Lectures L'esprit des livres Sommaire
Europe Fédéralisme, ethnies, langues, institutions... Géopolitique Philosophie, idéologie, religions Histoire Récits, biographies, littérature
Philosophie, idéologie, religions...
Fabrice Nicolino, Qui a tué l'écologie ?
+ "Souvenirs et bon sens écologique
Pierre Le Vigan, La tyrannie de la transparence
Frédéric Schiffter contre la pensée Chichi, Blabla et Gnangnan
Michel Onfray et Le recours aux forêts
Pierre Le Vigan Le Front du Cachalot
Jean Soler Pourquoi le monothéisme ?
Michel Maffesoli La barbarie à visage humain : les tribus post-modernes
Pierre Le Vigan Le monde de la vie (Lebenswelt), impasse conceptuelle de Husserl ?
René Major contre le
cléricalisme humanitaire
Diana Johnstone,Fascislamisme contre Shoah
Business (à propos
du dernier livre de Bernard-Henri Lévy)
Olivier Mathieu, dit Robert
Pioche, Un peu
d’encre, de larmes, de poudre et puis de sang
H.-R. Martin, "Derrière
chez Martin". Un éloge de la
simplicité volontaire
Nicolas
Plagne, L'introduction de la chasse aux
sorcières en philosophie
(à propos du livre d'Emmanuel Faye : Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie )
Alain
de Benoist,
Au-delà
des droits de l’homme. Pour défendre les
libertés
Alain
de Benoist, Critiques.
Théoriques
Richard
Broxton Onians, Les
origines de la pensée européenne
Vincent
Cespedes, Sinistrose.
Pour une renaissance du politique
Jacques
Marlaud, Interpellations,
Questionnements métapolitiques
Philosophie,
idéologie, religions
Qui a tué l’écologie ?
de Fabrice Nicolino
INCIPIT :
"Un spectre hante désormais le monde de l’écologie, et c’est celui de
la mignardise. Il faut être gentil, constructif, bienveillant, positif,
bien élevé. Ce mal est profond, comme on verra, mais il s’est aggravé
juste après l’élection de Nicolas Sarkozy, en 2007. C’était fatal. D’un
côté un histrion obsédé par le dernier sondage disponible, aussi bon
tacticien que désastreux stratège. De l’autre un mouvement épuisé par
quarante années de surplace et de compromis, moqué dans la moindre
réunion par le sous-préfet d’Ax-les-Thermes ou le conseiller général de
Romorantin. C’est alors que sonnèrent les trois coups d’une pièce
bouffonne connue sous le nom de Grenelle de l’environnement.Fabrice Nicolino, Qui a tué l'écologie?
Éditeur : Les liens qui libérent - Date de publication : 16
mars 2011 - 300 p. - ISBN : 9782918597254 - Prix public : 15 €
http://www.dailymotion.com/video/xhpps1_interview-de-fabrice-nicolino-auteur-de-qui-a-tue-l-ecologie-y-2-2_news#from=embe
ANNEXE
: Dans le même sens que ce qui précède (critique des hussards noirs de
l'écologie de papier - et de politique partisane- qui nous font
volontiers la morale biodégradable sans songer une minute à réduire leur
propre train de vie obèse dans tous les sens du mot), voici un texte trouvé
sur Le journal du chaos édité par lesanars@orange.fr.com, n° 31 (5 aout 2011)
Souvenirs et bon sens écologique...
Quand la vieille femme a choisi le sac en plastique pour ses achats, la
caissière lui a reproché de ne pas se mettre à « l'écologie ». La
caissière dit à la femme que la génération de la vieille femme ne
comprenait tout simplement pas le mouvement écologique ; que seuls les
jeunes allaient payer pour la vieille génération qui a gaspillé toutes
les ressources !
La vieille femme s'est excusée et a expliqué: « Je suis désolée, nous
n'avions pas le mouvement écologique dans mon temps. » Alors qu'elle
quittait le magasin, la mine déconfite, la caissière en rajouta : « Ce
sont des gens comme vous qui ont ruiné toutes les ressources à notre
dépens. C'est vrai, vous ne considériez absolument pas la protection de
l'environnement dans votre temps ! »
La vieille dame admît qu'à l'époque, on retournait
les bouteilles de lait, les bouteilles de vin et de bière au magasin.
Le magasin les renvoyait à l'usine pour être lavées, stérilisées et
remplies à nouveau; on utilisait les mêmes bouteilles à plusieurs
reprises. À cette époque, les bouteilles étaient réellement recyclées,
mais on ne connaissait pas le mouvement écologique.
En mon temps, on montait l'escalier: on n'avait pas d'escaliers
roulants dans tous les magasins ou dans les bureaux. On marchait
jusqu'à l'épicerie du coin aussi. On ne prenait pas sa voiture à
chaque fois qu'il fallait se déplacer de deux coins de rue. Mais, c'est
vrai, on ne connaissait pas le mouvement écologique.
À l'époque, on lavait les couches de bébé; on ne connaissait pas les
couches jetables. On faisait sécher les vêtements dehors sur une corde
à linge; pas dans un machine avalant des Kilowats. On utilisait
l'énergie éolienne et solaire pour vraiment sécher les vêtements. À
l'époque, on recyclait systématiquement les vêtements qui passaient
d'un frère ou d'une sœur à l'autre. On les teignait en cas de deuil
C'est vrai ! on ne connaissait pas le mouvement écologique.
À l'époque, on n'avait qu'une TV ou une radio dans la maison; pas une télé dans chaque
chambre. Et la télévision avait un petit écran de la taille d'une boîte
de pizza, pas un écran de la taille de l'État du Texas. Dans la
cuisine, on s'activait pour fouetter les préparations culinaires et
pour préparer les repas; on ne disposait pas de tous ces gadgets
électriques spécialisés pour tout préparer sans efforts.
Quand on emballait des éléments fragiles à envoyer
par la poste, on utilisait des rembourrages comme du papier journal ou
de la ouate, dans des boîtes ayant déjà servi, pas des bulles en mousse
de polystyrène ou en plastique. À l'époque, on utilisait l'huile de
coude pour tondre le gazon; on n'avait pas de tondeuses à essence
auto-propulsées.
À l'époque, on travaillait physiquement; on n'avait pas besoin de
prendre la voiture pour aller dans un club de gym afin de courir sur
des tapis roulants qui fonctionnent à l'électricité. Mais, vous avez
raison : on ne connaissait pas le mouvement écologique. À l'époque, on
buvait de l'eau à la fontaine quand on avait soif; on n'utilisait pas
de tasses ou de bouteilles en plastique à jeter à chaque fois qu'on
voulait prendre de l'eau.
On remplissait les stylos plumes dans une bouteille d'encre au lieu
d'acheter un nouveau stylo; on remplaçait les lames de rasoir au lieu
de jeter le rasoir tout simplement à chaque rasage. Mais, c'est vrai,
on ne connaissait pas le mouvement écologique.
À l'époque, les gens prenaient le bus, le métro et les enfants
prenaient leur vélo pour se rendre à l'école au lieu d'utiliser la
voiture familiale et maman comme un service de taxi de 24 heures sur
24. À l'époque, les enfants gardaient le même cartable durant
plusieurs années, les cahiers continuaient d'une année sur l'autre, les
crayons de couleurs, gommes, taille crayon et autres accessoires
duraient tant qu'ils pouvaient, pas un cartable tous les ans et des
cahiers jeter fin juin, de nouveaux crayons et gommes avec un nouveau
slogan à chaque rentrée. Mais, c'est vrai, on ne connaissait pas le
mouvement écologique.
On avait une prise de courant par pièce, pas une bande multi-prises
pour alimenter toute la panoplie des accessoires électriques
indispensables aux jeunes d'aujourd'hui." À mon époque, c'est vrai, on
ne connaissait pas le mouvement écologique, mais on vivait chaque jour
de la vie dans le respect de l'environnement...
...ALORS VIENS PAS ME FAIRE « CH... » AVEC TON MOUVEMENT ÉCOLOGIQUE !!!
lesanars@orange.fr.com n° 31!
*
La tyrannie de la transparence

Ceux qui ont lu et aimé Le front du cachalot, carnets de fureur et de jubilation
(Dualpha, 2009) savent qu’il y a chez Pierre Le Vigan un coté Georges
Perec. Entendons : un coté « je me souviens ». Ce dont
il s’agit est de se souvenir de quelque chose de bien précis et qui
concerne tout le monde. A savoir qu’il y avait dans la modernité des
années 60 quelque chose encore des temps prémodernes qui survivait.
C’est ce qui est mis en cause avec la postmodernité dans laquelle nous
baignons.
Il s’agit donc, toujours, avec Pierre Le Vigan de
comprendre les temps dans lesquels nous vivons. C’est pourquoi les
courts textes et les réflexions qu’il livre à notre méditation dans son
dernier livre sont axés sur des aspects comme la fin du politique comme
décision et responsabilité au profit de la communication, la fin du
droit à l’intime ou l’extension de la réquisition de transparence.
C’est ce thème qui donne son titre à l’ouvrage. Comment la société
valorise la transparence de soi pour permettre un contrôle total des
âmes, des esprits et même des cœurs. C’est bien évidemment un regard
critique que celui de Pierre le Vigan qui, une fois de plus, donne à
réfléchir sur l’essentiel.
PLV
Pierre Le Vigan, Le Front du Cachalot, éditions Dualpha, 578 pages, 35
euros
Disponible notamment à la librairie Primatice, 10 rue Primatice
75013 Paris
Entretien avec Pierre Le Vigan sur Le Front du Cachalot

| Freud considérait le monothéisme comme un progrès décisif de la civilisation. Après le passage du totémisme aux « dieux humains », le monothéisme aurait constitué un retour au père primitif – Moïse, en l’occurrence, assassiné par les Hébreux, qui ne voulaient pas s’en souvenir… En outre, comme on sait depuis longtemps, le Dieu unique a une vertu décisive : il veut le salut de tous les hommes et de tous les peuples, même s’il lui arrive parfois d’en élire un pour son service particulier. Il est donc possible de le partager – et aux hommes de devenir frères en lui. Jean Soler, au terme d’une enquête en quatre volumes et plus de 1 500 pages sur les origines de la Bible, aboutit à des conclusions ![]() Le monothéisme ayant pris le parti de l’Unique, il est porté à refouler les contraires, là où les sagesses – chinoises et grecques, en particulier – pensent au contraire l’idéal du côté de leur complémentarité : pas de jour sans la nuit, pas de beauté sans courage, les vertus du masculin ne valent rien sans leur contrepoids féminin. Bref, à vous lire, Jean Soler, le monothéisme a tous les torts. Voulez-vous donc nous faire revenir aux petits dieux locaux protecteurs de vos chères cités grecques ? Pierre Bérard
|
|
POURQUOI LE MONOTHÉISME ? Jean Soler * Heureux les chercheurs qui étudient les dieux grecs ou les dieux égyptiens ! Ils ne risquent pas trop que leurs croyances religieuses infléchissent leur jugement ou que leurs analyses critiques heurtent la foi de leurs lecteurs, car personne, depuis bien longtemps, ne croit plus en Zeus ou en Osiris. Mais il en va autrement pour le dieu que nous appelons « Dieu », qui, lui, a encore trois milliards de fidèles dans le monde. Il semble néanmoins indispensable, dans l’approche scientifique des religions, de ne faire aucune différence entre ces divinités. Les dieux sont des personnages historiques qui apparaissent un jour, qui vivent plus ou moins longtemps – aussi longtemps qu’il existe des hommes qui en sont persuadés – et qui finissent par disparaître ou par se fondre dans d’autres dieux. ![]() La question qui m’a retenu[1] est celle de comprendre depuis quand et pourquoi les Juifs de l’Antiquité ont admis comme un dogme qu’il n’existe et ne peut exister qu’un dieu, alors que jusque là, dans toutes les sociétés connues de nous, le monde divin se caractérisait par la pluralité et la diversité des êtres surnaturels. Poser la question en ces termes suscite des résistances – même dans le milieu universitaire, j’en ai fait l’expérience – parce qu’il est évident aux yeux des croyants que Dieu, ce dieu-là, l’Unique, le seul « vrai Dieu », existe de toute éternité, et que les hommes l’ont toujours su, plus ou moins obscurément. Les adeptes des trois religions monothéistes jugent donc tout à fait normal que Dieu, pour des raisons qui lui appartiennent, se soit révélé à l’un des peuples, celui des Hébreux, et plus précisément à tel ou tel de ses membres, à Abraham d’abord, à Moïse ensuite, comme la Bible en témoigne, pour aider l’humanité à acquérir une connaissance plus claire de son existence et de ses volontés. Cette position, qui paraît inattaquable si l’on se place dans l’optique des croyants, n’est plus tenable aujourd’hui, en raison des acquis de la recherche scientifique. Non seulement, en effet, l’existence d’Abraham et de Moïse est remise en cause (les archéologues n’ont trouvé, par exemple, aucune trace du séjour de tout un peuple dans le désert du Sinaï[2]) mais la divinité qui s’est adressée à Abraham et à Moïse n’est pas, d’après le texte hébreu de la Bible lu sans idée préconçue, le Dieu Unique. Il s’agit d’un dieu parmi d’autres nommé « Iahvé » (peu importe comment se prononçait son nom et comment il est transcrit dans nos langues). Ce fait, car c’est un fait, est masqué par l’illusion rétrospective qui projette sur ce passé lointain et largement mythique les convictions qui sont les nôtres sur le Dieu Un, illusion entretenue par le tour de passe-passe qui consiste à escamoter, dans les traductions de la Bible, le mot « Iahvé », pour mettre à sa place les mots « Dieu », « le Seigneur » ou « l’éternel », termes qui désignent aujourd’hui, sans équivoque, le Dieu de la croyance monothéiste[3]. Comment s’exprime le récit biblique où ce dieu s’adresse à Abraham, qui s’appelle encore Abram, pour la première fois ? « Iahvé dit à Abram : Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père pour le pays que je t’indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple et je te bénirai », Genèse 12, 1-2. D’emblée Abraham est présenté comme l’ancêtre d’un peuple promis à un grand destin : nous l’appelons le « peuple élu ». Et la bénédiction du dieu – qui ne dit à aucun moment qu’il est le seul Dieu véritable – se traduira par l’octroi à des tribus nomades d’un « pays » où ils pourront se sédentariser : la « Terre promise ». C’est la première mention dans la Bible d’un contrat passé entre l’un des dieux et l’un des peuples, d’une « alliance » aux termes de laquelle, si le peuple reste fidèle à ce dieu, le dieu le favorisera par-dessus tous les autres peuples. Ce contrat a été renouvelé, affirme la Bible, quelques siècles plus tard, avec Moïse. Que dit le dieu au prophète quand il s’adresse à lui pour la première fois, du fond d’un buisson qui brûle sans se consumer : « Je suis le dieu de tes ancêtres, le dieu d’Abraham, le dieu d’Isaac, le dieu de Jacob », Exode 3, 6. Il est toujours question d’un dieu ethnique, qui révèle à Moïse, comme une marque insigne de faveur, son vrai nom : « Iahvé », et qui se soucie avant tout de sauver son peuple de l’esclavage où il est réduit en égypte. Ni dans cet épisode ni plus tard, au cours des entretiens que Moïse aura avec Iahvé sur le mont Sinaï, le dieu ne se présente comme l’unique dieu qui existe, un dieu universel qui serait celui de tous les peuples et se préoccuperait du sort de l’humanité. J’ai montré dans La Loi de Moïse que les prescriptions que donne le dieu au prophète, à commencer par les Dix Commandements, ne sont pas les impératifs d’une morale universelle mais des règles de conduite destinées à assurer l’unité et la cohésion du peuple hébreu en vue de sa survie. Ce type de religion n’est pas spécifique des Israélites (les descendants de Jacob, surnommé Israël). On le rencontre dans tout le Proche-Orient ancien, bien avant que les Hébreux entrent dans l’Histoire, comme l’attestent les nombreuses inscriptions mises au jour en Mésopotamie. Vers l’an 2025, par exemple – près de huit siècles avant Moïse, si celui-ci a existé et s’il a vécu, comme on l’assure, au milieu du xiiie siècle - des textes font état d’un peuple jusque là inconnu qui dit vénérer un dieu tout aussi inconnu que lui, « Assur ». Le dieu et le peuple ont conclu une alliance à ce point étroite que le peuple se définit par l’appellation d’« Assyriens » : les fidèles du dieu Assur, et qu’il a donné le nom de son dieu à sa capitale : « Assur ». Un peu plus tard, dans la même région, les Babyloniens adoptent pour dieu protecteur « Marduk ». Or, aussi bien les inscriptions que les vestiges de sanctuaires prouvent que ces deux peuples vénéraient en même temps d’autres divinités. Nous avons affaire à une forme de polythéisme que nous nommons aujourd’hui, d’un terme qui n’est pas encore dans les dictionnaires, la « monolâtrie ». La monolâtrie est le culte rendu à un dieu de préférence aux autres, sans nier pour autant l’existence des autres dieux, dont certains ont un rapport privilégié, eux aussi, avec d’autres peuples. Les Juifs de l’Antiquité n’ont fait qu’imiter ce qu’ils voyaient pratiquer autour d’eux en liant leur sort à un dieu aussi obscur que Marduk ou Assur mais dont ils attendaient la même protection : on espère qu’un dieu inconnu ou marginal pourra se consacrer entièrement à vous, alors qu’un dieu célèbre, sollicité par beaucoup de peuples, risquerait de vous négliger ou de donner sa préférence à d’autres. Un prophète biblique, Michée, qui a vécu à Jérusalem au viiie siècle avant notre ère, est très conscient de cette situation : « Tous les peuples marchent chacun au nom de son dieu, et nous, nous marchons au nom de Iahvé, notre dieu, pour toujours et à jamais », Michée, 4, 5. Il n’empêche que les Israélites, à l’exemple des Assyriens et des Babyloniens, avaient d’autres dieux, notamment Baal, et même une déesse, compagne de Iahvé, Ashéra, comme en témoigne la Bible, si on la lit sans verres déformants, et comme le confirment des inscriptions découvertes récemment en Israël, qui parlent de « Iahvé et son Ashéra »[4]. Quel que soit le rôle joué par les autres dieux, chaque peuple attribue ses succès, surtout ses succès militaires, au dieu avec lequel il a fait alliance, et il a tendance à penser que son dieu est le plus grand des dieux. On le voit dans les inscriptions mésopotamiennes. On le constate également dans la Bible. Après le passage de la mer Rouge, qui est présenté comme une victoire remportée par les Hébreux sur les égyptiens grâce à l’intervention miraculeuse de leur dieu, Moïse et le peuple entonnent un cantique de remerciements où ils disent : « Qui est comme toi parmi les dieux [elim, pluriel d’el, « dieu »], Iahvé ? », Exode 15, 11. Cette formulation appartient, sans nul doute, à l’univers polythéiste – pour peu qu’on ne trahisse pas le texte en traduisant : « Qui est comme toi parmi les forts, éternel ? » (Bible du rabbinat français). Ce passage et bien d’autres prouvent que « Moïse ne croyait pas en Dieu », comme je l’ai écrit, avec un brin de provocation, dans L’Invention du Monothéisme, pour faire comprendre que les textes attribués par la tradition à Moïse – les cinq premiers livres de la Bible que les Juifs appellent la Tora et les chrétiens le Pentateuque – ne sont pas, dans leur presque totalité, monothéistes. Dans ces conditions, comment se fait-il que le peuple juif soit à l’origine de la croyance en un Dieu unique ? Si cette dernière ne remonte pas à Moïse, quand est-elle apparue et dans quel environnement ? Pour tâcher de répondre à cette question, nous ne pouvons nous appuyer que sur la Bible, car aucun autre peuple n’a adopté cette religion avant le peuple juif. Le cas du pharaon Akhenaton, qui a régné un siècle avant l’époque où Moïse est supposé avoir vécu, ne constitue pas une exception. D’après les égyptologues d’aujourd’hui, Akhenaton était un roi caractériel qui a voulu imposer un dieu personnel, Aton, dont il serait le seul représentant et le seul interprète, ce qui revenait à écarter le clergé jusqu’alors tout-puissant, surtout celui du dieu Amon à Thèbes. Mais Aton n’est autre qu’Amon, Rê etc., le même dieu suprême du panthéon égyptien, représenté par le Soleil et adoré sous des noms différents selon les lieux, les époques et la course de l’astre pendant le jour et la nuit. Qui plus est, les hymnes à Aton attribués à Akhenaton décalquent de très près des hymnes à Amon ou à Rê nettement antérieurs, y compris dans l’emploi de l’adjectif « unique » servant à qualifier le dieu, pour mettre l’accent sur son caractère exceptionnel, hors du commun, et non pas pour dire qu’il était le seul dieu à exister[5]. Quoi qu’il en soit, le culte institué par Akhenaton n’a pas survécu à la mort du roi. Un siècle après, son souvenir était aboli et ses temples détruits. Moïse n’aurait pas pu entendre parler de lui ni surtout s’inspirer de sa réforme, puisque le prophète hébreu n’était pas monothéiste ! Le monothéisme véritable a été sécrété bien plus tard, au sein du peuple juif, sans aucune influence directe venue d’un autre peuple, et c’est la Bible seule qui peut nous mettre sur la voie de ses raisons d’être. Ici, je ferai état d’un autre apport de la recherche contemporaine. La Bible que nous lisons est un écrit presque aussi tardif que le monothéisme, nettement postérieur à ce que laissait croire la tradition et même à ce que pensaient la plupart des spécialistes il y a encore trente ans. L’archéologie israélienne est arrivée à la conclusion que les Hébreux n’ont pas écrit leur langue avant le ixe ou même le viiie siècle. Si Iahvé avait écrit de sa main, en hébreu, les Dix Commandements sur deux tables de pierre, les Israélites n’auraient pas pu déchiffrer ce texte avant plusieurs siècles. Quant à Moïse, le scribe de la Tora, non seulement il ne croyait pas en Dieu mais il ne savait pas écrire ! Il est largement admis aujourd’hui que le premier noyau de la Bible, la version initiale du Deutéronome, le cinquième livre du Pentateuque actuel, date du roi Josias qui a régné à Jérusalem dans la deuxième moitié du viie siècle, peu avant la prise de la ville par Nabuchodonosor et la déportation des notables en Babylonie. Le travail d’écriture a repris pendant le demi-siècle qu’a duré l’Exil et il s’est poursuivi sur plusieurs générations après le Retour à Jérusalem. Tous les textes rédigés jusqu’alors – jusqu’au ve siècle y compris, le siècle de Périclès chez les Grecs – parlent de Iahvé comme du dieu national des Israélites et font toujours mention d’une alliance exclusive conclue entre ce dieu et ce peuple. Il faut en déduire qu’au début du ive siècle encore les Juifs n’étaient pas devenus monothéistes. Alors, que s’est-il passé ? La thèse que je soutiens est que la croyance monothéiste est apparue quand l’échec de l’alliance s’est révélé patent et qu’il a fallu trouver une explication crédible à cet échec. Les Israélites ont été assurés, en effet, de la supériorité de leur dieu aussi longtemps que Iahvé leur a apporté d’éclatants succès : la sortie d’égypte malgré l’armée du pharaon lancée à leurs trousses, la conquête de Canaan, la constitution d’un puissant royaume régi par deux grands rois, David puis son fils Salomon. Tels étaient du moins les récits qui avaient été transmis, disait-on, par les ancêtres. En réalité, je l’ai dit plus haut, il n’y a aucune preuve archéologique de la sortie d’égypte et de l’errance du peuple hébreu pendant quarante ans dans le désert du Sinaï (il n’y a pas non plus de preuve certaine de la guerre de Troie qui aurait eu lieu à la même époque : les Grecs aussi bien que les Juifs ont reconstruit leur passé lointain sur des mythes). Bien plus, les archéologues n’ont pas découvert de traces de la guerre éclair racontée par la Bible pour la conquête de Canaan : l’occupation a été progressive et plutôt pacifique, d’autant plus qu’une partie au moins des Israélites étaient des autochtones. Plus surprenant encore, car nous entrons désormais dans l’Histoire, aucun vestige archéologique, aucun document épigraphique datant à coup sûr du royaume de David et de Salomon n’a été découvert[6]. Certains spécialistes en viennent à douter de l’existence de Salomon et non plus seulement d’Abraham ou de Moïse. En tout état de cause, si Salomon a existé, il faut l’imaginer en chef de village plutôt qu’en souverain d’un important royaume – d’autant plus que les annales des pays voisins ignorent cet état et jusqu’au nom de Salomon. Il n’en reste pas moins que ce personnage a pris une stature emblématique dans la mémoire collective des Hébreux. Or, à lire la Bible – et ce qu’elle dit peut être recoupé, à partir du ixe siècle, par d’autres sources – après le règne de Salomon les Israélites ont connu malheurs sur malheurs. Dès la mort du roi, la plupart des tribus qui s’étaient fédérées – dix sur douze selon la Bible – ne reconnaissent pas son successeur et font sécession en créant un nouvel état, dans le nord du pays, et en se dotant d’une nouvelle capitale, Samarie, pour concurrencer Jérusalem. Sont ainsi face à face deux royaumes rivaux, qui à certains moments se feront la guerre. Pour les auteurs de la Bible, c’est là la première « catastrophe » (shoah en hébreu) subie par le peuple élu. Le plus nombreux, le plus puissant et le plus riche des deux royaumes tombe bientôt sous la coupe des Assyriens qui, vers la fin du viiie siècle, s’emparent de Samarie, déportent une partie de la population et annexent le pays à leur Empire. Ce fut la deuxième catastrophe dans l’histoire des Juifs. Il y en aura une troisième quand les Babyloniens, au début du vie siècle, mettent fin au royaume du Sud en détruisant Jérusalem et en déportant toute l’élite du pays. Les Israélites ont alors perdu la totalité de la Terre que leur dieu, pensaient-ils, avaient offerte à leurs ancêtres. Ils ont pu espérer, vers la fin du vie siècle, avec la victoire des Perses sur les Babyloniens, la libération des exilés et le retour d’une partie d’entre eux à Jérusalem, qu’ils allaient pouvoir reconstituer le vaste royaume de Salomon. Les œuvres bibliques datant de l’Exil – en particulier les prophéties de Jérémie, qui est resté à Jérusalem avant de fuir en égypte, et celles d’ézéchiel, déporté à Babylone – témoignent de ce rêve. Mais le rêve ne s’est pas réalisé. Pendant les deux siècles qu’a duré l’Empire perse, les habitants de la Judée n’ont fait que végéter, sans roi, sans armée, sans indépendance, dans un minuscule canton de l’Empire achéménide qui allait de l’Indus au Nil et du golfe Persique à la mer Noire, en englobant une partie du monde grec, avec les cités de Milet ou d’éphèse. Les inscriptions perses qui énumèrent les différents peuples entrés dans l’Empire mentionnent les Assyriens, les Babyloniens, les égyptiens et même les Arabes, mais jamais les Juifs. L’historien-ethnologue grec Hérodote qui a séjourné, au ve siècle, en Perse, en égypte et jusqu’en Phénicie, dans l’actuel Liban, aux portes d’Israël, n’a jamais entendu parler des Juifs, de leur religion ni du temple qu’ils avaient reconstruit à Jérusalem après leur retour de Babylone. C’est pourtant dans cette période, sous la domination des Perses, que les Juifs ont conçu une religion tout à fait nouvelle, le monothéisme. Comment le comprendre ? En renonçant d’abord aux notions de Révélation et de Livres sacrés, même si l’on croit en « Dieu ». Les fidèles du Dieu unique ont bien dû admettre, au XVIe siècle, que la terre tourne autour du soleil, et, trois siècles plus tard, que l’homme n’est pas né d’un coup, tel qu’il est aujourd’hui, mais qu’il est issu d’une très longue évolution des espèces, malgré ce qu’assure la Bible. Ils devront s’accommoder aussi, désormais, du fait qu’aucun texte biblique n’affirme que Dieu – l’Unique – s’est fait connaître d’un Israélite, à quelque moment que ce soit, en lui disant : Il n’existe qu’un Dieu, voilà la Vérité en matière de religion. Je te confie la mission de mettre par écrit cette Vérité, d’en convaincre ton peuple et de la diffuser dans le reste de l’humanité. Les quelques versets qui sont habituellement cités pour accréditer cette lecture sont isolés de leur contexte et interprétés à contresens. Il n’y est question, encore et toujours, que d’un dieu particulier qui se préoccupe exclusivement de son peuple, l’ethnie des Israélites. Et c’est – j’en suis convaincu – l’échec répété de cette ethnie, malgré son alliance avec un dieu présenté comme le plus grand des dieux, qui est à l’origine de la révolution monothéiste. Mais revenons en arrière. La première « catastrophe » dans l’histoire
nationale – la scission du royaume de Salomon en deux
états rivaux – a été expliquée
après-coup par les rédacteurs de la Bible comme la
conséquence de l’infidélité du souverain qui
aurait toléré, à Jérusalem même,
à la fin de sa vie, le culte d’autres divinités
(Premier livre des Rois, 11). La deuxième « catastrophe
» – la disparition du royaume de Samarie, le plus important
des deux états – a été justifiée
également par l’infidélité de ses rois qui
auraient introduit le culte de dieux étrangers, notamment de
Baal, pour concurrencer le dieu des ancêtres. Ainsi, plutôt
que de mettre en doute la puissance de Iahvé, on a
incriminé son peuple. Cette réaction n’est pas
propre aux Hébreux. Nous connaissons, en Mésopotamie, des
textes plus anciens où des cités rendent compte des
revers qu’elles ont subis par une punition de leur dieu. Personne
n’est prompt, peuple ou individu, à mettre son dieu en
cause et à l’abandonner. Pour continuer à croire en
lui, on préfère lui attribuer les défaites aussi
bien que les victoires. Si le « peuple de Iahvé »
connaît des malheurs, pensent les auteurs de la Bible, ces
malheurs sont l’œuvre de Iahvé. On cherche alors
à comprendre quelle faute les anciens ont commise, pour
éviter de la commettre à nouveau. C’est sous le
règne de Josias, semble-t-il, autour de 620, que
l’idée a prévalu, dans l’espoir
d’empêcher Jérusalem de subir le sort de Samarie,
que Iahvé était un dieu « jaloux » : qui ne
tolérait pas de rivaux dans la vénération
qu’il exigeait des Israélites – ce qui prouve
d’ailleurs que le culte de Iahvé avait cohabité
jusqu’alors avec celui d’autres dieux, comme
c’était courant, je l’ai signalé, dans la
monolâtrie des dieux nationaux au Proche-Orient. La
monolâtrie n’est que l’une des modalités de la
croyance polythéiste et la réforme de Josias, qui
exigeait que le peuple adore le seul Iahvé, en un seul lieu de
surcroît, le temple de Jérusalem, n’est qu’une
variante apportée à la forme antérieure de
monolâtrie. Dater de cette époque la naissance du
monothéisme, comme le font certains[7], est une erreur. Ils
confondent la monolâtrie et le monothéisme, lequel seul
énonce qu’il ne peut exister qu’un dieu.À la lumière des vues nouvelles apparues au temps de Josias, on a soutenu que Iahvé avait utilisé d’autres peuples – les plus cruels d’entre eux – pour punir les Israélites de leur infidélité. Cette idée présentait le double avantage de maintenir la toute-puissance présumée de Iahvé et de ne pas attribuer les succès des peuples ennemis au pouvoir de leurs dieux. Pour que personne, ni chez les ennemis ni chez les Israélites, ne puisse se tromper en imputant les échecs de ces derniers à d’autres dieux que Iahvé, on a affirmé – Jérémie, par exemple, chapitre 51 – qu’après avoir servi d’instruments entre les mains de Iahvé, ces ennemis seraient châtiés à leur tour pour avoir fait couler le sang de son peuple. Et l’Histoire a paru corroborer cette conviction. En effet, après avoir détruit le royaume de Samarie, les Assyriens ont été écrasés par les Babyloniens. Quant aux Babyloniens, après avoir détruit le royaume de Jérusalem (la Judée), ils ont été défaits et anéantis par le roi des Perses, Cyrus. Mais avec les Perses, tout va changer. Les Perses, sans le vouloir et sans le savoir, vont mettre en défaut l’idéologie biblique. Loin de punir les Israélites pour obéir au dessein de Iahvé, les Perses les ont en effet libérés de leur exil à Babylone, en 539. Ils leur ont permis de retourner à Jérusalem et d’y rebâtir leur temple. Mieux même, ils ont financé ces travaux et ils ont exempté d’impôts le clergé. Mieux encore, quelques décennies plus tard, des rois perses ont confié des missions à des Judéens demeurés en exil et proches de la cour pour qu’ils aillent à Jérusalem prêter assistance à la communauté du Retour qui en avait bien besoin, tellement elle était désorganisée et dans la misère. Le propre échanson du roi, Néhémie, a fait deux missions au milieu du ve siècle. Esdras, un prêtre-scribe, est arrivé probablement au début du ive siècle. Ce dernier a joué un grand rôle pour fixer par écrit les lois attribuées à Moïse et reconnues par le pouvoir perse pour les affaires concernant les Juifs (ainsi appelle-t-on désormais les Judéens et, plus généralement, les membres de l’ethnie israélite). En un mot, les Perses se sont montrés irréprochables à l’égard des Juifs, au point que Cyrus est appelé dans la Bible le Messie, c’est-à-dire « l’oint de Iahvé »[8], et que les Juifs ont pu croire pendant un certain temps que les Perses se rendraient compte qu’ils devaient leur réussite au dieu des Juifs et qu’ils se rallieraient à lui. Mais rien de tel ne s’est produit. Les Perses se comportaient avec les Juifs comme avec les autres peuples de l’Empire, ni plus ni moins. Ils respectaient la religion ainsi que les coutumes des peuples assujettis. Dans une inscription découverte en 1879 à Babylone sur un cylindre d’argile, il est dit que Marduk lui-même, le dieu national du pays, a chargé Cyrus, un étranger, de punir le roi des Babyloniens de son infidélité en s’emparant de sa capitale. Dans la suite du texte, Cyrus assure vénérer Marduk, qu’il appelle son « Seigneur », et dit qu’il a libéré les populations étrangères qui avaient été déportées – sans faire mention des Juifs[9]. Cette attitude des Perses correspond de près à celle qu’ils ont eue envers les Judéens, au témoignage de la Bible, et à la politique qu’ils ont appliquée à l’égard de l’égypte, après avoir conquis le pays. Une statue de Darius découverte dans sa capitale iranienne, à Suse, en 1972, porte une inscription en hiéroglyphes où le roi des Perses se présente, à l’image des pharaons, comme le fils de Rê, le dieu suprême des égyptiens. Mais d’autres inscriptions gravées sur la statue en perse, en élamite et en akkadien, rendent hommage à Ahura-Mazda, « le grand dieu qui a créé cette terre ici, qui a créé ce ciel là-bas, qui a créé l’homme, qui a créé le bonheur pour l’homme, qui a fait Darius roi ». Et Darius déclare plus loin : « Qu’Ahura-Mazda me protège, ainsi que ce que j’ai fait »[10]. Il est clair que les Perses rendaient hommage au dieu principal de chacun des peuples entrés dans l’Empire, pour obtenir son concours ou du moins sa neutralité, mais c’est à leur dieu national, Ahura-Mazda, qu’ils attribuaient leurs succès. à ce dieu, ils prêtaient les mêmes pouvoirs – en particulier celui de Créateur – que les Juifs à Iahvé. Mais entre les deux divinités, il y avait une différence considérable. La puissance d’Ahura-Mazda était crédible : on pouvait penser qu’elle avait permis à son peuple de conquérir un immense territoire ; celle de Iahvé était sérieusement sujette à caution : son peuple ne faisait que se morfondre, en obscur vassal, dans un étroit recoin de l’Empire perse. Pouvait-on espérer que la domination des Perses ne serait que passagère, comme l’avait été celle des Assyriens et des Babyloniens, et qu’ensuite Iahvé réduirait les Perses à néant pour redonner aux Juifs un grand royaume ? Même cette espérance était fragile. Iahvé avait puni les Assyriens et les Babyloniens, après s’être servi d’eux, parce qu’ils avaient opprimé les Juifs. Mais de quoi Iahvé devrait-il punir les Perses ? Il n’y avait rien à leur reprocher ! Fallait-il alors en conclure que le plus grand des dieux n’était pas Iahvé mais Ahura-Mazda ? L’admettre a pu être une tentation éprouvée par certains. La Bible fait état, dans d’autres circonstances, du ralliement d’Israélites aux dieux des vainqueurs. Un roi de Jérusalem, vers la fin du viiie siècle, après avoir été battu par les Araméens, s’est dit : « Puisque les dieux des rois d’Aram les secourent, je leur sacrifierai et ils me secourront », 2 Chroniques 28, 23. Beaucoup de peuples dans le monde – et d’abord dans cette région – ont disparu avec leur religion pour s’être soumis à d’autres peuples et avoir adopté leurs croyances et leurs coutumes. Mais chez les Juifs, alors, religion et identité nationale étaient devenues tellement imbriquées qu’abandonner Iahvé aurait été l’équivalent d’un suicide collectif. Toute leur histoire mythique mise désormais par écrit et toutes les paroles de leurs prophètes ne cessaient de leur répéter qu’ils n’étaient pas comme les autres, qu’ils devaient se tenir à l’écart des nations étrangères (les goyim), parce qu’ils étaient promis par leur dieu à un grand destin. « C’est un peuple qui demeure à part et qui n’est pas compté parmi les nations » : ainsi se décrivent-ils dans la Bible (Nombres, 23, 9). Leurs lois contribuaient elles aussi, et tout particulièrement les interdits alimentaires, à maintenir cette séparation : « C’est moi, Iahvé, votre dieu, qui vous ai séparés des peuples, et ainsi, vous séparerez la bête pure de l’impure, l’oiseau impur du pur, et vous ne vous rendrez pas abominables par la bête, par l’oiseau, par tout ce dont fourmille le sol, bref, par ce que j’ai séparé de vous comme impur », Lévitique 20, 24-25[11]. Renoncer à cette idéologie qui leur avait permis de supporter beaucoup de revers et plusieurs catastrophes aurait été renoncer à être eux-mêmes. Reconnaître qu’ils s’étaient trompés les aurait condamnés à disparaître. Pour ne pas en venir là, les guides du peuple avaient cherché depuis longtemps à amender la religion initiale. Ils avaient décrété, sous Josias, que le dieu national ne supportait aucun rival, et on avait chassé les dieux étrangers. Après le retour de Babylone, Esdras avait pensé qu’il fallait épurer l’ethnie pour la rendre digne d’être à nouveau le « peuple de Iahvé » et on avait chassé les femmes étrangères avec leurs enfants, en interdisant strictement désormais les mariages mixtes (Esdras 10 et Néhémie 13). Dans le temple reconstruit, on multipliait les sacrifices expiatoires et les rites de purification pour respecter les innombrables commandements que Iahvé avait prescrits, disait-on, à Moïse et que le prophète avait notés : on disposait maintenant de rouleaux pour enseigner ces lois à tous les Juifs. Que pouvait-on faire d’autre en vue d’obtenir le pardon des fautes commises par les ancêtres, de retrouver grâce auprès de Iahvé et de redevenir le grand peuple à qui Moïse avait dit : « Tu annexeras des nations nombreuses et toi, tu ne seras pas annexé. Iahvé te mettra à la tête et non à la queue ; tu seras uniquement en haut, tu ne seras jamais en bas », Deutéronome 28, 12-13 ? Il fallait bien constater que toutes ces réformes et tous ces efforts étaient restés sans résultats. Rien n’était venu modifier la condition subalterne et insignifiante dans laquelle le peuple vivotait. Les Juifs s’étaient-ils trompés en misant tout sur le seul Iahvé ? Le doute, étalé sur plusieurs générations, a dû être véritable et profond. Un psaume remanié à l’époque perse peut donner une idée de cet état d’esprit : « Tu nous a rejetés et couverts de honte (…) Tu fais de nous la fable des nations (…) Tout cela est arrivé sans que nous t’ayons oublié, sans que nous ayons trahi ton alliance (…) Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu, Seigneur ? », Psaume 44, 10-24. L’explication par la culpabilité du peuple a épuisé ses effets, des voix osent s’élever maintenant pour mettre en cause Iahvé lui-même. Les interrogations sur le pouvoir réel du dieu étaient d’autant plus inévitables qu’on voyait, au même moment, les Perses triompher sans commettre aucun méfait qui aurait pu attirer sur eux le courroux de Iahvé. Bien plus, le peuple a dû finir par savoir, comme ne l’ignorait pas Néhémie, qui vivait à la cour de Suse, que les Perses attribuaient leurs succès à leur dieu, Ahura-Mazda, avec de bonnes raisons de le faire. Cette situation qui a perduré pendant les deux siècles de l’Empire achéménide a mis en porte-à-faux l’idéologie qui avait permis aux Juifs de l’Antiquité d’expliquer leurs malheurs sans remettre en cause la puissance de leur dieu ni l’alliance qui avait fondé leur identité. Il faut supposer que durant cette période sur laquelle nous n’avons pratiquement aucun document – elle rappelle les « siècles obscurs » qui ont précédé la renaissance, au viiie siècle, de la civilisation grecque – une crise intellectuelle a dû se développer et s’accentuer. Pour la surmonter, il n’y avait que deux voies : abandonner la doctrine traditionnelle et sacrifier le passé, ou trouver une idée radicalement neuve capable de sauver, à la fois, le peuple et son dieu. Cette idée a été le monothéisme. Il est impossible de savoir quand et par qui cette idée a été formulée pour la première fois. Il en va de même, souvent, dans l’histoire des sciences, quand il s’agit d’identifier le ou les auteurs d’une théorie venue dénouer la crise dans laquelle la recherche s’était enlisée : j’ai avancé ce parallèle en m’aidant des analyses de Thomas S. Kuhn sur les révolutions scientifiques[12]. Il a fallu du temps pour que la théorie monothéiste se fraie un chemin, du temps pour qu’elle gagne des adeptes, du temps pour qu’elle s’impose finalement à tout un peuple, dans la deuxième moitié du ive siècle, semble-t-il, sinon au début du iiie, quand les Grecs sont venus supplanter les Perses sans que la situation des Juifs change en quoi que ce soit. L’adoption du monothéisme par les Juifs a modifié du tout au tout leur vision du monde. Il n’y avait plus lieu d’interpréter l’Histoire en termes de rivalités entre dieux protégeant et aidant chacun son peuple. Comparer, en particulier, le dieu des Juifs et le dieu des Perses n’avait plus de sens : c’était le même dieu[13], le Dieu Unique, qui favorisait, selon des desseins connus de lui seul, tantôt un peuple et tantôt un autre. Cette évidence nouvelle, véritablement révolutionnaire, perçue par les Juifs et eux seuls, donnait à ces derniers une clef pour expliquer leurs malheurs passés et présents tout en gardant l’espoir de retrouver un jour la faveur de la divinité qui les avait fait sortir d’égypte et les avait dotés d’un grand pays où ils avaient édifié un puissant royaume. Ce dieu, on cessera peu à peu de l’appeler « Iahvé », comme on faisait du temps où il fallait, grâce à un nom propre, le distinguer des autres dieux. On l’appellera désormais « Dieu » (elohim) ou « Seigneur » (adonaï). Quand la Tora est traduite en grec par des Juifs d’Alexandrie, au iiie siècle avant notre ère, à l’intention des Juifs d’égypte qui ne connaissaient plus l’hébreu, la mutation monothéiste est achevée : dans la Septante, « Iahvé » a complètement disparu au profit de théos (« Dieu ») et de kurios (« Seigneur »)[14]. C’est ainsi que les Juifs ont changé de religion, sans attribuer nulle part cette innovation à une inspiration divine. Ils ont cru (ou laissé croire), pour raccorder le présent au passé, que cette vue nouvelle tenue pour la Vérité remontait au Sinaï. Et ils ont apporté dans ce sens quelques corrections à la Bible : ils ont réécrit, par exemple, le premier chapitre de la Genèse[15]. Néanmoins, ils ont respecté pour l’essentiel un texte déjà fixé et considéré comme sacré parce que dicté par Dieu à Moïse. De ce fait, la Bible hébraïque que nous lisons aujourd’hui est presque entièrement antérieure à l’époque où la croyance en un Dieu unique est devenue un dogme dans la religion des Juifs – un millénaire environ après Moïse, si ce prophète a une réalité historique – dogme qu’ils ont inventé dans le but de tirer Iahvé, et de se tirer eux-mêmes avec lui, du gouffre où ils étaient descendus ensemble. Mon hypothèse permet de comprendre que, par la suite, le Dieu unique n’a jamais cessé d’être considéré par les Juifs comme le Dieu des Juifs avant tout et non pas comme celui de tous les peuples. La preuve en est qu’au début de notre ère encore, le temple de Jérusalem, seul lieu où pouvait se célébrer, affirmait-on, le culte du Dieu Un, était réservé aux seuls Juifs. Les archéologues ont mis au jour deux panneaux où il est écrit, en grec et en latin : « Qu’aucun étranger ne pénètre à l’intérieur de la balustrade et de l’enceinte qui entourent le sanctuaire. Celui qui serait pris ne devrait accuser que lui-même de la mort qui serait son châtiment[16]. Ce sont les premiers chrétiens qui ont coupé les racines ethniques de Dieu. Paul surtout, né Juif, a dit et redit dans ses lettres pastorales : puisqu’il n’existe qu’un Dieu, il est nécessairement le Dieu de tous les peuples et de tous les individus ; et il n’y a dès lors aucune raison de faire des distinctions entre les Juifs et les non-Juifs[17]. Cependant, à partir du moment, au début du IVe siècle de notre ère, où un empereur romain, Constantin, s’est converti au christianisme, le dieu « Dieu » est devenu progressivement le dieu des Romains, puis des Européens et des peuples qu’ils ont soumis. Il a de nouveau été la marque identitaire, non plus d’une ethnie particulière, comme c’est toujours le cas dans le judaïsme, mais d’un ensemble de nations unies dans le culte du Fils de Dieu. Et l’islam, au VIIe siècle, tout en affirmant très fort son attachement au Dieu unique emprunté aux Juifs et aux chrétiens, a triomphé en fédérant, autour de l’enseignement de Mahomet, des tribus arabes jusqu’alors rivales, et en les entraînant à la conquête d’un vaste empire. Le fait que le monothéisme ne puisse se passer, quoi qu’en disent les théologiens, d’un enracinement national explique qu’aujourd’hui encore, des peuples qui affirment vénérer le même Dieu se livrent à des luttes impitoyables pour faire prévaloir leur propre conception du Dieu Un. Notes [1] Cf. ma trilogie « Aux origines du Dieu unique » : L’Invention du monothéisme (éd. de Fallois, 2002) ; La Loi de Moïse (2003) ; Vie et Mort dans la Bible (2004) ; collection de poche « Pluriel », Hachette Littératures, 2004 et 2005 pour les deux premiers volumes. [2] Cf. Israel Finkelstein and Neil Asher Silberman, The Bible Unhearted, New York, 2001 ; trad. fr. La Bible dévoilée, Bayard, 2002. [3] Un autre subterfuge consiste à désigner ce dieu par les quatre lettres – le « tétragramme divin » : IHVH – qui servent à l’écrire dans la Bible. Mais l’hébreu ne note que les consonnes et les semi-consonnes pour ce dieu comme pour les autres, comme pour tous les mots de la langue ! C’est à cause d’une prétendue interdiction de prononcer ce nom, « le Nom », que certains le transcrivent dans les autres langues en IHVH, et le prononcent « Adonaï » (« Seigneur ») au lieu de « Iahvé ». En réalité, cette interdiction n’est pas dans la Bible. Voir L’Invention du monothéisme, p. 108-110 et 123-124, ainsi que La Loi de Moïse, p. 45-47. [4] Cf. notamment Amihai Mazar, Archaelogy of the land of the Bible, 10,000 – 586 B.C.E., New York, 1990. [5] L’Invention du monothéisme, p. 87-89. [6] Les arguments de Finkelstein et Silberman, op. cit., sont très convaincants. [7] Notamment les auteurs de The Bible Unhearted, chapitre 11. [8] Cette référence à Cyrus se trouve dans le recueil de prophéties attribuées à Isaïe (45, 1), lequel a vécu deux siècles avant le roi des Perses ! [9] Cf. Pierre Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Gallimard, 1997, p.181-185. [10] Cf. Pierre Briant, Histoire de l’Empire perse, Fayard, 1996, p.492, et Les inscriptions de la Perse achéménide, op. cit., p.246-247. [11] Cf. mon article « Sémiotique de la nourriture dans la Bible », Annales, E.S.C., Paris, juillet-août 1973. J’ai repris cette étude, avec des compléments, dans Vie et mort dans la Bible, 2004, p.13-29. [12] Cf. Thomas S. Kuhn, The structure of scientific revolutions, Chicago, 1962 et 1970 ; trad. fr. La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, 1983. Et Jean Soler, L’Invention du monothéisme, p.91-93. [13] L’assimilation des deux divinités a pu être facilitée par le fait qu’Ahura-Mazda n’était pas représenté, lui non plus, sous des formes figuratives. [14] Cf. dans L’Invention du monothéisme le chapitre « L’effacement de Iahvé », p.107-110. [15] Cf. le chapitre « Des retouches monothéistes » dans L’Invention du monothéisme, p.99-102. [16] Vie et Mort dans la Bible, p.89. [17] Cf. notamment la Troisième épître aux Romains, 29-30. * Jean Soler est un agrégé des lettres. Il a été le conseiller culturel de l’ambassade de France en Israël de 1969 à 1973 et de 1989 à 1993. Il a collaboré à l’Histoire universelle des Juifs, sous la direction d’Élie Barnavi, Hachette Littératures, 1992. Il est l' auteur d’une trilogie, Aux origines du Dieu unique, éd. de Fallois, 2002, 2003, 2004. |
En
même temps que ses bons voeux, retransmis à nos lecteurs,
le philosophe Michel Maffesoli (photo ci-dessous lors d'un
cours en Sorbonne)
nous a adressé ses
dernières réflexions sur la société tribale
post-moderne, forme ultime d'une barbarie qui s'ignore tout en
imprégnant, en fécondant
"notre corps social quelque peu
alangui" Qu'en sortira-t-il ? Les conjectures sont ouvertes. On
devine toutefois que rien ne sera plus comme avant...
Du moins pendant fort longtemps.















Le monde de la vie (Lebenswelt), impasse conceptuelle
de Husserl ?
Pierre Le Vigan
Le concept central de Husserl porte sur le « monde de la vie » ou encore « monde vécu » (Lebenswelt). C’est, au sens restreint, le savoir qui porte sur les comportements de la vie quotidienne, un « savoir quotidien et banal dans le monde de tous les jours » (Peter Berger et Thomas Luckmann), qui exclut la connaissance théorique et intellectuelle. Quant à savoir ce que serait le « monde de la vie » en un sens élargi, c’est justement l’interrogation de Husserl.
Le monde la vie (Lebenswelt) est-il l’arrière-plan de la science ou est-il le fondement même de la science ? Cette question est aussi celle de ce que l’on appelle la substruction (construire au dessus de quelque chose), en d’autres termes le raccordement de notre monde à des essences idéales exprimables en termes mathématiques. La substruction revêt le monde de la vie d’un « vêtement d’idées ». Le monde des apparences est redoublé par un monde d’essences pures qui est en fait, dans cette perspective, le seul vrai monde : les apparences sont des illusions et les essences sont la vérité en soi. En conséquence, la science finit non pas par expliquer les notions du monde vécu en commun, (les couleurs, le chaud, le froid…) mais par dissoudre ces notions.
La perspective inverse à celle-ci consiste à dire que le monde de la vie inclut aussi toutes les idéalisations en forme d’essences pures, ou encore idéalisations scientifiques. Alors que dans la première hypothèse, le monde de la vie est un monde muet, adamique (Adam), et originel (pré-historique), dans cette seconde hypothèse, le monde de la vie est « essentiellement historique » (c’est la thèse de H-G Gadamer).
L’objection principale à cette seconde voie est celle d’Heidegger. En effet, selon Heidegger, l’imposture réside précisément dans le fait d’importer dans le monde de la vie des éléments venant des idéalisations mathématiques de la nature.
Une tentative de sortir de la contradiction interne de la notion de « monde de la vie » chez Husserl consiste à dire que le « vêtement d’idées » que la science jette sur la vie, est lui-même le fruit d’une expérience. C’est la théorie de la science comme expérience, ou encore comme praxis (action), comme construction culturelle d’idéalités plus que comme découverte de ces idéalités. Mais cette tentative de résolution de la contradiction est peu convaincante ; en effet, l’objectivation scientifique n’a que peu à voir avec le domaine de l’expérience, qui renvoie de son coté essentiellement au monde de la vie. En d’autres termes, le « sol » – concret – de l’expérience de la vie n’est pas la Terre des idéalités mathématiques.
Selon Husserl, le monde de la vie se tient sur un fond, sur un arrière-plan, qui est le monde de la vie, dont les évidences primordiales, les proto-évidences seraient fondatrices des sciences. Un arrière-plan ? Soit, dit Paul Ricoeur. Mais Husserl semble dire que le monde de la vie n’est pas seulement un fond – tel un fond d’écran – , mais un fondement, une cause – la cause première – en d’autres termes. Il y aurait ainsi selon Husserl continuité entre le monde pré-théorique de la vie et le monde théorique des idéalisations scientifiques.
Or, comme le montre Wittgenstein, le monde de la vie est antérieur à toute nécessité de justification par de quelconques « essences » du vrai et du faux. C’et un arrière-plan (Hintergrund) qui se suffit à lui-même en terme de compréhension. Le « monde de la vie » n’est pas dans cette perspective un fondement, un socle (Untergrund) sur lequel reposerait la science, c’est simplement le paysage sur le fond duquel apparait la science. Claude Romano écrit en ce sens : « il est sans doute faux que ces proto-certitudes [celles du « monde de la vie »] aient vocation à fonder la praxis scientifique. Il n’y a pas de continuité épistémique entre le monde phénoménal « inexact » [le « monde de la vie »] et les vérités exactes de la science, et donc pas davantage de science du pré-scientifique. »
René Major contre le cléricalisme humanitaire
Robert Musil
parlait de l’homme sans qualités, Maurice Blanchot
de l’homme sans
particularités. C’est cette expression que retient
le psychanalyste René Major.
La thèse que défend l’auteur est que la
démocratie est réduite au traitement de
la demande. C’est une démocratie de
marché. Une telle
« démocratie »
n’est possible que parce que la modernité–
j’appelle par là le culte du progrès
– a
accouché de l’homme
indifférencié, de
l’homme sans qualités, celui qui ne
s’identifie
à aucun de ses rôles, et qui ne
peut jamais y trouver du sens, l’homme que Blanchot appelle
l’« homme sans
particularités », ou André
Gide
l’« homme disponible »,
au sens
de trop disponible. Cet homme nouveau est
marqué par le culte de la
transparence, l’exhibition de la jouissance, un pragmatisme
qui détourne la
philosophie de William James en la réduisant à un
culte de la réussite. Ce qui
caractérise encore cet homme nouveau est
d’être fondé sur autre chose que la
filiation. De l’insécurité identitaire
de l’homme nouveau s’ensuit la capacité
à produire ou à accepter toute une
législation proprement délirante sur toutes
les discriminations ou phobies possibles et imaginables (homophobie,
handophobie, etc). Une
« libération » soluble
dans le marché devient
obligatoire, consistant non à choisir, ce qui est la vraie
liberté, mais à se
« libérer » de tous
« préjugés »
et donc à accueillir
« l’autre » sans se
poser la question du sens et du projet d’un
être-ensemble. L’idéologie du
« respect », qui va du respect de
la
chaîne du froid (sic) au respect des
« différences » sans
se poser la
question de leur compatibilité avec telle ou telle forme de
société et de
civilisation, est une forme aggravante de cette anomie sociale, anomie
qui n’est
pas une sagesse pratique (phronèsis) mais
un délitement de toute
création de sens. La crise des signes sociaux et de
l’esthétique même de la
société n’est pas autre chose
qu’une conséquence de cet état de fait
et de la
fabrication de cet « homme
nouveau », sans qualités et sans
particularités. En effet ce sont les signes et les arts qui
donnent figure et
vie au sens, donc aux valeurs d’une
société. Le sens de la vie dont parle Luc
Ferry c’est toujours le sens d’une vie sociale.
Comme le remarque à juste titre René Major, un espoir subsiste car les affects restent toujours secrets et non calculables. Pour l’auteur, le retour au droit au secret est la condition de la restauration du sujet. Il faut « tenir au secret » (Ginette Michaud). Ce qui implique le droit de parler sans être l’objet d’interprétations inquisitoriales par les tribunaux, ce qui nécessite donc de restaurer une liberté humaine fondamentale : le droit au blasphème. Ce qui implique donc de sortir de notre société de cléricalisme humanitaire. Un essai qui mériterait d’être mieux structuré et développé mais qui pose un juste regard sur le formatage de l’homme nouveau et l’écrasement des vraies libertés.
Pierre Le Vigan
• René
Major, L’homme sans particularités,
Circé, 2008, 126 p., 14 €.
Philosophie, idéologie, religions
« Fascislamisme »
contre
« Shoah
Business »
Le prophète de merde dans un chemisier de soie Bernard-Henri Lévy dégoise sur une gauche française zombifiée
°°°°°
Par Diana
Johnstone *
in CounterPunch, 1er novembre 2007

http://counterpunch.org/johnstone11012007.html
°°°°°
L’ouvrage politique le plus controversé, en France, cet automne, Ce grand cadavre à la renverse, de Bernard-Henri Lévy (Grasset, Paris, 2007), est supposé être consacré à la gauche française. Mais, très étonnamment, il ne traite pas réellement de la gauche, et il ne s’agit pas vraiment non plus d’un livre politique…
Bernard-Henri Lévy est – de très loin – le plus notoire d’une petite coterie de propagandistes qui, voici une trentaine d’années, sous le label de « nouveaux philosophes » (on ne rit pas !), entreprirent une campagne hautement publicisée visant à renverser les sentiments anti-impérialistes qui étaient devenus dominants dans le monde entier, en réaction contre la guerre états-unienne au Vietnam.
Cette guerre était terminée, et la gauche française était affaiblie par la fragmentation sectaire et l’effondrement d’attentes « révolutionnaires » irréalistes. Les Khmers Rouges, qui avaient pris le pouvoir au Cambodge au lendemain de bombardements américains et d’un coup d’état fomenté par les Etats-Unis, perpétrèrent dans ce pays le de bain de sang qui avait été à tort prophétisé pour le Vietnam, dès le dernier Américain parti. Au moyen d’une « découverte » hautement publicisée et dégoulinante d’émotivité du goulag soviétique, plus de vingt ans après la mort de Staline, et en se focalisant sur les aberrations criminelles des Khmers Rouges, ces « nouveaux philosophes » entreprirent de stigmatiser toutes les aspirations de gauche à un changement social radical en les présentant comme intrinsèquement totalitaires. Contre la « menace totalitaire » pérenne, les États-Unis furent réinstallés sur leur piédestal d’indispensables sauveurs de la démocratie et de défenseurs des droits de l’Homme !
Difficile, de prendre toute la mesure de l’impact effectif de cette campagne. Elle s’inscrit dans un effort post-nixonien visant à réhabiliter l’impérialisme américain sous la bannière des droits de l’Homme. Ces philosophes en herbe n’ont assurément jamais été pris au sérieux par les philosophes académiques, mais ils ont acquis une réputation instantanée grâce à l’empressement de médias pro-américains (à commencer par le Nouvel Observateur, soi-disant de gauche) pour saturer le public avec leur version « nouvelle » et « philosophique » de la propagande de Guerre Froide.
Peu importe. Trente ans plus tard, et peu importe la raison, leur mission s’avère soudain accomplie. Bien qu’il ne soit pas philosophe, Nicolas Sarkozy incarne la « nouvelle » Europe, telle que rêvée par Rumsfeld au début de la conquête de l’Irak : une Europe prête à suivre aveuglement les Etats-Unis dans leurs croisades guerrières.
André Glucksmann, le plus hystérique de tout le clan, n’a pas tardé à soutenir Sarkozy avant les élections, suffisamment précocement pour que cela lui ait valu la dignité de philosophe de la Cour. Bernard Kouchner, le plus mondain et le plus ambitieux des combattants de l’humanitaire, a attendu que Sarkozy ait été élu avant de rentrer dans son gouvernement, au poste de ministre des Affaires étrangères.
Plus madré que les autres, BHL a refusé de se perdre dans la mêlée victorieuse. Durant la campagne, il s’auto-proclamma conseiller idéologique de la candidate du parti socialiste, Ségolène Royal. Après sa veste, il préféra traîner sur le champ de bataille, afin de s’emparer de l’étendard perdu par la perdante : la gauche. Soit, pour faire écho au titre de son nouveau bouquin, afin d’en récupérer le corps sans vie. Ce livre prétend donner des leçons à une gauche ressuscitée. BHL aspire à insuffler ses mots et ses grandes pensées dans le cadavre, le transformant en une sorte de zombie, afin de faire peur à Ségolène Royal, qu’il veut éloigner de gens comme Jean-Pierre Chevènement, Noam Chomsky, Michael Moore, Rony Brauman, Alain Badiou, Régis Debray, Harold Pinter et tous les autres pourvoyeurs, innombrables, de mauvaises pensées, que BHL dénonce et accuse de conduire la gauche dans un « totalitarisme » d’un genre nouveau [voir la note, à la fin de ce texte].
Et ce nouveau totalitarisme, quel est-il, hein ? Mais l’ « anti-américanisme », ben voyons ! Et qu’est-ce que l’ « anti-américanisme », au juste ? D’après BHL, « l’anti-américanisme est une métaphore de l’antisémitisme » (page 265). Nous voici fixés !
Bien entendu, cet « antisémitisme » est une accusation qui est supposée faire s’évanouir l’opposant récalcitrant dans un petit nuage de fumée, comme les Sorcières de Salem étaient supposé le faire, mais la magie fonctionne-t-elle encore aussi bien ? BHL redoute que sa puissance ne soit quelque peu sur le déclin.
Le
monde selon BHL, en V.O.
Bien que son étiquette de « philosophe » soit quelque peu surfaite, l’écrivain BHL a bien, comme n’importe qui d’ailleurs, une philosophie personnelle. Cela commence avec son opinion selon laquelle les idées façonnent le monde – pour le pire comme pour le meilleur. Surtout pour le pire, semble-t-il. Les idées peuvent surgir virtuellement de rien du tout, d’où la nécessité d’exercer une vigilance de tous les instants. Ce qu’il appelle sa loyauté « de gôche » n’a strictement rien à voir avec les rapports socio-économiques, encore moins avec l’opposition à la guerre. Non, il s’agit, bien plutôt, de son obsession à dénoncer des crimes : de l’affaire Dreyfus au gouvernement de Vichy en passant par divers génocides avérés ou allégués. Cette attitude se fonde, comme il le fait observer en détail, sur sa propre galerie personnelle « d’images, d’événements et de réflexes ». Jamais, comme vous l’aurez sans doute remarqué, sur des « analyses ». Il procède, tel le prophète Isaïe criant dans le désert, sans aucun recours à ces billevesées que sont les outils modernes de recherche et d’analyse…
Dans ce monde idéel, les faits purs et simples sont secondaires, sinon totalement incongrus. BHL joue avec eux, verbalement, comme il joue avec ses propres idées ô combien malléables. Les faits doivent être malaxés jusqu’à ce qu’ils correspondent à l’idée, et jamais l’inverse. Les Etats-Unis sont un empire ? Le concept d’empire peut s’appliquer à la Chine, à la Russie, aux Turcs, aux Arabes, aux Aztèques, aux Perses, aux Incas, dit-il, mais il est totalement inapplicable à « une Amérique dont la tentation majeure est depuis toujours l’isolationnisme et qui, contrairement aux plus importantes nations de la vieille Europe, n’a jamais colonisé qui que ce fût ». Cette affirmation époustouflante, que l’on trouvera à la page 281, situe clairement BHL au-dessus, et au-delà de la pure réalité. Son livre n’a rien à voir non plus avec la politique, contrairement à ce que les gens croient généralement. Non, il s’agit bien, plutôt, de l’expression, comme il le signifie aussi clairement qu’en tous les domaines, d’une sorte de religion juive, mais light – allégée de la croyance en Dieu…
Cela peut paraître étrange, pour une célébrité très riche, appartenant à la jet-set, menant une vie de luxe, mais le rôle principal dans lequel se complaît BHL, c’est celui du prophète juif de l’Ancien Testament, qui dénonce de mauvaises idées qui conduiraient immanquablement le peuple à sa perte. Il le dit très explicitement vers la fin de son dernier bouquin (comme il le faisait déjà dans un de ses premiers, déjà : Le Testament de Dieu). De fait, si l’on commence son livre par la fin, on constate que le sujet, en réalité, n’est nullement le parti socialiste, ni la gauche, mais une exhortation prophétique à une sorte de guerre de religion, sans nul Dieu à l’horizon.
Dans certains passages particulièrement lyriques concernant la généalogie judéo-chrétienne des concepts de démocratie et de droits de l’homme, BHL écrit qu’ « on peut » les trouver trop grecs, trop romains, ou trop chrétiens (« pauliniens », écrit-il). « On peut donc, à l’instar de Levinas, faire que ces voix juives soient à nouveau écoutées, cette inspiration prophétique, qui fut étouffée dans l’œuf par le paulinisme gréco-romain ».
Il est fait référence, ici, au philosophe lituano-franco-israélien Emmanuel Levinas, dont les contorsions métaphysiques autour de la culpabilité et de l’innocence ont amené BHL et Alain Finkielkraut à voir en lui leur propre prophète contemporain. Avec l’influent secrétaire de Jean-Paul Sartre (sur la fin de sa vie), Benny Lévy (aujourd’hui disparu), qui avait abandonné la direction du mouvement de la « Gauche Prolétarienne » pour retourner au judaïsme traditionnaliste, BHL et Finkielkraut ont fondé l’Institut d’Etudes Levinassiennes [authentique ! ndt], sis à la fois à Jérusalem et à Paris, en 2000, lequel « institut » est voué (pour reprendre mot pour mot les propos de Benny Lévy) à combattre « la vision politique du monde ». Leur référence inépuisable et unique, c’est le Talmud.
Le style prophétique plane très haut au-dessus des faits et des analyses, pour se consacrer aux lamentations et aux admonestations. Il projette une atmosphère d’urgence morale, qui n’a pas de temps à perdre à des analyses claires, rationnelles et fondées sur un respect rigoureux des faits et une attention honnête à des jugements fussent-ils inopportuns.
Le rejet de toute analyse est plus qu’un simple tour de passe-passe rhétorique : ce rejet est véritablement au centre de la vision du monde que BHL fait sienne. Il n’est que l’un des épigones les plus sophistiqués du rejet juif conservateur, très largement répandu de nos jours, de toute tentative visant à expliciter les événements historiques par des causes matérielles ou politiques. Ce rejet de l’analyse est absolument central dans l’attitude religieuse vis-à-vis de l’Holocauste, ou Shoah (c’est-à-dire, du massacre des juifs par les nazis, conceptualisé en termes religieux). Pour les adeptes de cette religion contemporaine, il est mal de rechercher des explications matérielles à des événements qui doivent rester « incompréhensibles » de par leur magnitude. La simple tentative d’expliquer l’ascension [politique] d’Hitler au moyens de facteurs tels que le choc subi par l’Allemagne en raison de son humiliante défaite, en 1918, de la perte de territoires, d’une inflation catastrophique, et de la grande dépression, est rejetée, au motif qu’elle reviendrait à « trouver des excuses ». Toute explication, autre qu’une haine éternelle et récurrente des juifs risque même de se voir dénoncée comme « antisémitisme » !
Ce refus d’analyser les faits matériels générant les phénomènes idéologiques s’étend à toute sorte d’événements contemporains. Expliquant la perte récente d’enthousiasme pour l’Union européenne, BHL n’envisage nullement cette réalité de plus en plus évidente : l’Union européenne est utilisée afin d’imposer une politique économique impopulaire, avec notamment une privatisation à marche forcée des services publics, par-dessus les têtes des électorats nationaux des pays membres. Non, la principale raison qu’il entrevoit, de ce déclin de l’idéal européen, c’est « le vide laissé par six millions de juifs assassinés » ! (page 232).
« La crise de l’Europe, son malaise, et même son échec, sont, de ce point de vue, des mots trop faibles pour exprimer le cri du cœur d’une Europe mort-née, ou née avec une partie d’elle-même morte, et qui ne sait plus comment vivre, par conséquent, autre chose que la vie des spectres. »
Cette vision « antipolitique » des événements historiques et comparable à celle des rebouteux, ces sorciers d’avant le développement de la médecine moderne. La principale marotte de nos « lévinassiens » [excusez l’euphonie avec « vinasse »…, ndt], c’est manifestement l’antisémitisme, exactement de la même manière que la Peste Noire était celle des Européens du Quatorzième siècle. De fait, ils en sont obsédés, et ils sont obsédés de la probabilité de sa résurgence. Mais leur approche religieuse – en dépit du fait qu’ils ont reconnu ouvertement leur athéisme (page 405) – les empêche d’en analyser les causes d’une manière susceptible de contribuer à en éviter d’éventuelles récurrences.
Guerre
de religion
Dans son chapitre consacré au devenir « progressiste » de l’antisémitisme, BHL voit dans celui-ci une sorte de démon qui se tapirait, traversant les époques historiques et adoptant divers accoutrements. C’est un « interminable cri de haine » qui poursuit, à travers les époques, « le Peuple du Verbe ». Se demander « pourquoi » ? Hors de question ! On a seulement le droit de se demander « De quelle façon » ?
À cette deuxième question, BHL daigne répondre. L’antisémitisme fera sa prochaine réapparition inexorable du fait de la gauche. Sur ce sujet, qui l’intéresse manifestement au plus haut point, il fait d’ailleurs quelques observations qui ne sont pas fausses. Il reconnaît, implicitement, une réalité que beaucoup d’autres commentateurs ignorent, à savoir que l’Holocauste est la seule religion réellement agissante, en Europe, aujourd’hui. Ou, comme il le dit, la « religion de l’époque » est « plus que jamais fondée sur ces trois indestructibles piliers que sont le culte de la victime, l’entichement de la mémoire et la réprobation des méchants (antifascisme triomphant, culte des victimes, devoir de mémoire) ». Ceci étant, il observe, alarmé, qu’une certaine compétition dans le martyre est en train d’alimenter un ressentiment envers les juifs accusés d’avoir « monopolisé » pour eux-mêmes la « compassion humaine », et le « capital victimaire », le « Shoah business ». « Que reste-t-il pour le génocide des Indiens d’Amérique ? », m’a demandé, un jour, le chef indien antisémite Russel Means », écrit-il. Et là, BHL fait même mention – pour une fois – des Palestiniens, dont le principal ami serait, disent certains », « ces hauts-cris à propos des souffrances du peuple juif qui étouffe leur voix. » (pp. 316-318).
La réponse de BHL à ce sujet consiste tout simplement à répéter que la Shoah est un événement absolument unique dans l’Histoire, ajoutant que les musulmans étaient du côté d’Hitler, et qu’ils en sauraient, partant, être considérés comme d’innocentes victimes du sionisme, et que ce genre de récrimination n’est qu’une manifestation du néo-antisémitisme. C’est cohérent avec la position selon laquelle il ne saurait y avoir d’autre explication à l’antisémitisme que la nature essentialiste éternelle de l’antisémitisme lui-même. Par-dessus tout, il ne saurait y avoir, à l’antisémitisme, de causes dans lesquelles les juifs eux-mêmes – ni, dans le cas d’espèce, l’Etat d’Israël – pourraient éventuellement avoir une quelconque responsabilité, aussi minime soit-elle.
En lieu et place d’analyser, BHL prophétise. Il considère que la menace de la prochaine flambée d’antisémitisme réside dans l’union entre « le négationnisme, l’antisionisme et la compétition victimaire ». Alors, que faire ? Des exhortations, toujours et encore, et un nouvel ennemi « fasciste » à combattre [après l’avoir inventé… ndt] : l’ « islamo-fascisme », ou, comme il préfère le qualifier, le « fascislamisme ».
Des
exhortations adressées à une gauche
zombifiée
Les exhortations de BHL s’adressent à la gauche zombifiée, qu’il espère inspirer par ses prophéties.
Exhortation 1 : cesser de parler d’Israël et de la Palestine ! Ou, plus précisément : « limiter les références obsessionnelles à Israël ». Traduction : « Parlez plutôt du Darfour, ou de la Tchétchénie ! Mais tout ce bla-bla-bla sur les Palestiniens… Non : c’est là, en réalité, une forme d’antisémitisme ! »
Exhortation 2 : Substituer la laïcité (le sécularisme à la française) à la tolérance. Traduction : « Tolérance zéro pour le « fascislamisme », qu’il repère y compris dans les positions relativement modérées d’un Tariq Ramadan, par exemple, pour ne pas parler des femmes voilés et des musulmans qui protestent contre des dessins caricaturant le Prophète Mahomet en terroriste.
Exhortation 3 : identifier, dans l’islamisme, un avatar du fascisme.
Ce zombie programmé, c’est, en réalité, tout ce que BHL a à offrir, que ce soit à la gauche, ou aux juifs.
Mais
qu’est-ce que cela pourrait bien finir par
donner ?
Le silence des critiques sur la nature judéo-centrique flagrante de l’ouvrage de BHL suggère qu’une certaine intimidation est à l’œuvre. Mais le fait de faire de tout ce qui a trait, de près ou de loin aux juifs une religion croulant sous les tabous est-il véritablement « bon pour les juifs » ? BHL lui-même, en mentionnant la « compétition victimaire », exprime certains doutes. Et pourtant, il persiste et signe…
Manifestement, il serait préférable, pour la gauche, pour les juifs, bref : pour tout le monde, de dépasser ces inhibitions religieuses et de regarder carrément en face la réalité du monde, y compris celle d’Israël, de l’Irak – invisible, dans le bouquin de BHL –, de la Palestine, de l’Iran et – mais oui – des États-Unis et de leur complexe militaro-industriel incontrôlé, qui trouve des prétextes pour recourir à la force armée dans l’hystérie néoconservatrice au sujet d’on ne sait trop quel « islamofascisme ». L’approche prophétique adoptée par Bernard-Henry Lévy est, précisément, d’une irrationalité émotionnelle qui n’est pas sans évoquer l’antisémitisme, diverses variétés de délire religieux, voire même le « fascisme ».
Il s’agit-là d’une querelle idéologique dépourvue de tout lien quel qu’il soit avec une quelconque des notions rationnelles du progressisme politique.
Codicille
Jean-Pierre Chevènement a démissionné de sa fonction de ministre de la Défense de la France, en 1991, afin de protester contre la décision, prise par le président Mitterrand, d’engager la France dans la première agression américaine contre l’Irak ; il s’est présenté en tant que candidat indépendant aux élections présidentielles de 2002, puis il a soutenu la candidature de Ségolène Royale lors des élections présidentielles de 2007, en tant que conseiller. Né à Jérusalem, Rony Brauman a été président de Médecins Sans Frontières, de 1982 à 1994 ; il est devenu un détracteur acerbe d’Israël et de la ligne Kouchner-BHL en matière d’ « intervention humanitaire » par des moyens militaires. Le philosophe Alain Badiou et l’écrivain Régis Debray figurent parmi les nombreux intellectuels français vilipendés par BHL en raison de leurs visions en matière de politique internationale [qui ont le don de l’ulcérer].
°°°°°°°
[* Diana Johnstone set l’auteur de l’ouvrage Fools' Crusade: Yugoslavia, NATO and Western Delusions, [La Croisade des Fous : la Yougoslavie, l’Otan et les désillusions occidentales], éd. Monthly Review Press. On peut la joindre à son adresse courriel : diana.josto@yahoo.fr ]
Philosophie, idéologie, religions
Au-delà
des nostalgies,
un
peu d’encre et de parole poétique
Pierre Le Vigan
Olivier
Mathieu, dit Robert Pioche, est un éternel jeune homme. Le
Dieu de Fénelon
dit : « Il te sera beaucoup
pardonné, parce que tu as beaucoup
aimé ». Mais Olivier Mathieu
n’est pas adepte des croyances
bibliques. Croyant,
sans doute
l’est-il. A sa façon. Il croit à
l’Europe,
à L’Empire, à la
Vérité. Il a de
celle-ci une conception monumentale. Et il l’assimile
à
une fidélité aux siens,
et, un temps, il l’a assimilée à une
certaine
idée du parcours humain, et aussi
inhumain, des réprouvés de 1945 (il a de ce fait
pris
beaucoup de coups). Olivier
Mathieu est un darwiniste à l’envers : il
pense que
les meilleurs ont été
sélectionnés par l’échec, et
que les bons
sont forcément ceux dont on ne peut
pas dire du bien. Or, les persécutions sont
détestables
mais il ne suffit
d’être persécuté pour avoir
raison.
C’est une posture qui est loin de
s’identifier à la vérité.
Disons deux
mots de cette question de la
« vérité ».
La vérité est beaucoup plus
que les faits, c’est l’exactitude. La
vérité est la vérité pleine
d’un
moment, c’est le jour et l’heure, et la position du
soleil, et l’odeur, et
l’humidité de l’air (cf. Jean-Louis
Tallon, Composition de l’atmosphère,
Le Grand Souffle, 2007). La vérité est
précise et exacte, ou alors elle n’est
rien. Autant dire que la vérité n’est
que la vérité d’un moment mais
d’un moment
qui étreint le tout même du monde et le rend
compréhensible. La vérité est un
saisissement du monde.
Mais la
vérité est aussi plurielle,
précisément parce qu’il y a 1000
façons de saisir
le monde. « S'il y avait une seule
vérité, on ne pourrait pas faire cent
toiles sur le même thème »
disait Pablo Picasso. Je parle de la vérité de
la vie. En histoire, la vérité est
autre : elle tend à être toujours en tension entre
d’une part la recherche
sincère des faits et des explications (l’homme
aspire anthropologiquement au
vrai au moins une fois dans sa vie) et d’autre part
l’histoire comme informée
par le rapport de force entre historiens et, en amont, par la
définition même
des assertions qui peuvent être de caractère
historique et celles qui ne
peuvent l’être. Et
ceci varie bien sûr
en fonction des sociétés, des climats culturels
et idéologiques, et aussi de
ceux qui ont gagné les guerres.
***
Ce qu’Olivier Mathieu veut dire dans son étrange Un peu de d’encre … tient en peu de mots : les purs sont des collectionneurs, il faut toujours poursuivre l’innocence, parler des autres est une façon de parler de soi-même, de même que ceux qui parlent d’eux-mêmes parlent d’abord aux autres. De cela s’ensuivent quelques considérations complémentaires : il faut d’abord étreindre pour accepter de s’éteindre. Et il faut savoir qu’aucune nuit d’été jamais ne revient. Robert Pioche-Olivier Mathieu écrit : « J’ai peut-être donné l’impression d’égarer mon innocence, pourtant jamais sa nostalgie ne m’a abandonné. C’est elle aussi, l’innocence, que j’ai poursuivie à travers le combat des idées. J’ai dit et j’ai prédit ». Et il poursuit par cette phrase énigmatique : « Je n’aurais jamais pensé, en naissant, avoir tant d’égaux ». Une parole poétique au sens de Parménide,c’est-à-dire une parole qui « fait passer les choses du non-être à l’être ».
Olivier Mathieu, dit Robert Pioche, Un peu d’encre, de larmes, de poudre et puis de sang, 2007, 73 p., sans prix. robertpioche@hotmail.com
Philosophie, idéologie, religions
Patrick Keridan
C’est un essai d’un peu moins de deux cents pages à la couverture noire lettrée de blanc, ramassé un jour de juillet chez un libraire parisien. Il ne paie pas de mine. De surcroît, il est anonyme. Ou plutôt ses auteurs signent « L’internationale ». Le titre, bien trouvé, intrigue, même si on se dit qu’on risque d’avoir affaire à l’utopie bon enfant des anars demeurés ou au sous-trotskisme pour banlieues socialistes. Il n’en est rien : ouvrez, c’est du bon vin de vieille souche ! Pas de guimauve ni de mièvrerie, pas d’antifascisme de bazar : on entre tout de suite dans le vif du sujet sans prendre de gants. On rentre dans le lard de notre modernité repue et hypocrite pour lui dire son fait. Pour lui signifier qu’elle n’est qu’une fabrique d’esclaves, une tueuse d’hommes et de femmes libres, liquidatrice des différences, des identités, de la distinction. Qu’elle nous trompe sur sa marchandise et nous marchandise sa tromperie. Que son soi-disant humanisme, ses démocrassouillages et son idéal des Lumières, son anti-racisme claironnant ne sont que l’habillage idéologique de l’hypermarché transnational qui nous tient lieu de politique.
Voici quelques extraits pour donner le ton de ce brûlot roboratif :
« La
distinction
(distinctio, onis) est
ainsi l’acte de positionnement par lequel
s’effectue la différentiation entre les
situations, les relations, les êtres et
les choses.
Distinguer c’est reconnaître puisqu’en faisant la différence l’on perçoit ainsi l’identité de ce qui est distinct, de ce qui est remarquable ou de ce qui ne l’est pas.[…]
De la sorte, la distinction est appréhension, caractérisation, contraste, démarcation, discernement, discrimination, distance, marque, préférence et prérogative.
Et simultanément, elle est aisance, correction, courtoisie, dignité, égard(s), élégance, finesse, honnêteté, mérite et tenue. […]
Toute vraie critique est donc distinction vérifiée et toute distinction est donc vérification critique.
Toute critique n’est vraie parce que radicale […]
Le discours spectacliste du pouvoir est la communication fétichiste de l’indistinct qui légitime l’ordre de la marchandise en imposant le code de signification du non-distinguable.
En toutes ses variantes propagandistes, journalistiques, scientifiques, universitaires, politiques, syndicales ou artistiques, l’indistinct se présente comme l’archétype de la vie aujourd’hui […]
…il n’y a plus d’hommes, plus de femmes, plus de Blancs, plus de Noirs, plus de sexes, plus de morale, plus de frontières, plus de nation, plus de beau, plus de laid, plus de sacré, plus de profane, plus de pur ni d’impur…bref, plus rien d’autre que des êtres humains marchandisés, indistincts, indifférenciés et interchangeables… en un grand aveuglement multiculturel gratuit, laïc et obligatoire. »
Et ainsi de suite, on éreinte au passage « l’anti-racisme officiel », « métissage canonique », l’ «allogénisation de commande » qui éparpille quelques têtes exotiques dans nos journaux télévisés, nos défilés de mode, nos préfectures et nos ministères pour nous rappeler que nous sommes tous les mêmes consommateurs d’objets, d’idées, de divertissements et que les notions “réactionnaires’’ de fierté de l’origine, de la souche, de l’appartenance, de l’excellence héritée… ne sont plus de mise.
« …la politique de la ville déverse des millions et des millions d’euros pour une réalisation toujours plus poussée de l’indistinction aliénatoire laquelle entend bien métisser la totalité de la misère sociale de telle sorte que plus jamais ne puisse se réveiller la conscience révolutionnaire de la vieille Europe. […]
Ainsi émerge « la communauté illusoire d’hommes-marchandises enfin coupés de ce que l’histoire recelait de danger critique à travers cette spécificité européenne qui, de la Grèce antique jusqu’aux manifestations ouvrières révolutionnaires de ce siècle contre toutes les formes capitalistes qui ont existé de chaque côté du rideau de fer, a su appréhender que le mouvement de la conscience de l’histoire devait se concevoir comme mouvement de l’histoire consciente d’elle-même. […]
Ainsi et à partir de l’immigration, s’opère la dés-européisation démographique et culturelle du salariat qui perd ainsi de plus en plus ses derniers repères de lutte anti-marchande […] la dictature démocratique du marché ne métisse pas pour européiser les non-Européens, mais pour dés-européiser les Européens. »
Cela se mesure aussi dans une guerre culturelle larvée qui, à force de campagnes anti-alcooliques culpabilise la consommation de vin, boisson traditionnelle européenne, ou bien élimine le cochon des cantines scolaires pour complaire aux communautés qui en prohibent la consommation. Or le cochon, frère du sanglier, est l’animal sacré des peuples gaulois, romains et scandinaves, habitant les forêts de chênes, vénéré pour son courage et sa témérité.
L’indistinction se manifeste aussi par une géopolitique d’encerclement de tout ce qui dans le vieux monde est encore susceptible de résister au dispositif de mondialisation accéléré en cours. Destruction de la Communauté des États Indépendants (CEI), encerclement de la Russie et de l’Iran, ancrage renforcé de l’Europe dans l’OTAN sous commandement états-unien… Le rouleau compresseur indistinctiviste se propulse aussi sur le devant de la scène avec des fictions (fable du réchauffement climatique, légende du terrorisme international avec sa figure emblématique, Ben Laden (cf. dans nos pages : Les OVNIS de l'imposture médiatique ) pour justifier ses guerres, ses conquêtes et ses politiques en paralysant toute critique.
Nous mettrons un seul bémol en guise de conclusion à cette magistrale critique de notre modernité tardive : sa nostalgie d’un communisme primitif dont la source est retracée à la fois chez Marx et dans certains éléments de l’évangile chrétien. Certes, l’aliénation du travail, devenu simple mesure de rendement est insupportable. Une réflexion s’impose sur les valeurs communautariennes, et elle est en cours. Mais il serait futile d’en rester à quelques commentaires de Marx ou des Évangiles. La réflexion sur une communauté organique et enracinée ne fait que commencer. Elle attend la jonction d’une véritable nouvelle droite avec une authentique nouvelle gauche contre le totalitarisme du temps présent.
Ce livre, avec quelques autres, pourrait servir de manifeste à une nouvelle école de la distinction.
*
L’internationale, Critique de la
société de l’indistinction. Commentaire
sur
le fétichisme marchand et la dictature
démocratique de son spectacle,
Éditions Révolution Sociale,
« achevé d’imprimer en Union
dite Européenne
au deuxième trimestre Deux Mille Sept.
Philosophie, idéologie, religions
« Derrière
chez Martin » : un éloge de la
simplicité
volontaire
Pierre Le Vigan
Auteur, notamment, d'une tétralogie érotique et de La mondialisation racontée à ceux qui la subissent, H-R Martin écrit avec Éloge de la simplicité volontaire un livre-essai-témoignage, brûlot assez inclassable, résolument talentueux et puissamment sincère. C'est du Guy Debord ou du Baudrillard (paix à son âme) mais beaucoup plus concret, beaucoup plus gai, et à peine moins brillant. Il y a aussi chez H-R Martin quelque chose du regard étonné et donc philosophique de Raoul Vaneigem. La thèse principale de H-R Martin dans la première partie du livre tourne autour de cette réflexion de Pier Paolo Pasolini : « Les hommes qui peuplaient l'univers paysan ne vivaient pas un âge d'or. Il vivaient ce que [Felice] Chilanti a appelé l'âge du pain c'est-à-dire qu'ils étaient des consommateurs de biens de toute première nécessité. C'est sans doute cela qui rendait leur vie pauvre et précaire extrêmement nécessaire, tandis qu'il est clair que les biens superflus rendent la vie superflue ». Nous en sommes là. Une société folle rend fou. Exemple : la société de marché décourage l'utilisation du lait maternel, gratuit, au profit du lait « pour bébé », payant et inadapté aux besoins de l'enfant, c'est-à-dire tout simplement dangereux. Autre exemple. C’est une scène dans un train : un homme téléphone et détaille devant ses voisins les détails de sa vie intime et de ses états d’âme. L’un des voisins se met à lire son journal à haute voix. Etonnement de l’homme au téléphone. Réponse du lecteur à haute voix : « Vous me donnez de vos nouvelles. Moi je vous donne des nouvelles du monde ».
La critique de la société de marché que fait H-R Martin s’appuie sur des exemples concrets mais aussi sur l’histoire de ce que Karl Polanyi a appelé la « grande transformation ». L’auteur montre admirablement comment le même mécanisme nous a fait passer de l’immigration puisée dans nos campagnes (nos grands parents et nos arrière grands parents) à l’immigration puisée dans le monde entier. Et il en tire toutes les conclusions. C’est le principe même du commerce mondial qui implique un échange inégal. Il faudrait 300 ans à un producteur de café colombien pour atteindre l’équivalent du revenu médian français annuel. Hostile à la société de consommation et donc aussi à l’idée de « consommer » des solutions – qui sont aussi souvent des produits marchands – l’auteur pense qu’il est préférable de « changer notre regard sur nous-mêmes et sur le monde ». C’est pourquoi même les « solutions » de l’altermondialisme, qui ne sont pas toutes stupides, et moins encore quand il s’agit d’un vrai antimondialisme, ne le convainquent guère.
H-R Martin recherche une pratique à opposer à une autre pratique, celle de l’accumulation capitaliste. Et toute pratique commence par soi. Elle commence par une disposition personnelle. « En 1846, Henry-D Thoreau fut emprisonné pour avoir refusé de payer l’impôt en signe de protestation contre la pratique de l’esclavage et la guerre d’invasion menée au Mexique par le gouvernement des Etats-Unis. Il ne voulait pas que son argent serve à des causes qui le déshonoraient ». C’est pourquoi Martin a décidé de ne plus travailler. Pour être précis, de ne plus travailler pour les autres, mais de travailler pour lui, en construisant sa maison, en vivant de la manière la plus autonome possible, au rythme de 10 à 12 heures par jour de travail, six jours sur sept. Du travail vraiment ? Même quand il écrivait des livres à raison de 16 heures par jour, il n’appelait pas cela un travail. Question de définition : c’était bel et bien un labeur, mais ce n’était pas un travail aliéné. Objectif : non pas sortir du système, – sortir complètement du « grand cirque » est impossible – mais vivre à la marge, là où, au moins on freine le plus possible la rotation de la machine folle, et où on peut lui envoyer des grains de sable pour en gripper le moteur.
Le monde est organisé pour ceux qui peuvent et veulent aller vite. Pour les autres le monde va de plus en plus lentement. Les exilés de banlieues mettent de plus en plus de temps à rejoindre le cœur des villes, attendent de plus en plus longtemps chez le médecin, ou à l’hôpital, mettent de plus en plus de temps à trouver un travail de plus en plus loin de chez eux. Avant, les pauvres avaient des commerces de proximité comme tout le monde, maintenant s’ils sont vraiment pauvres, s’ils n’ont pas les moyens d’avoir une voiture, il ne leur reste plus rien d’accessible, ou des épiceries où ils paieront chaque produit le double du prix. Cela leur coûtera cher d’être pauvre. « Salauds de pauvres » avait déjà dit Grandgil dans la Traversée de Paris. Alors, Martin a fait son choix. Préférer les épreuves à la misère. Acheter une vieille maison ? Trop cher. Il achètera un terrain. Et mettra une maison dessus. Le principe qu’il retient : une maison à ossature bois avec des murs en terre et paille. Avec quel maître d’œuvre ? Aucun. Simplement en s’entourant des conseils. On appelle cela de l’ auto-construction. Martin sera en quelque sorte le chef de chantier. Il va même devenir le principal ouvrier. Les fondations ? Elles ne sont pas toujours nécessaires. En tout cas, pas en béton. (voir Olivier Darmon, Archi pas chère. 20 maisons d’aujourd’hui à moins de 100 000 euros, éd. Ouest-France, 2006). L’objectif : faire le plus de choses possible soi-même et en faire faire le moins possible. Casser la dissociation schizophrénique entre produire et consommer. Sortir de l’imposture des « spécialités » et expertises : nombre de nouveaux métiers sont des inventions de l’hyperspécialisation et manifestent de nouveaux stades de la dépossession de soi-même que subit l’homme. Exemple de ces nouveaux métiers : coach parental (pour mieux élever ses enfants), médiateur dans les transports, conseiller en aménagement intérieur, visagiste, etc. Quel budget pour cette maison ? 70 000 euros, ce qui n’est pas négligeable, le terrain étant déjà acheté (dans la vallée de l’Aude, près du plateau de Sault, non loin des Pyrénées orientales). Mais le terrain est en pente – ce qui augmente les coûts de construction. Ce terrain étant découpé en deux parcelles, il est possible de construire deux maisons de moins de 170 m2 chacune et donc de se passer d’architecte. Mais le budget nécessaire est trop élevé : 100 000 euros. Il manque 30 000 euros. Martin décide de réduire un peu la surface au sol de la maison. Elle sera ainsi entièrement sur une dalle flottante et la partie sur vide sanitaire est supprimée. Et surtout, Martin décide de la construire en partie lui-même.
La maison sera construite en pin Douglass. En quatre jours la structure poteaux et poutres en bois est montée, sans le toit. Une partie des murs, les plus exposés au vent et à la pluie, seront en bottes de paille compressée entre deux rangées de liteaux. Les autres murs, est et sud, seront en torchis (terre et paille). Le torchis est moins isolant que la paille compressée utilisée seule, mais par contre il restitue mieux la nuit la chaleur accumulée le jour. Par contre, le torchis est beaucoup plus fatigant à mettre en œuvre.
Pour les enduits ce sera d’abord de la terre et de la paille séchées. Il en faudra quatre couches. Les enduits intérieurs sont finis en terre et sable. Les enduits extérieurs sont d’abord réalisés en terre, sable et bouse de vache, cette dernière servant à imperméabiliser le mélange en fermentant. Le mélange est le suivant : une dose de terre, 4 doses de sable (il est argileux), et de la bouse. Mais cet enduit s’avère ne pas bien résister aux tornades. Il le remplace par une couche d’enduit à la chaux. Des fresques sont réalisées sur la chaux aérienne fraîche (la chaux aérienne est un calcaire utilisé pur sans être mélangé au mortier). Le chauffage est assuré par un poêle à bois avec un récupérateur de chaleur en terre et en paille. Un drain agricole qui passe sous la dalle accumule la chaleur et la restitue une fois le poêle éteint. C’est là un chauffage par radiation plus économique que le chauffage par convection.
Ensuite viennent les aménagements intérieurs. Et notamment l’installation de l’électricité, où il faut se confronter à la norme NFC 15-100, et aux agents chargés de l’appliquer. Si l’installation n’est pas aux normes vous n’obtenez pas l’attestation de Consuel, organisme qui a le monopole de cette attestation de conformité (tout en étant privé), et sans cette attestation, l’EDF ne vous fournit pas en courant. « L’État et le marché sont consubstantiel » écrit H–R Martin, allant toujours des analyses de la pratique à de nécessaires généralisations qui permettent de comprendre la portée des expériences. L’État se nourrit des taxes qui sont d’autant plus importantes que la marchandisation étend son domaine. A mesure que la mondialisation s’étend, l’État national devient une coquille vide, une simple structure de régulation du marché non pas au profit du bien public mais du marché lui-même. Il ne reste plus que la scène d’un spectacle visant à distraire des enjeux essentiels.
Il faut pourtant vivre dans ce monde même si on n’est pas de ce monde. Martin va à l’enterrement d’un grand-oncle. L’incinération, nouvelle tendance hygiéniste. Les rituels liés à la mort sont de plus en plus technicisés. Ils perdent leur symbolique. Il s’agit d’être enterré « efficace » et « propre ». C’est, dit Martin, « un pas de plus franchi dans la barbarie ».
Martin veut cultiver ; il s’inspire de l’agriculture sauvage de Masanobu Fukuoka, sans machines, sans produits chimiques, sans désherber (ou très peu). La règle de Fukuoka est : « Hors ce qui est consommé, tout ce qui vient de la terre retourne à la terre ». Exemple : semer du trèfle blanc pour fertiliser, mettre de la paille sur les champs avec du fumier de volaille, limiter les parasites des plantes avec du purin d’orties.
Retour sur la maison. Un des murs les plus exposés aux intempéries, à l’ouest, n’a pas tenu. La paille n’a pas résisté à la pluie. Il faut la recouvrir d’un bardage en bois. Dans le même temps, Martin échange son travail avec des parts de production ou des heures de travail de voisins. C’est le principe des S.E.L (système d’échange local) où aucune monnaie ne peut être capitalisée. C’est d’ailleurs en un sens la première économie de marché non capitaliste et le seul vrai « marché libre » qui puisse exister.
Les S.E.L c’est l’un des sujets du scénario de Martin pour le film de Pierre Rabhi avec la collaboration de Serge Latouche Les objecteurs de croissance (voir aussi le documentaire de Pierre Carles Volem rien foutre al païs, 2007).
Dans une lettre à son ami l’économiste Michel Barillon, auteur, notamment de Attac, encore un effort pour réguler la mondialisation (dans lequel il reproche à Attac de se borner à critiquer le néolibéralisme en abandonnant toute perspective anticapitaliste), H-R Martin écrit : « J’ai l’impression d’être entré à l’envers dans mes livres ». C’est-à-dire que sa vie devient le livre. Il en conclut que critiquer le monde actuel ne nécessite aucunement d’en inventer un de rechange. C’est la vie qui s’en chargera. Il y a 70 ans, il fallait investir une unité d’énergie pour en produire 100, maintenant une unité d’énergie investie permet d’en récolter 17. Comme dit le professeur de physique suédois Kjell Aleklett : « La fête est finie ». Citant André Ponchon (Les champs du possible. Pour une agriculture durable, Syros, 1998), l’auteur constate dans sa pratique même que le « progrès » est un gain fallacieux de productivité. Il a essentiellement amené à remplacer des circuits courts par des circuits longs. De ces observations vient la radicalité de la critique de Martin – une critique constructive au propre comme au figuré. Il imagine ainsi une prière altermondialiste pour s’en moquer : « Seigneur, le monde n’est pas une marchandise, mais par pitié ne jetez pas les marchandises avec les méchants actionnaires, il en va de nos emplois et de notre mode de vie ». Et il commente : « Reste à savoir où peut bien se situer la frontière entre un monde plein de marchandises et un monde devenu lui-même marchandise ». Il poursuit : « Dénoncer d’une voix la marchandisation du monde tout en appelant de l’autre a toujours plus de croissance économique censée régler tous nos problèmes, autrement dit à une extension de la sphère marchande, relève à mes yeux d’un numéro d’équilibriste ». Une philosophie que résume son ami Pierre Rabhi : « Si tu manques du nécessaire, tu peux mourir, mais si tu es encombré de superflu, tu peux mourir aussi ». Et une remise en cause de la logique productiviste qu’avait initié le philosophe Ivan Illich et ensuite l’économiste François Partant.
Mais pour les pays pauvres ? C’est ici que Martin aborde une question de fond de la réflexion sur la décroissance. Une certaine théorie de la décroissance explique qu’il faut qu’il y ait décroissance dans les pays riches et croissance dans les pays pauvres. Objection de H-R Martin. Cela revient à ne pas comprendre qu’il ne peut y avoir décroissance que s’il y a décroissance de la mondialisation, décroissance des interdépendances économiques, décroissance des circuits longs au profit des circuits courts, décroissance des échanges mondiaux au profit des échanges locaux. En d’autres termes, il ne peut y avoir décroissance que s’il y relocalisation de l’économie. Mieux qu’une théorie de la décroissance, il convient de comprendre que quand quelqu’un « économise » quelque chose, c’est-à-dire a trouvé le moyen de ne pas consommer quelque chose, parce qu’il a pu s’en passer, parce qu’il a pu recycler un produit équivalent qu’il avait déjà, il ne contribue pas à la croissance. Il n’a pas dépensé, il n’a pas consommé : il a freiné le système marchand qui n’aime rien tant que la vitesse. L’économie d’abondance (pas pour tous) apparaîtra sans doute bientôt comme une parenthèse. Il faudra consommer ce qui sera produit près de chez soi. Et on travaillera nécessairement près de chez soi car les longs déplacements ne seront plus possibles. Inutile de dire que Martin ne croit pas que la technique nous sauvera de la technique, comme semblent le croire les savants qui ont décidé de recouvrir d’une bâche un glacier suisse (à Andermatt) l’été pour limiter son réchauffement donc sa fonte (ajoutons que ces travaux seront comptabilisés comme création de richesses et augmentation du Produit Intérieur Brut du pays concerné). Si la technique sauve le monde, « reste à savoir de quel monde nous parlons ? ».
La leçon de vie de Martin tient en quelques aphorismes : « Mieux vaut les épreuves qu’on affronte que la misère qu’on subit », « la vie ne nous impose que de renoncer à ce qui nous entrave », « j’opte pour la loi de l’éternel retour contre celle de la croissance infinie ». Il a cessé de prendre des photos. Dans une photo, il y a toujours deux personnages : celui qui est photographié, et celui qui photographie. Les photos doivent être portées en soi.
Question. Le monde décroissant, mieux, en décru de H-R Martin est-il irénique ? aseptisé ? « cool », pacifié ? On peut en douter quand on l’écoute. « Je crois que la marque insigne des temps modernes, qui auront produit les pires horreurs qui soient, est l’évitement du conflit ». Il s’agit de retourner au réel, et on pense aux non-conformistes des années trente, dont le diagnostic a été oublié – ce qui fera que l’addition sera plus chère. « La « grande prouesse de l’homme moderne, écrit Martin, aura été de virtualiser le réel ». De son coté, Albert Camus écrivait il y a un demi-siècle : « Le Français a gardé l’habitude de la révolution. Il ne lui manque que l’estomac : il est devenu fonctionnaire, petit bourgeois et midinette. Le coup de génie est d’en avoir fait un révolutionnaire légal. Il conspire avec l’autorisation officielle. Il refait le monde sans lever le cul de son fauteuil » (Carnets). Reste à espérer que le Français de demain ressemble non au personnage de camus mais à Hervé-René Martin.
Hervé-René Martin, Éloge de la simplicité volontaire. Essai, Flammarion, 2007, 267 p., 18 €.
*
Philosophie,
idéologie, religions
|
Nicolas
Plagne
|

Philosophie, idéologie, religions

• Alain de Benoist, Au-delà des droits de l’homme. Pour défendre les libertés, Krisis, 2004, 154 p., 19 €.
« Les droits de l’homme sont l’habillage de bonne conscience d’une société qui n’a plus d’humanité. Ils sont aussi l’habillage juridique d’un certain nombre d’intérêts particuliers ». Définition lapidaire et extrêmement précise du rôle tenu par « la religion des temps modernes » donnée, voici une bonne douzaine d’années par Alain de Benoist. Depuis, rien n’a changé, si ce n’est que des critiques plus nombreuses et virulentes. La dernière en date, après celles de Régis Debray, Marcel Gauchet et quelques autres, provient d’un reporter de guerre américain, David Rieff, qui ne mâche pas ses mots : « Suggérer que le néolibéralisme mènera à un monde heureux est aussi peu sérieux que de s’accrocher à l’illusion que les traités feront changer le monde, comme le croient les intellectuels de gauche et de centre gauche. Les “ doits-de-lhommistes ” de l’un et l’autre bord nous prennent pour des imbéciles. Ils ont érigé une idole du progrès, devant laquelle tout le monde se prosterne. Ces gens trafiquent de l’espoir comme d’autres trafiquent de la drogue » [...], or « le monde est et demeure fondalement tragique » [...] et « Je crois qu’entre la justice (ou l’idée qu’on s’en fait) et la vérité, il faut toujours choisir la vérité, même si elle est désespérante. » (Le Figaro, 26/03/04). René Cassin, l’un des principaux initiateurs de la Déclaration universelle de 1948 avouait déjà qu’il s’agissait d’un « acte de foi dans l’amélioration de l’avenir et du destin de l’homme ». Aujourd’hui, au nom de cette foi qui ne trouve aucune justification dans l’observation de la réalité, le dispositif militaro-humanitaire occidental s’ingère à tout bout de champ dans tous les points chauds de la planète sous des prétextes divers (des armes de destruction massive, un danger terroriste, une crise humanitaire, un tyran provocateur, “ la protection de nos ressortissants ”...) pour y imposer sa loi, “ démocratiser ” la région et l’ouvrir au grand marché mondial.
Les conséquences catastrophiques de ces ingérences ne sont plus à démontrer. Le livre de William Blum, recensé plus loin, en décrit quelques-unes.
Méthodiquement, Alain de Benoist pulvérise cette prétention à la supériorité morale de l’Occident sur le reste du monde. Il plaide pour un recours aux anciennes et véritables libertés troquées contre ce credo angélique de par ses intentions mais liberticde et criminel de par ses conséquences.
Philosophie, idéologie, religions

• Alain de Benoist, Critiques. Théoriques, L'Âge D'Homme, 2003, 565 p., 29 €.
Éditions L'Âge D'Homme, 5 rue Férou, F-75006 Paris. (www.agedhomme.com)
Voici la compilation la plus importante de cet auteur depuis la parution de son célèbre Vu de droite qui avait obtenu un prix de l'Académie française, juste après sa publication en 1977. Elle comprend 28 articles rangés en deux catégories : "critiques" et "théoriques". Il s'agit sans doute de la principale revue critique des idées politiques contemporaines en langue française parue depuis dix ans. Elle réunit les participations de l'auteur à divers colloques et les articles de fond parus depuis une douzaine d'années dans plusieurs revues françaises et étrangères.
La démarche critique d'Alain de Benoist consiste à déboulonner les idoles contemporaines : l'idéologie libérale, le bourgeois, l'idée de progrès, l'idéologie du travail, le système des médias, la pensée unique et les nouvelles censures, l'Amérique, la morale des droits de l'homme, le jacobinisme et sa version "souverainiste" sont impitoyablement décortiqués, soupesés avec minutie, poussés dans leurs ultimes retranchements où après un ultime baroud, ils sont condamnés à rejoindre le marxisme au musée Grévin des vieilles idées modernes. Mais attention : il ne s'agit pas d'humeurs, ni de critiques faciles et superficielles. Appuyé sur une documentation abondante en plusieurs langues, Alain de Benoist ne s'expose jamais au reproche de ne connaître son sujet qu'à moitié. Ses exercices de démolition n'en sont que plus convaincants pour les étudiants qui voudraient aiguiser leur esprit critique.
Mais la partie du livre la plus enrichissante pour tous ceux qui, non contents d'étayer leurs convictions que les idées modernes ne tiendront pas longtemps la route, scrutent l'horizon à la recherche d'alternatives, est la deuxième. On y trouve une analyse de fond, et sans complaisance, des apports de l'écologie dans le sens d'une réévaluation de la place de l'homme dans le cosmos et dans la communauté politique. Pour les lecteurs de L'Esprit Européen, les chapitres les plus intéressants sont sans conteste ceux qui analysent l'idée de souveraineté (en critiquant le souverainisme), exhument les grands principes du fédéralisme des oubliettes de l'histoire où ils végétaient avec leur défenseur, Johannes Althusius, et présentent l'idée d'empire comme l'alternative la plus réaliste, donc la plus sérieuse à tous les modèles de souveraineté envisagés pour une grande Europe réunifiée. En voici un extrait significatif :
" L'Europe a besoin pour exister d'une unité politique. Mais cette unité politique ne peut se bâtir selon le modèle national jacobin, sous peine de voir disparaître la richesse et la diversité de toutes les composantes de l'Europe, pas plus qu'elle ne peut résulter de la seule supranationalité économique dont rêvent les technocrates de Bruxelles. L'Europe ne peut se faire que selon un modèle fédéral porteur d'une idée, d'un projet, d'un principe, c'est-à-dire en dernière analyse selon un modèle impérial.
Un tel modèle permettrait de résoudre le problème des cultures régionales, des ethnies minoritaires et des autonomies locales, problème qui ne peut recevoir de véritable solution dans le cadre de l'État-nation. Il permettrait également de repenser , en rapport avec tous les problèmes nés d'une immigration incontrôlée, la problématique des rapports entre citoyenneté et nationalité. Il permettrait de conjurer les périls, aujourd'hui à nouveau menaçants, de l'irrédentisme ethnolinguistique, du nationalisme convulsif et du racisme jacobin. Il donnerait enfin, par la place décisive qu'il accorde à la notion d'autonomie, une large place aux procédures de démocratie directe [...]
Julius Evola écrivait : « L'idée seule doit représenter la patrie [...] Ce n'est pas le fait d'appartenir à une même terre, de parler une même langue ou d'être du même sang qui doit unir ou diviser, mais le fait d'être ou de ne pas être rallié à la même idée »
À l'époque de la guerre de Cent ans, la devise de Louis d'Estouteville disait à peu près la même chose : « Là où est l'honneur, là où est la fidélité, là seulement est ma patrie ».
L'idée de nation pousse à penser que tout ce qui est de chez nous a de la valeur. L'idée d'Empire conduit à affirmer que tout ce qui a de la valeur est de chez nous. "
Philosophie, idéologie, religions

Richard
BROXTON ONIANS, Les origines de la pensée
européenne,
Seuil, coll. L’ordre philosophique, 1999, 690 p., 37,35
€.
Que
signifient le corps, l’esprit, l’âme, le
monde, le temps, le destin... ?
Chaque culture apporte sa propre réponse, originale,
distincte de celle des
autres ensembles culturels. L’érudit
écossais Broxton Onians (1899-1988),
professeur de latin pendant trente années à
l’université de Londres, grand
connaisseur du domaine grec ancien, explore les sources
gréco-romaines,
voire indo-européennes, de manière
quasi-exhaustive et tout à
fait convaincante sur quelques thèmes précis.
Dans une présentation, la
traductrice Barbara Cassin, souligne que ce pavé, dont
les lecteurs
francophones auront attendu la traduction près
d’un demi-siècle, est un
classique pour les Anglo-Saxons. Il survient comme un utile
complément au
magistral Vocabulaire des institutions
indo-européennes d’Émile
Benveniste
(Minuit, 1969).
Son
objet ne devrait laisser nul Européen de cœur et
d’esprit indifférent car
“ l’auteur nous emporte dans une
véritable Odyssée puisqu’il
s’agit
pour nous, modernes Européens, de revenir
«
chez nous
», aux fondements
de notre identité collective, proprement
européenne. D’où le paradoxe
d’un voyage qui à la fois nous dépayse
et nous ramène à nous-mêmes.”
(B. Cassin)
L’étude
des concepts grecs oida et
eidòs, nous remet en mémoire
l’unité foncière
qui relie pensée-parole-action, comme le veut la psychologie
" idéomotrice
"
actuelle selon laquelle “ chaque système
d’idées est une tendance
générale
à sentir et à agir d’une certaine
manière dans certaines
circonstances ".
Une autre excursion, avec le mot kharmè, le « désir de se battre », la « joie » qui naît du libre jeu des énergies du guerrier lorsque, tel le cheval de bataille, il " hume la bataille au loin " nous plonge au cœur de la rude Iliade où, en de telles occasions " faire la guerre devient plus doux que revenir chez soi ", “ et se battre - balayer le champ de bataille en libérant instincts et énergies - est vraiment une « joie », la suprême réalisation de l’orgueil du pouvoir.” " Reconnais-toi toi-même " semble nous dire l’auteur.
Philosophie, idéologie, religions

•
Vincent Cespedes, Sinistrose. Pour une renaissance
du politique,
Flammarion, 2002, 187
p., 12 €.
Enseignant
la philosophie dans un lycée sensible, Vincent Cespedes
réfléchit au séisme
électoral du 21 avril 2002. Contrairement à tant
de papiers qui assènent les
mêmes lieux communs, l’auteur met en cause
l’état d’esprit de la
société
actuelle qui ne valorise que l’adulescence
(des adultes avec un âge mental
d’adolescent), le conformisme marchand et le
tittytainement (l’“
enivrement des masses ” par le spectacle, les jeux et la
pornographie). Le 21
avril n’est dans ces conditions que la manifestation
politique d’une décomposition
avancée qui se manifeste aussi par la tuerie de Nanterre
perpétrée par un
sympathisant Vert et humaniste, Richard Durn. En de courts chapitres
nets et
incisifs tels une lame de rasoir, Vincent Cespedes entend aussi
repenser la
gauche, coupable d’avoir abandonné son programme
pour la gestion social-libérale.
Il appelle à l’émergence
d’une gauche nouvelle, sociale-démocrate et
civique, capable de contrer à la fois le turbocapitalisme,
le communautarisme
et la dépolitisation du corps électoral. Pour
cela, l’auteur a des lignes décapantes
et acides envers les grandes figures de la gauche intellectuelle et
politicienne. Cet essai est un vrai coup de gueule ! On peut seulement
regretter
qu’il ait les yeux de Chimène pour la soi-disant
“ troisième voie ” de
Blair qui n’est que la poursuite - adoucie - du
thatchérisme par d’autres moyens !
Dans
ses démonstrations, Cespedes emploie des
néologismes
toujours percutants tels
que “ aphélie ” (“ Vaste
catégorie
sociale regroupant l’ensemble des
citoyens qui ne jouissent d’aucun pouvoir politique,
à
l’exception du vote
”), “ pubtréfaction
”
(“ Hypertrophie
publicitaire ”) ou “ misoxénie
” (“
Ressentiment historique.
Accumulation de haine envers un peuple étranger en raison
non de
sa race ou de
ses différences, mais d’un passé
humiliant
(esclavagisme, colonisation,
guerres répétitives) ”). Contre
les
“ doxosophes ” et
autres “
intellectuels démagogiques ”, serviteurs du
politiquement
correct, l’auteur
exalte l’homme responsable, pratiquant les trois vertus
civiques
de l’entièreté,
de la générosité et de
l’intégrité.
Son
regard sur les relations internationales est tout aussi original. Il
distingue
la mondialisation qui doit être une “
visée de paix
cosmopolitique ” de la
“ globalisation [dont le] seul objectif est la soumission des
marchés
mondiaux aux intérêts des multinationales
occidentales
”. Pour lui, José
Bové est
un
“ altermondialiste ”. Dans ce contexte
d’interdépendance
planétaire, il déclare que “
l’Europe est une
chance; mais c’est avant
tout aux politiciens de l’expliquer. […] Le destin
de la
France est d’oser
l’aventure de l’Europe politiquement
soudée, de
contrebalancer les valeurs
prédatrices de l’économisme anglo-saxon
et
d’entraîner les pays membres
de l’Union à l’avant-garde de la
Mondialisation
”.
Le titre de l’essai, Sinistrose , signifie la “ crise du pouvoir et de la représentation politiques. […] Né au début du XXe siècle, le terme “ sinistrose ” quitte le champ de la médecine lorsque la presse s’en empare pour qualifier tout état de crise sociale, culturelle, économique dans lequel prévaut un pessimisme général outré ”. En fait, c’est Louis Pauwels du Figaro-Magazine qui inaugurera le terme au milieu des années 1970. Un ouvrage salutaire pour la réflexion politique dans le sillage de L’enseignement de l’ignorance de Jean-Claude Michéa.
Philosophie, idéologie, religions

Jacques Marlaud, Interpellations, Questionnements métapolitiques, Dualpha, 2004, 514 p., 35 €. BP 58, 77522, Coulommiers cedex (www.dualpha.com)
On éprouve parfois une certaine réticence à acquérir un livre d’auteur. Surtout lorsqu’il s’agit d’un universitaire relativement méconnu : “ Quel cours va-t-il essayer de me faire ? J’ai passé l’âge des leçons ! ” Et pourtant, en ouvrant celui-ci : surprise ! Ce n’est pas du prêt-à-penser-et-à-réciter-par-cœur que l’on trouve au fil de ces pages vigoureuses mais de véritables provocations à la réflexion qui font une chasse impitoyable au confort intellectuel et n’épargnent aucune des idoles que notre modernité tardive s’efforce d’ériger comme ersatz des dieux morts.
Vous vous croyez irréprochable en vous réfugiant derrière le paravent de l’humanisme ? Eh bien sachez que « l’humanisme a accompagné, de gré ou de force, toutes les infamies du siècle. Ses bonnes intentions ont pavé la voie vers l’enfer moderne [...] La question n’est pas de savoir quelle justification idéologique (nazisme, marxisme, christianisme, humanisme) a recouvert du linceul de ses péroraisons le plus grand nombre de crimes, mais d’examiner précisément, le rôle du discours de légitimation, quel qu’il soit, dans l’émergence d’une “ bonne conscience ” qui autorise et normalise la criminalité de masse. »
Ces réflexions acquièrent une actualité tragique à la lueur de l’inhumanité qui vient de s’illustrer dans les geôles états-uniennes d’Abou Ghraib, Bagram, Guantanamo... Lorsqu’on voit des jeunes gens, femmes et hommes, parfaitement sains de corps et d’esprit, devenir des bourreaux prenant plaisir à humilier et à torturer les êtres sans défense entre leurs mains, on se dit que l’Occident, particulièrement dans sa version américaine ferait mieux de réapprendre l’humanité au lieu de se gargariser d’humanisme ! Mais son terrible complexe de supériorité, hérité du monothéisme, empêchera sans doute encore longtemps cette nécessaire rééducation, attisant la haine croissante à son égard dans le reste du monde.
Et ainsi de suite : votre label favori est la laïcité, capable, selon vous, de nous préserver de tous les maux de l’intégrisme et du communautarisme ? Apprenez que « Théocratie et laïcité, il faut le souligner, sont en concurrence à l’intérieur d’une même vue du monde anti-traditionnelle [...] Du royaume très chrétien à la République très laïque, c’est le même pouvoir moral, centralisateur et niveleur, le même “ moine ” qui n’a fait que changer d’habit. » Le nationalisme, l’anti-racisme, l’anti-terrorisme, le féminisme, l’égalitarisme de pacotille dont on nous rebat sans cesse les oreilles, sont démontés de la sorte avec une logique imparable.
Une fois tombées ces idoles de la modernité sur lesquelles s’appuient encore les pouvoirs en place, que nous restera-t-il : le désert, l’anarchie, la barbarie ? Non ! détrompez-vous. La désertification du monde et sa barbarie sont précisément la conséquence du réductionnisme techno-économique qui caractérise la modernité. En nettoyant les esprits de toutes ces fausses valeurs, Jacques Marlaud prépare le terrain pour de nouvelles graines, et il en a semé quelques-unes en interrogeant la vraie religion de l’Europe (dont il a donné un avant-goût aux lecteurs de L’Esprit Européen [N° 10 et 11] ).
Vision du monde ou philosophie, plutôt que religion, d’ailleurs. Il la retrace jusqu’à Homère ou même avant dans la plus longue mémoire indo-européenne, et la relie à la fois au penser politique de Julien Freund et Carl Schmitt, au “ naturisme ” de Giono et de la pensée écologique, et au souci de l’être de Heidegger.
Le souci d’Europe de Jacques Marlaud va droit à l’essentiel : aux retrouvailles avec l’esprit qui, par delà les vicissitudes de l’histoire, relie l’héritage antique aux questionnements post-modernes contemporains et nous redonnera bientôt le courage de redevenir ce que nous sommes.
Philosophie, idéologie, religions

Alexandre
Yali Haran,
Le Lys et le Globe. Messianisme
politique et rêve impérial en France aux XVIe
et
XVIIe
siècles,
Champs Vallon, coll. Époque, 2000, 382 p., 26,68 €.
Voici un livre que les souverainistes devraient impérativement lire, eux qui estiment qu’au cours de son histoire, la France s’est toujours opposée à l’Empire. Le Lys et le Globeest un essai magistral d’un professeur d’histoire moderne à l’Université de Jérusalem, Alexandre Yali Haran. Sous-titré « Messianisme politique et rêve impérial en France aux XVIe et XVIIe siècles », l’auteur explore au terme d’un travail minutieux - et herculéen - de dépouillement des archives, un domaine bien ignoré : les prétentions capétiennes à la couronne du Saint-Empire romain germanique.
On se rappelle que François Ier tenta vainement de ravir la dignité impériale au futur Charles Quint en 1519. Loin d’être isolée, cette candidature française à l’Empire s’inscrit dans une vieille tradition inaugurée par les Valois et poursuivie par les Bourbons. Forte de son particularisme, la dynastie française rêve du Dominium Mundi. Pour mieux étayer cette revendication universelle, Alexandre Yali Haran nous fait découvrir toute une littérature de courtisans panégyristes qui associe l’œuvre capétienne aux exploits des Troyens, à l’ancienne domination celtique, à l’action des empereurs gaulois du IIIe siècle de notre ère, aux royaumes mérovingiens et à Charlemagne, « fils des Gaules ».
Tant
par les discours que par une symbolique impériale
minutieusement conçue, ces
chantres du « Roi très chrétien
» développent l’idée que le
Royaume de
France est le quatrième et dernier empire dans
l’ordre du translatio
imperii.
Mais pour qu’il le soit véritablement, le roi de
France doit auparavant
ceindre la couronne impériale qui devrait lui revenir de
droit puisque d’après
eux, la France a des droits historiques sur la Germanie. Leur influence
sur la
Cour de France reste puissante jusqu’au XVIIe
siècle puisque Louis XIV sera
le dernier Capétien à convoiter le titre
d’empereur, ultime tentative pour
susciter la formation d’un « Saint Empire Romain de
Nation Française ».
Prophétisme
et politique
Cette vision impériale de la France est à replacer dans un contexte d’exaltation religieuse qui fait la part belle aux héritiers du joachimisme médiéval, au prophétisme biblique et au messianisme chrétien. Pour ces mystiques politico-religieux, la reconquête de Jérusalem et la réconciliation de la Chrétienté passent par un Mars Christianismus, Nouvel Auguste d’Occident, souverain du plus puissant royaume chrétien et, de ce fait, Empereur.
Cette idée de « Grand Monarque » (idée que reprendra Nostradamus avec le succès que l’on sait), sauveur du monde chrétien face au péril musulman, écarte délibérément la Papauté. Alexandre Yali Haran ne s’y avance pas, mais de nombreux détails concordent pour donner un caractère clairement gibelin à la variante française du mythe impérial.
Par
le truchement des sources, l’auteur
s’intéresse au mythe de l’Empire hors
de France à la même période.
Là encore, il observe de vigoureux courants
messianiques tels que le sébastianisme portugais, qui
diffusent une littérature
centrée sur la figure solaire d’un Roi-Empereur
invincible, chef suprême de
l’ultime Croisade. La croisade joue, en effet, un
rôle majeur dans
l’eschatologie politique post-médiévale
de l’Europe occidentale, menace
musulmane et recours à l’Empire salvateur allant
ensemble. Que ce soient les
Spirituels franciscains de la fin du Moyen Âge, Tommaso
Campanella, le célèbre
auteur de l’utopique Cité
du Soleil, ou les astrologues, tous
recherchent des alliances contre l’«
Infidèle ». Si le duc de Nevers fonde
au début du XVIIe
siècle l’« Ordre de la milice
chrétienne
» afin d’inciter la noblesse européenne
à reprendre Constantinople des mains ottomanes, le
Père
Joseph, éminence
grise du cardinal Richelieu, essaie, lui, de trouver le Royaume du
Prêtre Jean
et de prendre à revers l’Empire turc !
Le
mythe de la IIIe Rome
Outre le Portugal et la France, l’Espagne se prend aussi à rêver de l’Empire, d’autant que la découverte du Nouveau Monde va, pendant un temps, rendre réalisable l’idée d’un empire universel chrétien… Mais Y. Haran nous indique que la prégnance de l’Empire ne concerne pas que les pays latins. Plus qu’avec la Russie où s’élabore au même moment le thème de « Moscou, troisième Rome », l’auteur apporte un éclairage nouveau sur la conception monarchique absolutiste de la dynastie anglaise, complémentaire à l’extraordinaire Deux corps du Roi d’Ernst Kantorowicz. L’aspiration à l’Empire des Stuarts rejaillira paradoxalement sur les groupes puritains ainsi que sur Oliver Cromwell lui-même par le biais du concept de Commonwealth.
L’ouvrage d’Alexandre Yali Haran fera date dans l’histoire des idées politiques aux Temps modernes (1492 - 1789); c’est un maître livre, érudit et passionnant. Il démontre qu’au temps où les premiers États-nations s’affirment, ceux-ci ont besoin pour accroître leur cohésion intérieure, de la référence impériale. Ainsi, loin d’être étranger à la tradition politique française, l’Empire en est un élément essentiel bien que toujours ignoré.
Philosophie, idéologie, religions