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11 septembre 2001, l'Europe assassinée
éditorial, L'Esprit
Européen n° 7, automne-hiver 2001-2002
Il est désormais indéniable que l’Europe doit compter
parmi les victimes du 11 septembre 2001. Depuis ce jour, l'Union européenne
(UE) se trouve aux abonnés absents. Elle n'existe pas. Elle ne se montre pas.
Elle ne pèse pas sur le cours des événements. A croire que l’Europe est
sortie de l'histoire avant même d'y entrer...
La farce grand-guignolesque du 4 novembre dernier à
Londres confirme hélas cette exclusion vers les limbes anhistoriques. Ce jour-là,
le Premier ministre britannique, Anthony Blair, invite à un dîner le
chancelier allemand Gerhard Schröder et le duumvirat français Jacques Chirac -
Lionel Jospin. Il s'agit de se concerter sur les suites à donner à
l'intervention américaine en Afghanistan. Or c'est sans compter sur la pugnacité
du président du Conseil italien, Silvio Berlusconi ! Celui-ci exige et obtient
une invitation. Puis, dans la foulée, Blair doit aussi convier le Président du
gouvernement espagnol, José Maria Aznar. Mais le locataire du 10 Downing Street
se voit alors contraint d'inviter le Premier ministre belge, président en
exercice du Conseil européen, et Javier Solana, le Secrétaire général de
l’UE et Haut-Représentant pour la PESC (Politique étrangère et de sécurité
commune) de l’Union.
Enfin, puisque le Belge était présent, il faut accueillir
au dernier moment le Premier ministre néerlandais !
Cette rencontre informelle qui n'a produit que
des généralités, suscite la protestation des “ Petits ” États membres de
l’Union. Les plus remontés sont le Portugal et le Danemark qui contestent la
démarche et craignent qu'elle ne préfigure un directoire officieux de l'UE.
Oublié, le président de la Commission, Romano Prodi, n'a fait aucun
commentaire, mais il n'en pense pas moins... Les dégâts collatéraux sont déjà
considérables:
1) La PESC a explosé le 11 septembre puisqu'on assiste à une
renationalisation des politiques étrangères et de défense des États membres.
2) Pis, cette renationalisation n'est nullement “souverainiste”
nationale, car elle s'inscrit dans une OTAN plus que jamais revigorée.
Signalons au passage la réaction de certains souverainistes français tels que
la momie Alain Griotteray qui s'aligne sans conditions sur les États-Unis. Voilà
un bel exemple de pseudo-gaullisme ! À quoi bon, se disent les responsables
européens,
La présence au dîner du 4 novembre du
Premier ministre néerlandais est un signe inquiétant. Par comparaison à la
fibre atlantiste des Pays-Bas, Berlusconi semble un dangereux anti-américain !
3) Anthony Blair a durablement divisé l'UE entre les “ Grands ” et
les autres. Il ne fait ici qu'élargir à son profit la fracture créée au
sommet de Nice par l'arrogance française envers les “ petites ” nations européennes.
4) Depuis le début de la crise, Blair a montré de singuliers dons de
petit télégraphiste de Washington. Le goût du Grand Large, le sentiment
d'appartenance à la même (Anglo)sphère en gestation, la “ relation
particulière ” qui unit la métropole à son ancienne colonie fonctionnent
pleinement. Comme l'avait prévu le Général de Gaulle, le Royaume-Uni est
vraiment le cheval de Troie des États-Unis en Europe. Seulement, ce cheval de
Troie s'est dupliqué avec le jeu anglophile du Hanovrien Schröder,
l'atlantisme outrancier de Berlusconi et le suivisme autiste de la France.
Blair a donc réussi un magnifique coup de
destruction européenne. Pour longtemps, l'UE demeurera un marché concurrentiel
sans volonté et une zone monétaire dans laquelle l'euro sera moins un
instrument de puissance qu'un paramètre supplémentaire de profit et de
flexibilité, favorable aux seuls systèmes bancaires, aux assurances et aux
firmes transnationales. Le beau projet de Robert Schuman est définitivement
mort.
Maximilien Malirois
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