Lectures L'esprit des livres Sommaire
Europe Fédéralisme, ethnies, langues, institutions... Géopolitique Philosophie, idéologie, religions Histoire Récits, biographies, littérature
Récits, biographies, littérature
Ippolito Nievo, poète et héros
Lucien Rebatet,
Les deux étendards (une conférence du cercle Jacques Bainville)
Michèle
Gally,
Le
bûcher des humanités
Avec Michel
d'Urance, Une
invitation à connaître et aimer knut Hamsun
Pierre Le
Vigan, L'inventaire
de la modernité, avant liquidation
entretien
avec l'auteur, suivi d'une recension par Patrick Keridan
Ghislain de Diesbach, Petit dictionnaire des
idées mal reçues
entretien avec
Christopher Gérard
Jean
Bothorel, Un terroriste breton
Érik
Saint-Jall, La Compagnie de la Grande Ourse
Yves
Sente et André Juillard, Les
Sarcophages du Sixième Continent
Garibaldi romancier, lui dont la vie légendaire fut un roman mis en
scènes, entre autres, par Alexandre Dumas ? Invraisemblable ! Et
pourtant, ce marin dont la carrière commença comme mousse à quinze ans,
devenu corsaire en Amérique du Sud où il se battit pour la liberté de
petits États (Rio Grande, Uruguay) contre les Empires (Brésil,
Confédération argentine…), avant de jouer un rôle majeur, aux côtés de
son comparse Mazzini, de Cavour et du roi Victor-Emmanuel, dans
la grande bataille pour la liberté et l'unification de l'Italie contre
l'Autriche, le Royaume des deux Siciles, les Bourbons de Naples, les
États du pape à Rome et leur allié, l'Empire français de Napoléon III,
pourtant ce guerrier impavide était aussi un penseur et un conteur dont
le style, parfois naïf et maladroit, ne peut nous laisser indifférents.
Son roman Clelia,
superbement retraduit par Yves Branca après une médiocre première
version française de 1873, considérablement enrichi par le traducteur
d'une abondante provision de notes indispensables pour bien saisir le
contexte de ce récit au cœur de notre histoire proche, nous plonge dans
une épopée romantique qui reflète l'esprit de ces temps agités vus par
l'un des principaux agitateurs. Clelia, comme le résume Yves Branca, est un " manifeste militant sous la forme d’un feuilleton populaire ".
Giuseppe Garibaldi, dans sa préface, a la modestie de reconnaître ses
propres limites en tant que romancier. En effet, les nombreux et courts
feuilletons se succèdent et se ressemblent en déroulant une intrigue
assez laborieuse et convenue. Mais l'intérêt du livre n'est pas
vraiment là. Il faut le lire comme un pamphlet romancé contre l'ennemi
principal de l'époque — et de toutes les époques, d'ailleurs : la
cléricature théocrate (aujourd'hui, "intellocrate", correspondant tout
à fait à la fameuse "caste des prêtres" si judicieusement décrite par
Nietzsche dans sa Généalogie de la morale),
qui asservit les esprits faibles au nom d'une prétendue morale
supérieure, alors que son objectif est la conquête et l'exercice d'un
pouvoir absolu sur les corps et les consciences. Cette caste
théocratique, qui impose sa férule à la Rome du XIXe siècle,
est profondément corrompue. Elle pratique, entre autres, le rapt des
jolies jeunes femmes du peuple (Clelia est l'une de ces belles proies
potentielles) pour les soumettre aux stupres de certains puissants
membres de la hiérarchie ecclésiastique. Giuseppe Garibaldi a donc beau
jeu de la dénoncer, presque à chaque page de son brûlot romancé. Depuis
Voltaire, on a rarement pu lire plus féroce et savoureuse charge contre
l'obscurantisme pervers des maîtres catholiques d'une nation
européenne. Et c'est au nom de la vertu civique, de l'héroïsme de la
Rome antique et de Sparte que Garibaldi mène cette vigoureuse
charge dont voici quelques brefs extraits :
<<...le despotisme des prêtres est le plus odieux de tous, le plus dégradant et le plus infâme […]
Puisque la conjuration est un privilège de l’esclave, il est peu
d’Italiens qui n’aient pas conjuré, à toutes les époques du servage de
leur pays […]
Ces
dernières années, où nous étions prêts à en venir aux mains, nous fûmes
retenus par cette secte hermaphrodite que l’on appelle les modérés,
dont la modération ne consiste qu’à empêcher d’agir, de bien
agir ! C’est une secte malfaisante et dévorante comme celle des
prêtres, toujours disposée à pactiser avec l’étranger, à faire trafic
de l’honneur national tout en s’engraissant sur le Trésor public,
qu’elle mène à une ruine certaine […]
Oui, c’est le
prêtre qui a eu le mérite de former le peuple à l’humiliation et à la
servilité. Tandis qu’il se faisait baiser la pantoufle par les
empereurs, il demandait aux autres d’exercer l’humilité
chrétienne ; tandis qu’il prêchait une vie austère, il s’ébattait
dans l’abondance, dans la lasciveté, dans la crapule. Révérences et
baisemains, voilà la gymnastique qu’il a apprise au peuple. Par Dieu,
c’est à lui que nous le devons, si la moitié d’entre nous est bossue,
ou a l’épine dorsale voûtée ! […]
La seconde source de leurs richesses, les prêtres la captaient au chevet des malades, où ils étaient les maîtres de leurs derniers instants. Par la terreur qu’ils inspiraient de l’Enfer, et du Purgatoire, ils soutiraient des legs, et bien souvent l’héritage tout entier des mourants, au préjudice des enfants, que sans pitié ils réduisaient à la misère […]
C’est l’escalier clandestin (du couvent —L'E.E.) – me disais – je : Combien de livides scorpions en soutane ont dû passer par ici pour venir se décharger dans ce gynécée ! Pauvres familles, qui pensaient faire éduquer leurs filles dans un asile de pureté ! […]
Séminaires ! Greniers à perversité et à turpitudes ! On y ensemence des prêtres, il en sort de jeunes nécromants, pour l’édification de notre pauvre Italie ! Et notre Parlement n’a pas touché à ces viviers de malice et de corruption ! Voilà donc notre Parlement national ? Nos Représentants du peuple ? Maudits soient tous ces faussaires ! […]
On pourrait affirmer, sans guère s’éloigner de la vérité, que
désormais, la moitié du peuple vit laborieusement et à grand-peine pour
payer l’intempérance et la scélératesse de ceux qui gouvernent.
Si cette partie du peuple recevait une véritable éducation morale, patriotique, et humaine, au lieu de la dégradante éducation du prêtre, elle donnerait des héros à l’Italie, et au monde les mêmes exemples de vertu et de courage que ceux de nos pères antiques […]
L’autre moitié est grassement payée par ces gouvernants pour opprimer, combattre, ou espionner la première.
Ces deux
gouvernements sont-ils conformes aux aspirations nationales vers le
bien commun ? J’en laisse juges les nations qui peuvent considérer
calmement la situation de l’Italie […]
La papauté, ce chancre sur le corps de l’Italie, était à l’agonie... >>
On aurait tort cependant, à la lecture de ce verbe
fougueux et sans concessions pour l'ennemi, de ne voir en leur auteur
qu'un militant extrémiste se complaisant dans l'injure. Son
indignation, bien réelle, va bien au-delà de la dérision voltairienne.
C'est celle d'un rebelle —" Ils étaient trois cents ! [écrit-il de ses compagnons d'armes] Trois cents comme les compagnons de Léonidas, comme les héros de l’antique maison des Fabiens. "
Un rebelle qui a mis sa peau au bout de ses idées en menant cent fois
ses volontaires à l'assaut des oppresseurs coiffés de mitres et revêtus
de soutanes (et aussi de costumes bourgeois) qui opprimaient,
exploitaient et divisaient le pays depuis tant de siècles.
Reste à préciser que Giuseppe Garibaldi était un homme enraciné dans sa
terre (l'îlot de Caprera, sa demeure, où il fut si souvent exilé) que
sur la mer sur laquelle il a si souvent bourlingué.
Comme le décrit Yves Branca :
" Son
sentiment de la terre et de la mer est aussi « naïf » que
celui d’Ulysse. Quand il ne navigue ou ne se bat point, il se
retire sur son îlot de Caprera qui, malgré sa rudesse granitique, est
son « hortus amœnus », où avec les siens et quelques amis il cultive et élève ce qui peut y vivre dans le vent, entre les rochers. "
Ce grand guerrier de la liberté auquel l'Italie a
gardé toute sa reconnaissance, fut aussi un amoureux passionné, un père
de famille fidèle et un admirateur de la beauté féminine comme en
témoigne cette envolée, au tout début du roman, à propos de son sujet
principal :
" Comme
elle était belle, la perle du Trastevere ! Les tresses
brunes, très épaisses – et les yeux ! Leur éclat frappait comme la
foudre celui qui osait la fixer. – À seize ans, son maintien était
majestueux comme celui d’une Dame de la Rome antique. [...]
Oui ! Comme elle était belle Clelia ! Et qui pouvait la
contempler sans sentir le brûler dans son âme la vive flamme qui sortait
de ses yeux ? "
Lire Garibaldi ne peut qu'inciter les cœurs vaillants à fraterniser avec cette âme noble et généreuse.
J.M.

Ippolito Nievo, Un ange de bonté, traduit et présenté par Yves Branca. Editions Zoé, collection Les classiques du monde, 2008, 368 p. 23,50 €.
Ippolito
Nievo est né le 30 novembre 1831 à Padoue d’une noble ascendance,
vénitienne par sa mère. Sa courte existence, il la vécut comme poète,
romancier, publiciste, et, à la fin, militaire ? Homme de plume et
d’épée, défenseur de la liberté et du droit des peuples, il est de la
lignée des Byron et des D’Annunzio . Par son œuvre et surtout son
grand roman, Les confessions d’un italien*,
il est avec Leopardi et Manzoni un auteur majeur du Risorgimento
italien. Membre des corps francs de Garibaldi, il participe aux
expéditions de 1859 et à l’expédition des Mille de 1860, et obtient le
grade de colonel et la charge d’intendant militaire, avant de périr en
mer dans sa trentième année, en mars 1861, dans le mystérieux naufrage
de l’Ercole, qui rapatriait les archives et les restes du trésor de
l’expédition sicilienne des Chemises rouges.
Il
laisse une œuvre importante et très riche – romans, nouvelles, poésie
et traduction poétique, drames sérieux et comiques, mais aussi articles
et essais très divers sur la langue et les dialectes, la poésie
polulaire ou la géopolitique avant la lettre, dont un étonnant essai
sur la Russie d’Alexandre II, qui témoignent de son immense et précoce
culture et de l’étendue de ses intérêts intellectuels.
Quand Nievo écrit Un Ange de bonté,
en 1855, il n’ a pas vingt-quatre ans, mais il fait déjà preuve
d’une grande maturité dans la maîtrise de la langue et du récit, que
rend sans trahison la traduction inspirée d’Yves Branca. Le récit
s’appuie sur les souvenirs du grand-père de Nievo, Carlo A. Marin (
pour qui il écrivit à 16 ans un poème intitulé À la Patrie)
et qui fut pour lui un véritable guide spirituel. La Venise du roman
est celle de 1759 ; c’est une République qui entre en agonie,
rongée par la corruption et la décadence des mœurs, dirigée par des
hommes sans idéaux, hédonistes et âpres au gain : « Et
désormais, dans ce ramassis d’esprits gâteux et d’âmes efféminées, ne
pouvait plus se raviver cette lumière de vertu et de justice qui seule
guide les États vers une vie prospère, ou à une mort
honorable ». Le roman de Nievo décrit avec justesse le
contexte historique, comme le rappelle Yves Branca dans sa
présentation : « Un thème essentiel d’Un Ange est en effet l’opposition entre la cité de Venise et ses possessions de ‘Terre ferme’», dans le processus de cette décadence.
C’est aussi un grand roman d’amour, où le burlesque et l’humour côtoient le tragique et dans lequel l’héroïne Morosina incarne, sans mièvrerie, ce qui disparaît dans la société vénitienne : la pureté des sentiments et l’élévation de l’âme. Morosina est aimée de trois hommes, très différents par l’âge, la fonction, et le caractère, dont le tout-puissant et redoutable Inquisiteur d’État Formiani, impitoyable serviteur de la Cité, qui, dans l’ombre, contrôle les destinées et traque les complots qui se trament à l’abri des oreilles sur les gondoles, dans le labyrinthe des canaux. L’Inquisiteur, le Cavalier, et le Notaire criminel forment un trio subjugué par la beauté et les qualités morales de Morosina, autant que fascinés par la possibilité de rédemption qu’elle symbolise au milieu de la fange. Menée de main de maître, l’intrigue empoigne le lecteur et l’entraîne au cœur de ce duel mortel entre les derniers serviteurs du Lion ailé et les forces du chaos.
Dans sa courte préface, Ippolito Nievo indique que le roman est un « essai de transition vers le siècle présent ». Propos mystérieux, qui certes annonce le dessein des Confessions d’un italien, mais trouve peut-être aussi une explication plus profonde dans l’appel lancé à la fin du roman par le cavalier Celio, qui épousera Morosina, et, sentant son impuissance devant la déliquescence vénitienne, s’adresse aux générations futures davant l’ Inquisiteur au lit de mort : « Je suis seul, mais mes enfants ne seront pas seuls, parce que les malheurs sont l’école de sentiments élevés et généreux. Je suis seul, mais leurs enfants seront des milliers, et nos neveux des millions ». Et Nievo répondra lui-même à cet appel, d’abord en écrivant à vingt sept ans son chef d’œuvre des Confessions, puis aussitôt après en s’engageant dans la lutte de libération nationale au côté de Garibaldi.
Michel Thibault, dans Éléments, Été 2008.
Rebatet et les Deux Etendards
de la littérature moderne. Il raconte la maturation,
l’amitié profonde, puis la séparation de deux
jeunes gens dans la France de l’entre-deux-guerres. Ils sont
épris de la même jeune femme, qui, par sa plénitude
de vie, son rayonnement physique et psychologique, est une
créature comparable à la Natacha de Tolstoï.
[…]Chers amis,
Voyez en annexe le compte-rendu du stimulant essai de M. GALLY, Le Bûcher des Humanités. Le sacrifice des langues anciennes, proposé par le prof. Delaunois dans les Etudes classiques. J'ai pour ma part parlé de ce livre courageux dans Latomus et dans la Revue générale (voir les archives de mon site http://archaion.hautetfort.com/).
Bonne lecture!
Christopher Gérard



Avec Michel d’Urance, une invitation à connaître et aimer Knut Hamsun
Michel
d’Urance, Hamsun,
Qui suis-je, Pardès, 2007, 128 p., 12 €.
Dans la collection Qui suis-je ? de
Pardès
(initiative sympathique si ce n’est son dispensable
thème astral qui clôt
chaque volume), le jeune essayiste Michel d’Urance,
rédacteur en chef d’Eléments,
aborde un homme du grand Nord, et aussi un grand homme du Nord,
l’écrivain
norvégien Knut Hamsun. Le petit et gracieux ouvrage
constitue
une introduction
à l’œuvre et à
l’homme très
rigoureuse, très complète sans être
exhaustive bien
entendu, et une excellente invitation à la lecture ou
à
la relecture, que l’on
pourra aisément compléter par le
numéro de Nouvelle École sur
le même
thème (56, 2006).
Né en 1859, mort en 1952, Hamsun –
ce « personnage original et
puissant » comme disait Octave Mirbeau –
est déjà de notre temps, de la
première modernité en tout cas, sans
l’être tout
à fait : il n’a connu que la
première phase de son déchaînement, il
est
vrai significative puisqu’elle comporte Hiroshima, Dresde
février 45, les
camps nazis, les camps staliniens, et aussi la TSF,
l’avion, le
téléphone. Hamsun a connu cela, et il a connu
aussi le temps d’avant,
celui que chacun d’entre nous n’a pas connu, le
temps des chevaux, des
charrettes, des dialogues sur la place du bourg, des amours
cachés dans les
foins et non sur le web.
Dans une œuvre longue, ponctuée par
le prix Nobel en 1920, pour Les fruits de la terre
(traduit sous le nom
de L’éveil de la glèbe),
le héros hamsunien, note d’Urance,
« figure son époque par delà
l’infinité ou la différence des
personnages. » « Fixer
l’ambiance d’époque, devenir un
mémorialiste
de son temps » c’est à cela,
écrit encore justement d’Urance, que
l’on
reconnaît un grand écrivain. Ce héros
hamsunien dit, comme celui de Balzac,
l’époque et l’époque qui
change – et l’homme qui change avec son
époque.
« Nous changeons même si c’est
infime, dit l’un des personnages d’Hamsun.
Aucune volonté, aussi stricte soit-elle, ne peut avoir
d’influence sur cette
progression naturelle (…). Du point de vue historique, le
changement est un
signe de liberté et
d’ouverture » (Crépuscule,
1898).
Knut Pedersen-Hamsun a voyagé,
notamment aux États-Unis, et a exercé
plusieurs métiers. Il a vu les
nuances du monde et c’est pourquoi il convient de porter sur
lui un jugement
plein de nuances. En Amérique, il est frappé par
la solidité des bases morales
données par la religion ainsi que par le patriotisme
exagéré des Américains (August
le marin, 1930). Il note l’excès de
morale et la faiblesse de l’analyse, la
faiblesse de ce que les Français appellent
« l’esprit » qui
caractérise ce peuple. Il est encore frappé par
quelque chose d’une extrême
dureté que l’on trouve selon lui dans la
mentalité des Américains. En
Caucasie, au contraire, ce qui lui parait décisif
c’est que plus on va vers
l’est, plus on va vers le silence, plus le sort de
l’homme devient non plus de
parler, mais d’écouter la nature, celle-ci
devenant de plus en plus massive, de
plus en plus tellurique. « J’en aurais
toujours la nostalgie » écrit
Hamsun.
Patriote norvégien – il est pour
l’indépendance de son pays en 1905, au moment de
la séparation avec la Suède -,
moderniste en littérature, dénué de
xénophobie et d’antisémitisme,
qu’est-ce
qui a poussé Knut Hamsun à se
« rallier », avec des nuances
bien
entendu, au régime pro-allemand de Vidkun Quisling de 1940
à 1945 et d’une
manière plus générale à la
cause de l’Allemagne national-socialiste et de
l’Axe
(un de ses fils sera combattant dans une unité de Waffen SS
comme nombre de
nordiques et de Baltes).
Ce
choix aventureux - dans lequel
Hamsun avait beaucoup à perdre et rien à gagner -
n’est de fait pas venu par
hasard, et Michel d’Urance éclaire de
manière fine cet épisode qui donne un
caractère de souffre à l’approche
d’Hamsun dont les amitiés littéraires
(il fut
préfacé par André Gide notamment)
n’avaient strictement rien de
« fasciste ». Pour autant, il est
exact que Hamsun était critique
quant à la modernité, il est exact
qu’il souhaitait un équilibre entre celle-ci
et des valeurs traditionnelles comme la proximité avec la
nature, l’expérience
personnelle, toutes choses qui amenaient à critiquer les
sociétés de masse, à
refuser le communisme, à ne pas se satisfaire non plus du
libéralisme et son
culte du commerce. D’où un
intérêt pour tout système paraissant
ouvrir une
nouvelle voie.
Il
est de fait aussi que, trente
ans avant l’arrivée de Hitler au pouvoir, Hamsun
avait manifesté sa sympathie
pour l’Allemagne. Il est de fait que l’Allemagne
devenue nazie, sa sympathie
n’a pas faibli. Comme beaucoup, Hamsun n’a pas
voulu voir la réalité de
l’antisémitisme nazi et a sous-estimé
son extrême violence (dont les
manifestations et l’aboutissement criminel
n’étaient pas forcément
décelable vu
de Norvège, les nazis ayant mis en place une politique du
secret et du
camouflage qui trompa bien des observateurs). Bien entendu, des
facteurs plus
personnels sont à prendre en compte : Hamsun a 81
ans en 1940, et il est sourd.
Sans aller jusqu’à dire que sa surdité
explique sa cécité ( !) sur le
nazisme, il est certain que ce handicap
l’éloigne du monde. Hamsun est
toutefois parfaitement lucide dans ces années. En 1940, il
souhaite
publiquement l’arrêt des combats et la
collaboration de la Norvège avec le
Reich. Sa principale motivation est la détestation
des anglo-saxons et de
leur civilisation. Nulle hystérie
antisémite chez lui. Très vite, Hamsun
est déçu de la forme que prend la politique de
collaboration. Il reste toutefois
fidèle à ses prises de position initiale. Le 7
mai 1945, il rend hommage
dans la presse à Hitler en des termes lyriques et
quasi-christiques (on pense à
Alphonse de Chateaubriand), le présentant comme un homme qui
« proclamait
son évangile de la justice pour toutes les
nations » et « une
de ces figures éminentes qui bouleversent le
monde » (la seule chose que
l’on ne contestera pas, c’est le fait
qu’Hitler ait bouleversé le monde en
parachevant la catastrophe inaugurée en 1914 et qui a vu
l’Europe presque au
bord de la sortie de l’histoire. Cf. Dominique Venner, Le
siècle de 1914,
Pygmalion, 2006). En vérité, un entretien
d’Hamsun avec Hitler en 1943 avait
montré l’ampleur des malentendus, comme le montre
bien Michel d’Urance. Hamsun
était un idéaliste et rêvait
d’une Europe nordique
fédérée, faisant vivre une
civilisation débarrassée des excès de
l’économisme et Hitler était avant tout
un pangermaniste darwinien, scientiste et ultra-moderniste qui
souhaitait que
la Norvège lui cause le moins de souci possible.
Pierre Le Vigan

La modernité : inventaire et liquidation
Entretien avec Pierre Le Vigan, auteur de L’inventaire de la modernité, avant liquidation. Au delà de la droite et de la gauche, études sur la société, la ville, la politique, Avatar éditions, Paris, 424 pages, 39 €
(Diffusion Librad.com, disponible à la Librairie Primatice, 10 rue Primatice 75013 Paris)
Pierre
Le Vigan,
pourriez-vous décrire votre parcours pour nos lecteurs ?
Je suis né en 1956. J’ai été élevé dans un milieu plutôt populaire, je suis issu d’une famille dans laquelle on trouve essentiellement des ouvriers d’un coté, des paysans éleveurs de chèvres et brebis de l’autre, des gens pauvres, avec un grand respect de l’école mais n’ayant pas pu beaucoup en profiter. Il est assez étonnant que des personnes ayant quitté les bancs de l’école à 11 ou 14 ans écrivent soixante ans plus tard sans fautes d’orthographe ni de grammaire. Effectivement, on ne leur expliquait pas que le ballon de foot était un « référentiel bondissant ». Je suis donc issu d’une famille du peuple de France, avec ses limites sans doute mais aussi avec sa grandeur. Je viens du peuple et je suis en quelque sorte un fils du peuple.
Les choses ont changé pour les gens du peuple. Dans les années soixante, travailler permettait d’acquérir progressivement des sécurités matérielles y compris pour des gens d’origine très modeste, très démunis au départ. C’est certainement beaucoup moins le cas, c’est ce que l’on appelle la fin de l’ascenseur social et c’est un des éléments majeurs de la crise de notre société.
J’ai fait des études de sciences économiques, d’urbanisme et une licence d’histoire. Je me suis tôt intéressé aux idées politiques et j’ai lu un peu de tout, à droite, à gauche, un peu Marx, un peu Proudhon, Barrès, Drieu la Rochelle, les non-conformistes des années trente (Robert Francis, Jean-Pierre Maxence, Emmanuel Mounier, …), etc. J’ai toujours eu une certaine curiosité intellectuelle et ce dans des domaines assez variés. Bien entendu on rencontre vite une limite, outre les limites intellectuelles qui sont les miennes et celles de chacun, et cette limite, c’est celle du temps. A un moment donné il faut choisir entre approfondir ou élargir. Je crois toutefois que si on perd une vue d’ensemble, on perd l’essentiel : les érudits, les trop pointus me paraissent des esprits vains. Il faut approfondir donc, mais garder un point de vue général et généalogique sur les choses. Je crois que dans le domaine intellectuel il y a une chose assez simple à comprendre : les gens ennuyeux ne sont pas profonds, ils sont ennuyeux parce qu’ils sont obscurs, et ils sont obscurs parce qu’ils sont troubles et parce qu’ils sont faux. Ce qui est vrai est clair et ce qui est vrai se dit avec beauté. Si cela ne peut se dire avec beauté c’est que c’est faux. J’ajoute que dans la beauté il y a toujours de la force. Une beauté sans force est de la minauderie.
Compte tenu de ma curiosité, de mon esprit de curiosité, j’ai assez tôt été réticent face aux idées toutes faites, aux conceptions simples de l’histoire, avec des « bons » et des « méchants » bien définis, conceptions qui me sont apparues fausses ou pour être plus exact qui me sont apparues le fruit de circonstances historiques. Cela m’a amené à écrire dans diverses revues non-conformistes « ni de droite ni de gauche », ou « les deux », mais que les politologues (il en reste fort peu de sérieux et d’honnêtes) rapprochent plutôt de la « droite radicale » et « nationaliste » – un terme assez difficile à définir d’ailleurs. Par ailleurs j’ai collaboré à Jeune garde solidariste, journal assez bien fait dirigé par Jean-Gilles Malliarakis, puis à Jeune nation solidariste qui en prenait la suite, et émanait du Mouvement Nationaliste Révolutionnaire dans les années 1979-82. J’ai ensuite collaboré à la revue Troisième Voie à partir des années 1985, qui était l’organe du mouvement du même nom, puis à Révolution européenne. A partir des années 1986, j’ai proposé quelques articles à la revue Eléments et à Nouvelle Ecole, articles qui ont eu le bonheur d’être acceptés et je me suis progressivement rapproché de cette école de pensée, à mesure d’ailleurs que la « Nouvelle droite » devenait de plus en plus antilibérale, post-darwinienne et anti-américaine au sens de « anti-occidentaliste ». Ultérieurement j’ai aussi collaboré à Krisis. Dans le même temps j’ai eu des amis de toutes idées politiques, sauf des libéraux et des gens de la droite conservatrice classique qui m’apparaissaient vite ennuyeux et/ou antipathiques.
J’ai travaillé dans l’urbanisme et sur des projets de développement économique, et aussi dans le logement social. J’ai vécu essentiellement en HLM et notamment longtemps en Seine Saint Denis ; j’y ai vu d’ailleurs le caractère de plus en plus massif de l’immigration contribuer à l’éclatement des liens sociaux de proximité qui existaient. Bien entendu le manque d’emploi et le ralentissement de l’intégration par le travail n’ a pas arrangé les choses.
C'est
votre premier livre. Qu'est-ce qui vous a poussé
à l'écrire maintenant ?
Ce n’est pas à proprement parler mon premier livre puisque j’ai collaboré à des ouvrages collectifs dirigés par Arnaud Guyot-Jeannin et j’avais écrit il y a bien longtemps, vers 1987, toute une livraison de Troisième Voie sur l’économie qui constituait quasiment un livre. Mais effectivement c’est le premier livre que je signe seul. L’idée qui l’a poussé à écrire ce livre c’est qu’un certain nombre de mes articles et même la plupart avaient un caractère assez intemporel, à savoir qu’ils gardaient (c’est du moins l’idée que j’en ai) un certain intérêt même dix ou quinze ans après avoir été écrits. J’avais en outre « sur mes tablettes » de nombreux textes sur la ville, sur le phénomène urbain, qui constituaient un livre à eux seuls et dont la publication n’avait pas été possible plus tôt parce que ces textes risquaient de n’intéresser qu’un faible public. Or ces textes me tenaient à cœur non seulement parce qu’ils représentaient beaucoup de travail – ce qui ne serait pas une mauvaise raison – mais aussi parce qu’il me semble qu’au-delà de leur apparence « technique », ils touchaient à des choses essentielles sur ce qu’est la modernité.
Si vous deviez nous résumer l'essentiel de votre ouvrage en quelques phrases, comment le diriez-vous ?
Un livre est toujours un peu difficile à résumer. Comme les lecteurs l’ont vu ou le verront mon livre touche aux questions de la société, de la ville et de la politique ; ce sont bien entendu des questions étroitement liées. Le chapitre 1 est consacré à la société et comporte une section consacrée à la ville qui résume les principales analyses du long chapitre sur la ville, le chapitre 2. Le troisième chapitre est consacré à la politique et notamment à l’écologie avant – il faut le noter – la parution de l’ouvrage appelé à devenir classique d’Alain de Benoist sur « la décroissance ». Ce troisième chapitre est le plus court.
L’essentiel de mon ouvrage, au delà de cette
rapide
description, c’est une approche anthropologique.
C’est pour moi l’essentiel.
Quel est l’habitus de l‘homme
moderne ? Dans quel monde
vit-il ? Quel monde se construit-il ? Ou si on
préfère sur quelles
ruines vit-il ? C’est pour moi la question
essentielle. Il y a donc unité
entre la crise du lieu, la crise du lien social, la
« crise » de la
sexualité
– encore qu’il faille être prudent en ce
domaine où
il est difficile de généraliser mais on peut
parler en tout
cas d ‘une crise des représentations de la
sexualité, et il y a donc unité
entre ces crises et bien sûr une crise de la politique, une
crise de ses
projets, une crise de la représentation, une crise de
l’espoir en politique,
une crise de l’espace du politique liée notamment
à la crise absolument
terrible et sans précédent de l’espace
public qui tend à être privatisé.
Votre
démarche critique se fonde sur ce que Baudrillard appelait
la pensée radicale.
Qu'est-ce qui distingue cette approche des critiques ordinaires ?
Je ne me suis jamais posé la question d’être ou non fidèle à tel ou tel penseur. Alors, si ce que je dis évoque Jean Baudrillard c’est sympathique sans doute car je n’ai pas cherché à m’appuyer sur Baudrillard mais il se trouve que beaucoup de ses intuitions me paraissaient excellentes – et d’autres comme celles de Philippe Muray oh combien aussi –, et cela veut dire que, quand on est dans un certain registre de regard sur le monde moderne on arrive à des conclusions proches. Ce qui distingue ma critique des autres critiques ? Je ne cherche pas à être original à tout prix. Il y a bien des critiques intelligentes du monde actuel. Ce qui m’intéresse c’est qu’elles aillent au delà de la critique d’un système économique ; il me semble que les approches de Myriam Revault d'Allonnes sur l « homme compassionnel », ou encore la critique de l’ « homme sans gravite » de Charles Melman sont des critiques excellentes. Il y en a d’autres, celle de Régis Debray notamment. Je suis un adepte de la maïeutique, je crois qu’il n’y a jamais grand-chose à inventer mais toujours des choses à retrouver – ce qui fait qu’à la maïeutique j’ajoute l’archéologie des idées. Décidément je ne suis pas très moderne, je suis certainement non pas anti-moderne – pourquoi se donner cette peine ? – mais a-moderne.
Vous
consacrez un gros
chapitre à la ville. Pourquoi ?
Dans
un ouvrage assez
philosophique comme le votre, on est un peu surpris de lire plusieurs
études
sur la sexualité et particulièrement sur la
pornographie. Pourquoi cet
intérêt ?
Avant la philosophie qui fournit des outils de réflexion il y a tout simplement la pensée. Or je crois que ne pas essayer de penser la sexualité serait un peu dommage. Certes, nous passons moins de temps à la pratiquer qu’à nous livrer à d’autres activités, par exemple à travailler voire à être dans la métro pour les plus parisiens d’entre nous. Je pense que c’est du moins vrai pour l’immense majorité d’entre nous. Mais il n’y a pas que le temps passé qui définit la place d’une activité, il y a l’intensité et le retentissement. La sexualité nous pré-occupe au sens fort. Elle nous occupe en un sens avant toute autre chose. Qui ne peut avoir (ou ne peut plus avoir) des relations sexuelles (je pense par exemple à certains accidentés ou handicapés) ne peut pas penser de la même façon que celui qui peut en avoir et en a. Il y a un manque dans l’homme que seule la sexualité peut combler sans l’épuiser. Le sexe n’est jamais une pratique simplement hygiénique ou « agréable », ce qui ne veut pas dire grand-chose en l’espèce. Le sexe, le sexe au sens de la sexualité, est – c’est une évidence – lié aux affects. Faire l’amour fait du bien à l’autre et à soi, du moins pratiqué dans un certain état d’esprit. Cela n’a évidemment rien à voir avec telles ou telles supposée simultanéité du plaisir, c’est une question d’engagement en un moment riche de don affectif, corporel voire souvent langagier. « Pouvoir aimer et pouvoir travailler » (je veux dire être en état psychique de le faire ; je ne parle évidemment pas ici de la question du chômage), dit Freud, sont les deux conditions qui permettent de dire de quelqu’un qu’il n’est pas fou. Or il me semble que la pornographie à laquelle je consacre effectivement deux études est ambivalente : elle exalte la sexualité c'est-à-dire la pure perte, et en ce sens elle critique la modernité calculante – disons qu’elle la critique en acte – et, en un autre sens, elle se définit aussi, et sans doute de plus en plus, par le culte de la performance et de l’exploit. Elle enlève ainsi bien de la grâce à des activités qui sont censées en avoir beaucoup. La pornographie est donc, ce qui n’est guère étonnant, traversée par les contradictions mêmes de la modernité. Elle a tendance à basculer dans l’hypermodernité mais parfois, elle peut basculer vers une postmodernité, l’après tabous, le plaisir généreux, l’exultation des corps beaux, gracieux et agiles, le bonheur de faire plaisir. Cependant, je reste assez proche de Georges Bataille pour qui il n’y a pas d’érotisme sans la rencontre de la beauté, mais il le dit dans une perspective qui, il faut bien le dire, ouvre un abîme sous nos pieds. Il écrit en effet que « la beauté importe au premier chef en ce que la laideur ne peut être souillée, et que l'essence de l'érotisme est la souillure ». C’est un petit peu cela que la pornographie illustre et, à la fois, essaie de conjurer.
Alors
la
modernité, c'est fini, liquidé, ou sur le point
de l'être... Quels ont été ses
traits principaux, ses plus belles réussites ? Quels sont
selon vous les signes
de sa déchéance et qu'est-ce qui pourrait bien
lui succéder ?
Question complexe. C’est la question du vieux, de la crise, du neuf. Ce que la modernité a eu de beau c’est par exemple la conquête du ciel, l’homme pouvant voler. Maintenant, l’enchantement est loin. La modernité est devenue et devient toujours plus une hypermodernité. Comme je crois à la dialectique, même si on lui a parfois fait dire n’importe quoi, je crois qu’à un moment donné la modernité va se retourner en quelque chose qui sera en tout cas une postmodernité. Ce n’est pas encore le cas. Bien entendu il y a déjà des éléments de dépassement de la modernité, comme l’apparition de liens sociaux qui relèvent non plus de la hiérarchie et de l’appétit de puissance, ou de la recherche du profit, mais de l’échange des savoirs et de l’interaction des cultures. Mais cela reste marginal. Nous sommes toujours sous l’emprise de la modernité. Regardez le rapport Attali, ses propositions pour « libérer la croissance » : il n’a qu’un mot à la bouche, la croissance, Et regardez ce que dit M. de Villepin, un homme intelligent pourtant, il n’a qu’un mot à la bouche aussi, la croissance. Il n’y a, depuis la fin des idéologies, qu’un registre accepté c’est celui, comme aime à dire encore M. de Villepin qui n’était au fond en politique qu’un Sarkozy à crinière (par ailleurs excellent historien), de « ce qui marche ». C’est le critère de l’effectivité. Ce qui marche, mais au service de quoi ? La question de ce qui fonde une nation est évacuée. La question de ce qui donne sens à une vie, à un destin de peuple, où est-ce ? Pourquoi sommes nous ensemble ? Personne n’en sait plus rien. Et avec Mme Royal c’est bien sûr la même chose, c’est-à-dire le même vide. Et un vide qui ose sourire : c’est le bouquet !
La modernité continue sur sa vitesse acquise, et va ainsi de plus en plus vite, mais plus grand monde n’y croit. C’est-à-dire que de moins en moins de gens pensent qu’il suffit d’aller vite pour aller quelque part. On peut passer ses soirées à faire le tour du « périf », il y a même des malades psychiques, des gens en grande souffrance qui calment leur nerfs en faisant cela tous les soirs avant d’aller se coucher ivres de fatigue.
Chacun a bien vu que notre pays est de plus en plus « riche » (en terme de produit intérieur brut) mais qu’il y a de plus en plus de pauvres, et chacun voit bien que sa situation personnelle ne s’améliore pas voire est menacée (chômage de masse, maladies de moins en moins bien prises en charge, etc). Seule une petite minorité, droite et gauche « bling bling » confondus, profite du système et théorise sa radicalisation (exemple : toujours plus de capitalisme sauvage et d’immigration avec M. Attali). La modernité a changé dans ses apparences : le disc-jockey Sarkozy (DJ Sarko) mixe toutes les cultures politiques et toutes les idéologies. Joey Starr et Benoît XVI : même combat. C’est la « compil » qui marche. Sur le fond il faut que tout change pour que rien ne change, c’est cela l’essence du bougisme, et tout le monde l’avait compris depuis longtemps sauf l’inénarrable Robert Hue, l’homme qui a fait versé le Parti communiste dans le fossé dont il ne sortira pas. Ce qui reste à redécouvrir, à réinventer de la modernité c’est à mon avis la pluralité des techniques, c’est la diversité des solutions techniques et leur libération du profit. Réinventons des voies techniques oubliées, mettons les techniques au service de la relocalisation de l’économie. Mettons les techniques au service d’un art de la lenteur et d’un nouvel usage du temps. Pour reprendre votre question, le vieux c’est-à-dire le moderne n’est pas mort, et il se donne de plus en plus l’apparence du jeune, la crise est l’état normal de la société actuelle, c’est pour cela qu’il y a plus de 20 ans Jacques Attali avait déjà parlé de l’« a-crise », et quant au neuf donc le post moderne, il se manifeste de temps à autre, il est déjà là, mais il est encore dominé et ne peut trouver sa forme sociale viable. C’est pour cela que le temps est venu, et depuis longtemps, des contre-cultures. C’est d’ailleurs un domaine où il faut reconnaître que la « Nouvelle droite » n’a pas su faire. Ce n’est pas si grave car elle a su faire autre chose, et rien ne se perd. Elle a fécondé d’autres contre-cultures, elle a su « polliniser » de manière parfois inattendue.
Quels
sont
les penseurs, les écrivains contemporains avec lesquels vous
avez le plus
d'affinités, et pourquoi ?
Pour moi l’écrivain majeur c’est Montherlant. Ceci dit, j’ai été marqué par Maulnier (surtout le « moraliste » des Vaches sacrées), par Jean Cau, assez magnifique souvent, comme romancier et (un peu moins toutefois) comme pamphlétaire – la vérité est que j’aimais plus les pamphlets étant jeune que maintenant –, par Brasillach, extraordinaire critique et mémorialiste admirable, par Bardèche, prodigieux critique. J’ai toujours trouvé Drieu, homme fragile et attachant, fort mauvais romancier sauf peut-être avec L’homme à cheval (1943), et je dois dire que la lecture d’un numéro de Révolution nationale (1944) m’a convaincu de l’absolue confusion dans laquelle étaient ces intellectuels collaborationnistes de gauche. J’ai aussi été marqué, et très fortement, par Louis Pauwels (L’apprentissage de la sérénité notamment). Je le plaçais très haut, peut-être est-ce que je le surévaluais. J’ai toujours été indifférent à Maurras comme doctrinaire (l’homme était courageux et opiniâtre, belles qualités il va sans dire). Paul Sérant a aussi compté pour moi. D’autres encore : Camus, Jean Guéhenno, André Gide, Giono, Malaparte (le Soleil est aveugle est ainsi un livre que je trouve littéralement aveuglant de beauté), Jean Prévost.
A coté de ces personnalités, il y a eu des rencontres directes, Pierre Gripari esprit philosophique s’il en est, et écrivain de grande volée, croisé à une conférence par lui improvisée. J’ai aussi eu la chance de côtoyer Jean-Gilles Malliarakis à sa meilleure période. Il a été un temps, vers 1975-1990, un polémiste nationaliste révolutionnaire tout à fait étonnant (et parfois fort drôle) de culture, de verve, de fureur, et d’alacrité. Le talent polémique nourri d’une vaste culture et d’une réelle curiosité intellectuelle, ce n’est pas une mince affaire. Cela fait partie d’une éducation intellectuelle. Je le dis d’autant plus volontiers qu’il a évolué dans un sens libéral qui n’est pas le mien, et aussi dans la mesure où le style pamphlétaire ne m’amuse qu’un temps. Je suis ainsi assez insensible aux Décombres de Rebatet.
Enfin, je dois dire que beaucoup de gens qui m’ont marqué il y a 30 ans ou 20 ans ont des noms qui ne me viennent plus à l’esprit. Je les ai pourtant lu, annoté … Il y a deux hypothèses : soit ils m’ont marqué moins que je ne le croyais à l’époque, soit ils m’ont tellement marqué que l’imprégnation fait que je ne vois plus, et que je sais plus, quelles sont les sources qui m’irriguent. Il faut voir aussi une chose : quand on écrit on ne lit plus vraiment, je veux dire par là qu’on ne lit plus du tout de la même façon, on a une lecture engagée, on cherche des matériaux. Le livre que l’on lit n’est pas une « distraction » c’est un outil de travail.
Vous
envisagez de poursuivre votre carrière d'essayiste ? Des
projets en vue ?
Quel est
votre mot ou votre expression
préférée ?
Coïncidence des contraires (coincidentia oppositorum). J’apprécie aussi beaucoup les expressions telles que « à la fois », « en même temps ».
A quoi
croyez-vous ?
A quoi
ne
croyez-vous pas ?
Au progrès, je ne crois pas au progrès. En conséquence je ne crois même pas au progrès de la décadence. Cela ne veut pas dire que je conteste que nous ayons perdu sans doute des choses très importantes mais il n’est même plus possible de parler de cela en terme de décadence. C’est d’une mutation, d’une métamorphose anthropologique qu’il s’agit. Y gagnons-nous, y gagnerons-nous quelque chose qui « compense » ce que nous avons perdu ? C’est fort possible. Est-ce que tout le monde pourra s’approprier les aspects positifs de ce tournant de civilisation ? Est-ce que tout le monde pourra en faire des éléments d’un accroissement de soi ? Ce n’est pas sûr.
Propos recueillis par Patrick Keridan
La
modernité au scanner,
La
modernité est en période
d’épuisement historique. Consommer toujours plus,
être
toujours plus compétitif, être toujours plus
« ouvert » sur le monde,
tout cela aboutit à ce que les peuples soient de moins en
moins eux mêmes. S’ouvrir ?
Oui, mais pour donner quoi et recevoir quoi ? C‘est
cette crise de la
modernité finissante qu’examine Pierre Le Vigan,
collaborateur notamment des
revues Eléments et Nouvelle
Ecole. L’auteur explique pourquoi la
société est de plus en plus
désintégrée, et pourquoi les
repères de valeurs
s’estompent. Le capitalisme financier se dresse contre les
producteurs, le
travail n’est plus facteur
d’intégration, le culte de l’urgence
rend fou
l’individu hypermoderne, la religion de la transparence nie
les intimités et
met l’homme à nu. Il n’est
dés lors pas étonnant qu’il se blesse
et que les
maladies psychiques explosent. Dans ce contexte,
l’immigration rend plus fragile
encore le socle commun de souvenirs,
le sens d’un avenir partagé et le monde commun lui
même qui fonde la common
decency.
La
ville est le lieu où cette crise du lien social se traduit
le plus nettement,
puisqu’elle est le lieu de la production des formes et
qu’elle donne ses
couleurs à nos vies et à notre imaginaire. Or
cette ville est à la fois
tentaculaire et vidée de son intensité urbaine
que ne rappelle plus que les
centres commerciaux géants ou les flammes des jours
d’émeutes. Société
fragmentée en multiples infra-cultures tribales, ville
désurbanisée et
ghettoisée, l’étonnant serait que le
politique se porte bien. De fait,
le politique a perdu son espace qui est
l’espace public, le libéralisme qui a toujours
sous estimé la nécessité de
liens communautaires devient la caricature de
lui-même : il n’est plus la
responsabilité de chacun, il n’est plus le droit
à l’initiative.
L’hypermédiatisation transforme la
démocratie représentative en coquille vide,
et la démocratie d’opinion prend la place
d’une souhaitable mais impossible
démocratie directe dans une société
dont le lien social s’effrite voire se
rompt.
Dans
cette situation il ne peut y avoir, indique Pierre Le Vigan,
qu’une réponse
globale qui prenne
en compte l’ensemble
des pratiques de l’homme. La société
doit confectionner à nouveau du lien
social au service d’un projet de civilisation :
indépendance de l’Europe,
économie relocalisée et auto centrée.
Pierre Le Vigan défend un véritable
projet écologique qui prenne d’abord en compte les
besoins d’enracinement de
l’homme. Comme l’écrit
l’auteur, nous sommes plongés dans une
« guerre des
valeurs » : s’aligner sur
l’Amérique, ou être plus
américain que
l’Amérique – c’est encore une façon
de
raisonner dans les mêmes termes quantitatifs et marchands.
C’est pourquoi, à
l’inverse, l’auteur propose de penser la puissance
autrement, comme la force
intime d’une civilisation, irriguée par sa propre
conception du monde. Conscient
de la nécessité d’être
concret et pragmatique, l’auteur évoque longuement
et
précisément les conditions pour redonner sens
à la démocratie confisquée qui
est la notre. Il propose ainsi une dose de proportionnelle mais
s’oppose à la
proportionnelle intégrale, il prône le
référendum d’initiative populaire et
préconise
de dissocier nationalité et citoyenneté.
C’est ainsi qu’apparaissent les grandes
lignes d’une démocratie impériale
européenne. « Nous ne cesserons
d’affirmer le monde contre ce qui va dans le sens de sa
négation [et] de
la mort de l’esprit » écrit
Pierre Le Vigan
P.K.
Pierre Le Vigan, Inventaire de
la modernité avant
liquidation. Au delà de la droite et de la gauche,
études sur la société, la
ville, la politique, Avatar Éditions,
préface d’Alain de Benoist, 420 p.,
39 €. Disponible chez librad.com.
.
Né en
1931 d’une lignée tout ce qu’il y a de
plus Vieille
Europe, Ghislain de Diesbach se découvrit une vocation
d’historien en observant la cohue de 1940 : ce spectacle fit
de
lui, et à jamais, un témoin refusant
d’être
dupe. Son dernier livre, composé d’aphorismes
ciselés avec soin, sera lu comme une exhortation au combat
contre l’imposture aux mille visages (« Il
n’y a de
véritable égalité que dans
l’esclavage, et
de liberté que dans une hiérarchie. Il
n’y a de
fraternité que celle des armes »). Page
après page,
Diesbach fait assaut d’humour et d’esprit avec un
art de la
formule qui évoque Chamfort et Rivarol. Tour à
tour
hilarant (« Certaines femmes du monde qui, priées,
à quelque manifestation, répondent
qu’elles y
feront « un saut » ou « une apparition
» comme
si elles étaient des grenouilles ou des saintes »)
ou
poétique (« Lorsque la tristesse
s’ajoute à
la beauté, elle rend un être
irrésistible »),
sans illusion ni sensiblerie, ce moraliste de haut parage offre
à son lecteur une leçon de courage, mais aussi de
français, car il montre bien à quel point notre
langue
est la cible d’attaques sournoises. Que ce soit ce
goût
très moderne de l’abaissement tant vestimentaire
que
langagier ou le tour d’écrou
égalitaire, Diesbach
vise juste. Avec lui, c’est le règne des
affranchis qui se
trouve mis à nu.
-------------------littérature-------------------

•
Jean Bothorel, Un terroriste breton,
Calmann-Lévy, 2001, 185 p.,
14 €
Au
risque d’outrager notre bonne vieille république
française autoritaire et
centralisatrice, nous osons dire que ce boute-feu force la sympathie et
l’admiration.
À
Paris, on le connaît comme un grand journaliste, de la radio
à la presse écrite.
En Bretagne, il est l’enfant du pays, resté
fidèle à sa terre, à
l’âme
de ce peuple plurimillénaire auquel il n’a
découvert son appartenance que
tardivement : “ Si je suis né en Bretagne, je ne
suis pas né Breton. Par
quelle étrange alchimie le suis-je, soudain, devenu ?
Pourquoi ai-je, en 1968,
adhéré au FLB (Front de Libération de
la Bretagne) et pris le risque
d’hypothéquer toute une vie en participant
à plusieurs attentats avant d’être
enfermé à la prison de la Santé ?
”
Vous
avez dit terroriste ? “ N’est pas terroriste qui
veut, croit-on. On se
trompe. Tout le monde peut le devenir, par une
nécessité intérieure, par un
appel de sa conscience insatisfaite ou par le jeu des circonstances.
Très
simple au fond. ”
Et ce
poseur de bombes sans prétention, outré par le
comportement arrogant et cruel
de la France jacobine à l’égard de sa
patrie, qui était alors journaliste
à Bretagne Magazine, accomplit son devoir avec un
héroïsme serein, au côté
de camarades qui avaient hésité à le
recruter, pensant qu’il était “ par
trop un intellectuel ”. Avec eux, il fit sauter
quelques canalisations
et quelques pylônes, puis se retrouva vite
derrière les barreaux, en train de
faire la grève de la faim pour obtenir le statut de
prisonnier politique au
lieu de l’étiquette infamante de malfaiteur et de
criminel, collée sans
discrimination aux guerriers de sa trempe, quels que soient leur cause,
leurs
motivations, leur comportement.
Mais,
insiste-t-il, lui et ses camarades n’ont tué
personne, ni civils, ni
militaires, parce qu’ils n’ont pas voulu le faire.
Contrairement à
d’autres, qui ont opté pour la violence physique
à outrance, “ Nous sommes
plus attentifs aux violences des poèmes
qu’à celle de la guerre nationale et
révolutionnaire... ”
C’est
pourquoi, il n’a “ Ni repentir, ni repentance. Ces
mots-là ne sont que
modes au service des bien-pensants. Pourquoi se tourner, avec une
obsession
morbide et avec l’outrecuidance des professeurs de vertu,
vers le passé,
puisque le présent, à
l’échelle de la planète,
n’est pas meilleur, et
que l’avenir est toujours menaçant ? Ce que nous
avons fait a été fait, et
drôlement parfois. Comme nous n’étions
guidés par aucune détestation de
l’autre, par aucun désir de meurtre, mais
uniquement par le sentiment de
notre appartenance à la Bretagne, de notre
dignité personnelle, nos actions
terroristes furent comme la geste augurale de l’artiste. Nous
disposions
librement du monde en ayant le mépris de ses lois.
L’acte terroriste impose
sa loi et nous éprouvions du bonheur à lui
obéir. ”
D’autres
le feront encore, tant que les mêmes causes appelleront les
mêmes effet.
“
L’indivisibilité et la souveraineté de
la République, clé de voûte du
droit public français, sont notre mur de Berlin. Il tombera.
Depuis deux siècles,
à chaque génération, quelques hommes
et femmes ont préservé et transmis la
flamme de la nationalité bretonne, de la conscience
bretonne. Leur obstination,
leur courage souvent, n’auront pas été
vains. ”
Avis
aux indécrottables souverainistes !
Beaucoup
d’autres Français, Européens
déracinés, sans feu ni lieu, aimeraient
peut-être
tant pouvoir dire, devant tant de jubilation explosive,
“ Nous sommes tous des terroristes bretons ! ”
***
•
Érik
Saint-Jall, La Compagnie de la Grande Ourse,
JCR Éditions (11,
route des Thônes, 74940 Annecy-le-Vieux), 2000, 291 p., 130
F.
Quand
Érik
Saint-Jall ne vagabonde pas quelque part en Europe, il
écrit, avivé par une
fertile imagination. Eh bien, Érik nous fait la surprise de
publier un roman
d’aventure : La Compagnie de la
Grande Ourse. Il faut reconnaître que
ce livre ne figure dans cette rubrique qu’uniquement parce
que son auteur est
un collaborateur assidu à notre revue. La reconnaissance
autorise parfois des
écarts à la déontologie.
L’histoire
que nous raconte Érik Saint-Jall ne se passe pas en Europe,
mais dans le Grand
Pays. Ses dirigeants ont oublié toute idée de
grandeur et de service pour
simplement gérer un quotidien routinier et
prospère, si meurtrier pour la mémoire
patrimoniale… Sept adolescents (Alexandre, Blanche, Germain,
Mathilde, Océane,
Rémi et Tristan) forment la Compagnie de la Grande Ourse.
Épris de poésie, de
chants autour d’un feu, le soir à la
veillée, d’efforts pédestres par
monts et par vaux, ils refusent un avenir grisâtre qui les
vieillit prématurément.
Exaspérés par un monde qui se détourne
de ses beautés et qui délaissent
d’authentiques richesses pour des biens matériels
consommables, la Compagnie
entre en rébellion.
Par
chance, les sept révoltés rencontrent
d’autres adolescents, membres d’une
énigmatique confrérie forestière.
Ensemble, mus par l’enthousiasme, la
passion et la jeunesse, ils s’élancent
à la conquête de la Capitale. En de
courts chapitres, Érik retrace les
péripéties de cet incroyable
soulèvement:
les moments d’exaltation collectifs, les échecs,
les doutes, l’exil,
l’emprisonnement, le combat. Peut-être peut-on lui
reprocher son pessimisme,
car les dernières pages se lisent le mouchoir à
la main !
Érik
Saint-Jall aime les êtres francs, droits et
sincères, honnêtes avec eux-mêmes
et avec les autres, fidèles en amitié. On
retrouve toutes ces valeurs dans son
roman qui vient se ranger dans la grande littérature
héroïque. Ce n’est sûrement
pas un hasard si Jean-Louis Foncine, l’auteur de La Bande des
Ayacks, en a
assuré la préface.
La Compagnie de la Grande Ourse est à lire en vacances en famille. Il est bon que, parfois, certains jettent des passerelles entre les générations. Remercions donc Érik Saint-Jall !
Yves Sente et André Juillard, Les Sarcophages du Sixième Continent : La Menace universelle, Éditions Blake-et-Mortimer, Bruxelles, 2003, 56 p., 12,60 €.
L’HÉRITAGE D’EDGAR-PIERRE JACOBS
Depuis le décès du créateur de Blake et Mortimer, les deux aventuriers ont ressuscité sous l’inspiration, la plume et le crayon de plusieurs tandems : Verhoest - Cambier, Van Hamme - Benoit, Yves Sente et André Juillard.
Ces derniers ont publié récemment Les Sarcophages du Sixième Continent, dont le premier tome s’intitule La Menace universelle. Très respectueux de l’héritage de Jacobs, l’album est influencé par le climat géopolitique d’aujourd’hui.
Le centre nerveux du terrorisme international est géographiquement déplacé en Inde et historiquement transposé dans les années 1950 de la Guerre froide et des révoltes indépendantistes des peuples colonisés.
L’album relate la préparation d’un attentat contre l’Exposition universelle de 1958 à Bruxelles. Les auteurs restituent à ce dernier événement sa légitime dimension prophétique par rapport au développement technologique actuel, dont l’accélération estompe parfois les lointaines origines.
Sente et Juillard renouent avec un procédé narratif qu’Hergé a lui-même fréquemment utilisé et grâce auquel Jacobs nous a livré ses meilleurs albums : le diptyque (Le Mystère de la Grande Pyramide), le récit à deux ou plusieurs épisodes (Le Secret de l’Espadon).
Alors que Jacobs a crée Blake et Mortimer ex nihilo, Sente et Juillard donnent aux deux héros un passé, une généalogie, une épaisseur historique. Ils racontent comment l’officier et le savant se sont rencontrés, au temps de leur jeunesse, dans une Inde encore sous domination britannique. Cela nous vaut une brève mais sympathique évocation de Gandhi, ainsi qu’un surprenant portrait du jeune Mortimer qui s’insurge contre les préjugés colonisateurs de son milieu familial.
Mortimer étudiant est sensible au charme d’une ravissante Indienne et cet épisode inhabituel, tant chez Jacobs que chez Hergé, nous change un peu de la misogynie typique d’une certaine bande dessinée belge, où les femmes sont ravalées au rang de concierge, de domestique, d’épouse sachant bien cuisiner (dans le meilleur des cas), quand ce ne sont pas tout simplement des casse-pieds comme Bianca Castafiore ou la femme du général Alcazar !
Parfois transcendé, toujours respecté, l’héritage d’Edgar-Pierre Jacobs se retrouve encore dans l’utilisation du personnage maléfique et récurrent d’Olrik, dans l’interrogation sur la techno-science dans ses rapports avec l’humanisme (La Marque jaune), dans l’exploitation du filon ésotérique (L’Énigme de l’Atlantide), dans le questionnement sur la relation Occident - Orient.
À l’empereur indien ressuscité Ashoka (dont l’existence réelle remonte au IIIe siècle avant Jésus-Christ) s’applique le thème ésotérique universel du souverain caché et immortel : Huemac chez les Aztèques, Frédéric Barberousse dans la tradition germanique, l’Arthur celtique endormi dans son île d’Avallon.
« Au-dessus de la Science, il y a l’Homme ». Telle est la conclusion de Blake dans La Marque jaune. Les Sarcophages du Sixième Continent offrent, comme exemple d’investigation scientifique au service de l’humanité, la quête des richesses de l’Antarctique et de son sous-sol, la recherche des trésors enfouis dans la mythique Terra australis des utopistes, qu’un chanteur nomme à juste titre « le Paradis blanc ». Les forces de la lumière et des ténèbres s’y affrontent sous la forme de deux bases : l’une européenne, guidée par l’idéal de la connaissance; l’autre indienne révolutionnaire, mue par l’appétit de pouvoir, où des savants fous expérimentent un appareil en forme de sarcophage miniature capable de capter les ondes électromagnétiques du cerveau humain.
Telle était aussi l’ambition du professeur Septimus, alors que son ténébreux collègue Miloch voulait créer une machine à remonter ou à anticiper le temps (Le Piège diabolique). Avec Sente et Juillard, Edgard-Pierre Jacobs s’est découvert de talentueux et fidèles continuateurs.
Daniel Cologne
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