grande, Uruguay) contre les Empires (Brésil, Confédération argentine…), avant de jouer un rôle majeur, aux côtés de son comparse Mazzini, de Cavour et du roi Victor-Emmanuel, dans  la grande bataille pour la liberté et l'unification de l'Italie contre l'Autriche, le Royaume des deux Siciles, les Bourbons de Naples, les États du pape à Rome et leur allié, l'Empire français de Napoléon III, pourtant ce guerrier impavide était aussi un penseur et un conteur dont le style, parfois naïf et maladroit, ne peut nous laisser indifférents.
    Son roman Clelia, superbement retraduit par Yves Branca après une médiocre première version française de 1873, considérablement enrichi par le traducteur d'une abondante provision de notes indispensables pour bien saisir le contexte de ce récit au cœur de notre histoire proche, nous plonge dans une épopée romantique qui reflète l'esprit de ces temps agités vus par l'un des principaux agitateurs. Clelia, comme le résume Yves Branca, est un " manifeste militant sous la forme d’un feuilleton populaire ". Giuseppe Garibaldi, dans sa préface, a la modestie de reconnaître ses propres limites en tant que romancier. En effet, les nombreux et courts feuilletons se succèdent et se ressemblent en déroulant une intrigue assez laborieuse et convenue. Mais l'intérêt du livre n'est pas vraiment là. Il faut le lire comme un pamphlet romancé contre l'ennemi principal de l'époque — et de toutes les époques, d'ailleurs : la cléricature théocrate (aujourd'hui, "intellocrate", correspondant tout à fait à la fameuse "caste des prêtres" si judicieusement décrite par Nietzsche dans sa Généalogie de la morale), qui asservit les esprits faibles au nom d'une prétendue morale supérieure, alors que son objectif est la conquête et l'exercice d'un pouvoir absolu sur les corps et les consciences. Cette caste théocratique, qui impose sa férule à la Rome du XIXe siècle, est profondément corrompue. Elle pratique, entre autres, le rapt des jolies jeunes femmes du peuple (Clelia est l'une de ces belles proies potentielles) pour les soumettre aux stupres de certains puissants membres de la hiérarchie ecclésiastique. Giuseppe Garibaldi a donc beau jeu de la dénoncer, presque à chaque page de son brûlot romancé. Depuis Voltaire, on a rarement pu lire plus féroce et savoureuse charge contre l'obscurantisme pervers des maîtres catholiques  d'une nation européenne. Et c'est au nom de la vertu civique, de l'héroïsme de la Rome antique et de Sparte que Garibaldi  mène cette vigoureuse charge dont voici quelques brefs extraits :







       <<...le despotisme des prêtres est le plus odieux de tous, le plus dégradant et le plus infâme […]


      Puisque la conjuration est un privilège de l’esclave, il est peu d’Italiens qui n’aient pas conjuré, à toutes les époques du servage de leur pays […]

    Ces dernières années, où nous étions prêts à en venir aux mains, nous fûmes retenus par cette secte hermaphrodite que l’on appelle les modérés, dont la modération ne consiste qu’à empêcher d’agir, de bien agir ! C’est une secte malfaisante et dévorante comme celle des prêtres, toujours disposée à pactiser avec l’étranger, à faire trafic de l’honneur national tout en s’engraissant sur le Trésor public, qu’elle mène à une ruine certaine […]
       

    Oui, c’est le prêtre qui a eu le mérite de former le peuple à l’humiliation et à la servilité. Tandis qu’il se faisait baiser la pantoufle par les empereurs, il demandait aux autres d’exercer l’humilité chrétienne ; tandis qu’il prêchait une vie austère, il s’ébattait dans l’abondance, dans la lasciveté, dans la crapule. Révérences et baisemains, voilà la gymnastique qu’il a apprise au peuple. Par Dieu, c’est à lui que nous le devons, si la moitié d’entre nous est bossue, ou a l’épine dorsale voûtée ! […]


   

    La seconde source de leurs richesses, les prêtres la captaient au chevet des malades, où ils étaient les maîtres de leurs derniers instants. Par la terreur qu’ils inspiraient de l’Enfer, et du Purgatoire, ils soutiraient des legs, et bien souvent l’héritage tout entier des mourants, au préjudice des enfants, que sans pitié ils réduisaient à la misère […]

 

    C’est l’escalier clandestin (du couvent —L'E.E.) – me disais – je : Combien de livides scorpions en soutane ont dû passer par ici pour venir se décharger dans ce gynécée ! Pauvres familles, qui pensaient faire éduquer leurs filles dans un asile de pureté !  […]

    Séminaires ! Greniers à perversité et à turpitudes ! On y ensemence des prêtres, il en sort de jeunes nécromants, pour l’édification de notre pauvre Italie ! Et notre Parlement n’a pas touché à ces viviers de malice et de corruption ! Voilà donc notre Parlement national ? Nos Représentants du peuple ? Maudits soient tous ces faussaires ! […]

    On pourrait affirmer, sans guère s’éloigner de la vérité, que désormais, la moitié du peuple vit laborieusement et à grand-peine pour payer l’intempérance et la scélératesse de ceux qui gouvernent.

    Si cette partie du peuple  recevait une véritable éducation morale, patriotique, et humaine, au lieu de la dégradante éducation du prêtre, elle donnerait des héros à l’Italie, et au monde les mêmes exemples de vertu et de courage que ceux de nos pères antiques […]

      L’autre moitié est grassement payée par ces gouvernants pour opprimer, combattre, ou espionner la première.
     Ces deux gouvernements sont-ils conformes aux aspirations nationales vers le bien commun ? J’en laisse juges les nations qui peuvent considérer calmement la situation de l’Italie […]

      La papauté, ce chancre sur le corps de l’Italie, était à l’agonie... >>

    On aurait tort cependant, à la lecture de ce verbe fougueux et sans concessions pour l'ennemi, de ne voir en leur auteur qu'un militant extrémiste se complaisant dans l'injure. Son indignation, bien réelle, va bien au-delà de la dérision voltairienne. C'est celle d'un rebelle
" Ils étaient trois cents ! [écrit-il de ses compagnons d'armes] Trois cents comme les compagnons de Léonidas, comme les héros de l’antique maison des Fabiens. " Un rebelle qui a mis sa peau au bout de ses idées en menant cent fois ses volontaires à l'assaut des oppresseurs coiffés de mitres et revêtus de soutanes (et aussi de costumes bourgeois) qui opprimaient, exploitaient et divisaient le pays depuis tant de siècles.


     Reste à préciser que Giuseppe Garibaldi était un homme enraciné dans sa terre (l'îlot de Caprera, sa demeure, où il fut si souvent exilé) que sur la mer sur laquelle il a si souvent bourlingué.
    Comme le décrit Yves Branca :

          " Son sentiment de la terre et de la mer est aussi « naïf » que celui d’Ulysse. Quand il ne navigue ou ne se bat point, il se retire sur son îlot de Caprera qui, malgré sa rudesse granitique, est son « hortus amœnus », où avec les siens et quelques amis il cultive et élève ce qui peut y vivre dans le vent, entre les rochers. "

    Ce grand guerrier de la liberté auquel l'Italie a gardé toute sa reconnaissance, fut aussi un amoureux passionné, un père de famille fidèle et un admirateur de la beauté féminine comme en témoigne cette envolée, au tout début du roman, à propos de son sujet principal :

    " Comme elle était belle, la perle du Trastevere !  Les tresses brunes, très épaisses – et les yeux ! Leur éclat frappait comme la foudre celui qui osait la fixer. – À seize ans, son maintien était majestueux comme celui d’une Dame de la Rome antique. [...]
     Oui ! Comme elle était belle Clelia ! Et qui pouvait la contempler sans sentir le brûler dans son âme la vive flamme qui sortait de ses yeux ? "


    Lire Garibaldi ne peut qu'inciter les cœurs vaillants à fraterniser avec cette âme noble et généreuse.

J.M.

Littérature












littérature




Ippolito Nievo, poète et héros





Ippolito Nievo, Un ange de bonté, traduit et présenté par Yves Branca. Editions Zoé, collection Les classiques du monde, 2008, 368 p. 23,50 €. 


    Ippolito Nievo est né le 30 novembre 1831 à Padoue d’une noble ascendance, vénitienne par sa mère. Sa courte existence, il la vécut comme poète, romancier, publiciste, et, à la fin, militaire ? Homme de plume et d’épée, défenseur de la liberté et du droit des peuples, il est de la lignée des Byron et des D’Annunzio . Par son œuvre et surtout son grand roman, Les confessions d’un italien*, il est avec Leopardi et Manzoni un auteur majeur du Risorgimento italien. Membre des corps francs de Garibaldi, il participe aux expéditions de 1859 et à l’expédition des Mille de 1860, et obtient le grade de colonel et la charge d’intendant militaire, avant de périr en mer dans sa trentième année, en mars 1861, dans le mystérieux naufrage de l’Ercole, qui rapatriait les archives et les restes du trésor de l’expédition sicilienne des Chemises rouges.



  

Il laisse une œuvre importante et très riche – romans, nouvelles, poésie et traduction poétique, drames sérieux et comiques, mais aussi articles et essais très divers sur la langue et les dialectes, la poésie polulaire ou la géopolitique avant la lettre, dont un étonnant essai sur la Russie d’Alexandre II, qui témoignent de son immense et précoce culture et de l’étendue de ses intérêts intellectuels.
   Quand Nievo écrit Un Ange de bonté, en 1855, il n’ a pas vingt-quatre ans, mais il fait déjà preuve d’une grande maturité dans la maîtrise de la langue et du récit, que rend sans trahison la traduction inspirée d’Yves Branca. Le récit s’appuie sur les souvenirs du grand-père de Nievo, Carlo A. Marin ( pour qui il écrivit à 16 ans un poème intitulé À la Patrie) et qui fut pour lui un véritable guide spirituel. La Venise du roman est celle de 1759 ; c’est une République qui entre en agonie, rongée par la corruption et la décadence des mœurs, dirigée par des hommes sans idéaux, hédonistes et âpres au gain : « Et désormais, dans ce ramassis d’esprits gâteux et d’âmes efféminées, ne pouvait plus se raviver cette lumière de vertu et de justice qui seule guide les États vers une vie prospère, ou à une mort honorable ». Le roman de Nievo décrit avec justesse le contexte historique, comme le rappelle Yves Branca dans sa présentation : « Un thème essentiel d’Un Ange est en effet l’opposition entre la cité de Venise et ses possessions de ‘Terre ferme’»
, dans le processus de cette décadence.


                                                                                          

   

C’est aussi un grand roman d’amour, où le burlesque et l’humour côtoient le tragique et dans lequel l’héroïne Morosina incarne, sans mièvrerie, ce qui disparaît dans la société vénitienne : la pureté des sentiments et l’élévation de l’âme. Morosina est aimée de trois hommes, très différents par l’âge, la fonction, et le caractère, dont le tout-puissant et redoutable Inquisiteur d’État Formiani, impitoyable serviteur de la Cité, qui, dans l’ombre, contrôle les destinées et traque les complots qui se trament à l’abri des oreilles  sur les gondoles, dans le labyrinthe des canaux. L’Inquisiteur, le Cavalier, et le Notaire criminel forment un trio subjugué par la beauté et les qualités morales de Morosina, autant que fascinés par la possibilité de rédemption qu’elle symbolise au milieu de la fange. Menée de main de maître, l’intrigue empoigne le lecteur et l’entraîne au cœur de ce duel mortel entre les derniers serviteurs du Lion ailé et les forces du chaos. 

   Dans sa courte préface, Ippolito Nievo indique que le roman est un « essai de transition vers le siècle présent ». Propos mystérieux, qui certes annonce le dessein des Confessions d’un italien, mais trouve peut-être aussi une explication plus profonde dans l’appel lancé à la fin du roman par le cavalier Celio, qui épousera Morosina, et, sentant son impuissance devant la déliquescence vénitienne, s’adresse aux générations futures davant l’ Inquisiteur au lit de mort : « Je suis seul, mais mes enfants ne seront pas seuls, parce que les malheurs sont l’école de sentiments élevés et généreux. Je suis seul, mais leurs enfants seront des milliers, et nos neveux des millions ». Et Nievo répondra lui-même à cet appel, d’abord en écrivant à vingt sept ans son chef d’œuvre des Confessions, puis aussitôt après en s’engageant dans la lutte de libération nationale au côté de Garibaldi.

Michel Thibault, dans Éléments, Été 2008.

 
* Traduit par Michel Orcel, Fayard, 2006.815p. 28,50 €.



littérature



Jeudi 28 Mai:

Rebatet et les Deux Etendards

“À mon sens, ce livre vaut tous les Céline, à l’exception peut-être du Voyage, et il est un des chefs d’œuvre secrets de la littérature moderne. Il raconte la maturation, l’amitié profonde, puis la séparation de deux jeunes gens dans la France de l’entre-deux-guerres. Ils sont épris de la même jeune femme, qui, par sa plénitude de vie, son rayonnement physique et psychologique, est une créature comparable à la Natacha de Tolstoï. […]

Nous touchons ici du doigt l’énigme de la dissociation entre l’humanisme poétique, d’un coté, le sadisme politique, de l’autre ou plutôt de leur association dans un même psychisme. […]

Il n’est pas de solution toute prête à ce mystère et aux questions fondamentales qu’il pose à notre civilisation. L’histoire récente nous l’a cependant mis sous les yeux, et qui juge qu’il n’entre pas dans son propos ne saurait remettre la littérature en contact avec la trame obscure de notre vie”.

STEINER George, « Appel au meurtre », Extraterritorialité. Essais sur la littérature et la révolution du langage, Paris, Calmann-Lévy, 2002, p. 68-70.

Chez Orestias, ce jeudi 28 mai à partir de 19h30
4, rue Grégoire de Tours
75006 Paris métros Odéon/Mabillon

Pour plus de renseignements, vous pouvez consulter notre site internet : www.cjb-cerclejacquesbainville.net

littérature

Chers amis,

Voyez en annexe le compte-rendu du stimulant essai de M. GALLY, Le Bûcher des Humanités. Le sacrifice des langues anciennes, proposé par le prof. Delaunois dans les Etudes classiques. J'ai pour ma part parlé de ce livre courageux dans Latomus et dans la Revue générale (voir les archives de mon site http://archaion.hautetfort.com/).

Bonne lecture!

Christopher Gérard




littérature

Avec Michel d’Urance, une invitation à connaître et aimer Knut Hamsun

 Michel d’Urance, Hamsun, Qui suis-je, Pardès, 2007, 128 p., 12 €.

    

    Dans la collection Qui suis-je ? de Pardès (initiative sympathique si ce n’est son dispensable thème astral qui clôt chaque volume), le jeune essayiste Michel d’Urance, rédacteur en chef d’Eléments, aborde un homme du grand Nord, et aussi un grand homme du Nord, l’écrivain norvégien Knut Hamsun. Le petit et gracieux ouvrage constitue une introduction à l’œuvre et à l’homme très rigoureuse, très complète sans être exhaustive bien entendu, et une excellente invitation à la lecture ou à la relecture, que l’on pourra aisément compléter par le numéro de Nouvelle École sur le même thème (56, 2006).

    Né en 1859, mort en 1952, Hamsun – ce « personnage original et puissant » comme disait Octave Mirbeau – est déjà de notre temps, de la première modernité en tout cas, sans l’être tout à fait : il n’a connu que la première phase de son déchaînement, il est vrai significative puisqu’elle comporte Hiroshima, Dresde février 45, les camps  nazis, les camps staliniens, et aussi la TSF, l’avion, le téléphone. Hamsun a connu cela, et il a connu aussi le temps d’avant, celui que chacun d’entre nous n’a pas connu, le temps des chevaux, des charrettes, des dialogues sur la place du bourg, des amours cachés dans les foins et non sur le web.

    Dans une œuvre longue, ponctuée par le prix Nobel en 1920, pour Les fruits de la terre (traduit sous le nom de L’éveil de la glèbe),  le héros hamsunien, note d’Urance, « figure son époque par delà l’infinité ou la différence des personnages. » « Fixer l’ambiance d’époque, devenir un mémorialiste de son temps » c’est à cela, écrit encore justement d’Urance, que l’on reconnaît un grand écrivain. Ce héros hamsunien dit, comme celui de Balzac, l’époque et l’époque qui change – et l’homme qui change avec son époque. « Nous changeons même si c’est infime, dit l’un des personnages d’Hamsun. Aucune volonté, aussi stricte soit-elle, ne peut avoir d’influence sur cette progression naturelle (…). Du point de vue historique, le changement est un signe de liberté et d’ouverture » (Crépuscule, 1898).

    Knut Pedersen-Hamsun a voyagé, notamment aux États-Unis,  et a exercé plusieurs métiers. Il a vu les nuances du monde et c’est pourquoi il convient de porter sur lui un jugement plein de nuances. En Amérique, il est frappé par la solidité des bases morales données par la religion ainsi que par le patriotisme exagéré des Américains (August le marin, 1930). Il note l’excès de morale et la faiblesse de l’analyse, la faiblesse de ce que les Français appellent « l’esprit » qui caractérise ce peuple. Il est encore frappé par quelque chose d’une extrême dureté que l’on trouve selon lui dans la mentalité des Américains.  En Caucasie, au contraire, ce qui lui parait décisif c’est que plus on va vers l’est, plus on va vers le silence, plus le sort de l’homme devient non plus de parler, mais d’écouter la nature, celle-ci devenant de plus en plus massive, de plus en plus tellurique. « J’en aurais toujours la nostalgie » écrit Hamsun.

    Patriote norvégien – il est pour l’indépendance de son pays en 1905, au moment de la séparation avec la Suède -, moderniste en littérature, dénué de xénophobie et d’antisémitisme, qu’est-ce qui a poussé Knut Hamsun à se « rallier », avec des nuances bien entendu, au régime pro-allemand de Vidkun Quisling de 1940 à 1945 et d’une manière plus générale à la cause de l’Allemagne national-socialiste et de l’Axe (un de ses fils sera combattant dans une unité de Waffen SS comme nombre de nordiques et de Baltes).

    Ce choix aventureux - dans lequel Hamsun avait beaucoup à perdre et rien à gagner - n’est de fait pas venu par hasard, et Michel d’Urance éclaire de manière fine cet épisode qui donne un caractère de souffre à l’approche d’Hamsun dont les amitiés littéraires (il fut préfacé par André Gide notamment) n’avaient strictement rien de « fasciste ». Pour autant, il est exact que Hamsun était critique quant à la modernité, il est exact qu’il souhaitait un équilibre entre celle-ci et des valeurs traditionnelles comme la proximité avec la nature, l’expérience personnelle, toutes choses qui amenaient à critiquer les sociétés de masse, à refuser le communisme, à ne pas se satisfaire non plus du libéralisme et son culte du commerce. D’où un intérêt pour tout système paraissant ouvrir une nouvelle voie.

    Il est de fait aussi que, trente ans avant l’arrivée de Hitler au pouvoir, Hamsun avait manifesté sa sympathie pour l’Allemagne. Il est de fait que l’Allemagne devenue nazie, sa sympathie n’a pas faibli. Comme beaucoup, Hamsun n’a pas voulu voir la réalité de l’antisémitisme nazi et a sous-estimé son extrême violence (dont les manifestations et l’aboutissement criminel n’étaient pas forcément décelable vu de Norvège, les nazis ayant mis en place une politique du secret et du camouflage qui trompa bien des observateurs). Bien entendu, des facteurs plus personnels sont à prendre en compte : Hamsun a 81 ans en 1940, et il est sourd. Sans aller jusqu’à dire que sa surdité explique sa cécité ( !) sur le nazisme, il est certain que ce handicap  l’éloigne du monde. Hamsun est toutefois parfaitement lucide dans ces années. En 1940, il souhaite publiquement l’arrêt des combats et la collaboration de la Norvège avec le Reich. Sa principale motivation est  la détestation des anglo-saxons et de leur civilisation.  Nulle hystérie antisémite chez lui. Très vite, Hamsun est déçu de la forme que prend la politique de collaboration. Il reste toutefois fidèle à ses prises de position initiale. Le 7 mai 1945, il rend hommage  dans la presse à Hitler en des termes lyriques et quasi-christiques (on pense à Alphonse de Chateaubriand), le présentant comme un homme qui « proclamait son évangile de la justice pour toutes les nations »  et « une de ces figures éminentes qui bouleversent le monde » (la seule chose que l’on ne contestera pas, c’est le fait qu’Hitler ait bouleversé le monde en parachevant la catastrophe inaugurée en 1914 et qui a vu l’Europe presque au bord de la sortie de l’histoire. Cf. Dominique Venner, Le siècle de 1914, Pygmalion, 2006). En vérité, un entretien d’Hamsun avec Hitler en 1943 avait montré l’ampleur des malentendus, comme le montre bien Michel d’Urance. Hamsun était un idéaliste et rêvait d’une Europe nordique fédérée, faisant vivre une civilisation débarrassée des excès de l’économisme et Hitler était avant tout un pangermaniste darwinien, scientiste et ultra-moderniste qui souhaitait que la Norvège lui cause le moins de souci possible.  

    En 1945, Hamsun est mis en résidence surveillée puis jugé. Il est libéré au bout de 5 ans, il a alors 90 ans et est complètement ruiné. Il meurt  2 ans plus tard. On ne connaît pas de personnes qui ait été arrêtées suite à des dénonciations venant de lui, par contre, plusieurs personnes lui doivent la vie ou leur libération suite à des interventions qu’il a faite durant la guerre auprès des Allemands. Il avait écrit : « Il est bon que certains gens sachent comment un homme de fer se comporte devant une morsure de serpent ».

Pierre Le Vigan

 

 littérature

                                                                                             


La modernité : inventaire et liquidation

   Entretien avec Pierre Le Vigan, auteur de L’inventaire de la modernité, avant liquidation. Au delà de la droite et de la gauche, études sur la société, la ville, la politique, Avatar éditions, Paris, 424 pages, 39 € 

(Diffusion Librad.com, disponible à la Librairie Primatice, 10 rue Primatice 75013 Paris) 

 

 Pierre Le Vigan, pourriez-vous décrire votre parcours pour nos lecteurs ?

 

    Je suis né en 1956. J’ai été élevé dans un milieu plutôt populaire, je suis issu d’une famille dans laquelle on trouve essentiellement des ouvriers d’un coté, des paysans éleveurs de chèvres et brebis de l’autre,  des gens pauvres, avec un grand respect de l’école mais n’ayant pas pu beaucoup en profiter. Il est assez étonnant que des personnes ayant quitté les bancs de l’école à 11 ou 14 ans écrivent soixante ans plus tard sans fautes d’orthographe ni de grammaire. Effectivement, on ne leur expliquait pas que le ballon de foot était un « référentiel bondissant ». Je suis donc issu d’une famille du peuple de France, avec ses limites sans doute mais aussi avec sa grandeur. Je viens du peuple et je suis en quelque sorte un fils du peuple.

    Les choses ont changé pour les gens du peuple. Dans les années soixante, travailler permettait d’acquérir progressivement des sécurités matérielles y compris pour des gens d’origine très modeste, très démunis  au départ.  C’est certainement beaucoup moins le cas, c’est ce que l’on appelle la fin de l’ascenseur social et c’est un des éléments majeurs de la crise de notre société.

    J’ai fait des études de sciences économiques, d’urbanisme et une licence d’histoire. Je me suis tôt intéressé aux idées politiques et j’ai lu un peu de tout, à droite, à gauche, un peu Marx, un peu Proudhon, Barrès, Drieu la Rochelle, les non-conformistes des années trente (Robert Francis, Jean-Pierre Maxence, Emmanuel Mounier,  …), etc. J’ai toujours eu une certaine curiosité intellectuelle et ce dans des domaines assez variés. Bien entendu on rencontre vite une limite, outre les limites intellectuelles qui sont les miennes et celles de chacun,  et cette limite, c’est celle du temps. A un moment donné il faut choisir entre approfondir ou élargir. Je crois toutefois que si on perd une vue d’ensemble, on perd l’essentiel : les érudits, les trop pointus me paraissent des esprits vains. Il faut approfondir donc, mais garder un point de vue général et généalogique sur les choses. Je crois que dans le domaine intellectuel il y a une chose assez simple à comprendre : les gens ennuyeux ne sont pas profonds, ils sont ennuyeux parce qu’ils sont obscurs, et ils sont obscurs parce qu’ils sont troubles et parce qu’ils sont faux. Ce qui est vrai est clair et ce qui est vrai se dit avec beauté. Si cela ne peut se dire avec beauté c’est que c’est faux. J’ajoute que dans la beauté il y a toujours de la force. Une beauté sans force est de la minauderie.

    Compte tenu de ma curiosité, de mon esprit de curiosité, j’ai assez tôt été réticent face aux idées toutes faites, aux conceptions simples de l’histoire, avec des « bons » et des « méchants » bien définis, conceptions qui me sont apparues fausses ou pour être plus exact qui me sont apparues le fruit de circonstances historiques. Cela m’a amené à écrire dans diverses revues non-conformistes « ni de droite ni de gauche », ou « les deux », mais que les politologues (il en reste fort peu de sérieux et d’honnêtes) rapprochent plutôt de la « droite radicale » et « nationaliste » – un terme assez difficile à définir d’ailleurs. Par ailleurs j’ai collaboré à Jeune garde solidariste, journal assez bien fait dirigé par Jean-Gilles Malliarakis, puis à Jeune nation solidariste qui en prenait la suite, et émanait  du Mouvement Nationaliste Révolutionnaire dans les années 1979-82. J’ai ensuite collaboré à la revue Troisième Voie à partir des années 1985, qui était  l’organe du mouvement du même nom, puis à Révolution européenne. A partir des années 1986, j’ai proposé quelques articles à la revue Eléments et à Nouvelle Ecole, articles qui ont eu le bonheur d’être acceptés et je me suis progressivement rapproché de cette école de pensée, à mesure d’ailleurs que la « Nouvelle droite » devenait de plus en plus antilibérale, post-darwinienne et anti-américaine au sens de « anti-occidentaliste ». Ultérieurement j’ai aussi collaboré à Krisis. Dans le même temps j’ai eu des amis de toutes idées politiques, sauf des libéraux et des gens de la droite conservatrice classique qui m’apparaissaient vite ennuyeux et/ou antipathiques.

    J’ai travaillé dans l’urbanisme et sur des projets de développement économique, et aussi dans le logement social. J’ai vécu essentiellement en HLM et notamment longtemps en Seine Saint Denis ; j’y ai vu d’ailleurs le caractère de plus en plus massif de l’immigration contribuer à l’éclatement des liens sociaux de proximité qui existaient. Bien entendu le manque d’emploi et le ralentissement de l’intégration par le travail n’ a pas arrangé les choses.

 

       C'est votre premier livre. Qu'est-ce qui vous a poussé à l'écrire maintenant ?

 

    Ce n’est pas à proprement parler mon premier livre puisque j’ai collaboré à des ouvrages collectifs dirigés par Arnaud Guyot-Jeannin et j’avais écrit  il y a bien longtemps, vers 1987, toute une livraison de Troisième Voie sur l’économie qui constituait quasiment un livre. Mais effectivement c’est le premier livre que je signe seul. L’idée qui l’a poussé à écrire ce livre c’est qu’un certain nombre de mes articles et même la plupart avaient un caractère assez intemporel, à savoir qu’ils gardaient (c’est du moins l’idée que j’en ai) un certain intérêt même dix ou quinze ans après avoir été écrits. J’avais en outre « sur mes tablettes » de nombreux textes sur la ville, sur le phénomène urbain, qui constituaient un livre à eux seuls et dont la publication n’avait pas été possible plus tôt parce que ces textes risquaient de n’intéresser qu’un faible public. Or ces textes me tenaient à cœur non seulement parce qu’ils représentaient beaucoup de travail – ce qui ne serait pas une mauvaise raison – mais aussi parce qu’il me semble qu’au-delà de leur apparence « technique », ils touchaient à des choses essentielles sur ce qu’est la modernité.  

 

       Si vous deviez nous résumer l'essentiel de votre ouvrage en quelques phrases, comment le diriez-vous ?

 

    Un livre est toujours un peu difficile à résumer. Comme les lecteurs l’ont vu ou le verront mon livre touche aux questions de la société, de la ville et de la politique ; ce sont bien entendu des questions étroitement liées. Le chapitre 1 est consacré à la société et comporte une section consacrée à la ville qui résume les principales analyses du long chapitre sur la ville, le chapitre 2.  Le troisième chapitre est consacré à la politique et notamment à l’écologie avant – il faut le noter – la parution de l’ouvrage appelé à devenir classique d’Alain de Benoist sur « la décroissance ». Ce troisième chapitre est le plus court.   

    L’essentiel de mon ouvrage, au delà de cette rapide description, c’est une approche anthropologique. C’est pour moi l’essentiel. Quel est l’habitus de l‘homme moderne ? Dans quel monde vit-il ? Quel monde se construit-il ? Ou si on préfère sur quelles ruines vit-il ? C’est pour moi la question essentielle. Il y a donc unité entre la crise du lieu, la crise du lien social, la « crise » de la sexualité – encore qu’il faille être prudent en ce domaine  où il est difficile de généraliser mais on peut parler en tout cas d ‘une crise des représentations de la sexualité, et il y a donc unité entre ces crises et bien sûr une crise de la politique, une crise de ses projets, une crise de la représentation, une crise de l’espoir en politique, une crise de l’espace du politique liée notamment à la crise absolument terrible et sans précédent de l’espace public qui tend à être privatisé.

 

       Votre démarche critique se fonde sur ce que Baudrillard appelait la pensée radicale. Qu'est-ce qui distingue cette approche des critiques ordinaires ?

 

    Je ne me suis jamais posé la question d’être ou non fidèle à tel ou tel penseur. Alors, si ce que je dis évoque Jean Baudrillard c’est sympathique sans doute car je n’ai pas cherché à m’appuyer sur Baudrillard mais il se trouve que beaucoup de ses intuitions me paraissaient excellentes – et d’autres comme celles de Philippe Muray oh combien aussi –, et cela veut dire que, quand on est dans un certain registre de regard sur le monde moderne on arrive à des conclusions proches. Ce qui distingue ma critique des autres critiques ? Je ne cherche pas à être original à tout prix. Il y a bien des critiques intelligentes du monde actuel. Ce qui m’intéresse c’est qu’elles aillent au delà de la critique d’un système économique ; il me semble que les approches de Myriam Revault d'Allonnes sur l « homme compassionnel », ou  encore la critique de l’ « homme sans gravite » de Charles Melman sont des critiques excellentes.  Il y en a d’autres, celle de Régis Debray notamment. Je suis un adepte de la maïeutique, je crois qu’il n’y a jamais grand-chose à inventer mais toujours des choses à retrouver – ce qui fait qu’à la maïeutique j’ajoute l’archéologie des idées. Décidément je ne suis pas très moderne, je suis certainement non pas anti-moderne – pourquoi se donner cette peine ? –  mais a-moderne.  

 

 Vous consacrez un gros chapitre à la ville. Pourquoi ?

 

La majorité de la population du monde vit en ville. Il me semble donc que ce qui se passe en ville, ce que devient la ville est une question essentielle. En outre la ville a toujours été le lieu où se définissent les pouvoirs, où les préoccupations esthétiques rencontrent les stratégies politiques, et celles-ci les possibilités financières et les puissances financières – en d’autres termes les puissances d’argent. La ville est un objet social, c’est un objet esthétique, et c’est un lieu de pouvoir et de puissance. Cela fait d’excellentes raisons de s’y intéresser. J’ajoute que la ville moderne et hypermoderne que nous connaissons est le lieu d’intensification des pathologies sociétales et anthropologiques. Mais c’est aussi de la ville que peut venir une autre façon pour l’homme de se construire, de se définir, de se projeter dans un autre avenir que celui de l’hypermodernité qui, d’ailleurs débouche moins sur un avenir que sur une involution et une implosion. « Là ou croit le danger croit aussi ce qui sauve » dit Hölderlin. Encore faut-il aider les dieux. « Il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va » dit Sénèque. Il faut savoir si on veut aller vers une société de riches  échanges sociaux et humains pour le plus grand nombre ou vers une société d’asservissement du plus grand nombre à la productivité, de fragmentation des tâches et de la vie, et d’opulence vulgaire pour une minorité.

 

 Dans un ouvrage assez philosophique comme le votre, on est un peu surpris de lire plusieurs études sur la sexualité et particulièrement sur la pornographie. Pourquoi cet intérêt ?

 

Avant la philosophie qui fournit des outils de réflexion il y a tout simplement la pensée. Or je crois que ne pas essayer de penser la sexualité serait un peu dommage. Certes, nous passons moins de temps à la pratiquer qu’à nous livrer à d’autres activités, par exemple à travailler voire à être dans la métro pour les plus parisiens d’entre nous. Je pense que c’est du moins vrai pour l’immense majorité d’entre nous. Mais il n’y a pas que le temps passé qui définit la place d’une activité, il y a l’intensité et le retentissement.  La sexualité nous pré-occupe au sens fort. Elle nous occupe en un sens avant toute autre chose. Qui ne peut avoir (ou ne peut plus avoir) des relations sexuelles (je pense par exemple à certains accidentés ou handicapés) ne peut pas penser de la même façon que celui qui peut en avoir et en a. Il y a un manque dans l’homme que seule la sexualité peut combler sans l’épuiser. Le sexe n’est jamais une pratique simplement hygiénique  ou « agréable », ce qui ne veut pas dire grand-chose en l’espèce. Le sexe, le sexe au sens de la sexualité, est – c’est une évidence – lié aux affects. Faire l’amour fait du bien à l’autre et à soi, du moins pratiqué dans un certain état d’esprit. Cela n’a évidemment rien à voir avec telles ou telles supposée  simultanéité du plaisir, c’est une question d’engagement en un moment riche de don affectif, corporel voire souvent langagier. « Pouvoir aimer et pouvoir travailler » (je veux dire être en état psychique de le faire ; je ne parle évidemment pas ici de la question du chômage), dit Freud, sont les deux conditions qui permettent de dire de quelqu’un qu’il n’est pas fou. Or il me semble que la pornographie à laquelle je consacre effectivement deux études est ambivalente : elle exalte la sexualité c'est-à-dire la pure perte, et en ce sens elle critique la modernité calculante – disons qu’elle la critique en acte – et, en un autre sens, elle se définit aussi, et sans doute de plus en plus, par le culte de la performance et de l’exploit. Elle enlève ainsi bien de la grâce à des activités qui sont censées en avoir beaucoup. La pornographie est donc, ce qui n’est guère étonnant, traversée par les contradictions mêmes de la modernité. Elle a tendance à basculer dans l’hypermodernité mais parfois, elle peut basculer vers une postmodernité, l’après tabous, le plaisir généreux, l’exultation des corps beaux, gracieux et agiles, le bonheur de faire plaisir. Cependant, je reste assez proche de Georges Bataille pour qui il n’y a pas d’érotisme sans la rencontre de la beauté, mais il le dit dans une perspective qui, il faut bien le dire, ouvre un abîme sous nos pieds. Il écrit en effet que  « la beauté importe au premier chef en ce que la laideur ne peut être souillée, et que l'essence de l'érotisme est la souillure ». C’est un petit peu cela que la pornographie illustre et, à la fois, essaie de conjurer.  

 

       Alors la modernité, c'est fini, liquidé, ou sur le point de l'être... Quels ont été ses traits principaux, ses plus belles réussites ? Quels sont selon vous les signes de sa déchéance et qu'est-ce qui pourrait bien lui succéder ?

 

    Question complexe. C’est la question du vieux, de la crise, du neuf. Ce que la modernité a eu de beau c’est par exemple la conquête du ciel, l’homme pouvant voler. Maintenant, l’enchantement est loin. La modernité est devenue et devient toujours plus une hypermodernité. Comme je crois à la dialectique, même si on lui a parfois fait dire n’importe quoi, je crois qu’à un moment donné la modernité va se retourner en quelque chose qui sera en tout cas une postmodernité. Ce n’est pas encore le cas. Bien entendu il y a déjà des éléments de dépassement de la modernité, comme l’apparition de  liens sociaux qui relèvent non plus de la hiérarchie et de l’appétit de puissance, ou de la recherche du profit, mais de l’échange des savoirs et de l’interaction des cultures. Mais cela reste marginal. Nous sommes toujours sous l’emprise de la modernité. Regardez le rapport Attali, ses propositions pour « libérer la croissance » : il n’a qu’un mot à la bouche, la croissance, Et regardez ce que dit M. de Villepin, un homme intelligent pourtant, il n’a qu’un mot à la bouche aussi, la croissance. Il n’y a, depuis la fin des idéologies, qu’un registre accepté c’est celui, comme aime à dire encore M. de Villepin qui n’était au fond en politique qu’un Sarkozy à crinière (par ailleurs excellent historien), de « ce qui marche ». C’est le critère de l’effectivité. Ce qui marche, mais au service de quoi ? La question de ce qui fonde une nation est évacuée. La question de ce qui donne sens à une vie, à un destin de peuple, où est-ce ? Pourquoi sommes nous ensemble ? Personne n’en sait plus rien. Et avec Mme Royal c’est bien sûr la même chose, c’est-à-dire le même vide. Et un vide qui ose sourire : c’est le bouquet !

    La modernité continue sur sa vitesse acquise, et va ainsi de plus en plus vite, mais plus grand monde n’y croit. C’est-à-dire que de moins en moins de gens pensent qu’il suffit d’aller vite pour aller quelque part. On peut passer ses soirées à faire le tour du « périf », il y a même des malades psychiques, des gens en grande souffrance qui calment leur nerfs en faisant cela tous les soirs avant d’aller se coucher ivres de fatigue.

    Chacun a bien vu que notre pays est de plus en plus « riche » (en terme de produit intérieur brut) mais qu’il y a de plus en plus de pauvres, et chacun voit bien que sa situation personnelle ne s’améliore pas voire est menacée (chômage de masse, maladies de moins en moins bien prises en charge, etc). Seule une petite minorité, droite et gauche « bling bling » confondus, profite du système et théorise sa radicalisation (exemple : toujours plus de capitalisme sauvage et d’immigration avec M. Attali). La modernité a changé dans ses apparences : le disc-jockey Sarkozy (DJ Sarko) mixe toutes les cultures politiques et toutes les idéologies. Joey Starr et Benoît XVI : même combat. C’est la « compil » qui marche. Sur le fond il faut que tout change pour que rien ne change, c’est cela l’essence du bougisme, et tout le monde l’avait compris depuis longtemps sauf l’inénarrable Robert Hue, l’homme qui a fait versé le Parti communiste dans le fossé dont il ne sortira pas. Ce qui reste à redécouvrir, à réinventer de la modernité c’est à mon avis la pluralité des techniques, c’est la diversité des solutions techniques et leur libération du profit. Réinventons des voies techniques oubliées, mettons les techniques au service de la relocalisation de l’économie. Mettons les techniques au service d’un art de la lenteur et d’un nouvel usage du temps. Pour reprendre votre question, le vieux c’est-à-dire le moderne n’est pas mort, et il se donne de plus en plus l’apparence du jeune, la crise est l’état normal de la société actuelle, c’est pour cela qu’il y a plus de 20 ans Jacques Attali avait déjà parlé de l’« a-crise », et quant au neuf donc le post moderne, il se manifeste de temps à autre, il est déjà là, mais il est encore dominé et ne peut trouver sa forme sociale viable. C’est pour cela que le temps est venu, et depuis longtemps,  des contre-cultures. C’est d’ailleurs un domaine où il faut reconnaître que la « Nouvelle droite » n’a pas su faire. Ce n’est pas si grave car elle a su faire autre chose, et rien ne se perd. Elle a fécondé d’autres contre-cultures, elle a su « polliniser » de manière parfois inattendue.  

 

      Quels sont les penseurs, les écrivains contemporains avec lesquels vous avez le plus d'affinités, et pourquoi ?

 

    Pour moi l’écrivain majeur c’est Montherlant. Ceci dit, j’ai été marqué par Maulnier (surtout le « moraliste » des  Vaches sacrées), par Jean Cau, assez magnifique souvent, comme romancier et (un peu moins toutefois) comme pamphlétaire – la vérité est que j’aimais plus les pamphlets étant jeune que maintenant –, par Brasillach, extraordinaire critique et mémorialiste admirable, par Bardèche, prodigieux critique. J’ai toujours trouvé Drieu, homme fragile et attachant,  fort mauvais romancier sauf peut-être avec L’homme à cheval (1943), et je dois dire que la lecture d’un numéro de Révolution nationale (1944) m’a convaincu de l’absolue confusion dans laquelle étaient ces intellectuels collaborationnistes de gauche. J’ai aussi été marqué, et très fortement,  par Louis Pauwels (L’apprentissage de la sérénité notamment). Je le plaçais très haut, peut-être est-ce que je le surévaluais. J’ai toujours été indifférent à Maurras comme doctrinaire (l’homme était courageux et opiniâtre, belles qualités il va sans dire). Paul Sérant a aussi compté pour moi. D’autres encore : Camus, Jean Guéhenno, André Gide, Giono, Malaparte (le Soleil est aveugle est ainsi un livre que je trouve littéralement aveuglant de beauté), Jean Prévost.

    A coté de ces personnalités, il y a eu des rencontres directes, Pierre Gripari esprit philosophique s’il en est, et écrivain de grande volée, croisé à une conférence par lui improvisée. J’ai aussi eu la chance de côtoyer  Jean-Gilles  Malliarakis à sa meilleure période. Il a été un temps, vers 1975-1990, un polémiste nationaliste révolutionnaire tout à fait étonnant (et parfois fort drôle) de culture, de verve, de fureur, et d’alacrité. Le talent polémique nourri d’une vaste culture et d’une réelle curiosité intellectuelle, ce n’est pas une mince affaire. Cela fait partie d’une éducation intellectuelle. Je le dis d’autant plus volontiers qu’il a évolué dans un sens libéral qui n’est pas le mien, et aussi dans la mesure où le style pamphlétaire ne m’amuse qu’un temps. Je suis ainsi assez insensible aux Décombres de Rebatet. 

    Enfin, je dois dire que beaucoup de gens qui m’ont marqué il y a 30 ans ou 20 ans ont des noms qui ne me viennent plus à l’esprit. Je les ai pourtant lu, annoté … Il y a deux hypothèses : soit ils m’ont marqué moins que je ne le croyais à l’époque, soit ils m’ont tellement marqué que l’imprégnation fait que je ne vois plus, et que je sais plus, quelles sont les sources qui m’irriguent. Il faut voir aussi une chose : quand on écrit on ne lit plus vraiment, je veux dire par là qu’on ne lit plus du tout de la même façon, on a une lecture engagée, on cherche des matériaux. Le livre que l’on lit n’est pas une « distraction » c’est un outil de travail.    

 

       Vous envisagez de poursuivre votre carrière d'essayiste ? Des projets en vue ?

 

    Je n’ai pas trop l’esprit de carrière. Si les dieux me prêtent vie, j’aurais le goût, et la volonté de continuer à publier. J’ai des articles qui feraient un livre solide sur les questions de l’anthropologie psychique, disons cela d’un autre mot, des essais de psychopathologie, une sorte de « La crise est dans l’homme » pour reprendre le titre un peu scolaire du livre de Thierry Maulnier avant guerre. Je suppose que je trouverais un titre plus tonique. J’ai pas mal d’articles de philosophie qui pourraient être adjoints à cela. Cela peut former un ensemble assez cohérent. Je souhaite aussi éditer mes Carnets qui paraissent, pour une partie seulement dans Elements depuis environ 2002. Cela constituera un livre qui intéressera à priori un certain nombre de gens puisqu’il touche à des questions aussi variées que la littérature, le cinéma, le regard, la sexualité, le dessin, la politique ... Il me semble que beaucoup d’entre nous y trouveront des échos de leurs propres préoccupations. Ce n’est pas – ce ne sera pas –  un livre narcissique. Sans aller jusqu’au mot de Pascal sur le moi qui serait « haïssable » je crois que le moi peut vite devenir inintéressant, c’est pourquoi ces Carnets sont sans doute personnels mais jamais intimiste – un peu comme les romans de Alain Soral de ce point de vue. Ce sont des échos du monde tel qu’il est et du monde tel qu’il nous fait être et réagir.

 

          Quel est votre mot ou votre expression préférée ?

 

    Coïncidence des contraires (coincidentia oppositorum). J’apprécie aussi beaucoup les expressions telles que « à la fois », « en même temps ».

 

A quoi croyez-vous ?

 

    A l’amitié.

 

         A quoi ne croyez-vous pas ?

 

    Au progrès, je ne crois pas au progrès. En conséquence je ne crois même pas au progrès de la décadence. Cela ne veut pas dire que je conteste que nous ayons perdu sans doute des choses très importantes mais il n’est même plus possible de parler de cela en terme de décadence. C’est d’une mutation, d’une métamorphose anthropologique qu’il s’agit. Y gagnons-nous, y gagnerons-nous quelque chose qui « compense » ce que nous avons perdu ? C’est fort possible. Est-ce que tout le monde pourra s’approprier les aspects positifs de ce tournant de civilisation ? Est-ce que tout le monde pourra en faire des éléments d’un accroissement de soi ? Ce n’est pas sûr.  

 Propos recueillis par Patrick Keridan

littérature

La modernité au scanner, un livre de Pierre Le Vigan

 

        La modernité est en période d’épuisement historique. Consommer toujours plus, être toujours plus compétitif, être toujours plus « ouvert » sur le monde, tout cela aboutit à ce que les peuples soient de moins en moins eux mêmes. S’ouvrir ? Oui, mais pour donner quoi et recevoir quoi ? C‘est cette crise de la modernité finissante qu’examine Pierre Le Vigan, collaborateur notamment des revues Eléments et Nouvelle Ecole. L’auteur explique pourquoi la société est de plus en plus désintégrée, et pourquoi les repères de valeurs s’estompent. Le capitalisme financier se dresse contre les producteurs, le travail n’est plus facteur d’intégration, le culte de l’urgence rend fou l’individu hypermoderne, la religion de la transparence nie les intimités et met l’homme à nu. Il n’est dés lors pas étonnant qu’il se blesse et que les maladies psychiques explosent. Dans ce contexte, l’immigration rend plus  fragile encore le socle commun de souvenirs, le sens d’un avenir partagé et le monde commun lui même qui fonde la common decency.

        La ville est le lieu où cette crise du lien social se traduit le plus nettement, puisqu’elle est le lieu de la production des formes et qu’elle donne ses couleurs à nos vies et à notre imaginaire. Or cette ville est à la fois tentaculaire et vidée de son intensité urbaine que ne rappelle plus que les centres commerciaux géants ou les flammes des jours d’émeutes. Société fragmentée en multiples infra-cultures tribales, ville désurbanisée et ghettoisée, l’étonnant serait que le politique se porte bien. De fait,  le politique a perdu son espace qui est l’espace public, le libéralisme qui a toujours sous estimé la nécessité de liens communautaires devient la caricature de lui-même : il n’est plus la responsabilité de chacun, il n’est plus le droit à l’initiative. L’hypermédiatisation transforme la démocratie représentative en coquille vide, et la démocratie d’opinion prend la place d’une souhaitable mais impossible démocratie directe dans une société dont le lien social s’effrite voire se rompt.

        Dans cette situation il ne peut y avoir, indique Pierre Le Vigan, qu’une réponse globale  qui prenne en compte l’ensemble des pratiques de l’homme. La société doit confectionner à nouveau du lien social au service d’un projet de civilisation : indépendance de l’Europe, économie relocalisée et auto centrée. Pierre Le Vigan défend un véritable projet écologique qui prenne d’abord en compte les besoins d’enracinement de l’homme. Comme l’écrit l’auteur, nous sommes plongés dans une « guerre des valeurs » : s’aligner sur l’Amérique, ou être plus américain que l’Amérique – c’est  encore une façon de raisonner dans les mêmes termes quantitatifs et marchands. C’est pourquoi, à l’inverse, l’auteur propose de penser la puissance autrement, comme la force intime d’une civilisation, irriguée par sa propre conception du monde. Conscient de la nécessité d’être concret et pragmatique, l’auteur évoque longuement et précisément les conditions pour redonner sens à la démocratie confisquée qui est la notre. Il propose ainsi une dose de proportionnelle mais s’oppose à la proportionnelle intégrale, il prône le référendum d’initiative populaire et préconise de dissocier nationalité et citoyenneté. C’est ainsi qu’apparaissent les grandes lignes d’une démocratie impériale européenne. « Nous ne cesserons d’affirmer le monde contre ce qui va dans le sens de sa négation [et] de la mort de l’esprit » écrit Pierre Le Vigan 

P.K.

        Pierre Le Vigan, Inventaire de la modernité avant liquidation. Au delà de la droite et de la gauche, études sur la société, la ville, la politique, Avatar Éditions, préface d’Alain de Benoist, 420 p., 39 €. Disponible chez librad.com.

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littérature

Un patricien contre la décadence
Rencontre avec Ghislain de Diesbach

Christopher Gérard


    Né en 1931 d’une lignée tout ce qu’il y a de plus Vieille Europe, Ghislain de Diesbach se découvrit une vocation d’historien en observant la cohue de 1940 : ce spectacle fit de lui, et à jamais, un témoin refusant d’être dupe. Son dernier livre, composé d’aphorismes ciselés avec soin, sera lu comme une exhortation au combat contre l’imposture aux mille visages (« Il n’y a de véritable égalité que dans l’esclavage, et de liberté que dans une hiérarchie. Il n’y a de fraternité que celle des armes »). Page après page, Diesbach fait assaut d’humour et d’esprit avec un art de la formule qui évoque Chamfort et Rivarol. Tour à tour hilarant (« Certaines femmes du monde qui, priées, à quelque manifestation, répondent qu’elles y feront « un saut » ou « une apparition » comme si elles étaient des grenouilles ou des saintes ») ou poétique (« Lorsque la tristesse s’ajoute à la beauté, elle rend un être irrésistible »), sans illusion ni sensiblerie, ce moraliste de haut parage offre à son lecteur une leçon de courage, mais aussi de français, car il montre bien à quel point notre langue est la cible d’attaques sournoises. Que ce soit ce goût très moderne de l’abaissement tant vestimentaire que langagier ou le tour d’écrou égalitaire, Diesbach vise juste. Avec lui, c’est le règne des affranchis qui se trouve mis à nu.

C. G.

Ghislain de Diesbach, Petit dictionnaire des idées mal reçues, Editions Via Romana, Versailles, 180 pages, 20 €
                                                                                                                                                 

    Christopher Gérard : Qui êtes-vous ? Comment vous définiriez-vous ? Pourrait-on vous qualifier de « gentilhomme de notre temps »?

    Qui suis-je ? Je me suis souvent posé la question sans jamais pouvoir la résoudre, ayant découvert en moi trop d’éléments contradictoires pour me reconnaître une personnalité coulée d’une seule pièce, comme ces statues qui ornent les tombeaux ou les places. J’aime à dire que je suis né sous le Second Empire et j’en ai toujours aimé le régime, ainsi que les souverains, pensant comme La Varende que Napoléon III a été le dernier roi de France. Ayant dans mes veines le sang des colonels-propriétaires du Régiment  de Diesbach au service de France, et aussi celui du fondateur de la Compagnie des Indes d’Ostende, ainsi que de l’inventeur, pendant le blocus continental, du procédé pour blanchir le sucre de betterave et le commercialiser, je me sens tour à tour militaire ou manufacturier, en regrettant de n’avoir pas été armateur ou planteur. Je ne dirais donc pas que je ne me sens pas gentilhomme au sens que l’on donnait sous l’Ancien Régime à ce mot, détestant d’ailleurs le préfixe gentil, qui dit faible, et préférant le terme de « patricien » ainsi qu’on l’entendait jadis à Rome et même à Londres ou Hambourg au XVIII° siècle, ce qui permet de concilier le commerce des denrées commerciales avec celui des beaux esprits.

    Quelles ont été les grandes lectures, celles qui vous ont marqué pour la vie?

    Dans mon enfance, Jules Verne, chantre de l’apogée de la civilisation européenne au XIX° siècle et la comtesse de Ségur, parfait manuel de bonne éducation, puis dès mon adolescence, Maupassant, Balzac, mais surtout les auteurs anglais des XVIII° siècle et XIX° siècle, avant de passer un peu plus tard à Virginia Woolf et aux écrivains de ce que l’on appelait alors le groupe de Bloomsbury.

    Et les grandes rencontres ?

    Le goût des livres m’a donné celui de leurs auteurs et ce fut ainsi que dans ma prime jeunesse je suis allé voir Ferdinand Bac, le dernier témoin du Second Empire, La Varende, puis Jean Giono, me trouvant par hasard près de chez lui, et enfin Marguerite Yourcenar dont les Mémoires d’Hadrien m’avaient enthousiasmé, me faisant aimer soudain tout ce qui m’avait tant ennuyé jadis pendant mes études. Une fois à Paris, j’ai connu beaucoup d’écrivains, dont Julien Green, le plus remarquable, mais la liste, là, serait trop longue…

    Outre des ouvrages d’histoire (par exemple une Histoire de l’Emigration, que l’on réédite ces jours-ci), vous avez publié, chez Perrin, des biographies d’écrivains très remarquées : Madame de Staël, Proust, Chateaubriand, Le tour de Jules Verne en quatre-vingt livres. Pouvez-vous nous dire ce qui a motivé ces choix et ce que chacun de ces auteurs vous a apporté ?

    Mes biographies d’écrivains, comme Madame de Staël, Proust, Chateaubriand, sont en général le fruit du hasard, voire d’une opportunité, mais il existe malgré tout un fil conducteur. Ayant par goût personnel voulu écrire une Histoire de l’Emigration, j’ai été frappé en lisant Souvenirs et Mémoires sur la fin du XVIII° siècle de l’âpreté des jugement sur Necker, véritablement jeté en pâture aux chiens après avoir été considéré pendant des années comme le sauveur de la France. Ainsi l’idée m’est-elle venue de le réhabiliter, puis, en travaillant à sa biographie, j’ai trouvé que sa fille Germaine de Staël était un personnage infiniment plus haut en couleur et intéressant. Je suis donc passé du père à la fille, et en préparant mon livre sur celle-ci j’ai amassé une documentation qui pouvait me servir également sur Chateaubriand, qui fut comme elle un grand opposant à Napoléon.

    Dans ces deux écrivains, surtout Madame de Staël, j’ai admiré le goût des formules, les réflexions politiques, et j’en notais au passage avec l’idée que cela pouvait servir pour un autre livre, un ouvrage de morale politique par exemple. En revanche, j’ai fait d’autres livres pour le seul plaisir de témoigner ma reconnaissance à des auteurs qui avaient enchanté ma jeunesse, comme Jules Verne, dont j’ai analysé l’œuvre dans Le Tour de Jules verne en quatre-vingts livres, la comtesse de Ségur, dont l’œuvre, une fois décryptée, la montre, ainsi que Jules Verne, assez différente de l’image traditionnelle et enfin Ferdinand Bac, le premier à encourager ma vocation de mémorialiste et d’historien.

    Vous publiez à Versailles un Petit dictionnaire des idées mal reçues, dans l’esprit de Rivarol, mais aussi de Proudhon, que vous citez: « j’ai pris la plume pour la servir – la liberté – et je n’aurai servi qu’à hâter la servitude générale et la confusion ». Quelle en est la genèse ?

    Le Petit dictionnaire des idées mal reçues a été composé d’une toute autre façon et au hasard des lectures, des rencontres, des observations faites pendant ma vie professionnelle et parfois de propos entendus dans un restaurant ou pendant une soirée mondaine. En vérité, je dirais qu’il s’est fait tout seul, sans plan préconçu, ce qui explique l’ordre alphabétique. Ayant toujours détesté la bêtise, j’avais été consterné en lisant le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, brave homme et petit esprit, ainsi que le montra d’ailleurs dans ses Souvenirs son ami Maxime du Camp, un auteur méconnu, lui.

    Ce déclin que vous fustigez avec panache, pensez-vous que certains livres l’aient annoncé, voire précipité ? A contrario, certains titres, du passé comme du présent, vous semblent-ils de parfaits antidotes ?

    Le déclin que je stigmatise a, je le crains, toujours existé, depuis Louis XIV, je pense, et la seule chose qui a changé c’est l’accélération de l’Histoire. Avec le progrès technique, et la diffusion de plus en plus rapide, « en temps réel », des idées, surtout les mauvaises, l’homme d’aujourd’hui voit un pays se défaire ou se dissoudre alors qu’au XIX° siècle seuls des esprits pénétrants, comme Tocqueville ou Custine, voire Edmond de Goncourt, apercevaient les fissures et prophétisaient la ruine un jour de l’édifice. En ce qui concerne la France, il y eut dès l’aube du XX° siècle des écrivains comme Barrès qui sonnèrent le glas de la civilisation occidentale. Entre les deux guerres, dans les années 30, bien des écrivains publièrent des livres sur ce que l’un d’eux, un Anglais, appelait « Le suicide de la Vieille Europe ». Aucun de ces livres n’a eu malheureusement d’influence sur le cours des événements ; ils sont lus la plupart du temps par des esprits déjà convaincus, dont ils justifient les craintes ou les théories, mais demeurent sans effet sur « les masses » auxquelles reste en fin de compte le dernier mot, puisque ce sont elles qui votent.

    Vous fûtes l’ami et le biographe de Philippe Jullian, « un esthète aux Enfers ». Vous avez aussi évoqué la princesse Bibesco. Ce monde des salons littéraires a-t-il disparu à jamais ? Si oui, quand et pourquoi ?

    Le monde ancien, d’avant la Grande Guerre, a survécu d’une certaine manière jusqu’à mai 1968, car il y avait encore à Paris, dans ce qu’il est convenu d’appeler « le monde », des hôtesses tenant salon, des femmes aimant à réunir autour d’elles, sinon les meilleurs esprits, parfois récalcitrants, du moins des gens à la mode, ceux dont on parlait. Il y avait le salon académique de la duchesse de la Rochefoucauld, de sa belle-sœur, la comtesse de Fels, le salon musical de Mme Tézenas et d’autres encore où l’on voyait, devenus vieux, voire cacochymes, des jeunes gens qui avaient hanté jadis les salons décrits, sinon fréquentés, par Marcel Proust. Marthe Bibesco était une survivante de cette époque et l’avait bien connue ; elle l’avait aussi jugée à sa juste valeur et en a laissé une peinture exacte dans son roman le moins connu : Egalité. Philippe Jullian, lui aussi, a connu les vestiges de cette société, devenue d’ailleurs une sorte de Café-Society suivant le titre d’un de ses romans, et l’a cruellement caricaturée dans ses albums, comme dans l’illustration de certains de ses livres.

    On se moquait alors, dans la fin des années 60, de ces dames assoiffées de gloire, aimant recevoir pour le plaisir d’être citées dans les chroniques mondaines, confondant leurs invités, prenant un peintre pour un écrivain, assurant à un cinéaste en vogue qu’elles se délectaient de son dernier roman, mais elles avaient du bon, car leurs salons étaient des endroits agréables où se retrouver, faire de nouvelles connaissances et faire aussi de l’esprit.

    Les derniers salons ont fermé, car personne aujourd’hui n’a suffisamment de fortune pour avoir un hôtel particulier et y tenir table ouverte, ainsi que le faisait Marie-Laure de Noailles, ou un hôtel tout court, comme le Meurice où recevait chaque semaine Florence Gould. L’impôt sur le revenu, puis l’impôt sur la fortune et l’impôt sur l’impôt que représente la Contribution sociale généralisée, aboutiront progressivement à la disparition des patrimoines. Ainsi que je l’écris dans mon Petit dictionnaire des idées mal reçues, il n’y a pas en France égalité des citoyens devant l’impôt, mais égalisation des fortunes par l’impôt. Les cafés littéraires n’ont plus leur clientèle d’autrefois. La vague démocratique a tout englouti.

    Vos projets ?

   Dans un monde aussi démocratisé, où chaque citoyen est de plus en plus « conditionné », numéroté, en attendant d’être soviétisé par le biais trompeur du capitalisme international, comment faire des projets, sinon celui de « résister » ?


Paris, le 9 novembre 2007

Propos recueillis par Christopher Gérard.

La Presse littéraire XII, déc. 2007 – janvier 2008.
© http://archaion.hautetfort.com/

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• Jean Bothorel, Un terroriste breton, Calmann-Lévy, 2001, 185 p., 14 €

 Au risque d’outrager notre bonne vieille république française autoritaire et centralisatrice, nous osons dire que ce boute-feu force la sympathie et l’admiration.

À Paris, on le connaît comme un grand journaliste, de la radio à la presse écrite. En Bretagne, il est l’enfant du pays, resté fidèle à sa terre, à l’âme de ce peuple plurimillénaire auquel il n’a découvert son appartenance que tardivement : “ Si je suis né en Bretagne, je ne suis pas né Breton. Par quelle étrange alchimie le suis-je, soudain, devenu ? Pourquoi ai-je, en 1968, adhéré au FLB (Front de Libération de la Bretagne) et pris le risque d’hypothéquer toute une vie en participant à plusieurs attentats avant d’être enfermé à la prison de la Santé ? ”

Vous avez dit terroriste ? “ N’est pas terroriste qui veut, croit-on. On se trompe. Tout le monde peut le devenir, par une nécessité intérieure, par un appel de sa conscience insatisfaite ou par le jeu des circonstances. Très simple au fond. ”

Et ce poseur de bombes sans prétention, outré par le comportement arrogant et cruel de la France jacobine à l’égard de sa patrie, qui était alors journaliste à Bretagne Magazine, accomplit son devoir avec un héroïsme serein, au côté de camarades qui avaient hésité à le recruter, pensant qu’il était “ par trop un intellectuel ”.  Avec eux, il fit sauter quelques canalisations et quelques pylônes, puis se retrouva vite derrière les barreaux, en train de faire la grève de la faim pour obtenir le statut de prisonnier politique au lieu de l’étiquette infamante de malfaiteur et de criminel, collée sans discrimination aux guerriers de sa trempe, quels que soient leur cause, leurs motivations, leur comportement.

Mais, insiste-t-il, lui et ses camarades n’ont tué personne, ni civils, ni militaires, parce qu’ils n’ont pas voulu le faire. Contrairement à d’autres, qui ont opté pour la violence physique à outrance, “ Nous sommes plus attentifs aux violences des poèmes qu’à celle de la guerre nationale et révolutionnaire... ”

C’est pourquoi, il n’a “ Ni repentir, ni repentance. Ces mots-là ne sont que modes au service des bien-pensants. Pourquoi se tourner, avec une obsession morbide et avec l’outrecuidance des professeurs de vertu, vers le passé, puisque le présent, à l’échelle de la planète, n’est pas meilleur, et que l’avenir est toujours menaçant ? Ce que nous avons fait a été fait, et drôlement parfois. Comme nous n’étions guidés par aucune détestation de l’autre, par aucun désir de meurtre, mais uniquement par le sentiment de notre appartenance à la Bretagne, de notre dignité personnelle, nos actions terroristes furent comme la geste augurale de l’artiste. Nous disposions librement du monde en ayant le mépris de ses lois. L’acte terroriste impose sa loi et nous éprouvions du bonheur à lui obéir. ”

D’autres le feront encore, tant que les mêmes causes appelleront les mêmes effet.

“ L’indivisibilité et la souveraineté de la République, clé de voûte du droit public français, sont notre mur de Berlin. Il tombera. Depuis deux siècles, à chaque génération, quelques hommes et femmes ont préservé et transmis la flamme de la nationalité bretonne, de la conscience bretonne. Leur obstination, leur courage souvent, n’auront pas été vains. ”

Avis aux indécrottables souverainistes !

Beaucoup d’autres Français, Européens déracinés, sans feu ni lieu, aimeraient peut-être tant pouvoir dire, devant tant de jubilation explosive, 

“ Nous sommes tous des terroristes bretons ! ”

 

***

littérature

 

 

• Érik Saint-Jall, La Compagnie de la Grande Ourse, JCR Éditions (11, route des Thônes, 74940 Annecy-le-Vieux), 2000, 291 p., 130 F.

 

Quand Érik Saint-Jall ne vagabonde pas quelque part en Europe, il écrit, avivé par une fertile imagination. Eh bien, Érik nous fait la surprise de publier un roman      d’aventure : La Compagnie de la Grande Ourse. Il faut reconnaître que ce livre ne figure dans cette rubrique qu’uniquement parce que son auteur est un collaborateur assidu à notre revue. La reconnaissance autorise parfois des écarts à la déontologie.

L’histoire que nous raconte Érik Saint-Jall ne se passe pas en Europe, mais dans le Grand Pays. Ses dirigeants ont oublié toute idée de grandeur et de service pour simplement gérer un quotidien routinier et prospère, si meurtrier pour la mémoire patrimoniale… Sept adolescents (Alexandre, Blanche, Germain, Mathilde, Océane, Rémi et Tristan) forment la Compagnie de la Grande Ourse. Épris de poésie, de chants autour d’un feu, le soir à la veillée, d’efforts pédestres par monts et par vaux, ils refusent un avenir grisâtre qui les vieillit prématurément. Exaspérés par un monde qui se détourne de ses beautés et qui délaissent d’authentiques richesses pour des biens matériels consommables, la Compagnie entre en rébellion.

Par chance, les sept révoltés rencontrent d’autres adolescents, membres d’une énigmatique confrérie forestière. Ensemble, mus par l’enthousiasme, la passion et la jeunesse, ils s’élancent à la conquête de la Capitale. En de courts chapitres, Érik retrace les péripéties de cet incroyable soulèvement: les moments d’exaltation collectifs, les échecs, les doutes, l’exil, l’emprisonnement, le combat. Peut-être peut-on lui reprocher son pessimisme, car les dernières pages se lisent le mouchoir à la main !

Érik Saint-Jall aime les êtres francs, droits et sincères, honnêtes avec eux-mêmes et avec les autres, fidèles en amitié. On retrouve toutes ces valeurs dans son roman qui vient se ranger dans la grande littérature héroïque. Ce n’est sûrement pas un hasard si Jean-Louis Foncine, l’auteur de La Bande des Ayacks, en a assuré la préface.

La Compagnie de la Grande Ourse est à lire en vacances en famille. Il est bon que, parfois, certains jettent des passerelles entre les générations. Remercions donc Érik Saint-Jall !

 

littérature

 

Yves Sente et André Juillard, Les Sarcophages du Sixième Continent : La Menace universelle, Éditions Blake-et-Mortimer, Bruxelles, 2003, 56 p., 12,60 €.

 

L’HÉRITAGE D’EDGAR-PIERRE JACOBS

 

Depuis le décès du créateur de Blake et Mortimer, les deux aventuriers ont ressuscité sous l’inspiration, la plume et le crayon de plusieurs tandems : Verhoest - Cambier, Van Hamme - Benoit, Yves Sente et André Juillard.

Ces derniers ont publié récemment Les Sarcophages du Sixième Continent, dont le premier tome s’intitule La Menace universelle. Très respectueux de l’héritage de Jacobs, l’album est influencé par le climat géopolitique d’aujourd’hui.

Le centre nerveux du terrorisme international est géographiquement déplacé en Inde et historiquement transposé dans les années 1950 de la Guerre froide et des révoltes indépendantistes des peuples colonisés.

L’album relate la préparation d’un attentat contre l’Exposition universelle de 1958 à Bruxelles. Les auteurs restituent à ce dernier événement sa légitime dimension prophétique par rapport au développement technologique actuel, dont l’accélération estompe parfois les lointaines origines.

Sente et Juillard renouent avec un procédé narratif qu’Hergé a lui-même fréquemment utilisé et grâce auquel Jacobs nous a livré ses meilleurs albums : le diptyque (Le Mystère de la Grande Pyramide), le récit à deux ou plusieurs épisodes (Le Secret de l’Espadon).

Alors que Jacobs a crée Blake et Mortimer ex nihilo, Sente et Juillard donnent aux deux héros un passé, une généalogie, une épaisseur historique. Ils racontent comment l’officier et le savant se sont rencontrés, au temps de leur jeunesse, dans une Inde encore sous domination britannique. Cela nous vaut une brève mais sympathique évocation de Gandhi, ainsi qu’un surprenant portrait du jeune Mortimer qui s’insurge contre les préjugés colonisateurs de son milieu familial.

Mortimer étudiant est sensible au charme d’une ravissante Indienne et cet épisode inhabituel, tant chez Jacobs que chez Hergé, nous change un peu de la misogynie typique d’une certaine bande dessinée belge, où les femmes sont ravalées au rang de concierge, de domestique, d’épouse sachant bien cuisiner (dans le meilleur des cas), quand ce ne sont pas tout simplement des casse-pieds comme Bianca Castafiore ou la femme du général Alcazar !

Parfois transcendé, toujours respecté, l’héritage d’Edgar-Pierre Jacobs se retrouve encore dans l’utilisation du personnage maléfique et récurrent d’Olrik, dans l’interrogation sur la techno-science dans ses rapports avec l’humanisme (La Marque jaune), dans l’exploitation du filon ésotérique (L’Énigme de l’Atlantide), dans le questionnement sur la relation Occident - Orient.

À l’empereur indien ressuscité Ashoka (dont l’existence réelle remonte au IIIe siècle avant Jésus-Christ) s’applique le thème ésotérique universel du souverain caché et immortel : Huemac chez les Aztèques, Frédéric Barberousse dans la tradition germanique, l’Arthur celtique endormi dans son île d’Avallon.

« Au-dessus de la Science, il y a l’Homme ». Telle est la conclusion de Blake dans La Marque jaune. Les Sarcophages du Sixième Continent offrent, comme exemple d’investigation scientifique au service de l’humanité, la quête des richesses de l’Antarctique et de son sous-sol, la recherche des trésors enfouis dans la mythique Terra australis des utopistes, qu’un chanteur nomme à juste titre « le Paradis blanc ». Les forces de la lumière et des ténèbres s’y affrontent sous la forme de deux bases : l’une européenne, guidée par l’idéal de la connaissance; l’autre indienne révolutionnaire, mue par l’appétit de pouvoir, où des savants fous expérimentent un appareil en forme de sarcophage miniature capable de capter les ondes électromagnétiques du cerveau humain.

Telle était aussi l’ambition du professeur Septimus, alors que son ténébreux collègue Miloch voulait créer une machine à remonter ou à anticiper le temps (Le Piège diabolique). Avec Sente et Juillard, Edgard-Pierre Jacobs s’est découvert de talentueux et fidèles continuateurs.

 

                                                                                                                                                                                                                        Daniel Cologne

littérature

 

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