Lectures
L'esprit des revues Sommaire
Rébellion no 42, été 2010 : La crise de l'homme moderne
Flash et The Monde : deux contre-médias qui décoiffent le grand corps malade de l'Europe !
Éléments no 131, Printemps 2009 : Demain les Russes
Rébellion no 33, novembre-décembre 2008 : Baroque Obama, produit de l'année
Éléments no 130, hiver 2009 : L'empire du bien
Politique magazine, no 57, novembre 2007 : France-Russie, le rendez-vous manqué
Futuribles, no 332, juillet-aout 2007 : Dialogue ou conflits de civilisations ?
Revue des Deux Mondes, juillet-aout 2007
Éléments no 124 : La Gouvernance, une mise à mort de la démocratie
Nouvelle École no 55 : Géopolitique
Hérodote
no 118 : L'Europe et ses limites
Les
études du Mouvement européen
La Revue de politique
française
Éléments
pour la Civilisation Européenne
Flash et The Monde, deux contre-médias qui décoiffent le grand corps malade de l'Europe !
Au milieu de toute la lessive cérébrale jetée quotidiennement à la tête des Français et des Européens, mentionnons deux contre-médias qui détonnent en ne se prêtant pas au petit jeu du blanchiment par la morale des corruptions et des mensonges ambiants.
Le premier, Flash,
que nous avons déjà eu l'occasion de saluer, est un peu,
en cette période de petits jeux électoraux, le
porte-parole de la bande à Dieudonné et Alain Soral.
Ce dernier revient longuement sur une récente agression
dont ont été victimes des distributeurs de tracts du
Parti antisioniste sur un marché parisien. Il dénonce
l'apparente collusion entre des provocateurs en civil de la police qui
ont pour but d'"exploser les manifs", des groupes antifas d'extrême gauche et certaines milices juives... à suivre.

Mais on retrouve aussi avec plaisir dans Flash
la verve sulfureuse de Nicolas Gauthier, son rédacteur en chef
comme un fil conducteur désabusé et pleins
d'enseignements, qu'il nous parle de politique, des livres, de la
musique ou des films que lui-même ou ses journalistes de
prédilection, Topoline et Béatrice Pereire ont
dégustés ou dégeulés (comme certaines
production palmées à Cannes).
Dans sa quinzième livraison, " le journal gentil et intelligent " aborde, comme il se doit, le pitoyable dossier de l'Europe. Philippe Randa y pose la question à une vingtaine de personnalités : "Quelle Europe pour la France ?" Chacun y va de sa critique, car nous ne sommes pas ici dans la dentelle Sarko-centro-écolo-socialiste. On y retrouve un peu le mécontentement, mâtiné d'indifférence qui caractérise l'opinion du peuple à ce sujet. Le peuple qu'on n'écoute plus depuis longtemps. "En atttendant la grande révolte..." nous prévient Félix Lechat, "Si on libérait l'Europe ?" Interroge Nicolas Gauthier: tout un programme.
Et dans ce même numéro, Christian Bouchet reprend et prolonge la récente étude du journaliste Richard Labévière* (ancien rédacteur en chef de RFI, viré par Christine Ockrent), sur la guerre sale menée par le Mossad israélien et ses alliés pour diviser les chrétiens du Liban et tenter de contrôler le pouvoir dans ce pays en perpétrant une série d'assassinats de personalistés sous faux drapeau (Tony Frangié en 1978, avec toute sa famille, Rachid Karamé en 1987, Dany Chamoun en 1990 et Rafic Hariri en 2005, qui selon les évidences disponibles sont tous victimes des mêmes complots ("usraéliens") destinés à destabiliser un pays qui occupe une position stratégique au coeur des enjeux géopolitiques régionaux.
Flash dégonfle au passage le mythe de la dangerosité de la Corée du nord, et la baudruche spectaculaire des droits de l'homme qu'est la Birmane Aung San Suu Kyi, "nouvelle poupée Barbie occidentale". Guillaume Mansart interroge de son côté le docteur Plouvier, très sceptique, sur ce qu'il appelle l'arnaque à la grippe.
On regrettera de ne plus trouver Flash en kiosques, mais à 2 € les 16 grandes pages de contre-information garanties pur jus tous les quinze jours, l'abonnement vaut le coup. Sauf peut-être pour les voisins de la Place d'Italie à Paris qui le trouveront à le librairie Primatice.
* Richard Labévière, La tuerie d'Ehden ou la malédiction des Arabes chrétiens, Fayard, 2009
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Avec The Monde, on retrouve la franche rigolade calculée des faux journaux. Et elle fait mal !

Sarkozy, Morin, Kouchner,
Frédéric Lefebvre et toute la bande
d'américanomanes qui campe à l'Élysée,
coiffée de la casquette de New York City, en prend pour son
grade, par l'image et par le texte.
Une autre cible privilégiée, parmi la "
génération Rolex ", est un certain Julien Dray,
ex-conseiller de Ségolène Royal, et surtout inventeur de
SOS Racisme, grand donneur de leçons, récemment
accusé de corruption, auteur de l'ouvrage bidon La comptabilité associative pour les malins et, en co-édition avec Bernard Tapie, du Guide des (très) grands restaurants de Paris & environs.
Dans un article substantiel, l'inneffable Jacques Attali nous explique
pourquoi il faudrait une bonne guerre mondiale pour résoudre
tous les problèmes posés par la crise.
Les brèves vous apprendront, entre autres, que l'acteur George Clooney défie le président soudanais El Béchir, que Richard Gere, de son côté, appelle l'Otan à intervenir contre la Chine au Tibet, alors qu'Angelina Jolie récupère 50 enfants afghans après avoir fait bombardé une zone infestée de Talibans par des tirs de missiles qui ont fait " un certain nombre de victimes"
Deux autres jeunes premiers, Nico Sarko et Bibi Netanyahu, font la pub du filme Bienvenue chez les Gaza'ouis, sur fond d'explosions provoquées par des hélicoptères et des chars de combat...
Pour en savoir plus, on pourra consulter le communiqué publié dans notre rubrique Annonces. Mais rien ne remplace la lecture décapante de ces bonnes feuilles qui tentent de racheter par le rire une infime portion des tonnes de bêtise déversées par les médias de cour.



Rébellion n° 33, novembre-décembre 2008 : BAROQUE OBAMA
L’ÉDITORIAL
Baroque Obama
ACTUALITÉ BARACK OBAMA
Obama, produit de l’année /Barack Obama, l’éffroyable imposture
INTERNATIONAL IRAK La guerre en Irak est-elle finie ?
GRÈCE La jeunesse grecque montre la voie /Communiqué de Rébellion du 11/12/08
ÉCOLOGIE DÉVELOPPEMENT DURABLE
L’imposture du développement durable
POLITIQUE LE COURAGE INTELLECTUEL
Une éclaircie dans le paysage politique blême
CULTURE CHRONIQUES LIVRES
L’invention du peuple de C.Karnoouh /Le crépuscule des élites de L.Dalmas
Disponible contre 3 euros à notre adresse :
Rébellion c/o RSE BP 62124 31020 - Toulouse Cedex 2
http://rebellion.hautetfort.com
Éléments n° 130, hiver 2009, 60 p., 5,50 € : Dossier:
L'EMPIRE DU BIEN

«La
politique compassionnelle» (Alain de Benoist) • «L'empire du Bien, ou le degré
zéro de la vie sociale» (Alain de Benoist)
Et
aussi :
Édito
L’ORDRE
MORAL
Nombre d’esprits chagrins se plaignent aujourd’hui qu’il n’y ait
« plus de morale ». Curieuse antienne. Plus de morale ? Mais on
y est plus que jamais plongé ! La morale envahit tout de nos jours. Mais
ce n’est pas la même.
Il
est vrai que beaucoup de nos contemporains s’estiment
affranchis de toute règle morale. Ceux qui leur font la
leçon se défendent
eux-mêmes de vouloir leur « faire la
morale ». Ils s’expriment en
prenant la précaution de dire que leurs jugements ne sont pas
inspirés par la
morale. Au terme « morale », qui porte avec lui
des connotations
religieuses que beaucoup jugent vieillies, on préfère
d’ailleurs le terme d’«
éthique », qui semble mieux convenir à une
société laïque, même si l’origine
étymologique des deux mots est la même (mores
et ethos) et si, en toute rigueur,
l’éthique ne saurait avoir qu’une portée individuelle.
Il ne fait donc pas de doute que la morale traditionnelle se
perd. Mais une autre la remplace. L’ancienne morale prescrivait des règles
individuelles de comportement : la société était censée se porter mieux si
les individus qui la composaient se comportaient bien. La nouvelle morale veut
moraliser la société elle-même, sans imposer de règles aux individus.
L’ancienne morale disait aux gens ce qu’ils devaient faire, la nouvelle morale
décrit ce que la société doit devenir. Ce ne sont plus les individus qui
doivent se conduire de façon droite, mais la société qui doit être rendue plus
« juste ». C’est que l’ancienne morale était ordonnée au bien, tandis que la nouvelle est
ordonnée au juste. Le bien relève de
l’éthique des vertus, le juste d’une conception de la « justice »
elle-même colorée d’une forte imprégnation morale. Alors même qu’elles
prétendent rester « neutres » quant au choix des valeurs, les
sociétés modernes adhèrent à cette nouvelle morale. Elles sont à la fois ultra
permissives et hyper-morales.
Le fond des choses, c’est ce que Max Weber appelait la logique
du devoir-être. L’Antiquité vivait dans la communion de l’Etre, la modernité
naissante s’est réclamée du devoir-être. En termes simples : le monde doit
devenir autre chose que ce qu’il a été jusqu’ici. Il doit être transformé pour
devenir « plus juste ». Il doit être reconstruit selon un projet issu
d’une croyance ancienne ou de la raison moderne. La justice et le droit ne
définissent plus un rapport d’équité entre les personnes, mais expriment eux
aussi un devoir-être. Tout le social est ainsi réinterprété à la lumière de ce
devoir-être, qui ne fait aucun cas de la nature des choses et des êtres.
A la base du devoir-être, on trouve un refus du monde tel
qu’il est. Ce refus, d’une certaine manière, est aussi un « non » à
la vie. « Mundus est immundus »,
disait saint Augustin. Il faut donc le transformer, le corriger, pour
satisfaire aux exigences divines disent les uns, pour faire droit à la
nécessité historique prétendent les autres. Cette volonté de (re)bâtir le
monde, ou encore de le « réparer » (tikkun), remonte à la Bible, qui nous dit que le monde est
imparfait, qu’il est affligé d’un moindre-être. Toute l’idéologie du progrès,
tout l’utopisme des Lumières, en représente la version profane : sous des
habits séculiers (le bonheur remplace le salut, l’au-delà cède la place à
l’avenir), c’est encore et toujours la vieille foi messianique et chiliastique
dans la marche irrésistible de l’histoire vers sa fin (mouvement débouchant sur
une autosuppression) qui est à l’œuvre. Le « progrès », c’est cette
lente amélioration du monde, appelé à progresser de manière unitaire vers des
jours meilleurs. « Remplacez le salut chrétien par la foi au progrès, dit
Pierre Legendre, et vous obtenez le credo commercial de l’Occident
planétaire ».
La religion chrétienne s’est d’emblée voulue constitutive d’une
« communauté universelle réelle » (Pierre Manent), la respublica christiana. Les théoriciens
des Lumières assurent que c’est en s’appuyant sur leurs propres facultés, et
non en observant les préceptes de Dieu, que les hommes assureront leur salut et
parviendront à créer la société parfaite, ou du moins la société définitive,
« finale », mais l’idée même d’un mouvement de l’histoire se
dirigeant dans cette direction leur vient d’une religion qu’ils croient avoir
abolie, alors qu’ils ne l’ont que transformée sans même s’en apercevoir, ce qui
la rend chez eux plus opérante que jamais. Comme le dit John Gray après bien
d’autres, à commencer par Karl Löwith, les Lumières se bornent à
recycler la croyance selon laquelle l’histoire est le récit du salut de
l’humanité. Gray montre que cette croyance se retrouve aussi bien dans le
communisme stalinien que le néoconservatisme américain, qui croit que l’on peut
arriver à la société parfaite « en donnant libre cours à la magie du
marché » : « En dépit de ses prétentions à une rationalité
scientifique, le néolibéralisme a ses racines dans une interprétation
téléologique de l’histoire en tant que processus au but prédéterminé, et en
cela comme à d’autres égards, il présente une proche ressemblance avec le
marxisme » (Black Mass. Apocalyptic
Religion and the Death of Utopia, Allen Lane, London 2007).
Fondée sur les droits subjectifs que les individus tiendraient
de l’état de nature, l’idéologie des droits de l’homme, devenue la religion de
notre temps, est avant tout une doctrine morale. Sa principale caractéristique,
écrit Marcel Gauchet, est de « s’enraciner dans ce qui constitue
effectivement la pierre de touche du légitime et de l’illégitime au sein de
notre monde, afin d’en tirer à la fois une grille de lecture et un programme
pour l’action collective […] L’idéologie des droits de l’homme déchiffre la
réalité sociale à la lumière de ce qu’elle devrait être […] Le seul
inconvénient de cet impérialisme du devoir-être est qu’il ne pousse pas à
l’intelligence des obstacles qu’il trouve sur sa route, quand bien même ils
répondent manifestement à de fortes nécessités, du point de vue de l’existence
en commun. La seule chose qu’il ait à en dire est qu’ils ne devraient pas
exister. A quoi bon chercher leur raison d’être ? L’écart à la norme est
rejeté dans les ténèbres extérieures comme un mal dont la condamnation en tant
que mal est supposée épuiser la compréhension. L’idéologie des droits de
l’homme se traduit, en d’autres termes, par une invasion de moralisme, un
moralisme d’autant plus imparable qu’il mobilise les ressorts intimes de
l’affectivité » (« De la critique à l’autocritique », in Le Débat, mai-août 2008, p. 159).
Le nouvel ordre moral, c’est ce que Philippe Muray appelait
l’empire du bien. Ce bien n’est qu’un
bien dérivé de la priorité du juste, un bien « objet du désir
juste ». Ce bien a ajourd’hui dégénéré en un nouveau moralisme – une
« moraline », aurait dit Nietzsche. Parallèlement, le mal est nié
comme faisant intrinsèquement partie de la nature de l’homme, tout en étant
reconnu, sous la forme extrême du « mal absolu », comme négation
radicale du bien des droits de l’homme.
La droite a souvent une vision fondamentalement éthique de la
politique, la gauche une vision morale. D’un côté Excalibur, de l’autre les
Béatitudes. Deux univers de valeurs bien différents, mais aussi impolitiques
(impropres à la compréhension de ce qu’est la politique) l’un que l’autre.
Aujourd’hui, c’est la vision morale qui domine. Et c’est ainsi que cette
société, que beaucoup jugent dépourvue de toute morale, peut en réalité se
retrouver porteuse d’une morale d’un autre genre, d’un moralisme omniprésent
que propagent ses dévots, ses missionnaires et ses ligues de vertu. On demande
des libertins.
Robert de HERTE
Politique magazine n° 57, novembre 2007, 50 p., 6 € : France-Russie, le rendez-vous manqué
Dans ce magazine d'obédience souverainiste et de coeur plutôt royaliste, on avait le plaisir de lire les bonnes plumes de feu Vladimir Volkoff, Jean-Marc Varaut et Marcel Jullian. On y trouve encore celles de Michel Déon, Pierre-Marie Gallois, François-Georges Dreyfus et Jean Dutourd, entre autres.
Le dernier numéro s'ouvre avec un éditorial qui, aprés avoir constaté les dommages infligés à la res publica par le divorce médiatisé du couple prsidentiel français, fait un bref tout d'horizon de quelques-unes des monarchies subsitantes en Europe (Grande-Bretagne, Belgique, Espagne) pour faire ressortir l'effet stabilisateur et fédérateur qu'elles jouent encore lorsque la tentation de la division s'installe (en Belgique et en Espagne notamment).
Sous le titre " Le droit français sous le joug américain ? ", Philippe Estissac s'interroge sur l'envahissement des pratiques et des procédures américaines dans le système judiciaire français, notamment dans le droit des affaires que notre actuel président s'est empressé de dépénaliser. Faut-il s'étonner que l'ex-garde des sceaux , Pascal Clément , réélu député en juin dernier ait été embauché (à prix d'or ?) par le cabinet US Orrick Herrington qui engrange 13 milliards d'euros de chiffre d'affaire ?
Futuribles n° 332, juillet-août 2007, 176 p., 18 € : Dialogue ou conflits de civilisations
?
La prospective, cet
arraisonnement spéculatif du futur, n’est pas une science exacte mais on ne
peut la ranger pour autant parmi les prophéties et autres voyances farfelues.
La revue fondée et dirigée par la famille de Jouvenel est sans aucun doute la
seule en France à s’y consacrer entièrement depuis une trentaine d’années.
Le numéro de Futuribles de
l’été 2007 nous apporte des « éléments de prospective
géopolitique » particulièrement intéressants dans la mesure où ils
s’inscrivent dans une perspective qui remet en cause la vision catastrophiste
du Choc des civilisations (Huntington, 1993). Les nombreux articles sont de valeur inégale, avec, parfois
quelques naïvetés à propos de l’Afrique ou du monde arabe en particulier (comme
cette appréciation de François Zabbal : « On ne s’étonnera donc pas
que le dictateur le plus cruel et sadique du monde arabe (sic !), Saddam
Hussein, continue de passer pour un héros arabe, y compris aux yeux des
intellectuels »). De son côté, l’universitaire aixois Bruno Étienne, sous
le titre tonitruant « Non au slogan “Islam versus Occident’’ ! »
nous livre un article non dénué de bonnes intuitions mais d’une facture qui
laisse une désagréable impression de désordre.
Pour les besoins de notre
survol, nous avons retenu les contributions de la démographe Michèle Tribalat,
du politologue Frédéric Charillon et de l’orientaliste Georges Corm, comme
étant particulièrement instructives et originales.
Dans
son long article dédié
à la question de l’
« Hétérogénéité
ethnoculturelle et cohésion
sociale », Michèle Tribalat qui, avec quelques
collègues, défraya la
chronique naguère pour avoir eu l’audace politiquement
incorrecte de distinguer
les “Français de souche’’ des Français
d’origine étrangère, nous apporte des
réflexions pertinentes, souvent troublantes, sur le nouvel ordre
social
post-migratoire qui est désormais le nôtre. À
partir du constat qu’une nouvelle
hétérogénéité culturelle et
religieuse est apparue dans les sociétés
européennes suite à une immigration importante et
persistante, la démographe
prévoit que la « dépendance
démographique » dans laquelle ces
sociétés
sont plongées, n’est pas près de s’estomper.
De son point de vue, l’immigration devrait être « un
objet politique par excellence puisqu’il s’agit toujours de prendre des
décisions en fonction de l’intérêt général […] La politique
migratoire ne peut donc se résumer à une politique des droits de l’homme, ni à
une politique économique, ni même à une politique de peuplement […] or, les
partisans de la liberté de mouvement cherchent à remplacer ce qu’ils appellent
“l’illusion du contrôle’’ par “la gestion des flux’’ et dénient toute
légitimité à la persistance culturelle des nations. »
Le laisser aller des
décennies écoulées a contribué à une ségrégation de fait dans de nombreuses
grandes villes d’Europe, et tout
particulièrement en France, qu’aucune politique d’intégration n’a pu enrayer
car « le seul fait de déclarer l’intégration, la mixité ethnique, comme
des biens publics éminemment désirables pour la collectivité ne conduit pas les
individus à adopter les comportements adéquats.[…] L’intégration pourra
toujours être déclarée cause nationale et l’opinion publique y adhérer, la
rationalité des individus les conduira à favoriser la ségrégation. »
La question se pose donc de savoir s’il faut évoluer vers un modèle de société
« plus respectueux des différences, en somme plus multiculturaliste et
jusqu’à quel point. » Michèle Tribalat, qui a la fibre plus
souverainiste que fédéraliste, n’y est pas particulièrement favorable. Comme
alternative, elle propose aux États européens de « réinvestir la question
nationale », ce qui pourrait ressembler à un vœu pieux à l’heure où,
précisément, les traditions nationales s’essoufflent, et où le jacobinisme de
la laïcité à la française fait l’objet de virulentes critiques dans une Europe
qui tend à dépasser peu à peu le cadre national pour accorder plus d’importance
au localisme, au fédéralisme et au principe de subsidiarité. La question reste
posée.
***
Frédéric Charillon, directeur du Centre d’études en sciences
sociales de la Défense (ministère de la Défense), s’interroge sur les
orientations de la prospective proprement dite : « disposons-nous
d’une grille de lecture cohérente, qui permette une explication globale ?[…]
doit-on nécessairement qualifier une situation internationale
d’irrationnelle lorsque l’on n’en saisit pas la logique ? » alors
que « Le
monde actuel n’est ni globalisé parfaitement, ni
fragmenté à
l’extrême, ni ordonné en
“civilisations’’ parfaitement
découpées. Plutôt, la
mondialisation actuellement à l’œuvre va de pair
avec un repli identitaire qui
n’est pas son contraire mais son corollaire. » C’est pourquoi la réflexion aurait tort de
s’enfermer dans une perspective occidentaliste (ou occidentiste, selon
Alexandre Zinoviev) : « La seule rationalité des relations
internationales actuelles est-elle celle de l’Occident ? Ou, en d’autres
termes, doit-on postuler que l’Occident incarne à la fois la rationalité, la
bonne gouvernance, la logique et l’efficacité, et que ce qui échappe à sa
logique d’action appartient aux domaines de l’affectif, de l’obscurantisme ou
de l’incompétence ?
Rien ne serait plus
dangereux que de reléguer à ces catégories péjoratives les comportements
internationaux qui ne correspondent pas au modèle politique occidental. » C’est pourtant le
péché mortel de nos élites occidentalisées jusqu’à la moelle lorsqu’elles
condamnent les politiques économiques qui ne suivent pas les préceptes de la
Banque mondiale ou du Fond monétaire international. « C’est ce qui est
fait également lorsqu’on postule que la détention de l’arme nucléaire par un
pays occidental ou proche de l’Occident (comme Israël) relève d’une logique
contrôlable dans un rapport de forces bien compris, tandis que sa possession
par un autre (comme l’Iran) est par définition aventureuse. »
Conclusion de Frédéric
Charillon : cessons de laisser prévaloir nos préjugés simplificateurs et
réducteurs de la diversité du monde : « Le risque, on le voit, est
de vouloir conjurer l’impuissance de l’analyse face à la complexité nouvelle du
monde, par un repli sur des credo que l’on qualifiera d’occidentalo-centrés ou
libéral-rationnels. Le défi réside bien plutôt dans la compréhension des
logiques multiples qui s’entrechoquent aujourd’hui » y compris la
logique de la force parfois, ou celle de la légitimité charismatique (Hugo
Chavez) qui entrent en concurrence avec les pouvoirs militaires et
diplomatiques qui nous sont familiers.
***
Georges Corm, ancien
ministre des finances du Liban, professeur à l’université Saint-Joseph de
Beyrouth a publié plusieurs ouvrages et articles sur la soi-disant fracture
entre l’Orient et l’Occident qui, selon la fameuse phrase de Kipling, ne se
rencontreront jamais. Dans l’article de Futuribles consacré à ce sujet,
il déconstruit magistralement la rhétorique du “choc des civilisations’’ qui
empêche toute analyse sereine de la situation et ne fait qu’envenimer les
conflits.
« En fait, tout
dans notre environnement quotidien laisse envisager l’inéluctabilité d’une
guerre encore plus généralisée que ne l’est aujourd’hui celle que mènent
l’armée américaine et quelques contingents militaires alliés, en Afghanistan et
en Irak, contre le “terrorisme’’. Pour le discours politique ambiant
justificatif de cette guerre, il convient de préserver les valeurs des sociétés
démocratiques, qui seraient menacées tous les jours un peu plus par un
“islamo-fascisme’’, qui se révèle comme un ennemi redoutable de l’Occident
judéo-chrétien et démocratique. » Le danger terroriste est magnifié
comme une menace unique et centrale. Dans la réalité, les quelques dizaines (ou
centaines en de rates occasions) de victimes
que ses tentatives, abouties ou non, font, ou auraient pu faire si les
complots n’avaient été déjoués, dans les pays occidentaux, ont servi de
justification aux deux plus grandes guerres de l’après guerre froide. Et les
victimes de ces guerres (Afghanistan et Irak) se comptent par dizaines, voire
par centaines de milliers. L’armée américaine elle-même a perdu plus d’hommes
que les terroristes, qu’elle pourchassait, ont fait de victimes le 11 septembre
2001. Et, sur le terrain, l’anti-terrorisme produit toujours plus de
terrorisme. En outre, le prétexte terroriste a entraîné de nombreuses atteintes
aux libertés individuelles et il cristallise une islamophobie qui se répand à
travers le monde en aggravant « les crispations identitaires dans les
sociétés monothéistes musulmanes, chrétiennes et juives ».
Ainsi, « Deux
mondes, deux méga-identités, apparaissent désormais irréductiblement dressés
l’un contre l’autre. Le monde euro-atlantique dont la pointe avancée est l’État
d’Israël, espace quasi sacralisé dans la conscience occidentale d’un côté, et
le monde musulman méditerranéo-asiatique, d’un autre côté… » Cette
vision binaire, pessimiste, qui a inauguré le XXIe siècle, succédant
à la bipolarisation est-ouest, n’en finit plus d’enfler. Alors que dans le camp
de l’islam, rien ne le justifie : tant la cause arabe, qui n’a jamais fait
beaucoup d’adeptes, que le panislamisme, idéologie essentiellement défensive
résultant de la chute des empires ottoman et perse, qui se sont épuisés en s’affrontant,
sont en voie d’essoufflement. Le regain de ferveur islamique actuel n’est
qu’une réaction à la corruption des élites laïques et militaires du monde
musulman, et au fossé croissant entre nouveaux riches et nouveaux pauvres.
« Aujourd’hui, cependant, le risque systémique pour la sécurité
mondiale que présente le bloc méditerranéo-asiatique se situe non pas dans sa
puissance militaire ou scientifique et culturelle, mais au contraire dans son
état de faiblesse et de délabrement qui favorise les interventions externes
dans ses affaires et multiplie les incitations au terrorisme dont se plaint
tant le monde euro-atlantique. »
De même qu’un monde arabe
uni et fort prendrait soin de lui-même en repoussant toute ingérence
extérieure, une Europe véritablement réunifiée et souveraine ne se laisserait
pas entraîner dans un enchaînement absurde de violences par la clique puritaine
et impérialiste qui gouverne à Washington. « Il y a, dans la thèse de
la solidarité existentielle entre l’Europe et les États-Unis, une naïveté
romantique évidente, une absence de bon sens et de sens des réalités qu’il
serait bon de commencer à analyser et déconstruire. »
Les Européens doivent se
rendre compte, dans leur intérêt et dans celui de la paix, que le discours
états-unien sur l’islamo-fascisme et le danger terroriste n’est qu’un prétexte,
dans le contexte actuel d’interrègne géopolitique, pour étendre leur dominion à
l’ensemble de la planète en contournant les règles du droit international sans
s’exposer à la critique. Ils est urgent de tout faire pour désamorcer la
politique de blocs en train de se reconstituer (Iran, Russie, Chine face à
Washington et ses alliés) pour ne pas reproduire le schéma des guerres
mondiales. En Palestine, épicentre de la fracture actuelle, il est impératif de
trouver une solution à la sud-africaine qui préserverait les droits des deux
populations, palestinienne et israélienne, au sein d’un même État décentralisé
et démocratique, en dépassant « les
traumatismes de l’histoire
européenne qui ont donné naissance à
l’État d’Israël et lui ont permis
d’être,
de fait, exempté de soumission aux règles reconnues du
droit international. »
En conclusion Georges Corm écarte l’idée du « dialogue des civilisations » comme une panacée au soi-disant conflit des civilisations. Le dialogue présuppose l’existence du conflit alors que celle-ci n’est pas démontrée, qu’elle est une imposture, comme il s’est efforcé de le montrer.
J.M.
Revue des Deux
Mondes juillet-aout 2007, 190 p., 11 €
Cette livraison d’été de la
vénérable revue baguenaude sur les routes de vacances d’hier et
d’aujourd’hui. À commencer par
Théophile Gautier dont on republie la narration qu’il fit, dans la Revue des
Deux Mondes du 1er novembre 1842, d’un voyage en Andalousie, à
Cordoue et à Séville, qui à dos de mules, qui en galera, la charrette à
quatre roues qui parcourait à l’époque les poussiéreuses carreteras. En ville, bien entendu, le poète se
précipite dans les musées, et, tombant en arrêt devant le tableau de Juan
Valdès connu sous le nom de Los dos cadaveres, il lui dédie un long
poème dont voici quelques vers :
« Au
dernier plan, couverts de linceuls en lambeaux
Des morts de tout état, jadis jeunes et beaux,
Élégants cavaliers, superbes courtisanes,
Dont un jaune rayon fait reluire les crânes,
Cauchemars grimaçants,
monstrueuses laideurs,
Du sinistre
caveau peuplent les profondeurs. »
Richard Figuier poursuit cette excursion dans le
passé sur un tout autre registre avec la question du « travail de
mémoire » dont on fait grand cas en France en ce moment. Pour mettre fin
aux demandes et aux surenchères dans ce sens, notamment à propos de l’esclavage
et de la colonisation, il juge que que
le Parlement devrait statuer, de manière
pondérée mais ferme … Position que l’on n’est pas obligé de suivre dans
le pays qui, tout en souscrivant au droit d’expression comme un droit de
l’homme fondamental, a autorisé l’ignoble « loi Gayssot », indgne
d’un grand pays démocratique selon notre prix Nobel d’économie, Maurice Allais.
On notera toutefois cette constatation dictée par le simple bon sens :
« On peut également s’étonner, toujours du
point de vue du travail d’une nation sur elle-même, que les États-Unis n’aient
pas consacré à Washington un monument commémoratif aux “guerres indiennes’’. Et
le drame récent de la Nouvelle-Orléans est là pour nous rappeler que la
question noire n’a toujours pas trouvé sa pleine résolution. »
On pourrait ajouter la question des bombardements
massifs de populations civiles par l’aviation anglo-américaine (60 000 morts,
au moins, en France, 600 000 officiellement en Allemagne, presque tant au
Japon, et combien en Indochine, et aujourd’hui au Moyen-Orient ?). Juste
pour dire qu’il n’y a pas de devoir de mémoire unilatéral, et que l’histoire
reste sujette à évaluation et interprétation, chargée d’émotions
contradictoires selon le camp où elle est abordée, présentée, parfois débattue.
Les monuments dressés à la mémoire des uns demeurent longtemps un affront pour
celle de l’autre camp et, comme on sait, l’historiographie monumentale des
grandes nations ne se modifie que très lentement, par de petits ajustements au
fil des travaux d’historiens sérieux, pas à coup d’émotion médiatisée, ni de « lois » votées à la hâte sous
la pression de lobbies spécialisés dans l’indignation sélective.
Il faudrait, pour brosser un tableau d’ensemble du
riche contenu de la revue, décrire les articles consacrés au Japon, à la Chine,
au Laos et à la Birmanie, et notamment le pèlerinage à Ise de Marc Fumaroli
qui, dans un paysage grandiose, cerné d’eau, d’arbres et de monts, inspiré par
ce contact pieux avec la Terre sainte du Shintoïsme, se remémore une lettre de
Sénèque à Lucilius :
« Si tu arrives devant une futaie antique
d’une hauteur extraordinaire où la multiplication et l’entrelacs des branches
dérobent la vue du ciel, la grandeur des arbres, la solitude du lieu, le
spectacle impressionnant de cette ombre si épaisse et si continue, au milieu de
la libre campagne, te donneront la certitude d’une présence divine. » (Lettre
41)
Mais venons-en à ce qui a motivé notre achat d’une
revue d’un contenu si éclectique qu’on pourrait la penser un peu brouillonne.
Il s’agit de notre faible pour la géopolitique, émoustillé par cet édifiant
entretien avec François Thual sur le thème : « Chiisme et orthodoxie
russe, un fort rôle identitaire ».
François Thual souligne qu’on peut établir un
parallèle entre le chiisme et l’orthodoxie russe du point de vue
eschatologique. Cette dernière attend le retour du Christ alors que les chiites
attendent le retour de l’imam caché. Pour les chiites duodécimains,
majoritaires au sein de cette confession, le douzième imam, Muhammad al-Mahdi
s’est “occulté’’ en 874, s’exilant dans une autre dimension de l’être, et,
lorsqu’il reviendra à la fin des temps , il instaurera une période de
justice et de paix. Notons au passage l’affinité de cette idée du retour
avec le mythe européen du retour du roi
qui imprégnait le Moyen-âge européen (voir l’article de Rodolphe Badinand à ce propos
dans nos pages : http://www.esprit-europeen.fr/etudes_metapo_badinand.html).
La différence étant, toutefois, que dans le
messianisme monothéiste, version judéo-chrétienne ou musulmane, la divinité
cachée ne revient qu’une fois à la fin des temps, alors que le mythe européen
(Portugal, Russie, Bohème, pays germaniques…) s’inscrit dans un temps cyclique
qui espère le retour du héros populaire à chaque période de détresse.
Mais l’important, d’un point de vue géopolitique est
que dans les deux cas, orthodoxie russe et chiisme iranien, la religion, loin
d’être un antidote au nationalisme, a servi de marqueur identitaire permettant
de rétablir un lien distendu entre des peuples plus ou moins hétérogènes et
politiquement divisés.
Pour conclure, ces remarques de François Thual :
« Pour revenir à la thèse de Huntington, je
la trouve très discutable. En particulier, parce que sa thèse est beaucoup trop
globalisante : pour ne citer qu’un exemple, il ne prend pas en
considération les fractures qui existent au sein du monde orthodoxe. Quant à
l’Iran chiite, il n’est pas expansionniste ; certes, il soutient le
Hezbollah mais ce dernier ne lui est pas inféodé… Si l’on peut observer
l’existence d’un croissant chiite formé par l’Afghanistan, l’Iran, l’Irak, les
pays du Golfe, la Syrie, le Liban, on ne peut en revanche guère parler d’une
“IIIe Internationale chiite’’ ! Nous nous trouvons là en
présence d’affinités entre communautés religieuses mais il existe aussi des
différences géopolitiques majeures. »
Par ailleurs, le dialogue entre islam et orthodoxie
est non seulement possible mais géopolitiquement payant, car si le catholicisme
n’est pas reconnu dans la Constitution russe, héritière du Grand Schisme,
l’islam est une des religions officielles du pays. François Thual estime que le conflit en Tchétchénie n’est pas une
confrontation entre islam et orthodoxie : « La meilleure preuve,
c’est que l’armée russe s’appuie sur des milices tchétchènes.
Krisis n° 28, juin 2006, 202 p., 20 € : Politique ?
On parle beaucoup de politique en cette période électorale prolongée, mais rares sont ceux qui s'interrogent sur l'essence politique et la manière dont celle-ci s'exprime aujourd'hui. La deuxième revue d'Alain de Benoist, Krisis, contribue magistralement à combler ce vide avec pertinence et originalité.
Sur les 200 pages noircies par une
douzaine d'auteurs (cf. le sommaire dans notre rubrique annonces), l'ethnologue
et philosophe Claude Karnoouh en occupe une quarantaine avec une réflexion très
fouillée : « À partir de Heidegger penseur de la politique ou le
capitalisme comme “ Ereignis ”
de la politique moderne. Après une réfutation des lectures superficielles
et souvent malveillantes (Emmanuel Faye, Philippe Lacoue-Labarthe...) qui
prétendent révéler le "nazisme" foncier du philosophe allemand qui
fut pourtant l'un de ses plus grands adversaires dans la quiétude de son exil
intérieur, Claude Karnoouh en arrive à l'essentiel, son adhésion à une
conception tragique de l’histoire qui dévoile l’essence de la politique moderne
comme une violence, celle d’un destin que les hommes ne maîtrisent pas et qui
les déracine, les arrache à leur sol natal. Cette violence est celle de
l’économie-monde, du capitalisme, ultime déploiement de la technique. C’est à
ce point que Heidegger renoue d’une part avec la pensée grecque, et se
rapproche de Marx : « C’est précisément l’expérience de l’histoire
comme tragédie que Heidegger éprouve avant, pendant et après le rectorat. Mais
qu’est-ce que l’expérience existentielle et tragique de l’histoire, de ce qui
fait l’histoire, si ce n’est le politique en son essence ? En l’espèce, il
s’agit de penser la provenance de la violence d’un socius moderne, ou
mieux d’une collectivité devenue incapable d’assumer l’ “ en-commun ” qui fait d’elle une communauté de destin
– c’est-à-dire un espace-temps, le topos du co-partage d’une identité
avec la présence de différences, fussent-elles conflictuelles, mais réglées par
la reconnaissance d’une commune humanité encadrée par un corps de lois.
L’expérience de l’histoire comme tragédie se manifeste dans la crise éthique,
voire dans l’abandon de toute éthique à l’égard des choix qu’impliquent les
solutions politiques explorées par les peuples et leurs élites. N’est-ce pas
cela l’origine très ancienne de la modernité, comme nous l’enseigne déjà la
pensée grecque, tant celle d’Aristote que de Thucydide ? » Dans
sa Lettre sur l’humanisme adressée à Jean Beauffret en 1946,
souligne opportunément Claude Karnoouh, Heidegger adhère au concept marxien
d’aliénation en ces termes : « Ainsi ce que Marx, partant de
Hegel, a reconnu en un sens important et essentiel, plonge ses racines dans
l’absence de patrie de l’homme moderne. Cette absence de patrie se dénonce, et
cela à partir du destin de l’Être […] C’est parce que Marx, faisant
l’expérience de l’aliénation, atteint à une dimension essentielle de
l’histoire, que la conception marxiste de l’histoire est supérieure à toute
autre chronologie ».
De son côté, le spécialiste de la Géopolitique du sens
(1998), Zaki Laïdi, dans un entretien avec Krisis, reprend et développe
les thèses présentées dans son ouvrage La tyrannie de l’urgence
(1999) : « Nul ne peut douter du fait que l’urgence constitue
aujourd’hui l’une des principales unités de mesure du temps social. Tous les
acteurs sociaux parlent d’urgence, soit pour exprimer une demande, soit pour
tenter de conquérir une certaine légitimité. […] L’urgence ne nie pas
le temps. Elle le surcharge d’exigences inscrites dans la seule immédiateté
[…] C’est pourquoi, faute de penser l’avenir, l’urgence contribue à le
détruire. Sa prétendue neutralité temporelle – l’urgence ne serait là que pour
“déblayer le terrain’’ – est illusoire, car toute préférence implique un choix
et toute préférence excessive pour le présent conduit nécessairement à des
arbitrages excessifs contre l’avenir. […] Celui qui “se donne le temps’’
ou qui “attend’’ se place en situation d’échec potentiel, comme si attendre
voulait désormais dire perdre. […] En effet, toutes les politiques
d’urgence tendent à se fonder non pas en raison, mais en émotion ». La
mondialisation économique est la traduction matérielle et comportementale de ce
“sacre du présent ’’ car « la dynamique de l’échange prend le pas sur
la dynamique de la production ». Depuis le milieu des années 1980, les
échanges commerciaux entre pays industrialisés croissent deux fois plus vite
que leur produit intérieur brut alors que pour la décennie précédente, la
croissance des échanges n’était que de 1,5 fois supérieure à celle de la
production. Mais le dispositif mondialisateur ne peut soutenir cette cadence
qu’en comptant sur l’exploitation de nouveaux esclaves : « Tout se
passe donc comme si la mondialisation ne cessait de lier le sort des bourgeois
du Nord aux prolétaires du Sud, mais en dissociant leurs destins. Embarqués sur
le même bateau, ils voyagent au long cours dans des classes toujours
différentes. D’où la redoutable question de l’Europe dans ce dispositif
mondial. » Question ouverte à laquelle Zaki Laïdi ne répond pas de
façon convaincante. On peut la formuler ainsi : L’Europe aura-t-elle
quelque jour la force de s’extraire du temps court de l’urgence où ne germe
qu’une pensée calculante et stérile à l’américaine et renouer avec le temps
long, terreau de la pensée méditative qui féconda ses origines ?
Philippe Forget et Gilles Polycarpe, auteurs du remarquable L’homme
machinal (1990) analysent la nouvelle forme ultra-modernisée de
despotisme vers laquelle nous sommes en train de glisser sans heurt :
« le totalitarisme post-démocratique ». Il est totalitaire parce
qu’il exclut toute contradiction, post-démocratique, parce que le peuple, le démos,
en est exclu, comme une “réalité’’ dépassée. « Comme l’Europe n’a pas
su inventer un figure directrice qui eut rassemblé ses populations en un peuple
mû par un sens unitaire et dynamique , l’État mécanique triomphe et enfle avec
son quadrillage idéologique, bureaucratique, policier et fiscaliste, des zones
administrées. »
« Toute la différence entre la dictature moderne et les
totalitarismes contemporains tient peut-être dans ce changement de la figure
tutélaire d’un père “césarien’’ (dictateur, tyran, despote) en une Big Mother,
mère, guide, initiatrice et inspirant l’amour et la terreur. Au fondement du
nazisme, en particulier, le fantasme collectif était moins d’être pris
passivement , fémininement par un père sadique et violent, que celui d’être
accueilli par une mère toute-puissante ». La nuance est de Michel
Schneider (Big Mother.
Psychopathologie de la vie politique, 2002). Elle sous-tend l’étude
très originale, étayée par une documentation aussi foisonnante qu’abondante, de
nos sociétés politiques contemporaines et de leurs fondements idéologiques et
psychologiques par Thibault Isabel.
La dichotomie classique qui, de Benjamin Constant à Louis Dumont, oppose
l’autorité (tyrannique) des anciens à la liberté des modernes oublie une
caractéristique majeure des sociétés modernes : le collectivisme. En
effet, sous ses habits communiste et nazi, dans ses multiples expressions qui
vont du national-bolchevisme à l’internationalisme trotskiste ou maoïste en
passant par moult utopies anarchistes et socialistes, le collectivisme traverse
et compose l’histoire des deux derniers siècles. Rien, d’ailleurs, ne semble
indiquer qu’il est appelé à disparaître après l’effondrement soviétique. Comme
le constatait Alexandre Zinoviev (Homo Sovieticus, 1986, Confessions d’un
homme en trop, 1991), la demande de sécurité à tout prix qui explique sa
popularité face à la compétition sauvage de l’horreur économique libérale reste
latente et inspire, entre autres, les dispositifs sociaux des États-providence.
Le premier, Tocqueville a souligné la parenté étroite entre
l’individualisme égalitaire des modernes et le « pouvoir immense et
tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur
sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à
la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les
hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer
irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent pourvu
qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais
il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité,
prévoit et assure leurs, facilité leurs plaisirs, conduit leurs principales
affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritage »
(1840).
Thibault Isabel renchérit en se fondant sur une socio-psychologie, voire
une psychanalyse, qui lui semble indispensable pour analyser
« l’intrication du politique, du social et du psychologique » de
notre ère historique. Ainsi, il perçoit que :
« Dans un monde individualiste et libéral, c’est le sens
collectif qui fait essentiellement défaut » or, « l’isolement
rend nihiliste […] Le culte de l’individu souverain est
fondamentalement mégalomaniaque. » Mais cette inflation de l’ego
retombe inévitablement dans une dépression : « on ne peut livrer
un individu à l’atomisation sans déclencher en lui une vive angoisse en retour :
celle-ci se manifeste alors par un sentiment paradoxal d’abandon qui
véhicule en un sens le retour du besoin refoulé de communautés. […] Le
couple devient une“ valeur-refuge’’, largement idéalisée, et censée, de manière
fantasmatique, nous préserver de la guerre de tous contre tous qui grève la vie
sociale… » Couple, famille-cocon, État-providence ressortissent à la
même psycho-logique collective de
l’abandon de soi dans les bras protecteurs d’une autorité maternante. Il en va
de même pour ces gigantesques fêtes contemporaines que sont les rave parties
et autres love parades. Contrairement à Michel Maffesoli ( Le
temps des tribus, 1988, Le réenchantement du monde,
2007), Thibault Isabel n’y voit aucun renouveau de la vie communautaire. D’accord sur ce point avec Nietzsche et
Philippe Muray (Festivus Festivus, 2005), il y voit plutôt la pathologie
de la déresponsabilisation, celle de la sortie de l’histoire et de ses
tragédies, celle du « dernier homme », petit Narcisse assoupi dans le
bonheur de son auto-contemplation.
Conclusion : face à la pseudo-alternative entre un libéralisme
dépressif et un collectivisme oppressif, qui ne sont que les deux masques d’une
même modernité tardive livrée à l’hybris techno-économique, il serait
erronné d’attendre un quelconque retour de la communauté démocratique
traditionnelle, à l’athénienne ou à l’icelandaise, qui étaient, elles, fondées
sur la participation et la responsabilisation des citoyens – et non leur
soumission passive. On ne ramènera pas les Grecs., inventeurs de la Cité, ni
les Vikings fondateurs de royaumes. Mais nous pouvons nous en inspirer. Nous
pouvons, avec les philosophes communautariens de Aristote à Emmanuel Mounier et
Charles Taylor, repenser la « personne » comme un être enraciné,
impliqué dans une imbrication de communautés au sommet desquelles trône la Cité
politique. Repenser le fédéralisme pour rendre compatible les forces ethniques
avec l’impératif politique grâce au principe de subsidiarité qui n’accorde à
l’échelon supérieur que les droits, devoirs et pouvoirs dont ne peuvent
s’acquitter les échelons inférieurs. Assumer l’histoire, enfin, comme le destin tragique qui nous est échu dans
l’enchaînement des générations et nous interroger sur la place que nous
voulons, que nous pouvons y tenir en l’habitant par la pensée, selon la formule
heideggerienne.
On peut voir ce numéro de Krisis comme une modeste incitation à cheminer dans cette direction.
Éléments n° 124, Printemps 2007, 60 p., 5,50 € : La gouvernance, une mise à mort de la démocratie
À la suite du très riche n° 123 qui traitait la question du terrorisme international sur le fond en démontrant que la méthode de guerre sale consistant à instrumentaliser, sinon à susciter, l’affrontement des bandes armées à travers le monde faisait désormais partie des mœurs de la guerre dans ce qu’il est convenu d’appeler l’Occident, tout comme l’acceptation implicite d’une stratégie de la tension permettant de pourrir les situations plutôt que de tenter de les résoudre pour le long terme, la revue Éléments tient son pari (amener ses lecteurs à la réflexion, à partir des enjeux posés par une actualité de plus en plus brûlante et déroutante), avec un dossier critique sur le phénomène de gouvernance, dont on entend beaucoup parler sans bien savoir de quoi il s’agit.
À partir de ce mot apparu dans les années 1930 chez les économistes soucieux de rationaliser la gestion des grandes sociétés industrielles et commerciales (un peu comme Taylor et Ford voulaient gérer « scientifiquement » la production industrielle dans l’usine), est né un monstre. Les politologues libéraux en vogue vers la fin des années 1960 (Karl Deutsch, Robert Dahl, David Easton…) ont commencé à s’interroger sur la « gouvernabilité » des sociétés démocratiques. Le pluralisme politique n’était supportable, selon eux, qu’à condition de mettre en présence des groupes sociaux dont les intérêts et les valeurs ne sont pas incompatibles. Avec la résorption des antagonismes de classe et l’expansion d’une classe moyenne qui apparaissait de plus en plus comme l’épine dorsale de la société contemporaine, la solution fut vite trouvée : elle consista à s’inspirer du modèle du marché qui désamorce (en les escamotant) les conflits potentiels en faisant prévaloir les intérêts (économiques) communs sur toute autre considération. Vision économiste qui stérilise d’entrée de jeu la vie politique en la soumettant à des règles de « consensus », en considérant les exigences populaires, syndicales ou politiques, comme des nuisances, des sources de conflits, et en imposant le règne des experts comme si une décision politique ne dépendait que des aspects rationnels des enjeux. « Les décisions publiques ne résultent plus dès lors de la délibération ni du vote, mais des transactions et de la négociations entre les acteurs sociaux » souligne l’auteur principal du dossier, Alain de Benoist, et le rôle de l’autorité politique se voit confiner à une fonction d’arbitrage. Arbitrage entre forces sociales, politiques, intérêts économiques, groupes de pression, sectes, corporations et lobbies divers dont l’influence se mesurera à leur capacité de perturbation, voire de paralysie du système ou, plus insidieusement, aux pressions (morales, juridiques, économiques) qu’ils peuvent exercer sur l’arbitre négligeant, éventuellement, leurs intérêts.
Ainsi « La question des valeurs – qui, au contraire des intérêts, ne sont pas négociables – est ainsi évacuée. Les membres de la société sont moins considérés comme des citoyens que comme des clients ou des consommateurs. » Plus de valeurs en débat, donc plus de politique, car nous sommes dans un environnement “commercial” où il est de bon ton d’éviter tous les sujets susceptibles de fâcher l’un ou l’autre des partenaires, « une seule politique globale est déclarée possible : celle qui passe par la fuite en avant dans l’illimité de la marchandise et le développement sans entrave des échanges commerciaux dans le monde. Le reste est déclaré contingent, transitoire, secondaire ou inexistant (…) Il s’agit d’assurer l’hégémonie de la calculabilité dans tous les domaines, fût-ce au prix d’une misère symbolique grandissante. »
Voilà pour la philosophie
de cette nouvelle et dangereuse utopie (à moins que ce ne soit l’habit neuf de
la « main invisible » d’Adam Smith) qui consiste, pour prendre une
image à la mode, à gérer le monde comme
une vaste entreprise dont les nations ne seraient que des sous-traitants. Mais
le plus grand danger immédiat réside dans les moyens mis en œuvre pour imposer
à travers le monde la gouvernance comme seule forme de gouvernement
acceptable, comme une modernisation indispensable de la démocratie :
« pour la diplomatie économique des États-Unis, le formatage de la
gouvernance mondiale est une priorité » ainsi que l’observe Claude
Revel, qui ajoute : « Cette vision fait partie de la doctrine
appelée soft power, bien expliquée entre autres par le politologue
Joseph Nye, qui consiste à asseoir sa puissance par une domination douce, par
le type de culture, le mode de pensée et le droit qui les reflètent ».1
Et « Dans les faits », constate Alain de Benoist, « on
assiste déjà, depuis plusieurs décennies à l’émigration de la prise de décision
vers des instances d’où la démocratie est totalement absente (FMI, Banque
Mondiale, OTAN, Banque centrale européenne, etc.). La façon dont s’est faite la
construction européenne, aujourd’hui totalement bloquée, est à ce propos
révélatrice.
L’escroquerie dans cette affaire consiste à nous vendre la gouvernance pour de la démocratie alors qu’elle en est, tout bien pesé, la négation la plus caractéristique. La démocratie n’est autre que la volonté d’un peuple identifiable, lié à un territoire propre et issu d’une histoire particulière, alors que la gouvernance se réfère à une « société civile » aux contours flous et d’origine indéterminée. La démocratie est le pouvoir du peuple qui doit être consulté sur toutes les décisions affectant son gouvernement, alors que la gouvernance est une méthode de gestion imposée par une élite pour arbitrer des intérêts, comme nous l’avons vu, en se passant de l’avis du peuple. La démocratie exprime, imprime et réalise les valeurs de la communauté politique (c’est-à-dire de la communauté populaire), alors que la gouvernance escamote en permanence la question des valeurs susceptible de gêner les transactions entre les acteurs de la « société civile », entre la puissance publique, les individus, les associations et les lobbies d’une société atomisée, centrifuge…
On ne peut que conclure, avec les auteurs de cet abondant dossier, par un halte-là ! Non à la gouvernance à l’américaine pour une Europe amorphe et aboulique. Il faut inventer un modèle de gouvernement propre à notre ancienne culture tout en étant adapté aux conditions actuelles dans le sens d’une repolitisation de nos peuples, d’une reprise en main de leurs destinées par eux-mêmes. Il faut enrayer la dépolitisation, le mortel assoupissement vers lequel nous conduisent ceux qui prétendent gouverner en notre nom. En serons-nous capables ? Question de survie.
Ajoutons que cette livraison d’Éléments contient, comme à l’accoutumée, de nombreuses recensions et de savoureux articles sur le ton anti-conformiste qui reste le sien, qu’on y parle de Jean-Edern Hallier ou d’Alberto Moravia, du noble art de la guerre de Jacques Vergès, des délires futuristes et occidentistes de Jacques Attali, du prosélytisme des « faussaires de la circoncision » (Gérard Zwang) ou des pseudo écologistes néo-inquisiteurs qui croassent contre la nouvelle droite…
Difficile de bronzer idiot en emportant Éléments sur la plage !
J.M.
Nouvelle École, Géopolitique, n° 55, année 2005, 152 p., 20 €
Une livraison très riche de cette revue destinée à tous les publics, abondamment illustrée, accessible aux collégiens, pour peu que leurs professeurs d'histoire les incitent à la lecture, et agréable aux historiens eux-mêmes par la variété des sujets abordés, toujours dans l'immense domaine de l'histoire antique. Ce numéro gravite autour du dossier central consacré à Périclès. En annexe, les dossiers sur la padoxale " actualité de l'antiquité " nous offrent un avant-goût de l'exposition d'objets d'art érotiques de la "Gaule " romaine, du IIe siècle avant notre ère au IIIe siècle après, qui se tient du 15 sptembre au 15 novembre 2005 aux Baux de Provence. De joyeux lurons ces gaulois dont Rabelais fut le digne héritier !
Au sommaire également : le culte d'Ahura Mazda en Perse, Paestum, monument de la Grande Grèce, Akhenaton, pharaon hérétique de l'Égypte, les cultes domestiques à Rome, la sagesse de Confucius en Chine, Delphes au IVe siècle , la notion de temps chez les Celtes, etc. Le tout clos par une instructive bibliographie sur les sujets traités.
Périclès, c'est une grande histoire d'amour : l'amour que vouaient les Athéniens à ce politique puissant qui sut, en tant que stratège maintes fois réélu, par ses triomphes, ses grands travaux, son gouvernement de la démocratie impériale, et le simple exemple de son maintien personnel, à la fois majestueux et modeste, susciter une admiration sans bornes, et aussi quelque inévitables jalousies. Amour entre la cité d'Athène, à laquelle il donna, grâce sa politique de grands travaux, la plupart des monuments de son Acropole dont les ruines nous émerveillent encore. Ce fut enfin l'amour qu'il portait à la courtisane et maîtresse-femme Aspasie, dont le "salon" était alors fréquenté par les politiques qui apprenaient d'elle la rhétorique et par des philosophes, comme Socrate et ses amis.
Plutarque, dans ses Vies parallèles des hommes illustres, (Vie de Périclès, XXXVII), nous a laissé une vague idée de ce que pouvait être la force du lien qui unissait le grand homme et la belle et savante courtisane :
" Il paraît que l'attachement de Périclès pour Aspasie fut une véritable passion. En effet, quoique sa femme, qui était sa parente (...) eût donné à Périclès deux fils (...), ils s'inspirèrent réciproquement un tel dégoût , que l'ayant mariée à un autre, de son consentement, il épousa Aspasie. Il l'aima si tendrement, qu'il ne sortait et ne rentrait jamais chez lui sans l'embrasser... "
Sur le caractère qui fit la gloire et la popularité de Périclès, Plutarque nous donne les indications suivantes, que bien des politiciens contemporains rongés par l'ambition et la fatuité pourraient méditer avec profit : (op. cit. LIX) :
" Périclès mérite donc toute notre admiration, non seulement par la douceur et la modération qu'il conserva toujours dans une multitude d'affaires si importantes et au milieu de tant d'inimitiés, mais plus encore par cette élévation de sentiments qui lui faisaient regarder comme la plus belle de ses actions de n'avoir jamais, avec une puissance si absolue, rien donné à l'envie ni au ressentiment, et de n'avoir été pour personne un implacable ennemi. Il me semble que cette douceur de mœurs, cette vie qu'il maintint toujours pure dans l'exercice de son autorité, suffisent seules pour ôter au surnom fastueux et arrogant d'Olympien, ce qu'il pouvait avoir d'odieux, et qu'elles nous montrent au contraire combien ce titre lui convenait (...) "
Y.A.
La
revue de L'Inde, Un autre regard sur l'Inde, Trimestriel
n°1, octobre-décembre 2005, 173 p., 11,00 €
Diplomatie,
Affaires stratégiques et cultures internationales, 32 ave
Charles de Gaulle, 13122 Ventabren, France, n°15,
juillet-août 2005, 6,50 €.
www.diplomatie-presse.com
Ce bimestriel de haut niveau et d'excellente qualité graphique dont nous avons recensé un numéro précédent (cf. infra), confirme sa présence dans les maisons de la presse et sa bonne tenue. Cette livraison est centrée autour du dossier consacré à la piraterie maritime qui analyse le pirate comme un "éternel rebelle à l'ordre international ", distinct du terroriste, par son mode opératoire et ses motivations, mais avec lequel il existe d'indéniables convergences : notamment certains liens avec l'islamisme radical et la volonté de saboter la logistique marchande occidentale. Un spécialiste de l'Université de Singapour examine la dangereuse situation qui prévaut dans les détroits de Malacca, goulet d'étranglement de près de mille km de long sur à peine plus d'un km de large par lequel transite plus de la moitié de la navigation internationale. En 2003 et 2004, des attaques répétées à l'aide d'armes automatiques et de grenades s'y sont produites. Et la possibilité d'une attaque suicide majeure n'est pas exclue par les experts dans ce chenal où les flux de pétrole sont trois fois plus importants que ceux du Canal de Suez.
Mais le document le plus précieux de ce dossier est l'atlas de la piraterie maritime qui réunit des cartes depuis l'époque des Barbaresques ottomans qui ont écumé la Méditerrannée du XVI e au XIX e siècle, jusqu'à la piraterie actuelle .
Dans la rubrique "Focus", sont abordées brièvement toutes les actualités géopolitiques les plus récentes. On y apprend , entre autres, que le cap des six millards cinq cents millions de terriens sera franchi au mois de décembre 2005, que la construction du gazoduc sous-marin long de 212 km prévu pour relier la Grèce à l'Italie afin d'acheminer vers l'Europe le gaz de la mer Caspienne et de la Turquie a été décidée., et que Georges Bush a réitéré cet été le refus des États-Unis de signer le protocole de Kyoto visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre en disant que c'était "un accord pourri" pour l'économie américaine.
La chronique " Points chauds " survole le conflit à propos du Cachemire en montrant l'intransigeance des séparatistes islamiques qui réclament à toute force le rattachement au Pakistan, alors que l'Inde, régulièrement en butte aux attaques terroristes appuyées par l'État voisin, fait peuve, comme à son habitude, d'une remarquable modération.
Au
chapitre de la politique
européenne après le choc du 29 mai, les
responsables des
principaux courants représentés au Parlement
européen s'entendent poser la question : " Quels projets
politiques pour l'Europe ? " Alain Lamassoure, pour le groupe
du
Parti Populaire Européen, résume le
scepticisme
général et le sentiment qu'un retournement est
nécessaire : "
La première leçon à tirer
est qu'il faut
limiter l'élargissement aux frontières du
continent, le
décider très vite et le dire solennellement. Et
qu'il
faut relancer une procédure institutionnelle, pour enrayer
le
détricotage en cours et éviter de rester trop
longtemps
paralysés par le traité de Nice ".
La rubrique géopolitique étudie les aléas de la production d'opium en Afghanistan, qui après avoir été sévèrement réduite par le régime taliban en 2000 et 2001, a repris avec vigueur, aussitôt après l'élimination de ce régime par l'attaque américaine en 2002. La culture du pavot a traditionnellement fait partie de l'économie de guerre de ce pays déchiré. Les céréalicultures alternatives, comme le blé, encouragées par des programmes internationaux, rapportent beaucoup moins aux agriculteurs et n'ont jamais réussi à la supplanter, malgré les destructions assez systématiques des champs de pavot. En 2004, les cultures de blé ont progressé, pas suffisamment toutefois pour indiquer un vrai retournement de tendance dans ce sens.
Autre dossier majeur, dans la rubrique "ethnopolitique" : la question du Tibet , ou en dépit d'un optimisme de façade, les négociations sont au point mort. La "diplomatie asymétrique" de la Chine qui consiste à multiplier les promesses pour relâcher les pressions internationales (notamment celles de l'Union européenne) et à ne rien faire de concret pour les tenir, a permis à la Chine de gagner du temps pendant que les transfers massifs de population chinoise dans cet immense espace étranger, et la poursuite rapide de la voie de chemin de fer reliant les deux pays, quasiment achevée aujourd'hui, rendait irréversible l'état de fait créé par l'invasion et l'occupation de 1949-1951, qui, dans le vocabulaire chinois demeure une "libération". L'intransigeance de certaines factions tibétaines en exil, qui, fort de l'appui des ONG occidentales, réclament rien moins que l'indépendance du pays, ne favorise en rien une entente sur un degré d'autonomie officiellement accepté par Pékin. L'Union européenne, avec l'appui de l'Inde, avait quelques cartes à jouer dans ce sens, face au remarquable désintérêt de Washington, beaucoup plus intéressé à la question de Taiwan. Mais comme pour la plupart des grandes questions internationales, l'UE peine à jouer son propre jeu, au risque de perdre toute crédibilité et de ne plus peser à sa mesure dans la définition du nouvel ordre mondial qui se met en place.
Dans un tout autre registre, dernier dossier remarquable : celui des nanotechnologies pour lesquelles, la France avec le nouveau pôle de recherche et développement MINATEC, à Grenoble, dont les locaux seront achevés en 2006, se positionne dans le peloton de tête en Europe avec la Fraunhofer Gesellschaft, qui fédère 18 laboratoires autour de Dresde, en Saxe, et l'IMEC, en Flandres belge. Les enjeux sont considérables, tant pour les industries militaires que pour les applications civiles. Certaines recherches s'orientent vers la production de capteurs de la taille d'un grain de sable capables de transmettre des informations sur toute présence ennemie. Les États-Unis pensent pouvoir fabriquer d'ici deux ans des drônes de la taille d'une mouche capables de voler en essaim, non seulement pour espionner l'ennemi, mais aussi pour l'attaquer ou propager des maladies dans ses rangs. Tout cela fait froid dans le dos. Orwell lui-même n'aurait osé l'imaginer !
Y.A.
Les
études du Mouvement Européen,
" La pensée fédéraliste et la
construction européenne ", Mouvement Européen -
France (95, rue de Rennes
75006 Paris), La lettre des Européens,
hors-série n° 8, octobre
1998, 64 p., 7,62 €, 50 FF.
Remarquable,
la revue de Philippe Grasset, De
defensa, Vol. 15, N° 19, 25 juin 2000 (22
rue du Centenaire,
B 4624 FLÉRON, Belgique), qui, sur 20 pages
très
sobres et denses, nous
livre des analyses approfondies de la politique internationale
abordée d’un
point de vue européen (voire même
européiste)
auquel nous ne sommes pas
habitués en ces temps d’atlantisme
béat. On y lira,
par exemple, que la
crise politique «transatlantique» est
destinée
à s’aggraver car «la
légitimité
de la domination américaine qui faisait
l’évidence
de l’alliance de la
Guerre froide n’existe plus.» Et que «Le
système de l’américanisme
redécouvre
que cette partie-là du monde, l’Europe, qui
semblait
être définitivement
mariée à l’Amérique, du
même sang, du
même lit, décidément évolue
comme si elle était sur la voie de devenir un rival de
l’Amérique», et ce
retour des «règles de
l’Histoire», qui avaient
été temporairement figées
par la Guerre froide, «a placé
l’Amérique
devant un dilemme épouvantable
pour sa psychologie : pour affirmer sa puissance et sa domination sur
les Européens,
jouer à fond la carte de leur division.»
L’Europe,
quant à elle, aurait
volontiers continué à baguenauder à
l’ombre
de l’hégémonie américaine,
mais l’Histoire en a décidé autrement:
tout se
remet à bouger autour
d’elle, et en elle. Tout l’appelle à
sortir de son
cocon, à s’assumer
elle-même...
J.M.
Philippe Grasset, De Defensa,
N° 20 Vol. 15,
10 juillet 2000.
Dans
sa toujours très pertinente revue de
l’actualité géopolitique
internationale, P. Grasset souligne que les Européens
commencent à se rendre
compte que les États-Unis sont devenus un facteur de
déstabilisation dans le
monde:
“Cela
est évident aujourd’hui avec la Corée
où l’analyse selon laquelle
l’Amérique
juge de son intérêt que l’archipel
coréen ne réalise pas trop vite une
réunification
qui mettrait en question la présence des forces US
apparaît extrêmement
solide, voire justifiée. En d’autres termes, en
Corée l’Amérique agit
pour maintenir en l’état une situation
destabilisée avec risque de
guerre.”
Le même raisonnement s’applique sans doute à notre partie du monde où l’on peut compter sur “le mur de Washington” pour renforcer et perpétuer les divisions de l’Europe.
J.M.
Le N° 3
de la Revue de politique française,
(Albin Michel, Paris, Mai
2000), pose la
question de savoir
si «la
géopolitique peut encore
expliquer le monde».
Les
réponses
y sont très diverses. Les
«souverainistes», qui ont fondé cette
revue autour
de William Abitbol, tels que Paul-Marie Coûteaux et
Hervé Coutau-Bégarie, y défendent
naturellement une idéologie nationale-étatiste
peu compatible avec les impératifs
continentaux et la logique de l’opposition à la
Thalassocratie, reconnue avec
des nuances diverses par les écoles allemande et
anglo-saxonne de géopolitique.
Ce n’est pas le cas de Aymeric Chauprade qui intervient
vigoureusement avec
cette conviction : «la logique de la carte
géographique est supérieure à la
philosophie, à l’idéalisme
idéologique, ou aux seules logiques économiques.
L’intérêt des peuples et des
États est plus fort que n’importe quel
sermon. Quant à l’idéologie, elle joue
un rôle, non comme motif profond,
mais comme instrument, de propagande, de manipulation, de politique
étrangère.»
Par conséquent, pour comprendre le monde, la
géopolitique est indispensable.
Politique
étrangère, n° 2,
avril - juin 2001, 500 p., 18,29 €, (27, rue de la
Procession, F - 75740 Paris Cedex 15)
La
revue de l’I.F.R.I. (Institut français des
relations internationales) sort un
copieux dossier sur l’Europe et l’Union
européenne. En éditorial, son
rédacteur
en chef-adjoint, Dominique Moïsi, s’interroge sur
les relations Europe - États-Unis
en suggérant “ vers un vrai découplage
? ”. Pour lui, “ une Europe forte
et sûre d’elle-même est la condition de
la survie à long terme d’une
Alliance atlantique plus nécessaire que jamais dans
l’environnement
international toujours plus complexe qui est le nôtre
”.
Le
thème central de ce numéro porte sur “
L’Union après Nice ”.
Françoise
de La Serre se demande si le traité de Nice marque la
déconstruction de l’Europe
ou sa refondation. Philippe Moreau-Defarges
réfléchit si ce traité
amènera
l’U.E. vers un gouvernement fédéral.
L’Union se trouve à la croisée des
chemins entre une union d’États souverains et une
réelle intégration
fédérale.
Il observe que le Conseil européen a pris
l’ascendant sur une Commission qui
s’étiole. Toutefois “ le Conseil
européen ne peut pas être le
gouvernement de l’Union européenne, si celle-ci
est plus qu’une simple confédération.
Or le cadre fédéral est
déjà là. […] Le
gouvernement européen,
conclut-il, sera supranational ou ne sera pas ”. Encore
faut-il une
constitution européenne ? Sylvie Goulard et Christian
Lequesne y répondent par
le conditionnel “ Si et seulement si …
”. Après avoir établi le tableau
des avantages et des inconvénients d’un tel texte,
les auteurs expliquent que
les dirigeants oublient la question cruciale : “ Que
voulons-nous faire en
Europe aujourd’hui ? ”. Ils réclament
aussi des aménagements
indispensables au bon fonctionnement de l’Union :
l’instauration de la décision
majoritaire, la politisation de la Commission ou la
désignation de “
ministres nationaux rattachés à leur chef de
gouvernement, résidant en
permanence à Bruxelles ” (une vieille proposition
du Président Pompidou).
L’article d’Ulrike Guérot “
Une nouvelle Constitution pour le Vieux
Continent ” va plus loin en approfondissant certaines
possibilités
institutionnelles.
On
lira aussi avec intérêt “ La difficile
réconciliation tchéco-allemande ”
de Jacques Rupnik et Anne Bazin au sujet des Sudètes,
“ La
candidature de la
Turquie à l’Union européenne
” par Hamit
Bazarslan et une remarquable étude
d’Andrès Ortega et José Maria de
Areilza sur
les
“ Scissions et permanences au sein de
l’Union
européenne ”. Dans
cette dernière contribution, les auteurs reviennent sur la
sortie de la C.E.E.
de l’Algérie en 1962, le retrait du Groenland
danois en
1986 et l’intégration
de l’ex-R.D.A. en 1990. Ils remarquent qu’un
État
séparatiste aurait le
plus grand mal à adhérer à
l’U.E. du fait de
l’opposition de l’État
d’origine et de la crainte des autres membres
d’entériner un précédent et
de favoriser, par conséquent, un
précédent ! Avis
aux Basques, Catalans,
Corses, Ecossais, Flamands, Padaniens…
Hérodote,
n° 105, 2e trimestre 2002, 17,5 €, (Service
abonnement, 33, rue Croulebarde,
F - 75013 Paris).
Ce
numéro rassemble les actes d’un colloque tenu
à l’Université Paris-VIII
en octobre 2001 sur le thème : “ Langues et
territoires ”. Pour les géopolitologues,
“ la question des langues régionales et
minoritaires ne se limite ni à des
querelles de linguistes, ni au nombre de locuteurs, ni à la
défense d’un
patrimoine culturel […], elle est aussi affaire de
territoire ”. Béatrice
Giblin analyse méticuleusement les “ langues
“ régionales nouvelles ”
[qui] enseignées dans des écoles
privées ou publiques sont des constructions
linguistiques et lexicales sensiblement différentes des
langues parlées
autrefois ou encore parfois aujourd’hui par les plus
âgés. […] On pourrait
presque accuser les défenseurs de ces nouvelles langues
régionales d’accélérer
la mort de ces langues parlées encore vivantes, qui sont le
véritable
patrimoine culturel ”. Ainsi, elle estime
qu’“ il n’y a pas une langue
occitane, mais des langues qui appartiennent à
l’ensemble occitan ”. Et
de poursuivre : “ Recréer une langue en fabriquant
l’essentiel du lexique,
en fixant des règles grammaticales, ce n’est pas
sauvegarder un patrimoine
linguistique en en préservant la riche diversité
des dialectes. En fait, pour
la très grande majorité des apprentis locuteurs
de ces nouvelles langues, il
s’agit de montrer un attachement à une culture et
à une langue qui fut dévalorisée
aux yeux de leurs parents, souvent complexés de ne pas
parler correctement le
français et donc soucieux d’éviter
à leurs enfants les difficultés
qu’ils avaient eux-mêmes rencontrées. En
attendant que pour quelques-uns,
elle ne devienne nationale ? ” En effet, la revendication
linguistique peut se
mettre au service du nationalisme régional.
Philippe
Blanchet l’évoque dans “ La politisation
des langues régionales en France
”. L’auteur donne des exemples frappants de
“ comportements de type
politicien autour des langues et cultures régionales,
notamment quand toute une
série d’acteurs de la question, parfois des
structures européennes, ou l’État
français, ou des politiciens, ou des journalistes, ou
même des militants régionalistes,
cherchent à manœuvrer, calomnier, faire courir des
rumeurs, obtenir des
postes, manipuler des subventions, en utilisant la question des langues
et
cultures régionales ”. Le cas
d’école demeure le contentieux entre les
occitanistes et les provençalistes ! Ph. Blanchet souligne
avec justesse
qu’“ on est frappé par le fait que des
militants régionalistes cherchent
souvent à reproduire au niveau local le même
centralisme, la même
normalisation, voire les mêmes modalités
d’enseignement autoritaire “ par
immersion ” que l’État central
… ” Le jacobinisme est un mal profond !
Une bonne cure de fédéralisme intégral
est à prescrire d’urgence à bon
nombre de régionalistes touchés par une
“ jacobinite ” aiguë.
Géopolitique,
n° 78, avril - juin 2002, 104 p., 9 €, (27, quai
Anatole-France, F - 75007
Paris).
Dans
ce numéro, la revue de l’Institut international de
Géopolitique traite
d’un domaine méconnu du public français
: l’hispanité. Terme forgé au
début
du XXe siècle par l’écrivain
réactionnaire Ramiro de Maeztu, ce vocable
regroupe les peuples de langue espagnole
disséminés sur les cinq continents.
Regroupant près de 400 M. de personnes, c’est une
communauté essentiellement
culturelle, majoritairement présente - c’est
évident - en Amérique latine
(expression lancée par l’économiste
Michel Chevalier, conseiller du ministre
français des Finances de Louis-Napoléon
Bonaparte) pour distinguer les
anciennes possessions espagnoles et portugaises de
l’Amérique du Nord
anglo-saxonne. Il faut noter que les hispanophones parlent
plutôt d’“ Amérique
hispanique ”, ce qui inclut les millions de Chicanos
mexicains et de Latinos
vivant aux États-Unis ou, quand ils intègrent le
Brésil, d’“ Amérique
ibérique
”.
La
prise de conscience géopolitique de ce grand ensemble
intercontinental est récente
puisqu’elle date de 1991 avec la constitution de la
Communauté ibéro-américaine
de nations. Surplombant les différents marchés
communs régionaux (le Mercosur,
la Communauté andine, le Marché commun
centre-américain), cette Communauté
ibéro-américaine de nations s’associe
à l’Espagne et au Portugal au cours
de grands sommets présidés par le roi
d’Espagne. L’hispanité est une
donnée
culturelle, économique, historique et
géopolitique que l’Europe aurait tort
de négliger. Comme le souligne avec justesse le futur
ministre espagnol des
Affaires étrangères, Ana Palacio, “ en
ce début de XXIe siècle,
l’Amérique
latine constitue pour l’Union européenne un
interlocuteur essentiel dans le
dialogue interrégional à
l’échelle planétaire. La structuration
d’un
authentique dialogue avec le monde américain de langue
espagnole est un atout
majeur pour l’Union, comme corollaire de
l’élargissement à l’est
”.
Signalons
enfin deux textes remarquables de Pierre Béhar qui, sur le
mode des Lettres
persanes, reprend la correspondance entre Usbek et Rustan sur les
événements
politiques du printemps survenus en France.
Certitudes,
23, rue des Bernardins, F - 75005 Paris. Pour 4 n° : 28
€, le n° 8 €.
Se
définissant “ catholique baroque ”, la
revue Certitudes publie dans son n°
10 (avril -juin 2002) un dossier remarquable consacré
à “ Europe réelle ou
Europe légale ”. La tonalité
générale des articles est souverainiste,
mais, du fait de l’orientation catholique, c’est un
souverainisme nuancé et
réfléchi qui s’y exprime,
d’où une nette méfiance envers les
institutions bruxelloises, méfiance que les
fédéralistes authentiques
partagent sans restriction aucune ! L’abbé
Guillaume de Tanoüarn, le
directeur de la revue, déclare être “
pour l’Europe dans la mesure où
nous sommes Européens et où il nous est
impossible de nous renier ”.
Toutefois, “ la communauté européenne,
en tant qu’elle se perçoit comme
l’union de tous les citoyens européens, en vue
d’un bien européen, n’a
pas de sens, parce que ce bien global, uniquement partagé
par des Européens,
n’existe pas. Elle signifie concrètement le
triomphe d’une idéologie
humanitaire qui lui tiendra lieu de ciment social et, en même
temps, la
disparition de la démocratie réelle, au profit
d’une administration sans
entrailles ”.
D’excellents
articles constituent ce numéro. Christophe
Réveillard analyse l’Europe comme
une idée démocrate chrétienne.
François Huguenin souligne
l’ambiguïté du
concept de souveraineté, renvoyant dos à dos
nationistes et fédéralistes.
Repris du journal national-catholique Présent
de décembre 1993,
l’article du sociologue Jules Monnerot démolit la
notion même d’Europe.
Pour lui, l’Europe n’est qu’une utopie,
fruit des amours de l’économisme
et de l’idéologie. “ Je ne participe
virtuellement de l’Europe, écrit-il,
que parce que je suis français. Être
européen, c’est une appartenance
politique au second degré. Me laissant
dénationaliser, je serai citoyen
d’une abstraction - ce qui est un non-sens. ” Et si
l’on renversait la
perspective ? Monnerot avait peut-être du mal à le
faire, lui le fils de l’Outre-mer
antillais où, il est vrai, l’Europe est si
lointaine… Remarquons en
guise de contre-exemple, le texte d’Olivier de Boisboissel
qui évoque en des
termes brillants l’idée d’Empire
incarnée à diverses reprises dans notre
histoire. Et on ne peut pas s’empêcher de citer
l’excellent article de John
Laughland “ L’Europe et le Nouvel Ordre Mondial
”. Pour l’auteur qui
s’appuie très finement sur
l’œuvre du hégélien Alexandre
Kojève, “ il
existe un lien étroit entre le projet européen et
les spéculations visant à
instaurer un Nouvel Ordre Mondial ”. Il met en
évidence les liens généalogiques
des doctrines libérales et marxistes, et éclaire
d’une lumière crue la
convergence opérée entre l’OMC,
l’ONU, l’Union européenne et les
États-Unis
vers le mondialisme. John Laughland analyse le caractère
visionnaire de Kojève
qui avait “ compris que le Nouvel Ordre Mondial devait se
doter de pouvoirs
policiers importants, car il y aurait toujours des personnes et des
pays
suffisamment irrationnels pour s’opposer au règne
de la raison. L’abolition
de la distinction entre la politique étrangère et
la politique intérieure, à
laquelle on assiste aux États-Unis, est implicite dans le
concept de
“ guerre contre le terrorisme ” ”. Il
n’empêche : cette logique
n’a-t-elle pas été initiée
par les États-nations ? Un
très
riche numéro qu’il faut lire pour mieux
défendre ensuite notre vision fédérale
pour une Europe souveraine.
Salamandra,
Groupe EDD - Délégation souverainiste du
Parlement
européen, 288, boulevard Saint-Germain, F - 75341 Paris
cedex 07, Ile-de-France.
Pour 4 n° un an : 15 €; 4 €
l’unité.
La livraison de Salamandra, parue à l’automne 2003, est consacrée à un thème primordial : « Quelle culture européenne ? ». Jacqueline de Romilly, Paul-Marie Coûteaux, Jean-Marie Rouart, Vladimir Volkoff, Philippe Murray, Michel Rocard, entre autres, tentent de répondre à cette question lancinante et difficile. Regrettons cependant l’emploi de la notion de « culture européenne » qui, osons l’affirmer, n’existe pas. Il n’y a que des cultures européennes qui, par émulation, coagulation, agrégation, discordance, constituent la civilisation européenne aux multiples facettes. On se régale par ailleurs en lisant le très beau texte de Georges Bernanos extrait de sa conférence prononcée en septembre 1946 à Genève et qui s’intitule « L’esprit européen et le monde des machines ». Une fois encore, Bernanos était visionnaire.
Signalons aussi la publication d’un article du néo-conservateur étatsunien Gerard Becker dans lequel il exprime toute la défiance américaine envers une organisation européenne affirmée et souveraine, élément fondamental pour l’émergence d’un monde multipolaire structuré.
Enfin,
contestons à Frédéric Rouvillois son
interprétation sur l’auteur de
Europe, ma patrie, Gaston Riou. Volontairement ou non, Rouvillois note
qu’en
1927, « c’est à
l’éditeur Georges Valois, qui vient de fonder le
Faisceau, le premier parti fasciste français, que Riou a
confié le fruit de
ses méditations ». Il institue subtilement
l’équation « européanisme =
fascisme ». Or Rouvillois cache aux lecteurs (à
moins qu’il l’ignore)
qu’en 1927, Valois s’est fait exclure du Faisceau
et qu’il s’est
rapproché des gauches syndicales et coopératives.
Arrêté pendant la guerre
par les Allemands, Valois mourra au camp de concentration de
Bergen-Belsen en
1945.
L’Indépendance,
Groupe EDD - Délégation souverainiste du
Parlement européen, 288, boulevard Saint-Germain, F - 75341
Paris CEDEX 07,
Ile-de-France. Pour un an : 20 €.
Envisagé à la fin de la guerre du Golfe en 1991 autour de Jean-Pierre Chevènement, L’Indépendance n’est apparue dans les kiosques que récemment. Animé et dirigé par Paul-Marie Couteaux, ce mensuel de combat des souverainistes nationaux se veut le point de convergence des nationistes des « deux rives ». Dans son numéro de septembre, le pire côtoie le meilleur. Commençons par le meilleur. L’écolo-souverainiste François Legrand publie une « Lettre ouverte aux altermondialistes » qui pêche néanmoins par sa grande naïveté. Un authentique syndicaliste agricole, Jacques Laigneau, fondateur de la Coordination rurale, accorde un entretien. Denis Griesmar défend justement la langue française tandis que Jean-Pierre Péroncel-Hugoz écrit un articulet au lance-flamme contre l’ignorance crasse des Yankees en Irak. On remarque surtout une (très) forte inclination vers la ruralité (préfiguration d’une entente électorale inaboutie entre chasseurs et souverainistes aux européennes de 2004 ?) sans que les auteurs du dossier n’osent évoquer le rôle du jacobinisme et du centralisme dans le dépérissement des campagnes. Mais il y a pire. Passons vite sur le galimatias de l’archevêque de Clermont-Ferrand à qui nos zélés défenseurs de la tradition étatique française devraient rappeler la loi de séparation entre l’Église et l’État de 1905. Arrêtons-nous sur deux exemples patents de germanophobie. En page 3, on ironise sur un ancien assistant du maréchal Rommel devenu ensuite un collaborateur de Jean Monnet. Ach kel Katastrofe ! Voici une preuve nouvelle du Komplot ! Et rions aux éclats à la lettre ouverte de l’ineffable Yvonne Bollmann qui dénonce l’euro-région Regio Pamina avec une argumentation digne du Paléolithique. Il demeure hélas de part et d’autre du Rhin des nostalgiques du conflit franco-allemand !
L’As
de Trèfle, 11, rue du Bel-Air, F - 92230
Cachin. Pour un
an et 6 n° : 9 € ; chèque à
l’ordre de l’Alliance sociale.
L’As de Trèfle est le bulletin subsidiariste bimestriel de l’Alliance sociale des Peuples et Pays de France. Dans son numéro 40 de septembre - octobre 2003, Alexis Arette dissecte le terme « souverainisme ». D’entrée, il observe avec pertinence que « Le Pen est un souverainiste national. Giscard, un souverainiste européen, et Colonna un souverainiste corse. Ont-ils quelque chose en commun ? » Rien, hormis le mot « souverainiste ». Il développe ensuite une interprétation fortement royalisante des concepts de nation et de souveraineté avant de conclure : « Ce n’est pas en répétant : “ la France ! la France ! la France ! avec des trémolos dans la voix, que l’on rapetissera une souveraineté nationale mise à mal par le laïcisme. Ce sera en reconnaissant aux pays de France les responsabilités qui sont de droit naturel, afin qu’en se sentant plus dignes, ils se sentent plus français ». Signalons aussi une excellente critique de l’essai de Chantal Delsol La République, une question française par Jeanpier Dutrieux. Il déplore « qu’un amalgame plus dogmatique que démontré se soit installé chez Delsol entre le libéralisme et démocratie, sans fondement scientifique et empirique ».
Action
francophone, Abonnement : 4 n° pour un an :
3,5 €, le n°
: 1 €, chèque à l’ordre
d’ALDRUI, 40, rue de Gerland, F - 69007 Lyon.
Action francophone est une toute jeune revue trimestrielle lyonnaise qui entend être le journal de l’actualité francophone. Elle souhaite, selon son directeur Jean-Claude Charvoz, fédérer les énergies, l’action des particuliers et des associations soucieuses de préserver les identités francophones menacées par l’uniformisation culturelle. Un autre combat à soutenir !
Éléments
pour la civilisation européenne,
Société des Éditions
du Labyrinthe, 41 rue Barrault, 75013 Paris. Pour un an et 5 nos :
23,60 €
au lieu de 27,50 €; chèque à
l’ordre du Labyrinthe, Mandat : CCP 9.497 52
V PARIS.
Courriel
: elements@labyrinthe.fr
Depuis de nombreuses années, la revue Éléments étudie avec une impertinente pertinence les mutations de fond de nos sociétés contemporaines auxquelles les observateurs agréés n’accordent généralement qu’une attention distraite, ponctuée par les incantations rituelles en faveur de notre sacro-sainte République qui se croit suffisamment protégée par son “ devoir de mémoire ” pour résister aux “ barbaries ” en train de miner sournoisement son édifice passablement vermoulu.
L’un des fléaux de la République, avec la percée récente des intégrismes et des communautarismes, est le populisme qui, sous ses multiples visages, a taillé de remarquables croupières aux alignements partisans traditionnels, tant au niveau national qu’européen.
Le n° 112 d’Éléments, paru au printemps 2004, consacre un dossier substantiel à ce phénomène apparu vers le milieu du XIXe siècle, à la fois en Russie et aux États-Unis d’Amérique au sein de communautés agraires décidées à résister à la mécanisation et à l’appropriation capitalistes des terres ayant appartenu aux paysans libres, hobereaux ou roturiers. Les critiques populistes « visaient en premier lieu l’industrialisation galopante, qui brisait l’organisation ancienne de la société. » Mais, avertit Masquelier, l’anti-fiscalisme pur est un leurre, et « L’une des raisons qui rendent aujourd’hui ces alternatives politiques et économiques passablement utopiques, est que les membres des classes moyennes inférieures [ les gros bataillons des rangs populistes, ndlr ] disparaissent et qu’ils sont eux-mêmes de moins en moins éloignés de la culture dominante, de moins en moins “ rétrogrades ” et de moins en moins capables de s’opposer au système en place. » Si tout espoir n’est pas perdu, l’horizon est de plus en plus bouché. Il vaut mieux en prendre conscience.
Norbert Kanchelkis étudie les rapports du socialisme et du populisme, notamment à travers Proudhon, Sorel, Péguy et Pierre Leroux. Et dans un brillant entretien, Marco Tarchi démontre que l’Italie est la « terre d’élection du populisme ». En effet, quelles que soient ses couleurs politiques ou ethno-régionales, les turbulences politiques chez notre grand voisin latin montrent, pour reprendre une formule de Philippe Muray, que son futur ne manque pas d’avenir.
Diplomatie
Magazine, 32 avenue Charles de Gaulle, 13122
Ventabren
(France). Pour un an et 6 nos : 32 €. Étudiants :
28 €. Courriel : contact@diplomatie-magazine.com
La 9e édition de ce bimestriel superbement illustré et documenté consacré à l’analyse des enjeux géopolitiques internationaux ne dépare pas des précédentes. Après l’étude de la géopolitique européenne, de la guerre de l’information, de l’enjeu méditerranéen, de l’ethnopolitique, de la géopolitique du Vatican, de la question russe, etc., voici un dossier remarquable sur la Chine. Cela fait bientôt quinze ans que la croissance du produit intérieur brut (PIB) de la Chine, se situe entre 7 et10%. Mesurée à cette aune, la Chine, qui a depuis longtemps dépassé la Russie, apparaît désormais comme la sixième puissance économique du monde, devant l’Italie et juste derrière la France. Mais les estimations les moins optimistes, qui envisagent une croissance de 6,5% par an du PIB jusqu’à 2020, largement supérieure à la progression actuelle des puissances occidentales, devraient lui permettre de rattrapper et de supplanter les États-Unis en un petit quart de siècle si...
Si ses approvisionnements énergétiques à flux tendus ne sont pas peturbés par les tensions sociales internes, la politique internationale — et notamment le rôle des États-Unis qui verrouillent ses sources de deux côtés : en Asie centrale depuis leur solide implantation dans les ex-républiques soviétiques, et en Asie du sud-est, avec des bases un peu partout et la VIIe flotte à proximité. Autre faiblesse du nouveau géant : ses minorités en rébellion ouverte ou couverte : Tibétains, Mongoles, Ouigours du Xinjiang, que pourraient facilement instrumentaliser des forces hostiles.
Mais, s’il est une constante caractérisant l’Empire du milieu, c’est bien sa capacité d’absorption de l’ennemi qui a parfois vaincu, mais jamais conquis la Chine. Belle leçon pour notre Europe faustienne !
Autre dossier dans cette instructive livraison: l’état des lieux et les sempiternelles tergiversations, corsées par les ingérences américaines, qui menacent l’Europe de la défense.
Outre-Terre,
Revue française de géopolitique,
Observatoire géopolitique des régions
européennes (OGRE), Érès
éditions,
B.P. 16 - 31151 Fenouillet cedex. Pour un an et 4 nos : 50 €.
Étudiants : 40
€. Courriel : eres@edition-eres.com
Certains numéros précédents faisaient dans les 320 pages. Celui-ci en compte 426. C’est un livre collectif, consacré, comme l’indique son titre, à l’Europe à l’heure de tous les dangers: celle de l’élargissement continu, couplé à la laborieuse élaboration d’une constitution qui n’en finit pas de diviser les États et a, par conséquent, toutes les chances d’en rester, pour longtemps encore, au stade de l’ébauche insatisfaisante, sans cesse remise à l’ouvrage.
Le contenu d’Outre-terre reflète les incertitudes exprimées de toutes parts à propos de cette symphonie inachevée qui jette encore vers nous bon nombre de sons cacophoniques. Elle a le mérite d’ouvrir le débat.
Son directeur, Michel Korinman, ouvre le feu en plaidant pour « la pleine et entière intégration [d’Israël] à l’Union européenne contre l’État palestinien avec garantie des frontières israélo-arabes par les “ 25+1 ”». Quelques pages plus loin, Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, répond à Michel Gurfinkiel lui demandant si elle approuvait l’idée d’une adhésion d’Israël à l’Union européenne, lancée par Berlusconi, que c’est inconcevable car « seuls les États européens peuvent être candidats à l’adhésion à l’UE ».
Même débat ininterrompu à propos de l’éventuelle adhésion de la Turquie. Jean-François Pérouse récuse les oppositions fondées selon lui sur une vision essentialiste de la politique, des valeurs, de la géographie et de la démographie européennes. L’historien Georges-Henri Soutou offre une vision beaucoup plus nuancée en distinguant l’Europe en tant que personnalité historique et culturelle (revendiquée, entre autres, par le général de Gaulle), à laquelle la Turquie ne peut prétendre appartenir, et l’Europe comme système de relation auquel les Turcs sont intégrés depuis longtemps.
À la question de savoir pourquoi les Roumains choisissent plutôt le camp américain, Claude Karnoouh offre (avec Paul Virilio) cette réponse métapolitique : « C’est que [...] les États-Unis exposent et mettent en œuvre bien plus efficacement le fétichisme triomphant de la marchandise et son corrélat politique post-moderne, la « véritable démocratie virtuelle, c’est-à-dire ludique pour des télécitoyens infantilisés ».
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