http://www.esprit-europeen.fr/

Lectures   L'esprit des livres   Sommaire



Les carnets de Pierre Le Vigan


2009



novembre 2009
 

Joseph de Maistre s’inquiétait de la multiplication des textes révolutionnaires. Il  affirmait : « Lorsqu’il y a autant de lois, c’est qu’il n’y a plus de législateur. »

 

***

 

« De Gaulle avait son mystère comme nous avons la Corse. » écrivait Malraux. « Il y avait en lui un domaine dont on savait qu'on ne l'éclairerait jamais. C'est cela que j'appelle la Corse. » Chacun a sa Corse, ou son Empire intérieur.

 

***

 

« Celui qui fait preuve de miséricorde envers le cruel se conduira bientôt avec cruauté avec le miséricordieux. » dit le Talmud (l’étude des textes des rabbins). Une bonne morale.

 

***

 

L’historien Dominique Venner livre une excellente analyse de l’immigration dans Valeurs actuelles (5 novembre 2009).Il écrit :  « J’éprouve pour ma part une vraie compassion pour les immigrés d’Afrique noire ou du Maghreb que l’on a fait venir dans une intention économique sordide, et que l’on transforme en déracinés acculturés. Dans leur détresse, pourtant, ils bénéficient d’aides publiques considérables et du soutien de solidarités communautaires. Le sort des Français des banlieues, les “Gaulois”, est autrement pathétique et désespéré tant ils sont    abandonnés. »

De son coté, dans un article intitulé « Le réel interdit, Réplique d'un "réactionnaire" au président de SOS-Racisme » (Le Monde, 12 octobre 2007), Eric Zemmour écrivait : « L'antiracisme fut le rideau de fumée qui occulta la soumission socialiste aux forces libérales. Les antiracistes ont avec la finance internationale un point commun essentiel : le refus des frontières. Avec les progressistes de tout poil, ils ont détruit les derniers obstacles à la toute-puissance du marché : famille traditionnelle, nation, État. Les premiers servent les intérêts de la seconde. Idiots utiles du capitalisme. Osons donc ce que Dominique Sopo interdit ; réintroduisons le réel dans le débat récent autour de l'immigration. Selon le ministère des affaires étrangères, 30 % à 80 % des actes d'état civil sont frauduleux en Afrique. Les mariages entre Français et étrangers représentent désormais près de 30 % des mariages transcrits dans notre état civil ; la moitié de ces 90 700 mariages ont été célébrés à l'étranger en 2005 ; la progression en dix ans des mariages de Français au Maghreb et en Turquie a explosé de 731 %. En 1994, ils étaient 1 129 ressortissants algériens à épouser un Français. En 2005, ils sont 12 457. Onze fois plus. L'amour, bien sûr Dominique Sopo ! »

 

***

 

La déclaration des droits de l’homme et du citoyen comportait comme son nom l’indique deux faces. Avec les droits de l’homme c’est la face moderne qui était affirmée. C’est la liberté des Modernes. Avec les droits du citoyen c’est la face ancienne, et au fond antique, c’est la liberté des Anciens. L’équilibre entre les deux faces a longtemps fonctionné, il avait une contrepartie, le complexe de supériorité de l’Occident européen et notamment la colonisation. Cet équilibre a été rompu. Il l’a été par la repentance – qui n’était au programme du général de Gaulle faut-il le rappeler ; il l’est aussi en droit depuis une décision du Conseil constitutionnel du 16 juillet 1971. Cette décision qui pose le Conseil constitutionnel comme garant de la liberté des associations a été le premier moment d’une dérive qui voit s’interposer, entre le peuple et la loi, une nouvelle catégorie, les associations. Certes, le peuple ne s’exprimait qu’au travers de ses représentants, sauf sur quelques sujets essentiels où l’exécutif avait pu lui donner la parole par référendum mais quelque chose de plus s’interpose entre le peuple et ses représentants et ce sont ces associations : auto-proclamées, représentatives de rien si ce n’est de groupes de pression communautaristes et de lobbies financiers (faut-il oublier que beaucoup d’associations sont largement financées par nos impôts ?). Dans ces conditions, l’interrogation de la philosophe Simone Weil sur le thème « faut-il supprimer les partis politiques » apparait ainsi de nos jours assez dérisoire même si elle ne manquait pas de pertinence à son époque. Les partis politiques sont maintenant à la remorque des associations, ce qui est beaucoup plus grave.

 

***

 

Eric Zemmour écrit dans un de ses « romans sociologiques » : « Qu'est-ce que ce "citoyen du monde", sinon la revanche venue du tréfonds des âges des nomades sur les sédentaires, qui les ont soumis il y a plusieurs milliers d'années ? Nous n'en avions pas bien conscience alors. Nous ne devinions pas que ce nomadisme idéologique, ce cosmopolitisme de pacotille servait les intérêts des forces capitalistes de la dérégulation, qu'on n'appelait pas encore mondialisation. Certains d'entre nous allaient en tirer un profit colossal. » (Petit Frère, roman, 2008). Même s’il comporte des personnages un peu trop typés et donc un peu dépourvus d’épaisseur littéraire le roman de genre « roman-enquête » de Zemmour fait réfléchir. Dire qu’il ne s’intéresse qu’aux Juifs, comme le suggère Jean Robin n’est pas très convaincant, il montre aussi le départ des Français des « quartiers » devenus des ghettos maghrébins et d’Afrique noire, en outre sous influence de l’islam des banlieues.


 

 



Octobre 2009  




Maubreuil cinéaste et Maffesoli sociologue : regards croisés

Dans le dernier numéro d’Éléments (133), Ludovic Maubreuil écrit fort justement (p. 20) : « Depuis au moins une dizaine d’années, la doxa libérale s’est d’une certaine manière réapproprié le questionnement identitaire (et à de ce fait déplacé l’ancien débat libéraux/communautariens). En effet, ce qu’il s’agit de vanter ici [il s’agit du film La Vague de Dennis Gansel] , c’est bien l’individu poly-appartenant, passant sans difficultés ni états d’âme d’une tribu à l’autre, d’une communauté, d’un réseau, d’un système de codes au suivant, pour la plus grande joie d’un pouvoir qui ne cherche justement qu’à manipuler les signes et les appartenances. Il s’agit de toujours mieux s’inscrire, de toujours davantage consommer, dans le plus de niches possible. Ainsi n’est ce pas tant la communauté en soi qui est ici visée, mais le désir que pourrait avoir celle-ci de rester statique ; ce n’est pas le fait d’avoir un code vestimentaire, gestuel ou langagier qui pose problème (c’est au contraire perpétuellement promu), que le fait que celui-ci puisse devenir exclusif. En d’autres termes, il s’agit d’éviter que la règle qui veut la pluralité et la superficialité des contextes n’ait plus cours, que le code soit confisqué par un groupe qui ne joue plus le jeu (seul bien commun encore discernable). Ce n’est pas tant la tentation hégémonique d’un tel groupe qui constitue un danger que son désir de n’être plus communicant, d’être un frein à tout ce qui bouge et circule. (…) fixer les signes, leur donner un sens définitif est pire qu’un crime, c’est un péché. ». Il est difficile de ne pas voir dans ces lignes d’une portée à la fois sociologique et philosophique décisive – les deux vont maintenant toujours ensemble car il n’est plus possible de rien penser philosophiquement qui ne soit un regard sur la mutation anthropologique  de l’homme qui est celle de notre temps – une critique radicale des engouements postmodernes.

Si c’est toujours avec grand intérêt que l’on lit les travaux de Michel Maffesoli, qui, depuis L’Ombre de Dionysos (1982), défriche le terrain des socialités nouvelles, « postmodernes », s’il est certain que ces travaux aident à comprendre notre monde quotidien, notre monde vécu, il est nécessaire, au-delà du constat, qui lui même peut être discuté (voyons nous vraiment ce que nous croyons voir ? voyons nous tous la même chose ? la réponse est bien sûr : non), il est ainsi nécessaire de porter des jugements de valeur sur l’ordre sociétal établi, voire le désordre établi.
Si un certain foisonnement du social n’est pas niable, est-ce une nouveauté ? Cela veut-il dire que nous vivons dans la meilleure société possible ? Bien sûr que non. Auquel cas il faudrait louer nos seigneurs libéraux de nous faire vivre dans un si beau monde. Et si le meilleur du social était ce qui échappait à la société liquide ? Un débat à avoir.



***                                 




Le Général de Gaulle, dans une conférence de presse du 11 avril 1961, déclarait : « Si les populations algériennes veulent, en définitive, se laisser mener à une rupture avec la France, telle que nous n’ayons plus aucune part à leur sort, nous n’y ferons aucune opposition. Naturellement, nous cesserons aussitôt d’engouffrer dans une entreprise désormais désespérée nos ressources, nos hommes, notre argent. Nous inviterons à quitter les territoires intéressés ceux de nos nationaux qui s’y trouveront, et qui courront vraiment trop de risques. Inversement, nous renverrons chez eux ceux des Algériens vivant en France qui cesseraient d’être Français. » Seule la première partie de ce raisonnement a été appliquée, à savoir le départ forcé des Français d’Algérie.

 
***


Georges Marchais affirmait à propos de l’immigration : « La cote d’alerte est atteinte. (…) C’est pourquoi nous disons : il faut arrêter l’immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage. » - « Je précise bien : il faut stopper l’immigration officielle et clandestine. » - « Il faut résoudre l’important problème posé dans la vie locale française par l’immigration ». - « Se trouvent entassés dans ce qu’il faut bien appeler des ghettos, des travailleurs et des familles aux traditions, aux langues, aux façons de vivre différentes. Cela crée des tensions, et parfois des heurts entre immigrés des divers pays. Cela rend difficiles leurs relations avec les Français. » - « Quand la concentration devient très importante (…), la crise du logement s’aggrave ; les HLM font cruellement défaut et de nombreuses familles françaises ne peuvent y accéder. Les charges d’aide sociale nécessaires pour les familles immigrées plongées dans la misère deviennent insupportables pour les budgets des communes ». (L’Humanité, 6 janvier 1981). Depuis, le caractère catastrophique de l’immigration pour les couches populaires françaises est apparu encore plus évident. Georges Marchais, sur ce point  avait raison. Le P « C » d’aujourd’hui l’a complètement oublié.

 
***


Souffrance de la France et appel de l’Empire


Cioran ausculte notre patrie

Un ennui tient à la clarté. C’est l’ennui qui tient au trop de clarté. « Je ne crois pas que je tiendrais aux Français [au sens d’être attaché à] s'ils ne s'étaient pas tant ennuyés au cours de leur histoire. Mais leur ennui est dépourvu d'infini. C'est l'ennui de la clarté. C'est la fatigue des choses comprises. »  Cioran (De la France, 1941). La France, dit-il encore, c’est la sociabilité, l’amour de la conversation. « C'est une culture a-cosmique, non sans terre mais au-dessus d'elle. »
Sur la fin de la France comme peuple, Cioran livre cette prodigieuse analyse, indépassée :
« Un peuple sans mythes est en voie de dépeuplement. Le désert des campagnes françaises est le signe accablant de l'absence de mythologie quotidienne. Une nation ne peut vivre sans idole, et l'individu est incapable d'agir sans l'obsession des fétiches. Tant que la France parvenait à transformer les concepts en mythes, sa substance vive n'était pas compromise. La force de donner un contenu sentimental aux idées, de projeter dans l'âme la logique et de déverser la vitalité dans des fictions – tel est le sens de cette transformation, ainsi que le secret d'une culture florissante. Engendrer des mythes et y adhérer, lutter, souffrir et mourir pour eux, voilà qui révèle la fécondité d'un peuple. Les "idées" de la France ont été des idées vitales, pour la validité desquelles on s'est battu corps et âme. Si elle conserve un rôle décisif dans l'histoire spirituelle de l'Europe, c'est parce qu'elle a animé plusieurs idées, qu'elle les a tirées du néant abstrait de la pure neutralité. Croire signifie animer. Mais les Français ne peuvent plus ni croire ni animer. Et ils ne veulent plus croire, de peur d'être ridicules. La décadence est le contraire de l'époque de grandeur : c'est la re-transformation des mythes en concepts. » (…) « Les Français se sont usés par excès d'être. Ils ne s'aiment plus, parce qu'ils sentent trop qu'ils ont été. Le patriotisme émane de l'excédent vital des réflexes ; l'amour du pays est ce qu'il y a de moins spirituel, c'est l'expression sentimentale d'une solidarité animale. Rien ne blesse plus l'intelligence que le patriotisme. L'esprit, en se raffinant, étouffe les ancêtres dans le sang et efface de la mémoire l'appel de la parcelle de terre baptisée, par illusion fanatique, patrie. » (…) « La France n'a plus de destin révolutionnaire, parce qu'elle n'a plus d'idées à défendre. Les peuples commencent en épopées et finissent en élégies. »

Cioran évoque l’appel de l’Empire : « Lorsque se défont les liens qui unissaient les congénères dans la bêtise reposante de leur communauté, ils étendent leurs antennes les uns vers les autres, comme autant de nostalgies vers autant de vides. L'homme moderne ne trouve que dans l'Empire un abri correspondant à son besoin d'espace. C'est comme un appel à une solidarité extérieure dont l'étendue l'opprimerait et le libérerait en même temps. » (idem). Et l’on comprend alors ce qu’on n’avait peut-être jamais compris avant : l’Empire est femelle, l’Empire, c’est la protection de la femme, de la mère, c’est le ventre. C’est la part féminine d’une aspiration au politique. D’où sa légitimité, d’où, aussi, la nécessité que cette part féminine ne s’exprime pas trop fémininement. En d’autres termes, l’Empire doit être Républicain avant d’être démocratique (la République est la condition de la démocratie). Si c’est le contraire, on ajoute de la féminité à de la féminité, on ajoute de la domesticité à de la domesticité, de la protection à la protection, et c’est alors un déficit de masculinité qui se manifeste. Avec un très gros risques : ce sont les empires faibles qui sont les plus bellicistes (Russie et Autriche-Hongrie en 1914). le Japon de 1941 n’est pas un contre-exemple : ce n’était pas un empire fort dans la mesure où le Japon était fort mais n’était aucunement un Empire, c’était une nation avec un Empereur, ce qui n’est pas du tout la même chose.


                                       


Septembre 2009  



Ça donne

Sylviane Agacinski, philosophe, spécialiste du rapport entre les sexes, souligne fréquemment l’asymétrie entre les hommes et les femmes. C’est ainsi que l’expression « faire l’amour », pour exacte qu’elle soit à divers égards, quant à l’existence d’une envie de sexe partagée de part et d’autre, est aussi un peu trompeuse.  En d’autres termes, dire qu’un homme baise une femme, ou l’a baisée, est peut-être un peu rude pour nos oreilles correctes, mais est au fond plus vrai que l’expression « faire l’amour ».
Ainsi, Jean-Pierre Marielle dit joliment « Je vais te fourrer » dans Comme la lune, de Joël Séria (1977). Mieux encore, il serait plus exact d’écrire : « Ça baise », comme Heidegger dirait « Ça donne » (Es gibt), ou encore, plus circonstancié : « Il y a de la baise ».
On pense à un « poème » traditionnel du Var intitulé Les femmes de Brignoles :

« Les femmes sont gâtées
Dans la ville de Brignoles
Leurs hommes sont dotés
De grosses roubignoles
Elles aiment bien tâter
Ces grosses roubignoles
Dont leurs hommes sont dotés
Dans la ville de Brignoles
Si vous passez dans l’coin
Grandes et petit’ salopes
Allez faire coin-coin
À ces couill’s interlopes ».

***

Quand l’assimilation marchait

Il fut un temps où l’intégration, que l’on appelait alors l’assimilation, marchait, c’est-à-dire produisait des Français. C’était avant le regroupement familial de Giscard et Chirac en 1975. Les immigrés étaient alors des travailleurs immigrés, des hommes, qui venaient seuls et qui, quand ils ne retournaient pas chez eux, se mariaient avec des Françaises et faisaient avec elles des enfants qui étaient donc élevés par des mères françaises. Cela faisait des petits Français. Ce n’était pas conforme aux normes de la soi-disant « pureté raciale » des fanatiques de la blanchitude (une terre « blanche », un peuple « blanc ») ni aux fantasmes de la société pluriculturelle et de « l’accueil de l’autre dans sa différence » dont la logique est bien entendu d’accepter ici la burqa, l’excision, etc, puisque l’idée que chaque pays puisse faire vivre chez lui son modèle de civilisation est refusée, au nom de l’équivalence de tout avec tout. Eric Zemmour a dit cela très bien me paraît-il. Sans doute ne dis-je que la même chose. Mais en l’occurrence, plagier Zemmour, ce n’est pas autre chose que plagier la réalité.
Comment faire autrement ?


 

***

L’humour liquidé par le rire :
la civilisation tuée par la barbarie contemporaine

Nous avons complètement perdu le sens de l’humour. Celui-ci suppose de l’intelligence, de la fine connivence, et aussi de la distance.  Ces ingrédients de base sont soit perdus soit n’entrent plus en relation les uns avec les autres. L’humour est menacé par les agelastes (François Rabelais), à savoir « ceux qui ne savent pas rire », mais aussi et surtout il est menacé par le rire contemporain. Car ce rire « à tout bout de champ », ce ricanement plus qu’il n’est un rire est le rire du satisfait de lui-même. C’est le rire du gros contentement de soi. L’humour a mis longtemps à s’imposer à coté du rire originel, celui de la bonne santé qui ricane devant la maladie. Nous assistons à ce retour du « gros rire » originel, il est évidement néo-originel donc plus vulgaire. Il porte la marque du néo-primitivisme contemporain. Et à nouveau, il éclipse l’humour avec ce que ce dernier comporte de distance mais aussi de sollicitude vis-à-vis de l’autre. L’humour est caustique, il n’est pas cruel. Le rire contemporain a beaucoup plus à voir avec le rire cruel de la cour de récréation qui se moque de l’handicapé, du mal habillé, du pauvre, de l’étranger qui s’exprime mal, etc.  La première modernité, volontariste mais aussi relativiste, et « humaniste » au sens renaissant du terme, avait permis l’émergence de l’humour.  La seconde modernité, notre hyper-modernité nihiliste tue l’humour. Finkielkraut remarque (entretien Spectacle du monde, septembre 2009) : « Si ’’le rire est le propre de l’homme’’, pas l’humour. Lui n’est le propre que de l’homme civilisé, ou de l’homme moderne, au sens noble du terme, celui qui met en doute ses propres certitudes. Car la modernité, c’est aussi cela. C’est certes Descartes affirmant sa prétention à la maîtrise, mais c’est aussi Cervantès découvrant la relativité des opinions humaines et la sagesse du principe d’incertitude. A cet égard, l’humour marque une rupture avec le rire originel, lequel n’est que l’expression effrayante de la suffisance barbare de l’homme en bonne santé face à l’homme disgracié, à l’homme différent, à l’homme malade. Nous assistons aujourd’hui, sous couleur de plaisanterie, à un retour à ce rire originel. C’est l’époque d’un réensauvagement du monde par le rire. Ou, pour le dire autrement, c’est une mensongère homonymie que d’évoquer l’humour à propos du rire contemporain. L’humour a disparu dans un gigantesque éclat de rire. Le bouffon du roi est devenu le roi. » Une nouvelle fois, Finkielkraut m’aide à comprendre ce que je pense, et le révèle à moi même. Ce n’est pas mon ami, mais c’est mon maître.



***



Un extrait de Lewis Carroll. « Juste à ce moment, je ne sais pourquoi, (Alice et la Reine Rouge) se mirent à courir.
Ce qu’il y avait de plus curieux, c’est que les arbres et tous les objets qui les entouraient ne changeaient jamais de place : elles avaient beau aller vite, jamais elles ne passaient devant rien.
« Je me demande si les choses se déplacent en même temps que nous ? » pensait la pauvre Alice, tout intriguée.
Et la Reine semblait deviner ses pensées, car elle criait : « Plus vite ! Ne parle pas ! »
(…) Alice regarda autour d’elle d’un air stupéfait.
- Mais voyons, s’exclama-t-elle, je crois vraiment que nous n’avons pas bougé de sous cet arbre ! Tout est exactement comme c’était !
- Bien sûr, répliqua la Reine ; comment voudrais-tu que ce fût ?
- Ma foi, dans mon pays à moi, répondit Alice, encore un peu essoufflée, on arriverait généralement à un autre endroit si on courait très vite pendant longtemps, comme nous venons de le faire.
- On va bien lentement dans ton pays ! Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu’on peut pour rester au même endroit. » (Alice au pays des merveilles. De l’autre coté du miroir). Une histoire qui dit quelque chose du monde moderne.

 

***

 

Montherlant : « Qui cherche l’exil le trouve. »

 

***

 

On lit dans les Maximes de Chamfort : « Dans le monde, vous avez trois sortes d'amis : vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent. » Montherlant reprend, dans La guerre civile, cette formule beaucoup plus intelligemment : « Nous avons trois sortes d’amis. Nos amis qui nous aiment. Nos amis qui nous haïssent. Et nos amis qui nous aiment et nous haïssent à la fois. »

 

***

 

Montherlant : « il est encore nécessaire de naviguer, quand il n’est plus nécessaire de vivre. »

 

***

 

« L’avenir est dans la volonté, non dans les prophéties » écrit Montherlant dans La Guerre civile. En conséquence, vaincra celui qui veut vraiment vaincre (à intelligence égale bien sûr).

 

***

 

« J’ai fait ce qui m’était le plus difficile » dit Pompée dans La Guerre civile, de Montherlant. Grande question : faut-il faire « ce qui est le plus difficile » ? il faut surtout faire ce qui constitue un destin.

 

***

 

« Si on connait bien l’histoire romaine, il n’est pas indispensable de connaître l’histoire du monde. » dit Montherlant. Il s’agit par là de relever que l’histoire romaine est un microcosme. C’est vrai, mais on peut le dire d’autres périodes de l’histoire. La Révolution française et l’Empire nous disent aussi beaucoup de ce que sont les hommes jetés dans l’histoire qu’ils font sans savoir exactement quelle histoire ils font. Ce qui est certain c’est que l’érudition des « magazines historiques ou culturels » du type «  le roi René, protecteur des arts », « les splendeurs des tsars russes », ne fait pas l’homme de culture, au sens de l’homme qui comprend l’histoire, et donc en reconnait le sérieux et le tragique.

 

***

 

« La souffrance la plus blessante, c’est souffrir de ce qu’on est. » dit Montherlant. Et parfois aussi, de n’être que ce qu’on est. Incomplétude humaine, trop humaine.

 

***

 

Pierrot le fou, de Jean-Luc Godard, 1965. Photographie inoubliable de Raoul Coutard. Comme toutes les choses importantes, inutile d’essayer de faire aimer ce film à ceux qui ne l’aiment pas. Louis Aragon avait écrit sur Pierrot le fou un long article intitulé « Qu'est-ce que l'art ? » (Les Lettres françaises, 9-15 septembre 1965) dont voici les passages sans doute les plus essentiels. Nous avons regroupé les propos d’Aragon en deux thèmes, la beauté et l’ordre.

La beauté. « Pendant que j'assistais à la projection de Pierrot, j'avais oublié ce qu'il faut, paraît-il dire et penser de Godard. Qu'il a des tics, qu'il cite celui-ci et celui-ci là, qu'il nous fait la leçon, qu'il se croit ceci ou cela... enfin qu'il est insupportable, bavard, moralisateur (ou immoralisateur) : je ne voyais qu'une chose, une seule, et c'est que c'était beau. D'une beauté surhumaine. Physique jusque dans l'âme et l'imagination. Ce qu'on voit pendant deux heures est de cette beauté qui se suffit mal du mot beauté pour se définir : il faudrait dire de ce défilé d'images qu'il est, qu'elles sont simplement sublimes. » (…)

On a parlé du film de Godard comme d’un film « anarchiste ». C’est à mon avis au contraire un film hanté par l’obsession de l’ordre. Hanté par recherche d’un ordre juste, juste et exact des choses et du monde. Godard est hanté par la recherche d’un sens supérieur du monde, un sens solaire du monde, au-delà de toute morale (on le voit d’ailleurs aussi dans Le petit soldat). Aragon écrit encore : « Car personne ne sait mieux que Godard peindre l'ordre du désordre. Toujours. Dans Les carabiniers, Vivre sa vie, Bande à part, ici. Le désordre de notre monde est sa matière, à l'issue des villes modernes, luisantes de néon et de formica, dans les quartiers suburbains ou les arrière-cours, ce que personne ne voit jamais avec les yeux de l'art, les poutrelles tordues, les machines rouillées, les déchets, les boîtes de conserves, des filins d'acier, tout ce bidonville de notre vie sans quoi nous ne pourrions vivre, mais que nous nous arrangeons pour ne pas voir. Et de cela comme de l'accident et du meurtre il fait la beauté. L'ordre de ce qui ne peut en avoir, par définition. » (…) « Et je ne sais plus ce qui est le désordre, ce qui est l'ordre. Peut être que la folie de Pierrot, c'est qu'il est là à mettre dans le désordre de notre temps l'ordre stupéfiant de la passion. Peut-être. L'ordre désespéré de la passion (le désespoir, il est dans Pierrot dès le départ, le désespoir de ce mariage qu'il a fait, et la passion, le lyrisme, c'est la seule chance encore d'y échapper). » On n’oubliera pas de sitôt non plus, dans Pierrot le fou, la forte prestation de Raymond Devos.

 

***

 

L’assassinat de Pompée. Il fut massacré sur l’ordre d’un enfant de 13 ans, le roi égyptien Ptolémée XIII. Sa tête fut coupée. Le reste de son corps brulé. Montherlant écrit : « Un auteur, je ne sais plus lequel (ce n’est pas Plutarque), dit que Philippe [un esclave affranchi de Pompée] et le vétéran [un vieux soldat de ceux restés fidèles. Il s’agirait d’un certain Cordus] inscrivirent sur la sable : Hic situs est Magnus, « Ci-gît Pompée. » La formule étant conventionnelle, je la prends comme telle. Mais qu’il serait plus beau de la lire ainsi : Hic situs, « cet endroit », est Magnus, « est Pompée ».  Cet endroit ! [il faut entendre ici « endroit » comme synonyme de « lieu »] Les cendres et les bois carbonisés ont été dispersés ; il ne reste qu’un endroit, et Pompée, Pompée le Grand, c’est cet endroit, ce vide. Voilà qui aurait de la force et de l’étendue. » (La Guerre civile).

 

***

 

12 septembre 2009- A propos d’un tollé médiatique disproportionné et sans importance (concernant le ministre Hortefeux), Henri Guaino fait ces remarques qui ont une valeur générale. On croirait ces remarques sorties de la bouche d’Alain Finkielkraut : « La transparence, ça veut dire qu'il n'y a plus d'intimité, plus de discrétion ; plus rien n'a d'épaisseur dans la transparence, à commencer par les êtres humains. On n'est plus responsable de rien, il faut juste faire attention de ne jamais rien dire. » Henri Guaino juge ensuite les usages d'Internet immatures. « Pour l'instant, nous n'avons pas appris collectivement à nous servir de la meilleure façon des nouvelles technologies de communication. Internet ne peut être la seule zone de non droit, de non-morale de la société, la seule zone où aucune des valeurs habituelles qui permettent de vivre ensemble ne soient acceptées. Je ne crois pas à la société de la délation généralisée, de la surveillance généralisée. »

 

***


2 juillet 2009  


À propos du scrutin des élections européennes de juin 2009, Régis Debray écrivait quelque temps avant le vote : « Simple question de goût. Je n’aime pas le champagne ni le rosé, mais le bon coup de rouge, franc du collier. Et même si le verre n’est pas grand, je préfère encore boire dans mon verre — suivant en cela la double recommandation, aristocratiquement plébéienne, d’Alfred de Musset et de Charles de Gaulle. Je me fie en somme aux bonnes vieilles recettes du terroir, sans chichis. Cuisine populaire qui ne brouille pas l’estomac et évite de se retrouver patraque le lendemain. L’espoir restant de se retrouver bientôt tous ensemble autour de la table, fraternellement — Mac Do et Fouquet’s exclus ».


 

Il y a les gens ambitieux et les gens orgueilleux. Ce sont rarement les mêmes car les qualités des uns sont les handicaps des autres. La droite radicale manque des ambitieux plus que des orgueilleux. C’est sa faiblesse mais aussi parfois sa noblesse.

 

---------------

 

« Devenir mur et rester pur » : devise des Wandervögel (Oiseaux migrateurs).

 

-----------------

 

 En dessin, on peut diviser les traits à exécuter en courbes et lignes droites. Dans le doute on peut tout transformer en ligne droite.  On a de bonnes chances d’’arriver à quelque chose.  Ce n’est pas le cas si on transforme tout en courbes. Pour les couleurs, garder un cœur de chromatisme, un couple d’opposition de couleurs primaires, pas plus d’’un couple. 

 

--------------------

 

 L’un des principaux livres d’intérêt philosophique des 10 dernières années n’est pas un livre de philosophie. C’est Le cinéma ne se rend pas de Ludovic Maubreuil (Alexipharmaque, 2008). De l’analyse de Jean-Pierre Melville comme négatif de notre monde au démontage critique de l’esthétique de la fascination (et d’une certaine fascisation d’ailleurs), tout est compris, dit, ressenti. On en ressort un peu plus intelligent, plus ému par le monde, plus libre.

 

------------------

 

16 juin 2009. L’économiste libéral Marc de Scitivaux déclarait récemment : « Face à l'argent, l'homme n'est jamais raisonnable. Il passe régulièrement et rapidement de l'euphorie excessive à une panique irraisonnée, de l'appât du gain à la peur de perdre. « (JDD, 21 septembre 2008). Il avait annoncé la crise financière dès Juillet 2007 lors d'une conférence intitulée « tous aux abris ». Il continue pourtant de défendre la thèse comme quoi : « Seul le comportement individuel, et non des règles collectives, peut protéger contre des emballements ». Comment fustiger une crise venue de l’appétit d’argent à court terme et du caractère moutonnier des acteurs tout en refusant des règles de régulation collectives ? Les libéraux sont incorrigibles !

 

------------------

 

16 juin 2009. Vu sur la vitrine d’un magasin parisien : « Vivez votre histoire ». Il s’agit de réaliser des vidéos, des albums photos, etc. Cela laisse perplexe. Ces gens ne vivraient donc pas leur histoire ? Ils la vivraient plus en la regardant ? Nous sommes bien dans la pathologie moderne : n’existe que ce qui est montré. Une autre caractéristique de nos temps est l’emploi du possessif : « Je fais attention à ma planète », « je trie mes déchets » (et non pas « la poubelle »), « je prends soin de mes dents » (au lieu de « je me lave les dents »), etc. On juge une époque – et en tout cas on la comprend mieux (narcissisme, individualisme, culte de l’être parfait) – en faisant attention à de telles pratiques langagières.


 



6 juin 2009

Robert Brasillach avait écrit dans sa Lettre à un soldat de la classe soixante : « Quand reviendront des jours paisibles, je ne me battrai plus que pour deux choses : le drapeau noir et les copains. Il faudra plus que jamais se souvenir de l'ignominie des corps sociaux. » La formule de Brasillach a été reprise par Mathieu Laurier dans Il reste le drapeau noir et les copains (1953 et éd. de l’Homme Libre, 2006). Pour beaucoup de collaborationnistes, il ne restait plus, de fait, après la guerre, que le drapeau noir et les copains. En effet, le caractère massif de l’Épuration physique, sans même parler des carrières brisées, des honneurs bafoués, etc, ne fait pas de doute et tranche par exemple sur la courte et petite « terreur blanche » de 1815. La terreur rouge et gaulliste de 1944-45 fut une vraie terreur.

Pour en prendre la mesure, il importe de se rappeler quelques faits. Les fusillés par les Allemands comme otages ou après condamnation à mort sont estimés à 4000 environ ou au maximum à 5200 en incluent les massacres du type Oradour. (cf. Jean-Pierre Besse, Les fusillés : Répression et exécutions pendant l'Occupation. 1940-1944, éd. de l’atelier, 2006). Au moment de l’Épuration, plus de 1500 condamnations à mort sont exécutées. Quant aux  victimes de l’Épuration sauvage, leur nombre n’est bien sûr pas exactement estimable. Elles seraient au moins de 10 000 selon la plupart des historiens actuels – mais la tendance n’est-elle pas à la minoration de toutes les victimes « non politiquement correctes » de la seconde guerre mondiale, qu’il s’agisse des bombardés de Hambourg ou Dresde, des maréchalistes assassinés, etc ?. Le ministre de l’Intérieur Adrien Tixier avait donné en novembre 1944, alors que l’Épuration était loin d’être terminée, le chiffre de 100 000 victimes. De manière plus rigoureuse, l’historien Robert Aron avançait quelques années plus tard le chiffre de 40 000 à 50 0000 victimes. Jean Pleyber chiffrait dans Écrits de Paris les assassinés ou exécutés à 68 000, et Henri Amouroux, enquêteur souvent avisé, avançait un chiffre entre 10 000 et 15 000.

Pourquoi une telle ampleur dans l’Épuration ? Il semble qu’il faille la mettre en regard non des crimes allemands ou collaborateurs mais de la peur éprouvée et de la honte de soi de nombreux français.  En vérité, l’image que les français avaient eu d’eux-mêmes, et ce avant même la guerre, au moment de la « France de l’apéro et des combines »,  était trop peu glorieuse pour ne pas souhaiter la gommer par une illusoire vengeance épuratrice déguisée en héroïsme du cinquième quart d’heure. Le mensonge d’une France résistante tout entière dressée contre l’Occupant nazi perdure encore. Il pollue et trouble encore les mémoires.  La vérité est pourtant simple, et fort banale : hormis quelques milliers de personnes d’un côté ou de l’autre, la France aspirait à sortir de l’histoire. Elle y est d’ailleurs fort bien parvenue, - malgré la parenthèse gaulliste et ses illusions - et nous en sommes encore là. Cela durera tant que l’histoire sera écrite par les vainqueurs, et tant que les français n’écriront pas enfin d’une manière plus équilibrée leur histoire, en parlant à l’occasion des tortures de la Gestapo mais aussi des égorgements de bébés ou de vieillards dont le seul tort était d’appartenir à une famille comptant un membre de la Milice, en parlant des motivations nobles et moins nobles à la fois chez les uns et chez les autres. Bref, en se disant la vérité.

  

---------------

22 mai 2009

André Zirnheld (1913-1942) était professeur de philosophie avant la dernière guerre. Il s’engagea dans les parachutistes des Forces Françaises Libre et fut ensuite intégré dans les unités britanniques SAS (Special Air Service) dont la devise était « Qui ose gagne ». Il trouva la mort dans une opération militaire contre les forces de l’Axe, en Lybie, le 27 juillet 1942. On lui attribue la Prière du para, trouvée dans sa sacoche :  

« Je m’adresse à vous mon Dieu,
Car vous donnez
Ce qu’on ne peut obtenir que de soi.
Donnez- moi, mon Dieu, ce qui vous reste
Donnez- moi ce qu’on ne vous demande jamais.
Je ne vous demande pas le repos,
Ni la tranquillité,
Ni celle de l’âme, ni celle du corps.
Je ne vous demande pas la richesse,
Ni le succès, ni même la santé.
Tout çà, mon Dieu, on vous le demande tellement,
Que vous ne devez plus en avoir !
Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste,
Donnez-moi ce que l’on vous refuse.
Je veux l’insécurité et l’inquiétude,
Je veux la tourmente et la bagarre,
Et que vous me les donniez, mon Dieu,
Définitivement.
Que je sois sûr de les avoir toujours
Car je n’aurais pas toujours le courage
De vous les demander.
Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste,
Donnez-moi ce dont les autres ne veulent pas,
Mais donnez-moi aussi le courage,
Et la force et la foi.
Car Vous êtes seul à donner
Ce qu’on ne peut obtenir que de soi ».

Nous sommes assez loin, on le voit, de notre  société hédoniste, de ses cellules de soutien psychologiques et du remboursement des changements de sexe par la Sécurité sociale. Ces paroles semblent venir d’une planète située à des années-lumière de la notre. .Elles viennent pourtant d’un compatriote.

De son coté, Pierre Bourgin (1924-1959) passa par les Chantiers de Jeunesse. Volontaire pour l’Indochine, il devient  capitaine du 2ème R.E.P. Dans le même temps, sous le pseudonyme de Von Palaïeff, il écrivait des poèmes. Pierre-Antoine Bourgin  meurt au combat en Algérie le 1er mars 1959.
Il avait écrit cette prière :

« Seigneur je voudrais être de ceux qui risquent leur vie,
Seigneur vous qui êtes né au hasard d' un voyage
Et mort comme un malfaiteur après avoir couru sans argent,
Tires- moi de mon égoïsme et de mon confort.
Que marqué de votre croix je n' ai pas peur de la vie rude
Et dangereuse ou l' on risque sa vie.
Au- delà de tous ces risques d' une vie engagée dans l' action,
Au- delà de tous les héroïsmes à panache,
Rendez- moi disponible pour la belle aventure à laquelle vous m' appelez.
Les autres peuvent bien être sages,
Vous m' avez dit d' être fou .
D' autres pensent qu'il faut conserver,
Vous m' avez dit de donner.
D'autres s' installent,
Vous m' avez dit de marcher et d' être prêt
A la joie et à la souffrance.
Aux échecs et aux réussites.
Et finalement de risquer ma vie.
En comptant sur votre amour. »

Alexandre Sanguinetti, personnage tortueux mais courageux, auteur d’une Histoire du soldat, écrivait : « Le guerrier ne fait que porter l’épée pour le compte des autres. Son métier est un métier de seigneur, parce que le guerrier accepte encore de mourir pour des fautes qui ne sont pas les siennes. » On le voit aujourd’hui en Afghanistan.



---------------


1er mai 2009. Alain Soral est un homme d’extrême centre et souvent tout le contraire en ce sens d’un porteur d’idées extrémistes. Il est contre la repentance mais aussi contre l’apologie du colonialisme qu’il juge un « discours exagéré ». Il est antisioniste mais rappelle que le judaïsme fut, comme le protestantisme, « une religion de l’intégration et du respect ». Il défend un certain universalisme français qui a permis à Gaston Monnerville comme à Mazarin de devenir de grands Français mais refuse la balkanisation de notre pays et l’importation du « conflit des civilisations ».

Il est aussi pour l’arrêt de l’immigration. Certes, quelques points mineurs posent question comme le rejet de l’assimilation républicaine classique à laquelle je ne vois pas bien quelle autre solution il propose de substituer. On peut surtout estimer que la définition négative d’une identité politique – l’antisionisme – n’est jamais productive à long terme. Je crains aussi qu’elle n’amène, interprétée sommairement, à regrouper des gens sur des bases moins subtiles que celles d’Alain Soral lui-même – en d’autres termes, qui ne soient pas seulement antisionistes mais tout simplement antisémites, ce qui est fort différent. C’est l’inconvénient de toute réflexion directement articulée sur un engagement politique. Comment échapper au paradoxe de Kant, à la séparation entre ceux qui ont les mains pures mais qui n’ont pas de main ? et les autres, qui n’ont pas les mains pures ?

Sans doute en affichant ses choix de principe – qui de toute façon ne sont jamais « purs » mais tout simplement humains - mais en laissant à ceux qui en ont vocation l’engagement directement politique. Ainsi je suis pour l’expulsion des sans papiers (et d’une manière générale contre l’immigration) et j’assume -sans réjouissance- que cela peut comporter une dimension dramatique pour les « intéressés », parce que je pense que le laxisme aboutit ineroxablement à une société multiraciste, sans lien social, et à la mort de la France, ce qui est plus grave de mon point de vue. En d’autres termes, j’ai des devoirs envers mes ancêtres, envers mes descendants et envers mes pairs plus que je n’en ai vis-à-vis des sans papiers. C’est ainsi : le lien social suppose des hiérarchies et des préférences.

---------------

26 avril 2009. Fred Scamaroni, né en 1914, était jeune haut fonctionnaire avant la dernière guerre. Dés 1940 il est gaulliste et résistant. Il est arrêté en Corse en 1943 par les services italiens d’occupation.  Il se suicide dans sa cellule avec un fil de fer, en s’ouvrant les veines, pour ne pas parler. Question : qui, aujourd’hui, pousserait  à ce stade l ‘amour de son pays, et le sens de l’honneur : ne pas livrer ses camarades, sans disposer d’un poison simple, en étant obligé de se donner la mort à petit feu, dans d’atroces souffrances ? Avec son propre sang, il avait écrit sur les murs de sa cellule : « Vive la France, vive de Gaulle ». Seigneur, quelle hauteur de vie et de vue  vertigineuse. En sommes-nous dignes ? Voilà en tout cas comment se payait l’immense dignité d’aimer son pays jusqu’au bout.

---------------


26 avril 2009. Calvin. « Plus encore que pour Luther, chez Calvin, l’Ancien (ou premier) testament et le nouveau (ou second) ne font qu’un. Sans être la seule, l’oeuvre de Calvin et le développement de sa pensée  vont contribuer à la modernité : la dimension de la conscience, l’idée de responsabilité civile, l’importance de l’engagement civique au quotidien, ou encore l’importance de la raison – sans que celle-ci ne s’oppose d’ailleurs à une certaine mystique… » dit le Pasteur Gil Daudé, de Paris. Ce que j’entends, c’est que le calvinisme a contribué à mettre sur pied l’individualisme, à développer l’idée de responsabilité strictement individuelle, à dissocier l’engagement social de la solidarité communautaire, à séparer la raison du cœur en niant qu’on ne comprend bien qu’avec le coeur.  Accessoirement si, contre l’évidence du récit, l’Ancien Testament et le Nouveau ne font qu’un, ce ne peut être que parce que le Nouveau n’est interprété que sous l’angle de vision de l’Ancien.

---------------

 


15 février 2009. Le photographe Brassaï fut « la sentinelle frémissante de la réalité » disait Henry Miller qui l’appelait l’œil de Paris. « Cet homme a plus que deux yeux » écrivait Jean Paulhan. 

Brassaï (1899-1984) était né à Brasov – d’où son pseudonyme - , ville de Transylvanie austro-hongroise avant 1918, puis roumaine. Ses photographies de Paris restent les plus admirables, les plus profondément parisiennes qui soient et échappent au « pittoresque », une ignoble invention moderne. Brassaï disait : « Comme le poète ressuscite les mots usés, le créateur d’images s’attaque lui aussi à tout ce qui est devenu habituel… Surprendre avec ce que nous avons tous les jours à satiété devant les yeux…» (Jean-Claude Gautrand, Brassaï, Paris, Taschen, 2008).

 

---------------

 

15 février 2009. L’écrivain américain Henry Miller (1891-1980) écrivait : « C'est parfois l'échec qui est le meilleur gage de succès et souvent un retard s'avère plus utile qu'un progrès. Nous sommes rarement en mesure de nous rendre compte à quel point le négatif sert à produire le positif, à quel point le mal engendre le bien. «  (Peindre c'est aimer à nouveau, Livre de Poche, trad. Georges Belmont). « Etre soi-même, rien que soi-même, c'est inouï. Mais comment y arriver, comment y parvenir? Ah! c'est ça l'astuce, ça le plus difficile de tout. Le scabreux, c'est justement que cela ne demande pas d'effort. Le tout, c'est de ne pas vouloir être ceci ou cela, ni grand ni petit, ni habile ni maladroit...tu me suis? Tu agis selon ce qui se présente. Mais de bonne grâce, bien entendu. Parce qu'il n'y a pas une chose qui n'ait son importance. Pas une. »  (Le sourire au pied de l'échelle, Livre de Poche, trad. G. Belmont).


---------------



14 février 2009. Je lis sous la plume d’un commentateur de l’actualité du Proche-Orient : « Plus que jamais, les Israéliens ont besoin d'un De Gaulle (et les Palestiniens d'un Garibaldi mais c'est une autre histoire). » (Hugues Serraf). Cela me parait assez bien vu. Les Israéliens – ou pour être précis les Juifs d’Israël - ont besoin de quelqu’un qui leur fasse abandonner leur politique actuelle  vis-à-vis des Palestiniens (ce que de Gaulle a fait pour la France en Algérie même s’il l’a fait d’une manière peu satisfaisante). Cela veut dire l’abandon par Israël de son nationalisme, de l’apartheid, de la colonisation, de la répression féroce de toute une population arabe quand elle n’accepte plus de reculer sans cesse. Une politique, celle de l’Etat d’Israël, qui bien entendu n’est pas soutenue par tous les Juifs d’Israël, mais qui, historiquement, ne peut pas ne pas apparaître comme leur responsabilité historique d’aujourd’hui, sans pour autant admettre une essentialisation des peuples (au sens de rabattement sur leur prétendue essence). Quant aux Palestiniens, ils ont besoin d’une libération nationale mais ils ont besoin aussi que celle-ci se fasse sur une base laïque, afin de faire leur place aux Juifs dans une Palestine nouvelle, multi-religieuse, juive, chrétienne, musulmane, athée. C’est la question de l’invention, pas simple, d’une citoyenneté post crispations nationalistes et identitaires. Mais avec quel moteur, avec quelle nouvelle ambition unificatrice, mobilisatrice ? Etre la Suisse du Proche-Orient ? Etre sa Prusse ? La première condition serait sans doute qu’Israël cesse de considérer que le soutien américain est une solution à long terme pour son existence et sa survie. La seconde serait sans doute la mise en place d’un arbitrage régional. Nous en sommes loin.




---------------


27 janvier 2009

    Tant qu’on n’aura pas compris que les droits de l’homme ne peuvent être qu’une conséquence des droits des peuples, droits des peuples à exister, à perdurer, à avoir leur terre, leur langue, leur autonomie, leur identité, leurs mœurs, leur façon d’écrire leur  histoire  et ainsi tout simplement leur avenir, on ne fera jamais avancer les droits de l’homme concret. Car l’homme concret appartient à un peuple. C’est par la mise en œuvre des droits des peuples – droit notamment de contrôler leurs ressources -, de s’émanciper de la dictature mondiale des marchés - que les droits humains peuvent être pris en compte. L’homme est d’abord un être social, un être en communauté, et une communauté complète est une communauté politique.

----------------------

Une adversaire sans doute mais un type humain sympathique

 

     Houria Bouteldja a cofondé en 2003 le collectif féministe les Blédardes, et est devenue porte-parole du « Mouvement des Indigènes de la République ».  Elle défend un féminisme musulman dont la thèse est : « Ce n’est pas l’islam qui opprime les femmes, c’est la lecture machiste qui en est faite. ». Son collectif se distingue radicalement des Ni putes ni soumises, si facilement récupérées comme on l’a vu.

    Il n’est pas du tout certain que les idées de Houria Bouteldja soient compatibles avec le maintien d’une identité française et européenne forte et fière, ne serait-ce que par sa prétention à nous imposer la repentance, mais il faut savoir que ce ne sont pas les musulmans qui, jamais, ont imposé la repentance comme idéologie dominante, ce sont les lobbies culpabilisateurs et immigrationnistes qui finissent par être victimes d’un retour de bâton. Ils ont levé des forces qu’ils ne contrôlent plus.

    Face à ces forces, il ne s’agit pas d’être complaisant – un peuple fort ne s’excuse de rien – mais il faut saluer chez une Houria Bouteldja, au-delà de ses thèses parfaitement contestables, excessives et unilatérales sur les « horreurs françaises », celle d’une colonisation pas plus douce – c’est exact –  que celles des Arabes, des Turcs et de tout le monde – des thèses parfaitement réfutées notamment dans l’excellente Nouvelle Revue d’Histoire de Dominique Venner, il faut saluer un type humain, un style humain qui ne manque pas d’allure, au-delà d’une mauvaise foi même pas consciente sans doute.  C’est le type humain dont la France et l’Europe ont besoin. Ce n’est pas avec de la bonne foi qu’on fait l’histoire, c’est avec de l’énergie et de la fougue.

-----------------------

9 Janvier 2009

Création d’un « front de libération de la ligne 13 » du métro parisien. Au-delà de l’humour, c’est un signe. Bien sûr, comparé aux massacres de la population civile de Palestine par l’armée israélienne à Gaza, l’affaire parait mineure. Elle l’est et ne l’est pas. Au vrai, les conditions d’entassement de nombre d’habitants de la région Ile de France dans les transports sont odieuses et constituent une atteinte  à la dignité humaine. Les hommes sont traités en troupeaux. Ils sont réduits à du bétail au moment où les animaux eux-mêmes sont réduits à de la viande. Il y a là un enchainement. Une deshumanisation totale de la société aboutit à considérer que les flux de transports doivent être accélérés à n’importe quel prix et que les résistances nationales doivent aussi être brisées à n’importe quel prix : à Guantanamo ou à Gaza.









2008



7 novembre 2008

 
Vote pour les motions au congrès du Parti socialiste. 29 % pour Ségolène Royal, 25 % pour Delanoë, presque autant pour Aubry. Cela fait 80 % de voix pour des motions issues de l’ancienne majorité du Parti socialiste donc 80 % de voix social-démocrate de droite. Ce sont en outre les motions les plus social-libérales qui arrivent en tête. Reste 19 % de voix social-démocrate de gauche avec Benoît Hamon. Cela pèsera un tout petit peu dans des combinaisons sans âme et sans idées politiques. On conçoit que Jean-Luc Mélenchon et Marc Dolez disent « ça suffit » et s’en aillent.




----------------------




Un proverbe géorgien dit : « Si un ours te terrasse, appelle le ’’grand-père’’ ». A méditer par les Géorgiens.




----------------------



4 novembre 2008

Les banlieues des années 60 furent une utopie brutale. Leur destruction ajoute à la violence du projet puisqu’elle invalide tout ce qui était une utopie de cité idéale, l’utopie d’un accès au bon air, à la verdure, et aux attributs du logement modernes (vide ordure, balcons, machine à laver, parking pour la voiture…). Il est vrai qu’entre le moment de la construction des grands ensembles et les destructions des années 2000, ce n’est pour l’essentiel plus la même population qui les habite, les enfants à la Doisneau et les populations qu’évoquent Marc Bernard dans Sarcellopolis (1964) ont cédé la place à des populations très largement non françaises d’origine. Les lieux de l’utopie – qui était une utopie « moderne » mais, aussi contestable soit-elle, était donc une utopie française et européenne - sont devenus des lieux de ghetto. Les photographies de Mathieu Pernot acquises par le Fonds municipal d’art contemporain de la Ville de Paris ou regroupées dans son ouvrage sur Le grand ensemble aident à comprendre cela. Le professeur Michel Poivert écrit très justement : « Mathieu Pernot associe plusieurs éléments pour former un univers à la fois analytique et expressif: la reproduction de cartes postales de grands ensembles des banlieues françaises, des vues d’implosions d’immeubles anéantis par les plans de réaménagements urbains, des détails des cartes postales montrant des figures humaines et enfin les retranscriptions des messages inscrits au revers des cartes postales. Ces documents d’une imagerie vernaculaire troublent d’abord par leur facture, les cartes postales sont des photographies grossièrement colorisées et possèdent cette beauté de l’union improbable de l’archive et de son esthétisation par la peinture contemporaine (de Gerhard Richter à Yves Bélorgey). Mais plus profondément, leur éclat de chromo traduit aujourd’hui l’utopie dont était jadis porteuse l’architecture des grands ensembles. Ces images de citées idéales recèlent les rêves anciens de la Reconstruction. La brutalité de l’association de ces images aux vues d’implosions en noir et blanc est apparue nécessaire à l’artiste pour traduire l’ampleur du choix politique: la destruction des utopies. Reste les hommes, où se cachent-ils ? En grossissant la reproduction des cartes postales jusqu’à entrer dans la trame d’impression, des figures ressurgissent, des hommes en marche, des enfants, des femmes, tous pris en image lorsque l’opérateur dans un plan large cherchait à rendre l’immensité des architectures à peine sorties de terre. Fantômes ressurgis du passé, ces habitants de l’utopie ne nous sont pas indifférents: la plupart nous regardent. Étaient-ils conscients alors de la présence de l’opérateur? Simple hasard d’une composition qui englobe à l’échelle de l’immensité de minuscules existences? Peu importe, en revanche, ce qu’en fait Mathieu Pernot est là: le peuple des grands ensembles a un visage, et avant qu’il ne soit celui des réprouvés de l’ordre social, il avait les traits des bambins de Doisneau. » (Mathieu Pernot, Le Grand Ensemble, éd. Le Point du Jour Éditeur, 2007).

 

----------------------

 

Alain Finkielkraut fait l’objet de nombre de mauvais procès. Je le dis d’autant plus volontiers que je ne partage pas tous ses points de vue. Il écrit à très juste titre : « La mémoire, c’est d’abord la distance. Les héritiers des victimes ne sont pas des victimes. La première chose que nous devons à ceux qui sont morts, c’est de ne pas nous prendre pour eux. Toute ma famille a été déportée, mais pas moi ! Ce serait pour moi un sacrilège que de m’épingler une étoile jaune en manifestant contre l’antisémitisme. »

----------------------

20 octobre 2008 John Dewey (1859-1952) notait : « [La démocratie] est l'idée de la communauté elle-même. Elle est un idéal au seul sens intelligible du terme ; à savoir, la tendance et le mouvement d'une chose existante menée jusqu'à sa limite finale, considérée comme rendue complète, parfaite. (…) Lorsque les conséquences d'une activité conjointe sont jugées bonnes par toutes les personnes singulières qui y prennent part, et lorsque la réalisation du bien est telle qu'elle provoque un désir et un effort énergiques pour le conserver uniquement parce qu'il s'agit d'un bien partagé par tous, alors il y a une communauté. La conscience claire de la vie commune, dans toutes ses implications, constitue l'idée de la démocratie. » (Œuvres philosophiques 2, Le public et ses problèmes, Editions Farrago/Léo Scheer, Université de Pau, 2003). La conception de John Dewey est proche sur ce point de celle de George Orwell qui met la common decency à la base du lien social et de toute démocratie possible. C’est pourquoi il ne peut y avoir de démocratie dans une société d’immigration de masse.

11 octobre 2008 Georges Marbeck fut membre du groupe Vive La Révolution, mouvement maoïste atypique post-68. Il a écrit L’Orgie, voie du sacré, fait du prince, instinct de fête  (Robert Laffont, 1993). Il répond à une question de Fréderic Joignot (Le Monde 2, hors série, mars-avril 2008) dans le cadre d’un dossier sur mai 68 :

« - Il est fréquent d’entendre des voix sentencieuses dénoncer l’influence néfaste de la ’’révolution des mœurs’’. Qu’en pensez-vous ?

G. M : Mieux vaut en rire ! Un nouvel esprit de tolérance est né, irréversible. En même temps, le contenu joyeux, libertaire, gratuit des aspirations de toute une génération a été récupéré, manipulé, vidé de son sens pour servir d’instrument à un racolage publicitaire et médiatique omniprésent. Regardez ce bombardement de bonnes à tout vendre au look ultra-sexy, à la voix enjôleuse, exhibant leurs charmes pour nous faire acheter tout et n’importe quoi. ’’Consommez ! Consommez ! mes poussins, et vous jouirez…’’. Combien de belles expériences de cette époque, exploratoires, utopiques, ont été détournées au profit de la pornocratie marchande ? Que ce soit la vulgarité de couvertures des journaux people, ou le cinéma porno ’’gonzo’’  ultraviolent qui déferle sur les écrans d’internet, convertissant une insondable misère sexuelle en sites payants. Soyez sexy ! proclamait récemment une campagne de pub pour un magazine féminin. Soyez sexy ! c’est un ordre. Quand un plaisir cesse d’être librement choisi pour devenir une injonction, c’est que le monde a tourné gravement maso ! »

       

------------


 23 septembre 2008
, Martine Aubry rappelle deux évidences qui ont malheureusement cessé d’en être depuis prés de 20 ans. Elle a  « deux ambitions ». La première est le retour au politique contre le mystico-people. « Réaffirmer la nécessité du retour de la politique, et la politique, dit-elle, ce n'est pas tout de dire nous allons faire ce que vous voulez », ce qui nous éloigne de la démocratie dite participative de Ségolène Royal qui n’est autre qu’une « démocratie » d’opinion. Martine Aubry affirme aussi : « Les Français nous le demandent, ils ne veulent pas d'une gauche étroite, ils ne veulent pas d'une gauche qui épie les réactions de l'opinion pour mieux la chevaucher. » Martine Aubry est social-démocrate mais du moins l’est-elle avec sérieux.


 ------------

Une certaine gauche se dresse depuis plus de 20 ans contre la nation. Le communautarisme est son arme. Julien Landfried, auteur de Contre le communautarisme (Armand Colin, 2007) remarque ainsi : « Si on analyse le rôle des médias, il faut voir comment une certaine presse de gauche, à partir des années 1970-1980, a décidé que la nation comme nation politique était un problème, en tout cas une configuration politique qui n'avait pas sa préférence. D'autres modes d'organisations politiques, en particulier le multiculturalisme ou le multi-communautarisme politique étaient peu à peu devenues l'objet de leur désir politique. Par exemple, Libération, Le Nouvel Observateur, Politis, Le Monde Diplomatique dans un certain nombre de leurs textes, trahissent leur préférence idéologique cachée, en mettant en avant telle ou telle revendication communautariste. Quand Libération fait sa Une sur la ‘’question noire’’ en France, le même jour que la première manifestation importante du CRAN, qui est pourtant très faible numériquement, c'est en réalité Libération qui en dit long sur ses préférences idéologiques ! Dans ce cadre-là, c'est la presse de gauche qui tient un rôle déterminant car auparavant c'était elle qui, en mettant la question sociale en tête de l'agenda politique, forçait les responsables politiques et médiatiques à se positionner par rapport à elle. » (entretien paru dans la revue autogestionnaire Utopie critique, n° 42 , 2007). Nous en sommes là ; les prolétaires en lutte ont été remplacés par des victimes : Juifs, Noirs, homos, immigrés, sans-papiers, et aussi femmes battus, victimes de pédophiles, trop laids, trop gros, trop enfumés, trop fumeurs, etc.

Le philosophe Philippe Forget note avec justesse : « Quand l’appareil d’État autorise des associations prébendées, à représenter des communautés hantées par leur peau, leurs mœurs et leurs superstitions, enfin toutes animées d’un ressentiment mémoriel, il rompt le pacte républicain car le peuple souverain ne se reconnaît pas de sections. S’il se sectionnait en ethnies, sexes ou églises, émergeraient bientôt des législations spéciales et des justices particulières. L’inflation des postures ‘’victimaires’’ sert à évacuer l’unité de la République et de la question sociale. » (« Culte de la ‘’diversité’’ et dépècement du peuple souverain », L’esprit européen, internet, 20 janvier 2008). Par contre il est nécessaire de na pas confondre corporatisme et communautarisme : le corporatisme (par exemple la défense forcenée de tel statut professionnel) est critiquable (et en même temps bien naturel) mais il génère ses propres contre-pouvoirs (la volonté de contrer les abus et le souhait de règles égales pour tous), tandis que le communautarisme relève d’un totalitarisme implicite (telle association s’érige le droit de parler au nom des « mal-logés », des « Juifs », des « sans-papiers », des « homos », … comme s’il existait une essence du mal-logé, du Juif, de l’homo, … ).

Philippe Forget note encore : « Aussi, face au désastre de la France contemporaine, c’est une grave faute politique que de prôner une réconciliation entre ‘’Français de souche’’ et ‘’Français d’origine immigrée’’. Cette discrimination sociologique ne saurait en aucun cas être érigée en politique. La République n’a à connaître politiquement que des citoyens français, lesquels forment le Peuple et s’assimilent au Peuple. Du Peuple, soit ils en sont soit ils n’en sont pas ; et cela qu’ils relèvent d’un signalement européen ou extra-européen ». 

Bien entendu. Toutefois, qui parle de réconciliation entre Français de souche et immigrés ? Ceux qui se préoccupent de ces questions parlent plutôt d’égalité – il s’agit d’une égalité de destin potentiel – et la réconciliation nécessaire concerne la droite sociale et la gauche nationale qui doivent converger et conjuguer leurs efforts puisque le social et le national nécessitent d’entreprendre les mêmes combats pour la souveraineté du peuple. 

Philippe Forget écrit encore : « Le Peuple est en amont de toute sociologie des populations, sachant cependant qu’un excès de bouleversement démographique risque de se transformer en changement qualitatif du paysage commun, au point que la reconnaissance historique et culturelle de soi devienne impossible. Toute forme d’existence nécessite un équilibre interne pour assurer sa transmission ou son renouveau, à peine de sombrer dans l’épars du non-sens. Il n’est pas ici question de la fixité d’une essence à préserver, mais d’un lien fédérateur qui noue et renoue un sens commun, au travers des époques et de leurs métamorphoses ». 

Immigration zéro ? Inversion des flux migratoires ? Si on est inflexible sur la souveraineté du peuple, sur la République, et sur la démocratie non négociable c’est-à-dire non diluée dans la globalisation, ce sont là des questions parfaitement légitimes, tout autant que la rupture avec le libre-échange mondial au profit de l’économie autocentrée. Le peuple doit être libre et porteur de rêve. Son plus beau rêve sera l’enchantement d’un grand destin européen : l’Empire en Europe et l’Empire d’Europe. L’Europe comme Empire.



 ------------


18 avril 2008,
Maurras et les immigrés

Charles Maurras écrivait ces lignes pleines de compréhension du mouvement social : « Toute immigration n’est point malfaisante. On conte à Istres […] qu’une usine construite vers le milieu du siècle y attira de l’Italie une centaine d’ouvriers. Ces braves gens, séduits par les conditions de travail, la facilité de la vie et l’accueil gracieux de leurs hôtes, se fixèrent à Istres. Ils se marièrent aux filles de l’endroit, dont ils adoptèrent sans peine la coutume et le goût, au point d’abandonner leur langue originelle pour le provençal et le français du pays. Leurs noms même se francisèrent par d’inévitables déformations. Des enfants naquirent en foule qui, croisés de nouveau avec les anciens habitants firent souche de Français normaux et de bons Français. Il n’est resté de l’alluvion étrangère qu’un monument, à la vérité fort précieux : les filles d’Istres, qui étaient belles, sont présentement les plus belles du pays provençal » (Au Signe de Flore, 1900 et Grasset, 1931). C’était à l’époque où les flux migratoires n’étaient pas en quantité déraisonnable.


 ------------


13 mars 2008. Frédéric Pajak est, avec Roland Topor, un des auteurs de « récit dessiné ». De quoi s’agit-il ? Non pas seulement d’illustrer bien sûr. Mais de saisir le monde par soi, et, dans le cas de Pajak, de faire parler les morts : Nietzsche, Pavese, Paul Rée, …
« C'est tout à fait par hasard que je me suis retrouvé, il y a trois ans, à randonner et à dessiner chaque jour dans la montagne, aux alentours de Sils-Maria, où vécut Friedrich Nietzsche. Fatalement, j'ai repensé à lui, et fatalement je me suis plongé à nouveau dans ses écrits, dans son courrier. De là est née l’envie de  reparler de lui et - pourquoi pas ? -, avec lui. Ce dialogue imaginaire m'a reconduit en Italie, à Turin, où j'ai écrit et dessiné L'immense solitude - livre inachevé qui devait se conclure sur le suicide de Primo Levi. – mais aussi devant le Vésuve, où Goethe séjourna, tout comme Paul-Louis Courier et Stendhal.
Déjà trente ans que je lis et relis Nietzsche, d’abord avec scrupule, puis en picorant. J'aime toujours autant ses paradoxes, ses provocations, sa liberté – et que sais-je encore ?. Mais à Sils-Maria, j'ai pensé, et de façon obsessionnelle à sa douleur - sa douleur mentale, certes ; sa douleur physique, plus encore. J'ai cherché à comprendre d'où venait ce mal et, en cherchant, j'ai rencontré parfois son contraire : le plaisir, celui, par exemple, de la conversation par exemple, avec Paul Rée, avec Albert Brenner et surtout avec sa grande amie Malwida von Meysenbug, qui l'aura rendu si heureux.
J'ai entendu la voix de Nietzsche, comme un chuchotement, parfois comme un fracas, et très vite à cette voix se sont mêlées d'autres voix, celles d'amis et de parents disparus. Au chagrin que m'inspire leur absence se sont ajoutés d'autres états d'âme, et des souvenirs, des paysages, des anecdotes.
De fil en aiguille, ce livre écrit et dessiné, précédé de quelques photographies, s'est refermé, tournant la page d'un seul et même livre - depuis L'immense solitude jusqu'à
Mélancolie
- dédié à la solitude, à l'enfance, à l'amour, comme un manifeste dont je rêvais

Dessin de Pierre Le Vigan (mis en forme par informatique)
 à l'âge de dix-neuf ans,– quand je présentai timidement mes premiers dessins à Gébé, le rédacteur en chef d'Hara-Kiri –, et qui avait pour titre Manifeste incertain. » (Frédéric Pajak, J’entends des voix, Gallimard, 2006).




 ------------

 

" Le coupable, nous le connaissons tous, ce n’est pas l’Islam, ce n’est pas l’immigré, c’est le libéralisme économique "

Thomas Demada écrit, dans le bulletin électronique Voxnr (4 octobre 2007) ces lignes qui devraient faire réfléchir sur ce qui menace vraiment les identités : « A Téhéran, la Perse bobo rêve de donner des cours d’aérobic. A Alger sévit une scène ’’black metal’’, l’Internet a suffit, pas besoin d’immigration nordique pour importer la misère culturelle de l’Occident. ’’Gothiques’’ de la Casbah, décérébrés par MTV, ils ignorent la lutte d’émancipation de leurs parents. Parlons du Japon, modèle absolu de Guillaume Faye : l’immigration n’y sévit pas vraiment, pourtant la jeunesse y est plus cosmopolite, plus débile, plus insignifiante que partout ailleurs. Comment hisser sur le pavois un pays où les mangas et les animés ne représentent que des traits européens, une vraie négation de soi… Les identités ne se menacent pas, ne se menacent plus entre elles. Elles sont collectivement en danger, de l’intérieur. Le branleur des halls d’immeuble qui ne rêve que d’un 4x4 Cayenne et d’une boulette n’est pas un musulman puissant, c’est un Américain en puissance …
Les responsables de toute cette misère sont à chercher du côté du CAC 40 pas de Khartoum… A qui profite l’immigration ? Certainement pas au clandé’, qui a surtout colonisé les petits ateliers pour finir calciné dans le gourbis infâme d’un trafiquant de sommeil. Le coupable, nous le connaissons tous, ce n’est pas l’Islam, ce n’est pas l’immigré, c’est le libéralisme économique (…) ». Bien vu.  


 ------------




 "Le pays des droits de l'homme", une imposture ?

4 mars 2008. J’ai un point de vue assez simple sur la France « pays des droits de l’homme ». Je crois que c’est une imposture. Je crois que la France « des droits de l’homme » c'est-à-dire de la Révolution française est le pays qui a inventé le génocide moderne, en Vendée. En conséquence je crois que c’est une entreprise de salubrité publique que la France apprenne à être d’abord le pays où les Français ont des droits, et même plus de droits que les autres, de même que, en Turquie, il est normal que les Turcs aient plus de droits que les autres, que les non-Turcs. Je crois que si la France s’était mieux préoccupée des droits des Français et non des pseudo-droits de l’homme elle aurait contribué à moins de guerres et à moins de désastres y compris les siens. Je crois que le plus pauvre, le plus modeste des Français, parce que ses pères et ses grands-pères ont fait la guerre pour la France –même et surtout si cette guerre était une abomination et a tué l’Europe, je pense à la Grande Guerre- doit être mieux traité que le plus sympathique des étrangers. Je crois que l’Antillais, le Juif, le Polonais d’origine qui bénéficie de cette fraternité nationale parce qu ‘il a donné –ou que ses pères ont donné– son sang pour la France doit lui aussi, bien sûr, être mieux traité que le plus sympathique des étrangers, à qui, tout simplement, nous ne devons rien. Disons le tout net : nous avons des devoirs d’abord envers notre peuple et principalement envers notre peuple. Et être français cela s’hérite ou cela se mérite.

2007

Novembre 2007. Marcel Sembat (1862-1922) fut un des principaux dirigeants du Parti socialiste de la fin du XIXe siècle aux années 20. Député du 18e arrondissement de Paris à partir de 1893, ministre en 1914, il fut aussi critique d’art, ami de nombreux peintres, et marié lui-même à la remarquable peintre et sculpteur (auteur notamment d’un  buste de Jules Guesde) Georgette Agutte, ancienne élève de Gustave Moreau.

Jury de salons de peinture, intéressé par la philosophie, la psychologie, la littérature ancienne, Marcel Sembat représenta un type d’homme politique tel qu’on en voit plus guère, recherchant l’enthousiasme, fuyant les certitudes philosophiques. Ses Cahiers noirs, ses écrits de maturité succédant à ses Cahiers jaunes, écrits de jeunesse, ont été retrouvés et édités (éd. Viviane Hamy, 2007). Il y parle avec beaucoup d’à propos de maints sujets et de sa recherche perpétuelle d’inspirations pour rassembler « la foule de ses moi ». Marcel Sembat mourut d’un accident de santé brutal. Sa femme peintre se suicida le lendemain en laissant un mot : «  Voilà 12 heures qu’il est parti, je suis en retard ».
Marcel Sembat et sa femme n’habitaient pas sur la même planète que Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy, Carla Bruni.

------------------

6 octobre 2007. Thomas Demada écrit, dans le bulletin électronique Voxnr (4 octobre 2007) ces lignes qui devraient faire réfléchir sur ce qui menace vraiment les identités : « A Téhéran, la Perse bobo rêve de donner des cours d’aérobic. A Alger sévit une scène ‘’black metal’’, l’Internet a suffit, pas besoin d’immigration nordique pour importer la misère culturelle de l’Occident. ‘’Gothiques’’ de la Casbah, décérébrés par MTV, ils ignorent la lutte d’émancipation de leurs parents. Parlons du Japon, modèle absolu de Guillaume Faye : l’immigration n’y sévit pas vraiment, pourtant la jeunesse y est plus cosmopolite, plus débile, plus insignifiante que partout ailleurs. Comment hisser sur le pavois un pays où les mangas et les animés ne représentent que des traits européens, une vraie négation de soi… Les identités ne se menacent pas, ne se menacent plus, entre elles. Elles sont collectivement en danger, de l’intérieur. Le "branleur" des halls d’immeuble qui ne rêve que d’un 4x4 Cayenne et d’une boulette n’est pas un musulman puissant, c’est un américain en puissance…
Les responsables de toute cette misère sont à chercher du côté du CAC 40 pas de Khartoum… A qui profite l’immigration ? Certainement pas au clandé’, qui a surtout colonisé les petits ateliers pour finir calciné dans le gourbis infâme d’un trafiquant de sommeil. Le coupable nous le connaissons tous, ce n’est pas l’Islam, ce n’est pas l’immigré, c’est le libéralisme économique (…) ».

 

---------------

 

Le paysagiste Gilles Clément observe : « Le capitalisme financier est fondamentalement destructeur. Et il n’a même pas besoin de la démocratie pour exister, la Chine en fait la preuve ! ». Mais la politique française est sous la coupe des lobbies que ce soit dans le domaine de la grande distribution ou dans celui des pseudo-« écocarburants » qui sont une véritable imposture : chers, anti-écologiques, alibis pour continuer à soutenir le lobby automobile. Il faut repenser notre rapport au monde dans le sens du respect, des limites, de la mesure, d’une économie recentrée sur le local. Gilles Clément précise encore : « Il est illusoire de penser qu’on va résoudre la crise écologique sans changer de système économique » (cf. Louisa Jones et Gilles Clément, Une écologie humaniste, Aubanel, 2006).

 

---------------

        Un signe des temps : la susceptibilité maladive des politiques

19 septembre 2007. Lionel Jospin affirme que Ségolène Royal est « une figure seconde de la vie politique » et qu’elle « n’avait pas les qualités humaines ni les capacités politiques » pour gagner la présidentielle de 2007. Une prise de position claire mais bien évidemment aucunement injurieuse. Ségolène Royal réplique qu’elle voit dans ces « attaques » du « sexisme », et même du « racisme » ( !). « Pourquoi tant de violence, pourquoi tant de haine ? » répond Mme Royal qui n’a pas atteint 47 % des voix face à M. Sarkozy et parlait pourtant le soir du deuxième tour des présidentielles d’emmener ses électeurs vers de « nouvelles victoires » (sic). Bien entendu, on ne voit pas en quoi une critique même franche et vive telle que celle de M. Jospin (que n’a-t-il pas été plus franc plus tôt !) relèverait d’une quelconque haine. L’hyper susceptibilité, aujourd’hui de Mme Royal, demain d’un autre, est un signe de notre temps. L’incapacité à accepter la moindre critique relève de l’infantilisme et d’une mentalité de surprotégé. Ségolène Royal, qui tient à nous faire savoir que « ses blessures ont cicatrisé » (sic) – comme si les Français n’avaient pas d’autres préoccupations –  y ajoute sa touche christique. Elle « pardonne » à ses détracteurs, à « ceux qui l’ont offensée ». Ce n’est pas le moindre de ses aspects antipathiques que de dévaluer la politique  pour tomber dans l’intersubjectivité télévisuelle et  compassionnelle. Pour ma part, je pense que la politique qu’aurait essayé de conduire Mme Royal eut été exactement la même que celle que mène M. Sarkozy (et parfois d’ailleurs avec les mêmes), mais au nom de la gauche et non au nom de la droite. C’est-à-dire, pour faire court, l’hypocrisie en plus au plan de la politique économique et sociale. Quant à la politique extérieure, M. Kouchner n’est-il pas au sujet de l’Iran exactement sur la même ligne ultra-belliciste que Mme Royal pendant sa campagne ?


 ------------  

7 septembre 2007. Eloge du trop. Il n'y a pas d'écriture personnelle sans quelque manifestation de l'excès qui est un des principes de vie sans lequel le monde ne serait pas tel qu’il est. L'inconvénient est que beaucoup confondent méchanceté et excès. La méchanceté n’est pas la férocité, ce n’est pas la fureur, ce n’est pas l’éructation indignée, ce n’est pas le soulèvement dont manque notre temps. Les petites méchancetés mondaines sont le contraire de l’excès, du trop. Contrairement au trop, elles n’aident pas à comprendre, elles rabaissent les enjeux au lieu de les hausser. Quand aux méchancetés brutales mais bien policées, elles sont légion dans notre monde politiquement correct mais moralement fourbe. Il faut essayer d’y prêter le moins d’attention possible.


 
------------                                                                             

7 septembre 2007. Quand on développe des points de vue non alignés en politique, on court le risque d’être mal compris de beaucoup. Droite sociale, gauche nationale : cela dit quelque chose de vrai de mes positions, de mes tâtonnements, et de mes interrogations, mais c’est encore insuffisant. On peut dire les choses autrement : une vraie droite radicale et une vraie gauche radicale devraient être simultanément de droite et de gauche.
Mais c’est le souhait de sortir de l’obsession de produire et consommer toujours plus qui dirait sans doute le mieux l’essentiel dont tout découle. En d’autres termes, le préalable à toute action « politique » est de décoloniser nos imaginaires de la marchandise.

 ------------     

5 septembre 2007. Il y a deux types de lumières. L’une éblouit et aveugle plus qu’elle n’éclaire. L’autre éclaire vraiment, mais elle n’éclaire jamais tout, elle laisse des choses dans l’ombre. C’est le prix à payer pour voir ce que l’on met en lumière, ce que l’on cherche à donner à voir dans sa clarté. Reste à choisir ce qu’il convient de laisser dans l’ombre.

------------

5 septembre 2007. Il y a deux types d’écrivains. Les uns sont dans la retenue et la maîtrise des émotions. Cela peut être très beau, pour autant que la langue soit belle (Chardonne, Proust …). Les autres sont dans l’exposition d’une certaine dimension de l’intime (qui  n’est pas l’exhibitionnisme). Ils écrivent comme ils vivent, c’est-à-dire qu’ils ne cachent pas toujours leur tristesse, leur jubilation, leur rage (un vrai vivant est de temps en temps furieux), leur envie d’aimer ; c’est Drieu dans ses articles de critique littéraire, c’est Céline, à la fois pudique et impudique, ou si l’on préfère pornographique mais jamais obscène. Et bien d’autres encore. Ce sont là deux styles. Peut on choisir entre eux ? Je n’en suis pas sûr. On est choisi.


------------



Éloge de l’échancrure

Août 2007. Voltaire : « Le secret d’ennuyer est celui de tout dire ». Déjà, il convenait éviter les ennuis de la transparence. Sans parler de sa vulgarité.

----------------------

« Je ne fais rien sans joie » disait Montaigne. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne fait rien de bien sans joie.

-----------------

30 août 2007. Il y a des gens qui liment les griffes de leur chat. Idée extravagante et de mauvais goût. Oui, les chats griffent à l’occasion. Et alors ? Où est le problème ?

-----------------

Jorge Luis Borgès disait : « La vie donne tout à tous, mais encore faut-il pouvoir le voir ».

----------------

Léonardo Sciascia écrivit à propos de Pier Paolo Pasolini : « J’étais – et je le dis sans vantardise, douloureusement – la seule personne en Italie avec laquelle il pouvait vraiment parler. Ces dernières années, nous avons pensé les mêmes choses, dit les mêmes choses, souffert et payé pour les mêmes choses. Et pourtant nous n’avons pas réussi à nous parler, à dialoguer.  Je ne peux que mettre le tort de mon coté, la raison du sien » (in James Dauphiné, Léonardo Sciascia, Qui suis-je, La Manufacture, 1990, p. 76). Mystère des proximités sans pouvoir (se) le dire.

------------

Paysages urbains. Echancrures. L’essayiste et reporter Jean Rolin (Journal de Gand aux Aléoutiennes, La clôture, …)  dit : « Dans une société où tout est voué à servir et à produire le plus possible, dans un tissu urbain de plus en plus dense où tout doit avoir une utilité, le fait qu’il existe des échancrures qui ne servent à rien, des lieux qui ne sont pas rentables, c’est extrêmement réjouissant ».

--------------

« Trouver n’est rien. Le difficile est de s’ajouter ce qu’on trouve » écrit Paul Valéry (Monsieur Teste). Il faut s’accroître de ce à quoi on a été confronté. Le même : « Je suis rapide ou rien », signe des intelligences aphoristiques. « Je rature le vif », signe de ceux qui écrivent avec leur sang.

---------------

30 août 2007. Jules Renard tenait ce propos plus exact que jamais : « Le métier des lettres est quand même le seul où on puisse sans ridicule ne pas gagner d’argent ».

----------------

31 août 2007. Paris perdu, quarante ans de bouleversements de la ville, ouvrage  collectif dirigé par l’urbaniste Claude Eveno (Carré, 1991 et Gingko, 2005) est un vrai chef d’œuvre d’intelligence critique et de finesse du regard. Attentif, nuancé : il n’y a pas une de ses critiques qui ne soit stimulante pour les amoureux non point tant de Paris – ville qui a cessé d’être aimable à beaucoup d’égards –  que du mystère même des changements des villes.

--------------

Marcel Aymé, homme libre s’il en fut, dit d’un de ses personnages : « C’était un homme, il jugeait les hommes selon leurs qualités, et non selon les catégories ».

 

--------------

 

Serge Audier, qui enseigne la philosophie à Paris Sorbonne remarque que François Furet ne retient du libéralisme auquel il a accordé ses préférences ni l’associationnisme de Tocqueville ni les vues de Raymond Aron sur la légitimité des conflits en démocratie. De même, le libéralisme social, celui de John Stuart Mill, qui considère que la répartition des richesses ne relève d’aucune science mais de choix politiques et sociaux ne l’intéresse pas. « La société juste qu’il projetait [J-S Mill], libérée du désir obsessionnel de s’enrichir, était incomparablement plus égalitaire que nos démocraties libérales »  (« De Marx à Tocqueville, un libéralisme paradoxal », Le Monde, 6 avril 2007, p. 12). Cela n’enlève rien au fait que François Furet restera un historien majeur, novateur, à la clarté d’écriture et d’exposition des faits et des idées tout à fait admirable.

 

-------------------

 

Alain Garrigou, professeur de sciences politiques et auteur de  L’ivresse des sondages (La Découverte, 2006) dit : « Le sondage favorise les ’’réponses légitimistes’’. Le vote Front national étant mal perçu, le sondé va donc le cacher, tout comme la non-inscription sur les listes électorales. » Il poursuit par cette remarque très juste : « Le sondage par questionnaire à choix multiples est une machine de censure de la souffrance et de la violence. On ne dit pas à un sondeur qu’on a envie de tout faire péter ! » (20 minutes, 2 avril 2007).

 

-------------------

 

La différence entre les artistes et les architectes, c'est que ces derniers produisent de l'art comme les artistes, mais aussi de l'usage.

 

---------------------

 

Avril 2007. Les hommes politiques ne répondent plus aux questions des journalistes mais à celles de citoyens pris dans leur diversité. Cela pourrait être un progrès. L'inconvénient est qu'un « tas de gens » ne fait pas « le tout du peuple ». Un peuple n’est pas une addition d’individus venant chacun avec leur problème demander une solution pour eux comme on demande une place de crèche pour son petit dernier.

 

------------------

 

Avril 2007. Grande page d'un magazine : publicité pour un quelconque groupe de pression ou d'influence avec une photo de l'apnéiste Loïc Leferme (171 mètres en plongée). Bel athlète. Image de la force et de la sérénité. L'ennui, c'est qu'au moment de la mise en page, deux ou trois jours avant, le 11 avril, il est mort lors d'un entraînement. Il n’y a pas de force sans fragilité. Pas de grandeur ni de beauté sans tragique.

 

----------------

 

Je plaide pour la communauté du peuple et pour la communauté des peuples. Mais il n’y a d’amitié entre les peuples possible que si chaque peuple se respecte lui-même et se fait respecter. C’est pour cela que je suis dans une voie tierce qui n’est ni le mondialisme niveleur ni le nationalisme étroit, mais qui est le fédéralisme et la subsidiarité.

 

--------------

 

Lecture de Dernière année d’Alain de Benoist, 5 ans ou plus après leur parution (début 2000). Je ne l’avais pas lu, je ne peux donc affirmer qu’il s’est bonifié avec le temps. C’est pourtant probable. L’ouvrage ne se lit pas comme un roman. D’une part parce que beaucoup de romans ne se lisent pas avec plaisir ni intérêt (à supposer que ce ne soit pas la même chose) d’autre part parce que Dernière année se lit crayon en main (c’est aussi le cas de quelques très bons romans, et on appelle cela de la littérature). 20 ou 30 notes ne sont pas de mon goût, ce qui, sur 300 pages et quelques 2000 notes, est peu.  L’avantage des « carnets » c’est qu’on peut y mêler de mini articles et des citations et aphorismes, – les siens ou ceux que l’on a fait siens. On pourrait croire que c’est un exercice facile qui consiste à rester à la surface des choses. Le risque existe. Mais, s’agissant du genre des carnets, genre qui comporte inévitablement une dimension personnelle – ce qui ne veut pas dire exhibitionniste – être superficiel est-il tenable ? Peut-on rester longtemps en compagnie de soi-même si la face de soi que l’on présente est médiocre ? Il y a de la profondeur dans l’ellipse, dans l’elliptique, dans le bref, dans le nerveux, dans le sanguin. Il y a de la subtilité, et de l’ambivalence, mais aussi, et pour cela même, de la sincérité. D’où la difficulté, et le risque de l’exercice, comme s’en explique Alain de Benoist dans son avant propos. D’où aussi le sentiment d’être touché en profondeur quand ces carnets sont réussis – ce qui est le cas.

2006



20 septembre 2006. Tribunal correctionnel de Marseille. Bruno et Catherine Mégret sont condamnés dans une affaire de financement politique délictueux d’une campagne électorale – l’affaire des timbres-poste – par la mairie de Vitrolles (sans  enrichissement personnel). Le procureur s’écrie : « Vous manquez de courage et d'honneur, M. Mégret ! Un chef assume, vous n'assumez pas, et votre lâcheté rejaillit sur les autres ». Une radio nous apprend qu’il aurait qualifié les Mégret de « tontons flingueurs » de la politique – traits d’humour plein de finesse (sic) et, là encore, d’audace.  Des propos virils et altiers quand on sait le pouvoir de certains hauts politiques sur les carrières des magistrats. Des propos sans concession face au « puissant » Bruno Mégret et à la « très influente » Mme Mégret. N’en doutons pas : de tels propos flétrirons demain d’encore plus puissants que Bruno et Catherine Mégret, et a fortiori quand il sera question d’enrichissement personnel, ou d’emplois fictifs, ou de faux électeurs, ou de frais de bouche de plusieurs millions de francs.  Le magistrat est revenu sur la répartition du pouvoir à la mairie de Vitrolles,  « Catherine Mégret est devenue maire de Vitrolles car elle y a vu de la lumière ! » a ironisé le magistrat (Libération, article de Michel Henry, 19 septembre 2006 qui nous apprend que les détournements du temps de la gestion Mégret auraient été remboursés, et Le Monde, 19 septembre 2006). Assez curieusement, personne ne relève ce que ces propos ont de méprisants pour les électeurs s’agissant d’une personne qui, sauf erreur n’est pas devenue maire de Vitrolles à la suite d’un putsch mais a été élue même s’il est bien évident que c’était en tant qu’épouse de M. Mégret. Pour être tout sauf sympathisant de M. Mégret je trouve l’acharnement de la justice face à ceux qui n’ont aucun pouvoir assez effarant.




----------------


Samedi 26 avril 1986. Le réacteur de Tchernobyl projette son couvercle dans les airs. Une radioactivité plus de 50 fois supérieure au tolérable se répand, et tout d’abord sur les pompiers et soldats venu lâcher en hélicoptère des sacs de sable pour tenter d’éteindre l’incendie. Si le magma en fusion touche l’eau déversée par les pompiers, ou bien la nappe phréatique qui alimente une région immense, une explosion infiniment plus catastrophique que ce qui vient d’arriver déjà se produira sans doute. Pour cela des mineurs vont creuser un tunnel de 150 mètres de longueur pour couler une chape sous le réacteur. 10.000 hommes engagés, 35 jours de travail, pas un des ouvriers qui ne soit blessé, et beaucoup de morts. Beaucoup des sacrifiés avait été élevés dans l’idée de la grandeur du sacrifice collectif pour une cause commune, et notamment dans l’idée du patriotisme durant la Grande Guerre de 1941-45. J’entends dire que le patriotisme est un mensonge, et que tout engagement collectif est une imposture. Je constate que ces héroïques ouvriers et soldats ont sauvé une partie de leur peuple, et nous ont peut-être sauvé, nous, Européens de l’Ouest. Gloire à eux. Le courage ne sert peut-être à rien, et c’est sa grandeur, mais rien de grand ne s’est jamais fait sans courage.

----------------

Christian de La Mazière , Le rêveur casqué, éd. de Fallois, 2003. L 'auteur, né en 1922, décédé le 15 février 2006, avait beaucoup appris de la vie, et de la guerre sans doute, et des femmes certainement. Son sens de la fidélité, « qui est la plus belle des vertus », était grand. Fidélité non point tant à des idées qu'à des choix faits en des circonstances bien précises. Fidélité à un chemin et à ceux rencontrés sur ce chemin. La fidélité ne se divise pas. Si Christian de la Mazière pouvait être fidèle au souvenir de la jeune juive rencontrée peu de temps après sa sortie de Clairvaux c’est aussi parce qu’il était capable d’être fidèle au souvenir de ses camarades de la Division Charlemagne. C’est une vérité paradoxale pour les cerveaux de buffle des temps actuels. Christian de la Mazière disait encore : « Tout ce qui nous importe vraiment, tout ce qui compte et fait le vrai prix de la vie, relève du don pur et simple ».



2005

        Il y a deux types d'action. L'une est celle qui se manifeste en oeuvre - ou plus précisément est à l'origine de l'oeuvre - c'est-à-dire une production qui existe après sa réalisation extérieurement à son auteur mais qui en reste le fruit. L'autre est le travail, au sens moderne du travail salarié, c'est-à-dire une activité abstraite qui n'a de sens que pour un autre que son auteur, celui-ci ne maîtrisant pas la visibilité de son activité, ni sa destination, ni ses conditions de production. (On doit à Hannah Arendt la redéfinition de cette antique distinction entre travail et œuvre). Cette activité - cette action sans maîtrise d’elle-même - peut aussi prendre le nom de travail aliéné. Ou encore de salariat. Or, c’est seulement l’œuvre, en tant qu’elle est extérieure à soi, et non à même soi, qui permet à l’homme de se réaliser. C’est en tant qu’elle rend manifeste l’écart entre l’homme tel qu’il est et l’homme tel qu’il produit, fabrique, construit des choses (c’est-à-dire  tel qu’il produit des œuvres), que l’œuvre, justement, rend possible le séjour de l’homme sur terre. Que le travail tende toujours à être une oeuvre, c’est-à-dire, au-delà de la dépense de fatigue, tende à se matérialiser, à se cristalliser, à s’incarner dans une œuvre identifiable, voilà qui reste un enjeu de civilisation décisif, bien plus que d’entrer dans la prétendue civilisation des loisirs. L’œuvre n’est pas une donnée naturelle de l’activité de l’homme mais elle est un appel pour l’homme à construire sa propre humanité. En fonction de la distinction d’Arendt, ce n’est pas le travail qu’il faut réhabiliter, c’est l’œuvre, c’est l’effort vers une œuvre, la production d’une oeuvre.

 

---------------

 

        Octobre 2005. L’impôt sur le revenu a le mérite essentiel d’être juste, et il subsiste après impôt, en France, un écart de revenu bien au delà du raisonnable. Sous couvert de « simplification », le gouvernement Villepin va en fait  scandaleusement exonérer plus encore de leur contribution aux charges communes les couches qui ont bénéficié des largesses du gouvernement - médecins spécialistes notamment, aux honoraires augmentés aux frais de la Sécurité Sociale donc du contribuable. En outre le financement des baisses d’impôt  va se faire notamment avec la CSG (contribution sociale généralisée) qui pèse sur les ménages indifféremment de l’existence ou non d’enfants à charge. D’où le bien fondé de la proposition du Parti socialiste de réintégrer la CSG dans l’impôt sur le revenu (cf. aussi Michel Godet, « Impôts. Les enfants sont les grands oubliés de la réforme », Challenges, 29 septembre 2005, p. 36).

 

----------------

 

        Dans l’excellent dossier du Magazine littéraire sur Hannah Arendt (septembre 2005), coordonné assez judicieusement par Perrine Simon-Nahum, il y a, à mon sens, quelque chose qui détonne et agace : c’est l’entretien avec Laure Adler mené par Catherine Clément.  A cette occasion, Hannah Arendt, de sujet d’un dossier, devient le prétexte à parler du récit inclassable, sauf peut-être dans la catégorie auto-fiction transposée et narcissique, du texte de Mme Adler (Dans les pas de Hannah Arendt). Laure Adler écrit en substance que quand Heidegger écrit à Hannah  Arendt : « Comment pouvez-vous penser que je puis être antisémite puisque je vous ai aimé ? » (Magazine littéraire, p.48), cela prouve que Heidegger est antisémite (« c’est un aveu supplémentaire d’antisémitisme »). Un tel « raisonnement »  laisse perplexe. Il permet évidemment de « prouver » tout et son contraire. Laure Adler dit aussi, et c’est certes son droit de penser ainsi (mais est-on encore dans le registre de la pensée sereine, ou dans celui de la pensée inquisitoriale, soupçonnante, symptômale et au fond stérile ?) : « … les camps de concentration obsèdent son esprit (à H. Arendt), mais elle pense, comme Heidegger, que les génocides ont toujours existé. Elle ne voit pas que c’est le point de rupture décisif de l’histoire de l’humanité. Elle ne le comprend pas. Je crois qu’en profondeur, comme beaucoup d’intellectuels juifs, elle souffre de ce que Lessing appelle la haine de soi » (Magazine littéraire, op. cit., p. 49). C’est dire si Mme Adler est pour le moins une journaliste approximative et certainement pas une philosophe sérieuse. C’est pourquoi les propos de Catherine Portevin tombent juste (Télérama, 22-28 octobre 2005, pp. 44-49) : « En ‘’mettant ses pas’’ dans ceux de Hannah Arendt, elle (L. Adler) nous inflige aussi les poncifs des femmes qui comprennent les femmes, si sensibles, si amoureuses, si courageuses, si bouillonnantes, si proches de la vie concrète, etc ». (…) « Pour autant accuser de ‘’haine de soi’’  - alors et aujourd’hui encore - celle qui dés le début avait vu l’antisémitisme au fondement du nazisme (et du totalitarisme en général), celle qui, en 1942, s’époumonait en vain aux Etats-Unis  contre le silence entretenu sur le sort réservé aux Juifs en Europe, est tout autant irrecevable ». (Notons que C. Portevin n’est pas critique sur tous les aspects du livre de Laure Adler). Une consolation : si le livre de Laure Adler aura au moins servi à amener un seul nouveau lecteur à lire Hannah Arendt, il n’aura pas été tout à fait inutile.

 

----------------------

 

        La mondialisation comme intoxication. C’est l’hypothèse qu’aborde Rüdiger Safranski dans Quelle dose de mondialisation l’homme peut-il supporter ?, (Actes Sud), 2005. L’homme, remarque Safranski, a toujours été agi par la volonté de savoir. Mais il est question maintenant de l’extension sans fin du champ des « savoirs-faire », c’est-à-dire des techniques. L’homme peut maintenant se fixer des objectifs à l’échelle de la terre. Mais ces objectifs ne sont pas œcuméniques. Le thumos, l’ardent désir de différence qu’évoquait Platon nourrit les singularisations inter-humaines. Et celles-ci s’opposent à la mondialisation comme uniformisation. Le plurivers s’oppose à l’univers. Le concept abstrait d’humanité ne répond pas au désir humain de concrétude, d’identité et de limite. « L’homme a besoin au bout du compte de se délimiter » disait Hegel. De son coté, Napoléon affirmait : « La politique c’est le destin ». C’était avant 1815, avant la « naissance de la modernité » (François Fourquet). La prédominance des facteurs économiques a changé cela ; l’argent est devenu l’équivalent universel de toutes les valeurs ; il amène à penser global mais aussi à agir mondial. Et la logique du global se traduit dans la logique du capital mondialisé, qui ne connaît ni préférences territoriales, ni culturelles, et développe les techniques les plus rentables pour l’extension de l’économie marchande et de la profitabilité, et non les techniques les mieux adaptées à telles aires culturelles. D’où la mise en danger des singularités humaines.

        Goethe posait, notamment dans Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister, la question de la cohérence entre le cercle des sens  et le cercle de l’action. Ce que nous percevons, ce qui nous sollicite, ce qui nous attire doit être peu ou prou réalisable. Les émotions doivent pouvoir être évacuées par l’action. Sans quoi il y a frustration et éparpillement. L’infinité des sollicitations a un effet nocif de par leur possibilité même liée à leur caractère vain. Tout le monde peut aller au bout du monde mais maintenant presque tous les « bouts du monde » se ressemblent et du reste le monde n’a pas de bouts. L’abolition des distances permet des expéditions sans acheminement et sans expérience. C’est la fin des médiations, et c’est aussi la fin des médiateurs : les prêtres, les rois, les sorciers, et jusqu’au milieu du XXè siècle les idéologues qui leur avaient succédé.

        Dans la Science nouvelle (1725-1744), Giambattista Vico met en scène des Géants qui déboisent la terre, et inaugurent les civilisations. Le lieu de vie de ces Géants est la forêt. Donc, quand tout est déboisé, - si  tout est déboisé -, il n’y a plus de civilisation. Dans cet esprit, Dante écrit : « Au milieu du chemin de notre vie/ Je me retrouvai par une forêt obscure/ Car la voie droite était perdue » (La Divine Comédie. L’enfer). L’enseignement de Dante, c’est qu’il faut savoir se perdre. Au XIXème siècle, Henry David Thoreau avait su se perdre avant de retourner dans les villes. Or, les villes sont des clairières défrichées dans la nature. Les territoires arraisonnés par l’homme sont devenus les territoires de sa seconde nature, c’est-à-dire de sa culture. Mais il reste des forêts, réelles et symboliques. « Je rentre en moi-même, et j’y trouve un monde ». dit Goethe (Les souffrances du jeune Werther). Sans l’homme, le monde n’est pas perdu, mais sans le monde, l’homme est perdu. C’est pourquoi, dans la forêt des signes, des idées et des sensations, il est toujours possible, et nécessaire, d’ouvrir des clairières. Il faut « S’établir à l’endroit de son égarement présent » dit R. Safranski, « n’absorber que ce que l’on peut assimiler » ajoute-t-il. « Redevenir de bons voisins des choses les plus proches » écrivait de son coté Nietzsche (Humain, trop humain).



---------------

            Extrait de l’écrivain Rosamond Lehmann : « Elle était un être dont le passé tout entier formait un grand cercle, fermé à présent, et bon à être abandonné. Bientôt elle serait capable de commencer à penser : "Ensuite ?" Mais pas encore » (Poussière, 1927, éd. 10/18). Une sûreté d’expression que l’on trouve aussi chez le grand créateur d’atmosphère qu’était Sébastien Japrisot (1931-2003). « Si j’aborde dans mes livres certaines choses que je pense sur la société, cela me vient vraiment des personnages. Tout ce qui m’intéresse, c’est humain, ce n’est jamais idéologique. C’est pourquoi après Compartiment tueurs, mes romans s’écartaient de plus en plus du policier pour aller vers le roman psychologique où il n’y a plus vraiment d’intrigue policière. Je pouvais dire des choses à travers des personnages qui sont confrontés à une aventure qui les dépasse. Plutôt que de prendre des policiers qui voient des meurtres tous les jours, autant prendre un personnage comme vous et moi qui est confronté à un meurtre ou à une histoire dans laquelle il ne devait pas être. J’aime les personnages qui sont dépassés par les événements et qui, finalement, gagnent sur les événements. C’est d’autant plus intéressant quand c’est une héroïne, qu’on croit plus vulnérable, en tout cas plus fragile physiquement que les hommes, et qui est protégée par le lecteur qui a peur pour elle plus que pour un héros masculin. » (S. Japrisot, cité in Le Devoir, 22/11/1986). Il disait encore : « Le roman policier n’est pas un genre mineur. Balzac et Graham Greene ont écrit des policiers. Vous pensez que j’exagère de me comparer à Balzac et Graham Greene ? Il faut être ainsi à notre époque. Je ne dois pas pêcher par facilité [...] Si j’ai choisi d’écrire des histoires policières, c’est parce qu’elles sont un alibi commode pour dire ce dont, par nature, je ne voudrais parler qu’à voix basse. Les événements y font un tel vacarme qu’on peut crier et chanter à tue-tête. Seuls, les plus près de vous entendent. » (S. Japrisot, préface à La Course du lièvre à travers les champs, Denoël, 1972).

---------------

            Le luxe, dans la vie, c’est ce que l’on peut donner.

----------------

            Anne Gorouben. Artiste, plasticienne, « figurative non réaliste » comme elle se définit elle-même. Elle aussi, comme l’artiste suisse Christine Seiterlé, travaille sur les gens comme ils sont, c’est-à-dire non pas comme ils sont reconnaissables, mais comme ils sont mystérieux. « Les gens gagnent à être connus, disait Paulhan. Ils gagnent surtout en mystère ». Anne Gobouren parle ainsi de son art : « Le dessin est pour moi une pratique quotidienne. (…) Le dessin vient d’une disposition à être réceptive à ce que la réalité m’offre ». (…) « Je suis davantage une guetteuse qu’une observatrice dans le sens où le dessin est quelque chose qui m’advient et que j’éprouve, fruit d’une expérience, d’un moment vécu, comme une sorte de moment premier. J’attends que le réel me saisisse, je guette quelque chose qui, dans le familier d’une situation, puisse m’apparaître comme unique, essentiel et nécessaire ». (propos recueillis par Bernard Bretonnière, Le Journal de la médiathèque de Saint-Herblain, Loire-Atlantique, 2000).

 

---------------

 

            Franz Liszt écrivait en substance: « Il y a de plus en plus d’artisans, et de moins en moins d’artistes». Maintenant, c’est pire. Il y a de plus en plus de gens qui se déclarent « artiste » et de moins en moins de bons artisans.

 

--------------------

 

            Contre le bougisme. « C'est ainsi qu'un type humain a été sélectionné et fabriqué en Occident, puis universalisé : l'individu adaptable, l'homme n'ayant pas d'autre horizon que de suivre le mouvement, ce type amenuisé et passablement ridicule que Nietzsche, en 1886, caractérisait sans aménité : ‘’Un animal grégaire, un être docile, maladif, médiocre, l'Européen d'aujourd'hui !‘’ Un nouveau type humain défini par le croisement de l'esprit de conciliation et du goût de la résignation. Cette soumission à un ersatz de destin et cet arrogant oubli de la volonté accomplissent et illustrent la trahison du message le plus profond des Lumières : l'homme se fait en faisant son histoire, et il doit la faire selon des fins qu'il a lui-même fixées, en référence à des principes universels. C'est en quoi l'imaginaire politique contemporain, étant post-illuministe, est post-moderne : il se présente comme un mixte de relativisme et d'involontarisme. Il ne reste qu'un discours normatif et prescriptif minimaliste, conceptuellement ultra-pauvre : le discours de l'adaptation au mouvement supposé du monde comme il va. En quoi les "mouvementistes" sont aussi des hyper-modernes. Bouger avec ce qui bouge, tel est l'idéal. L'idéal néo-moderniste » écrit Pierre-André Taguieff dans Résister au bougisme (Mille et une nuits, 2001). Des propos qui n’ont pas de quoi dépayser une certaine droite conservatrice-révolutionnaire ni une gauche anti-progressiste.

 

------------------

 

            Quand l’air  ne porte pas, il est inutile de s’acharner à battre des ailes. Il faut trouver une autre atmosphère.

 

------------------

 

            Printemps 2005. A propos de l’adoption d’enfant par les couples homosexuels, M. Dominique Strauss-Kahn dit : « Pour moi, l'adoption doit être regardée du point de vue de l'enfant plus que du point de vue des parents. Certains pensent que, par nature, il est dommageable pour un enfant d’être élevé par un couple homosexuel. Je considère que penser cela est une faute morale et, sauf à ce qu’on me démontre le contraire, un non-sens scientifique (entretien accordé à Libération, 11 mai 2004). C’est à cela que l’on reconnaît une certaine gauche (et même une certaine droite) qui est généralement aussi immorale qu’elle est moralisatrice ; on la reconnaît  à l’usage des grands mots : « faute morale ». Penser juste nécessite une rupture radicale avec le langage et la pensée de la « faute ».

 

----------------

 

            Jean-Marie Le Pen au 1er mai 2005 : « Ils vous disent "unissons nos faiblesses, nous ferons une force, unissons nos vices, nous forgerons la vertu " et, air connu, "avec votre vieille ferraille, nous forgerons l'acier victorieux" ». Qu’on s’en réjouisse ou non, il n’y a guère de gens en France pour être aussi joyeusement polémique, et savoir manier si heureusement les références historiques, qui, au demeurant, sont comprises par de moins en moins de gens.

 

---------------

 

            Le sens du mythe. Le mythe, ce n’est pas une sortie du réel mais un pont entre deux réels, une façon d’accéder aux deux faces, ou aux multiples faces du réel. Ainsi, Le livre Dr Jekyll et Mr Hyde, de Robert-Louis Stevenson, et le roman de Valérie Martin, Mary Reilly (1990) aident à comprendre cela.. Francis Bordat écrit : « Comme le texte de Stevenson, le décor de Mary Reilly – le film de Stephen Frears (1995) – rappelle que la géographie profonde du mythe n’est pas celle des contraires, mais celle des passages, et des correspondances » (« Hollywood au travail, Dr Jekyll et Mr Hyde », Autrement, figures mythiques, 1997, p. 141).

 

----------------

 

            Référendum de mai 2005 en France sur le Traité constitutionnel européen. Jean-Pierre Chevènement dit (11 mai 2005) : « D’un coté vous avez 100 % des élites installées, les grandes signatures, les grands noms, et de l’autre coté, vous avez 50 % du peuple et peut-être même, je l’espère, un peu plus ». Conclusion de l’ancien ministre : « Beaucoup de gens se rendent compte que voter non est le seul message que l’on peut envoyer à des élites sourdes et aveugles ». De son coté, le politologue Marc Crapez note avec justesse à propos de certains partisans du Oui : « Les ténors du oui au traité constitutionnel traitent leurs adversaires d’attardés, d’étroits, de frileux, de myopes, de repliés, voire fulminent des invectives telles que : ‘’comique troupier’’ (Giscard d’Estaing), ‘’vérole antidémocratique’’ (Alain Minc), ‘’chaumière claquemurée’’ (Michel Maffesoli). Ce langage illustre le mépris d’élites sans attaches qui estiment que le peuple a besoin de tuteurs. C’est à peine un lapsus s’ils parlent sans cesse de pédagogie, méthode d’apprentissage destinée aux enfants. C’est pourquoi ils sacralisent une cour de justice européenne qui échappe au contrôle démocratique et bafoue le principe républicain de la séparation des pouvoirs. Ils se croient chargés d’arracher les peuples à leurs mauvais penchants populaires. On pourrait rétorquer à ces gens-là que le général de Gaulle critiquait leur tendance ’’technocratique, apatride et irresponsable’’ (conférence de presse du 9 novembre 1965) » (Marc Crapez in Métro, 18 mai 2005, p. 10).  

 

--------------

 

      

            La question de la société allemande pendant le national-socialisme a fait l’objet de nombreux travaux contradictoires. Si l’interprétation de Daniel Guérin ramène cette évolution à un stade autoritaire et totalitaire du capitalisme et insiste sur la persistance de fortes inégalités, beaucoup d’autres travaux mettent en lumière une forte mobilité sociale et, en un sens, une circulation des « élites ». Une circulation des élites, mais quelles élites ? Il est bien entendu que ceux qui dirigent ne sont les meilleurs qu’en fonction de critères de valeur toujours contestables. En tout cas, l’existence d’une circulation de certaines « élites » a été démontrée par David Schoenbaum (La Révolution brune. La société allemande sous le IIIe Reich, Laffont, 1979, et Tel Gallimard, 2000), et par l’historien Götz Aly, malgré le caractère très criticable de certaines de ses thèses.

            Cette circulation s’est faite à un niveau jamais vu et a consisté en une certaine maîtrise des inégalités – à quelques exceptions caricaturales près comme l’immense fortune de Goering (cf. « Débat. Le nazisme et l’Etat social », Courrier International, 757, 4 au 11 mai 2005). La limitation des inégalités entre Allemands était en tout cas un fait – ne changeant rien à la réalité des considérables spoliations opérées par ailleurs. Exemple : la cinéaste Leni Riefenstahl percevait en droits d’auteur pour son film Les dieux du stade environ 100 fois le salaire annuel d’un ouvrier, pour un film qui lui demandait plus d’un an de travail. Alors que, de nos jours et en France, l’indemnité de départ du PDG de Carrefour Daniel Bernard correspond à 2500 ans de salaire d’un smicard. Ce qui correspond à une inégalité nettement supérieure.

            En outre, au-delà des politiques de tels ou tels gouvernants, on  peut se demander si les écarts de rémunération ne relèvent pas de mentalités ancestrales, les pays latins étant tolérants à des écarts élevés et les pays nordiques l’étant moins. Précisons ainsi qu’aujourd’hui, en 2008, dans certains pays scandinaves l’écart de salaire entre les cadres supérieurs et le salaire minimum est à peine de 1 à 3 (de 1500 à 4000 Euros). Il est au moins du double en France sans même envisager la question du niveau extrêmement élevé, toujours en France, des rémunérations maximum. 

------------

 

            Plus on commémore, plus on rend hypothétique le souvenir de ce qui s’est réellement passé. Jean Baudrillard écrit : « La commémoration s’oppose à la mémoire : elle se fait en temps réel et, du coup, l’événement devient de moins en moins réel et historique, de plus en plus irréel et mythique … » (Libération, 17 février 2005).

 

--------------

 

            Les photographies de Jean-Luc Moulène, musée du Jeu de Paume, mai 2005. Femmes prostituées de Hollande photographiées nues et de face, les yeux grands ouverts. Moulène reprend à son compte un propos du chorégraphe Steve Paxton (un des créateurs de l’improvisation contact) : « Rien ne vaut le réel, quelle que soit la version du réel qui sert de point de départ ». S’agit-il encore d’obscène : certainement pas puisque c’est toute la présence corporelle qui est convoquée et puisque le regardant se sent regardé. Impression d’être dans un atelier de dessin de modèle vivant. Erotique, très érotique au demeurant, et simultanément dépourvu de toute vulgarité. L’érotisme n’a de sens que s’il est une post-pornographie, une pornographie qui redevient érotique, et non pas quelque chose à mi-chemin entre le rien et la pornographie. Un peu de pornographie éloigne de l’érotisme, beaucoup y amène (bien entendu, en toute rigueur, il faudrait dire beaucoup peut y ramener car il n’y a là rien d’automatique).

 

--------------

 

            En matière de dessin de femmes nues, l’essentiel c’est de ne pas tricher avec l’axe du monde. Ou l’Origine du monde que peint Courbet. La vallée des merveilles.

 

----------------

 

Il faut être fidèle à ce à quoi l’on croit, et plus encore, fidèle à ce que l’on cherche.

 

---------------

 

            Printemps 2005. Le politicien français Nicolas Sarkozy dit : « il faut faire l'Europe pour faire des réformes en France ». En d’autres termes, il faut contourner la démocratie pour imposer via la technocratie de nouvelles « réformes » c’est-à-dire encore des reculs sociaux majeurs. De son coté, Laurent Fabius remarque : « Or la constitution ne permettra pas à l’Europe de mener une politique budgétaire suffisante : l’unanimité est requise et l’emprunt est interdit. Dans le même temps, le pacte de stabilité gravé dans le marbre constitutionnel risque d’empêcher les États membres de mener une politique de croissance. Autrement dit, ce que l’on ne pourra pas faire au niveau européen, on ne pourra plus le faire au niveau national. Dans une telle Europe, une politique de gauche en faveur de l’emploi et du progrès social serait très difficile. Les libéraux, comme Nicolas Sarkozy, commencent d’ailleurs à sortir du bois et à reconnaître publiquement que c’est la véritable raison de leur soutien à cette constitution » (entretien, l’Humanité, 17 mai 2005).

 

------------------

 

            2005. Le traité constitutionnel n’a pas le tort d’être fédéraliste. Il ne l’est guère. Il présente l’inconvénient d’être libre-échangiste ou encore mondialiste. C’est-à-dire qu’il part du principe que ce qui est bon pour l’économie est bon pour la société et que ce qui est bon pour l’économie c’est son développement quantitatif en terme de production et d’échange. C’est pourquoi le traité innove si peu et est si libéral. C’est pourquoi, non sans quelques bonnes raisons, Philippe de Villiers peut annoncer en cas de victoire du oui ce que sera un plan D : « délocalisations, déréglementations, déferlante migratoire» (AFP et Le Figaro, 22 mai 2005).

            De son coté, Maurice Allais a montré parfaitement les conséquences désastreuses en terme d’emploi du libre-échangisme mondial. C’est pourquoi il propose un néo-protectionnisme qui pourrait se résumer dans l’article suivant : « Pour préserver le développement harmonieux du commerce mondial, une protection communautaire raisonnable doit être assurée à l’encontre des importations des pays tiers dont les niveaux des salaires  au cours des changes s’établissent à des niveaux incompatibles avec une suppression de toute protection douanière ». (« Aveuglement », Le Monde, 15-16 mai 2005). Ce point de vue est partagé pour l’essentiel par l’économiste non libéral (écosystèmique devrait-on dire) René Passet (« TCE : Constitution sociale et libérale à la fois ? Faux », Libération, 19 mai 2005). « Ce n'est plus de l'Europe qu'il s'agit, écrit René Passet, mais de sa dilution dans l'espace mondial du ‘’laisser-fairisme’’ dénoncé par le libéral Maurice Allais ».

            De son coté, le professeur agrégé de droit François Gaudu  relève (entretien au Figaro, 19 mai 2005), trois risques majeurs dans la Constitution et le logique qu’elle institue : 1) la non-démocratie installée durablement car le Parlement européen n’aura guère de légitimité et sera surtout une chambre d’enregistrement, 2) la stagnation économique par l’Euro fort et la crispation sur le seul danger inflationniste ainsi que par le choix extrêmement net pour le libre-échangisme mondial, et non seulement à l’intérieur des frontières de l’Europe. François Gaudu affirme : « La Constitution consacre l'ouverture de l'Europe au marché mondial. La stabilité monétaire est le but quasi exclusif de la Banque centrale. Avec l'Euro fort, des pans entiers de notre industrie vont s'effondrer. Bronislaw Geremek explique que les choses s'arrangeront à la longue. Les Etats de l'Est rattraperont ... Il faudrait accepter un tassement provisoire du niveau de vie à l'Ouest. Mais les emplois perdus par la France et ses voisins risquent de se délocaliser, non pas à l'Est, mais au Sud. C'est l'hypothèse loose-loose, celle de la « latinaméricanisation » de l'Europe : la remise en cause du modèle social de l'Europe de l'Ouest aggrave les effets de la mondialisation. La baisse du niveau de vie [à l’ouest], que ne compense pas une croissance accrue à l'Est, engendre la baisse du niveau de vie [de tous]». 3) le risque de l’impuissance politique à 25. J’ajoute (PLV) que l’impuissance des Etats et la destitution des souveraineté nationale et populaire est organisée sciemment par ceux qui ont toujours cru à l’auto-suffisance du marché comme principe organisateur de la vie sociale et même politique, avec une offre UMP-PS qui fait penser aux variantes de coloris disponibles pour les mêmes polo.

 

-----------------

 

            Rainer Werner Fassbinder disait : « Je pense qu’aucun mode de vie existant dans ce monde, quels que soient le système, la forme de société ou l’idéologie, ne permet de véritable liberté. Je considère donc qu’une certaine folie, si elle est possible, est un chemin que l’on peut emprunter, pour autant qu’on le choisisse volontairement ». En d’autres termes une certaine ivresse maîtrisée, une certaine jubilation, une certaine déraison sont nécessaires aux temps modernes.

-----------------

Février 2005. Nous sommes soixante ans après le bombardement de Dresde. Les estimations varient de 35.000 morts, dont 25.000 identifiés, à 250.000 morts voire 300.000. Le simple bon sens indique qu’il paraît normal que le nombre des morts réels soit de plusieurs multiples du nombre de morts identifiés, compte tenu des circonstances. En effet, la cible était : un million d’habitants dont une majorité de réfugiés. Les moyens étaient : le largage de 460.000 bombes à fragmentation puis, quelques heures plus tard, de plus de 180.000 bombes incendiaires au phosphore, - des estimations d’un total d’au moins 3.500 tonnes de bombes -, et ce pour les deux premières vagues, suivies par une troisième. Un « génocide » ? L’expression n’aide en rien à  la compréhension d’un drame relevant de la « guerre totale » (Totaler Krieg) que Goebbels appelait lui-même de ses vœux dans son célèbre discours du Palais des Sports de Berlin le 18 février 1943, et qui n’a pas manqué de frapper notamment l’Allemagne et les Allemands . En tout cas c’est un « innocenticide ». Je pense au beau film australien de Vincent Ward Cœur de métisse (1992) qui met en scène le choc de civilisations entre un homme du Grand Nord canadien et le monde moderne, montrant cet homme pré-moderne de la terre et des eaux amené à entrer dans la Royal Air Force, à bombarder Dresde et en restant marqué à jamais.

 

                                                                                                                                                            PLV

2002

Lu dans un vieux numéro du Magazine littéraire (116, 1976) sur Céline, il y a 25 ans. Jean-Louis Bory explique que pour Céline la réalité de la vie c'est la mort - ce qui est exactement, mot pour mot, le point de vue de Clément Rosset. Et Bory d'expliquer que la vie reprend toujours le dessus « même si les Chinois étaient à Cognac ». Pourtant c'est Jean-Louis Bory qui s'est suicidé. Pas Céline. Comme quoi l’aménagement du pessimisme (que pratiqua Céline) peut permettre de faire de vieux os.

 

------

 

Matzneff, - que j'aime beaucoup -, a un travers moderne : l'obsession de l'effectivité. Dans son cas, tout ce qui est baisable doit être baisé. Question de tempérament sans doute. On peut avoir un autre principe : il y a du plaisir à ne pas prendre ce qui est prenable. C'est d'ailleurs ce que dit Montherlant, pourtant vrai chasseur (de cul), mais ici très supérieur à Matzneff.

 

----------------

 

Le tango épuise le fond même de la mélancolie et de tout romantisme morbide. Il ouvre ainsi à une musique au-delà de tout pathos (domination des passions).

 

-------

 

Choses vues. Un vieil homme (blanc) tombe dans le métro. Deux ravissantes noires - africaines plutôt qu'antillaises me semble-t-il - l'aident à se relever et à marcher. Vous vous imaginez ayant vu cela et criant le lendemain dans une manifestation : « immigrés dehors ? »

 

--------

 

Scène de socialité primaire - au sens de Bourdieu qui distingue la socialité de la sociétabilité. Je rentre à minuit. J'achète une soupe (aux légumes ; l'influence de la diététique de Matzneff ? ) et un Orangina pamplemousse. Je n'ai pas assez de liquide sur moi. L'épicier arabe me dit : "donnez ce que vous avez, cela ira ; il faut bien que vous mangiez". Et après cela ... voir remarque précédente.

 

---------

 

Tango encore. Rarement danse exalte autant la féminité. Rarement danse pousse-t-elle les femmes à être ce qu'elles sont au fond, à savoir profondément bonnes : attentives, humaines, fraternelles. Attention aux nuances : dans le tango, les femmes sont libres - mais non pas « libérées ».

 

---------

 

Dans le tango, l'homme doit toujours avancer. Il dessine ainsi un topos tel celui d'Apollon dont la flèche s'enfiche en terre, et toujours plus loin marque l'avancée à faire (cf. Philippe Forget, L'Art du comprendre, juin 2001).

 

--------

 

L'Histoire de France  de Marc Ferro (Odile Jacob, 2001). Enfin une histoire qui présente les virtualités, qui explique les conséquences des vues du monde des acteurs. Non point une histoire sans pesanteurs historiques (la démographie pèse, la géographie importe, etc), mais une histoire dans laquelle les déterminations ne sont pas présentées comme inéluctables. Un exemple : les atouts qu'avait encore Napoléon en 1812, qu'il avait encore en 1813, et qu'il n'a pas su ni voulu voir. L'histoire ne manque pas de carrefours, d'endroits d'où l'on peut bifurquer. Encore faut-il les voir.

 

-------------------

 

"Le goût du courage est très répandu connu surtout sous le nom de goût du risque. En subtilisant beaucoup on trouverait peut-être qu'il est un signe de sous-vitalité : on risque pour donner du ton à sa vie". Nietzsche ? Non. Montherlant. Je pense parfois qu'effectivement, d'une certaine façon, "on ne meure pas puisqu'il y a les autres" (Aragon) ; du moins il y a certains autres, qui ne pensent pas comme vous mais à partir du même lieu que vous, et d'où on a, pour qui sait voir, exactement le même point de vue.

Considération accessoire : la pensée n’est rien (et la "personnalité" de celui qui pense : moins que rien), la topographie est tout. "D'où parlez-vous ?". C'est effectivement la question essentielle. Nietzsche appelait cela : écrire avec son sang (nous savons, Friedrich, que c'est ce que tu faisais). 

 

---------

 

La paranoïa : elle ne met pas en cause l'unité de l'expérience vécue. Rien ne "dépayse" vraiment le paranoïaque, rien ne le déstabilise : il transporte avec lui son monde, pour lui bien plus réel que tout autre (lire à ce sujet Lily de Vooght dans L'art du comprendre n°10, juin 2001). C'est sa force. C'est aussi sa limite : l'autisme.

_______

 

Étonnant style de Philippe Forget : à la fois sec, court, aphoristique et ... baroque. Qu'il puisse y avoir une austérité du baroque, un jansénisme du baroque n'est pas le moindre des paradoxes.

 

______

 

Christophe Donner ("L'empire de la morale" dans Le Figaro, 20 août 2001) : contre la folie d'unir, au sens d'unifier et de tout uniformiser. Contre le communisme. Contre l'assimilation. "L'assimilation devient un fantasme aussi barbare que l'élimination. L'idée qu'à la faveur du grand métissage tous les problèmes de races auront disparu, c'est un délire qui ne signale aucune bonté mais une paresse intellectuelle très dangereuse. Le "grand métissage" fera au contraire de chaque être humain le prototype d'une race à part, multipliant les "problèmes de races" par cent millions. L'identité de chacun ne se fera qu'au détriment de l'identification de tous, ce qui exigera de l'espèce humaine un travail religieux mille fois plus intense". Lucide. Evidemment, ce n’est pas dans l'esprit du temps.

 

 ______

 

Dimanche 22 septembre 2001. Henri Alleg sur France Inter. Je n'ai pas une sympathie particulière pour les compagnons de route du FLN, parti globalement inepte, inapte et raciste anti-français qui a précipité l'Algérie non seulement dans une catastrophe économique, mais surtout politique et morale qui fait peine à voir. En outre, il est bien certain qu'avec 1000 fois moins de violence et un peu plus de sens politique - comme les indépendantistes indiens - l'Algérie serait aussi devenue indépendante, avec 4 ans de retard tout au plus. Mais écouter Alleg n'évoque pas seulement cela. C'était tout de même quelque chose que d'être communiste, et, à l’occasion, que de se faire torturer pour ses idées. Chapeau bas. Quand on voit à quoi sert maintenant le beau bâtiment du siège du Parti communiste, place du Colonel Fabien : à des défilés de mode, à des concerts de rap, hip-hop, pourquoi pas à des défilés de pingouins, on se dit qu'un communiste normalement constitué devrait, en pensant à ce qu'a fait Robert Hue du PCF, "avoir la haine".

 

________

 

"Il me semble reconnaître chez les hommes les plus forts, un point vulnérable qui les raccorde à l'enfance, à une sorte d'originelle pureté. Chez les femmes, ce même point les relie toujours à l'avenir, c'est-à-dire à la nécessité, à l'utilité, et je préfère le premier secret au second", écrit Odette Joyeux (La Parisienne, n°1, janvier 1953). Bien vu. Cela ne serait pas une mauvaise idée si, aujourd'hui, les femmes s'intéressaient un peu à ce que sont vraiment les hommes avec qui elles couchent ; il est vrai que cela demanderait du travail, et que l'amour est un travail. Et ce à une époque où ce qui est in, ce sont les loisirs. 

 

________

 

Michel Houellebecq n'a pas "toujours raison" (contrairement à qu'un slogan disait de Mussolini), mais il dit toujours vrai, ce qui est beaucoup mieux. "Au fond, se demandait Michel, en observant les mouvements du soleil sur les rideaux, à quoi servaient les hommes ? Il est possible qu'à des époques antérieures, où les ours étaient nombreux, la virilité ait pu jouer un rôle spécifique et irremplaçable ; mais depuis quelques siècles, les hommes ne servaient visiblement à peu près plus à rien. Ils trompaient parfois leur ennui en faisant des parties de tennis, ce qui était un moindre mal ; mais parfois aussi ils estimaient utile de faire avancer l'histoire, c'est-à-dire essentiellement de provoquer des révolutions et des guerres" (Les particules élémentaires).  On notera que Houellebecq ne joue pas de l'humour, dont il explique ailleurs qu'il ne sert à rien. L'effet d'humour vient du strict énoncé de la réalité. C'est vraiment, au sens littéral, la politesse du désespoir (Accessoirement, cet extrait montre que, contrairement à ce que disait un écrivain [Paul Léautaud ?], on peut faire un très bon usage du point virgule).

 

______

 

"Il est des moments ultimes que la conscience dilate, comme une arche, pour accueillir tous les êtres que le coeur a nourris et qui, par une violence venue du dehors, vont périr". ? ? Extrait de Jean-Christophe Rufin, Rouge Brésil, Gallimard, Prix Goncourt 2001. Une phrase tarabiscotée, bancale, ridicule. Monsieur Rufin, vous n'avez pas le droit d'aimer la littérature à ce point-là.

 

-------------

 

Sensualité, grâce, assurance autant qu'infinie douceur dans cette phrase : "Nous pensons aujourd'hui que Michel Djerzinski est entré dans la mer" (Houellebecq). Savoir que : "nous pensons maintenant ..." aurait été une phrase manquée.

 

_______

 

"Il faut se souvenir de la place centrale qu'occupaient, pour les humains de l'âge matérialiste (c'est-à-dire pendant les quelques siècles qui séparèrent la disparition du christianisme médiéval de la publication des travaux de Djerzinski) les concepts de liberté individuelle, de dignité humaine et de progrès. Le caractère confus et arbitraire de ces notions devait naturellement les empêcher d'avoir la moindre efficacité sociale réelle - c'est ainsi que l'histoire humaine, du XVè au XXè siècle de notre ère, peut essentiellement se caractériser comme étant celle d'une dissolution et d'une désagrégation progressives" (Houellebecq, Les particules élémentaires). (En somme, un résumé de Pierre-André Taguieff, Du progrès. Essai, Librio, 2001).

 

------------------

 

Dans La Conscience, de Natalie Depraz (Armand Colin, 2001), un commentaire sur la psychiatrie existentielle, qui est plutôt une anthropologie des troubles de la psyché. Au sein de ce courant important : Wolfgang Blankenburg. Et la réflexion - à visée très pratique, opératoire dirait-on aujourd'hui, puisqu'elle vise à soigner - sur les formes atténuées, "pauvres" de la schizophrénie, qui, par leur proximité avec la normalité permettent de penser le passage de l'un à l'autre état. L'idée principale, développée ensuite par Arthur Tatossian, est que le soin de la schizophrénie passe par l'empathie, par une relation de confiance et presque d'amitié entre  le soignant et le malade qui évite à ce dernier de "partir", c'est-à-dire de quitter le sol de la compréhension commune de soi et des autres, qu'on appellera plus brièvement "le sol familier du monde". Comme toujours : pour comprendre est nécessaire le recours à l'intelligence, pour agir est nécessaire le recours au coeur.   

 

-----------

 

Un cadeau de dernière minute à faire. Idée : un Marc-Aurèle de ma bibliothèque. Le plaisir est double : offrir et me donner l'occasion de racheter Marc-Aurèle.

 

________

 

Houellebecq soulignant que si l'écriture n'est pas en soi un plaisir, il y a plaisir à relire certaines phrases par soi écrites. Et de citer (émission TV) une phrase de Plateforme : "Valérie me manque". Phrase d'une totale banalité mais qui, pour de mystérieuses raisons, est, de fait, dotée d'un grand pouvoir d'empreinte. Et ce par sa sobriété même jointe à l'extrême précision de ce qu'elle dit : la séparation (mort ou rupture) est atteinte à la rondeur du monde, dérobade du sol même du monde. Il y a l'empreinte des odeurs, l'empreinte des corps, mais aussi l'empreinte de certains mots. Lire ou relire là-dessus Boris Cyrulnik.

 

----------

 

Lu quelque part qu'Alain de Benoist avait une conception « molaire » du monde (le commentateur était-il un dentiste ?). Phrase un peu énigmatique. Voici me semble-t-il une assez bonne définition d'un monde molaire : "Le monde que nous connaissons, le monde que nous créons, le monde humain est rond, lisse, homogène et chaud comme un sein de femme" (un personnage des Particules élémentaires de Houellebecq). 

 

----------

 

Guy Debord et la société du spectacle. Thème très à la mode. Pas sûr toutefois que la société n'ait pas changé de nature. Ne sommes-nous pas dans une société de l'inter-communication, où la distinction entre spectateurs et metteurs en scène est en voie de disparition (ce dont un Michel Serres se réjouit sans apporter quelque argument convaincant en faveur de ce phénomène).  On croit aller voir les animaux du zoo, mais le spectacle, ce sont les visiteurs.

 

---------

 

A propos de Ben Laden. Ce garçon un peu nerveux (à l’air doux comme les faux calmes) est régulièrement présenté comme "le milliardaire Ben Laden". Franchement, avec les moyens qui étaient les siens, s'il avait voulu choisir l'option "piscine privée, whisky et petites pépées" cela aurait été plus confortable pour lui (pour d'autres aussi d'ailleurs) que de choisir le transit de grotte en grotte, les promenades sur un cheval que l'on dit ... blanc (il a trop lu Saint-Loup, nous expliqueront les spécialistes de la Nouvelle droite), le risque et la mort sans doute au bout (pour nous aussi d'ailleurs). On peut reprocher à M. Ben Laden  beaucoup de choses – et notamment d’avoir mal choisi son premier employeur – mais certainement pas d'être matérialiste.

 

-----------

 

Fin décembre 2001. Mort de Léopold Sédar Senghor, père du Sénégal indépendant, admirable poète de langue française, ami de la France. A son enterrement, ni le Président de la République (française), ni le Premier Ministre.

 

----------

 

La place du père dans le christianisme. "Notre père ..." Au fond, le postulat de base du christianisme c'est que la famille est forcément un échec et qu'il faut donc se trouver un père de substitution. "Notre père" c'est l'autre père, plus fiable que le père biologique. N'autre père, diront les lacaniens.

 

----------

 

Lu des annonces dans la rubrique rencontres (appelée friendship) de FUSAC. Toujours significatif des valeurs dominantes : recherche "créatif", "positif" (séro ?), "naturel". Suis "épanouie" (c'est fou le nombre de gens épanouis qui sont seuls), good-looking, bien dans sa peau et dans sa tête, ...  Il y a même un sud-africain qui joue de la flûte (est-ce bien raisonnable ?), un high-profile executive, ... et une "JF 26 ans, américaine, grassouillette mais mignonne et enthousiaste, (qui) cherche JH 25-40, français, patient, adroit, pour m'apprendre sexuellement". (M’apprendre quoi ? Me prendre ?). Sympa en tout cas.

 

----------

 

Faut-il dire que les animaux ont des droits ? Méfiance. On commence par dire qu'ils ont des droits, on finira par dire qu'ils ont des devoirs, qu'il s'agit d'être animalement correct, de ne pas manger les petites souris, ou, pire, de ne pas les tuer si on n'a pas l'excuse de vouloir les manger, etc. Par contre, une chose est sûre, nous avons des devoirs vis-à-vis des animaux.   

 

----------

 

"La terre intensément nous exauce, appesantit sur

nous son étreinte,

Brûle, alimente un ferment. Des dieux, rocheux,

ligneux, rugeux,

Affermissent notre alliance. Ils gardaient,

inspectaient des îles mobiles.

Ils m'enjoignent d'être fidèle"

Pierre Oster, Paysage du tout, Gallimard, 2000.

 

---------

 

Le cinéaste britannique Ken Loach qui critique la déqualification et l'éclatement des professions du rail. A propos des travailleurs concernés : "C'est plus grave qu'une question d'argent. Ils ont perdu bien plus que de l'argent : toute une manière de vivre, tout ce qui faisait la joie d'être ensemble et donnait une raison de se lever le matin. On voit l'esprit d'équipe se perdre au profit du "chacun pour soi". C'est tout le tissu social qui est affecté, pas seulement la qualité du travail. Les relations humaines se dégradent, la chaleur, l'humour, la solidarité. Il faut parler d'une sorte de vandalisme" (Le Figaro, 2 janvier 2002). Les sauvageons ne sont pas tous dans les banlieues, ils sont aussi dans les institutions patronales.

 

---------

 

La souffrance de l'immigrant est d'abord la souffrance de l'émigré. Celui-ci, par honte, minore l'expression de ses difficultés dans le pays d'arrivée auprès de sa famille d'origine et encourage ainsi à la poursuite de l'immigration. C'est ce que montre formidablement bien Abdelmalek Sayad (1933-1998), disparu peu de temps avant son ami Pierre Bourdieu, dans La double absence. Des illusions de l'émigré aux souffrances de l'immigré, Seuil, 1999 (préface de P. Bourdieu). L'Eglise, qui en connaît un bout sur les hommes, comprend souvent bien cette souffrance. En témoigne le fait qu'elle organise dans les quartiers cosmopolites des "fêtes des nations" et des "messes des nations", et non des "fêtes de l'intégration". 

 

--------

 

A propos des rapports entre marché et capitalisme. Jean-Pierre Lemaire fait justement remarquer sur le site internet du mouvement  Alternative rouge et verte (AREV) : "C'est cette liaison intime (entre marché et capitalisme) qui rend inacceptable la formule de Jospin “Oui à l'économie de marché, non à la société de marché”. Il est d'ailleurs très éclairant à ce sujet d'évoquer l'opération qui a consisté sans les années 80 à “réhabiliter” l'entreprise et à préférer au terme capitalisme trop négativement connoté celui d'économie de marché bien plus souriant et destiné comme d'habitude à présenter les rapports sociaux comme des faits naturels incontournables. Au final et quelles que soient les précautions de langage, il s'agit bien de la même chose."

 

---------

 

Entretien avec Jacques Siclier sur le cinéma français pendant l'Occupation (Télérama, 9 janvier 2002). Jacques Siclier défend justement Henri-Georges Clouzot dont le film Le Corbeau, sur la nausée des dénonciations anonymes, s'est vu refuser l'autorisation de diffusion en Allemagne pendant la guerre.

 

----------

 

"Ce qui compte dans la vie et surtout dans la mort, c'est ce qui n'arrive pas" écrit Patrick Besson. C'est-à-dire que, ce qui compte vraiment, c'est ce dont on manque ?

 

--------


31 janvier 2002. Radio Aligre. Vigoureux démontage du système pseudo-littéraire actuel, de sa médiocrité et de son fonctionnement en circuit fermé sur le mode quasi-exclusif du renvoi d'ascenseur par Pierre Jourde, auteur de La littérature sans estomac (L'esprit des Péninsules, 2002). Pierre Jourde n'aime guère Michel Houellebecq, ce qui est son droit, mais semble surtout peu convaincu que tout soit permis dans le cadre d'un roman, y compris la mise en scène de personnages tenant des propos condamnés par la loi. Il faut bien sûr défendre sans restriction aucune le droit au blasphème. Ensuite, libre à chacun de s'exprimer sur ses préférences. Plus intéressant que cette incidente, Jourde note que Houellebecq ne croit pas au moi intérieur. Et en cela se rattache aux grands écrivains. En effet, tous les véritables écrivains "ne créent la différence individuelle que pour la mettre en question". Houellebecq met de fait en question l'illusion du moi. Pour lui, l'individu est  sa mort : à savoir que c'est sa souffrance comme préparation à sa mort qui, seule, lui appartient en propre.

------------

Savoir que Houellebecq se rattache, comme Proust, à l'héritage de Schopenhauer, pour la vision de la banalité du monde commun : une banalité sans dévalorisation. Mais c'est un monde commun hanté par un manque. Alain Besançon montre bien que la place que tient Auguste Comte chez Houellebecq tient à ce qu'il a posé le problème de la survivance d'une société sans autorité spirituelle (Commentaire, 96, hiver 2001-2002). 

 

------------

 

Février 2002. Robert Hue n'en finit plus de courir après les paillettes. Tout ce qui "bouge" et parait "branché" le fascine. Il semble vouloir s'adjoindre pour sa campagne présidentielle les services de Fréderic Beigbeder qui lui aurait beaucoup appris sur le capitalisme. Dans Vacances dans le coma, Beigbeder écrit : "Le fric permet la fête qui permet le sexe." Le désenchantement du monde a de beaux jours devant lui.

 

---------

La sidérante capacité des hommes à traiter de salopes – hors la dimension de jeu – les femmes qui s'offrent à d'autres qu'eux (ce qui pourrait amener un jeu de mot facile). Volonté de détruire de qu'on ne peut obtenir ? Les psychanalystes pourront en disserter longtemps. Pas étonnant en tout cas que certaines femmes - souvent belles femmes - préfèrent la compagnie des homosexuels à celle d'hétérosexuels à la bêtise  bovine de certains hommes. Surtout dans la mesure où les femmes font rarement de la sexualité un but en soi : elles sont prêtes à faire l'amour par goût de l'amour tandis que les hommes sont (au mieux) prêts à aimer par goût de faire l'amour.

 

---------

 

Conversation entre Daniel Karlin et Catherine Millet dans Télérama (20-26 avril 2002). Pour Catherine Millet, la sexualité, et le plaisir, sont dissociables de l'amour. Pour Daniel Karlin  "cette dichotomie n'a aucun sens". Selon lui, dés qu'il y a sexualité il y a de l'amour. La vérité est sans doute plus complexe : il y a une psychopathologie de la sexualité, des rapports aux autres suffisamment distors pour que les rapports sexuels le soient aussi. A l'inverse, pour certains êtres, tout est grâce. Y compris bien sûr pour des partouzeuses ou des putes. En tout état de cause, la finalité de la sexualité n'est pas forcément de trouver l'orgasme, comme le remarque justement Catherine Millet notant : "en écrivant, j'ai réalisé par exemple que je m'étais dégagée de l'obsession de devoir trouver le plaisir". La finalité de la sexualité est d'établir des rapports humains. Allons plus loin : c'est avant tout une forme privilégiée - et particulièrement forte - du lien social.

 

----------

 

21 avril 2002. Le Pen au second tour des présidentielles. Journalistes et hommes politiques des partis éliminés du second tour ne cessent de discourir, en toute complicité, sur les "responsabilités" de chacun face à cette "tragédie". Belle illustration de l'existence d'une classe politico-médiatique qui confisque le débat, le pouvoir, qui dit quelles sont les opinions légitimes et quelles sont celles à délégitimer, à ridiculiser, à criminaliser. On aura constaté ainsi que le patronat a demandé à rencontrer tous les candidats de Madelin à Hue, mais pas Le Pen qui a fait un score 4 ou 5 fois supérieur. Il faut d'ailleurs constater aussi que cet ostracisme renforce J-M Le Pen : beaucoup de gens, sans être convaincu de la pertinence des solutions qu'il propose ne supportent pas cette exclusion au nom de "la lutte contre l'exclusion", ce racisme antilepeniste haineux qui n'est pas d'une nature très différente de la haine antijuive de certains nazis des années trente. A t-on bien compris aussi le rôle des propositions lepenistes d'une véritable République référendaire ? A t-on vu aussi que la droite avait tenté de créer un Parti Unique avec "l'Union en mouvement" (sic) tandis qu'à gauche le P.S est devenu aussi un parti unique - le P.U de la gauche (depuis la liquidation du P.C par Robert Hue). Quant au fond, il est bien certain que le nombre des électeurs dont le candidat ne sera pas au second tour n'a cessé de croître : 56 % en 1995, 63 % en 2002. Il faut certainement, entre autres réformes, envisager, pour que les élections présidentielles ne connaissent pas une abstention croissante, de permettre, ainsi, le maintien au second tour, non pas seulement des deux premiers candidats arrivés en tête, mais de trois ou de quatre, celui obtenant le plus de suffrages devenant président. Cette fin du bipolarisme limiterait le mimétisme affadissant actuel et favoriserait un vrai débat entre projets.

 

---------

 

28 avril 2002. Maurice Lévy, Président de Publicis. "Il faut laisser la communication à sa place ; Lionel Jospin aurait certainement fait un meilleur résultat en étant lui-même avec ses qualités et ses défauts plutôt qu'en écoutant ses conseillers en communication".

 

--------

 

Vieillir, c'est restreindre, et s'est se  restreindre. C'est restreindre le champ de ce à quoi on tient. Ce n'est pas rétrécir l'espace de la vie - qui au demeurant se rétrécit suffisamment par elle-même, c'est choisir ce qui compte vraiment.  C'est ensuite tenir plus serré cela qui importe. C'est faire mourir à l'avance ce qui gagne à mourir à temps sans quoi l'élégance y perdrait.

 

-------- 

  

La mère de Brasillach aimait à dire : "Le dernier mot de la morale reste l'allure". La mère d'un ami, chrétienne, ne demandait à Dieu qu'une chose : "Seigneur, donnez-moi la force de faire ce que je dois".

 

-------

 

A l'ère du machinal et du mondialisé, le politique, en Occident (l'Occident c'est l'Europe en tant qu'elle se meurt), régule les affects collectifs et co-produit de contre-affects afin d'éviter le surgissement des conflits. C'est en ce sens que le politique prend inévitablement la forme du système politico-médiatique (lire Alain Gauthier, Désastre politique, éd. Léo Scheer, 2002).

 

--------

 

"Tout est truqué dans le monde contemporain, et cependant on s'y blesse"   (Montherlant, Le treizième César).

 

---------

 

Cet homme qui revient à ses heures, et dont la présence ne cesse de gagner en puissance d'évocation, qui dit le tout de la lumière, et le tout de la misère, et en cette clarté d'abîme, qui dit du monde l'extrême tranchant, et l'extrême coupure, et la blessure même. Cet homme : Léo Ferré, qui ne cessera de nous être fidèle.

 

-------

 

"Tenir un journal relève d'une activité de basse police et d'indicateur" écrivait Jacques Perret. C'est malheureusement vrai pour une grande partie des actifs en ce domaine.

 

--------

 

"Il faut savoir regarder le néant" écrit Aragon. Plus dur : se laisser regarder par le néant.

 

-------

 

"Il faut sortir de la gueule du loup par la gorge du loup" écrivit un jour Yves Navarre.

 

-------

 

"La vie est un drame, c'est sa seule noblesse", écrit Xavier Patier (Le démon de l'acédie, roman, La Table Ronde, 2001. L'acédie  a été décrite par Evagre le Pontique qui la considérait comme "la dernière bataille", c'est-à-dire l'ultime. Mais la lutte contre l'acédie commence par le refus de sa sur-évaluation. En d'autres termes, pas de pathos : décrire des symptômes, c'est déjà presque s'en délivrer. Car toute description est un travail, et tout travail est anti-acédique.

 

--------

 

Qui donc disait : "la vie, ce n'est pas si grave" ? Cela ne veut évidemment pas dire qu’elle n’est pas tragique.

 

--------

 

Dans le système tel qu'il est, la lutte contre les exclusions (les exclus du logement, les sans-papiers, etc) est une voie réformiste. La voie révolutionnaire c'est poser la question de ce qui manque vraiment : la place de chacun dans la société, un lien social basé sur autre chose que l'avoir.

 

---------

 

La revue Prosper (Les Salles, 30570 Valleraugues, prosper.dis@wanadoo.fr), revue écologiste et distributiste, pose la question, non pas du "développement durable" (tarte à la crème du productivisme relooké)  mais de la décroissance soutenable (n°7, chrysanthèmes 2001). Développant des thèses inspirées du Crédit social canadien (créditisme), de Georges Valois à l'époque du Nouvel Age et de Jacques Duboin, mais aussi de René Dumont, les rédacteurs de Prosper s'attachent à démontrer qu'il n'y a pas de croissance indéfinie possible dans un monde fini, et que la question clé est celle des usages. Rappelons que les Américains représentant 5% de la population mondiale consomment prés de 50 % des richesses.  Le modèle américain n'est donc par définition pas transposable. Or, il sert de référence.  C’est là le problème.

 

---------

 

Quand il y a du sexe entre un homme et une femme, il n'y a jamais que du sexe. Mais quand il n'y a pas de sexe entre un homme et une femme, il n'y a souvent rien du tout.

 

---------

 

"Plus sa vie est infâme, plus l'homme y tient : elle est alors une protestation, une vengeance de tous les instants" (Balzac).

 

----------

 

15 août 2002. Arte. Thema. Leni Riefenstahl. Ce qui se dégage de cette femme - encore belle : l'impression forte de dignité, de souffrance surmontée, de lucidité (toujours cruelle) sur elle-même, de goût jamais inassouvi pour la hauteur. "La démesure qui m'habite ..." dit-elle. Ne nous y trompons pas : la mesure (grecque) ce n'est pas le contraire de la démesure, c'est prendre la mesure de tout, y compris du vertige. Mais encore, Leni Riefenstahl c'est aussi , et surtout, la bonté de son regard sur les êtres, et sur le vivant en général. Un regard à la François d'Assise. Hantée par la question de la guerre des sexes, Leni Riefenstahl est  Penthésilée, fille du dieu de la guerre Arès, reine des Amazones, tuée par Achille qui devient amoureux d'elle quand il est trop tard.

 

----------

 

18 août 2002. Jeune femme dans un transport en commun. Type italien. Si belle qu'au delà de toute vérification de l'efficacité de sa séduction. Dans l'immanence même de l'évidence naturelle de sa beauté. Et d'ailleurs peu regardée car à peine visible. Notre temps aime moins la vraie beauté que le jeu - dérisoire - des séductions croisées. Contrepartie positive : la vraie beauté n'est même plus localisable par la vulgarité ambiante. Elle échappe aux temps modernes. C'est la figure invisible du rebelle.

 

--------

 

1810. Napoléon 1er à Pauline Bonaparte : "J'ai besoin de douceur et de bonne humeur". Le même, lucide sur les (ses) amours : "Il me semble que l'on aime tranquillement, c'est de la petite amitié". Quel psychologue ! Vive l'Empereur !

 

----------

 

"Rien ne pense plus que le dessin" disait Paul Valery. C'est-à-dire que rien n'est plus proche de la pensée que l'acte de mise en forme en quoi consiste le dessin.

 

-----------

 

Journal quotidien "20 minutes". 6 septembre 2002. Quelques jours après Le Parisien, enquête sur "Faut-il une réforme des modes de scrutins ?". Deux types de réponses : oui ... et non. Mais ce qui est intéressant, ce sont les explications des enquêtés : oui, parce qu'il faut que toutes les sensibilités soient représentées et qu'ainsi, le citoyen s'intéresse à nouveau à la chose publique. Non, parce que la réforme éloignerait encore plus la représentation de la réalité. A l'évidence, fort peu de gens sont convaincus de la nécessité de ce système fondé sur un condominium de deux grands partis se partageant le pouvoir - et se ressemblant, ce qu'anticipait dés 1969 le second tour de la présidentielle Pompidou / Poher. 

 

----------

 

Le Monde. Vendredi 13 septembre 2002. Visiblement, le courant abolitionniste en matière de prostitution progresse. Des clients ont été condamnés en vertu d'un article quasi-inusité en ces circonstances du Code pénal condamnant l'exhibition sexuelle. Bien sûr les "professionnelles " concernées ont été condamnées aussi. Un député de Paris - Vert - va déposer une proposition de loi permettant la condamnation des clients en tant que tels. Alors que nombre de prostituées affirment très clairement avoir choisi cette activité, leur parole est niée - tout autant que la parole des anciennes prostituées qui affirment qu'elles n'étaient pas "victimes". De même, les associations qui travaillent avec les prostitués - hommes et femmes -, notamment dans la prévention du Sida mais aussi des violences sont généralement tout à fait hostiles à la pénalisation tant des professionnel-les que des clients. C'est en provenance des politiques que surgit une formidable irruption de moraline. Assez curieusement, dans une société où nombre de rapports humains, et notamment entre hommes et femmes sont marchands d'une manière plus subtile que les rapports prostitutionnels, seuls ceux-ci sont incriminés. Et si l'activité des "professionnelles du sexe" était basée au fond sur une certaine capacité de don, et sur un savoir-faire plus relationnel et humain que sexuel ? Et si l'idée que les rapports entre prostituées et clients sont faite de mépris réciproque était tout simplement fausse ? Ces idées simples dérangent. C'est le phénomène des yeux de boue. Les cochonneries que dénoncent les abolitionnistes ne sont pas devant leurs yeux mais d'abord derrière. Celui qui voit de la médiocrité et de la laideur partout est souvent tout simplement un médiocre et un laid.

 

---------

 

Heidegger a donné aux architectes et urbanistes un cadre de réflexion que beaucoup ont enrichi, remodelé, et ils ont eu raison, mais dont ils sont tributaires. Ainsi, Benoît Goetz écrit : "Il y a une éthique de l'architecture parce que l'architecture est ce qui espace l'espace, précise, tranche, partage l'espace, de sorte qu'il n'y a jamais l'espace, mais des espaces. L'espace, c'est les espaces, c'est l'espacement. Cette disjonction, cette dislocation, est la condition même de l'éthique qui suppose qu'il y ait toujours une pluralité de séjours et qu'aucun lieu ne soit absolument, définitivement convenable. L'être-le-là est disloqué parce qu'il vacille toujours au bord du lieu où il se tient" (La dislocation. Architecture et philosophie, ed. de la Passion, 2002).

 

---------

 

L'homme et ses petites gesticulations baroques qui, comme tout le baroque, ne sont jamais très loin du mauvais goût.

 

---------

 

Le goût des hommes pour raconter leurs histoires de cul alors que, si ce sont vraiment des histoires, elles sont précisément incommunicables.

 

--------

 

A propos de Maurras, qui était quasi-sourd : "Il entendait par le front". Ce qui ne manque pas d'allure.

 

---------

 

Les Portugais disent "espérer" pour "attendre".

 

--------

 

Magazine Elle, du 8 au 14 juillet 2002 : "Faire l'amour : le retour du sentiment". Un bon dossier, des témoignages qui sonnent juste. Nombre de sociologues auto-proclamés spécialistes de la "vitalité du social", des "comportements nouveaux" n'ont pas le quart de la curiosité et du sens de l'enquête des journalistes de la presse  féminine, à l'exception de quelques universitaires comme Patrick Baudry. Qu'ils aient été marxistes hier, et maintenant post-modernes anti-marxistes, nombre d'universitaires ne parlent pas du réel. Ils parlent de ce qui leur fait plaisir. A croire que les institutions de l'université, sans parler du CNRS en sciences humaines, sont des entraves à une pensée juste, libre et féconde. Par excès de formalisation de "programmes de recherche", par compartimentation de la pensée, par bureaucratisation de la production d'écrits, l'université tue la pensée - ou du moins s'y essaie. A l'encontre de cette évidence : il faut affirmer que « ce qui est juste est toujours beau » et on ne trouve quoi que ce soit que dans le mouvement d'une certaine alacrité libertaire.

 

--------- 

 

"Celui qui ne préfère pas la forme aux couleurs est un lâche" William Blake. Mot très juste, et très dur. Ce qui est juste est toujours dur. Mais la  réciproque n'est pas exacte.

 

------

 

"L'ennui commence par la vie trop sédentaire ; quand on va beaucoup, on s'ennuie peu." (Jean-Jacques Rousseau, Emile ou de l'éducation, livre IV).

 

--------

 

Napoléon à propos de Talleyrand : "ça ne m'étonne pas qu'il soit riche, il a vendu tous ceux qui l’avaient acheté". Mais est-on certain que Napoléon avait vraiment cet humour à la Sacha Guitry ?

 

--------

 

Lucidité. "... l'ombre que porte sur moi ce que je n'ai pas fait, ombre qui s'allonge avec mon soir" (Montherlant, Le treizième César).

 

---------

 

"Pour décrire l'infini, il faut commencer par le fini" dit Goethe. C'est en commençant à décrire ce qui parait exprimable que l'on se heurte à l'inexprimable, mais aussi que l'on mesure la hauteur de l'inexprimable.

 

---------

 

19 novembre 2002. Le Quatuor Caliente au Triton, dans la ville des Lilas. Un tango - de Piazzolla - joué avec une détermination et une tension peu commune. Rien de facétieux, de maniéré. Une intensité assumée jusqu'au bout, jusqu'au fracassement de la boule de nuit du monde. Le tango est une affaire sérieuse, à l'opposé du dévergondage d'un Mozart - l'homme "qui est mort trop tard" comme disait Glen Gould.

 

--------

 

Novembre 2002. "L'absence n'est pas le néant", dit Jean-Marie Turpin. Nous vivons à l'ombre de la présence de toutes ces absences.

 

---------

 

"Je ne crois pas que la vie serve à grand chose, la vie des uns sert à améliorer celles des autres, c'est déjà pas mal."

 

-----------

 

La célèbre phrase de Maurice Merleau-Ponty : "L'homme est la somme de ses actes". Fausse et vraie à la fois. Fausse en ce sens que, aucun homme ne se résume à la course automobile qu'il a ou n'a pas gagné, au statut social qu'il a ou n'a pas acquis (ou conservé), aux expériences sexuelles qu'il a ou n'a pas eu, etc. Il n'empêche - et c'est en quoi Merleau-Ponty dit vrai :  dans la vie, il n'y a pas ou peu de hasard. L'intelligence, c'est d'être heureux. Les gens malheureux sont, à leur façon, inintelligents. Ou ils n'ont pas une intelligence pratique de la vie, ce qui est la même chose. Réussir, c'est être en phase avec le monde. On peut critiquer ce monde mais c'est le seul réel. La "somme de ses actes", ce n'est pas la somme de "faits" bruts, c'est la somme des intentionnalités en accord avec le monde. L'homme est bien la somme de ses actes, dans la mesure, et strictement dans la mesure où ses actes sont la somme de ses pensées. 

 

-----------

 
 
Référendum européen de 2005. La campagne pré-référendaire est vive. Le site souvent bien informé Acrimed évoque les polémiques anti-non, et l’antifascisme obsessionnel et bien entendu anachronique de l’omniprésent Bernard-Henry Lévy, guide suprême de la morale politique parisienne : « Pourquoi Fabius, écrit BHL, ne s’est-il pas montré ? Pourquoi, chez les partisans du non « de gauche », ce malaise étrange, palpable ? Pourquoi, chez tel leader écolo, ou chez un Montebourg, ces éclairs de panique dans le regard quand on attendait de l’exultation ? » C’est vrai, pourquoi ? La réponse du philosophe-politologue tombe comme un couperet : « Parce qu’ils ont assez d’oreille, ceux-là au moins, pour entendre Marine Le Pen dénoncer, à 20 h 10, l’ ’’élite politico-médiatique’’ dans les termes mêmes où, à 20 h 05 la fustigeait Emmanuelli. Parce que les plus cyniques d’entre eux, ceux qui ont joué le plus éhontément sur les peurs, les xénophobies, les réflexes souverainistes et chauvins, se sentent quand même embarrassés de retrouver leurs mots, presque leur voix, dans la bouche goguenarde du vieux Le Pen. »
Et puisque les tenants du ’’non’’ de gauche et du ’’non’’ d’extrême-droite ont un vocabulaire commun, cette campagne fût, selon notre philosophe, une « campagne de désinformation sans précédent [qui] aura jeté [le texte du Traité Constitutionnel Européen] aux chiens des populismes de droite et de gauche. »
Une semaine plus tard, BHL persistait et signait dans l’amalgame : « C’était Emmanuelli qui (...) réclamait la démission du président de la République sur le ton et dans les termes du Front national  ». Et encore « Krivine ou Besancenot retrouvant l’antienne FN pour rappeler que les parlementaires, s’il leur avait été donné de voter, auraient ratifié le traité à 90 %. » Puis c’est au tour des altermondialistes, et des « dirigeants d’Attac appelant, dans la langue frontiste toujours, à la ‘’résistance’’ contre une  ‘’mondialisation’’ ». (Acrimed, Mathias Reymond, 4 juillet 2005).
On apprend donc qu’il y a une « langue frontiste », un « ton frontiste », des  expressions intrinsèquement frontistes comme celle d’ « élite politico-médiatique ». Une chose est sûre : la conception de M. Bernard-Henri Lévy est inquisitoriale et rend impossible tout débat serein.
 
-----------------------
 
L’économie, c’est très concrètement vie matérielle des français en 2005 (la vie spirituelle compte, et combien, mais la vie matérielle aussi). Un rapport de Pierre Cahuc et Francis Kramarz s’intitule : « Déverrouiller les métiers réglementés ». Ce rapport vise officiellement à faire passer les Français « de la précarité à la mobilité ». Ce rapport a un point commun avec le rapport Camdessus, si contestable à beaucoup de points de vue, à savoir la proposition de fusionner le contrat à durée indéterminée (CDI) et le contrat à durée déterminée. Par ailleurs, le rapport Cahuc-Kramarz vise à sanctionner financièrement les entreprises qui licencient tout en les exemptant de l’obligation de reclassement économique. Ce rapport vise aussi à rendre plus facile l’accès à certaines professions réglementées (vétérinaires, coiffeurs, taxis, hôtels…). Ce qui est remarquable, c’est que le Gouvernement de M. Galouzeau dit de Villepin prend ce qui est le plus éloigné de diverses propositions elles-mêmes contestables mais assurément équilibrées et en tout cas qui ont leur logique. Dans le libéralisme, M de Villepin prend la précarité pour les salariés sans obliger les employeurs à la responsabilité. C’est tout particulièrement le cas avec son CDD à période d’essai de deux ans (sic !), c’est-à-dire un CDD de « un jour » renouvelable 730 fois (si affinités). Celui-ci n’a assurément pas de rapport non plus avec le rapport Virville sur le contrat de mission. Non plus qu’avec d’autres rapports, si ce n’est avec les éructations du MEDEF et de la presse libéraloïde. Ainsi, Pierre Cahuc, co-auteur du rapport Cahuc-Kramarz dit : « Ce contrat ne correspond pas du tout à la philosophie du système que nous mettions en avant. Nous voulions créer un contrat unique pour éviter d’avoir une discontinuité entre CDD et CDI et protéger plus les salariés. Ce nouveau contrat est plus flexible que les CDD, et l’on peut d’interroger sur la qualité de l’accompagnement promis aux chômeurs après les deux ans de période d’essai ». (…) « le "contrat nouvelle embauche"  et le chèque emploi entreprise sont des mesures ciblées, sur les entreprises de moins de 10 salariés, soit seulement 20 % des salariés. Ces entreprises recourent déjà beaucoup aux CDD (375 000 CDD en tout. NDLR). L’effet sur l’emploi sera limité » (Challenges, 250, 23 juin 2005). De son coté, Jean-Christophe Le Duigou, dirigeant de la CGT, loin d’être le paléo-bolchevique qu’imaginent les « libéraux » niais (on peut même se demander s’il n’est pas un peu trop conciliant), indique : « Nous aimerions rediscuter du rapport Yazid Sabeg, rendu au ministère du travail en mars 2005, sur le contrat de transition, pour les licenciés économiques (le salarié est rémunérés de 8 à 12 mois). Il s’est inspiré de quelques unes de nos idées sur la "sécurité sociale professionnelle " » (ibid.). 
 
-------------------
 
Eté 2005. Alain Bauer, criminologue, dresse un très juste constat de l’insécurité et évoque  la rupture avec la langue de bois qu’entreprend M. Sarkozy, à l’encontre du reste de la classe politique. Ce que l’on appelle des « dérapages ». Cette rupture ne suffit pas à mon sens à ouvrir la voie d’une vraie solution. Mais elle lui ouvre un boulevard électoral. « Souvent, la classe politique, les militants, les médias construisent une société expérimentale et essaient de la faire correspondre à la réalité. Ils n'y arrivent quasiment jamais et se lamentent alors de la trahison du peuple qui n'en fait qu'à sa tête. La réalité, c'est que le niveau d'exaspération de la population devant les injustices sociales, le chômage, les discriminations est accentué par la délinquance, la criminalité, la corruption, la violence et la peur.
Pauvres remplacés par plus pauvres encore dans des cités ou l'urgence sociale a remplacé la précarité immobilière, habitants otages de leurs logements et prêts à fuir pour d'illusoires pavillons, sans perspectives, mais plus loin, celles et ceux qui habitent les quartiers de relégation, de ségrégation et parfois de sécession, sont les premières victimes de cette autre injustice sociale qu'est l'insécurité » (« L’état d’exaspération », Le Figaro, 7 juillet 2005).
 
------------------
 
Vive la démocratie ! Mais ses vrais amis ne sont pas ceux que l’on croit être tels. Ainsi, le manque d’imagination, d’audace et de courage d’organismes comme le Conseil Constitutionnel (cf. Observations du Conseil Constitutionnel du 7 juillet 2005) censés contribuer à une meilleure démocratie est confondant. Ces Observations portent notamment sur l’accroissement du nombre de candidats au premier tour des élections présidentielles malgré le passage du nombre de parrainages exigés de 100 à 500. Cet accroissement témoigne à l’évidence de la frustration des citoyens et parmi ceux-ci des militants, c’est-à-dire des plus actifs des citoyens, face à un système confisqué par les grands partis, ceux qui sont appuyés par les puissances financières et médiatiques, et s’arrogent le quasi-monopole des moyens de communication. Le système majoritaire à deux tours contribue à ce verrouillage au profit des « grands partis », unis sur un même programme, avec simplement quelques variantes (sachant que, pour ma part, au plan économique et social, la variante « de gauche », social-démocrate, me paraît la moins catastrophique). Or le Conseil Constitutionnel ne propose que d’augmenter le nombre de parrainages, ce qui augmentera la confiscation de la démocratie, au profit des partis de gouvernement. Conséquences probables : il pourrait y avoir aux présidentielles un candidat du Mouvement des radicaux de gauche mais pas de candidat de la Ligue communiste révolutionnaire, alors que la seconde pèse beaucoup plus que le premier au plan national. On pourrait trouver Chevènement et Bayrou candidat alors que Le Pen ne le serait pas  Conséquence subsidiaire : on peut prévoir un développement massif de l’abstention dés le premier tour. Une vraie solution démocratique serait tout autre : remplacer les parrainages d’élus par des parrainages de citoyens, dont la liste ne serait pas publiée. Deuxième proposition, complémentaire : ouvrir le second tour à tous les candidats ayant dépassé 10 % des voix (3 ou 4 en général). Ceci rendrait le second tour plus ouvert, donc plus intéressant pour les électeurs, et assurément moins absurde que le fut le deuxième tour Le Pen-Chirac de 2002. Et ce serait  donc une mesure de nature à limiter l’abstentionnisme.
Un autre objectif, pour les législatives cette fois doit être de concilier représentation de toutes les opinions et capacité de gouverner. C’est parfaitement possible avec la proportionnelle avec une prime majoritaire. Exemple : un premier tour où, dans un cadre régional, 75 % des sièges sont répartis à la proportionnelle au plus fort reste, et un second tour est prévu où sont admis seulement les formations ayant dépassé 10 % des suffrages exprimés. La formation arrivée en tête à ce second tour obtient les 25 % de sièges restants. Compte tenu des sièges déjà obtenus au premier tour, et d’éventuels alliances toujours possibles, il se dégage une majorité de gouvernement. 
 
-------------
 
Le mythe de la surfiscalisation française. En fait l’impôt sur le revenu n’a pas augmenté en fonction de la hausse des revenus des plus riches, et en fonction de l’accroissement des écarts entre les plus riches et les plus démunis. L’impôt sur le revenu est parfaitement juste. Vive l’impôt. (cf. Attac, Vivent les impôts, Mille et une nuits, 2005)
 
-----------------
 
Ecriture. Il y a le ton, le rythme, la forme. C’est à partir de là qu’il peut y avoir un avant-projet d’écriture. Et il y a le goût du saut, c’est-à-dire du départ, c’est-à-dire du voyage, c’est-à-dire de la page blanche.
 
-------------
 
Dans un texte, il y a souvent une polysémie, une équivoque, une ambiguïté. C’est là le « sens tremblé » comme disait Roland Barthes. 
 
---------------
 
Peut-on parler de la « dignité » d’une maison ? Si oui, c’est de sentir, non pas la graisse de cuisine, mais la chaux, le mortier, ou encore l’encre. La dignité d’une maison c’est de sentir le travail.
 
-----------------------
 
Le Club du Vieux Manoir réhabilite sans de nombreuses régions de France des bâtiments de mémoire, et ce bénévolement. Son travail, par exemple à l’abbaye de Pontpoint, prés de Pont Saint-Maxence, dans l’Oise, est remarquable et donne lieu à la publication de passionnants livrets sur les techniques traditionnelles du bâtiment. Pour les jeunes bénévoles, de 14 à 18 ans, ce travail est une magnifique école de rigueur, de sérieux, de fidélité. A noter que les jeunes filles ont toute leur place à coté des garçons au Club du Vieux Manoir. De nouveaux Chantiers de Jeunesse dans le meilleur sens du terme.
 
------------------
 
La contradiction sans solution des anticapitalistes de gauche c’est de ne pas vouloir la libre circulation des capitaux tout en acceptant et même en promouvant la libre circulation des hommes c’est-à-dire la liberté des migrations et donc de l’immigration. La contradiction des adversaires de droite de l’immigration, c’est le contraire, c’est d’accepter la liberté de circulation du capital en refusant la liberté de circulation des hommes.
 
----------------
 
L-F Céline écrivait : « Autant pas se faire d'illusion, les gens n'ont rien à se dire, ils ne se parlent que de leurs peines à eux chacun, c'est entendu. Chacun pour soi, la terre pour tous. Ils essayent de s'en débarrasser de leur peine, sur l'autre, au moment de l'amour, mais alors ça ne marche pas et ils ont beau faire, ils la gardent tout entière leur peine, et ils recommencent, ils essayent encore une fois de la placer » (Voyage au bout de la nuit). C’est globalement vrai, alors, évidemment, quel plaisir quand ça ne l’est pas tout à fait.
 
----------------------
 
Simenon, Faubourg (1937). Froideur, absence de « psychologie ». Destin. Aucun sens du suspense, au demeurant. Un anti-héros qui ne tient que par son masque, que par l’histoire qu’il se raconte à lui-même, celle d’un aventurier, d’un grand reporter, mais aussi l’histoire d’un homme qui pourrait changer. [Céline : « Nous ne changeons pas ! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d'opinions, ou bien si tard, que ça n'en vaut pas la peine » (Voyage au bout de la nuit)]. Tout le mystère chez Simenon est celui des relations humaines non celui de l’intrigue.
 
-----------------
 
24 juillet 2005. Lance Armstrong gagne son dernier tour de France. Le magnifique champion dit : « Je voudrais m'adresser à tous ceux qui ne croient pas au vélo », a-t-il lancé au public massé sur les Champs-Elysées. « Je voudrais dire aux cyniques et aux sceptiques que je suis désolé pour eux ». La leçon d’anti-cynisme ne vaut pas que pour le vélo. Les ricanants – qui ne sont pas les gens qui ont de l’humour –, mais qui sont les nihilistes,  sont d’une manière générale de pitoyables idiots.
 
-----------------
 
Juillet 2005. Lectures, parallèles (le hasard de livres trouvés dans un hôtel) de Bonjour Tristesse, 1954, de Françoise Sagan, et de Noces, 1939, suivi de L’Eté, 1954, de Albert Camus. Assurément, il y a de l’aisance chez Françoise  Sagan, et un savoir-faire certain : « je me disais qu’il (le sable) s’enfuyait comme le temps, que c’était une idée facile et qu’il était agréable d’avoir des idées faciles. C’était l’été. » ou encore : « Nous étions bien ; des petits grains de sable entre ma peau et mon chemisier me défendaient seuls des tendres assauts du sommeil ». Il y a là une attention à soi, très adolescente, mais qui a, par cela même, son importance, et une forme très féminine (sans doute) de se comprendre et de commencer à comprendre son corps. Il y a aussi chez Sagan des phrases sur l’amour qui ne sont pas minces de savoir intime. Phrases d’autant plus touchantes que Sagan était fort jeune à l’écriture de Bonjour tristesse. Mais, il faut bien le dire, Camus, moins « brillant », moins « français » en un sens, nous parle d’autre chose, et porte le regard plus haut et plus loin. Il suffit de lire Noces et L’été pour comprendre la bêtise et la médiocrité de la formule « philosophe pour classes terminales » (Jean-Jacques Brochier) qu’on a parfois appliqué à Camus. Il est évidemment bien stupide de comparer – c’est pourtant ce que fait Brochier – l’immense Nietzsche et Albert Camus. Le second n’est pas un malade de l’âme et du corps (et par là un sur-voyant comme l’est Nietzsche). Ce n’est pas non plus un niais bienheureux, c’est même quelqu’un que bien des choses font souffrir, qui est présent aux  contradictions du monde, à ses étirements, à ses tressaillements, à son écartèlement même. Mais Camus est un homme du corps, bien avec son corps, un homme de la mer, et de la nage, et de la rencontre avec les gens, alors que Nietzsche est un théoricien de la « grande santé », une « grande santé » qu’il n’a pas (et c’est peut-être pour cela qu’il la surinvestit de valeur). Camus affirme le monde : « Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure. Il n’y a qu’un seul amour dans ce monde. Etreindre un corps de femme, c’est aussi retenir contre soi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer » (Noces à Tipasa). Contradiction de Camus : il oscille entre amour de la chaleur et de la clarté et sentiment du risque de la torpeur et de l’effondrement du monde sur soi. « Avec tant de soleil dans la mémoire, comment ai-je pu parier sur le non-sens ? On s’en étonne, autour de moi ; je m’en étonne aussi parfois. Je pourrais répondre, et me répondre, que le soleil justement m’y aidait et que sa lumière, à force d’épaisseur, coagule l’univers et ses formes dans un éblouissement obscur » (« L’énigme », in L’Eté).  Mais aussi il y a une sorte d’anthropologie, et une sociologie de Camus : ses propos sur les villes d’Algérie (Petit guide pour des villes sans passé) continuent de résonner. De résonner sans raisonner. Cette tristesse sans mélancolie – entendons par là sans nostalgie –, des villes algériennes, surtout Alger et Oran, s’agit-il toujours de l’inévitable tournure que prend l’âme des pays neufs ? Cette « Espagne sans la tradition », et il s’agit ici avant tout d’Oran, ou ce que j’appellerais cette Italie sans l’héritage de Rome, et il s’agirait alors d’Alger, cela fait-il un pays possible ? A voir la fascination contradictoire, – mêlée d’envie et de répulsion ? –, des Algériens pour la France, on peut se poser la question.
 
-----------------
 
Dans le film « Journal d'une fille perdue » de G.W Pabst (1929), Louise Brooks (Thymiane dans le film) est sans illusions mais non sans grâce. Toujours un peu inquiète mais surtout attentive aux choses et aux êtres, impudiquement sensuelle, et pourtant pudiquement presque tendre, Louise Brooks est l'oiseau et le chat. Elle est moins la fille perdue que la femme qui s'est trouvée.
 
---------
 
Connaître un livre, cela suppose non seulement de le lire, mais d’entrer dans l’univers des livres, d’avoir les clés des portes de cet univers, c’est être capable de voir les liens entre livres, entre auteurs, les renvois des uns aux autres, la multitude des correspondances secrètes. Julien Gracq évoque cela quelque part avec bonheur et justesse.
 
---------------------
 
Julien Gracq et la simplicité des réponses : « J’ai choisi un pseudonyme, lorsque j’ai commencé à publier, parce que je voulais séparer nettement mon activité de professeur de mon activité d’écrivain. Ce pseudonyme n’avait dans mon esprit aucune signification. Je cherchais une sonorité qui me plaise, et je voulais, pour l’ensemble du nom et du prénom, un total de trois syllabes ». Chaque nom, qu’il soit réellement patronymique ou qu’il soit un pseudonyme, a son histoire : ainsi, Le Vigan (le nom choisi par le célèbre acteur compagnon de Céline mais aussi le nom d’une sous-préfecture du Gard et encore le nom d’un village du Lot)  semble venir de Lo Viga, et signifie le faubourg, le quartier situé à l’extérieur des remparts, une proche banlieue en quelque sorte.
 
-----------------
 
Le Cercle Rouge. Film de Jean-Pierre Melville (1970). L’ex-flic devenu truand (Yves Montant) dit, en mourant, au commissaire (Bourvil) : « Alors, toujours aussi cons dans la police ». Ce dernier défi, c’est évidemment la seule façon sinon de gagner une guerre, du moins de la terminer, et la vie est une guerre, à sa façon. Qui se termine d’ailleurs comme toutes les guerres : par la mort. A coté de cette scène, la plus forte c’est quand Corey (Alain Delon) lance une cigarette à Vogel (Gian Maria Volonte), et que ce dernier baisse sa garde,abaisse son revolver  et accepte ainssi de donner sa confiance. La relation entre les deux hommes (Corey et Vogel) est d’ailleurs très forte, presque homosexuelle, sauf, évidemment, qu’elle n’est pas sexuelle. Parlons alors d’homophilie. (L’homophilie n’est pas exactement l’amitié, elle passe certes par une certaine empathie, mais elle consiste surtout à se reconnaître en partie en l’autre : par des réactions communes ou proches, par une peine partagée (souvent), par un habitus commun, une culture professionnelle par exemple, par des choses qui n’ont même pas à se dire mais se sentent. Revenons à Melville. Il est extrêmement caractéristique de la vision des femmes par le cinéma de J-P Melville que celle-ci soient à la fois belles, souvent attachantes,  et dépourvues de toute fiabilité. Ce qui est aussi caractéristique du cinéma de Melville c’est que les hommes n’ont aucune grivoiserie : les hommes – qu’ils soient flics, truands, indic. –  y sont tellement déçus par les femmes qu’ils s’interdisent de s’intéresser (encore) à la sexualité. Et en même temps, cette déception est un « non-dit », ou encore est l’« indicible » de Platon.
 
--------------
 
6 mai 2005. Pierre Sansot nous a quitté. Pierre Sansot était un critique sensible bien avant d’être intellectuel de la modernité. Je partageais nombre de ses points de vue. Il disait notamment : « Les livres d’occasion ont plus de chair que les autres livres ». Pierre Sansot aimait Gruissan en Languedoc, le peuple et sa langue, les paysages « inhabitables » mais aussi les habitants des non lieux, les putains qui sont le miel du lien social, il aimait le social sans enjeu sociétal – c’est-à-dire ce qui relève du tissu social - et tout ce qui a encore échappé au formatage du monde moderne.
 
------------------
 
Il n’y a que les gens qui écrivent sans enjeu matériel ou carrièriste qui écrivent vraiment avec leur sang. Ecrire c’est trancher, c’est couper, et c’est parfois se couper.  Se contredire, ou encore se faire mal, et parfois faire mal.
 
------------
 
Jacques Prévert disait : « Quand la vérité n’est pas libre, la liberté n’est pas vraie ». C’est plus que jamais d’actualité.
 
---------------
 
Eté 2005. Entendu cette formule à propos de Paris : à l’ouest, les aisés, à l’est, les aidés. Comme toute formule, cela résume un peu vite et force le trait : mais cela résume bien ce qui va mal.
 
----------------
 
La quintaine est un mannequin monté sur un pivot et armé d'un bâton, qui, lorsqu'on le frappe, tourne et assène un coup dans le dos de celui qui l'a frappé.  Le jeu de la quintaine, sous différentes versions, et avec des  illustrations souvent superbes, était fort répandu au Moyen-Age ; il est vrai que c’est, en un sens, toute une leçon sur la finitude du pouvoir humain, et sur l’humilité qu’il convient d’avoir quant au pouvoir sur soi-même que l’on croit avoir.
 
---------------------
 
Irak et Moyen-Orient. 21 juillet 2005. Pascal Boniface, directeur de l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques, Paris) écrit : « Les recours aux mensonges pour convaincre les opinions sont venus anéantir la crédibilité du discours américain. On ne peut convaincre une partie de l'opinion occidentale de son bien fondé, en mentant constamment : en affirmant l'existence d'armes de destruction massive en Irak, en disant que Saddam était en partie lié à Al Qaida, que les 100.000 morts de la guerre ne comptent pas au regard des bénéfices politiques qu'elle procure, que tout est normal à Guantanamo, que seules des fautes individuelles expliquent Abou Ghraib, qu'il ne s'est rien passé de grave pour la population civile à Falloujah, que l'armée américaine traite avec respect la population irakienne que les Palestiniens auront bientôt un Etat viable, etc ».
 
------------
 
Extrait du beau poème d’Emmanuel Hiriart, Du pays des renards, 1998 (sur le net) :
Sur les rochers presque ronds
Les lichens jaunes et noirs
Tracent leurs signes frugaux
Comme des cartes inconnues.
La lumière doucement réveille
Ces êtres sans éclat.
Rien ici pour l'impatient désir:
Il faut s'asseoir et se taire,
Attendre, jusqu'à ne plus atteindre
Que ce qui advient inexorablement.
Il faut écrire comme ils vivent,
Risquer la minérale nullité,
Pour être un peu, sans valeur,
Comme surviendra l'impossible
Saxifrage du silence.
 
PS : le saxifrage est une plante
 
 

  

 


 

logo ee

 

 

 

   

 


      

 

 

 

Capturé par MemoWeb à partir de http://esprit-europeen.fr/lectures_esdl.htm.htm le 16/11/2005