esprit-europeen.fr  : revue indépendante de débat et d'intérêt général européen.

Lectures   L'esprit des revues  Sommaire
                                                                                                 


 

Rébellion no 42, été 2010 : La crise de l'homme moderne

 Flash et The Monde : deux contre-médias qui décoiffent le grand corps malade de l'Europe !

Éléments no 131, Printemps 2009 : Demain les Russes

Rébellion no 33, novembre-décembre 2008 : Baroque Obama, produit de l'année

Éléments no 130, hiver 2009 : L'empire du bien

Politique magazine, no 57, novembre 2007 : France-Russie, le rendez-vous manqué

Futuribles, no 332, juillet-aout 2007 : Dialogue ou conflits de civilisations ?

 Revue des Deux Mondes, juillet-aout 2007

Krisis no 28 : Politique ?

Éléments no 124 : La Gouvernance, une mise à mort de la démocratie  

Nouvelle École no 55 : Géopolitique                                                                                                                                   

 Histoire antique

 La Revue de l'Inde

 Hérodote no 118 : L'Europe et ses limites

Diplomatie

 Les études du Mouvement européen

 De defensa no 19, Vol 15

 De defensa no 20, Vol 15

 La Revue de politique française

 Politique étrangère

Hérodote no 105

 Géopolitique

 Certitudes

 Salamandra

 L'Indépendance

 L'As de trèfle

 Action francophone

 Éléments pour la Civilisation Européenne

 Diplomatie Magazine

 Outre-terre















L'esprit des revues



Flash et The Monde, deux contre-médias qui décoiffent le grand corps malade de l'Europe !

Au milieu de toute la lessive cérébrale jetée quotidiennement à la tête des Français et des Européens, mentionnons deux contre-médias qui détonnent en ne se prêtant pas au petit jeu du blanchiment par la morale des corruptions et des mensonges ambiants.

Le premier, Flash, que nous avons déjà eu l'occasion de saluer, est un peu, en cette période de petits jeux électoraux, le porte-parole de la bande à Dieudonné et Alain Soral.  Ce dernier revient longuement sur une récente agression dont ont été victimes des distributeurs de tracts du Parti antisioniste sur un marché parisien. Il dénonce l'apparente collusion entre des provocateurs en civil de la police qui ont pour but d'"exploser les manifs", des groupes antifas d'extrême gauche et certaines milices juives... à suivre.
 


Mais on retrouve aussi
avec plaisir dans Flash  la verve sulfureuse de Nicolas Gauthier, son rédacteur en chef comme un fil conducteur désabusé et pleins d'enseignements, qu'il nous parle de politique, des livres, de la musique ou des films que lui-même ou ses journalistes de prédilection, Topoline et Béatrice Pereire ont dégustés ou dégeulés (comme certaines production palmées à Cannes).

Dans sa quinzième livraison, " le journal gentil et intelligent " aborde, comme il se doit, le pitoyable dossier de l'Europe. Philippe Randa y pose la question à une vingtaine de personnalités : "Quelle Europe pour la France ?" Chacun y va de sa critique, car nous ne sommes pas ici dans la dentelle Sarko-centro-écolo-socialiste. On y retrouve un peu le mécontentement, mâtiné d'indifférence qui caractérise l'opinion du peuple à ce sujet. Le peuple qu'on n'écoute plus depuis longtemps. "En atttendant la grande révolte..." nous prévient Félix Lechat, "Si on libérait l'Europe ?" Interroge Nicolas Gauthier: tout un programme.

Et dans ce même numéro, Christian Bouchet reprend et prolonge la récente étude du journaliste Richard Labévière* (ancien rédacteur en chef de RFI, viré par Christine Ockrent), sur la guerre sale menée par le Mossad israélien et ses alliés pour diviser les chrétiens du Liban et tenter de contrôler le pouvoir dans ce pays en perpétrant une série d'assassinats de personalistés sous faux drapeau (Tony Frangié en 1978, avec toute sa famille, Rachid Karamé en 1987, Dany Chamoun en 1990 et Rafic Hariri en 2005, qui selon les évidences disponibles sont tous victimes des mêmes complots ("usraéliens") destinés à destabiliser un pays qui occupe une position stratégique au coeur des enjeux géopolitiques régionaux.

    Flash dégonfle au passage le mythe de la dangerosité de la Corée du nord, et la baudruche spectaculaire des droits de l'homme qu'est la Birmane Aung San Suu Kyi, "nouvelle poupée Barbie occidentale". Guillaume Mansart interroge de son côté le docteur Plouvier, très sceptique, sur ce qu'il appelle l'arnaque à la grippe.

On regrettera de ne plus trouver Flash en kiosques, mais à 2 € les 16 grandes pages de contre-information garanties pur jus tous les quinze jours, l'abonnement vaut le coup. Sauf peut-être pour les voisins de la Place d'Italie à Paris qui le trouveront à le librairie Primatice.

* Richard Labévière, La tuerie d'Ehden ou la malédiction des Arabes chrétiens, Fayard, 2009

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Avec The Monde, on retrouve la franche rigolade calculée des faux journaux. Et elle fait mal !

Sarkozy, Morin, Kouchner, Frédéric Lefebvre et toute la bande d'américanomanes qui campe à l'Élysée, coiffée de la casquette de New York City, en prend pour son grade, par l'image et par le texte.  
Une autre cible privilégiée, parmi la " génération Rolex ", est un certain Julien Dray, ex-conseiller de Ségolène Royal, et surtout inventeur de SOS Racisme, grand donneur de leçons, récemment accusé de corruption, auteur de l'ouvrage bidon La comptabilité associative pour les malins et, en co-édition avec Bernard Tapie, du Guide des (très) grands restaurants de Paris & environs.



Dans un article substantiel, l'inneffable Jacques Attali nous explique pourquoi il faudrait une bonne guerre mondiale pour résoudre tous les problèmes posés par la crise.
 

Les brèves vous apprendront, entre autres, que l'acteur George Clooney défie le président soudanais El Béchir, que Richard Gere, de son côté, appelle l'Otan à intervenir contre la Chine au Tibet, alors qu'Angelina Jolie récupère 50 enfants afghans après avoir fait bombardé une zone infestée de Talibans par des tirs de missiles qui ont fait " un certain nombre de victimes"


Deux autres jeunes premiers, Nico Sarko et Bibi Netanyahu, font la pub du filme Bienvenue chez les Gaza'ouis, sur fond d'explosions provoquées par des hélicoptères et des chars de combat...

Pour en savoir plus, on pourra  consulter le communiqué publié dans notre rubrique  Annonces. Mais rien ne remplace la lecture décapante de ces bonnes feuilles qui tentent de racheter par le rire une infime portion des tonnes de bêtise déversées par les médias de cour.


L'esprit des revues


Éléments N°131 : Demain les Russes

Vis-à-vis de l’Europe, les Russes éprouvent aujourd’hui bien souvent un sentiment d’amertume, d’ingratitude et d’humiliation. Ils entendent être à nouveau respectés et considérés. Ils sont en effet en droit d’attendre des Européens une politique claire à leur endroit, et un non une relation médiocre alignée de fait sur les Américains. L’Europe, de son côté, a besoin d’une Russie forte, ayant retrouvé son statut traditionnel de grande puissance et son rôle de facteur structurant des relations internationales, pour sauvegarder sa propre indépendance et échapper à toute forme de tutelle ou d’ingérence extérieure. Son intérêt politique et géopolitique réside dans un partenariat aussi étroit que possible avec une Russie dont elle est déjà complémentaire sur le plan économique et technologique. Que l’Europe semble aujourd’hui choisir la route inverse ne change rien à cette urgente nécessité d’une politique néo-bismarckienne d’entente avec la Russie. L’Europe doit se désengager définitivement de l’Occident pour se tourner vers l’Est. Que la Russie décline, et c’est son propre déclin qui s’ensuivra.

Au sommaire :

L’actualité des idées, des sciences, du cinéma, des arts et des lettres
Essenine : « …honte en Dieu d’avoir cru » (Thierry Marignac)
On n’entend pas la forêt qui pousse (les carnets de Pierre Le Vigan)
La beauté n’est pas réductible à la neurologie (Jean-François Gautier)
Bonnes questions de littérature (Frédéric Guchemand)
Les lutins à la rescousse (entretien avec Olivier Maulin)
Nous sommes tous des prisonniers (Ludovic Maubreuil)

Dossier : Demain les Russes
La Russie renoue avec la puissance (entretien avec Aymeric Chauprade)
La Russie à l’heure d’un choix crucial (entretien avec Alexandre Douguine)
Les Russes n’ont pas oublié Staline ! (entretien avec Claude Karnoouh)

Et aussi…
Les combats de Camus sont toujours actuels (Éric Werner)
La rébellion méconnue de Rudi Dutschke (entretien avec Bernd Rabehl)
De quoi Badiou est-il le nom ? (Kostas Mavrakis)
Défense et illustration du surréalisme populaire (Flora Montcorbier et Robin Turgis)
Le chevalier Chaplin contre l’Amérique (Michel Marmin)
Réalisme et métaréalisme (Pierre Le Vigan)
Éphémérides

5.00 euros

Éléments

L'esprit des revues

                 Rébellion n° 33, novembre-décembre 2008 :  BAROQUE OBAMA

Sortie de Rébellion 33

Le numéro de Novembre/Décembre 2008 est disponible.
COUV33.jpg

SOMMAIRE

L’ÉDITORIAL

Baroque Obama

ACTUALITÉ BARACK OBAMA

Obama, produit de l’année /Barack Obama, l’éffroyable imposture

INTERNATIONAL IRAK La guerre en Irak est-elle finie ?

GRÈCE La jeunesse grecque montre la voie /Communiqué de Rébellion du 11/12/08

ÉCOLOGIE DÉVELOPPEMENT DURABLE

L’imposture du développement durable

POLITIQUE LE COURAGE INTELLECTUEL

Une éclaircie dans le paysage politique blême

CULTURE CHRONIQUES LIVRES

L’invention du peuple de C.Karnoouh /Le crépuscule des élites de L.Dalmas


Disponible contre 3 euros à notre adresse :
Rébellion
c/o RSE BP 62124 31020 - Toulouse Cedex 2

http://rebellion.hautetfort.com






L'esprit des revues


                 Éléments n° 130, hiver 2009, 60 p., 5,50 € : Dossier: L'EMPIRE DU BIEN

«La politique compassionnelle» (Alain de Benoist) • «L'empire du Bien, ou le degré zéro de la vie sociale» (Alain de Benoist)

 

Et aussi :

«La crise: ça ne fait que commencer !» (Alain de Benoist) • «Au banquet d'Éric Werner» (Michel Marmin) • «Le réquisitoire antilibéral de Naomi Klein» (François Delussis) • «La gloire de la musique baroque» (Michel Marmin) • «Le paganisme et la Nouvelle Droite» (Georges Feltin-Tracol) • «L'empire intérieur de Manoel de Oliveira» (Michel Marmin) • «Quand les sectes se déchaînent les fantasmes des chasseurs de sorcières» (Pierre Barrucand) • «Qu'est-ce que le boson de Higgs» (Jean-François Gautier) • «La littérature francophone du Maghreb» (François Bousquet) • «Dominique Venner, fidèle de Diane» (entretien avec Christopher Gérard) • «Curzio Malaparte, penseur en action» (Fabrice Valclérieux) • «Walter Benjamin, le promeneur existentiel» (Pierre Le Vigan) • «François Villon, l'éternel poète des enfants perdus» (Olivier Mathieu).

Édito

L’ORDRE MORAL

     Nombre d’esprits chagrins se plaignent aujourd’hui qu’il n’y ait « plus de morale ». Curieuse antienne. Plus de morale ? Mais on y est plus que jamais plongé ! La morale envahit tout de nos jours. Mais ce n’est pas la même.

     Il est vrai que beaucoup de nos contemporains s’estiment affranchis de toute règle morale. Ceux qui leur font la leçon se défendent eux-mêmes de vouloir leur « faire la morale ». Ils s’expriment en prenant la précaution de dire que leurs jugements ne sont pas inspirés par la morale. Au terme « morale », qui porte avec lui des connotations religieuses que beaucoup jugent vieillies, on préfère d’ailleurs le terme d’« éthique », qui semble mieux convenir à une société laïque, même si l’origine étymologique des deux mots est la même (mores et ethos) et si, en toute rigueur, l’éthique ne saurait avoir qu’une portée individuelle.

     Il ne fait donc pas de doute que la morale traditionnelle se perd. Mais une autre la remplace. L’ancienne morale prescrivait des règles individuelles de comportement : la société était censée se porter mieux si les individus qui la composaient se comportaient bien. La nouvelle morale veut moraliser la société elle-même, sans imposer de règles aux individus. L’ancienne morale disait aux gens ce qu’ils devaient faire, la nouvelle morale décrit ce que la société doit devenir. Ce ne sont plus les individus qui doivent se conduire de façon droite, mais la société qui doit être rendue plus « juste ». C’est que l’ancienne morale était ordonnée au bien, tandis que la nouvelle est ordonnée au juste. Le bien relève de l’éthique des vertus, le juste d’une conception de la « justice » elle-même colorée d’une forte imprégnation morale. Alors même qu’elles prétendent rester « neutres » quant au choix des valeurs, les sociétés modernes adhèrent à cette nouvelle morale. Elles sont à la fois ultra permissives et hyper-morales.

     Le fond des choses, c’est ce que Max Weber appelait la logique du devoir-être. L’Antiquité vivait dans la communion de l’Etre, la modernité naissante s’est réclamée du devoir-être. En termes simples : le monde doit devenir autre chose que ce qu’il a été jusqu’ici. Il doit être transformé pour devenir « plus juste ». Il doit être reconstruit selon un projet issu d’une croyance ancienne ou de la raison moderne. La justice et le droit ne définissent plus un rapport d’équité entre les personnes, mais expriment eux aussi un devoir-être. Tout le social est ainsi réinterprété à la lumière de ce devoir-être, qui ne fait aucun cas de la nature des choses et des êtres.

         A la base du devoir-être, on trouve un refus du monde tel qu’il est. Ce refus, d’une certaine manière, est aussi un « non » à la vie. « Mundus est immundus », disait saint Augustin. Il faut donc le transformer, le corriger, pour satisfaire aux exigences divines disent les uns, pour faire droit à la nécessité historique prétendent les autres. Cette volonté de (re)bâtir le monde, ou encore de le « réparer » (tikkun), remonte à la Bible, qui nous dit que le monde est imparfait, qu’il est affligé d’un moindre-être. Toute l’idéologie du progrès, tout l’utopisme des Lumières, en représente la version profane : sous des habits séculiers (le bonheur remplace le salut, l’au-delà cède la place à l’avenir), c’est encore et toujours la vieille foi messianique et chiliastique dans la marche irrésistible de l’histoire vers sa fin (mouvement débouchant sur une autosuppression) qui est à l’œuvre. Le « progrès », c’est cette lente amélioration du monde, appelé à progresser de manière unitaire vers des jours meilleurs. « Remplacez le salut chrétien par la foi au progrès, dit Pierre Legendre, et vous obtenez le credo commercial de l’Occident planétaire ».

     La religion chrétienne s’est d’emblée voulue constitutive d’une « communauté universelle réelle » (Pierre Manent), la respublica christiana. Les théoriciens des Lumières assurent que c’est en s’appuyant sur leurs propres facultés, et non en observant les préceptes de Dieu, que les hommes assureront leur salut et parviendront à créer la société parfaite, ou du moins la société définitive, « finale », mais l’idée même d’un mouvement de l’histoire se dirigeant dans cette direction leur vient d’une religion qu’ils croient avoir abolie, alors qu’ils ne l’ont que transformée sans même s’en apercevoir, ce qui la rend chez eux plus opérante que jamais. Comme le dit John Gray après bien d’autres, à commencer par Karl Löwith, les Lumières se bornent à recycler la croyance selon laquelle l’histoire est le récit du salut de l’humanité. Gray montre que cette croyance se retrouve aussi bien dans le communisme stalinien que le néoconservatisme américain, qui croit que l’on peut arriver à la société parfaite « en donnant libre cours à la magie du marché » : « En dépit de ses prétentions à une rationalité scientifique, le néolibéralisme a ses racines dans une interprétation téléologique de l’histoire en tant que processus au but prédéterminé, et en cela comme à d’autres égards, il présente une proche ressemblance avec le marxisme » (Black Mass. Apocalyptic Religion and the Death of Utopia, Allen Lane, London 2007).

     Fondée sur les droits subjectifs que les individus tiendraient de l’état de nature, l’idéologie des droits de l’homme, devenue la religion de notre temps, est avant tout une doctrine morale. Sa principale caractéristique, écrit Marcel Gauchet, est de « s’enraciner dans ce qui constitue effectivement la pierre de touche du légitime et de l’illégitime au sein de notre monde, afin d’en tirer à la fois une grille de lecture et un programme pour l’action collective […] L’idéologie des droits de l’homme déchiffre la réalité sociale à la lumière de ce qu’elle devrait être […] Le seul inconvénient de cet impérialisme du devoir-être est qu’il ne pousse pas à l’intelligence des obstacles qu’il trouve sur sa route, quand bien même ils répondent manifestement à de fortes nécessités, du point de vue de l’existence en commun. La seule chose qu’il ait à en dire est qu’ils ne devraient pas exister. A quoi bon chercher leur raison d’être ? L’écart à la norme est rejeté dans les ténèbres extérieures comme un mal dont la condamnation en tant que mal est supposée épuiser la compréhension. L’idéologie des droits de l’homme se traduit, en d’autres termes, par une invasion de moralisme, un moralisme d’autant plus imparable qu’il mobilise les ressorts intimes de l’affectivité » (« De la critique à l’autocritique », in Le Débat, mai-août 2008, p. 159).

     Le nouvel ordre moral, c’est ce que Philippe Muray appelait l’empire du bien.  Ce bien n’est qu’un bien dérivé de la priorité du juste, un bien « objet du désir juste ». Ce bien a ajourd’hui dégénéré en un nouveau moralisme – une « moraline », aurait dit Nietzsche. Parallèlement, le mal est nié comme faisant intrinsèquement partie de la nature de l’homme, tout en étant reconnu, sous la forme extrême du « mal absolu », comme négation radicale du bien des droits de l’homme.

     La droite a souvent une vision fondamentalement éthique de la politique, la gauche une vision morale. D’un côté Excalibur, de l’autre les Béatitudes. Deux univers de valeurs bien différents, mais aussi impolitiques (impropres à la compréhension de ce qu’est la politique) l’un que l’autre. Aujourd’hui, c’est la vision morale qui domine. Et c’est ainsi que cette société, que beaucoup jugent dépourvue de toute morale, peut en réalité se retrouver porteuse d’une morale d’un autre genre, d’un moralisme omniprésent que propagent ses dévots, ses missionnaires et ses ligues de vertu. On demande des libertins.

Robert de HERTE

L'esprit des revues

            Politique magazine n° 57, novembre 2007, 50 p., 6 € : France-Russie, le rendez-vous manqué

            Dans ce magazine d'obédience souverainiste et de coeur plutôt royaliste, on avait le plaisir de lire les bonnes plumes de feu Vladimir Volkoff, Jean-Marc Varaut et Marcel Jullian. On y trouve encore celles de Michel Déon,  Pierre-Marie Gallois, François-Georges Dreyfus et Jean Dutourd, entre autres.

            Le dernier numéro s'ouvre avec un éditorial qui, aprés avoir constaté les dommages infligés à la res publica par le divorce médiatisé du couple prsidentiel français, fait un bref tout d'horizon de quelques-unes des monarchies subsitantes en Europe  (Grande-Bretagne, Belgique, Espagne)  pour faire ressortir l'effet stabilisateur et fédérateur qu'elles jouent encore lorsque la tentation de la division s'installe (en Belgique et en Espagne notamment).

           Sous le titre " Le droit  français sous le joug américain ? ", Philippe Estissac s'interroge sur l'envahissement des pratiques et des procédures américaines dans le système judiciaire français, notamment dans le droit des affaires que notre actuel président s'est empressé de dépénaliser.  Faut-il s'étonner que l'ex-garde des sceaux , Pascal Clément , réélu député en juin dernier ait été embauché (à prix d'or ?)  par le  cabinet US Orrick Herrington  qui engrange 13 milliards d'euros de chiffre d'affaire ?

           

L'esprit des revues

             Futuribles n° 332, juillet-août 2007, 176 p., 18 € : Dialogue ou conflits de civilisations ?

La prospective, cet arraisonnement spéculatif du futur, n’est pas une science exacte mais on ne peut la ranger pour autant parmi les prophéties et autres voyances farfelues. La revue fondée et dirigée par la famille de Jouvenel est sans aucun doute la seule en France à s’y consacrer entièrement depuis une trentaine d’années.

Le numéro de Futuribles de l’été 2007 nous apporte des « éléments de prospective géopolitique » particulièrement intéressants dans la mesure où ils s’inscrivent dans une perspective qui remet en cause la vision catastrophiste du Choc des civilisations (Huntington, 1993).  Les nombreux articles sont de valeur inégale, avec, parfois quelques naïvetés à propos de l’Afrique ou du monde arabe en particulier (comme cette appréciation de François Zabbal : « On ne s’étonnera donc pas que le dictateur le plus cruel et sadique du monde arabe (sic !), Saddam Hussein, continue de passer pour un héros arabe, y compris aux yeux des intellectuels »). De son côté, l’universitaire aixois Bruno Étienne, sous le titre tonitruant « Non au slogan “Islam versus Occident’’ ! » nous livre un article non dénué de bonnes intuitions mais d’une facture qui laisse une désagréable impression de désordre.

Pour les besoins de notre survol, nous avons retenu les contributions de la démographe Michèle Tribalat, du politologue Frédéric Charillon et de l’orientaliste Georges Corm, comme étant particulièrement instructives et originales.

Dans son long article dédié à la question de l’  « Hétérogénéité ethnoculturelle et cohésion sociale », Michèle Tribalat qui, avec quelques collègues, défraya la chronique naguère pour avoir eu l’audace politiquement incorrecte de distinguer les “Français de souche’’ des Français d’origine étrangère, nous apporte des réflexions pertinentes, souvent troublantes, sur le nouvel ordre social post-migratoire qui est désormais le nôtre. À partir du constat qu’une nouvelle hétérogénéité culturelle et religieuse est apparue dans les sociétés européennes suite à une immigration importante et persistante, la démographe prévoit que la « dépendance démographique » dans laquelle ces sociétés sont plongées, n’est pas près de s’estomper. De son point de vue,  l’immigration devrait être « un objet politique par excellence puisqu’il s’agit toujours de prendre des décisions en fonction de l’intérêt général […] La politique migratoire ne peut donc se résumer à une politique des droits de l’homme, ni à une politique économique, ni même à une politique de peuplement […] or, les partisans de la liberté de mouvement cherchent à remplacer ce qu’ils appellent “l’illusion du contrôle’’ par “la gestion des flux’’ et dénient toute légitimité à la persistance culturelle des nations. »

Le laisser aller des décennies écoulées a contribué à une ségrégation de fait dans de nombreuses grandes villes d’Europe,  et tout particulièrement en France, qu’aucune politique d’intégration n’a pu enrayer car « le seul fait de déclarer l’intégration, la mixité ethnique, comme des biens publics éminemment désirables pour la collectivité ne conduit pas les individus à adopter les comportements adéquats.[…] L’intégration pourra toujours être déclarée cause nationale et l’opinion publique y adhérer, la rationalité des individus les conduira à favoriser la ségrégation. » La question se pose donc de savoir s’il faut évoluer vers un modèle de société « plus respectueux des différences, en somme plus multiculturaliste et jusqu’à quel point. » Michèle Tribalat, qui a la fibre plus souverainiste que fédéraliste, n’y est pas particulièrement favorable. Comme alternative, elle propose aux États européens de « réinvestir la question nationale », ce qui pourrait ressembler à un vœu pieux à l’heure où, précisément, les traditions nationales s’essoufflent, et où le jacobinisme de la laïcité à la française fait l’objet de virulentes critiques dans une Europe qui tend à dépasser peu à peu le cadre national pour accorder plus d’importance au localisme, au fédéralisme et au principe de subsidiarité. La question reste posée.

***

   Frédéric Charillon, directeur du Centre d’études en sciences sociales de la Défense (ministère de la Défense), s’interroge sur les orientations de la prospective proprement dite : « disposons-nous d’une grille de lecture cohérente, qui permette une explication globale ?[…] doit-on nécessairement qualifier une situation internationale d’irrationnelle lorsque l’on n’en saisit pas la logique ? » alors que « Le monde actuel n’est ni globalisé parfaitement, ni fragmenté à l’extrême, ni ordonné en “civilisations’’ parfaitement découpées. Plutôt, la mondialisation actuellement à l’œuvre va de pair avec un repli identitaire qui n’est pas son contraire mais son corollaire. »  C’est pourquoi la réflexion aurait tort de s’enfermer dans une perspective occidentaliste (ou occidentiste, selon Alexandre Zinoviev) : « La seule rationalité des relations internationales actuelles est-elle celle de l’Occident ? Ou, en d’autres termes, doit-on postuler que l’Occident incarne à la fois la rationalité, la bonne gouvernance, la logique et l’efficacité, et que ce qui échappe à sa logique d’action appartient aux domaines de l’affectif, de l’obscurantisme ou de l’incompétence ?

Rien ne serait plus dangereux que de reléguer à ces catégories péjoratives les comportements internationaux qui ne correspondent pas au modèle politique occidental. » C’est pourtant le péché mortel de nos élites occidentalisées jusqu’à la moelle lorsqu’elles condamnent les politiques économiques qui ne suivent pas les préceptes de la Banque mondiale ou du Fond monétaire international. « C’est ce qui est fait également lorsqu’on postule que la détention de l’arme nucléaire par un pays occidental ou proche de l’Occident (comme Israël) relève d’une logique contrôlable dans un rapport de forces bien compris, tandis que sa possession par un autre (comme l’Iran) est par définition aventureuse. »

Conclusion de Frédéric Charillon : cessons de laisser prévaloir nos préjugés simplificateurs et réducteurs de la diversité du monde : « Le risque, on le voit, est de vouloir conjurer l’impuissance de l’analyse face à la complexité nouvelle du monde, par un repli sur des credo que l’on qualifiera d’occidentalo-centrés ou libéral-rationnels. Le défi réside bien plutôt dans la compréhension des logiques multiples qui s’entrechoquent aujourd’hui » y compris la logique de la force parfois, ou celle de la légitimité charismatique (Hugo Chavez) qui entrent en concurrence avec les pouvoirs militaires et diplomatiques qui nous sont familiers.

***

Georges Corm, ancien ministre des finances du Liban, professeur à l’université Saint-Joseph de Beyrouth a publié plusieurs ouvrages et articles sur la soi-disant fracture entre l’Orient et l’Occident qui, selon la fameuse phrase de Kipling, ne se rencontreront jamais. Dans l’article de Futuribles consacré à ce sujet, il déconstruit magistralement la rhétorique du “choc des civilisations’’ qui empêche toute analyse sereine de la situation et ne fait qu’envenimer les conflits. 

« En fait, tout dans notre environnement quotidien laisse envisager l’inéluctabilité d’une guerre encore plus généralisée que ne l’est aujourd’hui celle que mènent l’armée américaine et quelques contingents militaires alliés, en Afghanistan et en Irak, contre le “terrorisme’’. Pour le discours politique ambiant justificatif de cette guerre, il convient de préserver les valeurs des sociétés démocratiques, qui seraient menacées tous les jours un peu plus par un “islamo-fascisme’’, qui se révèle comme un ennemi redoutable de l’Occident judéo-chrétien et démocratique. » Le danger terroriste est magnifié comme une menace unique et centrale. Dans la réalité, les quelques dizaines (ou centaines en de rates occasions) de victimes  que ses tentatives, abouties ou non, font, ou auraient pu faire si les complots n’avaient été déjoués, dans les pays occidentaux, ont servi de justification aux deux plus grandes guerres de l’après guerre froide. Et les victimes de ces guerres (Afghanistan et Irak) se comptent par dizaines, voire par centaines de milliers. L’armée américaine elle-même a perdu plus d’hommes que les terroristes, qu’elle pourchassait, ont fait de victimes le 11 septembre 2001. Et, sur le terrain, l’anti-terrorisme produit toujours plus de terrorisme. En outre, le prétexte terroriste a entraîné de nombreuses atteintes aux libertés individuelles et il cristallise une islamophobie qui se répand à travers le monde en aggravant « les crispations identitaires dans les sociétés monothéistes musulmanes, chrétiennes et juives ».

Ainsi, « Deux mondes, deux méga-identités, apparaissent désormais irréductiblement dressés l’un contre l’autre. Le monde euro-atlantique dont la pointe avancée est l’État d’Israël, espace quasi sacralisé dans la conscience occidentale d’un côté, et le monde musulman méditerranéo-asiatique, d’un autre côté… » Cette vision binaire, pessimiste, qui a inauguré le XXIe siècle, succédant à la bipolarisation est-ouest, n’en finit plus d’enfler. Alors que dans le camp de l’islam, rien ne le justifie : tant la cause arabe, qui n’a jamais fait beaucoup d’adeptes, que le panislamisme, idéologie essentiellement défensive résultant de la chute des empires ottoman et perse, qui se sont épuisés en s’affrontant, sont en voie d’essoufflement. Le regain de ferveur islamique actuel n’est qu’une réaction à la corruption des élites laïques et militaires du monde musulman, et au fossé croissant entre nouveaux riches et nouveaux pauvres. « Aujourd’hui, cependant, le risque systémique pour la sécurité mondiale que présente le bloc méditerranéo-asiatique se situe non pas dans sa puissance militaire ou scientifique et culturelle, mais au contraire dans son état de faiblesse et de délabrement qui favorise les interventions externes dans ses affaires et multiplie les incitations au terrorisme dont se plaint tant le monde euro-atlantique. »

De même qu’un monde arabe uni et fort prendrait soin de lui-même en repoussant toute ingérence extérieure, une Europe véritablement réunifiée et souveraine ne se laisserait pas entraîner dans un enchaînement absurde de violences par la clique puritaine et impérialiste qui gouverne à Washington. « Il y a, dans la thèse de la solidarité existentielle entre l’Europe et les États-Unis, une naïveté romantique évidente, une absence de bon sens et de sens des réalités qu’il serait bon de commencer à analyser et déconstruire. »

Les Européens doivent se rendre compte, dans leur intérêt et dans celui de la paix, que le discours états-unien sur l’islamo-fascisme et le danger terroriste n’est qu’un prétexte, dans le contexte actuel d’interrègne géopolitique, pour étendre leur dominion à l’ensemble de la planète en contournant les règles du droit international sans s’exposer à la critique. Ils est urgent de tout faire pour désamorcer la politique de blocs en train de se reconstituer (Iran, Russie, Chine face à Washington et ses alliés) pour ne pas reproduire le schéma des guerres mondiales. En Palestine, épicentre de la fracture actuelle, il est impératif de trouver une solution à la sud-africaine qui préserverait les droits des deux populations, palestinienne et israélienne, au sein d’un même État décentralisé et démocratique, en dépassant « les traumatismes de l’histoire européenne qui ont donné naissance à l’État d’Israël et lui ont permis d’être, de fait, exempté de soumission aux règles reconnues du droit international. »

En conclusion Georges Corm écarte l’idée du « dialogue des civilisations » comme une panacée au soi-disant conflit des civilisations. Le dialogue présuppose l’existence du conflit alors que celle-ci n’est pas démontrée, qu’elle est une imposture, comme il s’est efforcé de le montrer.

J.M.

L'esprit des revues

           Revue des Deux Mondes juillet-aout  2007, 190 p., 11 € 

 

 Cette livraison d’été de la vénérable revue baguenaude sur les routes de vacances d’hier et d’aujourd’hui.  À commencer par Théophile Gautier dont on republie la narration qu’il fit, dans la Revue des Deux Mondes du 1er novembre 1842, d’un voyage en Andalousie, à Cordoue et à Séville, qui à dos de mules, qui en galera, la charrette à quatre roues qui parcourait à l’époque les poussiéreuses carreteras.  En ville, bien entendu, le poète se précipite dans les musées, et, tombant en arrêt devant le tableau de Juan Valdès connu sous le nom de Los dos cadaveres, il lui dédie un long poème dont voici quelques vers :

« Au dernier plan, couverts de linceuls en lambeaux
                                          

Des morts de tout état, jadis jeunes et beaux,                                                   

Élégants cavaliers, superbes courtisanes,                                                     

Dont un jaune rayon fait reluire les crânes,                                            

Cauchemars grimaçants, monstrueuses laideurs,
                                                   

Du sinistre caveau peuplent les profondeurs. » 

Richard Figuier poursuit cette excursion dans le passé sur un tout autre registre avec la question du « travail de mémoire » dont on fait grand cas en France en ce moment. Pour mettre fin aux demandes et aux surenchères dans ce sens, notamment à propos de l’esclavage et de la colonisation,  il juge que que le Parlement devrait statuer, de manière  pondérée mais ferme … Position que l’on n’est pas obligé de suivre dans le pays qui, tout en souscrivant au droit d’expression comme un droit de l’homme fondamental, a autorisé l’ignoble « loi Gayssot », indgne d’un grand pays démocratique selon notre prix Nobel d’économie, Maurice Allais. On notera toutefois cette constatation dictée par le simple bon sens :

« On peut également s’étonner, toujours du point de vue du travail d’une nation sur elle-même, que les États-Unis n’aient pas consacré à Washington un monument commémoratif aux “guerres indiennes’’. Et le drame récent de la Nouvelle-Orléans est là pour nous rappeler que la question noire n’a toujours pas trouvé sa pleine résolution. »

On pourrait ajouter la question des bombardements massifs de populations civiles par l’aviation anglo-américaine (60 000 morts, au moins, en France, 600 000 officiellement en Allemagne, presque tant au Japon, et combien en Indochine, et aujourd’hui au Moyen-Orient ?). Juste pour dire qu’il n’y a pas de devoir de mémoire unilatéral, et que l’histoire reste sujette à évaluation et interprétation, chargée d’émotions contradictoires selon le camp où elle est abordée, présentée, parfois débattue. Les monuments dressés à la mémoire des uns demeurent longtemps un affront pour celle de l’autre camp et, comme on sait, l’historiographie monumentale des grandes nations ne se modifie que très lentement, par de petits ajustements au fil des travaux d’historiens sérieux, pas à coup d’émotion médiatisée, ni  de « lois » votées à la hâte sous la pression de lobbies spécialisés dans l’indignation sélective.

Il faudrait, pour brosser un tableau d’ensemble du riche contenu de la revue, décrire les articles consacrés au Japon, à la Chine, au Laos et à la Birmanie, et notamment le pèlerinage à Ise de Marc Fumaroli qui, dans un paysage grandiose, cerné d’eau, d’arbres et de monts, inspiré par ce contact pieux avec la Terre sainte du Shintoïsme, se remémore une lettre de Sénèque à Lucilius :

« Si tu arrives devant une futaie antique d’une hauteur extraordinaire où la multiplication et l’entrelacs des branches dérobent la vue du ciel, la grandeur des arbres, la solitude du lieu, le spectacle impressionnant de cette ombre si épaisse et si continue, au milieu de la libre campagne, te donneront la certitude d’une présence divine. » (Lettre 41)

Mais venons-en à ce qui a motivé notre achat d’une revue d’un contenu si éclectique qu’on pourrait la penser un peu brouillonne. Il s’agit de notre faible pour la géopolitique, émoustillé par cet édifiant entretien avec François Thual sur le thème : « Chiisme et orthodoxie russe, un fort rôle identitaire ».

François Thual souligne qu’on peut établir un parallèle entre le chiisme et l’orthodoxie russe du point de vue eschatologique. Cette dernière attend le retour du Christ alors que les chiites attendent le retour de l’imam caché. Pour les chiites duodécimains, majoritaires au sein de cette confession, le douzième imam, Muhammad al-Mahdi s’est “occulté’’ en 874, s’exilant dans une autre dimension de l’être, et, lorsqu’il reviendra à la fin des temps , il instaurera une période de justice et de paix. Notons au passage l’affinité de cette idée du retour avec  le mythe européen du retour du roi qui imprégnait le Moyen-âge européen (voir l’article de Rodolphe Badinand à ce propos dans nos pages : http://www.esprit-europeen.fr/etudes_metapo_badinand.html).

La différence étant, toutefois, que dans le messianisme monothéiste, version judéo-chrétienne ou musulmane, la divinité cachée ne revient qu’une fois à la fin des temps, alors que le mythe européen (Portugal, Russie, Bohème, pays germaniques…) s’inscrit dans un temps cyclique qui espère le retour du héros populaire à chaque période de détresse.

Mais l’important, d’un point de vue géopolitique est que dans les deux cas, orthodoxie russe et chiisme iranien, la religion, loin d’être un antidote au nationalisme, a servi de marqueur identitaire permettant de rétablir un lien distendu entre des peuples plus ou moins hétérogènes et politiquement divisés.

Pour conclure, ces remarques de François Thual :

« Pour revenir à la thèse de Huntington, je la trouve très discutable. En particulier, parce que sa thèse est beaucoup trop globalisante : pour ne citer qu’un exemple, il ne prend pas en considération les fractures qui existent au sein du monde orthodoxe. Quant à l’Iran chiite, il n’est pas expansionniste ; certes, il soutient le Hezbollah mais ce dernier ne lui est pas inféodé… Si l’on peut observer l’existence d’un croissant chiite formé par l’Afghanistan, l’Iran, l’Irak, les pays du Golfe, la Syrie, le Liban, on ne peut en revanche guère parler d’une “IIIe Internationale chiite’’ ! Nous nous trouvons là en présence d’affinités entre communautés religieuses mais il existe aussi des différences géopolitiques majeures. »

Par ailleurs, le dialogue entre islam et orthodoxie est non seulement possible mais géopolitiquement payant, car si le catholicisme n’est pas reconnu dans la Constitution russe, héritière du Grand Schisme, l’islam est une des religions officielles du pays. François Thual estime que  le conflit en Tchétchénie n’est pas une confrontation entre islam et orthodoxie : « La meilleure preuve, c’est que l’armée russe s’appuie sur des milices tchétchènes.

D’autre part, d’une manière générale, la Russie cherche à avoir une politique pro-arabe. On est donc loin du choc des civilisations. »

P.K
                                                                                                                                                                                                                                                           

L'esprit des revues

                 

Krisis n° 28, juin 2006, 202 p., 20 € : Politique ?

            On parle beaucoup de politique en cette période électorale prolongée, mais rares sont ceux qui s'interrogent sur l'essence politique et la manière dont celle-ci s'exprime aujourd'hui.  La deuxième revue d'Alain de Benoist, Krisis, contribue magistralement à combler ce vide avec pertinence et originalité. 

            Sur les 200 pages noircies par une douzaine d'auteurs (cf. le sommaire dans notre rubrique annonces), l'ethnologue et philosophe Claude Karnoouh en occupe une quarantaine avec une réflexion très fouillée : «  À partir de Heidegger penseur de la politique ou le capitalisme comme  Ereignis ” de la politique moderne. Après une réfutation des lectures superficielles et souvent malveillantes (Emmanuel Faye, Philippe Lacoue-Labarthe...) qui prétendent révéler le "nazisme" foncier du philosophe allemand qui fut pourtant l'un de ses plus grands adversaires dans la quiétude de son exil intérieur, Claude Karnoouh en arrive à l'essentiel,  son adhésion à une conception tragique de l’histoire qui dévoile l’essence de la politique moderne comme une violence, celle d’un destin que les hommes ne maîtrisent pas et qui les déracine, les arrache à leur sol natal. Cette violence est celle de l’économie-monde, du capitalisme, ultime déploiement de la technique. C’est à ce point que Heidegger renoue d’une part avec la pensée grecque, et se rapproche de Marx : « C’est précisément l’expérience de l’histoire comme tragédie que Heidegger éprouve avant, pendant et après le rectorat. Mais qu’est-ce que l’expérience existentielle et tragique de l’histoire, de ce qui fait l’histoire, si ce n’est le politique en son essence ? En l’espèce, il s’agit de penser la provenance de la violence d’un socius moderne, ou mieux d’une collectivité devenue incapable d’assumer  l’ “ en-commun ” qui fait d’elle une communauté de destin – c’est-à-dire un espace-temps, le topos du co-partage d’une identité avec la présence de différences, fussent-elles conflictuelles, mais réglées par la reconnaissance d’une commune humanité encadrée par un corps de lois. L’expérience de l’histoire comme tragédie se manifeste dans la crise éthique, voire dans l’abandon de toute éthique à l’égard des choix qu’impliquent les solutions politiques explorées par les peuples et leurs élites. N’est-ce pas cela l’origine très ancienne de la modernité, comme nous l’enseigne déjà la pensée grecque, tant celle d’Aristote que de Thucydide ? » Dans sa Lettre sur l’humanisme adressée à Jean Beauffret en 1946, souligne opportunément Claude Karnoouh, Heidegger adhère au concept marxien d’aliénation en ces termes : « Ainsi ce que Marx, partant de Hegel, a reconnu en un sens important et essentiel, plonge ses racines dans l’absence de patrie de l’homme moderne. Cette absence de patrie se dénonce, et cela à partir du destin de l’Être […] C’est parce que Marx, faisant l’expérience de l’aliénation, atteint à une dimension essentielle de l’histoire, que la conception marxiste de l’histoire est supérieure à toute autre chronologie ».     

De son côté, le spécialiste de la Géopolitique du sens (1998), Zaki Laïdi, dans un entretien avec Krisis, reprend et développe les thèses présentées dans son ouvrage La tyrannie de l’urgence (1999) : « Nul ne peut douter du fait que l’urgence constitue aujourd’hui l’une des principales unités de mesure du temps social. Tous les acteurs sociaux parlent d’urgence, soit pour exprimer une demande, soit pour tenter de conquérir une certaine légitimité. […] L’urgence ne nie pas le temps. Elle le surcharge d’exigences inscrites dans la seule immédiateté […] C’est pourquoi, faute de penser l’avenir, l’urgence contribue à le détruire. Sa prétendue neutralité temporelle – l’urgence ne serait là que pour “déblayer le terrain’’ – est illusoire, car toute préférence implique un choix et toute préférence excessive pour le présent conduit nécessairement à des arbitrages excessifs contre l’avenir. […] Celui qui “se donne le temps’’ ou qui “attend’’ se place en situation d’échec potentiel, comme si attendre voulait désormais dire perdre. […] En effet, toutes les politiques d’urgence tendent à se fonder non pas en raison, mais en émotion ». La mondialisation économique est la traduction matérielle et comportementale de ce “sacre du présent ’’ car « la dynamique de l’échange prend le pas sur la dynamique de la production ». Depuis le milieu des années 1980, les échanges commerciaux entre pays industrialisés croissent deux fois plus vite que leur produit intérieur brut alors que pour la décennie précédente, la croissance des échanges n’était que de 1,5 fois supérieure à celle de la production. Mais le dispositif mondialisateur ne peut soutenir cette cadence qu’en comptant sur l’exploitation de nouveaux esclaves : « Tout se passe donc comme si la mondialisation ne cessait de lier le sort des bourgeois du Nord aux prolétaires du Sud, mais en dissociant leurs destins. Embarqués sur le même bateau, ils voyagent au long cours dans des classes toujours différentes. D’où la redoutable question de l’Europe dans ce dispositif mondial. » Question ouverte à laquelle Zaki Laïdi ne répond pas de façon convaincante. On peut la formuler ainsi : L’Europe aura-t-elle quelque jour la force de s’extraire du temps court de l’urgence où ne germe qu’une pensée calculante et stérile à l’américaine et renouer avec le temps long, terreau de la pensée méditative qui féconda ses origines ?

Philippe Forget et Gilles Polycarpe, auteurs du remarquable L’homme machinal (1990) analysent la nouvelle forme ultra-modernisée de despotisme vers laquelle nous sommes en train de glisser sans heurt : « le totalitarisme post-démocratique ». Il est totalitaire parce qu’il exclut toute contradiction, post-démocratique, parce que le peuple, le démos, en est exclu, comme une “réalité’’ dépassée. « Comme l’Europe n’a pas su inventer un figure directrice qui eut rassemblé ses populations en un peuple mû par un sens unitaire et dynamique , l’État mécanique triomphe et enfle avec son quadrillage idéologique, bureaucratique, policier et fiscaliste, des zones administrées. »

« Toute la différence entre la dictature moderne et les totalitarismes contemporains tient peut-être dans ce changement de la figure tutélaire d’un père “césarien’’ (dictateur, tyran, despote) en une Big Mother, mère, guide, initiatrice et inspirant l’amour et la terreur. Au fondement du nazisme, en particulier, le fantasme collectif était moins d’être pris passivement , fémininement par un père sadique et violent, que celui d’être accueilli par une mère toute-puissante ». La nuance est de Michel Schneider  (Big Mother. Psychopathologie de la vie politique, 2002). Elle sous-tend l’étude très originale, étayée par une documentation aussi foisonnante qu’abondante, de nos sociétés politiques contemporaines et de leurs fondements idéologiques et psychologiques par Thibault Isabel.

La dichotomie classique qui, de Benjamin Constant à Louis Dumont, oppose l’autorité (tyrannique) des anciens à la liberté des modernes oublie une caractéristique majeure des sociétés modernes : le collectivisme. En effet, sous ses habits communiste et nazi, dans ses multiples expressions qui vont du national-bolchevisme à l’internationalisme trotskiste ou maoïste en passant par moult utopies anarchistes et socialistes, le collectivisme traverse et compose l’histoire des deux derniers siècles. Rien, d’ailleurs, ne semble indiquer qu’il est appelé à disparaître après l’effondrement soviétique. Comme le constatait Alexandre Zinoviev (Homo Sovieticus, 1986, Confessions d’un homme en trop, 1991), la demande de sécurité à tout prix qui explique sa popularité face à la compétition sauvage de l’horreur économique libérale reste latente et inspire, entre autres, les dispositifs sociaux des États-providence. Le premier, Tocqueville a souligné la parenté étroite entre l’individualisme égalitaire des modernes et le « pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs, facilité leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritage » (1840).

Thibault Isabel renchérit en se fondant sur une socio-psychologie, voire une psychanalyse, qui lui semble indispensable pour analyser « l’intrication du politique, du social et du psychologique » de notre ère historique. Ainsi, il perçoit que :

« Dans un monde individualiste et libéral, c’est le sens collectif qui fait essentiellement défaut » or, « l’isolement rend nihiliste [] Le culte de l’individu souverain est fondamentalement mégalomaniaque. » Mais cette inflation de l’ego retombe inévitablement dans une dépression : « on ne peut livrer un individu à l’atomisation sans déclencher en lui une vive angoisse en retour : celle-ci se manifeste alors par un sentiment paradoxal d’abandon qui véhicule en un sens le retour du besoin refoulé de communautés. […] Le couple devient une“ valeur-refuge’’, largement idéalisée, et censée, de manière fantasmatique, nous préserver de la guerre de tous contre tous qui grève la vie sociale… » Couple, famille-cocon, État-providence ressortissent à la même psycho-logique  collective de l’abandon de soi dans les bras protecteurs d’une autorité maternante. Il en va de même pour ces gigantesques fêtes contemporaines que sont les rave parties et autres love parades. Contrairement à Michel Maffesoli ( Le temps des tribus, 1988, Le réenchantement du monde, 2007), Thibault Isabel n’y voit aucun renouveau de la vie communautaire.  D’accord sur ce point avec Nietzsche et Philippe Muray (Festivus Festivus, 2005), il y voit plutôt la pathologie de la déresponsabilisation, celle de la sortie de l’histoire et de ses tragédies, celle du « dernier homme », petit Narcisse assoupi dans le bonheur de son auto-contemplation.

Conclusion : face à la pseudo-alternative entre un libéralisme dépressif et un collectivisme oppressif, qui ne sont que les deux masques d’une même modernité tardive livrée à l’hybris techno-économique, il serait erronné d’attendre un quelconque retour de la communauté démocratique traditionnelle, à l’athénienne ou à l’icelandaise, qui étaient, elles, fondées sur la participation et la responsabilisation des citoyens – et non leur soumission passive. On ne ramènera pas les Grecs., inventeurs de la Cité, ni les Vikings fondateurs de royaumes. Mais nous pouvons nous en inspirer. Nous pouvons, avec les philosophes communautariens de Aristote à Emmanuel Mounier et Charles Taylor, repenser la « personne » comme un être enraciné, impliqué dans une imbrication de communautés au sommet desquelles trône la Cité politique. Repenser le fédéralisme pour rendre compatible les forces ethniques avec l’impératif politique grâce au principe de subsidiarité qui n’accorde à l’échelon supérieur que les droits, devoirs et pouvoirs dont ne peuvent s’acquitter les échelons inférieurs. Assumer l’histoire, enfin, comme  le destin tragique qui nous est échu dans l’enchaînement des générations et nous interroger sur la place que nous voulons, que nous pouvons y tenir en l’habitant par la pensée, selon la formule heideggerienne.

On peut voir ce numéro de Krisis  comme une modeste incitation à cheminer dans cette direction.

J.M.

           

L'esprit des revues

                 Éléments n° 124, Printemps 2007, 60 p., 5,50 € : La gouvernance, une mise à mort de la démocratie

            À la suite du très riche n° 123 qui traitait la question du terrorisme international sur le fond en démontrant que la méthode de guerre sale consistant à instrumentaliser, sinon à susciter, l’affrontement des bandes armées à travers le monde faisait désormais partie des mœurs de la guerre dans ce qu’il est convenu d’appeler l’Occident, tout comme l’acceptation implicite d’une stratégie de la tension permettant de pourrir les situations plutôt que de tenter de les résoudre pour le long terme, la revue Éléments tient son pari (amener ses lecteurs à la réflexion, à partir des enjeux posés par une actualité de plus en plus brûlante et déroutante), avec un dossier critique sur le phénomène de gouvernance, dont on entend beaucoup parler sans bien savoir de quoi il s’agit.

            À partir de ce mot apparu dans les années 1930 chez les économistes soucieux de rationaliser la gestion des grandes sociétés industrielles et commerciales (un peu comme Taylor et Ford voulaient gérer « scientifiquement » la production industrielle dans l’usine), est né un monstre. Les politologues libéraux en vogue vers la fin des années 1960 (Karl Deutsch, Robert Dahl, David Easton…) ont commencé à s’interroger sur la « gouvernabilité » des sociétés démocratiques. Le pluralisme politique n’était supportable, selon eux, qu’à condition de mettre en présence des groupes sociaux dont les intérêts et les valeurs ne sont pas incompatibles. Avec la résorption  des antagonismes de classe et l’expansion d’une classe moyenne qui apparaissait de plus en plus comme l’épine dorsale de la société contemporaine, la solution fut vite trouvée : elle consista à s’inspirer du modèle du marché qui désamorce (en les escamotant) les conflits potentiels en faisant prévaloir les intérêts (économiques) communs sur toute autre considération. Vision économiste qui stérilise d’entrée de jeu la vie politique en la soumettant à des règles de « consensus », en considérant les exigences populaires, syndicales ou politiques, comme des nuisances, des sources de conflits, et en imposant le règne des experts comme si une décision politique ne dépendait que des aspects rationnels des enjeux. « Les décisions publiques ne résultent plus dès lors de la délibération ni du vote, mais des transactions et de la négociations entre les acteurs sociaux » souligne l’auteur principal du dossier, Alain de Benoist, et le rôle de l’autorité politique se voit confiner à une fonction d’arbitrage. Arbitrage entre forces sociales, politiques, intérêts économiques, groupes de pression, sectes, corporations  et lobbies divers dont l’influence se mesurera à leur capacité de perturbation, voire de paralysie du système ou, plus insidieusement, aux pressions (morales, juridiques, économiques) qu’ils peuvent exercer sur l’arbitre négligeant, éventuellement, leurs intérêts.

            Ainsi « La question des valeurs – qui, au contraire des intérêts, ne sont pas négociables – est ainsi évacuée. Les membres de la société sont moins considérés comme des citoyens que comme des clients ou des consommateurs. » Plus de valeurs en débat, donc plus de politique, car nous sommes dans un environnement “commercial” où il est de bon ton d’éviter tous les sujets susceptibles de fâcher l’un ou l’autre des partenaires, « une seule politique globale est déclarée possible : celle qui passe par la fuite en avant dans l’illimité de la marchandise et le développement sans entrave des échanges commerciaux dans le monde. Le reste est déclaré contingent, transitoire, secondaire ou inexistant (…) Il s’agit d’assurer l’hégémonie de la calculabilité dans tous les domaines, fût-ce au prix d’une misère symbolique grandissante. »

            Voilà pour la philosophie de cette nouvelle et dangereuse utopie (à moins que ce ne soit l’habit neuf de la « main invisible » d’Adam Smith) qui consiste, pour prendre une image à la mode,  à gérer le monde comme une vaste entreprise dont les nations ne seraient que des sous-traitants. Mais le plus grand danger immédiat réside dans les moyens mis en œuvre pour imposer à travers le monde la gouvernance comme seule forme de gouvernement acceptable, comme une modernisation indispensable de la démocratie : « pour la diplomatie économique des États-Unis, le formatage de la gouvernance mondiale est une priorité » ainsi que l’observe Claude Revel, qui ajoute : « Cette vision fait partie de la doctrine appelée soft power, bien expliquée entre autres par le politologue Joseph Nye, qui consiste à asseoir sa puissance par une domination douce, par le type de culture, le mode de pensée et le droit qui les reflètent ».1 Et « Dans les faits », constate Alain de Benoist, « on assiste déjà, depuis plusieurs décennies à l’émigration de la prise de décision vers des instances d’où la démocratie est totalement absente (FMI, Banque Mondiale, OTAN, Banque centrale européenne, etc.). La façon dont s’est faite la construction européenne, aujourd’hui totalement bloquée, est à ce propos révélatrice.

             L’escroquerie dans cette affaire consiste à nous vendre la gouvernance pour de la démocratie alors qu’elle en est, tout bien pesé, la négation la plus caractéristique. La démocratie n’est autre que la volonté d’un peuple identifiable, lié à un territoire propre et issu d’une histoire particulière, alors que la gouvernance se réfère à une « société civile » aux contours flous et d’origine indéterminée. La démocratie est le pouvoir du peuple qui doit être consulté sur toutes les décisions affectant son gouvernement, alors que la gouvernance est une méthode de gestion imposée par une élite pour arbitrer des intérêts, comme nous l’avons vu, en se passant de l’avis du peuple. La démocratie exprime, imprime et réalise les valeurs de la communauté politique (c’est-à-dire de la communauté populaire), alors que la gouvernance escamote en permanence la question des valeurs susceptible de gêner les transactions entre les acteurs de la « société civile », entre la puissance publique, les individus, les associations et les lobbies d’une société atomisée, centrifuge…

            On ne peut que conclure, avec les auteurs de cet abondant dossier, par un halte-là ! Non à la gouvernance à l’américaine pour une Europe amorphe et aboulique. Il faut inventer un modèle de gouvernement propre à notre ancienne culture tout en étant adapté aux conditions actuelles dans le sens d’une repolitisation de nos peuples, d’une reprise en main de leurs destinées par eux-mêmes. Il faut enrayer la dépolitisation, le mortel assoupissement vers lequel nous conduisent ceux qui prétendent gouverner en notre nom. En serons-nous capables ? Question de survie.

 

            Ajoutons que cette livraison d’Éléments contient, comme à l’accoutumée, de nombreuses recensions et de savoureux articles sur le ton anti-conformiste qui reste le sien, qu’on y parle de Jean-Edern Hallier ou d’Alberto Moravia,  du noble art de la guerre de Jacques Vergès, des délires futuristes et occidentistes de Jacques Attali, du prosélytisme des « faussaires de la circoncision » (Gérard Zwang) ou des pseudo écologistes néo-inquisiteurs qui croassent contre la nouvelle droite…

Difficile de bronzer idiot en emportant Éléments sur la plage !

 
 

1 Claude Revel, La gouvernance mondiale a commencé. Acteurs, enjeux, influences… et demain ? Ellipses, Paris, 2006

    J.M.


L'esprit des revues

 

                  Nouvelle École, Géopolitique, n° 55, année 2005, 152 p., 20 €

                    La première des revues d'Alain de Benoist, sous la rédaction en chef du jeune Michel d'Urance, nous présente ici un véritable ouvrage de  référence constitué d'articles de fond sur tous les aspects essentiels de cette discipline. Précisons toutefois que nous n'avons pas entre les mains un ouvrage théorique de plus, comme les études magistrales de spécialistes tels que le général Gallois (Plon, 1990), Aymeric Chauprade (Ellipses, 2001) et Yves Lacoste (Larousse, 2006) sur ce sujet désormais dans l'air du temps, ni un simple survol des enjeux géopolitiques du monde, mais une somme de réflexions sur les apports et les enjeux actuels de la géopolitique.
                   Aymeric Chauprade ouvre les réjouissances avec une présentation analytique de la géopolitique qui illustre l'influence de la vision géopolitique du monde sur le déroulement de l'histoire contemporaine depuis son invention par Ratzel, Kjellen, Mahan, Haushofer, Mackinder et Spykman, jusqu'aux réflexions les plus récentes comme Le grand échiquier de Z. Brzezinski (Bayard,1997) dont s'inspire la stratégie politique internationale des États-Unis dans une large mesure, et les Principes de géopolitique  du slavophile Alexandre Douguine (L'Âge d'Homme, 1997) qui ne sont pas étrangers à l'actuelle reconquête de la grande Russie post-communiste par Vladimir Poutine.  
                 Entre parenthèses, notons cette citation édifiante du général Jean Salvan, un militaire qui n'a pas la langue dans sa poche, à  propos de la doctrine états-unienne de souveraineté limitée appliquée aux autres : " Comme toutes les hégémonies, les Américains appliquent la théorie de la souveraineté limitée, non seulement en Amérique latine, mais en Europe, en Afrique et dans certains pays d'Asie. Pour l'instant, rares sont les États qui ne se plient pas à tous leurs caprices. Je n'en connais que huit : Serbie, Irak, Iran, Pakistan, Inde, Corée du Nord, Chine et Cuba. L'Europe occidentale est, dans les faits, un protectorat américain depuis la ratification du traité de Maastricht et surtout depuis la signature par la France des accords de juin 1996 avec l'OTAN." Depuis que ces propos ont été tenus, on peut rajouter quelques États parmi les résistants : Vénézuela, Bolivie, Argentine, et, peut-être la Russie sur le retour, flanquée de l'Ukraine, dégagée de la pseudo-révolution orange, qui montre la voie en rejetant massivement l'affiliation à l'Otan tout en aspirant tout aussi massivement à devenir membre de l'Union européenne (cf. entretien avec Viktor Ianoukovitch in Le Figaro, 13/04/07).
             Dans l'article suivant, le général Pierre-Marie Gallois analyse les "Stratégies du pétrole" où, une fois encore, l'hyperpuissance nord-américaine joue un rôle de premier plan, des rives de la mer Caspienne aux steppes de l'Asie centrale en passant par le réservoir du Moyen-Orient en cherchant systématiquement à s'emparer des réserves (l'Irak et l'Iran après l'Arabie saoudite), à contrôler les robinets et à orienter les tubes de manière à déboucher vers des terminaux alliés ou vassalisés.
               Le nanisme géopolitique de l'Europe, disions-nous avec le général Salvan, tient à son incapacité congénitale à rompre le lien atlantique, véritable chaîne de soumission qui a été sanctionnée (à défaut d'être sectionnée) par les électeurs français et néerlandais récemment. Mais une autre carence majeure, et beaucoup plus décisive, à terme, pour notre rang dans le monde en gestation, est la régression démographique catastrophique du vieux continent. Sur la période 2000-2005, l'Europe (qui comtait 726 millions d'habitants en 2003 a perdu 1,3 millions d'âmes par an, et rien pour le moment ne laisse présager un rattrapage, bien au contraire. Cette perte de la substance ethnique européenne est aggravée par l'immigration concomitante de populations non européennes d'une ampleur sans précédent : " soit 18 opérations au total depuis une vingtaine d'années qui auront régularisé plus de 3,3 millions de migrants illégaux " , auxquels viennent s'ajouter les migrants légalement admis. L'auteur de l'article, Philippe Bourcier de Carbon, chercheur à l'INED, n'hésite pas à qualifier ce processus d' " euthanasie physique au XXI° siècle de la population européenne, et peut-être même de sa culture et de ses valeurs ", ajoutant : " on peut craindre que, politiquement, diplomatiquement et militairement l'Europe ne soit bel et bien devenue « l'homme malade » du monde des prochaines décennies. "
        Les trois articles suivants se consacrent à l'incontournable centre de gravité de la géopolitique mondiale, l'Eurasie temporairement privée de son rôle majeur au profit d'une thalassocratie anglo-saxonne favorisée par la grande déchirure continentale ouverte en 1914 et toujours pas refermée depuis. Côme Carpentier de Gourdon examine attentivement les composantes de cet « impératif », à commencer par ses trois grandes régions culturelles :  la zone sino-turco-mongole, la zone indo-européenne, dont la géographie nous est familière et le domaine sémitique qui, pour mémoire, " comprend la péninsule arabe, la Mésopotamie, la province du Khouzestan en Iran et la « grande Syrie », et qui embrasse aussi l'Égypte et une grande partie de l'Afrique du Nord et du Soudan. " Trois grandes régions " contiguës au point d'être imbriquées ". Á ceux qui seraient tentés d'adhérer à la vision militante du choc des civilisations promue par le néoconservatisme atlantiste qui a aujourd'hui pignon sur rue à Washington et Londres (et aussi entre autres à Prague, Varsovie et Bucarest...), il rappelle qu'il n'est " pas facile de séparer la civilisation musulmane de celle de ses grandes voisines dont les apports furent déterminants. À son zénith, l'empire abbaside de Bagdad, sous la bannière du khalife Haroun al-Rachid, Persan par sa mère, fut en fait administré par la famille bactrienne des Barmecides, musulmans de fraîche date d'extraction bouddhiste. De même, les chrétiens grecs et syriens avaient joué un rôle fondamental auprès des souverains Ommayades de Damas quand ceux-ci organisèrent leur premier État impérial arabo-musuman. On ne peut donc considérer la civilisation islamique hors de son contexte géo-historique. " Et on peut même sereinement envisager une alliance stratégique des États arabes et de l'Eurasie face aux États-Unis pour le plus grand bien du vieux continent.
             Dans le même esprit, celui de l'intérêt général européen, Sacha Papovic oppose la logique eurasiatique à la logique européenne saturée d'atlantisme avec cette phrase de Karl Haushofer : "  La dernière heure de la politique anglo-saxonne sonnera, le jour où les Allemands, les Russes et les Français s'uniront. " Ainsi, " sans un partage des tâches et sans un appui russe sous la forme d'une réorientation géopolitique de type eurasien, rien ne sera possible ni pour l'Allemagne, ni pour aucune autre puissance européenne. À l'inverse, sans un appui allemand, la Russie ne pourra pas réanimer ses dynamiques eurasiennes en sommeil        [...]       Mais pour arriver à ce double résultat, il faut entamer, au plus vite, un travail sérieux de « guerre cognitive » : apprendre à bien  connaître l'histoire, la géographie et les besoins de nos futurs partenaires. "
                  
Michel Lhomme, enfin, nous donne une leçon de géopolitique eurasienne appliquée à l'Inde dont il souligne la position centrale et l'idéologie du non-alignement qui, aux époques sombres de la guerre intra-européenne, a joué un rôle d'équilibre non négligeable dans cette région du monde. Un esprit européen ne peut ignorer cette grande puissance à venir qui renoue avec ses racine profondes, si proches des nôtres, et se dote peu à peu d'une force navale bientôt capable de garantir la neutralité de l'Océan qui baigne ses rivages.
                    Il revient à Hervé Coutau-Bégarie, spécialiste de réputation internationale et auteur de nombreux ouvrages, de clore ce dossier avec une analyse de la géopolitique comme domaine de recherche. À la question du statut de cette discipline par rapport aux autres sciences humaines, il répond en constatant qu'il existe un certain flou artistique : " La référence au cadre mondial suffit-elle à justifier l'appellation ? Paul Kennedy est-il historien ou géopoliticien quand il analyse le déclin inévitable des grandes puissances ? Samuel Huntington a-t-il abandonné la science politique pour rallier le camp de la géopolitique quand il parle de choc des civilisations ? Question de perspective. Mais " au-delà de cette incertitude, reste le besoin d'une explication globale [...] La géopolitique peut être comprise comme une tentative de se soustraire à la loi d'airain de l'éclatement du savoir [...] Elle reprend, en somme, le programme qui fut celui de la sociologie à ses débuts ... "
             Nouvelle École  est une revue qu'on ne referme pas si vite et qu'on sera tenté de rouvrir souvent. Derrière l'impressionnante bibliographie qui réunit des centaines d'essais en plusieurs langues, on pourra lire les textes de trois conférences prononcées par Alain de Benoist sur trois auteurs majeurs de l'Europe contempporaine : Jünger, Heidegger et Nietzsche, ainsi qu'une redoutable critique du libéralisme par le communautarien états-unien Alasdair Macintyre et une étude comparée de la dépendance (l'addiction) et du sentiment d'appartenance par Pierre Le Vigan qui fait la brillante démonstration philosophique que seul le second est à même de nous délivrer des servitudes de la première.
                   
P.K.

L'esprit des revues

                                                                                                                                                                                                                                                                     

                 Histoire Antique, Dossier " Périclès, le génie du pouvoir ",   n°21, sept-oct. 2005, 81 p., 6,00

                Une livraison très riche de cette revue destinée à tous les publics, abondamment illustrée, accessible aux collégiens, pour peu que leurs professeurs d'histoire les incitent à la lecture, et agréable aux historiens eux-mêmes par la variété des sujets abordés, toujours dans l'immense domaine de l'histoire antique. Ce numéro gravite autour du dossier central consacré à Périclès. En annexe, les dossiers sur la padoxale " actualité de l'antiquité " nous offrent un avant-goût de l'exposition d'objets d'art érotiques de la "Gaule " romaine, du IIe siècle avant notre ère au IIIe siècle après,  qui se tient du 15 sptembre au 15 novembre 2005 aux Baux de Provence. De joyeux lurons ces gaulois dont Rabelais fut le digne héritier !

                       Au sommaire également : le culte d'Ahura Mazda en Perse, Paestum, monument de la Grande Grèce, Akhenaton, pharaon hérétique de l'Égypte, les cultes domestiques à Rome, la sagesse de Confucius en Chine, Delphes au IVe siècle , la notion de temps chez les Celtes, etc. Le tout clos par une instructive bibliographie sur les sujets traités.

                     Périclès, c'est  une grande histoire d'amour : l'amour que vouaient les Athéniens à ce politique puissant qui sut, en tant que stratège maintes fois réélu, par ses triomphes, ses grands travaux, son gouvernement de la démocratie impériale, et le simple exemple de son maintien personnel, à la fois majestueux et modeste, susciter une admiration sans bornes, et aussi quelque inévitables jalousies. Amour entre la cité d'Athène, à laquelle il donna, grâce sa politique de grands travaux, la plupart des monuments de son Acropole dont les ruines nous émerveillent encore. Ce fut enfin l'amour qu'il portait à la courtisane et maîtresse-femme Aspasie, dont le "salon" était alors fréquenté par les politiques qui apprenaient d'elle la rhétorique et par des philosophes, comme Socrate et ses amis.

                      Plutarque, dans ses Vies parallèles des hommes illustres, (Vie de Périclès, XXXVII),  nous a laissé une vague idée de ce que pouvait être la force du lien qui unissait le grand homme et la belle et savante courtisane :

                      " Il paraît que l'attachement de Périclès pour Aspasie fut une véritable passion. En effet, quoique sa femme, qui était sa parente (...) eût donné à Périclès deux fils (...), ils s'inspirèrent réciproquement un tel dégoût , que l'ayant mariée à un autre, de son consentement, il épousa Aspasie. Il l'aima si tendrement, qu'il ne sortait et ne rentrait jamais chez lui sans l'embrasser... "

                         Sur le caractère qui fit la gloire et la popularité de Périclès,  Plutarque nous donne les indications suivantes, que  bien des politiciens  contemporains rongés par l'ambition et la fatuité pourraient méditer avec profit : (op. cit. LIX:

                         " Périclès mérite donc toute notre admiration, non seulement par la douceur et la modération qu'il conserva toujours dans une multitude d'affaires si importantes et au milieu de tant d'inimitiés, mais plus encore par cette élévation de sentiments qui lui faisaient regarder comme la plus belle de ses actions de n'avoir jamais, avec une puissance si absolue, rien donné à l'envie ni au ressentiment, et de n'avoir été pour personne un implacable ennemi. Il me semble que cette douceur de mœurs, cette vie  qu'il maintint toujours pure dans l'exercice de son autorité, suffisent seules pour ôter au surnom fastueux et arrogant d'Olympien, ce qu'il pouvait avoir d'odieux, et qu'elles nous montrent au contraire combien ce titre lui convenait (...) "

Y.A.             

                         L'esprit des revues

                                                                                                                                                                                             

               La revue de L'Inde, Un autre regard sur l'Inde, Trimestriel n°1, octobre-décembre 2005, 173 p., 11,00 €

             Saluons l'apparition de cette nouvelle revue consacrée à l'Inde qui vient à point nommé combler le vide qui existait dans ce domaine. Il s'agit d'une revue généraliste où l'on retrouve aussi bien la plume de personnalités politiques ou journalistiques tels Condoleeza Rice , Franz-Olivier Giesbert et Jean-François Poncet, que celle de spécialistes de l'Inde ancienne ou contemporaine.
 Toutes les grandes questions de l'actualité internationale sont abordées, comme la rivalité Inde-Pakistan et Inde Chine, mais on lira aussi des études sur l'art du respir et de la méditation enraciné dans cette culture plurimillénaire d'origine indo-européenne.
Dans cette livraison, à propos des relations entre l'Europe et l'Asie du sud, le général Lamballe, ancien attaché militaire au Pakistan, nous explique que l'Inde " se sent en fait plus proche intellectuellement de l'Europe que des États-Unis. Elle souhaite que l'Europe constitue un pôle de puissance capable de s'opposer à l'hégémonisme américain. La France, comme l'Allemagne affirment être d'accord pour que l'Inde devienne un membre permanent du Conseil d Sécurité de l'ONU. En retour, New-Delhi accorde son appui à Berlin pour que l'Allemagne devienne elle aussi un membre permanent. "  
              Le philosophe Koenraad Elst, indianiste et sinologue, abonde dans le même sens en constatant que les vieilles rivalités qui opposent les mondes hindou, musulman et confucéen sont en train de passer au second plan au regard de la nouvelle fracture, dans cette région du monde, entre ceux qui défendent le non-alignement (politique traditionnelle de l'Inde, quelle que soit la couleur politique de son gouvernement) et l'intrusion de l'hyper-puissance américaine dans un territoire qui n'est pas le sien. " Depuis la " Dotcom Revolution " (la "révolution point-com) et l'essor que l'Inde a pris dans les technologies de pointe, et grâce aussi à son statut nouvellement acquis de puissance nucléaire, l'Inde se se mesure avec les grandes puissances : les États-Unis, la Chine et (peut-être) l'Union européenne. Imaginer  l'Inde et le Pakistan comme des soeurs querelleuses, comme le font encore les médias, est devenu un anachronisme..."
           Opinion tempérée, toutefois, par le général Vinod Saighal, ancien attaché militaire de l'Inde en France, qui souligne que du fait de sa politique essentiellement réactive, face aux agressions du Pakistan, ce voisin musulman est parvenu à:
* Contrecarrer les efforts de l'Inde visant à obtenir un siège permanent au Conseil de Sécurité de l'ONU...
* Garder la question du Cachemire ouverte dans les forums mondiaux. (Alors que c'est une question strictement interne, ndlr.)
* De concert avec la Chine, limiter l'accès de l'Inde à l'Asie centrale par la répression ou l'élimination systématique de cultures indigènes dans un arc qui va de l'Afghanistan au Tibet en passant par le Jammu, le Cachemire et au-delà.
* Réduire le colosse indien à l'état de géant quémandeur, en l'obligeant à plaider sa cause devant la communauté internationale pour le sauver du terrorisme transfrontalier en provenance du Pakistan...
* Multiplier les cellules de jihadis en de nombreux points de l'Inde et du sous-continent.
* Subvertir la psyché islamique et mettre en place des mouvements pan-islamiques à tonalité anti-hindous et anti-Inde...
                  La journaliste, femme de télévision et écrivain, Tavleen Singh, dans un article qui critique la multiplication des madrasas (écoles coraniques) en Inde et au Pakistan, pousse un cri du coeur dans le même sens :
                   " Que pouvons-nous faire, nous autres infidèles, pour protéger nos vies païennes et nos temples païens de la jihad qui mijote juste à côté ? "
                 Cette série de constatations, dont nous ne donnons que des extraits, est indéniable, pour qui s'intéresse de près à l'évolution politique fragile de ce grand pays, toujours en train de surmonter son démembrement entamé par le choc de l'Islam et les invasions turco-mongoles dès le Moyen-Âge, poursuivi par les conquêtes coloniales et la longue occupation britannique, puis par les coups de boutoir de la Chine sur le pourtour de l'Himalaya, la jonction avec l'ennemi islamique au Pakistan et au Bengladesh, provinces arrachées à la mère patrie, et finalement, après la prise en tenailles idéologique entre marxisme et capitalisme, ces deux voleurs qui ont tenté de la déposséder de son âme. Vinod Saighal voit dans tout cela une "régression spatiale pour l'héritage hindou", c'est le titre de son article, et qui pourrait lui donner tort. D'un autre côté, celui du verre à moitié plein, on constate une renaissance de la conscience hindoue dans les couches populaires comme chez les élites des nouvelles générations débarrassées de la chape idéologique marxiste sans jamais s'être converties totalement au matérialisme occidental. On peut admirer la spectaculaire croissance économique et le développement technologique qui a hissé l'Inde au rang des premières puissances mondiales. On ne peut que constater l'impasse dans laquelle s'enfonce l'islamisme radical qui ne survit que grâce à la posture tout aussi radicale des faucons israélo-américains à propos du Moyen-Orient. On ne doit pas non plus oublier que l'Inde a toujours absorbé ses envahisseurs, que sa puissance de réactivité, héritée des sagesses védiques,  est largement à la mesure de ses agresseurs.
                 Certes, le nouveau géant mondial aura de nombreux problèmes à résoudre avant de pouvoir s'éveiller à la conscience de sa propre force et obtenir le rang qui lui revient. Mais les prémices d'une évolution dans ce sens sont constatables dès à présent avec, entre autres, les tractations entre le Pakistan, l'Inde et la Chine pour faciliter le passage protégé des carburants fossiles en provenance d'Asie centrale et du Moyen -Orient, énergie dont ils ont tous trois un besoin pressant.                                                                                

 P.K.

L'esprit des revues

       Hérodote, Revue de géographie et de géopolitique," L'Europe et ses limites", n° 118, 3e trimestre 2005, 224 p., 19,50 €

            Yves Lacoste, à la tête d'une équipe de jeunes chercheurs et doctorants de l'Institut français de géopolitique, à l'Université Paris-VIII, nous livre une série d'études fouillées et très actuelles sur toutes les grandes et pressantes questions affectant la construction européenne. Dans le dernier article de ce volumineux ensemble, intitulé " Dans l'avenir, une très grande Europe de l'Atlantique au Pacifique ", il avance que nous ne pourrons pas éluder très longtemps l'intégration de la Russie et, par conséquent, la constitution d'un espace de 23 millions de km2 peuplé de plus de 720 millions d'hommes et de femmes, la plupart de souche ethnique et de culture européenne. Mais rien n'est encore joué, car le principal partenaire de ce gigantesque ouvrage , la Russie post-soviétique , est devenue le nouvel " homme malade de l'Europe ". Sa démographie implosive, son économie en appauvrie et assaillie par toutes sortes d'intérêts cosmopolites, en partie maffieux, son incapacité à résoudre la question tchétchène malgré les déploiements massifs de troupes contre ce petit peuple de moins d'un million d'habitants, révèlent des faiblesses rédhibitoires.
" Si la Russie, bien qu'elle dispose de l'atout géopolitique qu'est la fourniture du gaz à l'Europe occidentale, venait à abandonner , ce qui n'est pas impossible, ses positions en Tchétchénie, ce serait d'abord un triomphe quasi mondial pour les islamistes qui ont pris le contrôle de la lutte des Tchétchènes " estime Yves Lacoste. Pour lui, ces possibles changements défavorables à la Russie seraient tout bénéfice pour la Turquie, les pays turcophones d'Asie centrale et bien sûr, les États-Unis qui ont empunté, avec un chapelet d'accords économiques et militaires, cette voie de pénétration vers les arrières de la Chine et de la Russie. En conclusion, Yves Lacoste estime qu'une Russie qui aurait surrmonté sa période coloniale, en faisant des concessions territoriales , mais sans céder à l'islamisme, " pourrait alors raisonnablement demander son entrée dans l'UE. Ce ne serait pas l'immense Europe de l'Atlantique au Pacifique, mais une très grande Union européenne rassemblant toutes les nations européennes de l'Ancien Monde. "
         Autre étude remarquable dans cet abondante livraison : celle du jeune chercheur Jean-Sylvestre Mongrenier : " La nouvelle OTAN : des rivages nord-atlantiques aux confins eurasiatiques ". L'auteur nous explique l'enchaînement  historique qui a conduit les rédacteurs du projet de Constitution européenne à accepter que la défense de l'Europe soit inextricablement liée à l'OTAN. Il s'agit d'une évolution datant de la guerre froide dont la doctrine Truman de l'endiguement (containment), formulée par George Kennan, fut le moteur idéologique avec le plein assentiment des élites et des peuples européens. Contrarement à certaines idées reçues, " Ce sont les insistances des Européens de l'Ouest qui ont amené la signature de l'Alliance atlantique " le 4 mars 1947. Si hégémonie américaine il y a, inévitable dans cette alliance asymétrique, on peut la décrire comme une   " hégémonie par invitation " (Bruno Colson, 1995). Il a même fallu tirer les Américains, traditionnellement portés à l'isolationnisme, par la manche. Toutefois, il ne s'agissait que d'une alliance défensive face aux menaces de la puissante armée rouge. Dès le milieu des années 1990, pour réagir à la nouvelle donne géopolitique résultant du démantèlement volontaire de l'Union soviétique par Boris Eltsine, l'OTAN  a changé de nature, en renonçant à sa mission purement défensive et en sortant de son cadre géographique traditionnel pour devenir, sous le prétexte du nouveau " droit d'ingérence " une plateforme d'intervention offensive tous azimuths. A la conférence de Bucarest en mars 2002, le président G.W. Bush a consacrté cette évolution, testée en Bosnie et au Kosovo, en se faisant l'avocat  d'une        " grande OTAN (...) de la Baltique à la mer Noire ". Cela dit, le nouveau monstre militaire s'est heurté à toutes sortes de problèmes  logistiques et humains , et non des moindres, à une véritable fracture politique à propos de l'intervention états-unienne contre l'Irak. Toutefois, ces divergences  n'ont pas eu assez de force et de pertinence, jusqu'à présent  pour stimuler l'autonomisation d'une véritable force d'intervention européenne. " Le recours à l'OTAN plutôt qu'à « l'Europe de la défense » , constate Jean-Sylvestre Mongrenier, présente en effet l'avantage d'inclure les États-Unis. La puissance américaine permet de pallier la faiblesse des budgets militaires européens et plus encore de régler la question du pouvoir, chaque  État du Vieux Continent préférant la lointaine hégémonie des États-Unis à celle de l'un de ses voisins et anciens rivaux. " L'hégémonie par invitation a toujours force de loi.
J.M.


L'esprit des revues

   Diplomatie, Affaires stratégiques et cultures internationales, 32 ave Charles de Gaulle, 13122 Ventabren, France, n°15, juillet-août 2005, 6,50 €.  www.diplomatie-presse.com

          Ce bimestriel de haut niveau et d'excellente qualité graphique dont nous avons recensé un numéro précédent (cf. infra), confirme sa présence dans les maisons de la presse et sa bonne tenue. Cette livraison est centrée autour du dossier consacré à la piraterie maritime qui analyse le pirate comme un "éternel rebelle à l'ordre international ", distinct du terroriste, par son mode opératoire et ses motivations, mais avec lequel il existe d'indéniables convergences : notamment certains liens avec l'islamisme radical et la volonté de saboter la logistique marchande occidentale.  Un spécialiste de l'Université de Singapour examine la  dangereuse situation qui prévaut dans les détroits de Malacca, goulet d'étranglement de près de mille km de long sur à peine plus d'un km de large par lequel transite plus de la moitié de la navigation internationale.  En 2003 et 2004, des attaques répétées à l'aide d'armes automatiques et de grenades s'y sont produites. Et la possibilité d'une attaque suicide majeure n'est pas exclue par les experts dans ce chenal où les flux de pétrole sont trois fois plus importants que ceux du Canal de Suez. 

            Mais le document le plus précieux de ce dossier est l'atlas de la piraterie maritime qui réunit des cartes depuis l'époque des Barbaresques ottomans qui ont écumé la Méditerrannée du XVI e au XIX e siècle, jusqu'à la piraterie actuelle .

             Dans la rubrique "Focus", sont abordées brièvement toutes les actualités géopolitiques les plus récentes. On y apprend , entre autres, que le cap des six millards cinq cents millions de terriens sera franchi au mois de décembre 2005, que la construction du gazoduc sous-marin long de 212 km prévu pour relier la Grèce à l'Italie afin d'acheminer vers l'Europe le gaz de la mer Caspienne et de la Turquie a été décidée., et que Georges Bush a réitéré cet été le refus des États-Unis de signer le protocole de Kyoto visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre en disant que c'était "un accord pourri" pour l'économie américaine. 

               La chronique " Points chauds " survole le conflit à propos du Cachemire en montrant l'intransigeance des séparatistes islamiques qui réclament à toute force le rattachement au Pakistan, alors que l'Inde, régulièrement en butte aux attaques terroristes appuyées par l'État voisin, fait peuve, comme à son habitude,  d'une remarquable modération.

              Au chapitre de la politique européenne après le choc du 29 mai, les responsables des principaux courants représentés au Parlement européen s'entendent poser la question : " Quels projets politiques pour l'Europe ? "  Alain Lamassoure, pour le groupe du Parti  Populaire Européen, résume le scepticisme général et le sentiment qu'un retournement est nécessaire : " La première leçon à tirer  est qu'il faut limiter l'élargissement aux frontières du continent, le décider très vite et le dire solennellement. Et qu'il faut relancer une procédure institutionnelle, pour enrayer le détricotage en cours et éviter de rester trop longtemps paralysés par le traité de Nice ".
 

              La rubrique géopolitique étudie les aléas de la production d'opium en Afghanistan, qui après avoir été sévèrement réduite par le régime taliban en 2000 et 2001, a repris avec vigueur, aussitôt après l'élimination de ce régime par l'attaque américaine en 2002.  La culture du pavot a traditionnellement fait partie de l'économie de guerre de ce pays déchiré. Les céréalicultures alternatives, comme le blé, encouragées par des programmes internationaux, rapportent beaucoup moins aux agriculteurs et n'ont jamais réussi à la supplanter, malgré les destructions assez systématiques des champs de pavot.  En 2004, les cultures de blé ont progressé, pas suffisamment  toutefois pour indiquer un vrai retournement de tendance dans ce sens.

               Autre dossier majeur, dans la rubrique "ethnopolitique" : la question du  Tibet , ou en dépit d'un optimisme de façade, les négociations sont au point mort. La "diplomatie asymétrique" de la Chine qui consiste à multiplier les promesses pour relâcher les pressions internationales (notamment celles de l'Union européenne)  et à ne rien faire de concret pour les tenir, a permis à la Chine de gagner du temps pendant que les transfers massifs de population chinoise dans cet immense espace étranger, et la poursuite rapide de la voie de chemin de fer reliant les deux pays, quasiment achevée aujourd'hui, rendait irréversible l'état de fait créé par l'invasion et l'occupation de 1949-1951, qui, dans le vocabulaire chinois demeure une "libération". L'intransigeance de certaines factions tibétaines en exil, qui, fort de l'appui des ONG occidentales, réclament rien moins que l'indépendance du pays, ne favorise en rien une entente sur un degré d'autonomie officiellement accepté par Pékin. L'Union européenne, avec l'appui de l'Inde, avait quelques cartes à jouer dans ce sens, face au remarquable désintérêt de Washington, beaucoup plus intéressé à la question de Taiwan. Mais comme pour la plupart des grandes questions internationales, l'UE peine à jouer son propre jeu, au risque de perdre toute crédibilité et de ne plus peser à sa mesure dans la définition du nouvel ordre mondial qui se met en place.

                Dans un tout autre registre, dernier dossier remarquable : celui des nanotechnologies pour lesquelles, la France avec le nouveau pôle de recherche et développement MINATEC, à Grenoble, dont les locaux seront achevés en 2006, se positionne dans le peloton de tête en Europe avec la Fraunhofer Gesellschaft, qui fédère 18 laboratoires autour de Dresde, en Saxe, et l'IMEC, en Flandres belge. Les enjeux sont considérables, tant pour les industries militaires que pour les applications civiles.  Certaines recherches s'orientent vers la production de capteurs de la taille d'un grain de sable capables de transmettre des informations sur toute présence ennemie. Les États-Unis pensent pouvoir fabriquer d'ici deux ans des drônes  de la taille d'une mouche capables de voler en essaim, non seulement pour espionner l'ennemi, mais aussi pour l'attaquer ou propager des maladies  dans ses rangs.  Tout cela fait froid dans le dos. Orwell lui-même n'aurait osé l'imaginer !

Y.A.

                                                                                                                                                                                                               

L'esprit des revues

                                                                                                                                                                                                                     

 Les études du Mouvement Européen, " La pensée fédéraliste et la construction européenne ", Mouvement Européen - France (95, rue de Rennes 75006 Paris),  La lettre des Européens,  hors-série n° 8, octobre 1998, 64 p., 7,62 €, 50 FF.

Dans ce bref opuscule ô combien intéressant, on trouve les contributions remarquables de philosophes et historiens des sciences politiques qui portent sur les liens méconnus entre le fédéralisme et la construction européenne. Alors que Maurice Croisat dresse le panorama  des différents “ États fédéraux dans le monde ” et que Jean-Pierre Gouzy évoque “ l’idée fédérale dans l’histoire de la construction européenne ”, Georges Navet étudie ces “ deux sources majeures de la pensée fédéraliste ” que sont Tocqueville et Proudhon. Pour sa part, Ivan-Serge Keller retrace “ les références historiques du fédéralisme ” et montre que le modèle fédéral a longtemps été la norme en Europe. Dans un excellent texte, clair et précis, l’universitaire et philosophe Chantal Delsol aborde les “ Fondements philosophiques d’une fédération européenne ”.  Mme Delsol énumère les quatre principes d’un fédéralisme conséquent : le rejet d’une souveraineté étatique absolue, l’autonomie, la responsabilité et le bien commun. Enfin, “ L’Europe peut-elle devenir fédérale ? ” s’interroge Martine Méheut qui ne peut répondre que par une autre question : “ Voulons-nous garder à l’Europe sa personnalité, son originalité, sa stature ? ” Des textes à lire toutes affaires cessantes !
G. F.-T.

 

L'esprit des revues

Remarquable, la revue de Philippe Grasset,  De defensa, Vol. 15, N° 19, 25 juin 2000 (22 rue du Centenaire,  B 4624 FLÉRON, Belgique), qui, sur 20 pages très sobres et denses, nous livre des analyses approfondies de la politique internationale abordée d’un point de vue européen (voire même européiste) auquel nous ne sommes pas habitués en ces temps d’atlantisme béat. On y lira, par exemple, que la crise politique «transatlantique» est destinée à s’aggraver car «la légitimité de la domination américaine qui faisait l’évidence de l’alliance de la Guerre froide n’existe plus.» Et que «Le système de l’américanisme redécouvre que cette partie-là du monde, l’Europe, qui semblait être définitivement mariée à l’Amérique, du même sang, du même lit, décidément évolue comme si elle était sur la voie de devenir un rival de l’Amérique», et ce retour des «règles de l’Histoire», qui avaient été temporairement figées par la Guerre froide, «a placé l’Amérique devant un dilemme épouvantable pour sa psychologie : pour affirmer sa puissance et sa domination sur les Européens, jouer à fond la carte de leur division.» L’Europe, quant à elle, aurait volontiers continué à baguenauder à l’ombre de l’hégémonie américaine, mais l’Histoire en a décidé autrement: tout se remet à bouger autour d’elle, et en elle. Tout l’appelle à sortir de son cocon, à s’assumer elle-même...  

J.M.

 

L'esprit des revues

  Philippe Grasset, De Defensa, N° 20 Vol. 15,  10 juillet 2000.

Dans sa toujours très pertinente revue de l’actualité géopolitique internationale, P. Grasset souligne que les Européens commencent à se rendre compte que les États-Unis sont devenus un facteur de déstabilisation dans le monde:         

“Cela est évident aujourd’hui avec la Corée où l’analyse selon laquelle l’Amérique juge de son intérêt que l’archipel coréen ne réalise pas trop vite une réunification qui mettrait en question la présence des forces US apparaît extrêmement solide, voire justifiée. En d’autres termes, en Corée l’Amérique agit pour maintenir en l’état une situation destabilisée avec risque de guerre.”

Le même raisonnement s’applique sans doute à notre partie du monde où l’on peut compter sur “le mur de Washington” pour renforcer et perpétuer les divisions de  l’Europe.

J.M.

   L'esprit des revues

Le N° 3 de la Revue de politique française, (Albin Michel, Paris, Mai 2000),  pose la question de savoir si  «la géopolitique peut encore expliquer le monde».

Les réponses y sont très diverses. Les «souverainistes», qui ont fondé cette revue autour de William Abitbol, tels que Paul-Marie Coûteaux et Hervé Coutau-Bégarie, y défendent naturellement une idéologie nationale-étatiste peu compatible avec les impératifs continentaux et la logique de l’opposition à la Thalassocratie, reconnue avec des nuances diverses par les écoles allemande et anglo-saxonne de géopolitique. Ce n’est pas le cas de Aymeric Chauprade qui intervient vigoureusement avec cette conviction : «la logique de la carte géographique est supérieure à la philosophie, à l’idéalisme idéologique, ou aux seules logiques économiques. L’intérêt des peuples et des États est plus fort que n’importe quel sermon. Quant à l’idéologie, elle joue un rôle, non comme motif profond, mais comme instrument, de propagande, de manipulation, de politique étrangère.» Par conséquent, pour comprendre le monde, la géopolitique est indispensable.

L'esprit des revues

 Politique étrangère, n° 2, avril - juin 2001, 500 p., 18,29 €, (27, rue de la Procession, F - 75740 Paris Cedex 15)

La revue de l’I.F.R.I. (Institut français des relations internationales) sort un copieux dossier sur l’Europe et l’Union européenne. En éditorial, son rédacteur en chef-adjoint, Dominique Moïsi, s’interroge sur les relations Europe - États-Unis en suggérant “ vers un vrai découplage ? ”. Pour lui, “ une Europe forte et sûre d’elle-même est la condition de la survie à long terme d’une Alliance atlantique plus nécessaire que jamais dans l’environnement international toujours plus complexe qui est le nôtre ”.

Le thème central de ce numéro porte sur “ L’Union après Nice ”. Françoise de La Serre se demande si le traité de Nice marque la déconstruction de l’Europe ou sa refondation. Philippe Moreau-Defarges réfléchit si ce traité amènera l’U.E. vers un gouvernement fédéral. L’Union se trouve à la croisée des chemins entre une union d’États souverains et une réelle intégration fédérale. Il observe que le Conseil européen a pris l’ascendant sur une Commission qui s’étiole. Toutefois “ le Conseil européen ne peut pas être le gouvernement de l’Union européenne, si celle-ci est plus qu’une simple confédération. Or le cadre fédéral est déjà là. […] Le gouvernement européen, conclut-il, sera supranational ou ne sera pas ”. Encore faut-il une constitution européenne ? Sylvie Goulard et Christian Lequesne y répondent par le conditionnel “ Si et seulement si … ”. Après avoir établi le tableau des avantages et des inconvénients d’un tel texte, les auteurs expliquent que les dirigeants oublient la question cruciale : “ Que voulons-nous faire en Europe aujourd’hui ? ”. Ils réclament aussi des aménagements indispensables au bon fonctionnement de l’Union : l’instauration de la décision majoritaire, la politisation de la Commission ou la désignation de “ ministres nationaux rattachés à leur chef de gouvernement, résidant en permanence à Bruxelles ” (une vieille proposition du Président Pompidou). L’article d’Ulrike Guérot “ Une nouvelle Constitution pour le Vieux Continent ” va plus loin en approfondissant certaines possibilités institutionnelles.

On lira aussi avec intérêt “ La difficile réconciliation tchéco-allemande ” de Jacques Rupnik et Anne Bazin au sujet des Sudètes, “ La candidature de la Turquie à l’Union européenne ” par Hamit Bazarslan et une remarquable étude d’Andrès Ortega et José Maria de Areilza sur les                    “ Scissions et permanences au sein de l’Union européenne ”. Dans cette dernière contribution, les auteurs reviennent sur la sortie de la C.E.E. de l’Algérie en 1962, le retrait du Groenland danois en 1986 et l’intégration de l’ex-R.D.A. en 1990. Ils remarquent qu’un État séparatiste aurait le plus grand mal à adhérer à l’U.E. du fait de l’opposition de l’État d’origine et de la crainte des autres membres d’entériner un précédent et de favoriser, par conséquent, un précédent ! Avis aux Basques, Catalans, Corses, Ecossais, Flamands, Padaniens…

 

  L'esprit des revues

  Hérodote, n° 105, 2e trimestre 2002, 17,5 €, (Service abonnement, 33, rue Croulebarde, F - 75013 Paris).

Ce numéro rassemble les actes d’un colloque tenu à l’Université Paris-VIII en octobre 2001 sur le thème : “ Langues et territoires ”. Pour les géopolitologues, “ la question des langues régionales et minoritaires ne se limite ni à des querelles de linguistes, ni au nombre de locuteurs, ni à la défense d’un patrimoine culturel […], elle est aussi affaire de territoire ”. Béatrice Giblin analyse méticuleusement les “ langues “ régionales nouvelles ” [qui] enseignées dans des écoles privées ou publiques sont des constructions linguistiques et lexicales sensiblement différentes des langues parlées autrefois ou encore parfois aujourd’hui par les plus âgés. […] On pourrait presque accuser les défenseurs de ces nouvelles langues régionales d’accélérer la mort de ces langues parlées encore vivantes, qui sont le véritable patrimoine culturel ”. Ainsi, elle estime qu’“ il n’y a pas une langue occitane, mais des langues qui appartiennent à l’ensemble occitan ”.  Et de poursuivre : “ Recréer une langue en fabriquant l’essentiel du lexique, en fixant des règles grammaticales, ce n’est pas sauvegarder un patrimoine linguistique en en préservant la riche diversité des dialectes. En fait, pour la très grande majorité des apprentis locuteurs de ces nouvelles langues, il s’agit de montrer un attachement à une culture et à une langue qui fut dévalorisée aux yeux de leurs parents, souvent complexés de ne pas parler correctement le français et donc soucieux d’éviter à leurs enfants les difficultés qu’ils avaient eux-mêmes rencontrées. En attendant que pour quelques-uns, elle ne devienne nationale ? ” En effet, la revendication linguistique peut se mettre au service du nationalisme régional.

Philippe Blanchet l’évoque dans “ La politisation des langues régionales en France ”. L’auteur donne des exemples frappants de “ comportements de type politicien autour des langues et cultures régionales, notamment quand toute une série d’acteurs de la question, parfois des structures européennes, ou l’État français, ou des politiciens, ou des journalistes, ou même des militants régionalistes, cherchent à manœuvrer, calomnier, faire courir des rumeurs, obtenir des postes, manipuler des subventions, en utilisant la question des langues et cultures régionales ”. Le cas d’école demeure le contentieux entre les occitanistes et les provençalistes ! Ph. Blanchet souligne avec justesse qu’“ on est frappé par le fait que des militants régionalistes cherchent souvent à reproduire au niveau local le même centralisme, la même normalisation, voire les mêmes modalités d’enseignement autoritaire “ par immersion ” que l’État central … ” Le jacobinisme est un mal profond ! Une bonne cure de fédéralisme intégral est à prescrire d’urgence à bon nombre de régionalistes touchés par une “ jacobinite ” aiguë.

  L'esprit des revues

  Géopolitique, n° 78, avril - juin 2002, 104 p., 9 €, (27, quai Anatole-France, F - 75007 Paris).

Dans ce numéro, la revue de l’Institut international de Géopolitique traite d’un domaine méconnu du public français : l’hispanité. Terme forgé au début du XXe siècle par l’écrivain réactionnaire Ramiro de Maeztu, ce vocable regroupe les peuples de langue espagnole disséminés sur les cinq continents. Regroupant près de 400 M. de personnes, c’est une communauté essentiellement culturelle, majoritairement présente - c’est évident - en Amérique latine (expression lancée par l’économiste Michel Chevalier, conseiller du ministre français des Finances de Louis-Napoléon Bonaparte) pour distinguer les anciennes possessions espagnoles et portugaises de l’Amérique du Nord anglo-saxonne. Il faut noter que les hispanophones parlent plutôt d’“ Amérique hispanique ”, ce qui inclut les millions de Chicanos mexicains et de Latinos vivant aux États-Unis ou, quand ils intègrent le Brésil, d’“ Amérique ibérique ”.

La prise de conscience géopolitique de ce grand ensemble intercontinental est récente puisqu’elle date de 1991 avec la constitution de la Communauté ibéro-américaine de nations. Surplombant les différents marchés communs régionaux (le Mercosur, la Communauté andine, le Marché commun centre-américain), cette Communauté ibéro-américaine de nations s’associe à l’Espagne et au Portugal au cours de grands sommets présidés par le roi d’Espagne. L’hispanité est une donnée culturelle, économique, historique et géopolitique que l’Europe aurait tort de négliger. Comme le souligne avec justesse le futur ministre espagnol des Affaires étrangères, Ana Palacio, “ en ce début de XXIe siècle, l’Amérique latine constitue pour l’Union européenne un interlocuteur essentiel dans le dialogue interrégional à l’échelle planétaire. La structuration d’un authentique dialogue avec le monde américain de langue espagnole est un atout majeur pour l’Union, comme corollaire de l’élargissement à l’est ”.

Signalons enfin deux textes remarquables de Pierre Béhar qui, sur le mode des Lettres persanes, reprend la correspondance entre Usbek et Rustan sur les événements politiques du printemps survenus en France.

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 Certitudes, 23, rue des Bernardins, F - 75005 Paris. Pour 4 n° : 28 €, le n° 8 €.

Se définissant “ catholique baroque ”, la revue Certitudes publie dans son n° 10 (avril -juin 2002) un dossier remarquable consacré à “ Europe réelle ou Europe légale ”. La tonalité générale des articles est souverainiste, mais, du fait de l’orientation catholique, c’est un souverainisme nuancé et réfléchi qui s’y exprime, d’où une nette méfiance envers les institutions bruxelloises, méfiance que les fédéralistes authentiques partagent sans restriction aucune ! L’abbé Guillaume de Tanoüarn, le directeur de la revue, déclare être “ pour l’Europe dans la mesure où nous sommes Européens et où il nous est impossible de nous renier ”. Toutefois, “ la communauté européenne, en tant qu’elle se perçoit comme l’union de tous les citoyens européens, en vue d’un bien européen, n’a pas de sens, parce que ce bien global, uniquement partagé par des Européens, n’existe pas. Elle signifie concrètement le triomphe d’une idéologie humanitaire qui lui tiendra lieu de ciment social et, en même temps, la disparition de la démocratie réelle, au profit d’une administration sans entrailles ”.

D’excellents articles constituent ce numéro. Christophe Réveillard analyse l’Europe comme une idée démocrate chrétienne. François Huguenin souligne l’ambiguïté du concept de souveraineté, renvoyant dos à dos nationistes et fédéralistes. Repris du journal national-catholique Présent de décembre 1993, l’article du sociologue Jules Monnerot démolit la notion même d’Europe. Pour lui, l’Europe n’est qu’une utopie, fruit des amours de l’économisme et de l’idéologie. “ Je ne participe virtuellement de l’Europe, écrit-il, que parce que je suis français. Être européen, c’est une appartenance politique au second degré. Me laissant dénationaliser, je serai citoyen d’une abstraction - ce qui est un non-sens. ” Et si l’on renversait la perspective ? Monnerot avait peut-être du mal à le faire, lui le fils de l’Outre-mer antillais où, il est vrai, l’Europe est si lointaine… Remarquons en guise de contre-exemple, le texte d’Olivier de Boisboissel qui évoque en des termes brillants l’idée d’Empire incarnée à diverses reprises dans notre histoire. Et on ne peut pas s’empêcher de citer l’excellent article de John Laughland “ L’Europe et le Nouvel Ordre Mondial ”. Pour l’auteur qui s’appuie très finement sur l’œuvre du hégélien Alexandre Kojève, “ il existe un lien étroit entre le projet européen et les spéculations visant à instaurer un Nouvel Ordre Mondial ”. Il met en évidence les liens généalogiques des doctrines libérales et marxistes, et éclaire d’une lumière crue la convergence opérée entre l’OMC, l’ONU, l’Union européenne et les États-Unis vers le mondialisme. John Laughland analyse le caractère visionnaire de Kojève qui avait “ compris que le Nouvel Ordre Mondial devait se doter de pouvoirs policiers importants, car il y aurait toujours des personnes et des pays suffisamment irrationnels pour s’opposer au règne de la raison. L’abolition de la distinction entre la politique étrangère et la politique intérieure, à laquelle on assiste aux États-Unis, est implicite dans le concept de      “ guerre contre le terrorisme ” ”. Il n’empêche : cette logique n’a-t-elle pas été initiée par les   États-nations ? Un très riche numéro qu’il faut lire pour mieux défendre ensuite notre vision fédérale pour une Europe souveraine.  

  L'esprit des revues

Salamandra, Groupe EDD - Délégation souverainiste du Parlement européen, 288, boulevard Saint-Germain, F - 75341 Paris cedex 07, Ile-de-France. Pour 4 n° un an : 15 €; 4 € l’unité.

La livraison de Salamandra, parue à l’automne 2003, est consacrée à un thème primordial :    « Quelle culture européenne ? ». Jacqueline de Romilly, Paul-Marie Coûteaux, Jean-Marie Rouart, Vladimir Volkoff, Philippe Murray, Michel Rocard, entre autres, tentent de répondre à cette question lancinante et difficile. Regrettons cependant l’emploi de la notion de « culture européenne » qui, osons l’affirmer, n’existe pas. Il n’y a que des cultures européennes qui, par émulation, coagulation, agrégation, discordance, constituent la civilisation européenne aux multiples facettes. On se régale par ailleurs en lisant le très beau texte de Georges Bernanos extrait de sa conférence prononcée en septembre 1946 à Genève et qui s’intitule « L’esprit européen et le monde des machines ». Une fois encore, Bernanos était visionnaire.

Signalons aussi la publication d’un article du néo-conservateur étatsunien Gerard Becker dans lequel il exprime toute la défiance américaine envers une organisation européenne affirmée et souveraine, élément fondamental pour l’émergence d’un monde multipolaire structuré.

Enfin, contestons à Frédéric Rouvillois son interprétation sur l’auteur de Europe, ma patrie, Gaston Riou. Volontairement ou non, Rouvillois note qu’en 1927, « c’est à l’éditeur Georges Valois, qui vient de fonder le Faisceau, le premier parti fasciste français, que Riou a confié le fruit de ses méditations ». Il institue subtilement l’équation « européanisme = fascisme ». Or Rouvillois cache aux lecteurs (à moins qu’il l’ignore) qu’en 1927, Valois s’est fait exclure du Faisceau et qu’il s’est rapproché des gauches syndicales et coopératives. Arrêté pendant la guerre par les Allemands, Valois mourra au camp de concentration de Bergen-Belsen en 1945.

L'esprit des revues        

                                                                

  L’Indépendance, Groupe EDD - Délégation souverainiste du Parlement européen, 288, boulevard Saint-Germain, F - 75341 Paris CEDEX 07, Ile-de-France. Pour un an : 20 €.

Envisagé à la fin de la guerre du Golfe en 1991 autour de Jean-Pierre Chevènement, L’Indépendance n’est apparue dans les kiosques que récemment. Animé et dirigé par Paul-Marie Couteaux, ce mensuel de combat des souverainistes nationaux se veut le point de convergence des nationistes des « deux rives ». Dans son numéro de septembre, le pire côtoie le meilleur. Commençons par le meilleur. L’écolo-souverainiste François Legrand publie une « Lettre ouverte aux altermondialistes » qui pêche néanmoins par sa grande naïveté. Un authentique syndicaliste agricole, Jacques Laigneau, fondateur de la Coordination rurale, accorde un entretien. Denis Griesmar défend justement la langue française tandis que Jean-Pierre Péroncel-Hugoz écrit un articulet au lance-flamme contre l’ignorance crasse des Yankees en Irak. On remarque surtout une (très) forte inclination vers la ruralité (préfiguration d’une entente électorale inaboutie entre chasseurs et souverainistes aux européennes de 2004 ?) sans que les auteurs du dossier n’osent évoquer le rôle du jacobinisme et du centralisme dans le dépérissement des campagnes. Mais il y a pire. Passons vite sur le galimatias de l’archevêque de Clermont-Ferrand à qui nos zélés défenseurs de la tradition étatique française devraient rappeler la loi de séparation entre l’Église et l’État de 1905. Arrêtons-nous sur deux exemples patents de germanophobie. En page 3, on ironise sur un ancien assistant du maréchal Rommel devenu ensuite un collaborateur de Jean Monnet. Ach kel Katastrofe ! Voici une preuve nouvelle du Komplot ! Et rions aux éclats à la lettre ouverte de l’ineffable Yvonne Bollmann qui dénonce l’euro-région Regio Pamina avec une argumentation digne du Paléolithique. Il demeure hélas de part et d’autre du Rhin des nostalgiques du conflit franco-allemand !                                                                

  L'esprit des revues

  L’As de Trèfle, 11, rue du Bel-Air, F - 92230 Cachin. Pour un an et 6 n° : 9 € ; chèque à l’ordre de l’Alliance sociale.

L’As de Trèfle est le bulletin subsidiariste bimestriel de l’Alliance sociale des Peuples et Pays de France. Dans son numéro 40 de septembre - octobre 2003, Alexis Arette dissecte le terme        « souverainisme ». D’entrée, il observe avec pertinence que  « Le Pen est un souverainiste national. Giscard, un souverainiste européen, et Colonna un souverainiste corse. Ont-ils quelque chose en   commun ? » Rien, hormis le mot   « souverainiste ». Il développe ensuite une interprétation fortement royalisante des concepts de nation et de souveraineté avant de conclure :   « Ce n’est pas en répétant : “ la France ! la France ! la France ! avec des trémolos dans la voix, que l’on rapetissera une souveraineté nationale mise à mal par le laïcisme. Ce sera en reconnaissant aux pays de France les responsabilités qui sont de droit naturel, afin qu’en se sentant plus dignes, ils se sentent plus français ». Signalons aussi une excellente critique de l’essai de Chantal Delsol La République, une question française par Jeanpier Dutrieux. Il déplore « qu’un amalgame plus dogmatique que démontré se soit installé chez Delsol entre le libéralisme et démocratie, sans fondement scientifique et empirique ».

                                   

  L'esprit des revues

Action francophone, Abonnement : 4 n° pour un an : 3,5 €, le n° : 1 €, chèque à l’ordre d’ALDRUI, 40, rue de Gerland, F - 69007 Lyon.

Action francophone est une toute jeune revue trimestrielle lyonnaise qui entend être le journal de l’actualité francophone. Elle souhaite, selon son directeur Jean-Claude Charvoz, fédérer les énergies, l’action des particuliers et des associations soucieuses de préserver les identités francophones menacées par l’uniformisation culturelle. Un autre combat à soutenir !

  L'esprit des revues

Éléments pour la civilisation européenne, Société des Éditions du Labyrinthe, 41 rue Barrault, 75013 Paris. Pour un an et 5 nos : 23,60 €  au lieu de 27,50 €; chèque à l’ordre du Labyrinthe, Mandat : CCP 9.497 52 V PARIS.

Courriel : elements@labyrinthe.fr

Depuis de nombreuses années, la revue Éléments étudie avec une impertinente pertinence les mutations de fond de nos sociétés contemporaines auxquelles  les observateurs agréés n’accordent généralement qu’une attention distraite, ponctuée par les incantations rituelles en faveur de notre sacro-sainte République qui se croit suffisamment protégée par son “ devoir de mémoire ” pour résister aux  “ barbaries ” en train de miner sournoisement son édifice passablement vermoulu.

L’un des fléaux de la République, avec la percée récente des intégrismes et des communautarismes, est le populisme qui, sous ses multiples visages, a taillé de remarquables croupières aux alignements partisans traditionnels, tant au niveau national qu’européen.

Le n° 112 d’Éléments, paru au printemps 2004, consacre un dossier substantiel à ce phénomène apparu vers le milieu du XIXe siècle, à la fois en Russie et aux États-Unis d’Amérique au sein de communautés agraires décidées à résister à la mécanisation et à l’appropriation capitalistes des terres ayant appartenu aux paysans libres, hobereaux ou roturiers. Les critiques populistes « visaient en premier lieu l’industrialisation galopante, qui brisait l’organisation ancienne de la société. » Mais, avertit Masquelier, l’anti-fiscalisme pur est un leurre, et « L’une des raisons qui rendent  aujourd’hui ces alternatives politiques et économiques passablement utopiques, est que les membres des classes moyennes inférieures [ les gros bataillons des rangs populistes,   ndlr ] disparaissent et qu’ils sont eux-mêmes de moins en moins éloignés  de la culture dominante, de moins en moins “ rétrogrades ” et de moins en moins capables de s’opposer au système en place. » Si tout espoir n’est pas perdu, l’horizon est de plus en plus bouché. Il vaut mieux en prendre conscience.

Norbert Kanchelkis étudie les rapports du socialisme et du populisme, notamment à travers Proudhon, Sorel, Péguy et Pierre Leroux. Et dans un brillant entretien, Marco Tarchi démontre que l’Italie est la « terre d’élection du populisme ». En effet, quelles que soient ses couleurs politiques ou ethno-régionales, les turbulences politiques chez notre grand voisin latin montrent, pour reprendre une formule de Philippe Muray, que son futur ne manque pas d’avenir.                                                   

  L'esprit des revues

Diplomatie Magazine, 32 avenue Charles de Gaulle, 13122 Ventabren (France). Pour un an et 6 nos : 32 €. Étudiants : 28 €. Courriel : contact@diplomatie-magazine.com

La 9e édition de ce bimestriel superbement illustré et documenté consacré à l’analyse des enjeux géopolitiques internationaux ne dépare pas des précédentes. Après l’étude de la géopolitique européenne, de la guerre de l’information, de l’enjeu méditerranéen, de l’ethnopolitique, de la géopolitique du Vatican, de la question russe, etc., voici un dossier remarquable sur la Chine. Cela fait bientôt quinze ans que la croissance du produit intérieur brut (PIB) de la Chine, se situe entre 7 et10%. Mesurée à cette aune, la Chine, qui a depuis longtemps dépassé la Russie, apparaît désormais comme la sixième puissance économique du monde, devant l’Italie et juste derrière la France. Mais les estimations les moins optimistes, qui envisagent une croissance de 6,5% par an du PIB jusqu’à 2020, largement supérieure à la progression actuelle des puissances occidentales,  devraient lui permettre de rattrapper et de supplanter les États-Unis en un petit quart de siècle si...

Si ses approvisionnements énergétiques à flux tendus ne sont pas peturbés par les tensions sociales internes, la politique internationale — et notamment le rôle des États-Unis qui verrouillent ses sources de deux côtés : en Asie centrale depuis leur solide implantation dans les ex-républiques soviétiques, et en Asie du sud-est, avec des bases un peu partout et la VIIe flotte à proximité. Autre faiblesse du nouveau géant : ses minorités en rébellion ouverte ou couverte : Tibétains, Mongoles, Ouigours du Xinjiang, que pourraient facilement instrumentaliser des forces hostiles.

Mais, s’il est une constante caractérisant l’Empire du milieu, c’est bien sa capacité d’absorption de l’ennemi qui a parfois vaincu, mais jamais conquis la Chine. Belle leçon pour notre Europe faustienne !

Autre dossier dans cette instructive livraison: l’état des lieux et les sempiternelles tergiversations, corsées par les ingérences américaines, qui menacent l’Europe de la défense.                                        

  L'esprit des revues

Outre-Terre, Revue française de géopolitique, Observatoire géopolitique des régions européennes (OGRE), Érès éditions, B.P. 16 - 31151 Fenouillet cedex. Pour un an et 4 nos : 50 €. Étudiants : 40 €. Courriel : eres@edition-eres.com

Certains numéros précédents faisaient dans les 320 pages. Celui-ci en compte 426. C’est un livre collectif, consacré, comme l’indique son titre, à l’Europe à l’heure de tous les dangers: celle de l’élargissement continu, couplé à la laborieuse élaboration d’une constitution qui n’en finit pas de diviser les États et a, par conséquent, toutes les chances d’en rester, pour longtemps encore, au stade de l’ébauche insatisfaisante, sans cesse remise à l’ouvrage.

Le contenu d’Outre-terre reflète les incertitudes exprimées de toutes parts à propos de cette symphonie inachevée qui jette encore vers nous bon nombre de sons cacophoniques. Elle a le mérite d’ouvrir le débat.

Son directeur, Michel Korinman, ouvre le feu en plaidant pour « la pleine et entière intégration [d’Israël] à l’Union européenne contre l’État palestinien avec garantie des frontières israélo-arabes par les “ 25+1 ”». Quelques pages plus loin, Noëlle Lenoir, ministre déléguée aux affaires européennes, répond à Michel Gurfinkiel lui demandant si elle approuvait l’idée d’une adhésion d’Israël à l’Union européenne, lancée par Berlusconi, que c’est inconcevable car « seuls les États européens peuvent être candidats à l’adhésion à l’UE ».

Même débat ininterrompu à propos de l’éventuelle adhésion de la Turquie. Jean-François Pérouse récuse les oppositions fondées selon lui sur une vision essentialiste de la politique, des valeurs, de la géographie et de la démographie européennes. L’historien Georges-Henri Soutou offre une vision beaucoup plus nuancée en distinguant l’Europe en tant que personnalité historique et culturelle (revendiquée, entre autres, par le général de Gaulle), à laquelle la Turquie ne peut prétendre appartenir, et l’Europe comme système de relation auquel les Turcs sont intégrés depuis longtemps.

À la question de savoir pourquoi les Roumains choisissent plutôt le camp américain, Claude Karnoouh offre (avec Paul Virilio) cette réponse métapolitique : « C’est que [...] les États-Unis exposent et mettent  en œuvre bien plus efficacement le fétichisme triomphant de la marchandise et son corrélat politique post-moderne, la « véritable démocratie virtuelle, c’est-à-dire ludique pour des télécitoyens infantilisés ».

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