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Europe  Fédéralisme,  ethnies, langues, institutions...   Géopolitique   Philosophie, idéologie, religions    Histoire   Récits, biographies, littérature

                                                                                                                                                                                                                                                 

Philosophie, idéologie, religions...



dé animé   Fabrice Nicolino, Qui a tué l'écologie ?

+ "Souvenirs et bon sens écologique

dé animé   Pierre Le Vigan, La tyrannie de la transparence


dé animé   Frédéric Schiffter contre la pensée Chichi, Blabla et Gnangnan

dé animé   Michel Onfray et Le recours aux forêts

dé animé   Pierre Le Vigan  Le Front du Cachalot

dé animé   Jean Soler  Pourquoi le monothéisme ?

dé animé   Michel Maffesoli  La barbarie à visage humain : les tribus post-modernes

dé animé   Pierre Le Vigan  Le monde de la vie (Lebenswelt), impasse conceptuelle de Husserl ?

dé animé René Major contre le cléricalisme humanitaire

dé animé Diana Johnstone,Fascislamisme contre Shoah Business (à propos du dernier livre  de Bernard-Henri Lévy)

dé animé Olivier Mathieu, dit Robert Pioche, Un peu d’encre, de larmes, de poudre et puis de sang

dé animé L'InternationaleCritique de la société de l'indistinction
Commentaires sur le fétichisme marchand et la dictature démocratique de son spectacle

dé animé H.-R. Martin,  "Derrière chez Martin". Un éloge de la simplicité volontaire

                                                                      .                                                                                                                                

dé animé Nicolas Plagne,   L'introduction de la chasse aux sorcières en philosophie

(à propos du livre d'Emmanuel Faye : Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie )

dé animé Alain de Benoist,   Au-delà des droits de l’homme. Pour défendre les libertés

dé animé Alain de Benoist, Critiques. Théoriques

dé animé Richard Broxton Onians, Les origines de la pensée européenne

dé animé Vincent Cespedes, Sinistrose. Pour une renaissance du politique

dé animé Jacques Marlaud, Interpellations, Questionnements métapolitiques

dé animé Alexandre Yali Haran, Le Lys et le Globe. Messianisme politique et rêve impérial en France aux XVIe et XVIIe siècles

Philosophie, idéologie, religions


Qui a tué l’écologie ?

de Fabrice Nicolino
 
INCIPIT :

    "Un spectre hante désormais le monde de l’écologie, et c’est celui de la mignardise. Il faut être gentil, constructif, bienveillant, positif, bien élevé. Ce mal est profond, comme on verra, mais il s’est aggravé juste après l’élection de Nicolas Sarkozy, en 2007. C’était fatal. D’un côté un histrion obsédé par le dernier sondage disponible, aussi bon tacticien que désastreux stratège. De l’autre un mouvement épuisé par quarante années de surplace et de compromis, moqué dans la moindre réunion par le sous-préfet d’Ax-les-Thermes ou le conseiller général de Romorantin. C’est alors que sonnèrent les trois coups d’une pièce bouffonne connue sous le nom de Grenelle de l’environnement.
    On a vu dans les mêmes bureaux, derrière les mêmes micros et caméras ceux qu’on croyait des adversaires. L’État et ses services jadis honnis, les grands patrons pollueurs, les paysans industriels, les partisans des OGM et des pesticides d’une part. Et de l’autre, des ONG comme Greenpeace, le WWF, la Fondation Nicolas Hulot, France Nature Environnement, autoproclamées représentantes de la société toute entière.
    Le douteux miracle, c’est que tous ces gens n’ont cessé de se congratuler. Pour le président Sarkozy et son clan, l’occasion était magnifique de prouver que la droite pouvait être aussi écolo, et même d’avantage, que ses adversaires. Et pour les écologistes officiels, dûment estampillés, le Grenelle marquait la fin d’une époque honnie, faite d’ombre et d’ostracisme, emplie de soirées perdues à tenter de sauver ce qui ne le serait pas.
    Mais l’affaire ne s’est pas arrêtée là. Englués dans le piège qu’ils avaient eux-mêmes amorcé, les écologistes de cour ont continué de jouer jusqu’à l’absurde. Peut-on, sans sombrer dans le ridicule, prétendre que le monde court à sa perte tout en œuvrant comme si l’on disposait de cinq siècles pour régler les problèmes entre gens de bonnes compagnies ?
    La disparition quasi complète de la pensée critique va de pair avec une tendance lourde de la société. Désormais, il faut être écolo, ma non troppo. L’heure est au développement durable, forcément durable. Ce qui implique de bien fermer les robinets, de bien éteindre la lumière derrière soi et de trier ses ordures.
    Pendant ce temps, la destruction du monde continue. J’écris ces lignes alors que s’achève la piteuse conférence de Nagoya (Japon) sur la biodiversité, et près d’un an après la ridicule grand-messe sur le climat de Copenhague. Oh oui, la destruction continue et s’accélère même. Et dans ces conditions, il faut oser parler d’une mystification. D’une vaste mascarade où l’écologie, la vraie, a disparu dans le trou noir des embrassades et des réceptions avec petits-fours. Ce pamphlet sera dur, car il dénoncera sans état d’âme tous ceux qui acceptent d’échanger la liberté et l’action contre un simple plat de mauvaises lentilles. [...]
    Je suis un écologiste. Il est à mes yeux certain que la crise de la vie sur terre commande tout. Devrait commander toutes les actions humaines. Et c’est à cette aune que je vais parler d’un mouvement écologiste auquel j’appartiens, envers et malgré tout. Je suis membre de l’association Bretagne vivante depuis 1987, et j’en suis bel et bien satisfait. J’écris, j’ai écrit, j’écrirai bénévolement dans des bulletins, de petits journaux, des feuilles naturalistes ou plus généralement écologistes. Ce mouvement est peut-être perdu, mais j’en suis. Je fais partie de ceux qui veulent refonder le monde sur des bases humaines. Un tel programme est devenu extrémiste, mais je n’y suis pour rien.
    Le désastre est partout, même si les chaînes de télévision et les propagandes associées parlent encore de vacances à la mer ou à la montagne, du dernier colifichet, des courses automobiles et du tennis, des bisbilles électorales entre machin et truc, entre machine et truque. L’image, qui s’impose à moi est celle d’une famille de chez nous, grignotant un joyeux pique-nique sur la plage, le dos au tsunami qui approche. On se dispute. L’un reproche à l’autre d’avoir oublié le sel et les deux finissent par mettre une torgnole au gosse qui vient de laisser tomber le jambon dans le sable.
    Tandis qu’ils déplient leur nappe, pendant qu’ils se pourlèchent les babines une dernière fois, la vague s’apprête à déferler. Mon sentiment le plus sincère est que nous allons droit à la dislocation des sociétés humaines, que nous pensions pourtant immortelles. A toutes les menaces globales que chacun d’entre nous connaît - de la mort des océans à la déforestation, de la disparition des sols fertiles à la fracture du cycle de l’eau - s’ajoute désormais l’infernal dérèglement climatique. S’il est infernal, c’est pour la raison que le coup est parti. Il va falloir produire infiniment plus, pour au moins trois milliards d’humains de plus dans quelques années, mais avec bien moins. Moins de surfaces agricoles, moins d’eau, moins de pétrole, et sans le soutien d’un climat jusqu’ici très favorables aux activités humaines.
    Chacun le sait ou le pressent, la parenthèse historique ouverte par la victoire sur le fascisme, il y a soixante-cinq ans, se referme brutalement. Brutalement pour les écosystèmes, qui ne savent rien du temps humain. Et bien trop lentement pour les individus que nous sommes, qui peuvent encore se bercer d’illusions et se passionner pour les prochaines élections présidentielles. L’espoir d’échapper au malheur est mince. Rien de sérieux ne pourra plus s’interposer entre nous et, le pire, sans la création d’un mouvement dont nul n’a pour l’heure la moindre idée. La seule certitude, à mes yeux, est qu’il ne ressemblera en rien à ce mouvement de protection de la nature, né en France à la suite des événements de mai 1968, devenu un appendice de l’appareil d’État et de cette vaste machine industrielle qui détruit le monde à sa racine.
    Il est certain que le texte qui suit déplaira fortement à nombre de personnes qui me saluent encore, fût-ce de loin. Je ne l’ai pas écrit pour le plaisir d’être seul. Je l’ai écrit pour l’être moins. Qu’ai-je à perdre ? Je pense davantage à ce que nous pourrions gagner."

Fabrice Nicolino, Qui a tué l'écologie?
Éditeur : Les liens qui libérent - Date de publication : 16 mars 2011 - 300 p. - ISBN : 9782918597254 - Prix public : 15 €
http://www.dailymotion.com/video/xhpps1_interview-de-fabrice-nicolino-auteur-de-qui-a-tue-l-ecologie-y-2-2_news#from=embe

Autres  livres de Nicolino :

http://recherche.fnac.com/ia111912/Fabrice-Nicolino?SID=2a8160a7-7f32-9f22-100b-a04935ca454d&UID=06449B413-B0E3-A42F-5F8A-1A900898AEB3&Origin=fnac_google&OrderInSession=1&TTL=220920110824

***

ANNEXE : Dans le même sens que ce qui précède (critique des hussards noirs de l'écologie de papier - et de politique partisane- qui nous font volontiers la morale biodégradable sans songer une minute à réduire leur propre train de vie obèse dans tous les sens du mot), voici un texte trouvé sur Le journal du chaos édité par lesanars@orange.fr.com, n° 31  (5 aout 2011)


Souvenirs et bon sens écologique...

    Quand la vieille femme a choisi le sac en plastique pour ses achats, la caissière lui a reproché de ne pas se mettre à « l'écologie ». La caissière dit à la femme que la génération de la vieille femme ne comprenait tout simplement pas le mouvement écologique ; que seuls les jeunes allaient payer pour la vieille génération qui a gaspillé toutes les ressources !


    La vieille femme s'est excusée et a expliqué: « Je suis désolée, nous n'avions pas le mouvement écologique dans mon temps. » Alors qu'elle quittait le magasin, la mine déconfite, la caissière en rajouta : « Ce sont des gens comme vous qui ont ruiné toutes les ressources à notre dépens. C'est vrai, vous ne considériez absolument pas la protection de l'environnement dans votre temps ! »



    La vieille dame admît qu'à l'époque, on retournait les bouteilles de lait, les bouteilles de vin et de bière au magasin. Le magasin les renvoyait à l'usine pour être lavées, stérilisées et remplies à nouveau; on utilisait les mêmes bouteilles à plusieurs reprises. À cette époque, les bouteilles étaient réellement recyclées, mais on ne connaissait pas le mouvement écologique.
En mon temps, on montait l'escalier: on n'avait pas d'escaliers roulants dans tous les magasins ou dans les bureaux. On marchait jusqu'à l'épicerie du coin aussi. On ne prenait pas sa voiture à chaque fois qu'il fallait se déplacer de deux coins de rue. Mais, c'est vrai, on ne connaissait pas le mouvement écologique.




    À l'époque, on lavait les couches de bébé; on ne connaissait pas les couches jetables. On faisait sécher les vêtements dehors sur une corde à linge; pas dans un machine avalant des Kilowats. On utilisait l'énergie éolienne et solaire pour vraiment sécher les vêtements. À l'époque, on recyclait systématiquement les vêtements qui passaient d'un frère ou d'une sœur à l'autre. On les teignait en cas de deuil C'est vrai ! on ne connaissait pas le mouvement écologique.



    À l'époque, on n'avait qu'une TV ou une radio dans la maison; pas une télé dans chaque chambre. Et la télévision avait un petit écran de la taille d'une boîte de pizza, pas un écran de la taille de l'État du Texas. Dans la cuisine, on s'activait pour fouetter les préparations culinaires et pour préparer les repas; on ne disposait pas de tous ces gadgets électriques spécialisés pour tout préparer sans efforts.



   


Quand on emballait des éléments fragiles à envoyer par la poste, on utilisait des rembourrages comme du papier journal ou de la ouate, dans des boîtes ayant déjà servi, pas des bulles en mousse de polystyrène ou en plastique. À l'époque, on utilisait l'huile de coude pour tondre le gazon; on n'avait pas de tondeuses à essence auto-propulsées.




À l'époque, on travaillait physiquement; on n'avait pas besoin de prendre la voiture pour aller dans un club de gym afin de courir sur des tapis roulants qui fonctionnent à l'électricité. Mais, vous avez raison : on ne connaissait pas le mouvement écologique. À l'époque, on buvait de l'eau à la fontaine quand on avait soif; on n'utilisait pas de tasses ou de bouteilles en plastique à jeter à chaque fois qu'on voulait prendre de l'eau.



    On remplissait les stylos plumes dans une bouteille d'encre au lieu d'acheter un nouveau stylo; on remplaçait les lames de rasoir au lieu de jeter le rasoir tout simplement à chaque rasage. Mais, c'est vrai, on ne connaissait pas le mouvement écologique.


    À l'époque, les gens prenaient le bus, le métro et les enfants prenaient leur vélo pour se rendre à l'école au lieu d'utiliser la voiture familiale et maman comme un service de taxi de 24 heures sur 24.  À l'époque, les enfants gardaient le même cartable durant plusieurs années, les cahiers continuaient d'une année sur l'autre, les crayons de couleurs, gommes, taille crayon et autres accessoires duraient tant qu'ils pouvaient, pas un cartable tous les ans et des cahiers jeter fin juin, de nouveaux crayons et gommes avec un nouveau slogan à chaque rentrée. Mais, c'est vrai, on ne connaissait pas le mouvement écologique.



    On avait une prise de courant par pièce, pas une bande multi-prises pour alimenter toute la panoplie des accessoires électriques indispensables aux jeunes d'aujourd'hui." À mon époque, c'est vrai, on ne connaissait pas le mouvement écologique, mais on vivait chaque jour de la vie dans le respect de l'environnement...



       ...ALORS VIENS PAS ME FAIRE « CH... » AVEC TON MOUVEMENT ÉCOLOGIQUE !!!


lesanars@orange.fr.com n° 31!







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 La tyrannie de la transparence






    Ceux qui ont lu et aimé Le front du cachalot, carnets de fureur et de jubilation  (Dualpha, 2009) savent qu’il y a chez Pierre Le Vigan un coté Georges Perec. Entendons : un coté « je me souviens ». Ce dont il s’agit est de se souvenir de quelque chose de bien précis et qui concerne tout le monde. A savoir qu’il y avait dans la modernité des années 60 quelque chose encore des temps prémodernes qui survivait. C’est ce qui est mis en cause avec la postmodernité dans laquelle nous baignons.



    Il s’agit donc, toujours, avec Pierre Le Vigan de comprendre les temps dans lesquels nous vivons. C’est pourquoi les courts textes et les réflexions qu’il livre à notre méditation dans son dernier livre sont axés sur des aspects comme la fin du politique comme décision et responsabilité au profit de la communication, la fin du droit à l’intime ou l’extension de la réquisition de transparence. C’est ce thème qui donne son titre à l’ouvrage. Comment la société valorise la transparence de soi pour permettre un contrôle total des âmes, des esprits et même des cœurs. C’est bien évidemment un regard critique que celui de Pierre le Vigan qui, une fois de plus, donne à réfléchir sur l’essentiel.










Noël Rivière

Pierre Le Vigan, La tyrannie de la transparence, 178 p., 18 E, L’Aencre, 2011.
Diffusion Librad et librairie Primatice, Paris. primatice@francephi.com







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Frédéric Schiffter contre la pensée Chichi, Blabla et Gnangnan


    Frédéric Schiffter, professeur de philosophie, est plus un penseur qu’un philosophe si on retient le mot de Cioran comme quoi « les philosophes écrivent pour des professeurs, les penseurs pour des écrivains ». F. Schiffter n’est pas un homme de concept, c’est un homme dont le propos est de renouveler l’étonnement d’être au monde, et l’étonnement devant le monde. Si Frédéric Schifter a une thèse à défendre, c’est l’absence de toute illusion sur l’homme. D’où sa polémique avec Guy Debord (quelque chose d’aussi sacrilège dans la dictature médiatique que les objections de la chanteuse Lio à l’excès de compréhension empathique du microcosme parisien vis-à-vis du violent Bertrand Cantat).

    Selon Frédéric Schiffter, ce n’est pas le capitalisme c’est l’homme lui-même qui s’invente sans cesse de nouveaux besoins. « En cela le capitalisme, mieux que l’esclavage antique ou le servage féodal, accomplit la vérité de l’humain » (p. 93).  Après les catégories du chichi et du blabla développées dans un ouvrage précédent (Sur le blabla et le chichi des philosophes, PUF, 2002), Frédéric Schiffter introduit la catégories du « gnangnan ». Ce dernier est pétri d’ « éthique », de « tolérance », et, mieux, de l’ « éthique de la tolérance ». La pensée gnangnan est attentive au « respect » de l’ « autre », à « l’enrichissement des différences » et elle prône l’ « engagement citoyen » contre toutes les « stigmatisations » de « minorités visibles ». L’homme de la pensée gnangnan, courageusement engagé contre l’extrême-droite et l’intolérance (c’est d’ailleurs généralement la même chose), est pour le « développement durable », le « commerce équitable », le tri sélectif des ordures, la création en ville d’ « espaces civilisés ».

    Le parlé gnangnan est ainsi un blabla politiquement correct. Ces catégories s’appliquent-elles à la philosophie ? Vu l’instrumentalisation de celle-ci, on ne peut éluder la question. Est-ce dans ce registre du blabla que se situe Emmanuel Lévinas, ou dans le registre du chichi ? Toutes choses égales par ailleurs, c’est la question que Frédéric Schiffter ose poser. Blabla plutôt que chichi ? J’incline à penser blabla pour Lévinas, à la différence de Schiffter. Voici pourquoi. Partons de l’autre coté des choses, donc du chichi. Le chichi relève des fausses questions, d’une remontée vaine aux causes ultimes, ou d’une marotte telle un projet de synthèse impossible. Paul Ricoeur, ainsi, relève du chichiteux, du moins quant à ses travaux après sa Philosophie de la volonté des années cinquante. Chichiteux par sa recherche de synthèse entre Freud et la phénoménologie, qui aboutit au mieux à une négation réciproque des fécondités intellectuelles de chaque domaine. Emmanuel Lévinas, de son coté, est à mon sens plutôt blablateux. Son obsession de l’Autre, du Visage de l’Autre, relève d’une hystérie triste, bénigne assurément, qui en a fait le porte-drapeau d’une monomanie stérile certes, mais inoffensive (et l’inverse). 

    La pensée sans double, et questionneuse de Frédéric Schiffter le rapproche bien sûr de Clément Rosset. Et Schiffter souligne avec une grande justesse combien le récit autobiographique de Rosset (Route de nuit) a mis en lumière la fragilité et en même temps l’évidence de la force majeure qu’est l’élan de vivre. Une  pensée ne se réduit pas à la griserie de l’enthusiasmos (être inspiré des dieux). Frédéric Schiffter critique une conception purement négative de la mélancolie qui fait d’elle une « langueur d’esthète ».  Il écrit : « La mélancolie modère sans doute l’enthousiasme d’exister, mais, au contraire de la joie, elle ne paralyse pas le désir d’écrire, de peindre, de composer et autres exercices de lucidité. Tout entier dans la durée, l’homme joyeux ignore le passage du temps. Le voit-on s’abîmer dans l’écriture de l’Odyssée, de l’Éthique, ou du Zarathoustra ? La jubilation interdit la conscience de soi sous peine de se volatiliser aussitôt. Le rêveur qui s’avise qu’il rêve comprend qu’il ne dort plus. Captif de sa vigilance insomniaque, ne perdant jamais une goutte du flux du devenir, le mélancolique, quant à lui, contemple l’inconsistance des choses de sa vie, et, mieux que l’homme joyeux, il sait que l’éternité de chaque instant est menacée – savoir ombré de tristesse, peut-être, mais inséparable d’une volupté dont il refuse de guérir » (pp. 129-130). On objectera à Frédéric Schiffter qu’à l’inverse, il n’y a certainement pas d’écriture sans une certaine allégresse.


Fréderic Schiffter, Le philosophe sans qualités, Flammarion, 2006, 142 p., 13 €.

Pierre Le Vigan





Philosophie, idéologie, religions











Michel Onfray et le Recours aux Forêts

    Le Recours aux Forêts : c’est le titre du dernier ouvrage du profus Michel Onfray, auteur souvent discutable – quand il faisait l’apologie de Robespierre par exemple  –, franchement  erroné parfois, moins novateur souvent qu’il ne l’espère (voir sa Contre-philosophie néanmoins utile) mais fréquemment stimulant. C’est déjà cela. Donner l’envie de débattre. Le recours aux forêts, c’est l’exil forcé de ceux qui ont désobéi aux lois de la communauté mais c’est aussi le refuge des hommes libres. Contre les révolutionnaires de la table rase, qu’il assimile aux hommes du ressentiment (ce qui explique peut-être son éloignement de Besancenot !), Michel Onfray défend la vertu de l’utopie comme « possibilité d’un monde ». (Resterait bien sûr à savoir si ce monde a vocation à être une île ou à irriguer tout le monde.) L’écologie « véritable », celle qu’il appelle, est définie comme une sagesse païenne. Il est ici question de Ralph Waldo Emerson, de Henry David Thoreau et de son récit « Walden ou la vie dans les bois ». Ce sont les origines lointainement danoises des Onfray qui entreraient en résonance avec sa fascination pour le Nord et singulièrement pour l’Islande, polarité nordique complémentaire de sa fascination pour le soleil.
    Ce recours aux forêts, avant tout symbolique (elles sont peu nombreuses en Islande par exemple) serait aussi une voie stoïcienne afin de « sortir d’une pièce enfumée ». Cette pièce est bien sûr notre monde aliéné dans une certaine « modernité ». L’épicurien Michel Onfray se réfère ici plutôt à un certain stoïcisme. Il se réfère aussi à Démocrite, contemporain de Socrate, et son idée d’une infinité des mondes, son matérialisme philosophique et son refus de la peur des dieux qui annonce Épicure et Lucrèce. « Contente-toi du monde qui t’est donné » dit Démocrite, si détesté par Platon. L’un recherche des arrières-monde, l’autre se contente du monde. Pourquoi diable Michel Onfray a-t-il fait précéder son texte « Postface en guise de préface », une méditation honorable, par une sorte d’improbable poème intitulé « Permanence de l’apocalypse », et quelque peu ridicule ?

Le Recours aux Forêts. La tentation de Démocrite, Galilée, 80 pages, 14 euros.

PLV

Philosophie, idéologie, religions

Pierre Le Vigan, Le Front du Cachalot, éditions Dualpha, 578 pages, 35 euros
Disponible notamment à la librairie Primatice, 10 rue Primatice 75013 Paris

Entretien avec Pierre Le Vigan sur Le Front du Cachalot


Vous publiez ces jours-ci un nouveau livre chez Dualpha, « Le Front du Cachalot » ? De quoi s’agit-il ?

J’ai regroupé des écrits divers, très brefs ou plus développés, sur des sujets eux-mêmes extrêmement divers, à l’image de la vie, de sa
richesse, de sa complexité, de son foisonnement. Ce sont des « carnets », ils sont parus en partie dans la revue « Eléments », depuis 2002. Il y a dans le livre beaucoup d’inédits, la majorité des textes en fait. Quelques extraits étaient parus dans « l’Esprit européen », sur le web.

Pourquoi ce titre Le Front du Cachalot ?

Herman Melville parle dans « Moby Dick » du cachalot comme d’un animal à la fois réel et mythique. Le cachalot est dans l’Ancien Testament une des représentations du Léviathan. Melville  évoque le « front chaldéen » du cachalot.  Ce front est plein de traces, de blessures, de signes indéchiffrables. Le mystère du monde se lit sur le front du cachalot. C’est par ailleurs un mammifère, très proche de l’homme, son ancêtre a sans doute vécu sur la terre. Le cachalot, c’est notre double.

Votre livre est sous-titré Carnets de fureur et de jubilation.

Oui, cela va souvent ensemble, non ?

Vous continuez l’écriture de vos carnets ?

Oui, cela constitue un matériau brut, c’est l’intérêt, c’est aussi bien sûr la limite du genre. Je crois beaucoup à l’écriture brève, voire aphoristique.

Quels sont vos auteurs préférés ?

Je crois qu’il faut me lire pour le savoir ! En général ce sont des auteurs critiques de la modernité.

Parlons idées, puisque vous le faîtes beaucoup dans Le Front du Cachalot. La question de l’identité devient une question de premier plan. Cela vous inspire quoi ?

Quand les choses vont de soi, on en parle moins. Quand elles ne vont pas de soi on en parle. L’identité est effectivement une question qui s’impose avec la mondialisation. Les appartenances ne sont plus évidentes, les transmissions non plus. De là l’interrogation sur les identités et leur crise, et la recherche de solutions, parfois simplistes.

Pour vous c’est l’islamisation qui menace nos identités ?

Ce qui est franchement négatif, c’est l’immigration. Elle s’est imposée avec le libre échangisme mondial. La présence de Musulmans en France n’est qu’une conséquence de l’immigration de masse d’extra-européens. Qu’est ce qui pose problème : un jeune d’origine immigré croyant en l’islam ? Ce n’est pas lui, en général,  qui brulera des voitures. Ou un jeune ayant perdu tous ses repères, et qui ne jurera que par l’argent, et les « marques » de vêtements ?  C’est la perte des repères qui est une catastrophe, même si ceux-ci ne sont pas tous hérités. En d’autres termes, loin de moi l’idée d’assigner à l’islam un jeune sous prétexte qu’il serait originaire d’un pays musulman. Je suis de plus en plus pour l’assimilation, en évolution par rapport à ce que je pensais il y a 20 ans, époque où il y avait moins d’immigrés.

Quels sont les hommes politiques que vous trouvez les plus intéressants ?

Il n’y a plus d’Edgar Faure, ou d’Alain Pierrefitte, de dirigeants de premier plan très cultivés. J’ai de l’estime pour Laurent Fabius, le plus intelligent des hommes de gauche et je crois que son évolution critique par rapport à l’Europe est sincère. J’ai un certain intérêt pour Jean-Luc Mélenchon. Et j’écoute volontiers l’esprit libre qu’est Jean-Marie Le Pen, par exemple dans un des derniers numéros de « Flash ».

Un des hommes politiques les plus critiquables ?

Hervé Morin, au-delà du coté anecdotique du personnage, qui ne restera pas dans les livres d’histoire, symbolise  une politique irresponsable qui envoie à la mort des militaires, ce qui est normal !, mais pour une cause qui n’a aucun rapport avec nos intérêts nationaux, en Afghanistan. 

 « Le nationalisme a été un drame pour l'Europe » a dit récemment un « identitaire ». Qu’en pensez-vous ?

François Mitterrand a dit la même chose et il avait raison pour l’histoire. Ainsi la guerre de 1914 est venue effectivement de l’exacerbation des nationalismes. Mais cela n’a pas de rapport avec ce que défendent les nationalistes d’aujourd’hui. Faut-il rappeler que le contexte a changé ? Les gens qui revendiquent ou acceptent l’étiquette de nationalistes en France, en 2009, n’affirment aucune volonté de guerre en Europe ou ailleurs. Au contraire, ce sont des non alignés donc des non interventionnistes puisque nos interventions militaires à l’étranger se font presque toutes en simple relais de l’impérialisme américain. Si être nationaliste c’est défendre l’existence des nations comme condition de la liberté des hommes, et de la démocratie d’ailleurs, je le suis.

Un autre « identitaire » a déclaré que Jean-Marie Le Pen avait « déshonoré la nation d’identité par ses déclarations ». Cela vous inspire quoi ?

Il y a un certain nombre de gens qui veulent détruire l’héritage politique de JMLP. Cet héritage c’est celui-ci : avoir fait rompre la « droite nationale » – le terme vaut ce qu’il vaut mais vous voyez ce dont je parle – avec l’atlantisme, et avec le soutien inconditionnel à Israël. Et avoir rompu avec la doctrine du libre échange mondial. Cela ne va pas jusqu’à un rejet complet du libéralisme mais c’est tout de même très positif. Or un certain nombre de gens veulent instaurer un « libéral-populisme », atlantiste et sioniste, dont l’essentiel du programme consisterait dans la formule : « Les bronzés dehors. » Cela se veut plus « moderne » que JMLP. C’est surtout beaucoup plus con. L’enjeu est en fait essentiel : c’est libéral-populisme contre national-populisme forcément antilibéral.

Pierre Le Vigan, Le Front du Cachalot, éditions Dualpha, 578 pages, 35 euros. Disponible notamment à la librairie Primatice, 10 rue Primatice 75013 Paris.

Présentation de l'éditeur

Pierre Le Vigan ausculte le corps des sociétés humaines avec l'instinct quasi infaillible de ces vieux médecins de famille qui diagnostiquaient trop bien les maux pour ne pas se méfier des remèdes ! Il se garde des solutions toutes faites, que ne proposent jamais que ceux qui ne voient pas les problèmes. Les problèmes, Pierre Le Vigan, lui, les voit, dans leur complexité, leur irréductibilité, leurs contradictions : c'est ce que Péguy appelait être fidèle au réel. Dans une ère, la nôtre, où les réalités tendent à s'effacer derrière leurs simulacres, cette capacité à les remet­tre au premier plan est une qualité rare. Mais pour voir le réel, encore faut-il avoir de bons yeux, un bon angle de vue. En philosophie comme en art, le regard est d'abord une question de rectitude, donc de morale. Si Pierre Le Vigan n'est pas à pro­pre­ment parler un « moraliste », il est assurément un philosophe moral. Il dit les choses, non avec la hantise de l'erreur, mais du mensonge, celui-ci étant infiniment plus grave que celui-là. L'erreur est humaine, le mensonge est inhumain. (extrait de la préface de Michel Marmin).


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« Comment sommes-nous dans ce monde ? Comment nous comprenons-nous dans ce monde ? Telles sont les questions qui n'ont cessé de me guider. On verra ainsi que si j'ai abordé bien des thèmes, j'avais toujours une boussole, une étoile, et peut être un dieu. ’’J'aime les écrivains qui n'écrivent pas pour eux’’, disait Jean Mabire. C'est ainsi que j'entends les choses. » (extrait de la présentation de Pierre Le Vigan). 

Biographie de l'auteur

Né en 1956 près de Paris,  Pierre Le Vigan est urbaniste et a travaillé dans le domaine du logement social. Collaborateur de nombreuses revues depuis quelque 30 ans, il a abordé des sujets très divers, de la danse à l'idéologie des droits de l'homme, en tentant toujours de s'écarter des pensées préfabriquées. Attentif tant aux mouvements sociétaux qu'aux idées politiques et philosophiques, il a publié, notamment dans la revue  Éléments , des articles nourris de ses lectures et de ses expériences. Il collabore aussi à  Flash Infos magazine  depuis sa création et les Carnets de Pierre Le Vigan sont publiés sur le site esprit-europeen.fr





 

Philosophie, idéologie, religions 



Pourquoi le Monothéisme ?
     
     Freud considérait le monothéisme comme un progrès décisif de la civilisation. Après le passage du totémisme aux « dieux humains », le monothéisme aurait constitué un retour au père primitif – Moïse, en l’occurrence, assassiné par les Hébreux, qui ne voulaient pas s’en souvenir… En outre, comme on sait depuis longtemps, le Dieu unique a une vertu décisive : il veut le salut de tous les hommes et de tous les peuples, même s’il lui arrive parfois d’en élire un pour son service particulier. Il est donc possible de le partager – et aux hommes de devenir frères en lui.
     
      Jean Soler, au terme d’une enquête en quatre volumes et plus de 1 500 pages sur les origines de la Bible, aboutit à des conclusions
rigoureusement inverses et c’est cela qui est intéressant. A ses yeux, « l’invention du monothéisme constituerait plutôt une régression. C’est « la religion du moindre effort », écrit-il. Elle a la force de persuasion des petites idéologies faciles à comprendre… Prosélytes par nature – si Dieu est unique, il convient d’en imposer la croyance à tous les hommes - les monothéismes sont naturellement portés aux guerres de religion, à la conversion forcée. En outre, là où les religions polythéistes se réjouissent des fruits de ce monde et appellent à en user avec modération, les monothéismes sont tentés par une forme particulière de nihilisme qui consiste à tout miser sur le pari risqué de la survie, dans un au-delà, de ce qu’ils appellent l’âme….

     Le monothéisme ayant pris le parti de l’Unique, il est porté à refouler les contraires, là où les sagesses – chinoises et grecques, en particulier – pensent au contraire l’idéal du côté de leur complémentarité : pas de jour sans la nuit, pas de beauté sans courage, les vertus du masculin ne valent rien sans leur contrepoids féminin.
    Bref, à vous lire, Jean Soler, le monothéisme a tous les torts. Voulez-vous donc nous faire revenir aux petits dieux locaux protecteurs de vos chères cités grecques ?
Pierre Bérard




POURQUOI LE MONOTHÉISME ?

 
Jean Soler *

Source : http://www.aroumah.net/agora/soler-01-monotheisme.php
 


 

            Heureux les chercheurs qui étudient les dieux grecs ou les dieux égyptiens ! Ils ne risquent pas trop que leurs croyances religieuses infléchissent leur jugement ou que leurs analyses critiques heurtent la foi de leurs lecteurs, car personne, depuis bien longtemps, ne croit plus en Zeus ou en Osiris. Mais il en va autrement pour le dieu que nous appelons « Dieu », qui, lui, a encore trois milliards de fidèles dans le monde. Il semble néanmoins indispensable, dans l’approche scientifique des religions, de ne faire aucune différence entre ces divinités. Les dieux sont des personnages historiques qui apparaissent un jour, qui vivent plus ou moins longtemps – aussi longtemps qu’il existe des hommes qui en sont persuadés – et qui finissent par disparaître ou par se fondre dans d’autres dieux.

            La question qui m’a retenu[1] est celle de comprendre depuis quand et pourquoi les Juifs de l’Antiquité ont admis comme un dogme qu’il n’existe et ne peut exister qu’un dieu, alors que jusque là, dans toutes les sociétés connues de nous, le monde divin se caractérisait par la pluralité et la diversité des êtres surnaturels.

            Poser la question en ces termes suscite des résistances – même dans le milieu universitaire, j’en ai fait l’expérience – parce qu’il est évident aux yeux des croyants que Dieu, ce dieu-là, l’Unique, le seul « vrai Dieu », existe de toute éternité, et que les hommes l’ont toujours su, plus ou moins obscurément. Les adeptes des trois religions monothéistes jugent donc tout à fait normal que Dieu, pour des raisons qui lui appartiennent, se soit révélé à l’un des peuples, celui des Hébreux, et plus précisément à tel ou tel de ses membres, à Abraham d’abord, à Moïse ensuite, comme la Bible en témoigne, pour aider l’humanité à acquérir une connaissance plus claire de son existence et de ses volontés.

            Cette position, qui paraît inattaquable si l’on se place dans l’optique des croyants, n’est plus tenable aujourd’hui, en raison des acquis de la recherche scientifique. Non seulement, en effet, l’existence d’Abraham et de Moïse est remise en cause (les archéologues n’ont trouvé, par exemple, aucune trace du séjour de tout un peuple dans le désert du Sinaï[2]) mais la divinité qui s’est adressée à Abraham et à Moïse n’est pas, d’après le texte hébreu de la Bible lu sans idée préconçue, le Dieu Unique. Il s’agit d’un dieu parmi d’autres nommé « Iahvé » (peu importe comment se prononçait son nom et comment il est transcrit dans nos langues). Ce fait, car c’est un fait, est masqué par l’illusion rétrospective qui projette sur ce passé lointain et largement mythique les convictions qui sont les nôtres sur le Dieu Un, illusion entretenue par le tour de passe-passe qui consiste à escamoter, dans les traductions de la Bible, le mot « Iahvé », pour mettre à sa place les mots « Dieu », « le Seigneur » ou « l’éternel », termes qui désignent aujourd’hui, sans équivoque, le Dieu de la croyance monothéiste[3].

            Comment s’exprime le récit biblique où ce dieu s’adresse à Abraham, qui s’appelle encore Abram, pour la première fois ? « Iahvé dit à Abram : Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père pour le pays que je t’indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple et je te bénirai », Genèse 12, 1-2. D’emblée Abraham est présenté comme l’ancêtre d’un peuple promis à un grand destin : nous l’appelons le « peuple élu ». Et la bénédiction du dieu – qui ne dit à aucun moment qu’il est le seul Dieu véritable – se traduira par l’octroi à des tribus nomades d’un « pays » où ils pourront se sédentariser : la « Terre promise ». C’est la première mention dans la Bible d’un contrat passé entre l’un des dieux et l’un des peuples, d’une « alliance » aux termes de laquelle, si le peuple reste fidèle à ce dieu, le dieu le favorisera par-dessus tous les autres peuples. Ce contrat a été renouvelé, affirme la Bible, quelques siècles plus tard, avec Moïse. Que dit le dieu au prophète quand il s’adresse à lui pour la première fois, du fond d’un buisson qui brûle sans se consumer : « Je suis le dieu de tes ancêtres, le dieu d’Abraham, le dieu d’Isaac, le dieu de Jacob », Exode 3, 6. Il est toujours question d’un dieu ethnique, qui révèle à Moïse, comme une marque insigne de faveur, son vrai nom : « Iahvé », et qui se soucie avant tout de sauver son peuple de l’esclavage où il est réduit en égypte. Ni dans cet épisode ni plus tard, au cours des entretiens que Moïse aura avec Iahvé sur le mont Sinaï, le dieu ne se présente comme l’unique dieu qui existe, un dieu universel qui serait celui de tous les peuples et se préoccuperait du sort de l’humanité. J’ai montré dans La Loi de Moïse que les prescriptions que donne le dieu au prophète, à commencer par les Dix Commandements, ne sont pas les impératifs d’une morale universelle mais des règles de conduite destinées à assurer l’unité et la cohésion du peuple hébreu en vue de sa survie.

            Ce type de religion n’est pas spécifique des Israélites (les descendants de Jacob, surnommé Israël). On le rencontre dans tout le Proche-Orient ancien, bien avant que les Hébreux entrent dans l’Histoire, comme l’attestent les nombreuses inscriptions mises au jour en Mésopotamie. Vers l’an 2025, par exemple – près de huit siècles avant Moïse, si celui-ci a existé et s’il a vécu, comme on l’assure, au milieu du xiiie siècle - des textes font état d’un peuple jusque là inconnu qui dit vénérer un dieu tout aussi inconnu que lui, « Assur ». Le dieu et le peuple ont conclu une alliance à ce point étroite que le peuple se définit par l’appellation d’« Assyriens » : les fidèles du dieu Assur, et qu’il a donné le nom de son dieu à sa capitale : « Assur ». Un peu plus tard, dans la même région, les Babyloniens adoptent pour dieu protecteur « Marduk ». Or, aussi bien les inscriptions que les vestiges de sanctuaires prouvent que ces deux peuples vénéraient en même temps d’autres divinités. Nous avons affaire à une forme de polythéisme que nous nommons aujourd’hui, d’un terme qui n’est pas encore dans les dictionnaires, la « monolâtrie ». La monolâtrie est le culte rendu à un dieu de préférence aux autres, sans nier pour autant l’existence des autres dieux, dont certains ont un rapport privilégié, eux aussi, avec d’autres peuples. Les Juifs de l’Antiquité n’ont fait qu’imiter ce qu’ils voyaient pratiquer autour d’eux en liant leur sort à un dieu aussi obscur que Marduk ou Assur mais dont ils attendaient la même protection : on espère qu’un dieu inconnu ou marginal pourra se consacrer entièrement à vous, alors qu’un dieu célèbre, sollicité par beaucoup de peuples, risquerait de vous négliger ou de donner sa préférence à d’autres. Un prophète biblique, Michée, qui a vécu à Jérusalem au viiie siècle avant notre ère, est très conscient de cette situation : « Tous les peuples marchent chacun au nom de son dieu, et nous, nous marchons au nom de Iahvé, notre dieu, pour toujours et à jamais », Michée, 4, 5. Il n’empêche que les Israélites, à l’exemple des Assyriens et des Babyloniens, avaient d’autres dieux, notamment Baal, et même une déesse, compagne de Iahvé, Ashéra, comme en témoigne la Bible, si on la lit sans verres déformants, et comme le confirment des inscriptions découvertes récemment en Israël, qui parlent de « Iahvé et son Ashéra »[4].

            Quel que soit le rôle joué par les autres dieux, chaque peuple attribue ses succès, surtout ses succès militaires, au dieu avec lequel il a fait alliance, et il a tendance à penser que son dieu est le plus grand des dieux. On le voit dans les inscriptions mésopotamiennes. On le constate également dans la Bible. Après le passage de la mer Rouge, qui est présenté comme une victoire remportée par les Hébreux sur les égyptiens grâce à l’intervention miraculeuse de leur dieu, Moïse et le peuple entonnent un cantique de remerciements où ils disent : « Qui est comme toi parmi les dieux [elim, pluriel d’el, « dieu »], Iahvé ? », Exode 15, 11. Cette formulation appartient, sans nul doute, à l’univers polythéiste – pour peu qu’on ne trahisse pas le texte en traduisant : « Qui est comme toi parmi les forts, éternel ? » (Bible du rabbinat français). Ce passage et bien d’autres prouvent que « Moïse ne croyait pas en Dieu », comme je l’ai écrit, avec un brin de provocation, dans L’Invention du Monothéisme, pour faire comprendre que les textes attribués par la tradition à Moïse – les cinq premiers livres de la Bible que les Juifs appellent la Tora et les chrétiens le Pentateuque – ne sont pas, dans leur presque totalité, monothéistes.

            Dans ces conditions, comment se fait-il que le peuple juif soit à l’origine de la croyance en un Dieu unique ? Si cette dernière ne remonte pas à Moïse, quand est-elle apparue et dans quel environnement ? Pour tâcher de répondre à cette question, nous ne pouvons nous appuyer que sur la Bible, car aucun autre peuple n’a adopté cette religion avant le peuple juif. Le cas du pharaon Akhenaton, qui a régné un siècle avant l’époque où Moïse est supposé avoir vécu, ne constitue pas une exception. D’après les égyptologues d’aujourd’hui, Akhenaton était un roi caractériel qui a voulu imposer un dieu personnel, Aton, dont il serait le seul représentant et le seul interprète, ce qui revenait à écarter le clergé jusqu’alors tout-puissant, surtout celui du dieu Amon à Thèbes. Mais Aton n’est autre qu’Amon, Rê etc., le même dieu suprême du panthéon égyptien, représenté par le Soleil et adoré sous des noms différents selon les lieux, les époques et la course de l’astre pendant le jour et la nuit. Qui plus est, les hymnes à Aton attribués à Akhenaton décalquent de très près des hymnes à Amon ou à Rê nettement antérieurs, y compris dans l’emploi de l’adjectif « unique » servant à qualifier le dieu, pour mettre l’accent sur son caractère exceptionnel, hors du commun, et non pas pour dire qu’il était le seul dieu à exister[5]. Quoi qu’il en soit, le culte institué par Akhenaton n’a pas survécu à la mort du roi. Un siècle après, son souvenir était aboli et ses temples détruits. Moïse n’aurait pas pu entendre parler de lui ni surtout s’inspirer de sa réforme, puisque le prophète hébreu n’était pas monothéiste ! Le monothéisme véritable a été sécrété bien plus tard, au sein du peuple juif, sans aucune influence directe venue d’un autre peuple, et c’est la Bible seule qui peut nous mettre sur la voie de ses raisons d’être.

            Ici, je ferai état d’un autre apport de la recherche contemporaine. La Bible que nous lisons est un écrit presque aussi tardif que le monothéisme, nettement postérieur à ce que laissait croire la tradition et même à ce que pensaient la plupart des spécialistes il y a encore trente ans. L’archéologie israélienne est arrivée à la conclusion que les Hébreux n’ont pas écrit leur langue avant le ixe ou même le viiie siècle. Si Iahvé avait écrit de sa main, en hébreu, les Dix Commandements sur deux tables de pierre, les Israélites n’auraient pas pu déchiffrer ce texte avant plusieurs siècles. Quant à Moïse, le scribe de la Tora, non seulement il ne croyait pas en Dieu mais il ne savait pas écrire ! Il est largement admis aujourd’hui que le premier noyau de la Bible, la version initiale du Deutéronome, le cinquième livre du Pentateuque actuel, date du roi Josias qui a régné à Jérusalem dans la deuxième moitié du viie siècle, peu avant la prise de la ville par Nabuchodonosor et la déportation des notables en Babylonie. Le travail d’écriture a repris pendant le demi-siècle qu’a duré l’Exil et il s’est poursuivi sur plusieurs générations après le Retour à Jérusalem. Tous les textes rédigés jusqu’alors – jusqu’au ve siècle y compris, le siècle de Périclès chez les Grecs – parlent de Iahvé comme du dieu national des Israélites et font toujours mention d’une alliance exclusive conclue entre ce dieu et ce peuple. Il faut en déduire qu’au début du ive siècle encore les Juifs n’étaient pas devenus monothéistes. Alors, que s’est-il passé ?

            La thèse que je soutiens est que la croyance monothéiste est apparue quand l’échec de l’alliance s’est révélé patent et qu’il a fallu trouver une explication crédible à cet échec.

            Les Israélites ont été assurés, en effet, de la supériorité de leur dieu aussi longtemps que Iahvé leur a apporté d’éclatants succès : la sortie d’égypte malgré l’armée du pharaon lancée à leurs trousses, la conquête de Canaan, la constitution d’un puissant royaume régi par deux grands rois, David puis son fils Salomon. Tels étaient du moins les récits qui avaient été transmis, disait-on, par les ancêtres. En réalité, je l’ai dit plus haut, il n’y a aucune preuve archéologique de la sortie d’égypte et de l’errance du peuple hébreu pendant quarante ans dans le désert du Sinaï (il n’y a pas non plus de preuve certaine de la guerre de Troie qui aurait eu lieu à la même époque : les Grecs aussi bien que les Juifs ont reconstruit leur passé lointain sur des mythes). Bien plus, les archéologues n’ont pas découvert de traces de la guerre éclair racontée par la Bible pour la conquête de Canaan : l’occupation a été progressive et plutôt pacifique, d’autant plus qu’une partie au moins des Israélites étaient des autochtones. Plus surprenant encore, car nous entrons désormais dans l’Histoire, aucun vestige archéologique, aucun document épigraphique datant à coup sûr du royaume de David et de Salomon n’a été découvert[6]. Certains spécialistes en viennent à douter de l’existence de Salomon et non plus seulement d’Abraham ou de Moïse. En tout état de cause, si Salomon a existé, il faut l’imaginer en chef de village plutôt qu’en souverain d’un important royaume – d’autant plus que les annales des pays voisins ignorent cet état et jusqu’au nom de Salomon. Il n’en reste pas moins que ce personnage a pris une stature emblématique dans la mémoire collective des Hébreux. Or, à lire la Bible – et ce qu’elle dit peut être recoupé, à partir du ixe siècle, par d’autres sources – après le règne de Salomon les Israélites ont connu malheurs sur malheurs. Dès la mort du roi, la plupart des tribus qui s’étaient fédérées – dix sur douze selon la Bible – ne reconnaissent pas son successeur et font sécession en créant un nouvel état, dans le nord du pays, et en se dotant d’une nouvelle capitale, Samarie, pour concurrencer Jérusalem. Sont ainsi face à face deux royaumes rivaux, qui à certains moments se feront la guerre. Pour les auteurs de la Bible, c’est là la première « catastrophe » (shoah en hébreu) subie par le peuple élu. Le plus nombreux, le plus puissant et le plus riche des deux royaumes tombe bientôt sous la coupe des Assyriens qui, vers la fin du viiie siècle, s’emparent de Samarie, déportent une  partie de la population et annexent le pays à leur Empire. Ce fut la deuxième catastrophe dans l’histoire des Juifs. Il y en aura une troisième quand les Babyloniens, au début du vie siècle, mettent fin au royaume du Sud en détruisant Jérusalem et en déportant toute l’élite du pays. Les Israélites ont alors perdu la totalité de la Terre que leur dieu, pensaient-ils, avaient offerte à leurs ancêtres. Ils ont pu espérer, vers la fin du vie siècle, avec la victoire des Perses sur les Babyloniens, la libération des exilés et le retour d’une partie d’entre eux à Jérusalem, qu’ils allaient pouvoir reconstituer le vaste royaume de Salomon. Les œuvres bibliques datant de l’Exil – en particulier  les prophéties de Jérémie, qui est resté à Jérusalem avant de fuir en égypte, et celles d’ézéchiel, déporté à Babylone – témoignent de ce rêve. Mais le rêve ne s’est pas réalisé. Pendant les deux siècles qu’a duré l’Empire perse, les habitants de la Judée n’ont fait que végéter, sans roi, sans armée, sans indépendance, dans un minuscule canton de l’Empire achéménide qui allait de l’Indus au Nil et du golfe Persique à la mer Noire, en englobant une partie du monde grec, avec les cités de Milet ou d’éphèse. Les inscriptions perses qui énumèrent les différents peuples entrés dans l’Empire mentionnent les Assyriens, les Babyloniens, les égyptiens et même les Arabes, mais jamais les Juifs. L’historien-ethnologue grec Hérodote qui a séjourné, au ve siècle, en Perse, en égypte et jusqu’en Phénicie, dans l’actuel Liban, aux portes d’Israël, n’a jamais entendu parler des Juifs, de leur religion ni du temple qu’ils avaient reconstruit à Jérusalem après leur retour de Babylone. C’est pourtant dans cette période, sous la domination des Perses, que les Juifs ont conçu une religion tout à fait nouvelle, le monothéisme.

            Comment le comprendre ? En renonçant d’abord aux notions de Révélation et de Livres sacrés, même si l’on croit en « Dieu ». Les fidèles du Dieu unique ont bien dû admettre, au XVIe siècle, que la terre tourne autour du soleil, et, trois siècles plus tard, que l’homme n’est pas né d’un coup, tel qu’il est aujourd’hui, mais qu’il est issu d’une très longue évolution des espèces, malgré ce qu’assure la Bible. Ils devront s’accommoder aussi, désormais, du fait qu’aucun texte biblique n’affirme que Dieu – l’Unique – s’est fait connaître d’un Israélite, à quelque moment que ce soit, en lui disant : Il n’existe qu’un Dieu, voilà la Vérité en matière de religion. Je te confie la mission de mettre par écrit cette Vérité, d’en convaincre ton peuple et de la diffuser dans le reste de l’humanité. Les quelques versets qui sont habituellement cités pour accréditer cette lecture sont isolés de leur contexte et interprétés à contresens. Il n’y est question, encore et toujours, que d’un dieu particulier qui se préoccupe exclusivement de son peuple, l’ethnie des Israélites. Et c’est – j’en suis convaincu – l’échec répété de cette ethnie, malgré son alliance avec un dieu présenté comme le plus grand des dieux, qui est à l’origine de la révolution monothéiste. Mais revenons en arrière.

            La première « catastrophe » dans l’histoire nationale – la scission du royaume de Salomon en deux états rivaux – a été expliquée après-coup par les rédacteurs de la Bible comme la conséquence de l’infidélité du souverain qui aurait toléré, à Jérusalem même, à la fin de sa vie, le culte d’autres divinités (Premier livre des Rois, 11). La deuxième « catastrophe » – la disparition du royaume de Samarie, le plus important des deux états – a été justifiée également par l’infidélité de ses rois qui auraient introduit le culte de dieux étrangers, notamment de Baal, pour concurrencer le dieu des ancêtres. Ainsi, plutôt que de mettre en doute la puissance de Iahvé, on a incriminé son peuple. Cette réaction n’est pas propre aux Hébreux. Nous connaissons, en Mésopotamie, des textes plus anciens où des cités rendent compte des revers qu’elles ont subis par une punition de leur dieu. Personne n’est prompt, peuple ou individu, à mettre son dieu en cause et à l’abandonner. Pour continuer à croire en lui, on préfère lui attribuer les défaites aussi bien que les victoires. Si le « peuple de Iahvé » connaît des malheurs, pensent les auteurs de la Bible, ces malheurs sont l’œuvre de Iahvé. On cherche alors à comprendre quelle faute les anciens ont commise, pour éviter de la commettre à nouveau. C’est sous le règne de Josias, semble-t-il, autour de 620, que l’idée a prévalu, dans l’espoir d’empêcher Jérusalem de subir le sort de Samarie, que Iahvé était un dieu « jaloux » : qui ne tolérait pas de rivaux dans la vénération qu’il exigeait des Israélites – ce qui prouve d’ailleurs que le culte de Iahvé avait cohabité jusqu’alors avec celui d’autres dieux, comme c’était courant, je l’ai signalé, dans la monolâtrie des dieux nationaux au Proche-Orient. La monolâtrie n’est que l’une des modalités de la croyance polythéiste et la réforme de Josias, qui exigeait que le peuple adore le seul Iahvé, en un seul lieu de surcroît, le temple de Jérusalem, n’est qu’une variante apportée à la forme antérieure de monolâtrie. Dater de cette époque la naissance du monothéisme, comme le font certains[7], est une erreur. Ils confondent la monolâtrie et le monothéisme, lequel seul énonce qu’il ne peut exister qu’un dieu.

          À la lumière des vues nouvelles apparues au temps de Josias, on a soutenu que Iahvé avait utilisé d’autres peuples – les plus cruels d’entre eux – pour punir les Israélites de leur infidélité. Cette idée présentait le double avantage de maintenir la toute-puissance présumée de Iahvé et de ne pas attribuer les succès des peuples ennemis au pouvoir de leurs dieux. Pour que personne, ni chez les ennemis ni chez les Israélites, ne puisse se tromper en imputant les échecs de ces derniers à d’autres dieux que Iahvé, on a affirmé – Jérémie, par exemple, chapitre 51 – qu’après avoir servi d’instruments entre les mains de Iahvé, ces ennemis seraient châtiés à leur tour pour avoir fait couler le sang de son peuple. Et l’Histoire a paru corroborer cette conviction. En effet, après avoir détruit le royaume de Samarie, les Assyriens ont été écrasés par les Babyloniens. Quant aux Babyloniens, après avoir détruit le royaume de Jérusalem (la Judée), ils ont été défaits et anéantis par le roi des Perses, Cyrus. Mais avec les Perses, tout va changer. Les Perses, sans le vouloir et sans le savoir, vont mettre en défaut l’idéologie biblique.

           Loin de punir les Israélites pour obéir au dessein de Iahvé, les Perses les ont en effet libérés de leur exil à Babylone, en 539. Ils leur ont permis de retourner à Jérusalem et d’y rebâtir leur temple. Mieux même, ils ont financé ces travaux et ils ont exempté d’impôts le clergé. Mieux encore, quelques décennies plus tard, des rois perses ont confié des missions à des Judéens demeurés en exil et proches de la cour pour qu’ils aillent à Jérusalem prêter assistance à la communauté du Retour qui en avait bien besoin, tellement elle était désorganisée et dans la misère. Le propre échanson du roi, Néhémie, a fait deux missions au milieu du ve siècle. Esdras, un prêtre-scribe, est arrivé probablement au début du ive siècle. Ce dernier a joué un grand rôle pour fixer par écrit les lois attribuées à Moïse et reconnues par le pouvoir perse pour les affaires concernant les Juifs (ainsi appelle-t-on désormais les Judéens et, plus généralement, les membres de l’ethnie israélite). En un mot, les Perses se sont montrés irréprochables à l’égard des Juifs, au point que Cyrus est appelé dans la Bible le Messie, c’est-à-dire « l’oint de Iahvé »[8], et que les Juifs ont pu croire pendant un certain temps que les Perses se rendraient compte qu’ils devaient leur réussite au dieu des Juifs et qu’ils se rallieraient à lui. Mais rien de tel ne s’est produit. Les Perses se comportaient avec les Juifs comme avec les autres peuples de l’Empire, ni plus ni moins. Ils respectaient la religion ainsi que les coutumes des peuples assujettis. Dans une inscription découverte en 1879 à Babylone sur un cylindre d’argile, il est dit que Marduk lui-même, le dieu national du pays, a chargé Cyrus, un étranger, de punir le roi des Babyloniens de son infidélité en s’emparant de sa capitale. Dans la suite du texte, Cyrus assure vénérer Marduk, qu’il appelle son « Seigneur », et dit qu’il a libéré les populations étrangères qui avaient été déportées – sans faire mention des Juifs[9]. Cette attitude des Perses correspond de près à celle qu’ils ont eue envers les Judéens, au témoignage de la Bible, et à la politique qu’ils ont appliquée à l’égard de l’égypte, après avoir conquis le pays. Une statue de Darius découverte dans sa capitale iranienne, à Suse, en 1972, porte une inscription en hiéroglyphes où le roi des Perses se présente, à l’image des pharaons, comme le fils de Rê, le dieu suprême des égyptiens. Mais d’autres inscriptions gravées sur la statue en perse, en élamite et en akkadien, rendent hommage à Ahura-Mazda, « le grand dieu qui a créé cette terre ici, qui a créé ce ciel là-bas, qui a créé l’homme, qui a créé le bonheur pour l’homme, qui a fait Darius roi ». Et Darius déclare plus loin : « Qu’Ahura-Mazda me protège, ainsi que ce que j’ai fait »[10]. Il est clair que les Perses rendaient hommage au dieu principal de chacun des peuples entrés dans l’Empire, pour obtenir son concours ou du moins sa neutralité, mais c’est à leur dieu national, Ahura-Mazda, qu’ils attribuaient leurs succès. à ce dieu, ils prêtaient les mêmes pouvoirs – en particulier celui de Créateur – que les Juifs à Iahvé. Mais entre les deux divinités, il y avait une différence considérable. La puissance d’Ahura-Mazda était crédible : on pouvait penser qu’elle avait permis à son peuple de conquérir un immense territoire ; celle de Iahvé était sérieusement sujette à caution : son peuple ne faisait que se morfondre, en obscur vassal, dans un étroit recoin de l’Empire perse.

         Pouvait-on espérer que la domination des Perses ne serait que passagère, comme l’avait été celle des Assyriens et des Babyloniens, et qu’ensuite Iahvé réduirait les Perses à néant pour redonner aux Juifs un grand royaume ? Même cette espérance était fragile. Iahvé avait puni les Assyriens et les Babyloniens, après s’être servi d’eux, parce qu’ils avaient opprimé les Juifs. Mais de quoi Iahvé devrait-il punir les Perses ? Il n’y avait rien à leur reprocher ! Fallait-il alors en conclure que le plus grand des dieux n’était pas Iahvé mais Ahura-Mazda ? L’admettre a pu être une tentation éprouvée par certains. La Bible fait état, dans d’autres circonstances, du ralliement d’Israélites aux dieux des vainqueurs. Un roi de Jérusalem, vers la fin du viiie siècle, après avoir été battu par les Araméens, s’est dit : « Puisque les dieux des rois d’Aram les secourent, je leur sacrifierai et ils me secourront », 2 Chroniques 28, 23. Beaucoup de peuples dans le monde – et d’abord dans cette région – ont disparu avec leur religion pour s’être soumis à d’autres peuples et avoir adopté leurs croyances et leurs coutumes. Mais chez les Juifs, alors, religion et identité nationale étaient devenues tellement imbriquées qu’abandonner Iahvé aurait été l’équivalent d’un suicide collectif. Toute leur histoire mythique mise désormais par écrit et toutes les paroles de leurs prophètes ne cessaient de leur répéter qu’ils n’étaient pas comme les autres, qu’ils devaient se tenir à l’écart des nations étrangères (les goyim), parce qu’ils étaient promis par leur dieu à un grand destin. « C’est un peuple qui demeure à part et qui n’est pas compté parmi les nations » : ainsi se décrivent-ils dans la Bible (Nombres, 23, 9). Leurs lois contribuaient elles aussi, et tout particulièrement les interdits alimentaires, à maintenir cette séparation : « C’est moi, Iahvé, votre dieu, qui vous ai séparés des peuples, et ainsi, vous séparerez la bête pure de l’impure, l’oiseau impur du pur, et vous ne vous rendrez pas abominables par la bête, par l’oiseau, par tout ce dont fourmille le sol, bref, par ce que j’ai séparé de vous comme impur », Lévitique 20, 24-25[11]. Renoncer à cette idéologie qui leur avait permis de supporter beaucoup de revers et plusieurs catastrophes aurait été renoncer à être eux-mêmes. Reconnaître qu’ils s’étaient trompés les aurait condamnés à disparaître.

            Pour ne pas en venir là, les guides du peuple avaient cherché depuis longtemps à amender la religion initiale. Ils avaient décrété, sous Josias, que le dieu national ne supportait aucun rival, et on avait chassé les dieux étrangers. Après le retour de Babylone, Esdras avait pensé qu’il fallait épurer l’ethnie pour la rendre digne d’être à nouveau le « peuple de Iahvé » et on avait chassé les femmes étrangères avec leurs enfants, en interdisant strictement désormais les mariages mixtes (Esdras 10 et Néhémie 13). Dans le temple reconstruit, on multipliait les sacrifices expiatoires et les rites de purification pour respecter les innombrables commandements que Iahvé avait prescrits, disait-on, à Moïse et que le prophète avait notés : on disposait maintenant de rouleaux pour enseigner ces lois à tous les Juifs. Que pouvait-on faire d’autre en vue d’obtenir le pardon des fautes commises par les ancêtres, de retrouver grâce auprès de Iahvé et de redevenir le grand peuple à qui Moïse avait dit : « Tu annexeras des nations nombreuses et toi, tu ne seras pas annexé. Iahvé te mettra à la tête et non à la queue ; tu seras uniquement en haut, tu ne seras jamais en bas », Deutéronome 28, 12-13 ? Il fallait bien constater que toutes ces réformes et tous ces efforts étaient restés sans résultats. Rien n’était venu modifier la condition subalterne et insignifiante dans laquelle le peuple vivotait. Les Juifs s’étaient-ils trompés en misant tout sur le seul Iahvé ? Le doute, étalé sur plusieurs générations, a dû être véritable et profond. Un psaume remanié à l’époque perse peut donner une idée de cet état d’esprit : « Tu nous a rejetés et couverts de honte (…) Tu fais de nous la fable des nations (…) Tout cela est arrivé sans que nous t’ayons oublié, sans que nous ayons trahi ton alliance (…) Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu, Seigneur ? », Psaume 44, 10-24. L’explication par la culpabilité du peuple a épuisé ses effets, des voix osent s’élever maintenant pour mettre en cause Iahvé lui-même. Les interrogations sur le pouvoir réel du dieu étaient d’autant plus inévitables qu’on voyait, au même moment, les Perses triompher sans commettre aucun méfait qui aurait pu attirer sur eux le courroux de Iahvé. Bien plus, le peuple a dû finir par savoir, comme ne l’ignorait pas Néhémie, qui vivait à la cour de Suse, que les Perses attribuaient leurs succès à leur dieu, Ahura-Mazda, avec de bonnes raisons de le faire. Cette situation qui a perduré pendant les deux siècles de l’Empire achéménide a mis en porte-à-faux l’idéologie qui avait permis aux Juifs de l’Antiquité d’expliquer leurs malheurs sans remettre en cause la puissance de leur dieu ni l’alliance qui avait fondé leur identité. Il faut supposer que durant cette période sur laquelle nous n’avons pratiquement aucun document – elle rappelle les « siècles obscurs » qui ont précédé la renaissance, au viiie siècle, de la civilisation grecque – une crise intellectuelle a dû se développer et s’accentuer. Pour la surmonter, il n’y avait que deux voies : abandonner la doctrine traditionnelle et sacrifier le passé, ou trouver une idée radicalement neuve capable de sauver, à la fois, le peuple et son dieu. Cette idée a été le monothéisme.

          Il est impossible de savoir quand et par qui cette idée a été formulée pour la première fois. Il en va de même, souvent, dans l’histoire des sciences, quand il s’agit d’identifier le ou les auteurs d’une théorie venue dénouer la crise dans laquelle la recherche s’était enlisée : j’ai avancé ce parallèle en m’aidant des analyses de Thomas S. Kuhn sur les révolutions scientifiques[12]. Il a fallu du temps pour que la théorie monothéiste se fraie un chemin, du temps pour qu’elle gagne des adeptes, du temps pour qu’elle s’impose finalement à tout un peuple, dans la deuxième moitié du ive siècle, semble-t-il, sinon au début du iiie, quand les Grecs sont venus supplanter les Perses sans que la situation des Juifs change en quoi que ce soit.

            L’adoption du monothéisme par les Juifs a modifié du tout au tout leur vision du monde. Il n’y avait plus lieu d’interpréter l’Histoire en termes de rivalités entre dieux protégeant et aidant chacun son peuple. Comparer, en particulier, le dieu des Juifs et le dieu des Perses n’avait plus de sens : c’était le même dieu[13], le Dieu Unique, qui favorisait, selon des desseins connus de lui seul, tantôt un peuple et tantôt un autre. Cette évidence nouvelle, véritablement révolutionnaire, perçue par les Juifs et eux seuls, donnait à ces derniers une clef pour expliquer leurs malheurs passés et présents tout en gardant l’espoir de retrouver un jour la faveur de la divinité qui les avait fait sortir d’égypte et les avait dotés d’un grand pays où ils avaient édifié un puissant royaume. Ce dieu, on cessera peu à peu de l’appeler « Iahvé », comme on faisait du temps où il fallait, grâce à un nom propre, le distinguer des autres dieux. On l’appellera désormais « Dieu » (elohim) ou « Seigneur » (adonaï). Quand la Tora est traduite en grec par des Juifs d’Alexandrie, au iiie siècle avant notre ère, à l’intention des Juifs d’égypte qui ne connaissaient plus l’hébreu, la mutation monothéiste est achevée : dans la Septante, « Iahvé » a complètement disparu au profit de théos (« Dieu ») et de kurios (« Seigneur »)[14].

            C’est ainsi que les Juifs ont changé de religion, sans attribuer nulle part cette innovation à une inspiration divine. Ils ont cru (ou laissé croire), pour raccorder le présent au passé, que cette vue nouvelle tenue pour la Vérité remontait au Sinaï. Et ils ont apporté dans ce sens quelques corrections à la Bible : ils ont réécrit, par exemple, le premier chapitre de la Genèse[15]. Néanmoins, ils ont respecté pour l’essentiel un texte déjà fixé et considéré comme sacré parce que dicté par Dieu à Moïse. De ce fait, la Bible hébraïque que nous lisons aujourd’hui est presque entièrement antérieure à l’époque où la croyance en un Dieu unique est devenue un dogme dans la religion des Juifs – un millénaire environ après Moïse, si ce prophète a une réalité historique – dogme qu’ils ont inventé dans le but de tirer Iahvé, et de se tirer eux-mêmes avec lui, du gouffre où ils étaient descendus ensemble.

            Mon hypothèse permet de comprendre que, par la suite, le Dieu unique n’a jamais cessé d’être considéré par les Juifs comme le Dieu des Juifs avant tout et non pas comme celui de tous les peuples. La preuve en est qu’au début de notre ère encore, le temple de Jérusalem, seul lieu où pouvait se célébrer, affirmait-on, le culte du Dieu Un, était réservé aux seuls Juifs. Les archéologues ont mis au jour deux panneaux où il est écrit, en grec et en latin : « Qu’aucun étranger ne pénètre à l’intérieur de la balustrade et de l’enceinte qui entourent le sanctuaire. Celui qui serait pris ne devrait accuser que lui-même de la mort qui serait son châtiment[16].

         Ce sont les premiers chrétiens qui ont coupé les racines ethniques de Dieu. Paul surtout, né Juif, a dit et redit dans ses lettres pastorales : puisqu’il n’existe qu’un Dieu, il est nécessairement le Dieu de tous les peuples et de tous les individus ; et il n’y a dès lors aucune raison de faire des distinctions entre les Juifs et les non-Juifs[17].

           Cependant, à partir du moment, au début du IVe siècle de notre ère, où un empereur romain, Constantin, s’est converti au christianisme, le dieu « Dieu » est devenu progressivement le dieu des Romains, puis des Européens et des peuples qu’ils ont soumis. Il a de nouveau été la marque identitaire, non plus d’une ethnie particulière, comme c’est toujours le cas dans le judaïsme, mais d’un ensemble de nations unies dans le culte du Fils de Dieu. Et l’islam, au VIIe siècle, tout en affirmant très fort son attachement au Dieu unique emprunté aux Juifs et aux chrétiens, a triomphé en fédérant, autour de l’enseignement de Mahomet, des tribus arabes jusqu’alors rivales, et en les entraînant à la conquête d’un vaste empire.

            Le fait que le monothéisme ne puisse se passer, quoi qu’en disent les théologiens, d’un enracinement national explique qu’aujourd’hui encore, des peuples qui affirment vénérer le même Dieu se livrent à des luttes impitoyables pour faire prévaloir leur propre conception du Dieu Un.


Notes
 
[1] Cf. ma trilogie « Aux origines du Dieu unique » : L’Invention du monothéisme (éd. de Fallois, 2002) ; La Loi de Moïse (2003) ; Vie et Mort dans la Bible (2004) ; collection de poche « Pluriel », Hachette Littératures, 2004 et 2005 pour les deux premiers volumes.

[2] Cf. Israel Finkelstein and Neil Asher Silberman, The Bible Unhearted, New York, 2001 ; trad. fr. La Bible dévoilée, Bayard, 2002.

[3] Un autre subterfuge consiste à désigner ce dieu par les quatre lettres – le « tétragramme divin » : IHVH – qui servent à l’écrire dans la Bible. Mais l’hébreu ne note que les consonnes et les semi-consonnes pour ce dieu comme pour les autres, comme pour tous les mots de la langue ! C’est à cause d’une prétendue interdiction de prononcer ce nom, « le Nom », que certains le transcrivent dans les autres langues en IHVH, et le prononcent « Adonaï » (« Seigneur ») au lieu de « Iahvé ». En réalité, cette interdiction n’est pas dans la Bible. Voir L’Invention du monothéisme, p. 108-110 et 123-124, ainsi que La Loi de Moïse, p. 45-47.

[4] Cf. notamment Amihai Mazar, Archaelogy of the land of the Bible, 10,000 – 586 B.C.E., New York, 1990.

[5] L’Invention du monothéisme, p. 87-89.

[6] Les arguments de Finkelstein et Silberman, op. cit., sont très convaincants.

[7] Notamment les auteurs de The Bible Unhearted, chapitre 11.

[8] Cette référence à Cyrus se trouve dans le recueil de prophéties attribuées à Isaïe (45, 1), lequel a vécu deux siècles avant le roi des Perses !

[9] Cf. Pierre Lecoq, Les inscriptions de la Perse achéménide, Gallimard, 1997, p.181-185.

[10] Cf. Pierre Briant, Histoire de l’Empire perse, Fayard, 1996, p.492, et Les inscriptions de la Perse achéménide, op. cit., p.246-247.

[11] Cf. mon article « Sémiotique de la nourriture dans la Bible », Annales, E.S.C., Paris, juillet-août 1973. J’ai repris cette étude, avec des compléments, dans Vie et mort dans la Bible, 2004, p.13-29.

[12] Cf. Thomas S. Kuhn, The structure of scientific revolutions, Chicago, 1962 et 1970 ; trad. fr. La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, 1983. Et Jean Soler, L’Invention du monothéisme, p.91-93.

[13] L’assimilation des deux divinités a pu être facilitée par le fait qu’Ahura-Mazda n’était pas représenté, lui non plus, sous des formes figuratives.

[14] Cf. dans L’Invention du monothéisme le chapitre « L’effacement de Iahvé », p.107-110.

[15] Cf. le chapitre « Des retouches monothéistes » dans L’Invention du monothéisme, p.99-102.

[16] Vie et Mort dans la Bible, p.89.

[17] Cf. notamment la Troisième épître aux Romains, 29-30.

 

* Jean Soler est un agrégé des lettres. Il a été le conseiller culturel de l’ambassade de France en Israël de 1969 à 1973 et de 1989 à 1993. Il a collaboré à l’Histoire universelle des Juifs, sous la direction d’Élie Barnavi, Hachette Littératures, 1992. Il est l' auteur d’une trilogie, Aux origines du Dieu unique, éd. de Fallois, 2002, 2003, 2004.
                                                                                                      
 

Philosophie, idéologie, religions 

En même temps que ses bons voeux, retransmis à nos lecteurs,  le philosophe Michel Maffesoli  (photo ci-dessous lors d'un cours en Sorbonne)
nous a adressé ses dernières réflexions sur la société tribale post-moderne, forme ultime d'une barbarie qui s'ignore tout en imprégnant, en fécondant
"notre corps social quelque peu alangui"  Qu'en sortira-t-il ? Les conjectures sont ouvertes. On devine toutefois que rien ne sera plus comme avant...
Du moins pendant fort longtemps.


























































































Philosophie, idéologie, religions


Le monde de la vie (Lebenswelt), impasse conceptuelle de Husserl ?

 Pierre Le Vigan

    Le concept central de Husserl porte sur le « monde de la vie » ou encore « monde vécu » (Lebenswelt). C’est, au sens restreint, le savoir qui porte sur les comportements de la vie quotidienne, un « savoir quotidien et banal dans le monde de tous les jours » (Peter Berger et Thomas Luckmann), qui exclut la connaissance théorique et intellectuelle. Quant à savoir ce que serait le « monde de la vie » en un sens élargi, c’est justement l’interrogation de Husserl.  

    Le monde la vie (Lebenswelt) est-il l’arrière-plan de la science ou est-il le fondement même de la science ? Cette question est aussi celle de ce que l’on appelle la substruction (construire au dessus de quelque chose), en d’autres termes le raccordement de notre monde à des essences idéales exprimables en termes mathématiques. La substruction revêt le monde de la vie d’un « vêtement d’idées ». Le monde des apparences est redoublé par un monde d’essences pures qui est en fait, dans cette perspective, le seul vrai monde : les apparences sont des illusions et les essences sont la vérité en soi. En conséquence, la science finit non pas par expliquer les notions du monde vécu en commun, (les couleurs, le chaud, le froid…)  mais par dissoudre ces notions.

    La perspective inverse à celle-ci consiste à dire que le monde de la vie inclut aussi toutes les idéalisations en forme d’essences pures, ou encore idéalisations scientifiques.  Alors que dans la première hypothèse, le monde de la vie est un monde muet, adamique (Adam), et originel (pré-historique), dans cette seconde hypothèse, le monde de la vie est « essentiellement historique » (c’est la thèse de H-G Gadamer).

    L’objection principale à cette seconde voie est celle d’Heidegger. En effet, selon Heidegger, l’imposture réside précisément dans le fait d’importer dans le monde de la vie des éléments venant des idéalisations mathématiques de la nature.

    Une tentative de sortir de la contradiction interne de la notion de « monde de la vie » chez Husserl consiste à dire que le « vêtement d’idées » que la science jette sur la vie, est lui-même le fruit d’une expérience. C’est la théorie de la science comme expérience, ou encore comme praxis (action), comme construction culturelle d’idéalités  plus que comme découverte de ces idéalités. Mais cette tentative de résolution de la contradiction est peu convaincante ; en effet, l’objectivation scientifique n’a que peu à voir avec le domaine de l’expérience, qui renvoie de son coté essentiellement au monde de la vie. En d’autres termes, le « sol » – concret –  de l’expérience de la vie n’est pas la Terre des idéalités mathématiques.

    Selon Husserl, le monde de la vie se tient sur un fond, sur un arrière-plan, qui est le monde de la vie, dont les évidences primordiales, les proto-évidences seraient fondatrices des sciences. Un arrière-plan ? Soit, dit Paul Ricoeur. Mais Husserl semble dire que le monde de la vie n’est pas seulement un fond – tel un fond d’écran – , mais un fondement, une cause – la cause première – en d’autres termes. Il y aurait ainsi selon Husserl continuité entre le monde pré-théorique de la vie et le monde théorique des idéalisations scientifiques.

    Or, comme le montre Wittgenstein, le monde de la vie est antérieur à toute nécessité de justification par de quelconques « essences » du vrai et du faux.  C’et un arrière-plan (Hintergrund) qui se suffit à lui-même en terme de compréhension. Le « monde de la vie » n’est pas dans cette perspective un fondement, un socle (Untergrund) sur lequel reposerait la science, c’est simplement le paysage sur le fond duquel apparait la science. Claude Romano écrit en ce sens : « il est sans doute faux que ces proto-certitudes [celles du « monde de la vie »] aient vocation à fonder la praxis scientifique. Il n’y a pas de continuité épistémique entre le monde phénoménal « inexact » [le « monde de la vie »] et les vérités exactes de la science, et donc pas davantage de science du pré-scientifique. »

    En ce sens, le monde de la vie ne relève pas d’une science mais d’une description, et sans doute aussi d’un art de la compréhension. La science connait sans comprendre, tandis que l’expérience dans le monde de la vie comprend sans avoir à tout connaître. Une telle vision se situe ainsi au rebours de celle de Husserl, dont les prémisses visant à établir un continuum entre monde de la vie et science, continuum susceptible de relever entièrement des idéalités scientifiques, sont donc inaptes à saisir le réel « inexact » du monde réellement vécu. Un constat que Husserl lui-même fit, non sans grandeur. En effet, vers la fin de sa vie, il écrivit : « (…) Juste maintenant, à la fin, maintenant que je suis un home fini, je sais que je devrais tout reprendre à zéro. »

 

Jean-Claude Gens (direction), La Krisis de Husserl. Approches contemporaines, Le Cercle herméneutique, diffusion Vrin, 10, 2008, 112 p., 12 €.

Philosophie, idéologie, religions

René Major contre le cléricalisme humanitaire

    Robert Musil parlait de l’homme sans qualités, Maurice Blanchot de l’homme sans particularités. C’est cette expression que retient le psychanalyste René Major. La thèse que défend l’auteur est que la démocratie est réduite au traitement de la demande. C’est une démocratie de marché. Une telle « démocratie » n’est possible que parce que la modernité– j’appelle par là le culte du progrès – a accouché de l’homme indifférencié, de l’homme sans qualités, celui qui ne s’identifie à aucun de ses rôles, et qui ne peut jamais y trouver du sens, l’homme que Blanchot appelle l’« homme sans particularités », ou André Gide l’« homme disponible », au sens de trop disponible. Cet homme nouveau est marqué par le culte de la transparence, l’exhibition de la jouissance, un pragmatisme qui détourne la philosophie de William James en la réduisant à un culte de la réussite. Ce qui caractérise encore cet homme nouveau est d’être fondé sur autre chose que la filiation. De l’insécurité identitaire de l’homme nouveau s’ensuit la capacité à produire ou à accepter toute une législation proprement délirante sur toutes les discriminations ou phobies possibles et imaginables (homophobie, handophobie, etc). Une « libération » soluble dans le marché devient obligatoire, consistant non à choisir, ce qui est la vraie liberté, mais à se « libérer » de tous « préjugés » et donc à accueillir « l’autre » sans se poser la question du sens et du projet d’un être-ensemble. L’idéologie du « respect », qui va du respect de la chaîne du froid (sic) au respect des « différences » sans se poser la question de leur compatibilité avec telle ou telle forme de société et de civilisation, est une forme aggravante de cette anomie sociale, anomie qui n’est pas une sagesse pratique (phronèsis) mais un délitement de toute création de sens. La crise des signes sociaux et de l’esthétique même de la société n’est pas autre chose qu’une conséquence de cet état de fait et de la fabrication de cet « homme nouveau », sans qualités et sans particularités. En effet ce sont les signes et les arts qui donnent figure et vie au sens, donc aux valeurs d’une société. Le sens de la vie dont parle Luc Ferry c’est toujours le sens d’une vie sociale.

    Comme le remarque à juste titre René Major, un espoir subsiste car les affects restent toujours secrets et non calculables. Pour l’auteur, le retour au droit au secret est la condition de la restauration du sujet. Il faut « tenir au secret » (Ginette Michaud). Ce qui implique le droit de parler sans être l’objet d’interprétations inquisitoriales par les tribunaux, ce qui nécessite donc de restaurer une liberté humaine fondamentale : le droit au blasphème. Ce qui implique donc de sortir de notre société de cléricalisme humanitaire. Un essai qui mériterait d’être mieux structuré et développé mais qui pose un juste regard sur le formatage de l’homme nouveau et l’écrasement des vraies libertés.

Pierre Le Vigan

• René Major, L’homme sans particularités, Circé, 2008, 126 p., 14 €.

Philosophie, idéologie, religions 

« Fascislamisme » 

contre 

« Shoah Business » 

Le prophète de merde dans un chemisier de soie Bernard-Henri Lévy dégoise sur une gauche française zombifiée

°°°°°

Par Diana Johnstone *

in CounterPunch, 1er novembre 2007

http://counterpunch.org/johnstone11012007.html

Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier

 

°°°°°

        L’ouvrage politique le plus controversé, en France, cet automne, Ce grand cadavre à la renverse, de Bernard-Henri Lévy (Grasset, Paris, 2007), est supposé être consacré à la gauche française. Mais, très étonnamment, il ne traite pas réellement de la gauche, et il ne s’agit pas vraiment non plus d’un livre politique…

 

        Bernard-Henri Lévy est – de très loin – le plus notoire d’une petite coterie de propagandistes qui, voici une trentaine d’années, sous le label de « nouveaux philosophes » (on ne rit pas !), entreprirent une campagne hautement publicisée visant à renverser les sentiments anti-impérialistes qui étaient devenus dominants dans le monde entier, en réaction contre la guerre états-unienne au Vietnam.

 

        Cette guerre était terminée, et la gauche française était affaiblie par la fragmentation sectaire et l’effondrement d’attentes « révolutionnaires » irréalistes. Les Khmers Rouges, qui avaient pris le pouvoir au Cambodge au lendemain de bombardements américains et d’un coup d’état fomenté par les Etats-Unis, perpétrèrent dans ce pays le de bain de sang qui avait été à tort prophétisé pour le Vietnam, dès le dernier Américain parti. Au moyen d’une « découverte » hautement publicisée et dégoulinante d’émotivité du goulag soviétique, plus de vingt ans après la mort de Staline, et en se focalisant sur les aberrations criminelles des Khmers Rouges, ces « nouveaux philosophes » entreprirent de stigmatiser toutes les aspirations de gauche à un changement social radical en les présentant comme intrinsèquement totalitaires. Contre la « menace totalitaire » pérenne, les États-Unis furent réinstallés sur leur piédestal d’indispensables sauveurs de la démocratie et de défenseurs des droits de l’Homme !

 

        Difficile, de prendre toute la mesure de l’impact effectif de cette campagne. Elle s’inscrit dans un effort post-nixonien visant à réhabiliter l’impérialisme américain sous la bannière des droits de l’Homme. Ces philosophes en herbe n’ont assurément jamais été pris au sérieux par les philosophes académiques, mais ils ont acquis une réputation instantanée grâce à l’empressement de médias pro-américains (à commencer par le Nouvel Observateur, soi-disant de gauche) pour saturer le public avec leur version « nouvelle » et « philosophique » de la propagande de Guerre Froide.

 

        Peu importe. Trente ans plus tard, et peu importe la raison, leur mission s’avère soudain accomplie. Bien qu’il ne soit pas philosophe, Nicolas Sarkozy incarne la « nouvelle » Europe, telle que rêvée par Rumsfeld au début de la conquête de l’Irak : une Europe prête à suivre aveuglement les Etats-Unis dans leurs croisades guerrières.

 

        André Glucksmann, le plus hystérique de tout le clan, n’a pas tardé à soutenir Sarkozy avant les élections, suffisamment précocement pour que cela lui ait valu la dignité de philosophe de la Cour. Bernard Kouchner, le plus mondain et le plus ambitieux des combattants de l’humanitaire, a attendu que Sarkozy ait été élu avant de rentrer dans son gouvernement, au poste de ministre des Affaires étrangères.

 

        Plus madré que les autres, BHL a refusé de se perdre dans la mêlée victorieuse. Durant la campagne, il s’auto-proclamma conseiller idéologique de la candidate du parti socialiste, Ségolène Royal. Après sa veste, il préféra traîner sur le champ de bataille, afin de s’emparer de l’étendard perdu par la perdante : la gauche. Soit, pour faire écho au titre de son nouveau bouquin, afin d’en récupérer le corps sans vie. Ce livre prétend donner des leçons à une gauche ressuscitée. BHL aspire à insuffler ses mots et ses grandes pensées dans le cadavre, le transformant en une sorte de zombie, afin de faire peur à Ségolène Royal, qu’il veut éloigner de gens comme Jean-Pierre Chevènement, Noam Chomsky, Michael Moore, Rony Brauman, Alain Badiou, Régis Debray, Harold Pinter et tous les autres pourvoyeurs, innombrables, de mauvaises pensées, que BHL dénonce et accuse de conduire la gauche dans un « totalitarisme » d’un genre nouveau [voir la note, à la fin de ce texte].

 

        Et ce nouveau totalitarisme, quel est-il, hein ? Mais l’ « anti-américanisme », ben voyons ! Et qu’est-ce que l’ « anti-américanisme », au juste ? D’après BHL, « l’anti-américanisme est une métaphore de l’antisémitisme » (page 265). Nous voici fixés !

 

        Bien entendu, cet « antisémitisme » est une accusation qui est supposée faire s’évanouir l’opposant récalcitrant dans un petit nuage de fumée, comme les Sorcières de Salem étaient supposé le faire, mais la magie fonctionne-t-elle encore aussi bien ? BHL redoute que sa puissance ne soit quelque peu sur le déclin.

 

Le monde selon BHL, en V.O.

 

        Bien que son étiquette de « philosophe » soit quelque peu surfaite, l’écrivain BHL a bien, comme n’importe qui d’ailleurs, une philosophie personnelle. Cela commence avec son opinion selon laquelle les idées façonnent le monde – pour le pire comme pour le meilleur. Surtout pour le pire, semble-t-il. Les idées peuvent surgir virtuellement de rien du tout, d’où la nécessité d’exercer une vigilance de tous les instants. Ce qu’il appelle sa loyauté « de gôche » n’a strictement rien à voir avec les rapports socio-économiques, encore moins avec l’opposition à la guerre. Non, il s’agit, bien plutôt, de son obsession à dénoncer des crimes : de l’affaire Dreyfus au gouvernement de Vichy en passant par divers génocides avérés ou allégués. Cette attitude se fonde, comme il le fait observer en détail, sur sa propre galerie personnelle « d’images, d’événements et de réflexes ». Jamais, comme vous l’aurez sans doute remarqué, sur des « analyses ». Il procède, tel le prophète Isaïe criant dans le désert, sans aucun recours à ces billevesées que sont les outils modernes de recherche et d’analyse…

 

        Dans ce monde idéel, les faits purs et simples sont secondaires, sinon totalement incongrus. BHL joue avec eux, verbalement, comme il joue avec ses propres idées ô combien malléables. Les faits doivent être malaxés jusqu’à ce qu’ils correspondent à l’idée, et jamais l’inverse. Les Etats-Unis sont un empire ? Le concept d’empire peut s’appliquer à la Chine, à la Russie, aux Turcs, aux Arabes, aux Aztèques, aux Perses, aux Incas, dit-il, mais il est totalement inapplicable à « une Amérique dont la tentation majeure est depuis toujours l’isolationnisme et qui, contrairement aux plus importantes nations de la vieille Europe, n’a jamais colonisé qui que ce fût ». Cette affirmation époustouflante, que l’on trouvera à la page 281, situe clairement BHL au-dessus, et au-delà de la pure réalité. Son livre n’a rien à voir non plus avec la politique, contrairement à ce que les gens croient généralement. Non, il s’agit bien, plutôt, de l’expression, comme il le signifie aussi clairement qu’en tous les domaines, d’une sorte de religion juive, mais light – allégée de la croyance en Dieu…

 

        Cela peut paraître étrange, pour une célébrité très riche, appartenant à la jet-set, menant une vie de luxe, mais le rôle principal dans lequel se complaît BHL, c’est celui du prophète juif de l’Ancien Testament, qui dénonce de mauvaises idées qui conduiraient immanquablement le peuple à sa perte. Il le dit très explicitement vers la fin de son dernier bouquin (comme il le faisait déjà dans un de ses premiers, déjà : Le Testament de Dieu). De fait, si l’on commence son livre par la fin, on constate que le sujet, en réalité, n’est nullement le parti socialiste, ni la gauche, mais une exhortation prophétique à une sorte de guerre de religion, sans nul Dieu à l’horizon.

 

        Dans certains passages particulièrement lyriques concernant la généalogie judéo-chrétienne des concepts de démocratie et de droits de l’homme, BHL écrit qu’ « on peut » les trouver trop grecs, trop romains, ou trop chrétiens (« pauliniens », écrit-il). « On peut donc, à l’instar de Levinas, faire que ces voix juives soient à nouveau écoutées, cette inspiration prophétique, qui fut étouffée dans l’œuf par le paulinisme gréco-romain ».

 

        Il est fait référence, ici, au philosophe lituano-franco-israélien Emmanuel Levinas, dont les contorsions métaphysiques autour de la culpabilité et de l’innocence ont amené BHL et Alain Finkielkraut à voir en lui leur propre prophète contemporain. Avec l’influent secrétaire de Jean-Paul Sartre (sur la fin de sa vie), Benny Lévy (aujourd’hui disparu), qui avait abandonné la direction du mouvement de la « Gauche Prolétarienne » pour retourner au judaïsme traditionnaliste, BHL et Finkielkraut ont fondé l’Institut d’Etudes Levinassiennes [authentique ! ndt], sis à la fois à Jérusalem et à Paris, en 2000, lequel « institut » est voué (pour reprendre mot pour mot les propos de Benny Lévy) à combattre « la vision politique du monde ». Leur référence inépuisable et unique, c’est le Talmud. 

 

        Le style prophétique plane très haut au-dessus des faits et des analyses, pour se consacrer aux lamentations et aux admonestations. Il projette une atmosphère d’urgence morale, qui n’a pas de temps à perdre à des analyses claires, rationnelles et fondées sur un respect rigoureux des faits et une attention honnête à des jugements fussent-ils inopportuns.

 

        Le rejet de toute analyse est plus qu’un simple tour de passe-passe rhétorique : ce rejet est véritablement au centre de la vision du monde que BHL fait sienne. Il n’est que l’un des épigones les plus sophistiqués du rejet juif conservateur, très largement répandu de nos jours, de toute tentative visant à expliciter les événements historiques par des causes matérielles ou politiques. Ce rejet de l’analyse est absolument central dans l’attitude religieuse vis-à-vis de l’Holocauste, ou Shoah (c’est-à-dire, du massacre des juifs par les nazis, conceptualisé en termes religieux). Pour les adeptes de cette religion contemporaine, il est mal de rechercher des explications matérielles à des événements qui doivent rester « incompréhensibles » de par leur magnitude. La simple tentative d’expliquer l’ascension [politique] d’Hitler au moyens de facteurs tels que le choc subi par l’Allemagne en raison de son humiliante défaite, en 1918, de la perte de territoires, d’une inflation catastrophique, et de la grande dépression, est rejetée, au motif qu’elle reviendrait à « trouver des excuses ». Toute explication, autre qu’une haine éternelle et récurrente des juifs risque même de se voir dénoncée comme « antisémitisme » !

 

        Ce refus d’analyser les faits matériels générant les phénomènes idéologiques s’étend à toute sorte  d’événements contemporains. Expliquant la perte récente d’enthousiasme pour l’Union européenne, BHL n’envisage nullement cette réalité de plus en plus évidente : l’Union européenne est utilisée afin d’imposer une politique économique impopulaire, avec notamment une privatisation à marche forcée des services publics, par-dessus les têtes des électorats nationaux des pays membres. Non, la principale raison qu’il entrevoit, de ce déclin de l’idéal européen, c’est « le vide laissé par six millions de juifs assassinés » ! (page 232).

 

« La crise de l’Europe, son malaise, et même son échec, sont, de ce point de vue, des mots trop faibles pour exprimer le cri du cœur d’une Europe mort-née, ou née avec une partie d’elle-même morte, et qui ne sait plus comment vivre, par conséquent, autre chose que la vie des spectres. »                                         

            

        Cette vision « antipolitique » des événements historiques et comparable à celle des rebouteux, ces sorciers d’avant le développement de la médecine moderne. La principale marotte de nos « lévinassiens » [excusez l’euphonie avec « vinasse »…, ndt], c’est manifestement l’antisémitisme, exactement de la même manière que la Peste Noire était celle des Européens du Quatorzième siècle. De fait, ils en sont obsédés, et ils sont obsédés de la probabilité de sa résurgence. Mais leur approche religieuse – en dépit du fait qu’ils ont reconnu ouvertement leur athéisme (page 405) – les empêche d’en analyser les causes d’une manière susceptible de contribuer à en éviter d’éventuelles récurrences.

 

 

Guerre de religion

 

        Dans son chapitre consacré au devenir « progressiste » de l’antisémitisme, BHL voit dans celui-ci une sorte de démon qui se tapirait, traversant les époques historiques et adoptant divers accoutrements. C’est un « interminable cri de haine » qui poursuit, à travers les époques, « le Peuple du Verbe ». Se demander « pourquoi » ? Hors de question ! On a seulement le droit de se demander « De quelle façon » ?

 

        À cette deuxième question, BHL daigne répondre. L’antisémitisme fera sa prochaine réapparition inexorable du fait de la gauche. Sur ce sujet, qui l’intéresse manifestement au plus haut point, il fait d’ailleurs quelques observations qui ne sont pas fausses. Il reconnaît, implicitement, une réalité que beaucoup d’autres commentateurs ignorent, à savoir que l’Holocauste est la seule religion réellement agissante, en Europe, aujourd’hui. Ou, comme il le dit, la « religion de l’époque » est « plus que jamais fondée sur ces trois indestructibles piliers que sont le culte de la victime, l’entichement de la mémoire et la réprobation des méchants (antifascisme triomphant, culte des victimes, devoir de mémoire) ». Ceci étant, il observe, alarmé, qu’une certaine compétition dans le martyre est en train d’alimenter un ressentiment envers les juifs accusés d’avoir « monopolisé » pour eux-mêmes la « compassion humaine », et le « capital victimaire », le « Shoah business ». « Que reste-t-il pour le génocide des Indiens d’Amérique ? », m’a demandé, un jour, le chef indien antisémite Russel Means », écrit-il. Et là, BHL fait même mention – pour une fois – des Palestiniens, dont le principal ami serait, disent certains », « ces hauts-cris à propos des souffrances du peuple juif qui étouffe leur voix. » (pp. 316-318).

 

        La réponse de BHL à ce sujet consiste tout simplement à répéter que la Shoah est un événement absolument unique dans l’Histoire, ajoutant que les musulmans étaient du côté d’Hitler, et qu’ils en sauraient, partant, être considérés comme d’innocentes victimes du sionisme, et que ce genre de récrimination n’est qu’une manifestation du néo-antisémitisme. C’est cohérent avec la position selon laquelle il ne saurait y avoir d’autre explication à l’antisémitisme que la nature essentialiste éternelle de l’antisémitisme lui-même. Par-dessus tout, il ne saurait y avoir, à l’antisémitisme, de causes dans lesquelles les juifs eux-mêmes – ni, dans le cas d’espèce, l’Etat d’Israël – pourraient éventuellement avoir une quelconque responsabilité, aussi minime soit-elle.

 

        En lieu et place d’analyser, BHL prophétise. Il considère que la menace de la prochaine flambée d’antisémitisme réside dans l’union entre « le négationnisme, l’antisionisme et la compétition victimaire ». Alors, que faire ? Des exhortations, toujours et encore, et un nouvel ennemi « fasciste » à combattre [après l’avoir inventé… ndt] : l’ « islamo-fascisme », ou, comme il préfère le qualifier, le « fascislamisme ».

 

 

Des exhortations adressées à une gauche zombifiée

 

        Les exhortations de BHL s’adressent à la gauche zombifiée, qu’il espère inspirer par ses prophéties.

 

        Exhortation 1 : cesser de parler d’Israël et de la Palestine ! Ou, plus précisément : « limiter les références obsessionnelles à Israël ». Traduction : « Parlez plutôt du Darfour, ou de la Tchétchénie ! Mais tout ce bla-bla-bla sur les Palestiniens… Non : c’est là, en réalité, une forme d’antisémitisme ! »

 

        Exhortation 2 : Substituer la laïcité (le sécularisme à la française) à la tolérance. Traduction : « Tolérance zéro pour le « fascislamisme », qu’il repère y compris dans les positions relativement modérées d’un Tariq Ramadan, par exemple, pour ne pas parler des femmes voilés et des musulmans qui protestent contre des dessins caricaturant le Prophète Mahomet en terroriste. 

 

        Exhortation 3 : identifier, dans l’islamisme, un avatar du fascisme.

 

        Ce zombie programmé, c’est, en réalité, tout ce que BHL a à offrir, que ce soit à la gauche, ou aux juifs.

 

 

Mais qu’est-ce que cela pourrait bien finir par donner ?

 

        Le silence des critiques sur la nature judéo-centrique flagrante de l’ouvrage de BHL suggère qu’une certaine intimidation est  à l’œuvre. Mais le fait de faire de tout ce qui a trait, de près ou de loin aux juifs une religion croulant sous les tabous est-il véritablement « bon pour les juifs » ? BHL lui-même, en mentionnant la « compétition victimaire », exprime certains doutes. Et pourtant, il persiste et signe…

 

        Manifestement, il serait préférable, pour la gauche, pour les juifs, bref : pour tout le monde, de dépasser ces inhibitions religieuses et de regarder carrément en face la réalité du monde, y compris celle d’Israël, de l’Irak – invisible, dans le bouquin de BHL –, de la Palestine, de l’Iran et – mais oui – des États-Unis et de leur complexe militaro-industriel incontrôlé, qui trouve des prétextes pour recourir à la force armée dans l’hystérie néoconservatrice au sujet d’on ne sait trop quel « islamofascisme ». L’approche prophétique adoptée par Bernard-Henry Lévy est, précisément, d’une irrationalité émotionnelle qui n’est pas sans évoquer l’antisémitisme, diverses variétés de délire religieux, voire même le « fascisme ».

        Il s’agit-là d’une querelle idéologique dépourvue de tout lien quel qu’il soit avec une quelconque des notions rationnelles du progressisme politique.

Codicille

 

        Jean-Pierre Chevènement a démissionné de sa fonction de ministre de la Défense de la France, en 1991, afin de protester contre la décision, prise par le président Mitterrand, d’engager la France dans la première agression américaine contre l’Irak ; il s’est présenté en tant que candidat indépendant aux élections présidentielles de 2002, puis il a soutenu la candidature de Ségolène Royale lors des élections présidentielles de 2007, en tant que conseiller. Né à Jérusalem, Rony Brauman a été président de Médecins Sans Frontières, de 1982 à 1994 ; il est devenu un détracteur acerbe d’Israël et de la ligne Kouchner-BHL en matière d’ « intervention humanitaire » par des moyens militaires. Le philosophe Alain Badiou et l’écrivain Régis Debray figurent parmi les nombreux intellectuels français vilipendés par BHL en raison de leurs visions en matière de politique internationale [qui ont le don de l’ulcérer].

 °°°°°°°

        [* Diana Johnstone set l’auteur de l’ouvrage Fools' Crusade: Yugoslavia, NATO and Western Delusions, [La Croisade des Fous : la Yougoslavie, l’Otan et les désillusions occidentales], éd. Monthly Review Press. On peut la joindre à son adresse courriel : diana.josto@yahoo.fr ]

 

Philosophie, idéologie, religions 

 

 

Au-delà des nostalgies,

un peu d’encre et de parole poétique

 Pierre Le Vigan

        Olivier Mathieu, dit Robert Pioche, est un éternel jeune homme. Le Dieu de Fénelon dit : « Il te sera beaucoup pardonné, parce que tu as beaucoup aimé ». Mais Olivier Mathieu n’est pas adepte des croyances bibliques.  Croyant, sans doute l’est-il. A sa façon. Il croit à l’Europe, à L’Empire, à la Vérité. Il a de celle-ci une conception monumentale. Et il l’assimile à une fidélité aux siens, et, un temps, il l’a assimilée à une certaine idée du parcours humain, et aussi inhumain, des réprouvés de 1945 (il a de ce fait pris beaucoup de coups). Olivier Mathieu est un darwiniste à l’envers : il pense que les meilleurs ont été sélectionnés par l’échec, et que les bons sont forcément ceux dont on ne peut pas dire du bien. Or, les persécutions sont détestables mais il ne suffit d’être persécuté pour avoir raison. C’est une posture qui est loin de s’identifier à la vérité.

        Disons deux mots de cette question de la « vérité ». La vérité est beaucoup plus que les faits, c’est l’exactitude. La vérité est la vérité pleine d’un moment, c’est le jour et l’heure, et la position du soleil, et l’odeur, et l’humidité de l’air (cf. Jean-Louis Tallon, Composition de l’atmosphère, Le Grand Souffle, 2007). La vérité est précise et exacte, ou alors elle n’est rien. Autant dire que la vérité n’est que la vérité d’un moment mais d’un moment qui étreint le tout même du monde et le rend compréhensible. La vérité est un saisissement du monde.

        Mais la vérité est aussi plurielle, précisément parce qu’il y a 1000 façons de saisir le monde. « S'il y avait une seule vérité, on ne pourrait pas faire cent toiles sur le même thème » disait Pablo Picasso. Je parle de la vérité de la vie. En histoire, la vérité est autre : elle tend à être toujours  en tension entre d’une part la recherche sincère des faits et des explications (l’homme aspire anthropologiquement au vrai au moins une fois dans sa vie) et d’autre part l’histoire comme informée par le rapport de force entre historiens et, en amont, par la définition même des assertions qui peuvent être de caractère historique et celles qui ne peuvent l’être.  Et ceci varie bien sûr en fonction des sociétés, des climats culturels et idéologiques, et aussi de ceux qui ont gagné les guerres.

***

        Ce qu’Olivier Mathieu veut dire dans son étrange Un peu de d’encre … tient en peu de mots : les purs sont des collectionneurs, il faut toujours poursuivre l’innocence, parler des autres est une façon de parler de soi-même, de même que ceux qui parlent d’eux-mêmes parlent d’abord aux autres. De cela s’ensuivent quelques considérations complémentaires : il faut d’abord étreindre pour accepter de s’éteindre. Et il faut savoir qu’aucune nuit d’été jamais ne revient. Robert Pioche-Olivier Mathieu écrit : « J’ai peut-être donné l’impression d’égarer mon innocence, pourtant jamais sa nostalgie ne m’a abandonné. C’est elle aussi, l’innocence, que j’ai poursuivie à travers le combat des idées. J’ai dit et j’ai prédit ». Et il poursuit par cette phrase énigmatique : « Je n’aurais jamais pensé, en naissant, avoir tant d’égaux ». Une parole poétique au sens de Parménide,c’est-à-dire une parole qui « fait passer les choses du non-être à l’être ».

Olivier Mathieu, dit Robert Pioche, Un peu d’encre, de larmes, de poudre et puis de sang, 2007, 73 p., sans prix.  robertpioche@hotmail.com

Philosophie, idéologie, religions 


                                                   
   *    

Critique de la société de l’indistinction*

Un brûlot contre le totalitarisme moderne du marché et du métissage

Patrick Keridan

 

C’est un essai d’un peu moins de deux cents pages  à la couverture noire lettrée de blanc, ramassé un jour de juillet chez un libraire parisien. Il ne paie pas de mine. De surcroît, il est anonyme. Ou plutôt ses auteurs signent « L’internationale ». Le titre, bien trouvé, intrigue, même si on se dit qu’on risque  d’avoir affaire à l’utopie bon enfant des anars demeurés ou au sous-trotskisme pour banlieues socialistes. Il n’en est rien : ouvrez, c’est du bon vin de vieille souche ! Pas de guimauve ni de mièvrerie, pas d’antifascisme de bazar : on entre tout de suite dans le vif du sujet sans prendre de gants. On rentre dans le lard de notre modernité repue et  hypocrite pour lui dire son fait. Pour lui signifier qu’elle n’est qu’une fabrique d’esclaves, une tueuse d’hommes et de femmes libres, liquidatrice des différences, des identités, de la distinction.  Qu’elle nous trompe sur sa marchandise et nous marchandise sa tromperie. Que son soi-disant humanisme, ses démocrassouillages et son idéal des Lumières, son anti-racisme claironnant ne sont que l’habillage idéologique de l’hypermarché transnational qui nous tient lieu de politique.

 

Voici quelques extraits pour donner le ton de ce brûlot roboratif :

 

« La distinction (distinctio, onis) est ainsi l’acte de positionnement par lequel s’effectue la différentiation entre les situations, les relations, les êtres et les choses.

 

Distinguer c’est reconnaître puisqu’en faisant la différence l’on perçoit ainsi l’identité de ce qui est distinct, de ce qui est remarquable ou de ce qui ne l’est pas.[…]

 

De la sorte, la distinction est appréhension, caractérisation, contraste, démarcation, discernement, discrimination, distance, marque, préférence et prérogative.

 

Et simultanément, elle est aisance, correction, courtoisie, dignité, égard(s), élégance, finesse, honnêteté, mérite et tenue. […]

 

Toute vraie critique est donc distinction vérifiée et toute distinction est donc vérification critique.

Toute critique n’est vraie parce que radicale […]

 

 L’indistinction est la vérité du fétichisme marchand et le fétichisme marchand est la vérité de l’indistinction. […]

Le discours spectacliste du pouvoir est la communication fétichiste de l’indistinct qui légitime l’ordre de la marchandise en imposant le code de signification du non-distinguable.

 

En toutes ses variantes propagandistes, journalistiques, scientifiques, universitaires, politiques, syndicales ou artistiques, l’indistinct se présente comme l’archétype de la vie aujourd’hui […]

 

C’est pourquoi, toutes les grandes modes du spectacle contemporain, de l’anti-racisme au féminisme en passant par tous les dérivés “anti-discriminatoires’’ ne sont là en vérité pas autre chose qu’une expression de l’action indistinctiviste de la marchandise tendant à liquider les caractérisations comportementales traditionnelles afin d’intégrer uniformément les femmes et les hommes à son procès de modernisation de production de l’aliénation. […]

 

il n’y a plus d’hommes, plus de femmes, plus de Blancs, plus de Noirs, plus de sexes, plus de morale, plus de frontières, plus de nation, plus de beau, plus de laid, plus de sacré, plus de profane, plus de pur ni d’impur…bref, plus rien d’autre que des êtres humains marchandisés, indistincts, indifférenciés et interchangeables… en un grand aveuglement multiculturel gratuit, laïc et obligatoire. »

 

Et ainsi de suite, on éreinte au passage « l’anti-racisme officiel », « métissage canonique », l’ «allogénisation de commande » qui éparpille quelques têtes exotiques dans nos journaux télévisés, nos défilés de mode, nos préfectures et nos ministères pour nous rappeler que nous sommes tous les mêmes consommateurs d’objets, d’idées, de divertissements et que les notions “réactionnaires’’ de fierté de l’origine, de la souche, de l’appartenance, de l’excellence héritée… ne sont plus de mise. 

 

« la politique de la ville déverse des millions et des millions d’euros pour une réalisation toujours plus poussée de l’indistinction aliénatoire laquelle entend bien métisser la totalité de la misère sociale de telle sorte que plus jamais ne puisse se réveiller la conscience révolutionnaire de la vieille Europe. […]

Ainsi émerge « la communauté illusoire d’hommes-marchandises enfin coupés de ce que l’histoire recelait de danger critique à travers cette spécificité européenne qui, de la Grèce antique jusqu’aux manifestations ouvrières révolutionnaires de ce siècle contre toutes les formes capitalistes qui ont existé de chaque côté du rideau de fer, a su appréhender que le mouvement de la conscience de l’histoire devait se concevoir comme mouvement de l’histoire consciente d’elle-même […]

 

Ainsi et à partir de l’immigration, s’opère la dés-européisation démographique et culturelle du salariat qui perd ainsi de plus en plus ses derniers repères de lutte anti-marchande […] la dictature démocratique du marché ne métisse pas pour européiser les non-Européens, mais pour dés-européiser les Européens. »

 

Cela se mesure aussi dans une guerre culturelle larvée qui, à force de campagnes anti-alcooliques culpabilise la consommation de vin, boisson traditionnelle européenne, ou bien élimine le cochon des cantines scolaires pour complaire aux communautés qui en prohibent la consommation. Or le cochon, frère du sanglier, est l’animal sacré des peuples gaulois, romains et scandinaves, habitant les forêts de chênes, vénéré pour son courage et sa témérité.

 

L’indistinction se manifeste aussi par une géopolitique d’encerclement de tout ce qui dans le vieux monde est encore susceptible de résister au dispositif de mondialisation accéléré en cours. Destruction de la Communauté des États Indépendants (CEI), encerclement de la Russie et de l’Iran, ancrage renforcé de l’Europe dans l’OTAN sous commandement états-unien… Le rouleau compresseur indistinctiviste se propulse aussi sur le devant de la scène avec des fictions (fable du réchauffement climatique, légende du terrorisme international avec sa figure emblématique, Ben Laden (cf. dans nos pages : Les OVNIS de  l'imposture médiatique ) pour justifier ses guerres, ses conquêtes et ses politiques en paralysant toute critique.

 

Nous mettrons un seul bémol en guise de conclusion à cette magistrale critique de notre modernité tardive : sa nostalgie d’un communisme primitif dont la source est retracée à la fois chez Marx et dans certains éléments de l’évangile chrétien. Certes, l’aliénation du travail, devenu simple mesure de rendement est insupportable. Une réflexion s’impose sur les valeurs communautariennes, et elle est en cours. Mais il serait futile d’en rester à quelques commentaires de Marx ou des Évangiles. La réflexion sur une communauté organique et enracinée ne fait que commencer. Elle attend la jonction d’une véritable nouvelle droite avec une authentique nouvelle gauche contre le totalitarisme du temps présent.

Ce livre, avec quelques autres, pourrait servir de manifeste à une nouvelle école de la distinction.

 

* L’internationale, Critique de la société de l’indistinction. Commentaire sur le fétichisme marchand et la dictature démocratique de son spectacle, Éditions Révolution Sociale, « achevé d’imprimer en Union dite Européenne au deuxième trimestre Deux Mille Sept.

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   *                                                                                                       

 

« Derrière chez Martin » : un éloge de la

simplicité volontaire

 Pierre Le Vigan

        Auteur, notamment, d'une tétralogie érotique et de La mondialisation racontée à ceux qui la subissent, H-R Martin écrit avec Éloge de la simplicité volontaire un livre-essai-témoignage, brûlot assez inclassable, résolument talentueux et puissamment sincère. C'est du Guy Debord ou du Baudrillard (paix à son âme) mais beaucoup plus concret, beaucoup plus gai, et à peine moins brillant. Il y a aussi chez H-R Martin quelque chose du regard étonné et donc philosophique de Raoul Vaneigem. La thèse principale de H-R Martin dans la première partie du livre tourne autour de cette réflexion de Pier Paolo Pasolini : « Les hommes qui peuplaient l'univers paysan ne vivaient pas un âge d'or. Il vivaient ce que [Felice] Chilanti a appelé l'âge du pain c'est-à-dire qu'ils étaient des consommateurs de biens de toute première nécessité. C'est sans doute cela qui rendait leur vie pauvre et précaire extrêmement nécessaire, tandis qu'il est clair que les biens superflus rendent la vie superflue ». Nous en sommes là. Une société folle rend fou. Exemple : la société de marché décourage l'utilisation du lait maternel, gratuit, au profit du lait « pour bébé », payant et inadapté aux besoins de l'enfant, c'est-à-dire tout simplement dangereux. Autre exemple. C’est une scène dans un train : un homme téléphone et détaille devant ses voisins les détails de sa vie intime et de ses états d’âme. L’un des voisins se met à lire son journal à haute voix. Etonnement de l’homme au téléphone. Réponse du lecteur à haute voix : « Vous me donnez de vos nouvelles. Moi je vous donne des nouvelles du monde ».

        La critique de la société de marché que fait H-R Martin s’appuie sur des exemples concrets mais aussi sur l’histoire de ce que Karl Polanyi a appelé la « grande transformation ».  L’auteur montre admirablement comment le même mécanisme nous a fait passer de l’immigration puisée dans nos campagnes (nos grands parents et nos arrière grands parents) à l’immigration puisée dans le monde entier. Et il en tire toutes les conclusions. C’est le principe même du commerce mondial qui implique un échange inégal. Il faudrait 300 ans à un producteur de café colombien pour atteindre l’équivalent du revenu médian français annuel. Hostile à la société de consommation et donc aussi à l’idée de « consommer » des solutions – qui sont aussi souvent des produits marchands – l’auteur pense qu’il est préférable de « changer notre regard sur nous-mêmes et sur le monde ». C’est pourquoi même les « solutions » de l’altermondialisme, qui ne sont pas toutes stupides, et moins encore quand il s’agit d’un vrai antimondialisme, ne le convainquent guère.

        H-R Martin recherche une pratique à opposer à une autre pratique, celle de l’accumulation capitaliste. Et toute pratique commence par soi. Elle commence par une disposition personnelle. « En 1846, Henry-D Thoreau fut emprisonné pour avoir refusé de payer l’impôt en signe de protestation contre la pratique de l’esclavage et la guerre d’invasion menée au Mexique par le gouvernement des Etats-Unis. Il ne voulait pas que son argent serve à des causes qui le déshonoraient ». C’est pourquoi Martin a décidé de ne plus travailler. Pour être précis, de ne plus travailler pour les autres, mais de travailler pour lui, en construisant sa maison, en vivant de la manière la plus autonome possible, au rythme de 10 à 12 heures par jour de travail, six jours sur sept. Du travail vraiment ? Même quand il écrivait des livres à raison de 16 heures par jour, il n’appelait pas cela un travail. Question de définition : c’était bel et bien un labeur, mais ce n’était pas un travail aliéné. Objectif : non pas sortir du système, – sortir complètement du « grand cirque » est impossible – mais vivre à la marge, là où, au moins on freine le plus possible la rotation de la machine folle, et où on peut lui envoyer des grains de sable pour en gripper le moteur.

        Le monde est organisé pour ceux qui peuvent et veulent aller vite. Pour les autres le monde va de plus en plus lentement. Les exilés de banlieues mettent de plus en plus de temps à rejoindre le cœur des villes, attendent de plus en plus longtemps chez le médecin, ou à l’hôpital, mettent de plus en plus de temps à trouver un travail de plus en plus loin de chez eux. Avant, les pauvres avaient des commerces de proximité comme tout le monde, maintenant s’ils sont vraiment pauvres, s’ils n’ont pas les moyens d’avoir une voiture, il ne leur reste plus rien d’accessible, ou des épiceries où ils paieront chaque produit le double du prix.  Cela leur coûtera cher d’être pauvre. « Salauds de pauvres » avait déjà dit Grandgil dans la Traversée de Paris. Alors, Martin a fait son choix. Préférer les épreuves à la misère. Acheter une vieille maison ? Trop cher. Il achètera un terrain. Et mettra une maison dessus. Le principe qu’il retient : une maison à ossature bois avec des murs en terre et paille. Avec quel maître d’œuvre ? Aucun. Simplement en s’entourant des conseils. On appelle cela de l’ auto-construction. Martin sera en quelque sorte le chef de chantier. Il va même devenir le principal ouvrier. Les fondations ? Elles ne sont pas toujours nécessaires. En tout cas, pas en béton. (voir Olivier Darmon, Archi pas chère. 20 maisons d’aujourd’hui à moins de 100 000 euros, éd. Ouest-France, 2006). L’objectif : faire le plus de choses possible soi-même et en faire faire le moins possible. Casser la dissociation schizophrénique entre produire et consommer. Sortir de l’imposture des « spécialités » et expertises : nombre de nouveaux métiers sont des inventions de l’hyperspécialisation et manifestent de nouveaux stades de la dépossession de soi-même que subit l’homme. Exemple de ces nouveaux métiers : coach parental (pour mieux élever ses enfants), médiateur dans les transports, conseiller en aménagement intérieur, visagiste, etc. Quel budget pour cette maison ? 70 000 euros, ce qui n’est pas négligeable, le terrain étant déjà acheté (dans la vallée de l’Aude, près du plateau de Sault, non loin des Pyrénées orientales). Mais le terrain est en pente – ce qui augmente les coûts de construction.  Ce terrain étant découpé en deux parcelles, il est possible de construire deux maisons de moins de 170 m2 chacune et donc de se passer d’architecte. Mais le budget nécessaire est trop élevé : 100 000 euros. Il manque 30 000 euros. Martin décide de réduire un peu la surface au sol de la maison.  Elle sera ainsi entièrement sur une dalle flottante et la partie sur vide sanitaire est supprimée. Et surtout, Martin décide de la construire en partie lui-même.

        La maison sera construite en pin Douglass. En quatre jours la structure poteaux et poutres en bois est montée, sans le toit. Une partie des murs, les plus exposés au vent et à la pluie, seront en bottes de paille compressée entre deux rangées de liteaux. Les autres murs, est et sud, seront en torchis (terre et paille). Le torchis est moins isolant que la paille compressée utilisée seule, mais par contre il restitue mieux la nuit la chaleur accumulée le jour. Par contre, le torchis est beaucoup plus fatigant à mettre en œuvre.

        Pour les enduits ce sera d’abord de la terre et de la paille séchées. Il en faudra quatre couches. Les enduits intérieurs sont finis en terre et sable. Les enduits extérieurs sont d’abord réalisés en terre, sable et bouse de vache, cette dernière servant à imperméabiliser le mélange en fermentant. Le mélange est le suivant : une dose de terre, 4 doses de sable (il est argileux), et de la bouse.  Mais cet enduit s’avère ne pas bien résister aux tornades. Il le remplace par une couche d’enduit à la chaux. Des fresques sont réalisées sur la chaux aérienne fraîche (la chaux aérienne est un calcaire utilisé pur sans être mélangé au mortier). Le chauffage est assuré par un poêle à bois avec un récupérateur de chaleur en terre et en paille. Un drain agricole qui passe sous la dalle accumule la chaleur et la restitue une fois le poêle éteint. C’est là un chauffage par radiation plus économique que le chauffage par convection.

        Ensuite viennent les aménagements intérieurs. Et notamment l’installation de l’électricité, où il faut se confronter à la norme NFC 15-100, et aux agents chargés de l’appliquer.  Si l’installation n’est pas aux normes vous n’obtenez pas l’attestation de Consuel, organisme qui a le monopole de cette attestation de conformité (tout en étant privé), et sans cette attestation, l’EDF ne vous fournit pas en courant. « L’État et le marché sont consubstantiel » écrit H–R Martin, allant toujours des analyses de la pratique à de nécessaires généralisations qui permettent de comprendre la portée des expériences. L’État se nourrit des taxes qui sont d’autant plus importantes que la marchandisation étend son domaine. A mesure que la mondialisation s’étend, l’État national devient une coquille vide, une simple structure de régulation du marché non pas au profit du bien public mais du marché lui-même. Il ne reste plus que la scène d’un spectacle visant à distraire des enjeux essentiels.

        Il faut pourtant vivre dans ce monde même si on n’est pas de ce monde. Martin va à l’enterrement d’un grand-oncle. L’incinération, nouvelle tendance hygiéniste. Les rituels liés à la mort sont de plus en plus technicisés. Ils perdent leur symbolique.  Il s’agit d’être enterré « efficace » et « propre ». C’est, dit Martin, « un pas de plus franchi dans la barbarie ».

        Martin veut cultiver ; il s’inspire de l’agriculture sauvage de Masanobu Fukuoka, sans machines, sans produits chimiques, sans désherber (ou très peu). La règle de Fukuoka est : « Hors ce qui est consommé, tout ce qui vient de la terre retourne à la terre ». Exemple :  semer du trèfle blanc pour fertiliser, mettre de la paille sur les champs avec du fumier de volaille, limiter les parasites des plantes avec du purin d’orties.

        Retour sur la maison. Un des murs les plus exposés aux intempéries, à l’ouest, n’a pas tenu. La paille n’a pas résisté à la pluie. Il faut la recouvrir d’un bardage en bois. Dans le même temps, Martin échange son travail avec des parts de production ou des heures de travail de voisins. C’est le principe des S.E.L (système d’échange local) où aucune monnaie ne peut être capitalisée. C’est d’ailleurs en un sens la première économie de marché non capitaliste et le seul vrai « marché libre » qui puisse exister.

        Les S.E.L c’est l’un des sujets du scénario de Martin pour le film de Pierre Rabhi avec la collaboration de Serge Latouche Les objecteurs de croissance (voir aussi le documentaire de Pierre Carles Volem rien foutre al païs, 2007).  

        Dans une lettre à son ami l’économiste Michel Barillon, auteur, notamment de Attac, encore un effort pour réguler la mondialisation (dans lequel il reproche à Attac de se borner à critiquer le néolibéralisme en abandonnant toute perspective anticapitaliste), H-R Martin écrit : « J’ai l’impression d’être entré à l’envers dans mes livres ». C’est-à-dire que sa vie devient le livre. Il en conclut que critiquer le monde actuel ne nécessite aucunement d’en inventer un de rechange. C’est la vie qui s’en chargera. Il y a 70 ans, il fallait investir une unité d’énergie pour en produire 100, maintenant une unité d’énergie investie permet d’en récolter 17. Comme dit le professeur de physique suédois Kjell Aleklett : « La fête est finie ». Citant André Ponchon (Les champs du possible. Pour une agriculture durable, Syros, 1998), l’auteur constate dans sa pratique même que le « progrès » est un gain fallacieux de productivité. Il a essentiellement amené à remplacer des circuits courts par des circuits longs. De ces observations vient la radicalité de la critique de Martin – une critique constructive au propre comme au figuré. Il imagine ainsi une prière altermondialiste pour s’en moquer :  « Seigneur, le monde n’est pas une marchandise, mais par pitié ne jetez pas les marchandises avec les méchants actionnaires, il en va de nos emplois et de notre mode de vie ». Et il commente : « Reste à savoir où peut bien se situer la frontière entre un monde plein de marchandises et un monde devenu lui-même marchandise ». Il poursuit : « Dénoncer d’une voix la marchandisation du monde tout en appelant de l’autre a toujours plus de croissance économique censée régler tous nos problèmes, autrement dit à une extension de la sphère marchande, relève à mes yeux d’un numéro d’équilibriste ». Une philosophie que résume son ami Pierre Rabhi : « Si tu manques du nécessaire, tu peux mourir, mais si tu es encombré de superflu, tu peux mourir aussi ». Et une remise en cause de la logique productiviste qu’avait initié le philosophe Ivan Illich et ensuite l’économiste François Partant.

        Mais pour les pays pauvres ? C’est ici que Martin aborde une question de fond de la réflexion sur la décroissance. Une certaine théorie de la décroissance explique qu’il faut qu’il y ait décroissance dans les pays riches et croissance dans les pays pauvres. Objection de H-R Martin. Cela revient à ne pas comprendre qu’il ne peut y avoir décroissance que s’il y a décroissance de la mondialisation, décroissance des interdépendances économiques, décroissance des circuits longs au profit des circuits courts, décroissance des échanges mondiaux au profit des échanges locaux. En d’autres termes, il ne peut y avoir décroissance que s’il y relocalisation de l’économie. Mieux qu’une théorie de la décroissance, il convient de comprendre que quand quelqu’un « économise » quelque chose, c’est-à-dire a trouvé le moyen de ne pas consommer quelque chose, parce qu’il a pu s’en passer, parce qu’il a pu recycler un produit équivalent qu’il avait déjà, il ne contribue pas à la croissance. Il n’a pas dépensé, il n’a pas consommé : il a freiné le système marchand qui n’aime rien tant que la vitesse. L’économie d’abondance (pas pour tous) apparaîtra sans doute bientôt comme une parenthèse. Il faudra consommer ce qui sera produit près de chez soi. Et on travaillera nécessairement près de chez soi car les longs déplacements ne seront plus possibles. Inutile de dire que Martin ne croit pas que la technique nous sauvera de la technique, comme semblent le croire les savants qui ont décidé de recouvrir d’une bâche un glacier suisse (à Andermatt) l’été pour limiter son réchauffement donc sa fonte (ajoutons que ces travaux seront comptabilisés comme création de richesses et augmentation du Produit Intérieur Brut du pays concerné). Si la technique sauve le monde, « reste à savoir de quel monde nous parlons ? ».

        La leçon de vie de Martin tient en quelques aphorismes : « Mieux vaut les épreuves qu’on affronte que la misère qu’on subit », « la vie ne nous impose que de renoncer à ce qui nous entrave », « j’opte pour la loi de l’éternel retour contre celle de la croissance infinie ». Il a cessé de prendre des photos. Dans une photo, il y a toujours deux personnages : celui qui est photographié, et celui qui photographie. Les photos doivent être portées en soi.

        Question. Le monde décroissant, mieux, en décru de H-R Martin est-il irénique ? aseptisé ? « cool », pacifié ?  On peut en douter quand on l’écoute. « Je crois que la marque insigne des temps modernes, qui auront produit les pires horreurs qui soient, est l’évitement du conflit ». Il s’agit de retourner au réel, et on pense aux non-conformistes des années trente, dont le diagnostic a été oublié – ce qui fera que l’addition sera plus chère. « La « grande prouesse de l’homme moderne, écrit Martin, aura été de virtualiser le réel ». De son coté, Albert Camus écrivait il y a un demi-siècle : « Le Français a gardé l’habitude de la révolution. Il ne lui manque que l’estomac : il est devenu fonctionnaire, petit bourgeois et midinette. Le coup de génie est d’en avoir fait un révolutionnaire légal. Il conspire avec l’autorisation officielle. Il refait le monde sans lever le cul de son fauteuil » (Carnets). Reste à espérer que le Français de demain ressemble non au personnage de camus mais à Hervé-René Martin.

Hervé-René Martin, Éloge de la simplicité volontaire. Essai, Flammarion, 2007, 267 p., 18 €.


                                                                                           *                                                                                                                                                                        

Philosophie, idéologie, religions 

 

    


L'introduction de la chasse aux sorcières en philosophie
   
Nicolas Plagne
Emmanuel Faye   Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie - Autour des séminaires inédits de 1933-1935
Le Livre de Poche - Biblio essais 2007 /  9 € - 58.95 ffr. / 760 pages
ISBN : 2-253-08382-8

Première publication française en avril 2005 (Albin Michel).

L'auteur du compte rendu : agrégé d’histoire, Nicolas Plagne est un ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure. Il a fait des études d’histoire et de philosophie. Après avoir été assistant à l’Institut national des langues et civilisations orientales, il enseigne dans un lycée de la région rouennaise et finit de rédiger une thèse consacrée à l’histoire des polémiques autour des origines de l’Etat russe.


Le public cultivé français est rarement informé de l’édition de grands livres sur l’œuvre de Martin Heidegger. Quoique l’édition-traduction des grands ouvrages du maître de Fribourg-en-Brisgau soit désormais réalisée, on continue encore d’éditer en allemand les cours et séminaires du grand professeur qu’Hannah Arendt appelait avec admiration «le roi secret de la pensée» au milieu des années 1920-1930. Une bonne partie de ce que la philosophie a produit de meilleur depuis lors sort de la méditation de cette pensée exigeante et patiente, qui alterne méandres subtils et trouées brutales vers l’inaperçu de nos façons de pensée. Ne serait-ce qu’à titre de retour critique sur la tradition métaphysique européenne ou d’interrogation sur les présupposés de la conscience «moderne» (son inconscient très actif, son «ombre»), la pensée de Heidegger a exercé une fascination extraordinaire sur des générations de professeurs, de penseurs mais aussi d’artistes, sensibles à la méditation sur la langue, la poésie et à la défense des enjeux de l’art pour la dignité de l’homme et son rapport au monde, dans un siècle de civilisation technique et d’idolâtrie de «la science». 

Il n’est certes pas impossible de philosopher à côté de la pensée de Heidegger, voire contre elle, mais il est impossible de ne pas prendre en considération ce qu’elle dit, pour la dépasser, si c’est possible, ou l’écarter en connaissance de cause. L’auteur d’Etre et temps (1927), de Kant et le problème de la métaphysique (1929), Introduction à la métaphysique (1935), Qu’appelle-t-on penser ? (1951-52) ou encore du Principe de raison (1954-55) a d’ailleurs suscité une importante littérature de commentaires, à laquelle ont participé les grands noms de la philosophie. Pourtant c’est toujours «le scandale Heidegger» qui fait la une des pages culturelles quand on daigne s’intéresser à cet auteur majeur, enseigné partout dans le monde. Avec le livre d’E. Faye, dix-huit ans après celui de Victor Farias, la polémique est relancée. 

Tout étudiant de philosophie le sait pourtant parfaitement depuis des lustres : Heidegger a adhéré au NSDAP en 1933, après la prise du pouvoir d’Hitler. En ce sens, il a été «nazi». Acceptant le poste de Recteur de son université, il a participé à l’atmosphère de reprise en main (Gleichschaltung) des institutions académiques, prononcé un fameux «discours du Rectorat» (mai 1933) défendant alors «l’auto-affirmation de l’université allemande», discours dont Jaspers le félicite, où il prend ses distances avec la tradition d’indépendance académique et d’apolitisme libéral-conservateur, et exalte le rôle de l’Université dans l’Etat, comme lieu privilégié de brassage des élites intellectuelles sans considération de classes mais avec un sens du devoir envers sa communauté. Puis dans l'Appel aux étudiants allemands (novembre 1933) contre la SDN, il présente le Führer comme la voix de l'Allemagne nouvelle. Dès 1934, déçu de ses marges de manœuvres, Heidegger démissionne. Se voulant sans doute le Platon du nouveau maître du Reich et constatant l’indépendance du nazisme réel par rapport à ses plaidoyers pour orienter le «Mouvement» dans le sens de sa philosophie, il prend congé et se consacre à son enseignement et à ses livres. Certes Heidegger ne quitte ni le Reich ni le NSDAP jusqu’en 1945. Non-juif, il n’avait aucun besoin de fuir ; patriote ou si on veut «nationaliste», d’esprit communautaire et social, il adhérait sincèrement au principe d’une refondation «nationale et socialiste» non-marxiste voire anti-marxiste. Dans un entretien posthume, il reconnaît avoir commis «une grosse bêtise» ou «imbécillité» (eine grosse Dummheit), ce qui peut s’actualiser en «belle connerie», mais Heidegger était bien élevé. Le terme n’est pas faible pour un homme qu’on dit arrogant, et correspond à ses responsabilités réelles.

On peut certes déplorer cette fidélité à son Etat dans l’époque, mais la loyauté oblige à dire que le nazisme de 1934-1938 (avant l’évidence de sa volonté de guerre d’expansion) voire 1941 (avant le début de la Solution finale et des politiques d’extermination de masse) n’inspirait pas l’horreur qu’il suscite rétrospectivement, bien que les lois raciales de Nuremberg aient déjà été promulguées et que le Führer régnât absolument. Thomas Mann hésita à rentrer en Allemagne pour ne pas perdre son public (il fallut la haine des nazis, l’autodafé public de ses livres et la pression de ses enfants pour qu’il coupât définitivement les ponts avec l’Allemagne, le pays de sa langue), tandis que les émigrés expérimentaient le déclassement et l’isolement culturel de l’apatride. On lira à ce sujet l’excellent Weimar en exil de J.M. Palmier, admirateur de Heidegger et d’Adorno et l’une des bêtes noires d’E. Faye. Proche de la Révolution conservatrice et d’Ernst Jünger, Heidegger était loin de la répulsion de Mann devant le nazisme mais admit par sa démission douter du régime dans lequel il avait placé ses espoirs d’une renaissance nationale, certes brutale et injuste à certains égards, mais selon lui nécessaire (la «raison d’Etat» si l'on veut).

Rappelons avec Georges Goriely (1933 : Hitler prend le pouvoir, éd. Complexe) que les démocrates de l’étranger, sauf les communistes et une partie des socialistes, virent généralement en Hitler un mal nécessaire, un rempart contre la révolution communiste voire un exemple de révolution pacifique et une expérience de socialisme national capable de sauver le peuple allemand de la crise de 1929, dont nous n’imaginons même plus le caractère dévastateur pour l’Allemagne (voir l’article de Léon Blum dans Le Populaire, qui salue l’élection du petit peintre viennois, y voyant une victoire contre l’obscurantisme réactionnaire du conservatisme militaro-prussien ; de même firent Breton et les surréalistes non-communistes). Pour beaucoup, Hitler était le Mussolini qu’il fallait à l’Allemagne ! Souvenons-nous que le libéral Lloyd George vint rendre visite à Hitler à Berchtesgaden en 1936, en sortit très impressionné et vanta ce «George Washington» ! Avant d’abdiquer, Edouard VIII d’Angleterre, qui se voulait un roi social mais anti-communiste, admirait la politique économique de Hitler contre le chômage ! Heidegger n’était pas démocrate libéral mais soucieux du bien-être du peuple (le Volk), or Hitler réduisit spectaculairement le chômage en rendant confiance au pays. Il incarna un moment l’idée d’un Etat hiérarchisé, autoritaire (la tradition allemande de service), respecté à l’extérieur (les vainqueurs de 1918 lui accordèrent ce qu’ils n’avaient pas donné à Weimar et durent accepter la fin du Diktat de Versailles) et moins «classiste» dans la sélection des nouvelles élites : Heidegger était fils de tonnelier sacristain et souhaitait une société méritocratique plus égalitaire. Sur ces points, le nouveau régime lui paraissait une voie allemande (ni individualiste bourgeoise à la française ni égalitariste communiste) de communauté organique proche des thèses de Fichte et Hegel. Faye surinterprète donc la notion de Volk et le sens de l’adjectif «völkisch», en les ramenant au sens racial nazi, car ces notions ont une longue histoire dans le romantisme allemand auquel Heidegger se rattache ici !

Il faut se représenter sans «les mains blanches» du moraliste abstrait ni anachronisme le «potentiel» que pouvait représenter cette révolution socio-politique et culturelle au début des années trente. Heidegger, comme une majorité d’Allemands, était sensible à des réalisations positives du nazisme. On peut noter dans ses discours la rhétorique national-socialiste de l’époque ; de là comme Faye à imaginer qu’il fut le nègre de Hitler !… Sans doute comme philosophe espéra-t-il être «rappelé» et ne désespéra-t-il pas rapidement du nazisme. Mais il refusa le poste de professeur officiel du régime à Berlin au nom de l’inspiration de la province. Il lui était difficile ou peut-être impossible de quitter le parti publiquement sans être chassé de l’Université et il paya donc ses cotisations. Cela fait-il de lui un «nazi» ?

Un travail sérieux à ce sujet devrait d’abord se demander ce qu’est la doctrine nazie, avec ses variations secondes, puis en quel sens Heidegger fut «nazi», et suivre l’évolution de sa pensée dans ses textes, en la comparant au nazisme officiel. On verrait que Heidegger ne fit pas longtemps partie des principaux philosophes et intellectuels du régime (Rosenberg, Krieck, Bäumler) : dire que Heidegger connaissait ces gens, appréciait certains de leurs travaux, eut des étudiants nazis, avait droit à des vacances en 1943 et recevait du papier pour imprimer ses livres est une argumentation assez déplorable, mais cela fait une bonne partie de celle de Faye…

Heidegger par gros temps, le livre (absent de la bibliographie) de Marcel Conche, un de nos principaux philosophes vivants, qui sait ce qu’il doit à l’influence de Heidegger mais le critique à l’occasion sans polémique tapageuse, résume bien les choses : Heidegger a eu «son» nazisme en partie imaginaire, un pari sur l’évolution du Mouvement qui pour lui portait une part de réponse pratique et idéologique aux défis de l’époque. Mais il s’en est écarté de plus en plus, en faisant la critique radicale mais philosophique dans ses cours, au point que nombre de témoins ont dit leur embarras devant les messages codés du professeur dans un contexte de répression et d’espionnage. Conche et d’autres avaient déjà pointé les graves défauts de méthode et les distorsions factuelles inadmissibles du livre de Farias (1987), qui instruisait à charge contre Heidegger sur-interprétant dans un sens hitlérien tout ce qui pouvait être ambigu dans ses paroles, ses écrits et ses actes, en refusant à sa prudence les circonstances atténuantes du contexte politique (Farias a pourtant fui la dictature Pinochet !) et surtout du contexte de l’œuvre elle-même. Mais ce qu’on n’arrivait pas à prouver, c’était le racisme et le biologisme de Heidegger, un point fondamental du nazisme réel.

C’est ce que Faye croit prouver. Il répète d’abord tout le dossier habituel sur la vie et la pensée de Heidegger, de Hugo Ott (représentant le parti catholique qui vouait Heidegger aux gémonies depuis qu’il s’était converti au protestantisme) au politologue américain Richard Wolin (éditeur des textes de Löwith en américain et auteur de Politics of Being) en passant par L’Ontologie politique de Heidegger selon Pierre Bourdieu qui faisait de Heidegger un nazi et un antisémite à qui manquait (hélas !) la théorie du biologisme. E. Faye prétend «compléter» avec des documents accablants qui feraient enfin de Heidegger un nazi certes obscur et confus mais total, car pleinement raciste dans le domaine de la philosophie : bref le traducteur en concepts de Mein Kampf !

Bien après Karl Löwith, étudiant et disciple juif allemand de Heidegger et devenu le critique de Nietzsche et Heidegger comme penseurs nihilistes, Faye souligne son «décisionnisme» et le met en relation avec sa fréquentation du juriste nazi et théoricien de l’Etat Carl Schmitt. Certes, mais décisionnisme n’est pas nazisme ! La théorie de la souveraineté de Schmitt garde, malgré Faye et Zarka (qui publie une attaque contre Schmitt au même moment), une puissance conceptuelle qu’a bien montrée JF Kervégan (Hegel, Carl Schmitt et l’Etat, PUF). Que l’Etat en temps de guerre révèle sa potentialité totalitaire de mobilisation totale au nom de lui-même, comme incarnation du bien collectif de la communauté, c’est ce que la Première Guerre mondiale a montré aussi à propos des démocraties ! On croit relire certains procès de Rousseau ou de Marx. Faye, comme un roi perse antique, tue le porteur des mauvaises nouvelles pris pour responsable de la réalité qu’il décrit. Faye devrait savoir que Machiavel a suscité l’horreur de ses contemporains, notamment des naïfs ou des hypocrites et bien plus tard des jésuites, pour avoir dévoilé la vérité de la politique sans la confondre avec la morale. Cela suffisait à passionner l’homme de concepts et penseur de l’être qu’était Heidegger. Quant à s’indigner que la politique soit un rapport «ami-ennemi» dans les situations-limites de danger pour l’Etat (salut public), cela nous renseigne sur les vœux pieux de l’auteur plus que cela ne réfute Schmitt, car, à l’expérience de notre présent, cela demeure la base de l’action internationale (et parfois de politique intérieure) de tous les États. Que Heidegger dise qu’un Etat (même nazi) est fondé à éliminer ses ennemis jusque dans ses citoyens en cas de trahison, en définissant pour lui-même ce qu’il attend de ses membres et en «inventant» ses ennemis, cela n’a aucun rapport nécessaire avec un éloge de la Gestapo ou des déportations, encore moins avec l’antisémitisme! 

L’insistance de Heidegger sur l’abandon de l’homme, sa «déréliction» selon nos traducteurs, depuis Etre et temps (l’être-là voué à l’existence dans le monde qu’il n’a ni créé ni voulu, mais où il est «jeté» par la vie («Geworfenheit»), dans une situation sociale, culturelle, politique etc., qui est toujours déterminée géographiquement, historiquement) est aussi imputée à un nihilisme tragique, menant logiquement au nazisme! La vérité est qu’il s’agissait bien plus d’une critique non-marxiste de l’individualisme abstrait (du capitalisme aussi) d’où l’intérêt pour cette approche d’un penseur comme Gérard Granel qui n’eût de cesse de tisser la phénoménologie du capital de Marx et celle de la technique de Heidegger). Cette vision de la condition humaine est discutable pour des philosophes mus par la foi (les théologiens objectent que l’homme est créé et aimé) mais avant la foi il y a la finitude et l’existence sur fond de mortalité et d’effacement des choses temporelles : Heidegger avait le portrait de Pascal sur son bureau. Lévinas trouve que Heidegger fait trop de part à des expériences négatives ou à des passions tristes, mais Heidegger en philosophe est méthodologiquement laïque ou agnostique et part de l’angoisse originaire de l’homme, être «mortel» et limité (fini), poussé par ce que Camus appelerait «l’absurde», à «penser sa vie» et de là à entrer en philosophie en rappelant cette interrogation première : «pourquoi donc y a-t-il l’étant et non pas rien ?».

Faye estime cependant que l’inachèvement d’Etre et temps tiendrait à une prise de conscience par Heidegger de la place du thème de la communauté historique nationale: mais cela n’en ferait pas une communauté raciale pour autant ! Que l’homme soit un être social est une idée d’Aristote ! Rappelons contre Faye que les plus grands noms de la philosophie n’ont vu aucun rapport entre le nazisme et la pensée de Heidegger jusqu’à son acceptation du rectorat et que même après son adhésion, les meilleurs lecteurs, enthousiasmés par le style de cette pensée (Lévinas, Sartre, etc), y puisèrent largement, sans avoir le sentiment de se rapprocher du nazisme. Disons même que Lévinas, l’un de ses tout premiers adeptes enthousiastes en France n’a jamais soupçonné, ni avant la guerre ni après, que Sein und Zeit eût pu être un texte protonazi ! De même, que les lectures-commentaires faites pendant la guerre à Lyon par deux résistants, Joseph Rovan (d’origine juive et remarquable germaniste) et Jean Beaufret, ne leur ont pas fait apparaître en pleine occupation la nature prénazie des textes de Heidegger qu’ils avaient à leur disposition.

Pour une bonne part, Faye (comme Farias) confond sans cesse (technique de l’amalgame) Heidegger le penseur-professeur et ses relations «nazies» (encore Schmitt), un de ses anciens étudiants (Erik Wolf, un juriste dont Faye fait le porte-parole de Heidegger), sa fidélité intérieure et sa pensée d’universitaire avec son appréciation comme membre du parti par les services du NSDAP. Mais Faye sait seulement montrer ce que le parti «perçoit» de «la distance politique» de Heidegger ! A ce sujet, on lit que le NSDAP, peu intéressé par le détail de la pensée heideggerienne, relativisait les critiques contre Heidegger de collègues philosophes bien plus zélés que lui, sachant que des disputes théoriques doublées d’animosités personnelles les opposaient. Que le parti ait estimé que Heidegger était «fiable politiquement» pendant la guerre signifie-t-il pour nous que Heidegger était partisan des camps d’extermination ? Cela signifie seulement que Heidegger était tenu pour un «intellectuel» prestigieux, qui n’encourageait pas clairement ses étudiants à l’insoummission et qui restait un patriote, un critique radical du marxisme, du communisme et du matérialisme libéral anglo-saxon, consacrait ses cours à des gloires nationales comme Hölderlin et Nietzsche ou à de vieux textes grecs. Les accusations de subversion de certains collègues laissaient les services du parti froids. C’est peut-être de quoi Heidegger voulut demander pardon à Jaspers en lui disant sa honte dans une lettre fameuse d’après-guerre.

Mettant bout à bout des textes philosophiques sortis de leur contexte avec des éléments extérieurs à la pensée de Heidegger, telle que nous la connaissons, Faye se facilite des démonstrations douteuses qui finissent généralement par l’indignation vertueuse. L’œuvre de Heidegger serait intrinsèquement «l’introduction du nazisme dans la philosophie», réponse à ceux qui considéraient l’adhésion au nazisme comme une simple virtualité parmi d’autres. Faye veut nous offrir des preuves dans le texte mais dans uen apparente confusion ! Ainsi il attribue à Heidegger une ontologie militariste sur la base d’un commentaire de fragments d’Héraclite, qui voit la nature comme la lutte entre des éléments et d’où sort la parure de l’univers : du polémos jaillit le Kosmos ! Et quand Heidegger indique que la motorisation de la Wehrmacht est un événement métaphysique, Faye croit y voir une exaltation du militarisme expansionniste au moment où l’armée allemande commet des atrocités sur certains fronts (toujours l’amalgame), alors que cette expression frappante et pédagogique doit être comprise dans le cadre d’une pensée de l’actualisation dans la réalité historique d’inventions rendues possibles par le parachèvement de la «métaphysique» dans l’étance de la Technique (c’est précisément toute la méditation qui commence après le rectorat). Se basant sur des notes de cours, Faye prétend d’ailleurs prouver que Heidegger était un mauvais professeur, qui ne comprenait rien à certains de ses sujets de leçons, par exemple sur la dialectique chez Hegel ! Ici il s’agit d’une grossière exagération à partir de quelques notes. Tous les témoignages de ses meilleurs étudiants, Gadamer, Biemel, Hannah Harendt, Elisabeth Blochmann, même Löwith et plus tard les membres du séminaire du Thor, reconnaissent l’extraordinaire talent pédagogique dont les cours et les séminaires était l’exercice même de la pensée la plus rassemblée en public. Et même en admettant que ce cours sur Hegel ait été réellement bâclé, ne savons-nous pas qu’on ne peut juger un professeur sur ses «jours sans» ? Professeur lui-même, M. Faye devrait l’admettre sans difficulté…

Mais Faye donne un autre exemple : Heidegger serait anti-humaniste et ennemi du «sujet» libre, de l’individu exerçant rationnellement son jugement, n’aurait rien compris à Descartes, qui est le héros de l’auteur. On peut discuter Heidegger, mais sa vision de Descartes en métaphysicien de la physique de Galilée (l’être devient une étendue calculable qui relève des mathématiques ou de l’esprit qui la conçoit adéquatement) est difficilement contestable et rejoint la pensée de Husserl, le fondateur de la phénoménologie et le maître - «juif» - de Heidegger! Quant à la critique du sujet cartésien, elle traverse la philosophie depuis Descartes ! Preuve de nazisme, Heidegger aurait selon Faye exalté la technique tant que le nazisme triomphait et serait tombé dans l’obscurantisme anti-technique à partir des défaites de Hitler ! Or tout lecteur sérieux sait que Heidegger a critiqué la Technique dès ses cours sur Nietzsche avant la guerre et qu’il a toujours essayé de concevoir un rapport équilibré à la nature sans rejet de la science et de la technique, en soulignant l’origine cartésienne (sur le plan métaphysique) du projet de domination absolue de la nature. Que ce projet soit illusoire et dangereux est aujourd’hui une banalité ! Une partie du nazisme a été à la suite du romantisme aux origines de l’écologie, ce qui repose la question du sens de l’engagement de Heidegger et des raisons de son éloignement du nazisme. Quant au fait que Heidegger se complaise dans la pensée obscure des pré-socratiques, refusant le soleil de la raison platonicienne, autre vieux procès caricatural, la vérité est qu’il cherche à comprendre comment naissent la philosophie et la tradition occidentale avec leur recherche de l’origine absolue des choses (cause ultime, fondement) et leur pente au systématisme. Pour Heidegger, le fond de l’être est abyssal. Sa conception historiciste de la métaphysique (qui a joué un rôle dans l’histoire ultérieure de la philosophie et des révolutions cognitives) s’allie à une méditation encore ignorante de son but («Chemins qui ne mènent nulle part» ou «de traverse» en quête de la lumière d’une clairière) portée par un souci de dépassement du «nihilisme» (la disparition du sacré).

L’estocade doit être portée avec la preuve tant attendue du racisme ontologique, qui programmerait la Shoah ! Faye peine à trouver des bribes de textes ambigus sur «la race», tant ce thème est mince chez Heidegger ! Là encore, il surinterprète quand il en fait une adhésion à l’anti-sémitisme obsessionnel et meurtrier de l’Etat nazi. On peut certes s’interroger sur le sens de ces textes ou des phrases : tentation ou simples concessions à l’idéologie dominante officielle ? Heidegger qui fréquenta certains anthropologues racistes était sans doute intéressé par la question des fondements scientifiques de ces théories, qui existaient, et de longue date, hors d’Allemagne et tentaient de s’opposer à l’universalisme. Il s’agissait de proposer une théorie des processus historiques et des facteurs d’histoires différentes. N’était-ce pas une façon de la mettre en question ? Dans un passage cité par Faye comme une preuve accablante, Heidegger se contente de rappeler la polysémie de la notion de Volk/peuple et d’inviter ses auditeurs à garder le sens de la pluralité sémantique sous des mots-slogans ! Faye va jusqu’à affirmer que Heidegger priverait les morts de la Shoah de leur statut d’humain dans un texte où Heidegger avec un pathos pudique signale que les morts des chambres à gaz ont été privés d’une mort humaine parce que traités en matériel pour usines à cadavres ! Et quand Heidegger dans cette conférence fameuse sur la Technique déplore le saccage de la nature et pointe entre autres phénomènes de perte du sens de notre humanité l’agriculture industrielle (qui traite l’animal et le végétal en pur stock de ressources consommables) à côté des camps de la mort, on peut rejeter cette analyse mais non comme Faye, en dénonçant une relativisation de la prétendue responsabilité personnelle de Heidegger dans l’extermination ! 

Que Heidegger ait été raciste et anti-sémite à un certain degré est possible (Rüdiger Safranski, son meilleur biographe, avec Heidegger et son temps, non cité par Faye, parle chez Heidegger au début des années 1930 d’un «antisémitisme de concurrence», mais jamais d’un «antisémitisme spirituel» ou «biologique»). Il est certain qu’il y a chez lui un attachement à l’idée de culture nationale fondée dans la langue et un imaginaire collectif (le Rhin, la germanité mythologique, etc) et qu’il a pu considérer certains Juifs comme culturellement enracinés dans un cosmopolitisme de diaspora : Faye biologise à l’excès sur des bases fragiles voire grotesques ce nationalisme herdérien pour s’en indigner et destituer Heidegger du nombre des philosophes pour cela. Mais n’y a-t-il pas un racisme grec (anti-asiatique = anti-perse et anti-sémite) chez Homère théorisé par Aristote ? Il est beau de défendre le philosophe juif Husserl contre l’ingratitude supposée de Heidegger, mais Husserl nous a laissé un texte clairement entaché de racisme à l’égard des tsiganes sur lequel est revenu Derrida ! Or Faye oublie que le nazisme extermina les tsiganes, ce qui ferait de Husserl une sorte de caution morale de cette extermination ! Faye incrimine également des passages mystérieux et tronqués, dit-il, par les éditeurs des œuvres complètes après 1945...

On attend donc toujours les preuves au-delà des interprétations, des promesses et des hypothèses de Faye. Pourtant Faye s’estime assez informé pour exiger le retrait des œuvres de Heidegger des bibliothèques de philosophie ! Heidegger contaminerait les jeunes esprits et devrait être rangé dans la documentation sur la propagande nazie. On croit rêver, car sans lui, combien de grandes œuvres du vingtième siècle seraient-elles incompréhensibles, en tout ou partie ? Au lieu du «juge Faye», ne doit-on pas laisser les vrais philosophes créateurs de notre temps comme Sartre, Merleau-Ponty, Reiner Schürmann et parmi eux nombre de penseurs «juifs» comme Lévinas, Arendt ou Derrida inspirer notre jugement, par leurs dettes avouées et leurs usages de sa pensée ? Faye semble ignorer que Jaspers lui-même (marié à une Juive, en froid avec Heidegger et critique de certains aspects de sa pensée) demanda peu après la guerre le retour dans l’enseignement de ce philosophe «indispensable à l’université allemande !» (Qui a étudié leurs relations sait que Heidegger écrivit à Jaspers pour lui dire sa honte d’avoir joué un rôle dans l’université nazie et d’avoir manqué de courage, mais qu’en revanche Jaspers loua son discours du rectorat).

Il faut noter l’absence de grands noms dans la bibliographie : sont-ils nazis ou imbéciles les Biemel, Wahl, Haar, Grondin, Granel, Vattimo, Birault, et tant d’autres parmi ses commentateurs et ses traducteurs, etc. ? N’aurait-on pas eu besoin de leurs lumières ? Leurs travaux prouvent qu’il est absurde de réduire la pensée de Heidegger à sa période de proximité avec le nazisme. Il est vrai que Faye, et c’est fort inquiétant, accuse de «révisionnisme» (après le bluff et le montage, le terrorisme intellectuel) les défenseurs de Heidegger, qui osèrent contredire les procès en cryptonazisme que sont les «scandales Heidegger». Défendre Heidegger témoignerait d’une fascination pour le nazisme ou y mènerait, et produirait une collusion objective ou effective avec le négationnisme de la Shoah ! Pour la compréhension de la position de Heidegger sur le nazisme, mieux vaut lire Silvio Vietta, Heidegger critique du national-socialisme et de la technique.

De deux choses l’une : ou l’œuvre de Heidegger est distincte du nazisme et stimulante pour la pensée, et il est absurde d’en priver les étudiants (qui doivent apprendre à penser) et de la qualifier de nazie ; ou elle est intrinsèquement nazie et les universités sont remplies de nazis, de crypto- et paranazis ou d’imbéciles! Faye prétend que l’oeuvre publiée est le fruit d’une auto-censure après 1945 : il est étrange que les intellectuels qui jugèrent le cas Heidegger en 1945 pour la dénazification n’aient pas connus les fameux documents (qui devaient être accessibles), mais si on envisage cette hypothèse, les œuvres révisées depuis 1945 ne sont donc plus nazies et c’est pourtant ce que leur reproche encore Faye ! On ne comprend pas pourquoi, si ces archives avaient été aussi compromettantes Heidegger ne les eût pas fait disparaître de ses archives. Naïveté ou opération concertée de démolition/diffamation mise en scène par Faye après le ratage de Farias ? 

Le livre se termine par une définition moralisante de l’espace de la philosophie, qui feint d’ignorer qu’on fait rarement de la bonne philosophie en étalant ses bons sentiments et sa vertu outragée. A ce compte, il faudrait retirer des bibliothèques l’œuvre de Hobbes, en qui on peut voir le chantre du totalitarisme ! Signalons que le politologue anti-nazi Franz Neumann intitula son étude de l’Etat nazi Behemoth (1942), qui est aussi un titre de Hobbes ! (Bizarrement Y-Ch.Zarka, autrefois spécialiste de Hobbes, qui n’en demanda jamais l’interdiction et publie aujourd’hui contre Schmitt, bénéficiant des mêmes pages de promotion dans la presse, est signalé en bibliographie par Faye ! Il y a des coïncidences !...) Un inquisiteur humaniste aussi exigeant que Faye devrait aussi savoir que Bergson en qui il exalte le vrai humaniste alla plaider l’entrée en guerre des États-Unis auprès de la France pendant la Première Guerre mondiale et écrivit des textes contre la philosophie allemande qui ne l’honorent pas.

La question est derechef : pourquoi traiter précisément Heidegger en sorcière démasquée ? Au-delà d’une stratégie personnelle ou collective de promotion, il y a sans doute un contexte idéologique. La clé de tout cela se trouve probablement dans la lecture même qu’Emmanuel Faye, après son père, veut nous interdire.

Nicolas Plagne
( Mis en ligne le 13/02/2007 )
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Philosophie, idéologie, religions 

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•  Alain de Benoist,   Au-delà des droits de l’homme. Pour défendre les libertés, Krisis,  2004, 154 p., 19 €.

« Les droits de l’homme sont l’habillage de bonne conscience d’une société qui n’a plus d’humanité. Ils sont aussi l’habillage juridique d’un certain nombre d’intérêts particuliers ». Définition lapidaire et extrêmement précise du rôle tenu par « la religion des temps modernes » donnée, voici une bonne douzaine d’années par Alain de Benoist. Depuis, rien n’a changé, si ce n’est que des critiques plus nombreuses et virulentes. La dernière en date, après celles de Régis Debray, Marcel Gauchet et quelques autres, provient d’un reporter de guerre américain, David Rieff, qui ne mâche pas ses mots :  « Suggérer que le néolibéralisme mènera à un monde heureux est aussi peu sérieux que de s’accrocher à l’illusion que les traités feront changer le monde, comme le croient les intellectuels de gauche et de centre gauche. Les “ doits-de-lhommistes ” de l’un et l’autre bord nous prennent pour des imbéciles. Ils ont érigé une idole du progrès, devant laquelle tout le monde se prosterne. Ces gens trafiquent de l’espoir comme d’autres trafiquent de la drogue » [...], or « le monde est et demeure fondalement tragique » [...] et       « Je crois qu’entre la justice (ou l’idée qu’on s’en fait) et la vérité, il faut toujours choisir la vérité, même si elle est désespérante. » (Le Figaro, 26/03/04). René Cassin, l’un des principaux initiateurs de la Déclaration universelle de 1948 avouait déjà qu’il s’agissait d’un « acte de foi dans l’amélioration de l’avenir et du destin de l’homme ». Aujourd’hui, au nom de cette foi qui ne trouve aucune justification dans l’observation de la réalité, le dispositif militaro-humanitaire occidental s’ingère à tout bout de champ dans tous les points chauds de la planète sous des prétextes divers (des armes de destruction massive, un danger terroriste, une crise humanitaire, un tyran provocateur, “ la protection de nos ressortissants ”...) pour y imposer sa loi, “ démocratiser ” la région et l’ouvrir au grand marché mondial.

Les conséquences catastrophiques de ces ingérences ne sont plus à démontrer. Le livre de William Blum, recensé plus loin, en décrit quelques-unes.

 Méthodiquement, Alain de Benoist pulvérise cette prétention à la supériorité morale de l’Occident sur le reste du monde. Il plaide pour un recours aux anciennes et véritables libertés troquées contre ce credo angélique de par ses intentions mais  liberticde et criminel de par ses conséquences.

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• Alain de Benoist, Critiques. Théoriques, L'Âge D'Homme, 2003, 565 p., 29 €.

Éditions L'Âge D'Homme,  5  rue Férou, F-75006 Paris.   (www.agedhomme.com)

Voici la compilation la plus importante de cet auteur depuis la parution de son célèbre Vu de droite qui avait obtenu un prix de l'Académie française, juste après sa publication en 1977. Elle comprend 28 articles rangés en deux catégories : "critiques" et "théoriques". Il s'agit sans doute de la principale revue critique des idées politiques contemporaines en langue française parue depuis dix ans. Elle réunit les participations de l'auteur à divers colloques et les articles de fond parus depuis une douzaine d'années dans plusieurs revues françaises et étrangères.

La démarche critique d'Alain de Benoist consiste à déboulonner les idoles contemporaines : l'idéologie libérale, le bourgeois, l'idée de progrès, l'idéologie du travail, le système des médias, la pensée unique et les nouvelles censures, l'Amérique, la morale des droits de l'homme, le jacobinisme et sa version "souverainiste" sont impitoyablement décortiqués, soupesés avec minutie, poussés dans leurs ultimes retranchements où après un ultime baroud, ils sont condamnés à rejoindre le marxisme au musée Grévin des vieilles idées modernes. Mais attention : il ne s'agit pas d'humeurs, ni de critiques faciles et superficielles. Appuyé sur une documentation abondante en plusieurs langues, Alain de Benoist ne s'expose jamais au reproche de ne connaître son sujet qu'à moitié. Ses exercices de démolition n'en sont que plus convaincants pour les étudiants qui voudraient aiguiser leur esprit critique.

Mais la partie du livre la plus enrichissante pour tous ceux qui, non contents d'étayer leurs convictions que les idées modernes ne tiendront pas longtemps la route, scrutent l'horizon à la recherche d'alternatives, est la deuxième. On y trouve une analyse de fond, et sans complaisance,  des apports de l'écologie dans le sens d'une réévaluation de la place de l'homme dans le cosmos et dans la communauté politique. Pour les lecteurs de L'Esprit Européen, les chapitres les plus intéressants sont sans conteste ceux qui analysent l'idée de souveraineté (en critiquant le souverainisme), exhument les grands principes du fédéralisme des oubliettes de l'histoire où ils végétaient avec leur défenseur, Johannes Althusius, et présentent l'idée d'empire comme l'alternative la plus réaliste, donc la plus sérieuse à tous les modèles de souveraineté envisagés pour une grande Europe réunifiée. En voici un extrait significatif :

" L'Europe a besoin pour exister d'une unité politique. Mais cette unité politique ne peut se bâtir selon le modèle national jacobin, sous peine de voir disparaître la richesse et la diversité de toutes les composantes de l'Europe, pas plus qu'elle ne peut résulter de la seule supranationalité économique dont rêvent les technocrates de Bruxelles. L'Europe ne peut se faire que selon un modèle fédéral porteur d'une idée, d'un projet, d'un principe, c'est-à-dire en dernière analyse selon un modèle impérial.

Un tel modèle permettrait de résoudre le problème des cultures régionales, des ethnies minoritaires et des autonomies locales, problème qui ne peut recevoir de véritable solution dans le cadre de l'État-nation. Il permettrait également de repenser , en rapport avec tous les problèmes nés d'une immigration incontrôlée, la problématique des rapports entre citoyenneté et nationalité. Il permettrait de conjurer les périls, aujourd'hui à nouveau menaçants, de l'irrédentisme ethnolinguistique, du nationalisme convulsif et du racisme jacobin. Il donnerait enfin, par la place décisive qu'il accorde à la notion d'autonomie, une large place aux procédures de démocratie directe [...]

Julius Evola écrivait : « L'idée seule doit représenter la patrie [...] Ce n'est pas le fait d'appartenir à une même terre, de parler une même langue ou d'être du même sang qui doit unir ou diviser, mais le fait d'être ou de ne pas être rallié à la même idée »

À l'époque de la guerre de Cent ans, la devise de Louis d'Estouteville disait à peu près la même chose : « Là où est l'honneur, là où est la fidélité, là seulement est ma patrie ».

L'idée de nation pousse à penser que tout ce qui est de chez nous a de la valeur. L'idée d'Empire conduit à affirmer que tout ce qui a de la valeur est de chez nous. "

                                                                                                        Philosophie, idéologie, religions 

 

 Richard BROXTON ONIANS, Les origines de la pensée européenne, Seuil, coll. L’ordre philosophique, 1999, 690 p., 37,35 €. 

Que signifient le corps, l’esprit, l’âme, le monde, le temps, le destin... ? Chaque culture apporte sa propre réponse, originale, distincte de celle des autres ensembles culturels. L’érudit écossais Broxton Onians (1899-1988), professeur de latin pendant trente années à l’université de Londres, grand connaisseur du domaine grec ancien, explore les  sources gréco-romaines, voire indo-européennes, de manière quasi-exhaustive et tout à fait convaincante sur quelques thèmes précis. Dans une présentation, la traductrice Barbara Cassin, souligne que ce pavé, dont les  lecteurs francophones auront attendu la traduction près d’un demi-siècle, est un classique pour les Anglo-Saxons. Il survient comme un utile complément au magistral Vocabulaire des institutions indo-européennes d’Émile Benveniste (Minuit, 1969).

Son objet ne devrait laisser nul Européen de cœur et d’esprit indifférent car “ l’auteur nous emporte dans une véritable Odyssée puisqu’il s’agit pour nous, modernes Européens, de revenir « chez nous », aux fondements de notre identité collective, proprement européenne. D’où le paradoxe d’un voyage qui à la fois nous dépayse et nous ramène à nous-mêmes.” (B. Cassin)

L’étude des concepts grecs oida et eidòs, nous remet en mémoire l’unité foncière qui relie pensée-parole-action, comme le veut la psychologie " idéomotrice " actuelle selon laquelle “ chaque système d’idées est une tendance générale à sentir et à agir d’une certaine manière dans certaines circonstances ".

Une autre excursion, avec le mot kharmè, le « désir de se battre », la « joie » qui naît du libre jeu des énergies du guerrier lorsque, tel le cheval de bataille, il " hume la bataille au loin " nous plonge au cœur de la rude Iliade où, en de telles occasions " faire la guerre devient plus doux que revenir chez soi ", “ et se battre - balayer le champ de bataille en libérant instincts et énergies - est vraiment une « joie », la suprême réalisation de l’orgueil du pouvoir.”  " Reconnais-toi toi-même " semble nous dire l’auteur.

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• Vincent Cespedes, Sinistrose. Pour une renaissance du politique, Flammarion, 2002, 187 p.,      12 €.

Enseignant la philosophie dans un lycée sensible, Vincent Cespedes réfléchit au séisme électoral du 21 avril 2002. Contrairement à tant de papiers qui assènent les mêmes lieux communs, l’auteur met en cause l’état d’esprit de la société actuelle qui ne valorise que l’adulescence (des adultes avec un âge mental d’adolescent), le conformisme marchand et le tittytainement (l’“ enivrement des masses ” par le spectacle, les jeux et la pornographie). Le 21 avril n’est dans ces conditions que la manifestation politique d’une décomposition avancée qui se manifeste aussi par la tuerie de Nanterre perpétrée par un sympathisant Vert et humaniste, Richard Durn. En de courts chapitres nets et incisifs tels une lame de rasoir, Vincent Cespedes entend aussi repenser la gauche, coupable d’avoir abandonné son programme pour la gestion social-libérale. Il appelle à l’émergence d’une gauche nouvelle, sociale-démocrate et civique, capable de contrer à la fois le turbocapitalisme, le communautarisme et la dépolitisation du corps électoral. Pour cela, l’auteur a des lignes décapantes et acides envers les grandes figures de la gauche intellectuelle et politicienne. Cet essai est un vrai coup de gueule ! On peut seulement regretter qu’il ait les yeux de Chimène pour la soi-disant “ troisième voie ” de Blair qui n’est que la poursuite - adoucie - du thatchérisme par d’autres moyens !

Dans ses démonstrations, Cespedes emploie des néologismes toujours percutants tels que “ aphélie ” (“ Vaste catégorie sociale regroupant l’ensemble des citoyens qui ne jouissent d’aucun pouvoir politique, à l’exception du vote ”), “ pubtréfaction ”     (“ Hypertrophie publicitaire ”) ou “ misoxénie ” (“ Ressentiment historique. Accumulation de haine envers un peuple étranger en raison non de sa race ou de ses différences, mais d’un passé humiliant (esclavagisme, colonisation, guerres répétitives) ”). Contre les       “ doxosophes ” et autres “ intellectuels démagogiques ”, serviteurs du politiquement correct, l’auteur exalte l’homme responsable, pratiquant les trois vertus civiques de l’entièreté, de la générosité et de l’intégrité.

Son regard sur les relations internationales est tout aussi original. Il distingue la mondialisation qui doit être une “ visée de paix cosmopolitique ” de la “ globalisation [dont le] seul objectif est la soumission des marchés mondiaux aux intérêts des multinationales occidentales ”. Pour lui, José Bové est un                    “ altermondialiste ”. Dans ce contexte d’interdépendance planétaire, il déclare que “ l’Europe est une chance; mais c’est avant tout aux politiciens de l’expliquer. […] Le destin de la France est d’oser l’aventure de l’Europe politiquement soudée, de contrebalancer les valeurs prédatrices de l’économisme anglo-saxon et d’entraîner les pays membres de l’Union à l’avant-garde de la Mondialisation ”.

Le titre de l’essai,  Sinistrose , signifie la “ crise du pouvoir et de la représentation politiques. […] Né au début du XXe siècle, le terme “ sinistrose ” quitte le champ de la médecine lorsque la presse s’en empare pour qualifier tout état de crise sociale, culturelle, économique dans lequel prévaut un pessimisme général outré ”. En fait, c’est Louis Pauwels du Figaro-Magazine qui inaugurera le terme au milieu des années 1970. Un ouvrage salutaire pour la réflexion politique dans le sillage de L’enseignement de l’ignorance de Jean-Claude Michéa.  

   

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Jacques Marlaud, Interpellations, Questionnements métapolitiques, Dualpha, 2004, 514 p., 35 €.  BP 58, 77522, Coulommiers cedex  (www.dualpha.com)

 

On éprouve parfois une certaine réticence à acquérir un livre d’auteur. Surtout lorsqu’il s’agit d’un universitaire relativement méconnu : “ Quel cours va-t-il essayer de me faire ? J’ai passé l’âge des    leçons ! ” Et pourtant, en ouvrant celui-ci : surprise ! Ce n’est pas du prêt-à-penser-et-à-réciter-par-cœur que l’on trouve au fil de ces pages vigoureuses mais de véritables provocations à la réflexion qui font une chasse impitoyable au confort intellectuel et n’épargnent aucune des idoles que notre modernité tardive s’efforce d’ériger comme ersatz des dieux morts.

Vous vous croyez irréprochable en vous réfugiant derrière le paravent de l’humanisme ? Eh bien sachez que « l’humanisme a accompagné, de gré ou de force, toutes les infamies du siècle. Ses bonnes intentions ont pavé la voie vers l’enfer moderne [...] La question n’est pas de savoir quelle justification idéologique (nazisme, marxisme, christianisme, humanisme) a recouvert du linceul de ses péroraisons le plus grand nombre de crimes, mais d’examiner précisément, le rôle du discours de légitimation, quel qu’il soit, dans l’émergence d’une “ bonne conscience ” qui autorise et normalise la criminalité de masse. »

Ces réflexions acquièrent une actualité tragique à la lueur de l’inhumanité qui vient de s’illustrer dans les geôles états-uniennes d’Abou Ghraib, Bagram, Guantanamo... Lorsqu’on voit des jeunes gens, femmes et hommes, parfaitement sains de corps et d’esprit, devenir des bourreaux prenant plaisir à humilier et à torturer les êtres sans défense entre leurs mains, on se dit que l’Occident, particulièrement dans sa version américaine ferait mieux de réapprendre l’humanité au lieu de se gargariser d’humanisme ! Mais son terrible complexe de supériorité, hérité du monothéisme, empêchera sans doute encore longtemps cette nécessaire rééducation, attisant la haine croissante à son égard dans le reste du monde.

Et ainsi de suite : votre label favori est la laïcité, capable, selon vous, de nous préserver de tous les maux de l’intégrisme et du communautarisme ? Apprenez que « Théocratie et laïcité, il faut le souligner, sont en concurrence à l’intérieur d’une même vue du monde anti-traditionnelle [...] Du royaume très chrétien à la République très laïque, c’est le même pouvoir moral, centralisateur et niveleur, le même        “ moine ” qui n’a fait que changer d’habit. » Le nationalisme, l’anti-racisme, l’anti-terrorisme, le féminisme, l’égalitarisme de pacotille dont on nous rebat sans cesse les oreilles, sont démontés de la sorte avec une logique imparable.

Une fois tombées ces idoles de la modernité sur lesquelles s’appuient encore les pouvoirs en place, que nous restera-t-il : le désert, l’anarchie, la barbarie ? Non ! détrompez-vous. La désertification du monde et sa barbarie sont précisément la conséquence du réductionnisme techno-économique qui caractérise la modernité. En nettoyant les esprits de toutes ces fausses valeurs, Jacques Marlaud prépare le terrain pour de nouvelles graines, et il en a semé quelques-unes en interrogeant la vraie religion de l’Europe (dont il a donné un avant-goût aux lecteurs de L’Esprit Européen [N° 10 et 11] ).

Vision du monde ou philosophie, plutôt que religion, d’ailleurs. Il la retrace jusqu’à Homère ou même avant dans la plus longue mémoire indo-européenne, et la relie à la fois au penser politique de Julien Freund et Carl Schmitt, au “ naturisme ” de Giono et de la pensée écologique, et au souci de l’être de Heidegger.

Le souci d’Europe de Jacques Marlaud va droit à l’essentiel : aux retrouvailles avec l’esprit qui,  par delà les vicissitudes de l’histoire, relie l’héritage antique aux questionnements post-modernes contemporains et nous redonnera bientôt le courage de redevenir ce que nous sommes.

                                                                                                                    Philosophie, idéologie, religions 

 

 

Alexandre Yali Haran, Le Lys et le Globe. Messianisme politique et rêve impérial en France aux XVIe et XVIIe siècles, Champs Vallon, coll. Époque, 2000, 382 p., 26,68 €.

Voici un livre que les souverainistes devraient impérativement lire, eux qui estiment qu’au cours de son histoire, la France s’est toujours opposée à l’Empire. Le Lys et le Globeest un essai magistral d’un professeur d’histoire moderne à l’Université de Jérusalem, Alexandre Yali Haran. Sous-titré                       « Messianisme politique et rêve impérial en France aux XVIe et XVIIe siècles », l’auteur explore au terme d’un travail minutieux - et herculéen - de dépouillement des archives, un domaine bien ignoré : les prétentions capétiennes à la couronne du Saint-Empire romain germanique.

On se rappelle que François Ier tenta vainement de ravir la dignité impériale au futur Charles Quint en 1519. Loin d’être isolée, cette candidature française à l’Empire s’inscrit dans une vieille tradition inaugurée par les Valois et poursuivie par les Bourbons. Forte de son particularisme, la dynastie française rêve du Dominium Mundi. Pour mieux étayer cette revendication universelle, Alexandre Yali Haran nous fait découvrir toute une littérature de courtisans panégyristes qui associe l’œuvre capétienne aux exploits des Troyens, à l’ancienne domination celtique, à l’action des empereurs gaulois du IIIe siècle de notre ère, aux royaumes mérovingiens et à Charlemagne, « fils des Gaules ».

Tant par les discours que par une symbolique impériale minutieusement conçue, ces chantres du « Roi très chrétien » développent l’idée que le Royaume de France est le quatrième et dernier empire dans l’ordre du translatio imperii. Mais pour qu’il le soit véritablement, le roi de France doit auparavant ceindre la couronne impériale qui devrait lui revenir de droit puisque d’après eux, la France a des droits historiques sur la Germanie. Leur influence sur la Cour de France reste puissante jusqu’au XVIIe siècle puisque Louis XIV sera le dernier Capétien à convoiter le titre d’empereur, ultime tentative pour susciter la formation d’un « Saint Empire Romain de Nation Française ».

Prophétisme et politique

Cette vision impériale de la France est à replacer dans un contexte d’exaltation religieuse qui fait la part belle aux héritiers du joachimisme médiéval, au prophétisme biblique et au messianisme chrétien. Pour ces mystiques politico-religieux, la reconquête de Jérusalem et la réconciliation de la Chrétienté passent par un Mars Christianismus, Nouvel Auguste d’Occident, souverain du plus puissant royaume chrétien et, de ce fait, Empereur.

Cette idée de « Grand Monarque » (idée que reprendra Nostradamus avec le succès que l’on sait), sauveur du monde chrétien face au péril musulman, écarte délibérément la Papauté. Alexandre Yali  Haran ne s’y avance pas, mais de nombreux détails concordent pour donner un caractère clairement gibelin à la variante française du mythe impérial.

Par le truchement des sources, l’auteur s’intéresse au mythe de l’Empire hors de France à la même période. Là encore, il observe de vigoureux courants messianiques tels que le sébastianisme portugais, qui diffusent une littérature centrée sur la figure solaire d’un Roi-Empereur invincible, chef suprême de l’ultime Croisade. La croisade joue, en effet, un rôle majeur dans l’eschatologie politique post-médiévale de l’Europe occidentale, menace musulmane et recours à l’Empire salvateur allant ensemble. Que ce soient les Spirituels franciscains de la fin du Moyen Âge, Tommaso Campanella, le célèbre auteur de l’utopique   Cité du Soleil, ou les astrologues, tous recherchent des alliances contre l’« Infidèle ». Si le duc de Nevers fonde au début du XVIIe siècle l’« Ordre de la milice chrétienne » afin d’inciter la noblesse européenne à reprendre Constantinople des mains ottomanes, le Père Joseph, éminence grise du cardinal Richelieu, essaie, lui, de trouver le Royaume du Prêtre Jean et de prendre à revers l’Empire turc !

Le mythe de la IIIe Rome

Outre le Portugal et la France, l’Espagne se prend aussi à rêver de l’Empire, d’autant que la découverte du Nouveau Monde va, pendant un temps, rendre réalisable l’idée d’un empire universel chrétien… Mais Y. Haran nous indique que la prégnance de l’Empire ne concerne pas que les pays latins. Plus qu’avec la Russie où s’élabore au même moment le thème de « Moscou, troisième Rome », l’auteur apporte un éclairage nouveau sur la conception monarchique absolutiste de la dynastie anglaise, complémentaire à l’extraordinaire Deux corps du Roi d’Ernst Kantorowicz. L’aspiration à l’Empire des Stuarts rejaillira paradoxalement sur les groupes puritains ainsi que sur Oliver Cromwell lui-même par le biais du concept de Commonwealth.

L’ouvrage d’Alexandre Yali Haran fera date dans l’histoire des idées politiques aux Temps modernes (1492 - 1789); c’est un maître livre, érudit et passionnant. Il démontre qu’au temps où les premiers États-nations s’affirment, ceux-ci ont besoin pour accroître leur cohésion intérieure, de la référence impériale. Ainsi, loin d’être étranger à la tradition politique française, l’Empire en est un élément essentiel bien que toujours ignoré.      

 

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