Cette histoire est aussi celle de la tentative de
liquidation
médiatique (et véritablement terroriste !) d'une
école de pensée, la "Nouvelle droite", qui osait
ouvrir
un débat de fond sur les grandes questions de notre temps,
un
débat qui mettait à mal bon nombre de dogmes
vermoulus,
transcendait les pseudo-clivages partisans droite-gauche, soulevait
la question d'une véritable troisième voie
autonome pour
une Europe coincée entre deux ou trois totalitarismes sans
possibilité d'affirmer ses valeurs propres.
L'histoire que nous raconte, avec toute la finesse
de l'historien, Jean-Claude Valla, est un peu la peinture de
mœurs
d'une société ignoble, la nôtre, qui
persiste
à rejeter tout ce qui pourrait la remettre en question,
à
flinguer toutes les têtes qui dépassent en
s'appuyant sur
la convergence de deux ou trois lâchetés : celle
des
masses gavées à la démagogie,
prêtes
à suivre toutes les fausses pistes montrées par
des index
accusateurs, celle des élites corrompues qui mangent
à
tous les râteliers bien garnis, et celle des fonctionnaires
de la
sous-pensée qui chantent les louanges de la machine
à
décerveler le monde, qui la lubrifient de leurs
pédantes
onctuosités, qui en constituent et en reconstituent sans
cesse
les mortels rouages.
Mais en
dépit de tous ses
efforts, le camp du ressentiment n'a pas triomphé, loin s'en
faut, et les idées qu'il prétendait
évincer sont
toujours là, attendant patiemment leur tour. Et,
disait
Nietzsche, nul n'arrête une idée qui vient
à son
heure...
Avec
Louis Pauwels au « Figaro
Magazine »
par Jean-Claude Valla *
J'ai connu Louis Pauwels le 31 octobre 1971 au VIIe
séminaire national
du Groupement de recherche et d'études pour la civilisation
européenne
(GRECE), dont j'étais alors le
« secrétaire études et
recherche ». Il
avait accepté d'en être l'un des orateurs, aux
côtés de Pierre
Thuillier, de Stéphane Lupasco et du professeur Pierre
Debray-Ritzen.
Cette date allait marquer le début d'une étroite
collaboration entre
cet écrivain renommé et ce qu'il sera convenu
plus tard d'appeler la
« Nouvelle Droite ».
Louis Pauwels avait
trouvé auprès de notre jeune école de
pensée les
idées qui répondaient à ses
aspirations. « Je suis passé, en vous
découvrant avec vos amis, confiera-t-il le 22
décembre 1981 à Alain de
Benoist, d'une conscience solitaire à une conscience
solidaire. » La
lecture d'un livre de Louis Rougier, « Le Conflit du
christianisme
primitif et de la civilisation antique »,
édité par le GRECE en 1974,
l'avait passionné et semblait l'avoir conforté
dans son refus du
christianisme. Toutefois, l'élément
décisif de ce ralliement avait été
son admiration pour Alain de Benoist qu'il tenait, comme il
l'écrira
en 1977 dans le « Journal du
dimanche », pour « l'un des
esprits les
plus vastes et percutants de notre
époque ».
Je me souviens des quelques
voyages que nous avons effectués, Louis et
moi, pour des conférences du GRECE dont il était
l'invité. Un jour où
nous revenions de Lille en voiture, il me parla longuement de la
forêt
de Saint-Germain-en-Laye où il aimait à se
promener. Sa propriété du
Mesnil-le-Roi n'en était guère
éloignée. Comme je lui confessais ma
lassitude de l'habitat parisien, il me suggéra de prendre
contact avec
l'une de ses amies qui s'apprêtait à quitter son
appartement du parc
de Maisons-Laffitte. C'est ainsi que nous sommes devenus voisins ou
presque deux ou trois mois plus tard.
À la
même époque, il me donna rendez-vous aux
Champs-Elysées, dans les
bureaux des éditions Retz où était
publiée sa revue « Question
de ».
J'y fis la connaissance d'Hélène Renard, que
j'allais retrouver au
« Figaro Magazine », et de
Jacques Bergier, son acolyte du « Matin des
magiciens », tapi dans un petit bureau
encombré de livres. Brillant et
confus, c'est le souvenir que j'ai conservé de ce personnage
insolite.
Je compris, ce jour-là, que Louis s'apprêtait
à tourner une page. La
mort de Bergier allait encore lui inspirer
« Blumroch l'admirable »
(Gallimard, 1976), mais une autre aventure intellectuelle avait
déjà
commencé.
Louis travaillait alors sur
le projet d'un hebdomadaire du week-end.
C'était, pensait-il, le seul moment de la semaine
où le
lecteur était
vraiment disponible. Les news magazines, disait-il, avaient
épuisé
leur formule. Leurs articles insipides et interchangeables lui
tombaient des mains. Il voulait en revenir aux grandes signatures, aux
articles stimulants pour la réflexion et estimait que les
hebdomadaires devaient s'adapter à la civilisation des
loisirs.
La
presse était un domaine qu'il connaissait bien pour l'avoir
longuement
pratiqué. Avant de fonder la revue
« Planète », il avait
été
rédacteur
en chef de « Combat » et
d' « Arts »,
éditorialiste à
« Paris-Presse », avait
dirigé la
rédaction de
« Marie-France »,
collaboré à
« Carrefour » et au
« Figaro littéraire »,
etc.
Déjà
considéré comme l'une des meilleures plumes de la
« jeune droite », il
avait été victime d'un guet-apens dans les locaux
de
« L'Express », le
24 juillet 1956. Il y avait été attiré
et
physiquement malmené. Il ne
parlait pas souvent de cette mésaventure mais je ne peux
m'empêcher de
penser que l'hebdomadaire dont il rêvait était
aussi une
façon de se
venger de l'affront qu'il avait subi ce jour-là.
À plusieurs
reprises il nous a réunis, Alain et moi, pour
évoquer ce
projet auquel il tenait à nous associer. J'en garde un
souvenir ému,
car la confiance qu'il nous témoignait, mais aussi sa
gentillesse et
l'accueil toujours chaleureux de son épouse, Elina
Labourdette,
avaient de quoi toucher le cœur du modeste jeune homme que
j'étais.
Pour trouver les financements nécessaires, Louis comptait
sur la
caution et l'appui de Georges Pompidou, alors président de
la
République. Il avait réussi, je ne sais comment
ni par quels
intermédiaires, à le convaincre de la
nécessité d'un tel hebdomadaire.
Mais, en 1974, la maladie emporta le chef de l'Etat et le projet tomba
à l'eau. Louis en fut profondément
peiné mais ne renonça pas. L'idée
n'allait cesser de l'habiter.
En juillet 1975, Robert
Hersant fit l'acquisition du
« Figaro », avec
le soutien des deux personnalités qui se voulaient la
« conscience »
de ce grand quotidien : Jean d'Ormesson, son directeur, et
Raymond
Aron, son éditorialiste. Mais les rapports se
dégradèrent peu à peu
et, lorsque le nouveau propriétaire annonça en
mai 1977 qu'il se
réservait le droit d'écrire des
éditoriaux, Raymond Aron donna sa
démission, bientôt suivi de Jean d'Ormesson. Le
premier s'en alla
aussitôt à
« L'Express », tandis que le
second, après avoir fait
marche arrière, négociait avec Hersant un nouveau
statut qui lui
permettait de conserver un salaire confortable et quelques-uns des
privilèges attachés à son rang
d'académicien. Toutefois, les fonctions
de directeur lui étaient définitivement
retirées.
Préoccupé par la succession de Jean d'Ormesson,
Yann Clerc, qui était
secrétaire général du
« Figaro », s'enquit de trouver
une personnalité
politiquement fiable dont il pourrait suggérer le nom
à Robert
Hersant. J'avais connu Yann quelques années plus
tôt, lors de la
fondation du Syndicat des journalistes CGC. Nous étions
très amis. Je
lui parlai de Louis Pauwels. L'idée lui sembla excellente.
Hersant, en
réalité, ne souhaitait pas désigner un
nouveau directeur. Il
s'attribua ce titre mais accepta de rencontrer Louis Pauwels. Et c'est
ainsi que prit corps un autre projet qui consistait à doter
« Le
Figaro » d'un supplément culturel
encarté dans le numéro du samedi
mais portant le nom de « Figaro
dimanche ».
Propulsé
à la direction des services culturels du
« Figaro » en
septembre 1977, Louis avait proposé à Alain de
Benoist de collaborer à
ce supplément et m'avait sollicité pour le poste
de rédacteur en chef.
Je ne pouvais malheureusement pas accepter, car j'étais
retenu par mes
fonctions de directeur des éditions Copernic. Nous avions
créé cette
maison en octobre 1976. Elle venait de remporter un grand
succès, à la
fois commercial et d'estime, avec la publication de l'ouvrage d'Alain
de Benoist, « Vu de droite », que
l'Académie française allait doter de
son grand prix de l'essai en 1978.
Je me souviens encore de la
déception de Louis. Nous étions chez lui,
au Mesnil-le-Roi, avec Alain. Il insista, puis, se rangeant
à mes
raisons, il nous demanda de trouver quelqu'un d'autre capable
d'assumer cette responsabilité. Le nom de Patrice de
Plunkett, qui
était alors à « Valeurs
actuelles », nous vint à l'esprit.
C'était un
militant du GRECE et ses compétences professionnelles ne
faisaient
aucun doute. Louis ne le connaissait pas mais nous faisait confiance.
Pressé de trouver une solution, il souhaita que nous
l'appelions
immédiatement, malgré l'heure tardive. Ce que je
fis, en disant
simplement à Patrice que nous devions l'entretenir de toute
urgence
d'une affaire importante. Une heure plus tard, Alain et moi
étions à
son domicile. D'abord incrédule, il se laissa facilement
convaincre.
L'offre, il est vrai, en valait la peine !
« Le
Figaro dimanche » fut une formidable tribune pour
les idées de la
« Nouvelle Droite ». Alain de
Benoist y alternait des chroniques avec
Louis Pauwels. Le 8 octobre 1977, une page entière fut
consacrée au
livre du professeur Hans J. Eysenck,
« L'Inégalité de
l'homme »,
publié aux éditions Copernic. Le 4
février 1978 fut annoncée en bonne
place la parution, aux mêmes éditions, du livre de
Jean Cau,
« Discours de la
décadence ». La semaine suivante, Louis
Pauwels
consacra sa chronique à un numéro
d' « Eléments »,
l'organe officieux
du GRECE. Des exemples parmi d'autres, car la plupart des sujets qui
étaient alors au centre des préoccupations de la
« Nouvelle Droite »
furent relayés par « Le Figaro
dimanche ». Mais, au printemps 1978,
Robert Hersant prit la décision de transformer ce modeste
cahier
supplémentaire en véritable magazine dont la date
de parution était
fixée au mois d'octobre.
Louis trouvait là
l'occasion de mettre en œuvre son vieux projet. De
nouveau se posa le problème de la rédaction en
chef. Tout en estimant
que Patrice de Plunkett n'avait pas
démérité, Louis le jugeait trop
cassant et n'avait pas totalement confiance en lui pour un projet de
cette envergure. Aussi voulait-il le flanquer d'un autre
rédacteur en
chef. Il me sollicita donc pour la seconde fois. L'enjeu
était si
important que je ne pouvais plus décemment refuser. Les
éditions
Copernic avaient encore besoin de moi. C'était si vrai que
mon départ
n'allait pas tarder à poser de sérieux
problèmes. Mais l'idée de
participer à cette grande aventure m'enthousiasmait.
C'était, de toute
évidence, l'occasion ou jamais de donner à nos
idées une audience
considérable.
« Le
Figaro Magazine » devait faire appel à de
grandes signatures,
celles du « Figaro », bien
sûr, mais d'autres aussi, moins
conformistes ou plus surprenantes. Je pense notamment à
Jean-Edern
Hallier, qui avait déjà collaboré au
« Figaro dimanche ». Certains
journalistes de la vieille maison allaient également y
collaborer et
même, pour quelques-uns d'entre eux, être
transférés d'une rédaction
à
l'autre. Mais il fallait recruter pour compléter
l'équipe. Louis me
chargea de cette mission, sachant et souhaitant que je fasse appel,
dans la mesure du possible, à des journalistes acquis aux
idées du
GRECE dont j'étais encore, pour quelques semaines, le
secrétaire
général. Il ne cessa d'ailleurs, bien
après que j'eus démissionné de
cette fonction, de me considérer comme le patron du GRECE.
Comme sa
timidité le mettait souvent mal à l'aise avec les
journalistes, sauf
avec les femmes, l'autorité que j'avais sur eux le
rassurait.
Travailler avec Louis
n'était pas de tout repos. L'esprit constamment
en éveil, il nous bombardait, Patrice et moi, de notes de
services
dont je ne peux aujourd'hui encore consulter la collection sans un
certain étonnement. Il pensait à tout,
s'inquiétait, s'impatientait,
s'enthousiasmait, poussant le sens de la perfection jusqu'à
choisir
lui-même les photos après d'interminables
séances de projection. Il
était capable de tout changer à la
dernière minute et n'acceptait pas
qu'on lui objectât une contrainte technique. Tant qu'il eut
les
coudées franches, son instinct ne le trompa jamais. Il
n'avait qu'un
défaut : celui de ne pas savoir dire non aux
solliciteurs qui
assiégeaient son bureau. Il le savait et, chaque fois qu'il
se
laissait piéger, il m'appelait et, devant l'importun,
prenait un air
malicieux pour me prier de lui donner satisfaction. Ce
n'était
évidemment qu'une comédie que nous avions fini
par roder à merveille.
Louis nous avait
affublés, Patrice et moi, d'un titre de rédacteur
en
chef qui ne correspondait pas à la qualification figurant
sur nos
bulletins de salaire. Pour ma part, j'étais chef des
informations et,
comme tous les autres journalistes du magazine, j'émargeais
à l'Agence
de presse et d'information (AGPI) que Robert Hersant avait
créée pour
ne pas avoir à octroyer à ses nouvelles recrues
les sacro-saints
« avantages acquis » auxquels la
rédaction du
« Figaro » ne voulait
pas renoncer. Nous ne figurions pas davantage dans
« l'ours » du
« Figaro Magazine ». A mes yeux,
cela n'avait aucune importance,
puisque j'avais, au sein de la rédaction,
l'autorité et la marge de
manœuvre nécessaires.
Dans un premier temps, Louis
nous avait demandé, à Patrice et moi, de
superviser à tour de rôle un numéro du
« Figaro Magazine ». Cette
rédaction en chef tournante était
censée nous laisser à chacun quinze
jours pour préparer un numéro et donc de le
peaufiner, mais la
formule, séduisante au premier abord, n'était pas
viable. Il y renonça
très vite et répartit les tâches entre
nous : Patrice se vit confier
les pages culturelles, tandis que me revenaient les pages politiques
et société. Un troisième secteur,
celui de l'art de vivre, consacré
principalement au tourisme, relevait de la seule
responsabilité de
Maurice Beaudoin, le directeur exécutif. Ce vieux briscard
appartenait
à la hiérarchie parallèle mise en
place par Robert Hersant qu'il
connaissait depuis longtemps. En dehors de Louis, il était,
d'ailleurs, l'un des rares et probablement le seul de la
rédaction à
être en contact direct avec lui. Personnellement, je n'ai
rencontré
Hersant qu'une seule fois, le 7 septembre 1978, lorsqu'il jugea bon de
dire quelques mots aux journalistes du « Figaro
Magazine ». Je l'ai
par la suite croisé dans les couloirs. Il semblait raser les
murs.
Etonnant personnage !
Le premier numéro
parut le 7 octobre 1978 avec un portrait de Giscard
à la Une. Les grandes signatures étaient au
rendez-vous : Jean
d'Ormesson, Philippe Bouvard, Jacques Chancel, Jean-Jacques Gautier,
François Chalais, Bernard Gavoty, François
Nourissier, Jean-Marie
Benoist, Jean-Raymond Tournoux, Geneviève Dormann, Alain de
Benoist,
Jean-Louis Barrault, Joseph Losey, Anthony Burgess, Marcel Julian,
James de Coquet, Pierre Daninos, Sempé, etc. Le premier
ministre
Raymond Barre et l'ancien président des Etats-Unis Richard
Nixon
avaient accordé de longs entretiens. C'était un
bon début.
La première
année se déroula sans histoire. Le
succès ayant été
quasiment immédiat, les journalistes en tiraient une
légitime fierté.
Nous nous sentions libres, peut-être trop, au point d'en
être parfois
un peu grisés. Louis n'était pas en reste. Dans
ses éditoriaux, il
vulgarisait les idées qui nous étaient
chères et qui, par la grâce de
son immense talent, acquéraient leurs lettres de noblesse.
Avec le
zèle du néophyte et ce courage qui
frôle parfois l'inconscience, il
assumait pleinement cet engagement à nos
côtés. Les lecteurs ne s'en
plaignaient pas, bien au contraire. Tout allait pour le mieux dans le
meilleur des mondes. Tel était du moins mon état
d'esprit lorsque « Le
Figaro Magazine » ferma ses portes en juillet pour
la durée des
vacances d'été. J'avais
décidé de profiter de cette interruption pour
partir au Mexique sur les traces des Mayas et des Aztèques.
Maurice
Beaudoin, à qui j'avais proposé un article pour
sa rubrique
touristique, m'avait aidé à préparer
ce voyage.
J'étais loin de me
douter que l'été allait être aussi
chaud pour « Le
Figaro Magazine » ! Avant de m'envoler pour
Cancun, j'avais eu le
temps de prendre connaissance du « Nouvel
Observateur » du 2 juillet
portant en couverture l'emblème du GRECE frappé
d'un titre en réserve
blanche : « Les habits neufs de la droite
française ». Je ne m'en
étais pas ému outre mesure. Certes, le contenu du
dossier n'était pas
aussi objectif que le titre pouvait le laisser penser. Mais nous
avions déjà été
épinglés au cours de ces derniers mois. Le
succès du
« Figaro Magazine » ne pouvait
qu'exciter la jalousie et l'inquiétude
des grands médias acquis à l'idéologie
de gauche. Et, surtout, j'étais
habitué aux calomnies. Diverses officines avaient poursuivi
le GRECE
de leur vindicte depuis le début des années
soixante-dix. Les rapports
de police qu'elles avaient constitués traînaient
dans les salles de
rédaction. Ils pouvaient ressurgir à tout moment.
Je suis parti serein, sans
imaginer une seconde que ce premier dossier
n'était que le coup d'envoi d'une incroyable campagne de
presse.
Pendant tout l'été, nos chers
confrères vont s'en donner à cœur joie
contre « Le Figaro Magazine » et
la « Nouvelle Droite »,
associés dans
le même opprobre. Nous serons accusés de tous les
maux, avec d'autant
plus de mauvaise foi que nous n'étions pas en mesure de
répliquer.
Cette campagne de presse fut la première du genre. Elle
révéla le goût
de certains journalistes pour les méthodes de basse police
et leur
façon de se recopier les uns les autres, sans prendre la
peine de
vérifier les informations, chacun prenant soin, au
contraire, de faire
assaut d'imagination pour se singulariser.
L'objectif était
clair : faire peur à la droite institutionnelle que
nos adversaires soupçonnaient de prêter une
oreille complaisante à nos
idées. Louis Pauwels entretenait alors les meilleures
relations avec
le président Giscard d'Estaing. La participation anonyme
d'Alain de
Benoist au livre de Michel Poniatowski, « L'Avenir
n'est écrit nulle
part » (Albin Michel, 1978), était un
secret de polichinelle. Quant à
moi, j'avais dans « Le Figaro
Magazine » cosigné des articles avec
Alain Griotteray, l'un des fondateurs des Républicains
indépendants.
L'idée que nous puissions avoir la moindre influence au sein
de la
majorité de l'époque était
insupportable aux petits marquis du
prêt-à-penser. La gauche avait la
prétention de détenir le monopole de
l'intelligence. Il ne lui manquait plus que le pouvoir politique
qu'elle espérait recueillir incessamment comme un fruit
mûr. Mais
encore fallait-il que la droite restât la plus bête
du monde.
Bien entendu, nos
détracteurs nourrissaient également
l'espoir de
discréditer la « Nouvelle
Droite »
auprès de Robert Hersant. Ils
l'avaient pourtant accablé de leurs sarcasmes et ne
s'étaient pas
privés d'étaler ses erreurs de jeunesse. Feignant
d'oublier que
« l'ancien nazi » avait
été
élu député
radical-mendésiste en 1956, ils
en avaient fait une sorte de pacte avec le diable. Mais ils savaient
aussi que le « papivore »,
confronté
à d'incessantes difficultés
financières, ne pouvait pas se permettre d'entretenir le
scandale
autour de son nom.
Parti pour le Mexique, je
n'ai pas vécu cette campagne. D'autant que
je fus victime, au troisième jour de mon voyage, d'un grave
accident
de voiture. Sur une route du Yucatan, je percutai une vache surgie
d'une forêt que je croyais inhabitée. Souffrant
d'un sérieux
traumatisme crânien, je fus transporté
à l'hôpital neuro-psychiatrique
de Mérida, puis à l'American British Cowdray
Hospital de Mexico, avant
d'être rapatrié sur un brancard quelques jours
plus tard. De nouvelles
interventions chirurgicales m'attendaient à
l'Hôpital Foch où de
nombreux amis du « Figaro
Magazine » vinrent me rendre visite. C'est
ainsi que je découvris peu à peu l'ampleur de la
campagne de presse :
un délire journalistique de près de cinq cents
articles, auquel
n'avait pas échappé le
vénérable
« Figaro » sous la plume d'Annie
Kriegel.
Je n'en fus pas surpris, car
j'étais bien placé pour savoir que les
rapports entre « Le Figaro
Magazine » et sa maison mère
n'étaient pas
bons. Louis m'avait demandé, un an plus tôt,
d'assurer la liaison
entre les deux rédactions qui, depuis
l'expérience du « Figaro
dimanche », vivaient retranchées de part
et d'autre de la rue du Mail.
Chaque semaine, je m'étais rendu dans le bureau de Max Clos,
le
directeur de la rédaction du quotidien, pour lui transmettre
le
sommaire de notre numéro à paraître.
Nous voulions ainsi éviter des
doublons avec « Le Figaro » du
samedi dans lequel le magazine était
encarté. Louis souhaitait ainsi une normalisation de nos
rapports.
Mais ces efforts avaient été vains.
« Le Figaro » s'était
obstiné à
traiter, certains samedis, les mêmes sujets que nous, dans
une optique
systématiquement différente. Au point que nous en
avions été réduits à
communiquer de faux sommaires. Max Clos et les chefs de service que je
retrouvais dans son bureau m'avaient toujours accueilli poliment. L'un
d'eux était même un ancien camarade de classe.
Mais, à l'évidence, la
vieille garde du « Figaro » se
méfiait de nous. Notre succès aurait dû
la réjouir, car il avait permis au quotidien d'augmenter ses
ventes du
samedi de quelque 100 000 exemplaires. Elle n'en tirait que
jalousie
et tremblait devant les censeurs de la presse de gauche.
J'étais encore en
convalescence lorsque se déroula un
événement
nouveau dont je fus le témoin : le 9
décembre 1979, le XIVe colloque
national du GRECE, qui se tenait au Palais des congrès de la
Porte
Maillot, fut soudainement attaqué par un commando d'une
prétendue
Organisation juive de défense (OJD). Plusieurs des
nôtres furent
grièvement blessés. Cette action violente
– dont certains auteurs
furent arrêtés mais relâchés
le soir même après intervention de
Jean-Pierre Pierre-Bloch, fils du président de la LICRA et
alors
député UDF de Paris – était
d'autant plus malvenue que le thème du
colloque était la dénonciation de tous les
totalitarismes. Aussi
suscita-t-elle de vigoureuses protestations. Un appel pour la
liberté
d'expression fut signé par plusieurs douzaines de
personnalités qui ne
partageaient pas toutes, loin s'en faut, les idées du GRECE.
Louis
Pauwels figurait, bien entendu, parmi les signataires.
Mais quelques
personnalités récalcitrantes
s'étonnèrent d'avoir reçu
le texte du manifeste accompagné d'une lettre à
en-tête du « Figaro
Magazine » et s'en offusquèrent
aussitôt. En janvier, alors que je
venais à peine de reprendre mon travail, Louis me fit part
de son
intention de se séparer du journaliste qui avait commis cet
impair. Il
semblait très ennuyé mais sa décision
était irrévocable. Le
« coupable » devait partir et,
comme c'était un membre du GRECE,
c'était à moi de le lui faire savoir.
Le climat n'était
plus tout à fait le même au sein de la
rédaction. Un
certain nombre de journalistes reprochaient à Louis Pauwels
d'avoir un
peu trop courbé l'échine. Ils sous-estimaient les
pressions qui
avaient été exercées sur lui et dont
ils ignoraient l'ampleur. Mon
absence n'avait pas arrangé les choses. Bien que mon
remplaçant,
Henri-Christian Giraud, se fût bien acquitté de sa
tâche, Patrice de
Plunkett, qui était le plus ancien dans le grade le plus
élevé, avait
profité de la situation pour élargir ses
prérogatives. Il avait
surtout senti le vent tourner et compris tout le profit qu'il pouvait
tirer à se présenter auprès de Louis
en élément modérateur. Sa
nouvelle attitude ne pouvait qu'alimenter les soupçons et
exacerber
les critiques de ceux qui l'avaient connu beaucoup plus va-t-en-guerre.
Ayant
décidé de confirmer Henri-Christian dans son
titre de rédacteur
en chef, Louis me nomma directeur de la rédaction.
Déjà absorbé par la
préparation du « Figaro
Madame » dont le premier numéro
était prévu
pour le mois de mai, il avait besoin de quelqu'un qui puisse le
seconder plus efficacement au « Figaro
Magazine ». Mais, encore
affaibli par mon accident, j'étais loin d'avoir
récupéré la totalité
de mes capacités de travail. De surcroît, mon
bureau était devenu
celui des doléances et il me fallut consacrer beaucoup de
temps à
essayer de calmer les esprits. J'étais moi-même
troublé par la
nouvelle attitude de Louis. Comme nous étions presque
voisins et qu'il
voyait bien que ma santé était encore fragile, il
avait demandé à son
chauffeur de passer me prendre à mon domicile. Pendant
plusieurs mois,
nous avons ainsi fait la route ensemble chaque matin.
C'était
évidemment l'occasion de discuter. Il se rendait bien compte
que je
n'étais pas disposé à accepter les
avanies de nos adversaires. Il
essayait de me convaincre de la nécessité de
faire des concessions
pour préserver l'essentiel. Et il ajoutait parfois de son
regard
malicieux : « Nous les
aurons ! »
Je n'en étais pas
convaincu. Mon expérience à la tête du
GRECE
m'avait appris qu'il ne faut jamais donner à l'adversaire le
sentiment
que l'on est vulnérable à ses attaques. Faire
preuve de faiblesse,
c'était s'exposer à recevoir de nouveaux coups,
chaque fois plus
douloureux. Il lui arrivait d'en convenir mais je sentais bien qu'il
n'avait plus les coudées franches. Je compris
également un aspect
essentiel de sa personnalité : Louis avait une
vision chevaleresque du
débat des idées. Il se battait en
honnête homme pour ce qu'il croyait
être juste ou souhaitable, sans toujours mesurer la
portée des
formules assassines dont il avait le secret et sans bien se rendre
compte que ceux d'en face n'avaient pas du tout envie de
débattre.
Louis offrait un curieux
mélange de naïveté et de
lucidité. Il avait
parfaitement identifié nos adversaires. Il les connaissait
pour les
avoir déjà croisés sur son chemin. Il
savait très bien ce dont ils
étaient capables. Je crois qu'il les haïssait tout
autant que moi.
Mais la campagne de presse l'avait profondément
déstabilisé. Il les
découvrait plus influents encore qu'il ne les avait
imaginés. Et cette
toute-puissance l'effrayait. Il faut se souvenir du climat de cette
année 1980. Nous étions à la veille de
l'élection présidentielle.
Mitterrand piaffait d'impatience et la gauche faisait feu de tout bois
pour tenter de discréditer le pouvoir giscardien. Le chef de
l'Etat
était ouvertement soupçonné de
sympathies vichystes et de dédain à
l'égard de la communauté juive. Dans le livre
qu'il a consacré aux
« Juifs dans la société
française » (Flammarion, 1990), Maurice
Szaffran rapporte ces incroyables propos que lui a tenus un proche
collaborateur de Michel Rocard : « Oui, je
crois Giscard
fondamentalement antisémite. Il appartient à
cette bourgeoisie
française où il n'est pas de bon ton
d'épouser un juif. Et il y a une
traduction politique de cet état d'esprit : Giscard
a ouvertement
méprisé les juifs. Si De Gaulle et Pompidou se
sont opposés, à un
moment de leur présidence, au judaïsme
français, ils ne l'ont jamais
méprisé. C'est cela l'antisémitisme
à la Giscard. »
On accusait
également ce pauvre Giscard de complicité avec
des
groupuscules néo-nazis dont les derniers soubresauts
étaient
systématiquement montés en épingle. La
presse, surexcitée, nous révéla
que des policiers étaient membres de l'un de ces
groupuscules, la
Fédération d'action nationale et
européenne (FANE). Mais, au lieu d'en
conclure que les Renseignements généraux avaient
infiltré cette
organisation, la plupart des journaux en conclurent que la police
était contaminée par les idées
néo-nazies. Il est vrai que cette
infiltration avait de quoi laisser songeur. La FANE, qui existait
depuis longtemps et semblait moribonde, s'était mise
à commettre ou à
revendiquer des actions violentes au moment où les flics
l'avaient
noyautée. Fâcheuse coïncidence. Je suis
convaincu, pour ma part, que
certaines officines de police travaillant pour le compte de Mitterrand
ont sciemment manipulé la FANE pour tenter de
créer un danger
artificiel et de détourner l'électorat juif du
pouvoir giscardien.
L'hebdomadaire
« Tribune
juive » du 26 décembre 1980 allait
révéler
que Jean-Yves Pellay, le plus excité des militants de la
FANE,
dont la
journaliste Annette Levy-Willard avait rapporté les furieux
propos
antisémites dans
« Libération » du
2 septembre 1980, était un agent
provocateur de l'Organisation juive de défense. Il
était
demi-juif par
sa mère. Après la mort de son père,
résistant et déporté, survenue en
1958, il avait séjourné un an en Israël
où il
en avait profité pour
apprendre l'hébreu. Et c'est après avoir
contacté
l'OJD aux Douze
Heures pour Israël qu'il avait rejoint la FANE en mai 1980.
Mais cela, tout le monde
l'ignorait lorsqu'une bombe de forte
puissance explosa devant la synagogue de la rue Copernic, le 3 octobre
1980, à 18h 38, provoquant la mort de quatre
passants. Moins d'une
heure plus tard, un correspondant anonyme – nous savons
aujourd'hui
qu'il s'agissait de Jean-Yves Pellay –
téléphonait à l'Agence
France-Presse pour revendiquer l'attentat au nom des Faisceaux
nationalistes révolutionnaires qui n'étaient
autres que la
reconstitution de la FANE dissoute par le gouvernement le 3 septembre
précédent. Des centaines de juifs et de militants
de gauche se
réunirent aussitôt pour aller crier leur
colère devant le ministère de
l'Intérieur. L'émotion fut d'autant plus grande
que cet attentat, le
premier de cette ampleur en France, intervenait huit jours
après celui
de la Fête de la bière à Munich qui
avait fait treize morts, et deux
mois après celui de la gare de Bologne où
quatre-vingt-cinq personnes
avaient trouvé la mort. Deux attentats attribués
à « l'extrême
droite ».
Le lendemain, samedi 4
octobre, une autre manifestation se mit en
branle devant la synagogue de la rue Copernic à
l'instigation de Henri
Hadjenberg, alors président du Renouveau juif. Cette
organisation n'en
réclamait pas moins la démission du ministre de
l'Intérieur, Christian
Bonnet, et la constitution d'une commission d'enquête sur
« le
noyautage de la police par les fascistes ». Le
même jour, en fin
d'après-midi, le Comité de liaison des
étudiants sionistes socialistes
(CLESS) organisait un autre défilé aux cris de
« Bonnet, Giscard,
complices des assassins ! »
Ce samedi, je l'ai
passé chez Louis, au Mesnil-le-Roi. Il m'avait
appelé dès les premières heures de la
matinée, pressentant avec son
flair habituel de nouvelles attaques contre « Le
Figaro Magazine ».
Nous avions été les seuls de la grande presse, en
effet, à ne pas
sombrer dans l'hystérie lorsque Marc Fredriksen, le
président de la
FANE, avait été jugé, le 19 septembre,
par la XVIIe chambre
correctionnelle de Paris et à rapporter que des activistes
juifs du
Bétar avaient tenté d'introduire des barres de
fer dans le palais de
justice. Louis s'était d'ailleurs
inquiété du texte que j'avais
rédigé
et avait demandé à Patrice de Plunkett d'en
réexaminer la forme avec
moi. Chaque mot avait été soigneusement
pesé, mais le seul fait de
dire la vérité était un outrage.
Je quittai Louis à
l'heure du déjeuner après avoir tenté
de le
rassurer. Mais, à peine arrivé chez moi, je l'eus
de nouveau au
téléphone. Il venait d'entendre Jean
Pierre-Bloch, le président de la
LICRA, déclarer au journal de 13 heures de TF1 à
propos de l'attentat
de la rue Copernic : « Les assassins, ce
sont aussi ceux qui ont créé
le climat. Car il y a une certaine presse qui, depuis quelque temps,
s'acharne à dénoncer par exemple les jeunes juifs
comme des tueurs. Je
veux tout de même rappeler “Le Figaro
Magazine” de samedi dernier
disant que les juifs venus au palais de justice pour le
procès
Fredriksen étaient venus pour tuer. Je dis que cet article
prête à
l'attentat et crée l'antisémitisme.
Malgré ce que dira M Pauwels – il
versera sans doute comme beaucoup d'autres des larmes de crocodile sur
les victimes –, je dis que le responsable de l'assassinat,
c'est cette
presse. »
Je retournai au Mesnil
où Louis m'attendait, effondré. Ses craintes
s'étaient révélées justes.
Il paniquait. Jean Ferré, qui tenait alors
la rubrique radio et télévision du
« Figaro Magazine », arriva
à son
tour, en voisin, et tenta de détendre
l'atmosphère, sans plus de
succès que moi. Nous avions tort, d'ailleurs, de minimiser
cette
intervention de Pierre-Bloch car, le lundi suivant, Bernard-Henri
Lévy
prenait le relais dans « Le Quotidien de
Paris » : « C'est
toujours
délicat d'établir des liens de cause à
effet entre les discours et les
actes. Mais il ne me paraît pas absurde de dire que tout le
ramdam
qu'on a fait récemment autour des thèses
élitaires, indo-européennes,
parfois eugénistes, des
sous-développés de la Nouvelle Droite, par
exemple, a préparé le terrain à la
situation d'aujourd'hui. » Et le
sous-penseur de la gauche-caviar ajoutait :
« Le “Figaro Magazine”, en
un sens, c'est pire que “Minute” ; c'est
ce qui permet à des milliers
de gens de penser qu'on peut être fasciste sans
être un nervi ou une
brute de la FANE. »
Pierre-Bloch et
Lévy venaient d'inventer la thèse du
« climat » que
l'on verra ressurgir dix ans plus tard après la profanation
du
cimetière juif de Carpentras. Thèse d'autant plus
absurde
que la
police n'allait pas tarder à découvrir que les
auteurs de
l'attentat
de la rue Copernic avaient pénétré en
France avec
de faux passeports
chypriotes. On sait aujourd'hui qu'il s'agissait de Palestiniens
appartenant à un petit groupe dissident du FPLP de Georges
Habbache,
le « Palestinian Liberation Front Special
Command » dont le chef
s'appelait Salim Abou, et que l'explosif avait
été
acheminé par une
valise diplomatique libanaise. Ces terroristes venus de loin ne
pouvaient pas avoir été influencés de
quelque
manière que ce fût par
la lecture du « Figaro
Magazine ». Ils
poursuivaient leur guerre à
eux. Mais la vérité, pourtant
révélée par « Le
Point »
dès le 23 mars
1981, fut longtemps occultée par la classe
politico-médiatique,
puisqu'en juillet 1981 Gaston Defferre, nouveau ministre de
l'Intérieur, tentait encore de relancer la piste de
« l'extrême
droite ».
Dans les jours qui ont suivi
l'attentat, les journaux, les radios et
les télévisions firent assaut de bêtise
et d'aveuglement. Dans « Le
Quotidien de Paris », Jean-Marie Rouart affirmait
que, de mai 1977 à
mai 1980, cent vingt-deux
« attentats » auraient
été commis par « des
groupuscules armés d'extrême
droite » et se disait
« effaré de voir,
face à ce chiffre, le nombre dérisoire des
arrestations ». Le futur
rédacteur en chef du « Figaro
littéraire » oubliait,
peut-être sous le
coup de l'émotion, les nombreux attentats dont
« l'extrême droite »
avait été victime et dont les auteurs n'avaient
jamais été identifiés
ni arrêtés. Ainsi, trois attentats avaient
frappé les bureaux de
« Minute » : en mai
1971, août 1974 et février 1975 (il y en aura
d'autres après Copernic) ; en juin 1972, un engin
explosif déposé
devant le portail de François Brigneau avait
blessé un éboueur ; le 19
juin 1977, un autre engin avait ravagé les locaux de
L'Œuvre française
et, le 19 septembre, des inconnus étaient venus les
mitrailler ;
encore en 1977, une partie de l'immeuble où
résidait Jean-Marie Le Pen
avait été détruite par une
bombe ; le 18 mars 1978, François Duprat
avait été tué par une bombe
déposée dans sa voiture.
L'attentat de la rue Copernic
ne pouvait que relancer les accusations
portées contre Giscard. « La
vérité, écrivait Jean-Pierre
Chevènement
dans “Le Monde” du 8 octobre, est qu'une
véritable osmose s'est créée
entre une partie du personnel dirigeant giscardien et
l'extrême droite
française, de Vichy au Club de l'Horloge en passant par
l'OAS. » Trois
jours plus tôt, François Mitterrand, de passage
à Tarbes, avait déjà
dénoncé « l'impuissance du
gouvernement après les avertissements qui
n'ont jamais été entendus » et
rappelé la présence
« d'activistes
d'extrême droite » dans les rangs du
service d'ordre du candidat
Giscard en 1974. Certains ayant agité
l'épouvantail d'un « vote
juif », Chirac lui-même, bien
décidé à en finir avec Giscard, se
répandait sur les ondes pour affirmer que le
« racisme » et
« l'antisémitisme »
étaient à l'origine de l'attentat de la rue
Copernic.
L'hystérie des
médias, s'ajoutant à la radicalisation de la
communauté
juive, inquiéta sérieusement Louis Pauwels.
Après avoir obtenu de
Christian Bonnet une protection policière dans sa
propriété du Mesnil,
il me demanda, dès le lundi 6 octobre, de lui trouver deux
gardes du
corps et exigea d'eux, malgré mes mises en garde, qu'ils
fussent
armés. Je les vois encore faire les cent pas dans le couloir
qui
menait à son bureau et l'accompagner dans chacun de ses
déplacements.
On peut en sourire après coup, mais
l'échauffement des esprits était
tel qu'un geste criminel n'était pas à exclure.
Le 7 octobre, quatre
jours après l'attentat, alors qu'une imposante manifestation
« antiraciste » se
déroulait sur les Champs-Elysées, un homme de 84
ans, Charles Bousquet, victime d'une homonymie (probablement avec
l'ancien responsable de la police de Vichy), était
vitriolé à son
domicile par un commando de l'OJD qui allait récidiver,
quelques
semaines plus tard, sur la personne de Michel Caignet, ancien
responsable de la FANE.
Pour riposter aux calomnies,
Louis Pauwels décida simultanément de
porter plainte contre Jean Pierre-Bloch et d'organiser un
débat avec
Jean Elleinstein. Cet intellectuel juif, qui était alors en
train de
rompre avec le Parti communiste, en accepta le principe. Il s'agissait
de poser au directeur du « Figaro
Magazine » les questions qui lui
permettraient de se dédouaner des accusations les plus
infamantes. Ce
débat se déroula au Mesnil-le-Roi, en ma
présence. J'étais chargé, en
effet, de le mettre en forme. Le texte fut publié dans le
magazine du
9 octobre. Elleinstein avait parfaitement joué le jeu et
allait,
quelques semaines plus tard, se montrer courageux en
déclarant au
« Quotidien de Paris » du 14
janvier 1981 : « En France, nous ne
souffrons pas de trop de liberté, du fait du monopole de
l'Etat sur la
télévision et de la concentration des grands
moyens de communication
de masse et d'information, mais plutôt du contraire.
Protéger notre
liberté, c'est l'étendre. Je ne
préfacerais pas un livre de Faurisson
mais j'admets qu'il le publie, quitte à en combattre les
idées et à en
démontrer la fausseté. »
Pourtant, son débat avec Louis, trop axé sur
un « racisme » et un
« antisémitisme »
imaginaires, était une
concession inutile à l'idéologie dominante, un
aveu de faiblesse. Il
ne fut pas suffisant, en tout cas, pour calmer les esprits. La
campagne de presse continuait et le groupe Hersant était
confronté aux
risques de représailles financières. Certaines
agences de publicité,
qui n'avaient jamais caché leur antipathie
viscérale pour « Le Figaro
Magazine », menaçaient de le rayer de
leurs plans médias. L'une
d'elles, Publicis, n'avait d'ailleurs pas attendu l'affaire de la rue
Copernic pour le boycotter. Je me souviens encore de Maurice
Lévy,
directeur général de cette agence, nous expliquer
hypocritement au
cours d'un déjeuner – c'était en
septembre 1978 à la veille du
lancement du magazine – qu'il ne pouvait pas miser sur un
magazine
voué à un échec certain !
Au même moment,
Robert Hersant était confronté à la
justice : inculpé
pour infraction aux ordonnances de 1944 qui limitaient la
concentration dans la presse, le
« papivore » était
harcelé par un
petit juge du Syndicat de la magistrature sur lequel aucune pression
gouvernementale n'avait prise. Il aurait fallu changer la loi, ce que
feront les socialistes quelques mois après leur
arrivée au pouvoir.
Mais Giscard n'avait pas osé se lancer dans une
réforme dont il
craignait qu'elle fût nuisible à son image de
marque. Ayant compris
qu'il ne pouvait pas compter sur ses amis politiques, Hersant
s'était
offert les services discrets d'un avocat influent, Robert Badinter,
dignitaire du Parti socialiste, membre éminent de la
communauté juive
et gendre de Marcel Bleustein-Blanchet, le patron de Publicis. C'est
lui qui, si j'en crois les confidences que me fit Louis Pauwels,
aurait conseillé à son client de donner des gages
de bonne volonté :
« Le Figaro Magazine » devait
adopter une ligne plus
« convenable » et
se débarrasser de ses éléments les
plus « compromettants ».
Quelques jours plus tard,
Louis m'appelait dans son bureau pour
m'annoncer que Robert Hersant lui avait demandé ma
tête. Je devais
m'en aller. Il en était désolé mais ne
pouvait pas faire autrement.
Bien entendu, je serais indemnisé, car il n'y avait rien
à me
reprocher. Un peu interloqué, j'hésitai sur la
conduite à tenir.
Maurice Beaudoin et Michel Dunois, ancien rédacteur en chef
de
« L'Aurore » qui venait d'arriver
au « Figaro Magazine » comme
conseiller de la direction, me suggéraient de faire le dos
rond en
attendant un retour au calme. Abondant dans le même sens,
Alain
Griotteray n'était pas persuadé que Robert
Hersant, qu'il connaissait
bien, ait exigé ma tête. Je
m'interrogeai : n'était-ce pas plutôt
Louis, à la recherche d'un fusible, qui la lui avait
proposée ? Je
n'ai jamais su ce qu'il en était réellement. Mais
ce doute m'ôta toute
velléité de résistance. Je me
résignai au départ d'autant plus
facilement, il est vrai, qu'un groupe de presse venait de me faire des
propositions et que je n'avais pas de souci à me faire pour
mon avenir.
Louis me remit une lettre
datée du 14 octobre : « Cher
Jean-Claude,
c'est le cœur serré et l'esprit
déchiré que je vous vois partir. Je
n'avais pas le choix. On exigeait de moi cette mesure. Si je m'y
refusais, je devais partir moi-même en justifiant du
même coup les
infâmes accusations portées contre moi, et en
livrant l'ensemble de
l'équipe à la curée
immédiate. Nous avons résisté trois
ans. Je ne
regrette rien de ce que nous avons fait. J'en suis fier au contraire.
Mais, aujourd'hui, nous sommes contraints de plier. Et, en pliant, je
sais que je donne prise à d'autres attaques. Je ne me fais
pas
d'illusions. Je dois cependant retarder au maximum qu'on
“nous rase”
tous ici, comme le souhaite ce soir Michel Calef dans “Le
Monde”.
Mais, qui sait ? Le temps gagné peut aussi
travailler pour nous.
C'est, en tout cas, la seule chance à courir. Mon cher
Jean-Claude,
vous savez en quelle estime et amitié je vous tiens. Et vous
savez que
notre cause m'habite profondément. Je souhaite que vous
puissiez la
servir en liberté et avec force, et qu'elle
bénéficie finalement de
l'injustice qui nous [souligné] est présentement
faite. Permettez-moi
de vous embrasser. Louis. »
Tiraillé par le
doute, je fus plus sensible aux marques de sympathie
que me témoignèrent la plupart des journalistes
du « Figaro
Magazine », y compris ceux qui nous avaient rejoints
plus tardivement
et qui auraient pu avoir quelques raisons de se méfier. Je
pense à
Christine Clerc m'écrivant en date du 21 octobre
1980 : « Cher
Jean-Claude, j'ai eu à peine le temps de vous
connaître et je ne
pourrai pas vous dire au revoir, ayant un rendez-vous chez Rocard ce
jeudi après-midi. Je voudrais seulement vous dire
qu'après vous avoir
considéré avec une certaine méfiance
(cette “Nouvelle Droite” et puis,
n'alliez-vous pas chercher à
m'étouffer ?) j'avais appris à estimer
vos qualités professionnelles et plus encore votre
délicatesse, votre
respect des autres et votre profonde courtoisie. J'ai aimé
travailler
avec vous et je vous regretterai. Croyez à ma
très sincère amitié.
Christine Clerc. »
Louis aussi, je crois, m'a
regretté. Pendant ces deux ans et demi, en
effet, ma loyauté à son égard avait
été sans faille. Après mon
départ,
la rédaction se fissura en plusieurs clans qui
passèrent le plus clair
de leur temps à se combattre dans l'espoir d'avoir les
faveurs de la
direction. Louis en était parfaitement conscient et m'en
parla au
cours d'un déjeuner, de même qu'il m'expliqua,
à une autre occasion,
les raisons qui l'avaient amené à renoncer
à son procès contre
Pierre-Bloch en échange d'une lettre de celui-ci,
publiée en page 60
du « Figaro Magazine » du 8
novembre 1980, dans laquelle le président
de la LICRA s'excusait platement d'avoir tenu des propos
dépassant sa
pensée. J'estimais que ce n'était pas la bonne
stratégie. Nos
discussions étaient néanmoins amicales et,
malgré mon départ du
« Figaro Magazine », je le voyais
assez souvent.
En 1981, l'Union de la gauche
étant arrivée au pouvoir, il me confia
la mission de constituer une association destinée
à rassembler les
intellectuels de toutes sensibilités hostiles au nouveau
régime.
Alternative pour la France : tel fut le nom donné
à cette entreprise
dont il fut l'un des cinq parrains officiels aux
côtés d'Alice
Saunier-Seïté, ancien ministre des
Universités, de Pierre Chaunu, du
R.P. Bruckberger et de Patrick Wajsman. L'objectif était
ainsi
défini : « La
diversité des opinions doit nourrir la réflexion
et
élargir le débat. Encore faut-il
définir les principes essentiels
communs autour desquels doit s'articuler une alternative
tolérante et
dynamique à l'idéologie socialiste. Pour la
première fois, des
personnalités de sensibilités
différentes, mais d'accord sur
l'essentiel, ont accepté de réfléchir
et de combattre ensemble. »
Un premier forum fit salle
comble au Pavillon Gabriel, les 5 et 6
décembre 1981. Mais nous avions frôlé
la catastrophe : Raymond Aron,
en effet, avait organisé une cabale, sous
prétexte que nous avions
abusivement utilisé son nom dans nos placards publicitaires.
Nous
n'avions fait que reprendre, en la
référençant, une brève
citation de
lui, extraite de
« L’Express » du 26
juin 1981 : « La bataille des
idées commence et doit
commencer… » C'était cette
bataille que nous
voulions engager et, malgré son refus de participer
à notre forum,
nous avions jugé légitime de le citer.
« Monstre d'orgueil », selon la
formule de Jean d'Ormesson qui l'avait pratiqué et s'y
connaissait en
matière de boursouflure de l'âme, il s'en
formalisa et s'empressa de
désavouer une initiative conforme aux vœux qu'il
avait exprimés. Bien
décidé à saboter notre forum, il
exerça des pressions sur les
personnalités qui nous avaient apporté leur
soutien et promis leur
participation. Il les mit en garde contre une opération dont
il
affirmait qu'étant pilotée par
« Le Figaro Magazine », elle ne
pouvait
être qu'une manœuvre de la
« Nouvelle Droite ». La
« preuve » en fut
apportée par « Le
Matin » : le 4 décembre, ce
quotidien socialiste
prétendit révéler que le
siège de notre association, rue de Verneuil,
était le domicile d'Alain de Benoist. En
réalité, ce dernier n'y
habitait plus depuis une vingtaine d'années.
C'était le domicile de sa
mère qui venait de décéder. Alain nous
l'avait simplement prêté en
attendant de le vendre.
Malgré tous ses
efforts, Raymond Aron n'avait obtenu qu'un maigre
résultat : le retrait de Norman Podhoretz,
rédacteur en chef de la
revue américaine
« Commentary », et de quatre
autres de ses
compatriotes, dont nous étions ainsi dispensés de
payer le coûteux
voyage. Une dernière offensive fut lancée le
dimanche matin, deuxième
jour du colloque, dans un recoin du Pavillon Gabriel. Je vois encore
Lionel Stoléru et Michel Drancourt, pour ne citer que les
plus
véhéments, m'annoncer qu'ils quitteraient le
forum si Alain de Benoist
persistait à vouloir prendre la parole comme cela
était prévu au
programme. Je m'insurgeai contre ce chantage.
Hélas ! Aucune des dix
ou douze personnalités présentes ne m'apporta son
soutien. Même Alice
Saunier-Séïté, qui ne manquait pas de
cran et qui savait parfaitement
à quoi s'en tenir sur le double jeu de certains, se
défila. Alain
Griotteray, dont j'escomptais l'appui, n'était pas encore
arrivé.
Quant à Louis Pauwels, il avait déjà
été assailli au téléphone
par
Stoléru. Ce sinistre personnage – qui
n'était sûrement pas le mieux
placé pour combattre le socialisme puisqu'il allait devenir
ministre
de Mitterrand après l'avoir été de
Giscard – n'avait pourtant émis
aucune réserve lorsque je l'avais pressenti. La liste
provisoire des
intervenants que je lui avais remise le 20 octobre, chez lui, square
du Ranelagh à Paris, comportait déjà
le nom d'Alain de Benoist. Ce
dernier, excédé par la mauvaise foi de ses
censeurs, se retira de
lui-même alors que je m'apprêtais à
monter à la tribune pour dénoncer
les manœuvres qui venaient de se dérouler en
coulisses. Par la suite,
j'ai souvent regretté de n'avoir pas
révélé au public la
vérité à
laquelle il avait droit.
Le 18 avril 1982, dans les
salons du Sofitel, Porte de Sèvres,
Alternative pour la France organisa un second forum sur les menaces
pesant sur la santé, avec des personnalités aussi
peu suspectes de
sympathies pour la « Nouvelle
Droite » que Jean-Marie Rausch, lui
aussi futur ministre de Mitterrand, le centriste Jacques Barrot ou le
professeur Gérard Milhaud. Ce fut sa dernière
manifestation. Je
n'avais plus envie de continuer. A force de vouloir se
dédouaner,
l'association risquait de perdre sa raison d'être. Louis n'en
était
pas conscient. Nous en avons discuté amicalement au cours
d'un
déjeuner, le dernier que nous ayons partagé. Nous
évoquâmes également
sa « conversion » au
christianisme et celle de Patrice de Plunkett
dont il se moquait, car il ne la croyait pas sincère.
Huit années
s'écoulèrent sans que nous eûmes
d'autres contacts que
d'épisodiques conversations
téléphoniques. Nous n'étions plus sur
la
même longueur d'onde. Je déplorais que la
souffrance physique ait eu
raison de son stoïcisme et qu'il ait pu écrire dans
« Le Figaro
Magazine » : « C'est le
sens du péché qui confère à
l'homme sa
dignité. » Cette volte-face me peinait
d'autant plus qu'elle
s'accompagnait d'une normalisation du « Figaro
Magazine ». Mais nous
conservions l'un pour l'autre une grande estime. Le 21 mai 1990, il
m'écrivit ces quelques lignes après avoir lu l'un
de mes articles de
la « Lettre de Magazine Hebdo »
dans lequel, déplorant l'hystérie des
médias dans le traitement de la profanation du
cimetière de
Carpentras, j'avais rappelé le
précédent de la rue Copernic :
« Mon
cher Jean-Claude. Vous êtes le seul dans la presse
à rappeler l'action
menée contre “Le Figaro Magazine” et
moi-même à propos de l'attentat
rue Copernic. Je vous remercie de l'avoir fait. L'extraordinaire est
que personne n'ose se souvenir de la délirante campagne
contre la
Nouvelle Droite à cette époque. Cordialement,
Louis. »
J'ai raté mon
dernier rendez-vous avec lui : celui de ses
obsèques. Je
m'étais promis d'y aller, en voisin et en ami. Mais j'appris
que
Bernard-Henri Lévy
serait présent avec quelques autres de son acabit, dont je
n'avais pas
oublié qu'ils avaient craché sur
« Le Figaro Magazine ». La seule
idée
de les voir m'était insupportable. Louis avait
passé l'éponge et fini
par se trouver des affinités philosophiques avec eux.
C'était son
droit. Il n'empêche que ces gens restaient pour moi des
malfaisants.
C'est donc dans la forêt de Saint-Germain que je me suis
recueilli, ce
jour-là, loin des courtisans et des traîtres
d'opérette.
*Jean-Claude Valla dirige et
rédige aujourd'hui Les
Cahiers Libres d'Histoire
(en vente
à la
Librairie Nationale, 12 rue de la Sourdière,
75001 Paris)